Depuis deux ans j'assiste souvent à des concerts de musique classique et, plus souvent, contemporaine à la Cité de la Musique ou à la Philharmonie. Je ne les chronique pratiquement jamais, mais j'ai pris l'habitude de placer la photo du salut sur FaceBook et Instagram. Certains programmes me plaisent évidemment plus que d'autres. Certains me font chavirer comme le Grand Soir Edgard Varèse dirigé par Pierre Bleuse l'année dernière. Si je ne boude pas mon plaisir avec le patrimoine du XXe siècle, il m'arrive de trouver banales certaines pièces de mes contemporains. Comme les disques que j'évoque dans cette colonne, je suis à l'affût d'écritures personnelles qui échappent à certaines formes d'académisme. Je trouve en cela plus facilement mon compte avec les jeunes musiciens/ciennes venu/e/s du jazz et des musiques improvisées. Dès les années 1970 je défendais leurs innovations qui se moquaient des chapelles en s'intéressant à toutes les musiques, qu'elles soient classiques, anciennes, pop, jazz, traditionnelles, etc. La musique contemporaine semblait avoir coupé les ponts avec les racines populaires, devenant ainsi consanguine, ce qui donnait forcément naissance à des enfants idiots ! L'École de Darmstadt, en France essentiellement Boulez, y était évidemment pour quelque chose. Que ce soit là ou dans les musiques improvisées j'ai du mal avec les ayatollahs qui s'interdisent un rythme soutenu ou une mélodie en do majeur. On ne découvre évidemment pas un Fausto Romitelli tous les jours. L'an passé j'ai ainsi été séduit par Yann Robin, et certains soirs comme hier je suis emballé par ce que j'entends. On fêtait l'anniversaire de la naissance de Luciano Berio avec ses Folk Songs ici interprétées par Sarah Aristidou, plus "trad" que la regrettée Cathy Berberian. J'ai toujours aimé écouter Berio comme Ligeti ou Kagel dont j'assistais à leurs représentations de leur vivant avec eux-mêmes présents dans la salle. On notera que ceux-ci ont toujours assumé leurs racines tout en gardant une oreille pour les musiques populaires.
Donc hier soir, j'étais heureux de découvrir de jeunes compositrices dont les œuvres mélangeaient un orchestre avec une bande électronique, utilisant accessoirement la voix. Irrlicht (2012) de l'Autrichienne Eva Reiter et Pure Bliss (2022) de la Croate Sara Glojnarić m'ont bien plu. La première réussit à marier parfaitement les instruments de l'Ensemble Intercontemporain, les bruitages et effets vocaux des interprètes avec l'électronique, et la variété de timbres et de nuances entraînés dans un chaos haché, découpé, trituré, stoppé, et également remarquablement dirigé par le chef Vimbayi Kaziboni, d'origine zimbabwéenne. Il m'aurait plu de la réentendre en bis à la fin du concert. La seconde réussit une pièce étale, sans heurts, une sorte de drone d'une richesse infinie, en accumulant des instants très courts choisis par les musiciens du Klangforum Wien pour l'émoi qu'ils leur offraient à chacun/e. Les citations, néanmoins peu reconnaissables, rappellent ce dont je parlais plus haut, à savoir puiser dans les musiques populaires pour imaginer une nouvelle musique savante. J'étais un peu moins convaincu par les pièces de Ni Zheng, née en Chine, et l'Américaine Zara Ali, mais convenais tout de même qu'une nouvelle génération de compositeurs, ici des compositrices, s'affranchit d'une doxa trop proche d'un entre-soi qui m'ennuie depuis toujours. C'est probablement la raison pour laquelle, affublé du qualificatif d'encyclopédiste, je recherche la plus grande liberté d'inspiration dans mes propres œuvres, en mariant l'émotion de l'instant qui vous échappe, une instrumentation la plus ouverte possible, le partage avec d'autres créateurs, visant probablement ce qu'on appelait jadis le poème symphonique. Dans la perspective de générer des compositions qui sortent plus souvent de l'ordinaire, je regrette que ne soit pas plus souvent donné à des artistes venus d'autres horizons que ceux de la musique contemporaine académique et des conservatoires, au demeurant excellents, la possibilité d'être joués par des orchestres aussi fameux.