Comment se fait-il qu'après 25 ans de pratique dans ma maison je me cogne toujours aux mêmes endroits ? Pourquoi suis-je incapable de me souvenir des trois bas de plafond qui font de moi un bas du front ? Je m'assomme donc régulièrement, mais heureusement pas très souvent, sous l'escalier de la cave, en remontant du garage et en entrant dans le petit local jardin. Ce sont évidemment des impasses où l'on marche souvent à reculons, ou sinon des passages un peu bizarres. Le coup est douloureux sur l'instant, on voit trente-six chandelles comme Roger Rabbit au début du film de Zemeckis, début à la Tex Avery dont je ne me lasse pas, mais la douleur passe vite. Seule la bosse se rappelle à votre bon souvenir. Pour éviter de me casser une fois de plus le petit orteil gauche, j'ai placé des pots de fleurs aux endroits stratégiques du jardin, mais je ne peux éviter certaines embûches si je marche pieds nus. Il serait par contre ridicule que je porte un chapeau lorsque je pénètre dans les endroits reculés du pavillon.
Quant à se souvenir des dangers domestiques qu'ils représentent, je sens bien que ma mémoire n'est plus aussi affûtée qu'elle le fut. J'ai du mal à associer un nom et un visage, je cherche des mots courants, je pose mes lunettes n'importe où, etcétéra. Le ciboulot se comporte peut-être comme un disque dur. Sa capacité de stockage ne serait pas expansive ? Plus on vieillit, plus le nombre d'informations est grand. En jetons-nous alors d'anciennes pour faire de la place aux nouvelles ? Il paraît pourtant que l'on peut récréer de synapses à tout âge. Nous sommes néanmoins tentés de réécrire notre histoire. À force de la raconter, nous la figeons sous une forme confortable. La répétition ne favorise pas l'imagination. Déménager permet, par exemple, de préserver des souvenirs en les situant géographiquement. Ainsi je me souviens de très nombreuses choses, plutôt rattachées à des localisations, vécues jusqu'à cinq ans. Je fais abstraction des délires somnambuliques de mon enfance que j'assimile peut-être à tort à l'épreuve de ma naissance. On se raconte parfois des histoires auxquelles on finit par croire. Les photographies apparues ces dernières années sur le Net m'ont permis de me rassurer, je n'avais rien inventé ! Par contre, lorsqu'on compare le souvenir très ancien de deux personnes, il arrive que les versions ne correspondent pas du tout. Inconsciemment les uns ou les autres réécrivons l'histoire, et les deux protagonistes de ne pas démordre de leur interprétation dont l'incompatibilité peut se révéler troublante. Les optimistes ont tendance à se rappeler les bons moments de leur existence, les pessimistes à noircir le trait. Voilà donc comment une bosse me fait divaguer tout en ravivant ma mémoire !

Illustration : gros plan d'une œuvre de Sheila Hicks au Musée du Quai Branly