Jean-Jacques Birgé

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mardi 31 mai 2022

Hacker Protester, en prévision du pire


Il y a déjà six ans j'avais recommandé le livre de Geoffrey Dorne, Hacker Citizen, pour reprendre le contrôle de la ville en 50 hacks. Le designer remet ça avec Hacker Protester, guide pratique des outils de lutte citoyenne. C'est carrément un mode d'emploi de guérilla urbaine face à la militarisation d'une police de plus en plus armée et violente. Parmi la centaine de suggestions certaines sont défensives, d'autres plus actives. Les chapitres, Outils stratégiques, Tactiques défensives, Tactiques numériques, Tactiques offensives, Tactiques anti drones, Tactiques d'expression, sont chaque fois précédés d'un entretien avec un spécialiste, David Dufresne, Bluetouff, La Quadrature du Net, Paul Rocher, Olivier Tesquet, Mathilde Larrère. Geoffrey Dorne a soigné la présentation : couverture métallisée, croquis pixélisés, typographie. Je ne suis pas certain que j'ai encore le tonus pour mettre en pratique ces armes d'autodéfense. Non violent, plus jeune j'ai surtout couru avec les matraqueurs sur les talons. Aujourd'hui le simple piétinement lors d'une manifestation me fiche en l'air le dos pour plusieurs jours. Mais je trouve passionnant l'ingéniosité de celles et ceux qui n'ont pas leurs yeux pour pleurer. Ils et elles s'organisent, face à un pouvoir caractérisé par la privation des libertés civiques et qui finance les forces de répression plutôt qu'il ne répond aux besoins économiques et sociaux de la population dans son ensemble. Hacker Citizen et Hacker Protester sont des ouvrages à conserver sous le coude, à prêter à ses voisins en âge de combattre physiquement les forces de désordre, et qui n'ont pas retourné leur veste en cédant au suicide consumériste alors que se profile une crise climatique de nature entropique. Car le capitalisme est prêt à tout pour protéger les avoirs de quelques nantis dont la folie destructrice n'a pas de limites. C'est comment qu'on freine ? Ce guide ne l'explique pas, mais il donne des pistes pour refuser le statut de victime.

→ Geoffrey Dorne, Hacker Protester, guide pratique des outils de lutte citoyenne, 325 pages, format A5, 20€ + port

lundi 30 mai 2022

Hier j'ai perdu la mémoire


Hier j'ai perdu la mémoire. Pas vraiment la mienne, mais un peu tout de même. J'ai trop tard découvert que je possédais déjà la dernière version du logiciel. C'est vraiment idiot. Tout ça pour ça. Suivant les indications du mode d'emploi j'ai réinitialisé la pédale d'effets qui m'avait pris tant de temps à programmer. Les indications d'Eventide étaient-elles erronées ou aurais-je appuyé sur une mauvaise combinaison de boutons ? La manipulation consistait pourtant à sauvegarder les programmes sur mon ordinateur avant la mise à jour de la H9Max. J'avais heureusement griffonné pas mal de notes au dos de feuilles de papier usagées, mais mes dernières programmations se sont volatilisées en un instant. Comme je ne les avais encore jamais utilisées, je ne me souviens d'absolument rien, si ce n'est que j'étais très content de ce que j'avais bidouillé. Ce genre de mésaventure est devenue monnaie courante. Avant l'informatique, le feu ou l'eau, le bris ou le temps faisaient disparaître ce à quoi nous tenions. Il faut s'habituer. Rien n'est éternel. Nous ne le sommes pas. Il arrive souvent que nous travaillions pour rien. Cela fait partie de l'incessant processus d'apprentissage. Je vais donc suivre le même protocole que la première fois. Mieux, comme si c'était la première fois ! Avec des oreilles neuves...
La mémoire est un sujet qui m'a toujours passionné. Toute la mémoire du monde, comme chez Alain Resnais. Babel. La saturation du disque dur lorsqu'on vieillit, nous obligeant à jeter des informations pour en accueillir de nouvelles. Le choix, justement, de ce qu'on garde. Le tri. Les trous, de ceux qu'on a sur le bout de la langue. Le recours au livre ? L'informatique change la donne. Mutation de l'espèce. Je connaissais par cœur pratiquement tous les numéros de téléphone de mon calepin. Je dois réciter le mien pour ne pas l'oublier. Je pouvais retrouver un passage d'un bouquin grâce à son emplacement physique dans la page et dans l'épaisseur de l'ouvrage. La liseuse efface ces traces. Je savais dans quel cinéma j'avais vu tel film. Aujourd'hui c'est simple, puisque je les ai tous sous la main. On me dit souvent que j'ai une mémoire phénoménale. C'est le contraire. J'envie les musiciens qui jouent sans partition, les comédiens sur scène... J'ai toujours été très bien organisé. Les petites fiches cartonnées ont laissé la place aux bases de données. J'ai indexé les CD-R sur lesquels dorment mes archives. La fonction Spotlight et le champ Rechercher de mon navigateur, voire de ce blog aux 5000 articles, tiennent lieu de bouée de sauvetage quand je me noie en puisant en vain dans les méandres de mon cerveau. À ma fille qui avait eu une dissertation à rédiger sur le sujet, j'avais répondu qu'il faudrait une seconde vie pour se rappeler de la première. Je ne me souviens même plus comment je pensais terminer cet article.

vendredi 27 mai 2022

Mỹ Lai, un autre opéra


Et bien voilà, j'ai encore une fois sombré dans la consommation compulsive en acquérant le nouveau disque du Quatuor Kronos. Je pense que je les ai à peu près tous et je ne m'en lasse pas. Ils ont une manière rock d'attaquer les cordes qui m'électrise. Comme Rainbow (Music of Central Asia vol.8) et Long Time Passing (célébrant Peter Seeger), ce n'est pas Nonesuch (Warner), mais Smithsonian Folkways qui publie l'opéra Mỹ Lai composé par Jonathan Berger sur un livret de Harriet Scott Chessman.
"Le 16 mars 1968, l'armée américaine tua plus de 500 civils non armés, dont nombreuses femmes et enfants, dans le hameau de Mỹ Lai, au Vietnam. La brutalité inimaginable de l'événement a touché tous ceux qui en ont été les témoins directs, y compris le pilote d'hélicoptère Hugh Thompson qui, contre les ordres, est intervenu pour sauver des vies vietnamiennes. L'histoire de Thompson est à l'origine de cet opéra qui met en scène les descriptions viscérales et fantasmatiques du chagrin, de l'horreur et de la culpabilité de Thompson, hanté par les souvenirs persistants de ce jour cataclysmique."
Écrit sur la sollicitation du premier violon, David Harrington, l'opéra est un monodrame se déroulant en décembre 2005 dans la chambre d'hôpital de Thompson qui meurt d'un cancer, se remémorant ses trois atterrissages, non autorisés, dans l'espoir d'arrêter le massacre. Aux côtés du Kronos Quartet sont présents la multi-instrumentiste vietnamienne Vân-Ánh Vanessa Võ aux t’rưng, đàn bầu et đàn tranh (en 2013 elle avait enregistré Three-Mountain Pass avec le Kronos) et le chanteur Rinde Eckert. Dans le prologue on y entend aussi les enregistrements de la berceuse Quảng Ngãi par Pham Thi Mac et Vietnam Blues de J.B.Lenoir. À plusieurs reprises, un jeu télévisé cynique est projeté derrière les musiciens qui pose Thompson en candidat involontaire d'une mascarade. Il faudra trente ans pour que le gouvernement américain reconnaisse son héroïsme et quarante pour que le lieutenant William Calley qui avait dirigé le massacre exprime des remords bien tardifs. Le livret qui accompagne le CD ou les 2 vinyles intègre le Journal du survivant Trần Văn Đức qui avait sept ans à l'époque et la liste terrible des 504 victimes.
La musique de Jonathan Berger est extrêmement digne. Les percussions et cordes vietnamiennes s'intègrent dramatiquement au quatuor dont les dissonances réfléchissent la tristesse et la colère de Thompson...



Le 3 mai 2013, j'avais chroniqué une autre œuvre protéiforme sur le même sujet, le massacre de Mỹ Lai, composée en 1971, soit seulement trois ans après l'évènement, par Ilhan Mimaroğlu, Sing Me a Song of Songmy, fondamentalement plus proche de mes goûts esthétiques et de mes aspirations politiques. Depuis, rien n'a changé, les crimes de guerre se perpétuent partout sur la planète, et les troupes américaines sont responsables d'une bonne partie d'entre eux, sans que les populations visées inquiètent leurs frontières...

Un opéra contre la guerre


C'est incroyable comme certains OMNI (tout Objet Musical Non Indentifiable) refont surface et révèlent leur insoupçonnable précocité. J'ai chroniqué il y a peu l'extraordinaire Agitation de Ilhan Mimaroğlu qui rassemblent des pièces révolutionnaires de 1974-75. Sing Me a Song of Songmy est un brûlot politique d'une invention musicale protéiforme exceptionnelle, sorte d'équivalent "pop" de Mr Freedom, le film de William Klein. Le dispositif est somptueux : en plus du Quintet du trompettiste de jazz Freddie Hubbard, du chœur Barnard-Colombia, d'un orchestre à cordes dirigé par Arif Mardin également à l'orgue Hammond, des récitants Mary Ann Hoxworth, Ñha-Khê, Charles Grau, Gungör Bozkurt et Freddie Hubbard, le compositeur et producteur Ilhan Mimaroğlu a intégré un synthétiseur et trafiqué les sons des uns et des autres ! Les textes de ce joyau de 1971 sont du poète turc Fazıl Hüsnü Dağlarca, du Vietnamien Ñha-Khê, de Kirkegaard et Che Guevara tandis que Scriabine ou Brahms y sont cités...
À quoi comparer cette homogénéité encyclopédique, mélange d'expressions et de textures si différentes ? Déserts d'Edgard Varèse, première œuvre pour orchestre et bande magnétique, fit scandale en 1954. Jazzex de Bernard Parmegiani, première rencontre de l'électro-acoustique et d'improvisateurs de jazz, ici Jean Louis Chautemps, Bernard Vitet, Gilbert Rovère et Charles Saudrais, date de 1966. Frank Zappa a publié Lumpy Gravy en 1968. Je me reconnaîtrai dans toutes, enregistrant Défense de en 1974, suivi de la fondation d'Un Drame Musical Instantané où pendant 32 ans il sera évidemment question de mélanger sans hiérarchie tout ce que le son peut produire lorsqu'il s'agit de défendre un propos. De fil en aiguille, la prochaine découverte semblerait être Amalgamation de Masahiko Satoh ; j'attends patiemment le facteur.
Pour Sing Me a Song of Songmy, Mimaroğlu a engagé un des deux trompettistes du Free Jazz d'Ornette Coleman, celui d'Out to Lunch d'Eric Dolphy, d'Ascension de John Coltrane, du film Blow Up d'Antonioni. Freddie Hubbard s'est entouré de Junior Cook au sax ténor, Kenny Barron au piano, Art Booth à la basse et Louis Hayes à la batterie.


L'œuvre est délicate. Elle se réfère au massacre de Songmy en 1968, aussi appelé My Lai, 500 civils vietnamiens torturés, violés, assassinés par les troupes américaines. La même année que cet album qui prône le Peace and Love de l'époque, Joseph Strick remporte l'Oscar du meilleur documentaire en interviewant cinq vétérans. Par contre, le pamphlet de Mimaroğlu contre la guerre qui ne s'achèvera qu'en 1975 fit un flop, comme toutes les œuvres prophétiques, trop avancées pour son temps. Elle ne rentre dans aucun moule. Cette suite est pourtant un joyau où les sons électroniques, les cordes, le free jazz et les voix réfléchissent la poésie des hommes qui vivent debout, dénonçant tous les crimes, racisme et violence, tout en prônant l'amour que seul l'art a jamais su traduire bien qu'il soit impalpable.

→ Ilhan Mimaroğlu, Sing Me a Song of Songmy avec Echoes of Blues de Freddie Hubbard, CD Collectables
→ Jonathan Berger (par le Kronos Quartet, Vân-Ánh Vanessa Võ et Rinde Eckert), Mỹ Lai, CD ou 2 LP Smithsonian Folkways

jeudi 26 mai 2022

Scénographie avec Gwennaëlle Roulleau


Un nouveau Pique-nique au labo, le premier de 2022, avec Gwennaëlle Roulleau, est en ligne, en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org. Comme pour la trentaine d'albums qui l'ont précédé sur le même principe, j'ai invité l'électroacousticienne au Studio GRRR à enregistrer toute une journée, librement, histoire d'apprendre à nous connaître. J'avais entendu Gwennaëlle une seule fois en concert, mais j'avais été particulièrement séduit par son geste instrumental et la spatialisation sonore qu'elle maîtrisait grâce à Usine, le logiciel d'Olivier Sens. Les concerts de lap-tops (ordis portables) m'ont toujours ennuyé lorsque le spectacle offre celui de presse-boutons autistes qui semblent ne pas avoir conscience de la présence du public.
Pour cette séance où nous enregistrons pour nous rencontrer, plutôt que le contraire qui est le lot commun de notre métier, j'ai proposé de nous inspirer de photos de films trouvées dans un hors-série des Cahiers du Cinéma de 1980 intitulé Scénographie. De la présélection de vingt-cinq, nous en avons choisi une huitaine au fur et à mesure de la journée. Aucune référence aux films de Kurosawa, Bresson, Garrel, Lumière, Cocteau, Dreyer, Méliès n'était recherchée. Partir simplement d'une image et se laisser aller à la rêverie musicale ! Dans la plupart des cas nous avons néanmoins conservé le titre des films en nous les réappropriant dans le cadre de nos compositions instantanées.


Il n'est pas si facile pour moi de jouer avec un ou une autre musicien/ne électronique, car souvent je m'y perds, ne sachant plus du tout qui fait quoi, les gestes n'étant pas aussi explicites qu'avec les instrumentistes classiques, surtout lorsqu'on est penché sur les siens. Après avoir écouté plusieurs fois le mixage, il m'arrive souvent de revenir vers les pistes séparées pour comprendre l'origine des sons. C'est ce que j'ai réalisé récemment avec Fictions, le vinyle en duo avec le saxophoniste Lionel Martin, à paraître prochainement sur le label Ouch!. J'avais oublié qu'il m'était arrivé de transformer en direct les sons de mon camarade de jeu. De quoi en perdre mon latin !
Ici Gwennaëlle produit essentiellement des sons électroniques et électroacoustiques, encore qu'elle ait trafiqué une caisse claire qu'elle est allée chercher dans mon capharnaüm pour un résultat étonnant. De mon côté je me sers de plusieurs échantillonneurs américains, de synthétiseurs russes (le Lyra-8 que Gwennaëlle m'emprunte d'ailleurs pour un morceau, l'Enner et le renversant Cosmos), de mon nouvel ARP 2600, d'un harmonica, d'une guimbarde excitée par un électro-aimant, de petits carillons et de la pédale Eventide H9Max.


Choisissant donc chacun/e à son tour, une image dans le corpus que j'avais rassemblé, nous avons ainsi enregistré La forteresse cachée, Au hasard Balthazar, Le révélateur, La Ciotat, Le sang d'un poète, Candélabres, Le mariage de Thomas Poirot... Certaines pièces sont graves, d'autres comiques, certaines sont suffocantes, d'autres respirent. Pour la couverture, j'ai conservé le verso de la revue illustré par Voyage en Italie de Rossellini en choisissant un jaune proche de celui de la collection historique des Cahiers du Cinéma, mais nous n'avons pas eu le temps de jouer à partir de cette image. Nous avions commencé à 10h, il était déjà 16h30, le moment de plier bagage. C'était le 12 mai dernier. Le temps de revenir de mon voyage à Rennes, je mixai aussitôt l'ensemble et le mis en ligne. Aucune production discographique n'offre cette réactivité qui m'enchante, car il se passe souvent un, deux ou trois ans entre un enregistrement et sa diffusion, alors que nous sommes bien loin, préoccupés par de nouvelles créations. Voilà, c'est tout frais, c'est même tout frais payé, puisque son accès est gratuit !

Prochaine rencontre le 7 juin avec la violoniste allemande Fabiana Striffler et le guitariste hongrois Csaba Palotaï autour de spécialités gastronomiques !

→ Jean-Jacques Birgé & Gwennaëlle Roulleau, Scénographie (également sur Bandcamp)
→ Double CD Pique-nique au labo avec 28 autres invités, Disques GRRR, dist. Orkhêstra / Les Allumés du Jazz / Bandcamp

mercredi 25 mai 2022

Sévice militaire


À quelle nostalgie l'attrait de la guerre renvoie-t-il ? Tuer ou être tué. Une fois que les hommes sont sur le terrain, il n'y a pas d'alternative. Le service militaire n'est plus obligatoire. Censé faire disparaître les classes sociales sous l'uniforme, il faisait perdre un an à qui avait mieux à faire. Cette égalité devant la loi n'était que de surface. Les petits bourgeois savaient y couper et les pistonnés rentraient chez eux le soir. La violence des pauvres était canalisée sous les ordres de sous-officiers exerçant leur pouvoir débile sur les jeunes recrues. C'était parfois une manière de sortir de sa condition, d'échapper à son milieu, de voir du pays. Les hommes entre eux pouvaient transposer leur homosexualité refoulée en amitié virile. Les anciens combattants fourmillaient de souvenirs croustillants. Les seuls films de guerre supportables sont ceux qui la dénoncent, même s'ils continuent d'exercer leur pouvoir de fascination morbide. Les guerres résolvent les crises sociales et les expansions démographiques. L'enjeu est pourtant toujours économique. Destruction, captation, reconstruction. La compétition sportive, lorsqu'elle stimule le nationalisme, ne fait qu'y préparer. Les jeux de guerre sur les consoles vidéo participent à l'abrutissement de masse. Ils révèlent ce qu'il y a de pire chez les humains, aveuglement, veulerie, ignorance et stupidité.
Par prudence, je ne m'en suis jamais ouvert publiquement, mais je fus réformé P5, "exempté du service actif, réserviste service de défense sauf inaptitude à tout emploi". P signifie Psychologique et P6 équivalait à la camisole... Cette désignation aurait pu m'empêcher de faire carrière dans l'administration ! Mon sursis m'avait permis de terminer mes études de cinéma et je ne me voyais pas interrompre ma vie en postulant au service cinématographique des armées. La coopération avait quelque chose d'obscène. Certains camarades avaient craqué en Afrique autour de la piscine entourée de leurs boys. D'autres avaient joué le jeu sur ordre de leur parti politique. Travail d'infiltration. Comités soldats. J'étais résolument non-violent et n'aurais pas tenu une arme pour un empire (pour un an, pire), forcément colonial. Une psychanalyste m'avait remis un certificat signalant "une schizophrénie dissociative avec inversion du rythme nycthéméral". Elle racontait que je m'étais spécialisé dans les films de vampires et que vivre la nuit était incompatible avec le rythme militaire. C'était en 1975. Le comique fut de me retrouver assistant de Jean Rollin quelques mois plus tard sur Lèvres de sang. Je me souviens être parti aux "trois jours" qui en duraient la moitié après 48 heures sans dormir, ayant juste terminé le disque pour l'Année de la femme réalisé par le PCF. Refusant de dormir avec d'autres hommes, j'ai passé la nuit au cachot, la porte ouverte et la lumière allumée. Après cette troisième nuit de veille, je n'étais pas bien frais. Je n'avais coché aucune des cases du test lorsqu'il s'agissait d'actes de guerre, mais, sorti d'une grande école, je ne pouvais faire l'imbécile. À la prison le sergent de garde, complètement saoul, ne put faire son rapport. Un autre, jusque là très brutal, s'adressa à moi avec tant de prévenance, j'étais frit (j'aurais préféré être free). Le psychiatre ne me posa aucune question. Silence de part et d'autre de son bureau. Le verdict consistait en une hospitalisation quinze jours plus tard. L'angoisse ! Remettre ça alors que j'étais certain de ne pas sortir conscrit de la caserne de Blois... À l'Hôpital Percy de Clamart, la seconde manche dura à peine une heure. " Vous vous entendez bien avec votre père ?". Deux minutes de silence. "Oui", hésitant et pas convaincu du tout. "Et avec votre mère ?". Un oui instantané, franc et massif retentit dans le bureau du psychiatre chez qui j'avais passé la séance à chercher par terre une aiguille qui n'existait pas en pensant en boucle aux esclaves du Metropolis de Fritz Lang. Le médecin me tendit ma réforme tandis que les troufions étaient écœurés que je leur exprime que je n'en avais rien à foutre. Philippe Labat avec qui je partageais l'appartement de la rue du Château à Boulogne quitta les militaires ennuyés de ne pouvoir le garder en leur lançant : "Rien ne résoudra la tragédie de l'être !".

Article réactualisé du 17 octobre 2009

mardi 24 mai 2022

Tristes tropiques


Hier j'évoquai Gilbert Garcin mort à 90 ans. La même année, le 4 novembre 2009, je saluai un autre homme, disparu centenaire. Ces capitaines m'ont offert de voyager loin.
Sous ma latitude le temps est gris. Cent ans de solitude. L'homme est toujours seul. Nous le croisions souvent le matin rue des Marronniers en allant à l'Idhec monter nos films. Il marchait doucement sur le trottoir d'en face. Le Théâtre du Ranelagh avait brûlé, nous expulsant de la rue des Vignes pour installer nos tables au-dessus du jardin de Madame Claude. En 1973, il ressemblait déjà à un vieux monsieur. Cela nous faisait drôle de voir passer cette bibliothèque qui ne payait pas de mine dans son imperméable crème. Personne n'a jamais traversé. Il passait. Doucement. Et il pensait. Les anthropologues ont souvent besoin d'aller voir ailleurs s'ils y sont pour comprendre ce qui résiste dans leur quartier. Sa discrétion l'a suivi. Ses obsèques ont eu lieu avant l'annonce de sa mort. Claude Lévi-Strauss m'a le premier fait prendre conscience que rien de social n'est inéluctable et il m'a permis de remonter le temps en voyageant dans l'espace...

lundi 23 mai 2022

Gilbert Garcin, photographe de la renaissance


Depuis cet article du 2 novembre 2009, Gilbert Garcin a cassé sa pipe. C'était en avril 2020. Cela m'avait rendu triste... Mon titre original n'a évidemment rien à voir avec un vague mouvement politique qui pue la mort...
Le personnage rappelle Jacques Tati, les titres Magritte, mais les images sont bel et bien de Gilbert Garcin. Octogénaire, ce Ciotaden, ancien responsable d'une PME, commença à prendre des photos à sa retraite après un stage en Arles. Son site répertorie chronologiquement 395 tirages de 1993 à nos jours. Exposé dans le monde entier, [...]. La photo ci-dessus qui illustre sa page d'accueil est de 2001 et s'intitule Changer le monde. À raison d'une quinzaine de photographies par an, Gilbert Garcin fait preuve d'un humour spirituel qui interroge la vanité humaine en réalisant des photomontages où il interprète, parfois avec sa femme, un personnage confronté à des situations kafkaïennes, cocasses ou fantasmatiques, dont tout le suc provient de leur juxtaposition avec le titre de chaque œuvre, dernière touche au choc de ses mondes ou des objets qu'il met en scène. Chacune raconte une petite histoire et soulève une question qui laisse rêveur. Les compositions rappellent aussi l'univers de la bande dessinée, En plus de leurs graphismes, je pense à l'absurde scientifique de Marc-Antoine Mathieu ou à la sévérité corrosive de Léon van Oukel. La visite chronologique du site est fabuleuse, mais voir de grands tirages s'impose pour profiter pleinement du noir et blanc satirique.

vendredi 20 mai 2022

Le rock quand on ne l'attend pas


Recevant surtout des disques assimilés au jazz, à la musique contemporaine ou à celles du monde, et les labels étant plutôt spécialisés, je suis toujours surpris quand ils sonnent rock. Chez moi cela résonne avec mes années de très jeune homme lorsque nous courions acheter les albums des Beatles ou des Stones, d'Hendrix ou Soft Machine, de Zappa ou Beefheart, le jour de leur sortie.
Ainsi III de Jü me rappelle les orientalismes de Led Zeppelin, les groupes français du début des années 70 dont mes propres élucubrations lorsque nous les asseyions sur des rythmes entraînants. Bon, d'accord, cela n'a pas duré. Nous en écoutions toujours, mais nous avions décidé de nous affranchir des influences anglo-saxonnes en commençant par ne plus chanter en anglais. J'ai pourtant cruellement besoin de cette énergie de groupe que le jazz ignore préférant privilégier les expressions individuelles. Franchement, III de Jü, c'est rudement bien, trio déglingué aux sons actualisés. Le guitariste Ádám Mészáros, le bassiste Ernő Hock et le batteur András Halmos ont beau être hongrois, ils insèrent le gamelan balinais, le raga indien, les rythmes de l'Europe de l'Est au rock et au free jazz. Il y a même des sons électroniques quand Bálint Bolcsó se joint à eux, sans compter la chanteuse Dóra Győrfi qui vocalise et javanise à donf. Cette puissance et cette inventivité ne m'étonnent guère d'artistes dont le pays est dirigé par des fachos brutaux. La résistance passe toujours par l'art.
Également sur le label RareNoiseRecords qui produit d'autres excellents albums, Apophenian Bliss du groupe norvégien Red Kite est encore plus hard. Even Helte Hermansen à la guitare baryton, Bernt André Moen au piano Rhodes, Trond Frønes à la basse et Torstein Lofthus à la batterie et aux percussions déménagent. Comment appeler cette musique de dingues ? Du Free Hard ? En tout cas, cela se joue fort à en avoir des ennuis avec les voisins ! Moi, je m'en fous, je n'ai pas de mitoyenneté. C'est une des raisons, avec le désir de voir pousser des plantes et de sentir les saisons, qui m'a fait abandonner définitivement les appartements. L'électricité méchante du quartet ne les empêche pas de choruser jazz, histoire d'attendrir les cœurs et les mollets.
Il n'y a pas que le label anglais pour faire sonner ma veine rock. Parenthèses Records m'envoie L'ombre de la bête, duo du sonneur François Robin et de l'électronicien Mathias Delplanque. Sonneur signifie que Robin joue de la veuze (une cornemuse du pays nantais), du doudouk (un hautbois arménien), du mizmar (même genre, peut-être plus turc) et du violon. Électronique, c'est pour les synthétiseurs et le sampling live. Du rythme tribal avec des nappes de sons tenus, cela fonctionne évidemment comme sur des roulettes. Les Nantais se réclament de Jérôme Bosch et David Lynch. J'aime bien quand les références sont extra-musicales, surtout si leur univers sonore nous emporte sur un tapis volant au gré des vents du large. Il n'y a pas à dire, mais je ne me prive pas de l'écrire, ces trois disques font bouger mes doigts, accélèrent mon rythme cardiaque et me font voyager dans un temps où les plus jeunes ne m'appelaient pas Monsieur !

→ Jü, III, plusieurs formats de disque sur RareNoiseRecords, dist. Differ-Ant
→ Red Kite, Apophenian Bliss, également sur RareNoiseRecords, dist. Differ-Ant
→ François Robin & Mathias Delplanque, L'ombre de la bête, CD Parenthèses Records (Bandcamp), dist. Coop Breizh, sortie le 10 juin 2022

jeudi 19 mai 2022

Révélations d'Albert Ayler (Fondation Maeght - 5 LP ou 4 CD)


Le disque Shandar des Nuits à la Fondation Maeght a toujours été un de mes préférés d'Albert Ayler. Or paraît l'intégrale des deux concerts des 25 et 27 juillet 1970 en 5 vinyles ou 4 CD issue des archives de l'INA. L'Institut National de l'Audiovisuel recèle des milliers de trésors qu'il conserve jalousement et ne laisse hélas sortir que contre des sommes exorbitantes. C'est dire l'excitation de me saouler d'authentique free jazz, sans pause, juste le temps d'enchaîner les galettes sur la platine. Accompagné de sa compagne Mary Parks au soprano et chantant, du bassiste Steve Tintweiss, du batteur Allen Blairman et, pour le second concert encore plus extraordinaire, du pianiste Call Cobbs qui avait raté son avion, Albert Ayler livre une de ses dernières prestations, puisqu'il sera retrouvé noyé quatre mois plus tard dans l'Hudson River...


Ce coffret sorti chez Elemental Music est aussi indispensable que tous les disques du saxophoniste, y compris le luxueux coffre au trésor évoqué plus bas. Les improvisations, instrumentales (titrées ici Revelations et numérotées de 1 à 6) et vocales (Ayler et Parks me faisant penser à ce que Bernard Lubat développera plus tard), sont tout à fait surprenants. Le nouveau mixage privilégie le son d'ensemble. Le livret de 100 pages rassemble les témoignages de sa fille Desiree Ayler-Fellows, de l'historien Ben Young, des coproducteurs du coffret Zev Feldman et Jeff Federer, de Pascal Rozat de l'Ina, de Tintweiss et Blairman, de ceux qui l'ont écouté live (Sonny Rollins, Archie Shepp, Carlos Santana, Reggie Workman, Patty Waters, Annette Peacock) et ceux qui ont rêvé sur ses disques (Carla Bley, David Murray, John Zorn, Bill Laswell, Joe Lovano, Marc Ribot, Thurston Moore, James Brandon Lewis, Zoh Amba). J'ai raté de peu ces deux concerts, arrivant début août à Saint-Paul-de-Vence où j'assistai aux concerts de Sun Ra, Terry Riley et La Monte Young. Mais plutôt que d'en rajouter, je choisis de reproduire ci-dessous les différents articles que j'ai consacrés à Ayler depuis 2006.

MY NAME IS ALBERT AYLER
Article du 9 novembre 2006


My Name is Albert Ayler. C’est ainsi que le saxophoniste ténor le plus original de toute l’histoire du jazz se présente un soir à Sunny Murray et Gary Peacock. La nuit dernière, j’ai pu télécharger sur dimeadozen le passionnant portrait réalisé par le suédois Kasper Collin. Soixante dix neuf minutes d’entretiens, d’extraits vidéo, de photos de famille et les rares images muettes existantes d’Ayler. Sa voix est heureusement très présente grâce à des interviews réalisées entre 1963 et 1970. Son père Edward, son frère le trompettiste Don Ayler, le batteur Sunny Murray, le violoniste Michael Sampson, Bernard Stollman fondant le label ESP avec Spiritual Unity, ses ami(e)s, Mary Parks (Mary Maria) refusant d’apparaître à l’image pour conserver sa part de mystère, témoignent de la personnalité élégante et réservée du compositeur. On le voit jouer du ténor, chanter New Grass, mais il resterait à rénover la copie invisible des Nuits de la Fondation Maeght sorties seulement en CD, pour moi le plus extraordinaire témoignage du génie d’Albert Ayler. [...]
Le blues, son passage dans l’armée, sa culture, son inventivité, sa mystique égyptienne ont suscité une musique étonnante qui ne ressemble qu’à elle-même. Pourtant, les temps ont été difficiles, les musiciens pouvant rester quatre ou cinq jours sans rien manger. Coltrane envoya un peu d’argent lorsqu’Albert lui écrivit désespéré. Je suis touché de l’entendre se référer à Charles Ives, obligé de faire un autre travail pour continuer à écrire sa musique. La chanteuse Mary Maria, sa compagne d’alors, raconte qu’il pensait que sa mort pourrait représenter une solution pour sauver sa famille de la misère… Mais on ne sait rien. [Tintweiss en dit un peu plus dans le livret du coffret Revelations]. Le 5 novembre 1970, Albert Ayler quitte l’appartement de Mary Parks. Son corps sera retrouvé le 25 novembre, flottant dans l’East River. Il avait 34 ans.

LE SABRE ET LE GOUPILLON
Article du 9 mai 2010, contribution à un ouvrage collectif publié par Le Mot et le Reste.



Albert Ayler fait voler en éclats le sabre et le goupillon. Héritier de Charles Ives, le père de la musique contemporaine américaine qui marqua autant John Cage et John Adams que Frank Zappa et John Zorn, il intègre les fanfares à son jeu hirsute et révolté. Emprunt de spiritualité, il chante des hymnes à la vie plus profanes que fondamentalement religieux. Il y a mille manières d’assumer son passé lorsque l’on désire rompre avec lui. Recyclant ses expériences de l’église et de l’armée, Ayler sait apprivoiser le savoir et la sauvagerie. Les paradoxes qui animent sa puissance de feu pourraient ainsi le faire assimiler à un Luis Buñuel du saxophone ténor. En musique, rien ni personne ne lui ressemble, parce que nous sommes en face d’un art brut qui se joue de toutes les influences, séculaires ou tout bonnement quotidiennes. Il met l’urgence au programme de chacune de ses œuvres.
Le compositeur prêche avec tout son corps comme un convulsionnaire. La musique populaire noire est présente dans toutes ses phrases et son album de 1968, New Grass, dont la finalité discographique est explicite dès son Message from Albert, est une des clefs de son œuvre. Pourtant peu apprécié de la critique, ce dernier album insiste sur le rhythm and blues de la Great Black Music. Ce ne sera pas son dernier enregistrement… Albert Ayler continue de se produire et les préservateurs de mémoire immortalisent ses prestations uniques et irreproductibles.
1970 marque l’arrivée en France de l’Arkestra de Sun Ra, du piano de Cecil Taylor comme des « minimalistes » Steve Reich et La Monte Young. Ils sont tous programmés à la Fondation Maeght à Saint Paul de Vence grâce à Daniel Caux et se retrouveront sur le label Shandar de Chantal Darcy. Les 25 et 27 juillet, Ayler y explose. Les Nuits sont magiques. Quatre mois plus tard jour pour jour, on le repêche dans l’East River à New York. Entre temps ont disparu Alan Wilson du groupe Canned Heat, Jimi Hendrix et Janis Joplin ("suicides" auxquels Jean Saavedra ajoute ceux de Mark Rothko et Paul Celan la même année). C’est une hécatombe.
La Galerie Shandar n’existe plus. Le stock des disques périt noyé à la cave de la rue Mazarine. Les mécènes tels Aimé and Marguerite Maeght se font rares. Les producteurs Bob Thiele et Daniel Caux ont rejoint la sainte famille des fantômes d’Albert pour un message universel où la musique est apte à soigner tous les maux de l’univers. La vérité est en marche. On pourrait faire des plans sur la comète pour imaginer ce que serait devenue la musique de cette nouvelle génération, admiratrice du soleil, en quête de toujours plus de liberté, mais les codas, biologiquement inéluctables, nous rappellent que la vie est courte, qu’il faut savoir vivre chaque jour comme si c’était le dernier, que le chant nous emporte. Albert Ayler touche à ce qu’il y a de plus précieux en l’homme, un sursaut de bon sens contre toutes les conventions, une transposition poétique du réel, la critique d’un monde qu’il faut changer, une suite de notes dont l’intégrité n’existe que dans l’instant, un cri dans la nuit des temps.

LE TRÉSOR D'ALBERT AYLER
Article du 15 avril 2011


Sept ans, l'âge de raison. C'est le temps qu'il m'aura fallu pour craquer. Depuis des mois, l'énorme coffret me faisait de l'œil dans la vitrine du Souffle Continu, le magasin de disques indépendant où l'on trouve tout ce qui sort de l'ordinaire. Le prix m'arrêtait, 90 euros. Pourtant, cela valait le coup : 9 CD d'enregistrements rares et inédits, un luxueux livret de 208 pages relié et illustré avec des textes d'Amiri Baraka, Val Wilmer, Marc Chaloin, Ben Young, Daniel Caux, etc., des facsimilés de programmes et de notes manuscrites, des photos, un dixième CD bonus du temps de son service militaire et même une fleur fanée ! Holy Ghost ressemble à une boîte de biscuits noire dans laquelle on aurait glissé des trésors de l'enfance. L'enfance de l'art. L'art brut. Le brut du décoffré. La magie absolue. L'essentiel. La bande de carton beige qui entoure l'objet annonce la couleur : "Coltrane était le père. Pharoah Sanders le fils. J'étais le Saint-Esprit." Albert Ayler est au free jazz ce que Jimi Hendrix est au rock, une apparition fulgurante, inimitable, l'énergie à l'état pur, la musique américaine, le lyrisme tordant le cou à la mélodie jusqu'à nous rendre ivres... La mort du saxophone ténor, retrouvé noyé dans l'East River en novembre 1970 à l'âge de 34 ans, restera une énigme.


[...] Si vous ne connaissez pas Albert Ayler, mieux vaut commencer par la réédition CD des Nuits de la Fondation Maeght. Mais si vous croyez avoir tout entendu, alors faites-vous plaisir, parce que l'objet sera forcément un jour épuisé, et alors vous regretterez amèrement de ne pas vous être saigné (je n'ai pas dit "signé", car je n'entends pour ma part dans ce sacrement que son aspect profane, les arcanes de l'inconscient tenant lieu de grâce). [On le trouve encore d'occasion à un prix "raisonnable"]

P.S. : aux côtés d'Ayler, par ordre d'apparition, Herbert Katz, Teuvo Suojärvi, Heikki Annala, Martti Äijänen, Cecil Taylor, Jimmy Lyons, Sunny Murray, Gary Peacock, Don Cherry, Burton Greene, Frank Smith, Steve Tintweiss, Rashied Ali, Donald Ayler, Michel Samson, Mutawef Shaheed, Ronald Shannon Jackson, Frank Wright, Beaver Harris, Bill Folwell, Milford Graves, Richard Davis, Pharoah Sanders, Chris Capers, Dave Burrell, Sirone, Roger Blank, Call Cobbs, Bernard Purdie, Mary Parks, Vivian Bostic, Sam Rivers, Richard Johnson, Ibrahim Wahen, Muhammad Ali, Allen Blairman. Les deux derniers CD sont consacrés à des interviews d'Albert Ayler avec Birger Jørgensen, Kiyoshi Koyama et Daniel Caux qui s'entretient également avec Don Cherry. [...]

ALBERT AYLER ENCADRÉ
Article du 16 juillet 2014


[...] Rencontres d'Arles. Surprise de découvrir de grands tirages d'Elliott Landy où je reconnais Ornette Coleman, Bob Dylan, Janis Joplin, Jim Morrison, Eric Clapton, Country Joe... Landy, photographe officiel du festival mythique, dédicace son livre Woodstock Vision, The Spirit of a Generation. Sur le mur s'affichent quantité de photographies prises essentiellement au Fillmore East de New York avec une pellicule infra-rouge, mais ce sont les deux grands portraits d'Albert Ayler, l'un au ténor, l'autre à la harpe (!) qui attirent mon attention à côté des nombreux clichés de Jimi Hendrix.
Les trentenaires me posent quantité de questions sur cette époque où nous pensions réinventer le monde, à coups de "Peace & Love" et d'une révolution qui fut essentiellement de mœurs. Si même le Nouvel Observateur titrait sur la société des loisirs la réaction fut plus puissante que nos espérances, violente, inique, cynique et destructrice. La libération sexuelle ne nous rendit pas plus heureux, mais elle facilitait les rapports. Notre romantisme juvénile permit à nombre d'entre nous de jouir toute notre vie d'une effervescence utopiste salutaire, mélange de résistance critique et de quotidien sybarite. Nous nous battions le plus souvent avec des fleurs. Celles et ceux qui ne désarmèrent jamais continuent de chevaucher la queue de la comète qui nous montrait le ciel avec les yeux de l'innocence. Nous n'en étions pas moins lucides, fuyant le formatage des ciboulots qui brise toute tentative d'indépendance et de solidarité.

mercredi 18 mai 2022

Allemagne années 1920 au Centre Pompidou

...
En visitant l'exposition Allemagne / Années 1920 / Nouvelle Objectivité / August Sander au Centre Pompidou, deux images me sont apparues. La première est celle de la récente série allemande Babylon Berlin, thriller sur fond social particulièrement réussi, d'autant que certains éléments de la réalisation telle que la musique font référence à notre époque sans souci de réalisme. Le pont entre les années 1920 qui firent le lit du nazisme et aujourd'hui où la question réside dans la date de la catastrophe annoncée est à double sens. La seconde est la froideur qui se dégage des œuvres, qu'elles tentent de rationaliser la crise ou de faire grincer la machine broyeuse des individus (les Douze Maisons du temps de Gerd Arntz, deux d'entre elles reproduites ci-dessous, sont explicites de l'exploitation de l'homme par l'homme et de l'emprisonnement des prolétaires). Là encore ces deux extrêmes sont poreux. Nul n'échappe à l'air du temps. Le photographe August Sander classifie ses portraits en fonction de leurs métiers ou de leur appartenance de classe. Les peintres et les cinéastes mettent en scène la décadence d'un monde dans le déni, les Années folles camouflant l'arrivée de la Grande Dépression. Quelques films jalonnent l'exposition qui reflète bien la République de Weimar : Berlin, symphonie d'une grande ville de Walther Ruttmann, Jeunes filles en uniforme de Leontine Sagan, Les hommes le dimanche de Robert Siodmak et Edgard George Ulmer, L'opéra de quat' sous de G.W. Pabst d'après Bertolt Brecht...


Les tableaux d'Otto Dix sont fascinants, miroirs sans complaisance d'une société en pleine déliquescence. Celui que j'ai photographié (en haut de l'article) est cyniquement intitulé À la beauté. Le grand carton pour Le triptyque d'une grande ville ou ses portraits sont du même acabit. Réaction à la rigueur économique, la sexualité se débride. L'homosexualité et l'avortement revendiquent leur dépénalisation. Mais ces combats de mœurs cachent les véritables problèmes. Un peu comme de nos jours sous toutes nos latitudes. Les progressistes se contentent de mesurettes sympathiques alors que le climat est sur le point de bouleverser l'équilibre planétaire. Dans les médias, une une chasse l'autre, en évitant soigneusement d'analyser l'origine du mal. Il y a deux poids deux mesures dans les crimes contre l'humanité selon les intérêts économiques des pays concernés et de leurs industriels. Quant aux autres espèces vivantes, on se contente de chiffrer leurs disparitions.
Je retournerai voir cette exposition maintenant que je regarde autour de moi avec les yeux d'il y a un siècle. On dit que l'Histoire est un éternel recommencement. La loi des cycles s'est imposée jusqu'ici, mais le rapport du GIEC est clair. Nous jouons avec le feu en rendant impossible tout retour "en arrière". Il va falloir faire rapidement preuve d'imagination et de solidarité si nous voulons éviter le pire.

→ Exposition Allemagne / Années 1920 / Nouvelle Objectivité / August Sander au Centre Pompidou jusqu'au 5 septembre 2022

mardi 17 mai 2022

Vingt arrondissements en roue libre


Pourrais-je jamais me lasser de Paris ? Je fais halte à chaque pont traversé pour admirer la perspective. Je grimpe cette fois à Beaubourg, un autre jour au studio de Gustave Eiffel, en haut d'une tour de Notre-Dame ou sur n'importe quel toit où se réincarnent illico Fantômas et Musidora. Mes rues sont celles du Ballon rouge et la Seine me rappelle la première péniche de Bruno Schnebelin lorsqu'elle mouillait sous le pont d'Austerlitz. Je suis né dans la rue des Martyrs, précisément Cité Malesherbes, ma mère Boulevard de Strasbourg et ma grand-mère rue Saint-Denis. Depuis que nous habitons de l'autre côté du Périphérique, nous apprécions d'autant plus les charmes de Paris que nous nous y sentons comme des touristes. À chaque quartier correspond une ou plusieurs histoires, je salive en pensant aux restaurants de chaque arrondissement, je cherche les jardins et je pédale le sourire aux lèvres lorsque je n'arpente pas le bitume. Mes souvenirs n'ont rien de nostalgique, ou du moins ils s'équilibrent avec ma curiosité pour les transformations urbaines. Je regrette l'obscurité de certains passages comme les rues avant les phares obligatoires. J'adore l'invasion des vélos et le mélange du moderne et de l'ancien. Le plus simple et le plus amusant sera pour moi aujourd'hui de faire un petit tour dominical, arrondissement par arrondissement, en pratiquant la conduite automatique.
1. Le Palais-Royal de Colette et Cocteau est d'abord mon jardin d'enfant, à deux pas de mon école rue Vivienne. Nous poussons parfois jusqu'aux Tuileries pour les ânes et le manège de chevaux de bois... Mon père avait un bureau au 1 rue Turbigo. Je me souviens de l'odeur des Halles, mélange de senteurs printanières et de putréfaction.
2. Plus douçâtres, les grands boulevards qui sentent les pralines mènent à l'Opéra, chef d'œuvre de Charles Garnier, où je regrette de ne plus aller depuis que les œuvres lyriques ont été déportées dans l'abominable bâtisse de la Bastille. Une de mes fiertés est d'y avoir été joué du temps du Drame.
3. La chanteuse Tamia habitait rue Charlot. Aucune des bandes enregistrées ensemble n'a été publiée. Dommage ! On y reviendra...
4. Entre la maison de Victor Hugo et la rue de Sévigné mon cœur balance. "Sur cette table, j'ai écrit La légende des siècles" a gravé dans le bois le peintre-écrivain. Mes amours de 20 ans ont ressassé l'autre adresse à en devenir fou. J'ai mis quelques années à m'en échapper.
5. La serre du Jardin des Plantes m'emporte sur un tapis volant jusqu'aux profondeurs de la jungle. J'y passe toujours quand c'est fermé, en toute déception. Le hammam de la Mosquée me renvoie dans les cordes du chanvre lorsque nous y allions en bande lysergique.
6. Il y a toujours du sable, mais la chaussée a été goudronnée. On se pressait du citron dans les yeux pour supporter les grenades lacrymogènes.
7. Avec mon cousin Serge nous rejouions Ben Hur avec la poussette en osier de Grand-Maman. Nous allions voir des films à la Pagode. Le rideau de scène du Sèvres était orné de publicités fluorescentes pour des magasins du quartier.
8. Ma tante Catherine m'avait invité à manger une énorme glace, un Chocolate Rock, au Drugstore des Champs Élysées, pour mon anniversaire. Je me souviens comment nous cherchions une table avec mes parents et plus tard au Pub Renault. Maman adorait les illuminations de l'avenue.
9. Elle m'emmenait faire des courses aux grands magasins, c'était beaucoup moins drôle. Je suis totalement allergique à la chaleur oppressante qui s'en dégage. On pouvait passer la journée à prétendre m'acheter un slip de bain et faire tous les rayons pour évidemment revenir bredouille. L'horreur !
10. Je repense à la petite fille que j'ai renversée avec ma 4L quai de Jemmapes. Elle doit avoir plus de 40 ans [53 ans aujourd'hui, puisque cet article fut écrit le 18 octobre 2009]. Les parents criaient "C'est pas de votre faute !" et Francis se souvient que j'étais devenu vert pomme. Plus de peur que de mal. J'ai appris à (me) conduire ce jour-là. [Je suis retourné à l'Hôpital Saint-Louis l'année dernière pour mon cancer de la thyroïde devenu de l'histoire ancienne, comme le reste.]
11. L'appartement était somptueux, mais je trouvais le quartier triste et gris. Je m'arrêtais toujours face à l'ancienne entrée de la prison de la Roquette, là où sont restées les stèles de la guillotine. J'y sens l'Histoire des mœurs, l'absurdité des hommes. Je repense aux 300 candidats recalés au poste du dernier bourreau.
12. Le Thaïlandais de la rue Crozatier a disparu depuis longtemps. Comme la maison d'Hélène qui rappelait celle de Dame Tartine...
13. Au 7 rue de l'Espérance, j'avais pignon sur rue et musique à la cave. L'indépendance. Le chat Lupin qui rappliquait au galop quand je le sifflais.
14. Nous avons hanté les Olympic. Le patron du resto péruvien s'est tué en automobile. Je me souviens du goût de son ceviche. J'ai rapporté chez moi le totem de la troupe sur la plateforme de l'autobus.
15. L'appartement de la rue Léon Morane possédait une sorte de terrasse étroite en rez-de-chaussée où nous nous inventions des aventures extraordinaires dans nos déguisements de fortune que mon père appelait chienlit. Il a perdu son travail après qu'un cambrioleur ait volé sa serviette. Je courais autour de la table en somnambule, les yeux fermés.
16. Elsa petite les aurait appelés les riches nazes. Je fréquentais le Mini Racing à cause des filles qui n'avaient d'yeux que pour les frimeurs de l'avenue Mozart. J'ai appris là-bas à ne plus perdre mon temps. La nature offrira plus tard d'autres latences, plus propices à la respiration.
17. Les luthiers s'agglutinaient rue de Rome. Je jouais un temps de la trompette et du trombone. Nous déjeunions dans le wagon suspendu au-dessus des voies.
18. Tournage au cimetière de Montmartre avec Jean Rollin. Tournage de films d'étudiants à la Goutte d'Or devant les bordels où les queues s'allongeaient. Merveilleuse rencontre boulevard Barbès [qui se terminera en queue de poisson quinze ans plus tard !]
19. Les Buttes Chaumont sont après le Père Lachaise mon espace vert préféré. Belleville rime avec cuisine chinoise. Et puis on se rapproche doucement...
20. Quelle drôle d'idée que de m'être lancé dans cette écriture automatique de souvenirs capitaux. Heureusement qu'il n'y a que vingt arrondissements ! Je m'arrête à la Porte des Lilas totalement fourbu d'avoir arpenté l'escargot de ma mémoire. [...] [Celle de Ménilmontant permet de traverser le périphe sans embouteillage et de regagner ainsi le havre de paix d'où j'actualise ce billet]

lundi 16 mai 2022

Les couches de Kendrick Lamar


Pourquoi n'y a-t-il que dans le rap que je retrouve ce qui me plaisait tant dans les premiers Zappa ou les zappings de Zorn (Godard, Spillane, The Big Gundown, Kristallnacht), à savoir les montages rapides pleins de citations œcuméniques, de perspectives sonores, un mix échevelé dont les origines étaient à chercher du côté de la littérature (Prévert, Burroughs) ou du cinéma (Buñuel, Godard, Chytilová, Adam Curtis...). Avant, il y avait eu Spike Jones et Carl Stalling évidemment. Robert Wyatt, qui connaissait mes goûts hirsutes, m'avait fait connaître Wyclef Jean et son Carnival, j'avais adoré. Quelque chose comme ça dans certaines pièces de René Lussier ou François Sarhan, l'Agitprop music de İlhan Mimaroğlu, mais il y en a plein d'autres, les flashs me reviennent au fur et à mesure que je frappe mes touches au rythme du nouveau Kendrick Lamar, le double Mr. Morale & The Big Steppers. Je n'en comprends que des bribes, il faudra que je lise les paroles, mais c'est souvent ainsi avec ce qui vient d'outre-Manche ou d'outre-Atlantique. On commence par la musique. Un feu d'artifices, au sens propre comme au figuré. On dit que c'est "produit" pour signaler le boulot et l'excellence. Trop de références pour que je souligne les liens, comme dans les radiophonies du Drame qui anticipèrent le plunderphonics de John Oswald. Dans Crimes parfaits il y a bien 300 échantillons (plus tard on appelé cela des samples) en 6 minutes, mais c'est toute ma musique qui obéit à ce chaos organisé. Lamar fait se rencontrer Marvin Gaye avec Tricky, mélange de romantisme et de colère, politique puisque tout l'est lorsqu'on ne pratique pas celle de l'autruche, même si ce nouvel album est plus introspectif que les précédents. Je suis dans le TGV, le casque sur les oreilles, Lamar de Rennes à Paris, comme si j'avais rêvé, une réalité sous des allures de mirage, le mur du son bravé par le flow au premier plan et la musique quasiment en hors-champ, apportant un regard inédit, complémentaire comme les couleurs que j'aime. Il faudra que j'écoute encore pour savoir comment ça marche, ce que ça raconte, pourquoi tel choix, tel paysage sonore à reconnaître, parce que rien ne semble laissé au hasard. Ne semble, ai-je écrit, pour savoir si bien comment le somnambulisme accouche d'images tangibles.



→ Kendrick Lamar, Mr. Morale & The Big Steppers, 2CD

vendredi 13 mai 2022

Les promesses


Si l'on se fie à la bande-annonce du film de Thomas Kruithof, Les promesses ne seront pas tenues et c'est tant mieux. Les personnages de cette évocation du monde politique n'ont rien de manichéen. Ils oscillent entre leurs ambitions et la morale individuelle qui les a portés à s'engager. Pour avoir participé deux fois à des élections municipales, et de plus dans le département de la Seine-Saint-Denis où se passe l'action, j'ai trouvé très juste la vision du cinéaste qui avait préalablement réalisé le thriller La mécanique de l'ombre. Il réussit même à donner quelque espoir face aux magouilles et petits arrangements qu'implique une loi mal fichue qui donne tout pouvoir au maire après son élection. Ce n'est pas si simple. Décrocher des subventions importantes pour faire des travaux sur des immeubles insalubres n'est évidemment pas de son seul ressort. Passé la dénonciation des marchands de sommeil, c'est le système français qui se lit en filigranes derrière le combat de la mairesse incarnée par la toujours pétulante Isabelle Huppert et son chef de cabinet Reda Kateb tout aussi convaincant.


On sait bien que les municipales n'obéissent pas aux mêmes règles que les présidentielles ou les législatives. Il existe de bons maires de droite et d'épouvantables à gauche. Cela dépend aussi de la taille des communes et de leur localisation, à savoir le budget dont elles disposent et les populations qui y vivent. Je me souviens avoir dîné avec un commissaire aux comptes du gouvernement qui m'expliquait que la corruption est générale. Un inspecteur qui revient bredouille signifie qu'il en a croqué ! À l'époque la différence résidait dans les poches de qui atterrissaient les pots de vin, personnelles à droite, pour le parti à gauche, du moins chez les communistes. Les temps ont changé. Le marché de l'immobilier et les travaux publics sont une manne pour les dessous de table. C'est en partie ce qui sert à payer les campagnes politiques. Le seul levier qu'avaient les commissaires aux comptes était de freiner un temps les ardeurs des épinglés. Ceux qui font fi de l'avertissement tombent. Ce fut par exemple le cas de Jacques Médecin à Nice ou des Balkany à Levallois. Vivant à Bagnolet, je dois avouer que nous en avons vu des vertes et des trop mûres, au point que j'ai fini par me retirer de la tambouille, difficile à comprendre pour les électeurs. C'est tout le système, donc la loi, qui est à changer. Une des raisons, parmi tant d’autres, justifiant la nécessité d'une nouvelle Constitution qui oblige les élus à rendre des comptes. Les autres corps de métier y sont tenus. Mais ce n'est pas un métier, puisque les élus ne sont pas salariés et n'ont donc pas le droit à des indemnités de chômage s'ils perdent les élections. On comprend pourquoi ils s'accrochent !

→ Thomas Kruithof, Les promesses, DVD/Blu-Ray Wild Bunch, sortie le 8 juin 2022

jeudi 12 mai 2022

L'arbre donne le temps de voir et d’entendre


J'étais un peu fatigué et je m'attendais à un film contemplatif, alors évidemment j'ai un peu piqué du nez. Tandis que j'émergeais, le projecteur affichait un rêve sur l'écran. Pas celui de la luge qui arrivera plus tard. Des images magnifiques. Une lumière incroyable. Comme si la nature était éclairée de l'intérieur. Au début, j'avais bien reconnu les bruits de la guerre, au fond, loin, enfin, pas si loin. Sarajevo évidemment. La neige. Le vieil homme et l'enfant. Un classique. Le vieux porte de l'eau. Vie. Le jeune est près du feu. La vie toujours. L'eau et le feu. Voyage. C'est pour tout le monde. Le monde. Tout le temps. Dans l'entretien en bonus, le réalisateur, André Gil Mata, a du mal à s'exprimer avec des mots. Heureusement qu'il n'est pas là pour ça. L'échange est douloureux. La caméra lui sied mieux. Un cinéaste portugais qui filme au ralenti des images fantastiques en Bosnie. On perçoit l'empreinte de Béla Tarr à la film.factory. André Gil Mata cite La nuit du chasseur, la rivière dans la nuit étoilée, et puis Wiene, Murnau, Lang, des cinéastes du temps du muet qui inventèrent le sonore quand ils en eurent l'occasion. À côté du vieil homme et de l'enfant, les autres personnages sont hors-champ. On les entend. Bien. L'arbre (Drvo) est un film d'image et de son. Ce n'est pas si courant.



→ André Gil Mata, L'arbre (Drvo), DVD E.D.

mercredi 11 mai 2022

Superbe 33 tours avec Lionel Martin


Je viens de recevoir FICTIONS, notre nouveau disque enregistré en duo avec le saxophoniste lyonnais Lionel Martin. La pochette peinte par Ella & Pitr, tendrement grinçante et drôlement abrasive à l'image de nos labels respectifs (Ouch! et GRRR), est éclatante. C'est toute une histoire. Ou plusieurs, allez savoir ! Épinglés comme des papillons sous enveloppe transparente, mais debout, étendus, serions-nous à l'abri du temps ? On doit aussi le magnifique travail sérigraphique à Geoffrey Grangé (L’Apothicaire), avec son rabat magnétique. Le vinyle sortira officiellement le 3 juin, mais on peut dores et déjà le commander sur le site de Ouch! Records ou Bandcamp. Il faudrait même mieux, parce que l'objet va devenir très vite collector, d'autant que son tirage numéroté est limité à 300 exemplaires. Quant à la musique, elle m'enchante. Rien à voir avec tout ce que j'ai fait jusqu'ici. Quasi méditative, même si elle est aussi riche et colorée que d'habitude, avec des différences de dynamique incroyables, elle transporte littéralement ! On me demande donc comment cela s'est passé...

D’une part j'avais chroniqué les duos de Lionel Martin avec Mario Stantchev, le disque des Tenors Madness et ses solos in situ. D’autre part le saxophoniste avait monté son propre label de disques, Ouch !, onomatopée piquante rappelant mon mordant GRRR que j’avais fondé en 1975. Partageant cet intérêt mutuel pour la bande dessinée et les images en général, nous étions appelés à nous rencontrer ! Lionel, qui connaissait mes sessions d’improvisation dont étaient parues les 22 premières sur le double CD Pique-nique au labo, me proposa de monter à Paris pour un duo où il apporterait son ténor.


Il débarqua donc un lundi soir, et le lendemain nous enregistrâmes deux heures de musique sans nous connaître plus que cela. C'était le 11 mai dernier, il y a un an jour pour jour ! Lionel proposa que nous tirions au hasard des phrases de Fictions de Jorge Luis Borges comme thèmes de nos compositions instantanées. Je n'avais pas relu ce merveilleux recueil de nouvelles depuis 1975 alors que c’était son livre de chevet du moment. Nous nous sommes lancés à l'assaut de ces phrases mystérieuses, lui au ténor, moi comme d'habitude en « home-orchestre ». La musique c'est bien, c'est encore mieux lorsqu'elle s'accompagne de convivialité, d'amitié et de gastronomie. Le soir précédent, nous avions ainsi dégusté andouillettes et gratons remontés par Lionel, accompagnés d'une purée patate-céleri rave-réglisse-sirop d'érable que j'avais préparée et d'un Saint-Joseph dû aux bons soins de Christophe Charpenel qui nous photographia sous toutes les coutures...


Lionel utilise deux boucleurs et des pédales d'effets, son saxophone Keilwerth étant sonorisé par une cellule. Moins sobre, j'ai joué, en plus de mes claviers, de mes deux synthétiseurs russes, la Lyra-8 et The Pipe, et soufflé, gratté, frotté, frappé toutes sortes d'instruments acoustiques. Le mercredi nous avons mixé ensemble, nous entendant comme larrons en foire. C’est dire que nous n’allons pas en rester là !


Comme chaque fois, c'est à la réécoute que je découvre ce que nous avons enregistré. Lors de l'enregistrement j'agis en somnambule, même si je dois assurer la technique de la séance. Et comme chaque fois, la rencontre me fait faire des choses que je n'ai jamais faites. Il faut souligner que là aussi je gagne de nouveaux amis tant la complicité se révèle fructueuse. Les phrases tirées au hasard ont poussé la musique vers un réalisme magique, poésie du fantastique propre à l'écrivain argentin. J’y note une sérénité qui ne m’est pas habituelle, probablement influencé par l’énergie et le calme olympien de mon camarade de jeu. Les titres nous y ont aussi aidés : Prologue / Le jardin aux sentiers qui bifurquent / À l’espoir éperdu succéda comme il est naturel une dépression excessive / Nos coutumes sont saturées de hasard / Ut nihil non iisdem verbis redderetur auditum.

J’ai traduit cette phrase latine que l’on retrouve sur les macarons du disque : « de sorte que rien de ce que nous entendons… / … ne peut être répété avec les mêmes mots. » Et j’ai demandé à Ella & Pitr de réaliser la sérigraphie de la pochette pour laquelle ils ont eu toute liberté. Plus un artiste est libre, plus il se sent à l’aise pour créer. Cela s’entend, cela se lit, cela se voit !

→ Jean-Jacques Birgé & Lionel Martin, Fictions, LP OUCH! V0001/20, actuellement en exclusivité sur Ouch! Records et Bandcamp, 35€, sortie officielle le 3 juin 2022

mardi 10 mai 2022

Le piano qui parle


[En 2009] au Forum Mondial de Venise, un piano récitait en anglais la Proclamation de la Cour pénale internationale de l'environnement. Ce n'est pas toujours très compréhensible, mais les intentions y sont. Le compositeur autrichien Peter Ablinger a transféré le spectre vocal d'un enfant à un ordinateur contrôlant un piano mécanique. Il a traduit les fréquences en pixels à une résolution suffisamment fine tel que seul un piano sache restituer le texte parlé, la mécanique étant contrôlée en midi et la programmation ayant probablement été réalisée sous Pure Data. Le résultat n'aurait pas déplu à Conlon Nancarrow !



Merci à François de Morant évoquant ce vocodeur acoustique. Je souhaite vivre assez longtemps pour continuer à m'émerveiller devant toutes les découvertes que nous ne cessons de faire en espérant que l'une d'entre elles remettra le monde à l'endroit. Une vieille chaussette n'exhale pas que l'odeur.

Article du 14 octobre 2009

lundi 9 mai 2022

Le café musical


Servez-vous un café. Sucrez. Mélangez. Tenez la tasse par l'anse en en tapant doucement le fond avec la cuillère. Vous entendrez le son monter vers l'aigu. Quand il sera stabilisé recommencez à touiller. Les petites notes de percussion au fond de la tasse regrimperont vers l'aigu. Comment ça marche ? Quelle loi physique décrit le phénomène ? Je n'en ai pas la moindre idée. J'ai demandé à Valéry si on pouvait jouer avec d'autres liquides, mais depuis dix ans qu'il pratique ce sport il n'a jamais esayé. Après avoir tout renversé, j'ai réussi à reproduire l'expérience, mais avec tous ces cafés j'ai eu un peu de mal à m'endormir !

Article du 8 octobre 2009

vendredi 6 mai 2022

Crasse-Tignasse


L'affiche de Crasse-Tignasse collée sur la porte des toilettes de l'Ars Electronica Center à Linz en Autriche me rappelle notre disque passé au pilon par Naïve au rachat d'Auvidis. Une honte ! Toute la collection Zéro de Conduite initiée par André Ricros fut broyée. Nous avions envie de proposer des disques pour les enfants sans les prendre pour des débiles, réalisés par des musiciens inventifs qui joueraient le jeu avec astuce et sensibilité. Steve Waring, Abbi Patrix, Pied de Poule, Guy Villerd, Yannick Jaulin, Claude Barthémémy et Lucilla Galeazzi, Jean-Marie Maddedu et Michel Godard, Jean-François Vrod, Alain Gibert, Un Drame Musical Instantané œuvrèrent pour la joie des petits et des grands. Car c'était évidemment une manière de partager le plaisir de nos enfants. Heureusement Le K de Buzzati avec Richard Bohringer qui nous avait valu une nomination aux Victoires de la Musique n'était qu'en licence et je récupérai l'album sur mon label GRRR. Il n'en fut hélas pas de même avec Crasse-Tignasse, adaptation remarquable de l'allemand au français par Cavanna qui avait traduit le texte Der Struwwelpeter pour L'École des Loisirs. Le classique du Dr Heinrich Hoffmann est l'équivalent du Petit Chaperon Rouge pour les Allemands. Bernard Vitet, Gérard Siracusa et moi-même montèrent le spectacle d'après le disque que nous avions enregistré, second album de chansons suivant Kind Lieder et précédant Carton. En 1992, Elsa avait 7 ans et c'est vraiment pour elle que je me lançai dans l'aventure. Je fus récompensé le jour où j'entendis les camarades de sa classe fredonner nos chansons à la sortie de l'école...
Nous avions sous-titré l'album "neuf chansons pour les enfants qui veulent avoir peur". S'y succèdent le titre éponyme (chanté par Bernard Vitet, à moi les borborygmes), L'histoire du méchant Frédéric (par mes zigues avec Elsa en larmes et la chienne Pelloche ---[je cite ces 2 titres car à l'époque on pouvait facilement insérer des fichiers audio dans le blog, mais on peut tout entendre en mp3 sur drame.org])--- , La très triste histoire de Pauline et des allumettes, L'histoire de Jean-regarde-en-l'air, L'histoire du chasseur féroce, L'histoire de Gaspard-mange-ta-soupe, L'histoire de Philippe-qui-gigote, L'histoire du suceur de pouce, L'histoire de Robert-qui-vole, presque toutes histoires terribles qui finissent très mal. Le pianiste Michel Musseau nous prêta main forte pour quelques titres. J'en chante la plupart tandis que le trompettiste Bernard Vitet et le percussionniste Gérard Siracusa s'occupent des autres. Sur scène, Marie-Christine Soma créa les lumières et Raymond Sarti costumes et accessoires. Dans le disque enregistré directement en deux pistes stéréo comme en spectacle je chante, joue des synthétiseurs, des machines infernales et mixe tout l'orchestre en même temps !


Sur le livret qui accompagne le CD, Pascal Bussy termine son texte en clamant que " Un Drame Musical instantané a inventé un nouveau genre qui fait basculer la chanson pour enfants dans l'ère moderne : la comptine électro-acoustique ! " Comme nous avions réussi pour les petits, nous décidâmes de nous atteler à un projet pour les grands, ce fut le CD Carton avec son historique partie CD-Rom. Le même plaisir nous récompensa, Bernard et moi. Ces chansons, même les plus hirsutes, tranchaient avec le reste de nos productions. Elles nous réconcilièrent aussi avec la musique populaire que nous n'avions jamais perdue de vue.
Je rachetai de justesse quelques exemplaires de Crasse-Tignasse avant le massacre dont certains sont [toujours] miraculeusement en vente sur le site des Allumés du Jazz (bien que cet article date du 19 septembre 2009). Cela explique pourquoi je devins producteur de mes propres disques dès 1975 : la plupart sortis sur le label GRRR sont encore disponibles...

jeudi 5 mai 2022

Flow de l'enfer


Il y a des jours comme ça. Hier j'ai eu du mal à travailler. C'est très rare en ce qui me concerne. Les cauchemars dont je ne me souviens plus m'ont scié les guiboles. Les nuages ont obscurci le ciel. J'ai fait la vaisselle. C'est ainsi que j'appelle les petites tâches ménagères que j'avais laissées de côté et qui évitent de me faire perdre mon temps à tourner en rond. Comme tutoriser le caoutchouc de la salle de bain. Cette plante qui grimpe jusqu'au plafond datant d'il y a bien quarante ans, je lui parle en confiance. Elle a connu mon père, et ma mère. Je lave ses feuilles poussiéreuses... Ce matin Django a tué un oisillon. Triste. Cela ne m'a pas encouragé. Je n'avais pas remué le compost au fond du jardin depuis longtemps. J'ai enfoncé le pic aérateur une fois, deux fois. À la troisième j'ai eu un mouvement de recul. Un gros rat m'a sauté à la figure. Il a certainement eu plus peur que moi. Comme il n'y a rien à grignoter, aucun déchet animal, j'imagine qu'il dormait au chaud. De temps en temps j'en trouve un au milieu du salon, heureusement très rarement. Contrairement aux souris et aux oiseaux que Django croque plus ou moins, ils n'ont jamais une égratignure, aucune trace de blessure. Leur casse-t-il la nuque ? Celui d'hier matin retournera probablement d'où il vient. Il aura sauté le mur du fond. Ne pas culpabiliser de ne rien faire. Je bosse pratiquement sept jours sur sept. Parfois je lis l'après-midi, et après le dîner je déconnecte tout de même. J'ai fini par me laisser aller devant Moon Knight, une série télé Marvel avec Oscar Issac, Ethan Hawke et une courte apparition de Gaspard Uliel dans son dernier rôle avant son stupide accident. Une fantaisie de plus en plus dingue au fur et à mesure des six épisodes, mais rien d'étonnant, de vieilles recettes. Tous ces jours-ci j'avais justement travaillé mes instruments comme un fou. Je n'arrive pas à intégrer que j'ai remplacé le régime d'intermittent par celui de la retraite. Il faut vraiment que j'apprenne à ne rien faire...
J'ai retrouvé un article du 8 août 2009 où j'avais une petite forme, comme hier.

FLOW DE L'ENFER

Il y a des jours comme ça. On ne sait pas où l'on va. On se lève. Prenant congé des rêves. Et puis tout bascule. Ridicule. J'allume d'un seul coup toutes les machines du studio. Ça fait pop dans le rafiot. Je voulais tester les sons enregistrés cette semaine avec le film d'aujourd'hui. Mais comme j'ajoute la réverbe rien ne se produit. La Rev5 ne s'allume plus, la panne. Je m'acharne dessus comme un âne. Il faut attendre la fin août pour la réparation [C'était l'été]. Là je reprends ma respiration. J'ai sorti une petite Lexicon, mais c'est bon, l'H3000 fera l'affaire. La réverbe situe tous les sons à leur place. De quoi aurais-je eu l'air sans espace ? Dans l'affolement, je pense à l'envers. Je deviens dément, glisse en enfer. Lorsque j'étais jeune homme, que le matériel rendait l'âme, j'évitais le pensum en rencontrant une dame. La dame est là, la dame est là, la dame est là. Quand tout va de travers, regarder bien le ciel, la lune ou les nuages, et s'attendre aux miracles. Du pire calvaire on peut tirer son miel. Il n'y a pas d'âge pour rejeter la débâcle. J'ai peint la cave en rouge, en rouge sanguinolent, mais c'est là que ça bouge, le bouge sent. Provisions de bouche à se mettre sous la dent. Grands crus à foison à en devenir cuit. Voyez donc le tableau comme un hublot. Le diable à l'œuvre. L'œuvre du diable.

P.S. pour les geeks : depuis cet article de 2009, la 4000 de t.c. electronic (pour le live recording), le plugin SP2016 d'Eventide (chaque fois que j'essaie autre chose j'y reviens) et l'Altiverb (qui propose tous les espaces imaginables et inimaginables) ont remplacé la REV5 et la Lexicon, et la pédale H9Max mon vieil H3000 (sorte d'effet joker qui m'a sauvé plus d'une fois). J'aimerais plus souvent utiliser les GRM Tools, SplitEQ, Physion ou la BlackHole, mais soit je n'y pense pas, soit je ne les maîtrise pas bien. Pendant que j'y suis, les logiciels RX et Ozone qui permettent de faire des miracles en nettoyage, reconstruction, demix et remix, mastering, etc., sont quasiment indispensables à toute post-production.

mercredi 4 mai 2022

La chair et le sang


Si j'ai quelques réserves sur le film de Paul Verhoeven, en particulier les dialogues que je n'ai pas trouvés à la hauteur du reste, j'ai lu avec le plus grand intérêt le livre qu'Olivier Père lui consacre. Les deux sont intimement liés puisqu'ils forment un tout sous le coffret Ultra Collector publié par Carlotta, éditeur spécialiste DVD/Blu-Ray de la cinéphilie. Outre les suppléments vidéo, entretiens avec le réalisateur ainsi que le scénariste Gerard Soeteman et le compositeur Basil Poledouris, le livre de 160 pages où sont insérés DVD et Blu-Ray est illustré de 40 photos d'archives dont celles du tournage prises par François Cognard. Cette luxueuse édition est la 22ième après Body Double, L'année du dragon, Little Big Man, Phantom of the Paradise, Profession : Reporter, La dame de Shanghaï, Network, Crash, Pandora, etc. À tirage limité, ces coffrets sont souvent vite épuisés, et je constate sur le site de Carlotta que c'est déjà le cas de La chair et le sang alors qu'il est sorti le 19 avril. Le film est toujours disponible en version single, DVD ou Blu-Ray, mais j'ignore comment se procurer le texte d'Olivier Père qui aborde à la fois Paul Verhoeven, son œuvre en général et cette étonnante évocation médiévale. C'est vraiment dommage, parce que le journaliste lève de nombreuses ambiguïtés dont le cinéaste néerlandais est victime.


J'avoue n'avoir repéré l'humour incisif de Verhoeven qu'il y a vingt ans en l'écoutant commenter Starship Troopers. Depuis je ne peux voir ses films autrement, un peu comme ceux de Luis Buñuel, référence de Verhoeven avec Eisenstein, Bergman et Hitchcock. Il emprunte au premier son absence de jugement et sa critique de la religion, au second les mouvements de caméra et le montage, au troisième la lumière et la noirceur, au dernier le suspense évidemment. Comme Samuel Fuller, Verhoeven est souvent compris à l'envers de ses intentions, lorsqu'il dénonce la violence en la montrant cruellement crue. Sa mise en scène de l'érotisme procède des mêmes contradictions, contradictions inhérentes au désir. Il interroge les pulsions des êtres humains plus qu'il n'impose une lecture unilatérale. Ses comédiennes incarnent des femmes fortes, certes prêtes à tout pour sauver leur vie, alors que ses personnages masculins sont généralement suicidaires. Tous ses films mêlent une étude précise des circonstances et une fantaisie poussant le scénario à l'extrême. En cette fin de période médiévale il invente la guerre bactériologique ou s'inspire des croquis de Léonard de Vinci pour ses machines de guerre. Il y aurait beaucoup à dire sur Flesh and Blood qui marque la charnière entre ses six films néerlandais et sa période américaine, sorte de prémisse à Game of Thrones, mais je m'autorise seulement quelques mots en regard du livre d'Olivier Père... RoboCop, Total Recall, Basic Instinct, Showgirls, Starship Troopers, Black Book sont des films qui m'ont surpris chaque fois que je les ai revus. Je ne suis pas certain d'avoir le même sentiment avec Elle et Benedetta, mais qui sait ? Verhoeven est un immense provocateur.

mardi 3 mai 2022

Incendies


Lorsque je pense à un incendie c'est le film de Denis Villeneuve d'après Wajdi Mouawad qui me vient d'abord à l'esprit. Incendies est sorti l'année d'après les deux incendies évoqués dans cette colonne et repris aujourd'hui ci-dessous. De son côté, Mouawad avait réalisé Littoral en 2004, un film tout aussi fort. Avec son roman Anima qui m'avait laissé k.o., ce sont ses trois œuvres sur lesquelles je peux revenir facilement, la majorité s'étant jouée au théâtre.
D'autres incendies m'ont marqué particulièrement. Celui du Reichstag aida Hitler à arriver au pouvoir en Allemagne en accusant les communistes, comme jadis celui de Rome permit de persécuter les Chrétiens. Celui de ma tante Ginette, où elle perdit la vie, détruisit toutes les archives de ma famille paternelle. Celui de Notre-Dame me rappela mon enregistrement, un premier mercredi du mois à midi, depuis sa haute tour avant qu'elle ne soit grillagée, des sirènes de Paris, ville à laquelle je suis attaché comme faisant partie de moi-même. Un autre jour, je mis accidentellement le feu à la maison en tulle dans laquelle nous jouions avec Francis et Bernard lors d'un concert d'Un drame musical instantané ; j'eus les deux mains brûlées au second degré pour avoir étouffé le nylon sans autre ustensile ; un mois de convalescence ! Les brûlures sont si douloureuses que, depuis, j'appris à contrôler la douleur. Les seules flammes que je regarde encore avec fascination sont celles de l'âtre. On peut les entendre, ralenties, dans la pièce du Drame, Les gueules cassées, qui avait été reprise dans le CD K.I.M. Miyage du label Tigersushi. J'aurais pu ajouter Farenheit 451. Tout feu tout flammes, je me reconnais bien dragon, à renaître éternellement de mes cendres....



Quand ta case brûle, rien ne sert de battre le tam-tam

En photographiant un rescapé de l'incendie qui a ravagé l'appartement de Jonathan à New York, un titre me vient immédiatement à l'esprit. Il faisait partie de Sic Tui (Sept Improvisations Courtes sur Thèmes fixes pour Un Instrument), enregistré entre le 24 décembre 1974 et le 13 octobre 1975. Quand ta case brûle, rien ne sert de battre le tam-tam, pour flûte seule, date donc du 1er mars 1975. Les autres pièces, pour orgue à bouche, piano, percussion, sons électroniques, saxophone alto et synthétiseur s'intitulaient respectivement À l'usage des jeunes générations / Jusqu'à penser devoir t'effacer (critique) / Par l'insurrection armée, s'il le faut ; par le terrorisme si c'est nécessaire / Jusqu'à l'effacement (autocritique) / Merde, dit-il, je viens de marcher sur le visage de Dieu ! / De le traquer avec des gobelets, de le traquer avec soin. Une huitième pièce, Hic Tui, devait réunir l'ensemble des instruments, mais je crois ne l'avoir jamais enregistrée.
J'ai toujours adoré trouver des titres, pour mon propre usage ou pour les camarades, et le blog m'offre le plaisir de m'y adonner quotidiennement. Selon les jours, il illustre ou apporte un contrepoint à l'image ou au texte qu'il introduit. Ces trois éléments forment une dialectique dont je ne peux d'ailleurs me passer pour aucun de mes actes, recherchant systématiquement l'antithèse ou le complément avant de tirer le moindre début de conclusion.
Un court-circuit aurait donc mis le feu à ce qui tenait lieu d'appartement à Jonathan dans l'East Village, deux petites pièces où s'amoncellent les livres sur le cinéma et les notes de recherche. Le soir, par un astucieux système de poulies, notre ami faisait descendre son lit au-dessus de son bureau, à quelques centimètres de l'écran de l'ordinateur. Les pompiers ont tout jeté par la fenêtre. Jonathan dut réordonner chaque page après les avoir fait sécher, car on oublie que l'extinction par noyade est souvent plus ravageuse que l'incendie lui-même, du moins s'il est circonscrit. Une société spécialisée a même pu récupérer le contenu de son disque dur après un vol plané de six étages. L'ami américain a trouvé refuge chez des amis de Brooklyn [...] (article du 18 juillet 2009).



Le petit chaperon rouge renaît de ses flammes

Après le terrible incendie qui avait ravagé leur stock, les archives et les machines, Æncrages & Co [rééditait] l'Anthologie du projet MW, soit cinq volumes, fruits d'une collaboration de plus de dix ans entre Robert Wyatt, sa compagne Alfreda Benge et le peintre Jean-Michel Marchetti. Les 240 pages sont accompagnées d'un CD original 8 titres composé de six reprises par Pascal Comelade dont une avec Wyatt, de Heaps of Sheep par Ryk Van Den Bosch & Co auquel participe la famille Marchetti et d'un entretien en français avec Wyatt. Contrairement aux ouvrages originaux, seule la couverture est ici imprimée en typographie, mais le prix du livre (21,90€ avec le port) n'est pas non plus le même, d'autant que l'incendie les a rendus introuvables.
Épuisé depuis cet article du 12 avril 2009, l'ouvrage est hélas beaucoup plus cher aujourd'hui.
La traduction française des 80 chansons par Marchetti qui a réalisé toutes les illustrations excepté trois autoportraits de chacun des trois protagonistes permet de pénétrer dans le monde verbal du musicien anglais dès lors que l'on ne maîtrise pas parfaitement la langue de Shakespeare et ses déclinaisons pataphysicennes. Les images troubles et griffonnées du peintre réfléchissent les textes ivres d'un auteur fragile, écorché vif. Les mots se cognent les uns contre les autres. On ne s'attend pas à tant de chaos sur les mélodies angéliques qui planent comme des évidences. Je regrette parfois que la traduction n'adopte pas la scansion initiale pour que je puisse chanter en karaoké simili peub. Histoire que paroles et musique fassent la paix et révèlent leur secret accord. Mais l'énigme reste entière. Comme une étoile mystérieuse.

lundi 2 mai 2022

L'incomplétude narrative


Si l'image impose un point de vue, le son laisse souvent libre l'interprétation. Débordant du cadre, il rend flous ses propres bords. Le hors-champ, qu'il soit spatial, temporel ou psychologique, joue d'une complémentarité qui rend stériles les redondances illustratives, pléonasmes auxquels les blockbusters ont trop systématiquement recours.
Passé cette comparaison audio-visuelle, je cherche dans les œuvres d'art celles qui suggèrent au delà de leur cadre imposé par leurs limites structurelles. Leur hors-champ se nourrit de leur incomplétude narrative, permettant l'interprétation individuelle de chacun/e. L'abstraction peut y recourir aussi bien que le figuratif, même si mon amour du cinématographe me fait privilégier ce qui touche au réel, voire au surréel. La quadrature du cercle force la pénétration alors qu'il me semble préférable de prendre la tangente pour voir ailleurs si j'y suis toujours. Le manque crée le désir. L'œuvre aura beau être parfaitement équilibrée, entendre dans sa logique esthétique propre, elle ne pourra me séduire que par ses absences, absences qu'il reviendra au visiteur/spectateur de combler par son propre imaginaire. J'allais écrire "par son propre vécu", car là aussi le cadre du réel laisse le champ libre à l'imaginaire, au fantasme, au rêve. En gros, j'ai besoin de me faire mon cinéma pour apprécier réellement une œuvre. Encore faudrait-il définir les termes "apprécier", "réellement" et "œuvre", mais cela nous entraînerait trop loin alors qu'en grand bavard je vise la concision !
Il s'agirait déjà de définir le cadre. On peut peindre la toile, ce qui la borde, mais rien ne sert de peindre le mur où elle et fixée, à moins d'être murale, car il y a toujours une limite indépassable. Ces limites sont le sujet. Un artiste pourra signer la mer dès lors qu'il met l'enregistrement en route et qu'il appuie sur le bouton stop. Le hors-champ, tant choyé, ne sera jamais hors sujet. Il est même probablement ce qui tient l'ensemble. Élargissons encore la perspective. Qu'elles soient explicites ou inconscientes, délibérées ou subies, les motivations renvoient au collectif ce qui peut sembler le fruit d'un seul. À sortir de ses gonds, l'œuvre terminée ne nous appartient plus. Au spectateur, à l'auditeur, au lecteur, le dernier mot !
Cette petite réflexion explique à la fois ma musique et mes goûts artistiques. J'avais ainsi qualifié la musique d'Un drame musical instantané de "musique à propos". Les phrases et images suggestives que nous tirons au sort lors de mes sessions d'improvisation et qui tiennent lieu de partitions obéissent évidemment à cette loi. Il faut que cela déborde, sans pour autant qu'on ait besoin de le voir pour le savoir. C'est bien l'imperfection qui donne envie de continuer. La curiosité pour ce qui est caché, l'énigme, le mystère, a besoin de sollicitations pour s'en échapper. C'est une manière d'apprivoiser ce qui est extérieur à soi, car quoi qu'il en soit, cadré ou hors-champ, seul l'inconnu justifie qu'on s'accroche.
En ce qui me concerne, l'incomplétude narrative est la base de tout ce que je fabrique. J'irais jusqu'à prétendre "de tout ce que je vis", vois ou vivrai.

N.B.: Le photogramme avec Léon Larive, issu du film La vie est à nous que Jean Renoir tourna en 1936, servit de couverture à Trop d'adrénaline nuit, le premier disque d'Un drame musical instantané, enregistré en 1977 et sorti deux ans plus tard.