Le 25 août 2005, trois jours après son décès à 76 ans, j'écrivais dans cette colonne : "J'ai appris ce matin avec tristesse la mort du compositeur Luc Ferrari. Bernard [Vitet] l'appelait le Gainsbourg de la musique contemporaine. Je n'ai jamais su laquelle de ses œuvres fut la première du genre que j'entendis dans les années 60. Presque rien, mais fondateur ! J'aimais son approche radiophonique, son écriture varésienne, son élégance. Je lui dois aussi la rencontre avec Colon Nancarrow dont je possède, grâce à lui, un rouleau pour piano mécanique, l'Etude #7. Le 24 février 1992, il avait enregistré avec le Drame une improvisation intitulée Comedia dell'Amore 224 qui figure sur notre Opération Blow Up, on y entend sa voix : "C'est la nuit, et voilà". Vingt ans déjà. Luc nous manque terriblement, sa liberté, son humour, son imagination, son savoir-faire aussi.

Heureusement, La Muse en Circuit, qu'il avait fondée en 1982, a continué sur sa lancée, d'abord avec David Jisse, devenue en 2006 Centre National de Création Musicale, et depuis 2013 elle s'est ouverte aux formes musicales transdisciplinaires sous la houlette de Wilfried Wendling. Ses choix artistiques se rapprochent souvent des miens sans que je ne m'y sois jamais impliqué autrement qu'en spectateur. C'est d'ailleurs à La Muse que je dois indirectement ma "nouvelle vie" ! Ces secrets d'alcôve auraient plu à Luc, mais chut, on n'est pas là pour "ça". Wendling signe une préface politique très juste pour accompagner la réédition d'un joli petit fascicule, Drôle de gamme, un roman-photo de Michel Dumont sur un texte de Luc Ferrari qui reprend les lois du genre tout en collant drôlement (bien) à la personnalité du compositeur, décalée, impertinente, coquine, révoltée. On y rencontre Jac Berrocal à contre-emploi dans le rôle suggéré de Pierre Boulez, le linguiste Alain Rey en commissaire mélomane et des filles, évidemment !


Mais ce n'est pas le style de la maison de commémorer sans créer. Ainsi Wilfried Wendling remixe des œuvres de Luc Ferrari, ou plutôt il compose, collaboration défiant le temps, pour accompagner ce premier livre des éditions de La Muse en Circuit. Il convoque leurs deux voix avec celles de Brunhild Ferrari, David Jisse, Carine Flurie, Wendi Frinnegwedll (ah ah l'anagramme), et s'acoquine à des compagnons de route musiciens pour Bizarre bizarre, une œuvre sonore qui se joue miroir du roman-photo ou, plus justement, ombre projetée, sorte de kaléidoscope des œuvres de l'un et de l'autre. Une heure vingt quatre minutes que l'on peut écouter sur YouTube (ci-dessus) et, paradoxalement (si je me réfère à la préface) sur les plateformes lourdement responsables de la perte de sens de la musique d'aujourd'hui. Revoilà donc Jac Berrocal, cette fois à la trompette, plus la harpiste Hélène Breschand, Henry Fourès au piano, Roland Auzet aux percussions et le zarbiste Pablo Cueco, parfaitement à leur place dans cette très belle évocation radiophonique.

→ Michel Dumont, Luc Ferrari, Michel Vogel, Drôle de gamme, 60 pages, La Muse en Circuit, 7,50€
→ Luc Ferrari et Wilfried Wendling, Bizarre bizarre, sur Spotify, Deezer, Apple Music, YouTube Music, Qobuz, YouTube