Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 28 février 2026 à 09:40 ::Humeurs & opinions
Prononcer Epstein ou Epstine, je m'étais fait la même remarque sans risquer d'être taxé d'antisémite, me souvenant de la prononciation américaine. La paranoïa qui consiste à chercher le moindre soupçon d'antisémitisme chez Mélenchon (dont je ne suis pas particulièrement fan) pour discriminer la LFI est vraiment louche. L'important est d'occulter son programme et de faire passer les affaires importantes au second plan. En me rappelant la remarque lacanienne que l'inconscient ignore les contraires, cette obsession de guetter chez Mélenchon le moindre écart de langage qui pourrait ressembler à de l'antisémitisme me fait craindre que c'est bien d'antisémitisme (inconscient) dont font preuve ceux ou celles qui s'engouffrent dans cette histoire qui frise le ridicule. Me voilà à mon tour souligner cette maladresse de langage, car c'en est une tout de même quand on sait les réactionnaires à l'affût de ce qui pourrait apporter de l'eau bénite à leur moulin à paroles. Que ce soit des paranos ou des imbéciles, sur FB je vire de mon mur les antisémites qui s'ignorent et les idiots qui se laissent manipuler par une presse vicieuse et putride.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 27 février 2026 à 00:04 ::Musique
Paul Jarret a plusieurs cordes à sa guitare. Il prend la tangente, à l'opposé de son contemplatif Acoustic Large Ensemble, avec Tilia, son dernier album, où il revient à ses amours de jeunesse, rock 'n pop, sans délaisser le jazz ni le free. Écouter son nouveau quartet européen avec le saxophoniste allemand Philipp Gropper, le contrebassiste Étienne Renard et la batteuse d'origine coréenne Sun-Mi Hong, c'est comme relire un album de Tintin, il n'y a pas d’âge pour cela. On y revient toujours, un jour ou l'autre. Du rock progressif de maintenant, plutôt british façon frithé, distordu et rythmé, où les quatre musiciens jouent comme un seul homme. Les morceaux de Tilia (le tilleul) font référence à l'arbre, des racines aux feuilles en passant par les ramures. Ça bourgeonne et ça pousse, c'est le printemps, un printemps précoce.
Le matin j'avais enregistré le Portrait de l'artiste en costume oriental de Rembrandt.
Alors l'après-midi j'essaie de transmettre l'érotisme d'Arearea (Joyeusetés) de Paul Gauguin tout en soufflant comme si c'était la jeune fille qui jouait de la flûte. La rivière diffusée en playback dans le casque, je travaille là aussi en regardant le film, ce qui n'est pas mon habitude, car en général je préfère mémoriser pour profiter des effets magiques du synchronisme accidentel. J'hésite un peu, j'ânonne tout en conservant l'émotion. Je voulais utiliser une petite flûte en bois, mais Pierre Oscar Lévy insiste pour que ce soit très doux. J'en sélectionne donc une en plexiglas que Bernard Vitet m'avait fabriquée. En fait, c'est ma préférée. J'avais peur qu'elle fasse trop japonaise, mais en choisissant bien la tonalité j'espère m'approcher de la sensualité fragile désirée.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 25 février 2026 à 07:45 ::Humeurs & opinions
Est-ce d'avoir cherché l'article L121-31 du Code de l’urbanisme sur la servitude de passage des piétons le long du littoral qui m'a donné l'idée de publier cet article mien du 5 juin 2013 ? Je me demande chaque fois si c'est un hasard ou un lien inconscient. En tout cas un propriétaire n'a pas le droit d'installer une clôture bloquant le passage, ni planter un panneau “propriété privée – défense de passer”, ni mettre un chien pour dissuader, ni empêcher physiquement le passage sur une largeur de trois mètres... Quant à la soutane, c'est une autre histoire.
[Mon beau-frère Philippe, décédé récemment, m'avait envoyé] une photo prise à la Mairie du Kremlin-Bicêtre. De toute mon enfance je n'ai vu aucun Loubavitch rue des Rosiers, ni de femmes voilées ou de barbus à la Goutte d'or. Je me souviens par contre des bonnes sœurs en cornettes, des prêtres en soutane et des copains arborant en classe des petites croix autour de leur cou. Ils allaient tous au catéchisme et faisaient leur première communion. À la maison nous étions fiers de notre laïcité et n'avions que faire des grenouilles de bénitier et autres froums. Les camarades qui avaient été élevés dans des institutions religieuses s'amusaient à pousser des cris de corbeau lorsqu'ils croisaient un curé. Mon anticléricalisme se bornera à une critique politique de la religion opium du peuple et à une saine hilarité à la projection de La voie lactée de Luis Buñuel, film de 1968 qui met en scène les hérésies chrétiennes à l'origine de tant de massacres. Aussi éclatai-je de rire à la lecture de l'affichette datée du 10 septembre 1900 : Considérant qu'il n'est pas juste de laisser le clergé bénéficier d'un régime de faveur lui permettant de se soustraire aux obligations que supportent tous les autres citoyens ; Considérant que le clergé est un groupe de fonctionnaires, qu'il importe particulièrement, en raison de leur nombre, de leur indiscipline naturelle et de la nature même de leur fonction complètement inutile au bien de l'État, de les rappeler en toutes choses au respect absolu de toutes les lois ; Considérant que puisqu'ils profitent matériellement des dispositions de la loi du 18 Germinal An X, il est spécialement utile qu'ils se soumettent à tous les articles de cette loi essentielle ; Considérant, en outre, que si le costume spécial dont s'affublent les religieux peut favoriser leur autorité sur une certaine partie de la société, il les rend ridicules aux yeux de tous les hommes raisonnables, et que l'État ne doit pas tolérer qu'une catégorie de fonctionnaires servent à amuser les passants (...) Est interdit sur le territoire de la Commune du Kremlin-Bicêtre, le port du costume ecclésiastique à toute personne n'exerçant pas des fonctions reconnues par l'État, etc.
L'arrêté est dommageable, car j'imagine comme il serait plaisant de voir sillonner dans les rues et les transports en commun des escouades de clowns chargés de répandre la bonne humeur parmi la population triste et dépressive. Philippe exagère un peu en se glorifiant que sa ville n'abrite aucune église, car seule sa scission d'avec Gentilly la priva d'un monument du culte. Il n'empêche qu'il y a des villes ou des époques où l'air est plus sain(t) qu'ailleurs !
Hier soir nous parlions philo avec Lulu qui passera bientôt son Bac. La question de la violence a-t-elle quoi que ce soit à voir avec cet article du 25 mai 2013 que j'avais prévu de remettre en ligne aujourd'hui ? Je ne pense pas, mais celle que pratique les êtres humains m'a toujours laissé pantois. Évidemment, dans certaines circonstances, etc.
Un des 23 tableaux filmés par Pierre Oscar Lévy se devait d'être silencieux. En dehors du fait que cela me permettait de souffler un peu la question de l'opportunité d'une sonorisation, et de quelle sorte, remontait à la surface. Le réalisateur n'y est pas allé de main morte en choisissant de filmer l'Exécution sans jugement chez les rois maures de Regnault. Le film est évidemment conçu pour être projeté sur un écran accroché verticalement.
P.S. : En commentaire de Mediapart, Pierre Oscar précise : " (...) souviens-toi je ne voulais pas traiter ce tableau - qui est un tableau orientaliste, euh, colonialiste, et pompier - je n'ai pas eu le choix... J'ai juste accepté parce qu'il y a un vrai morceau abstrait dedant, comme des vrais fruits dans un yaourt."
Raison de plus pour mon silence !
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 23 février 2026 à 07:45 ::Cinéma & DVD
Est-ce parce que nous prévoyons une visite aujourd'hui à Océanopolis à Brest que cet article du 22 mai 2013 remonte à la surface ? Ou causé par mon effarement devant le mélange d'habile stratégie, de sénilité, de vulgarité et d'arrogance de Trump ? Allez savoir... Je me souviens seulement en avoir dévoré à Iquitos lors de notre séjour en Amazonie...
Pour une fois, le bonus DVD d'un film me permet de me rafraîchir la mémoire sans avoir besoin de le revoir pour écrire ma chronique. [...] Depuis la projection de Piranhas (1978) qui nous avait fortement impressionnés, pas seulement pour son suspense gore, mais aussi pour sa charge politique contre le gouvernement américain et son humour noir. En général j'ai du mal avec les entretiens qui citent d'abondants extraits du film que l'on vient de regarder, aussi suis-je ravi d'écouter Joe Dante évoquer le tournage de son second long métrage dans [l'édition publiée jadis] par Carlotta. Pour commencer, il rend évidemment hommage à son producteur, le prolifique Roger Corman, cinéaste lui-même, qui donna leur chance à nombreux réalisateurs prometteurs tels Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Joe Dante, James Cameron, Peter Bogdanovich ou Jonathan Demme, et lança des comédiens comme Jack Nicholson, Peter Fonda ou Dennis Hopper.
Joe Dante préfère comparer Piranhas à un film de guerre plutôt qu'à Hitchcock, son scénario dénonçant en sous-main les méthodes des États Unis pendant la guerre du Vietnam, chimie criminelle et manipulations génétiques à la clef. Il est probable que personne n'oserait aujourd'hui aller aussi loin dans le "politiquement incorrect", particulièrement dans les scènes où quantité d'enfants se font dévorer par les vilains poissons mutants. Dante insiste d'ailleurs sur la responsabilité du lobby des armes dans la violence qui s'est multipliée dans son pays plutôt que celle que véhicule le cinématographe. Lointain pastiche des Dents de la mer, Piranhas est un film fascinant qui loin de se complaire dans une horreur confortable et spectaculaire dénonce la bêtise humaine avec un humour saignant et ravageur.
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 22 février 2026 à 08:06 ::Voyage
Le brouillard, le vent, pas un chat à la Pointe du Van. Nous l'avions pointée plutôt que celle du Raz pour éviter les touristes. C'est ainsi, on fait comme si nous n'en étions pas. La lande est totalement déserte. Au milieu des bruyères et des ajoncs, de la callune et du genêt poilu, nous foulons le gazon d'Olympe lorsque les flaques nous empêchent d'avancer. Demi-tour. Déjeuner chez Chloé et Simon où la grande tempête avait fait tomber les pins maritimes de vingt-cinq mètres sous des rafales de plus de 200 km/h. Ils ont du bois pour je ne sais combien d'hivers, mais quel travail ! Le plus haut avait chu entre la caravane et l'atelier de poterie, un centimètre de chaque côté, il faut bien des miracles au milieu du désastre. Ils ont déblayé, reconstruit. Aujourd'hui les camélias explosent de couleurs vives. Jusqu'ici nous avons échappé à la pluie. Hier l'horizon ressemblait à un Rothko gris bleu, ce matin c'est plutôt Sisley. On espère Monet pour les jours prochains.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 21 février 2026 à 08:25 ::Voyage
Pas une goutte n'est tombée du ciel jusqu'en début d'après-midi. Le vent étourdit-il ou rafraîchit-il les méninges ? Comme les vagues qui roulent vers ou loin de nous selon les heures. Le va-et-vient se conjugue à tous les tempéraments. Suis-je assez explicite ? Ce sont les vacances. J'envisage les après en faisant des courses à l'entrepôt d'Océane Alimentaire à Saint Guénolé et chez Marinoë à Lesconil. À midi nous nous arrêtons au Guilvinec pour un délicieux filet de lingue bleue qu'on appelle aussi julienne. Au Poisson d'avril les serveurs n'ont d'autre choix que l'humour. Nous nous promenons sur les rochers avant que la marée les recouvre.
Le silence de la mer contraste avec la montée du fascisme qu'encouragent les imbéciles qui n'ont rien appris de l'histoire. Celles et ceux qui me lisent savent tout cela. On ne convainc personne qui ne veuille être convaincu. Et puis on fait ce qu'on peut. J'ai symboliquement accepté de figurer sur la liste municipale la plus à gauche de ma ville en espérant faire bouger les lignes, au moins dans un combat de proximité. On a beau se sentir impuissant, les gouttes d'eau font les grandes rivières. Il faut sauver nos océans.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 20 février 2026 à 07:24 ::Voyage
Lorsque nous sommes arrivés la marée n'était pas encore vraiment montée. Ni haute ni basse. Elle se préparait pour plus tard. Nous étions simplement heureux d'être là. D'avoir attrapé le train de justesse après une course effrénée parce que le métro s'était arrêté en chemin, les rues embouteillées jusqu'à la gare Montparnasse. Les portillons s'étaient refermés derrière nous. On avait remonté les couloirs jusqu'à la voiture 5. Je pensais à l'arrivée à Quimper depuis des semaines, à cause des sushis du Marché Saint François et du Java de chez Le Meur... Le dernier tournant à gauche à l'Île Tudy ressemble à un lever de rideau. En quelques mètres l'horizon se découvre, magique. On dit toujours qu'en Bretagne il fait beau plusieurs fois par jour. Regardez ce ciel. Mais il n'y a plus de sable devant la maison de Michèle, plus de fucus dont Elsa faisait éclater les vésicules dans sa bouche, plus de palourdes entre les rochers. Dédé m'avait appris à les ramasser, mais à force de retourner les algues les incultes ont détruit les essaims. Je ne viens plus que rarement. Épisodiquement. Mais c'est chaque fois la première.
Le soir les vagues ont arrosé les promeneurs. Coefficient 98, ce n'est pas si mal. L'eau s'infiltre dans les fentes du mur et soulèvent l'asphalte. Si l'on ne fait rien la route s'écroulera, elle disparaîtra comme les falaises qui reculent sans cesse. Devant nous les couleurs changent à vue d'œil. Je filme depuis la terrasse. Demain nous irons nous promener. Probablement les rochers de Saint Guénolé, Le Guilvinec, Lesconil. Samedi nous pousserons plus loin, jusqu'à la fin de la terre. Pour un petit gars de la ville, l'océan est un mystère. Une force surnaturelle. Dans son sublime poème L'ange Heurtebise, Cocteau écrit "en bas la mer ce matin recopie cent fois le verbe aimer".
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 19 février 2026 à 02:45 ::Expositions
D'une pierre deux coups, le graphiste Michel Bouvet expose 33 nanographies que lui ont inspirées les chansons des Beatles, qui en ont tout de même 260 à leur actif, et il publie un livre monographique suivant son parcours depuis les années 80. L'exposition I Love The Beatles avait déjà été présentée en Hongrie, à Saint-Martin d'Uriage (France) et au Mexique, là voici jusqu'à dimanche à la Galerie des Ateliers de Paris, soit 33 tours rock 'n roll aux à-plats de couleurs explosives, pour ne pas dire psychédéliques. Quant à la somme Backstage qui sent bon l'encre d'imprimerie elle rappelle tous ses voyages, rencontres, amitiés au travers de ses esquisses, archives photographiques et affiches, puisque Michel Bouvet est surtout connu comme affichiste.
Je n'en ai jamais fait mystère, Michel est mon petit cousin, bien qu'il le soit longtemps resté, mystère : nous nous sommes trouvés aux Rencontres d'Arles dont il fit tout l'accompagnement graphique pendant les années Hébel (François Hébel signe la préface de Backstage) tandis que j'assumais le rôle de directeur musical des Soirées au Théâtre Antique (entre autres), mais nous ignorions ce lien de parenté avant que ma tante Arlette me rappelle que nos mères étaient cousines germaines. Nous nous sommes alors découvert tant de points communs que c'en est amusant. Cette fois encore, clin d'œil initiatique, les Beatles ayant chatouillé nos jeunes oreilles, de mon côté en 1965 avec A Hard Day's Night dans un cinéma de Salisbury où les filles hurlaient comme si les quatre garçons dans le vent étaient dans la salle, du sien en écoutant Come Together en 1969. Michel ne savait pas non plus que j'avais joué avec George Harrison ! Mais ce n'est pas tout, car c'est en ouvrant un carton rempli de ses agendas qu'il eut l'idée de ce nouveau livre où il raconte à la première personne tout ce qui l'a nourri. Or c'est en tombant sur les boîtes de diapositives prises lors de mon voyage initiatique aux États-Unis que j'eus l'idée d'écrire USA 1968 deux enfants, alimenté également par le journal de ma petite sœur qui m'accompagnait. Nous prenons souvent des notes sans savoir qu'elles serviront d'autres propos beaucoup plus tard, qu'elles raviveront notre mémoire ou nous permettront de les réinventer, comme chez Michel qui s'approprie graphiquement les chansons qui ont bercé son adolescence ou qui rend hommage à celles et ceux qu'il a croisé/e/s sur sa route, aux lieux traversés, aux émotions qui continuent à le faire rêver.
→ Exposition I Love The Beatles + sortie du livre Backstage (39€, ed. Hartpon). Galerie des Ateliers de Paris, 30 rue du Faubourg Saint-Antoine, 75012 Paris - Métro Bastille, du jeudi 19 au dimanche 22 février 2026 inclus de 10h à 19h - entrée libre
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 18 février 2026 à 00:09 ::Révélations (coll.)
Il est toujours difficile de filmer un portrait en hauteur pour écran large. Ainsi sur mon blog j'évite d'illustrer mes articles avec des photos qui ne sont pas au format horizontal. Ici nous n'avions pas le choix, d'autant que le petit tableau de Rembrandt est la propriété du Petit Palais avec lequel nous collaborions, une aubaine pour la négociation sur les droits...
Très tôt, j'attaque le Portrait de l'artiste en costume oriental avec la flûte basse en PVC construite par Bernard Vitet. Je m'époumone dans son tube de 2 mètres, section de 3,5 cm. Cinq prises de 4 minutes chacune plus tard, je crée un espace plausible pour la scène, mais je réverbère la mélodie rythmée accompagnant le chien pour lui donner un effet artificiel, comme si c'était un avatar rêvé du peintre. Pierre Oscar Lévy m'apprend que l'animal a été ajouté dans un second temps. À la sortie des 101 dalmatiens en 1961, j'avais été marqué par la scène où les maîtres ont tous un chien qui leur ressemble. Ce phénomène d'identification se vérifie souvent. Si je joue Rembrandt très grave, son ironie devient explicite avec le rythme sur le chien, sujet majeur de la toile.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 17 février 2026 à 07:41 ::Cinéma & DVD
À première vue Gangs de Wasseypur est une saga violente où trois familles de malfrats s'entretuent pour le contrôle d'un tout petit territoire, sur trois générations de 1941 à 2009. Si le film de Anurag Kashyap est avant tout un film populaire, il a su séduire la critique internationale pour son arrière-fond politique, le contrôle des mines de charbon, son réalisme local, une petite ville du Bengale aujourd'hui le Jharkhand, ses clins d'œil à Bollywood, une partition musicale entraînante, et sa critique sous-jacente de la violence masculine que le pouvoir des femmes ne saura pas contenir. Comme souvent lorsque l'étude est sincère et le sujet épineux (les protagonistes sont essentiellement musulmans bien qu'en conflit avec le pouvoir hindou), les interprétations politiques sont allées d'un extrême à l'autre. Pourtant, malgré la succession incessante de meurtres qui finit par me faire perdre mes repères la plus grande violence est généralement cadrée hors-champ, renforçant sa puissance et censée favoriser son rejet par les spectateurs.
Les 5 heures 20 minutes en deux parties font évidemment penser à Coppola, Scorsese ou Tarantino, mais Kashyap préfère se référer à des films de réalisateurs sud-américains comme par exemple Children of Men d'Alfonso Cuarón pour les plans séquences de tueries. Si vous n'êtes pas allergique à l'hémoglobine Gangs de Wasseypur vous immergera dans un univers fascinant qui peut rappeler la série Game of Thrones, forme que le long métrage fleuve aurait pu très bien adopter, par ses ressorts dramatiques dictés essentiellement par la vengeance et par le déséquilibre de maturité entre les hommes et les femmes. Tout de même un peu démoralisant sur l'avenir de l'humanité ! (double DVD Blaq Out, article du 20 mai 2013).
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 16 février 2026 à 08:10 ::Musique
Chaque nouvelle récolte du label Neuma est étonnante, pour ne pas dire détonante.
Avec ses mesures complexes et dynamiques, le Rock Galaxy du compositeur Zack Browning se pose en héritier d'Igor Stravinski ou Krzysztof Penderecki. Par son travail sur les percussions il rappelle aussi Edgard Varèse ou Harry Partch. En s'appuyant sur des carrés magiques (dates de naissance, événements historiques, etc.) il crée sa propre histoire quelle que soit l'instrumentation. Qu'importe soient-ils, que ce soit les dates d'apparition de la Vierge Marie à Fatima ou la date de naissance de Rosa Parks et des États confédérés, ils lui permettent de choisir ses variations rythmiques et timbrales. Sol Prophecy est composé pour deux pianos et deux percussions, Cosmic Changes pour flûte et harpe, Mercury Music pour percussion, Rock Galaxy pour marimba et quatuor à cordes, Upscale Jammer pour piano, Fate and Fusion pour vibra et marimba, Jupiter LVB pour quintet à vent, Moon Venus pour un ensemble de percussion, mais la suite des pièces donne à l'album une agréable unité. Le goût des compositeurs contemporains pour les titres astronomiques m'étonnera toujours. Comme s'ils cherchaient le musique des sphères ! Mais depuis le temps, ils devraient savoir que c'est un vœu pieux et se cantonner à la sérendipité. Trompettiste classique et pianiste pop, Zack Browning trouve sa voie dans le sillage vivifiant des nouveaux compositeurs américains issus de l'école minimaliste.
Avec leurs Ecstatic Visions la soprano Stephanie Lamprea, originaire de Colombie et des États Unis mais vivant en Écosse, et l'électronicien écossais Alistair MacDonald jouent évidemment sur les possibilités de la voix féminine associée aux nouvelles technologies, pas seulement instrumentales, puisque le compositeur anglais Robert Laidlow a même recours à ChatGPT pour inventer de nouvelles mythologies (né en 1994, disons que c'est de son âge). Les visons extatiques d'Alistair MacDonald vont, elles, puiser dans la liturgie de Hildegarde von Binden, figure moderne du XIIe siècle, et celles de la Porto-ricaine Angélica Negrón chez la nonne du XVIIe Juana Inés de la Cruz, amen ! Les éructations vocales et les nappes cosmiques d'Ellipsis de la Canadienne Wende Bartley correspondent à trois phases de la lune ou trois âges d'une femme, mais tout cela reste un peu trop planant pour moi. The Fury of Beautiful Bones d'Eric Chasalow sur des poèmes d'Anne Sexton, se heurtant aux sons électroniques, sont plus proches du sprechgesang ou d'une Cathy Berberian. Le disque devient donc de plus en plus hirsute jusqu'aux Post-Singularity Songs de Robert Laidbow qui a même recours à des effets de transposition, de renversement, de saturation et à des éclats electro... La tradition de la voix contemporaine du siècle dernier se mêle habilement à l'électronique remplaçant sur cet album l'orchestre de chambre.
The Drummer of Tedworth est un opéra psychédélique, surréaliste et fantastique de Sean Noonan avec le London Symphony Orchestra conduit par Jack Sheen, mais le batteur-récitant réclame l'avant-scène en renvoyant simplement l'orchestre à l'un des rôles de ce nouveau Pierre et le loup, comme le cinquième membre du percussionniste ! Et voilà Olis qui revient sous la forme d'un fantôme batteur hantant la population, avec les esprits farceurs et les réfugiés martiens (le livret est ici). L'œuvre de 88 minutes se déroule en deux actes et 21 scènes. « L'orchestre devient un personnage du récit, un voyage immersif dans le chaos existentiel et l'absurdité. » La question est posée : « faut-il résister à l'existence ou embrasser sa beauté chaotique ? »The Drummer of Tedworth rappelle explicitement les délires de Frank Zappa (Noonan avait déjà composé l'opéra rock Zappanation en 2018 et il reprend carrément le finale de 200 Motels dans le sien) ou le Magicien d'Oz. J'avais déjà beaucoup aimé l'album Inherit A Memory du batteur-récitant Sean Noonan en trio avec Matthew Bourne et Michael Bardon. C'est là l'aboutissement de son concept "une voix, un tambour, plein d'histoires". Si tous les styles de musique s'entrechoquent comme des autos tamponneuses faisant des étincelles au plafond, on suit avec ravissement le fantasme du compositeur, un sacré coquin !
Les trois albums sortent le 20 février 2026 sur le label de disques Neuma, 15$ chaque.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 13 février 2026 à 00:30 ::Perso
Après m'être fait une raison que l'un de mes vieux ordis sur lequel tournaient quelques applis de mon cru était fichu, bon pour la casse, et m'en être ouvert dans cette colonne, plusieurs amis m'ont gentiment conseillé de remplacer le défunt par un petit disque dur SSD et de vérifier si je ne possédais pas des copies de sécurité de ce qui m'importait. Je les en remercie grandement. J'ai donc tournevissé, retrouvé les disques d'installation de tous les systèmes successifs dont le plus approprié, ainsi que nombreuses copies de sécurité sur différents supports, y compris l'ensemble de mes CD-R et DVD-R indexés comme il se doit pour pouvoir récupérer un fichier qui parfois peut avoir trente ans. Utilisant ces machines depuis même bien avant, j'avais tout simplement oublié qu'on pouvait encore les réparer soi-même et comment elles fonctionnaient. Dans une niche obscure, en m'y enfonçant à quatre pattes avec une lampe frontale, j'ai découvert des disques durs datant de Mathusalem. L'informatique évolue si rapidement qu'on oublie les pratiques de jadis. Ayant pris l'habitude de perdre la mémoire, de perdre des objets auxquels je tenais, de perdre des amis qui nous manquent tant, de perdre mon temps (ce que je ne savais pas faire plus jeune), de perdre ma voix (pas trop souvent, c'est vraiment angoissant, surtout pour un bavard), j'ai fini par comprendre que c'est simplement jouer à qui perd gagne. Ce n'est pas forcément grave ou négatif. On a besoin de faire le ménage, ou de l'accepter, et cela aide à se réveiller vierge chaque matin.
Cela me rappelle la musique que j'avais choisie pour accompagner les photos des Arlésiens qui avaient tout perdu lors de graves inondations de 2003 lorsque je m'occupais des Soirées des Rencontres au Théâtre Antique. I lost a sock, la sublime première pièce de Lost Objects par Bang On A Can me fait toujours le même effet. Bouleversant et vertigineux.
[...] La brume de 1844 camoufle le départ de la Firefly Class qui s'ébroue avant que la pluie n'arrose copieusement le pont enjambant la Tamise à Maindenhead. L'averse redouble tandis que la locomotive accélère au delà du raisonnable. L'énergie cumulée de la nature et de la science pousse le son à son paroxysme, noyant le moteur emballé sous un déluge de bruit blanc. Je suis obligé de recommencer la fin, car les caprices des harmoniques me font bizarrement entendre un intolérable et répété "Sieg Heil" constitué de l'entrechoc des gouttes, des pistons et des rails. Je ne peux pas prendre le risque qu'un spectateur ait la même sensation. En réécoutant le mixage, je m'aperçois que je monte toujours selon des références cinématographiques plutôt que musicales, préférant les passages cut brutaux au camouflage des fondus. Ainsi, insérant par le son des effets de coupe dans un plan séquence, je recrée l'image mentale d'un film imaginaire où les angles varient alors que la caméra est fixe.
Pierre Oscar Lévy a cherché à rendre numériquement avec la Flame de Snarx-FX les effets de Pluie, vapeur et vitesse (Rain, Steam and Speed - The Great Western Railway). Cette adaptation du tableau de Turner me rappelle l'odeur de suie des trains à vapeur de mon enfance. La brume humide fouette mon visage. En me penchant "dangereusement" à la fenêtre je prends une escarbille dans l'œil. La locomotive file vers je ne sais où, mais j'y arriverai !
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 11 février 2026 à 06:51 ::Musique
Des mondes à inventer ensemble
[Ce 14 mai 2013] Gary m'apporte quatre albums de Zaum à écouter ainsi que l'anti-opéra post-apocalyptique et non-surréel de Steve Dalachinsky and The Snobs. Massive Liquidity (Bam Balam) est à ajouter à la liste des plus enthousiasmantes rencontres entre un poète et des musiciens. La diction envoûtante de Steve Dalachinsky[disparu en 2019] rappelle immanquablement celle de William Burroughs. Le poète est habitué à déclamer ses textes avec des musiciens inventifs tels William Parker, Susie Ibarra, Matthew Shipp, Mat Maneri, Jim O'Rourke et tant d'autres. The Snobs est un duo français composé des deux frères Thibault sous pseudos Duck Feeling et Mad Rabbit. Le premier joue de la guitare en rocker tandis que le second mixe et transforme les sons de la palette instrumentale qu'ils utilisent, orgue, basse, percussion, sitar, bruits d'objets les plus divers, sur des rythmes hypnotiques dont les timbres habillent la voix d'un manteau sombre et coloré. Costume sur mesures puisqu'ils l'ont cousu après avoir enregistré la voix nue de Dalachinsky dans le studio. La forme du texte épouse le propos, kidnapping de concepts qui s'étend jusqu'à celui des mots. De leur côté, les Snobs offrent gracieusement depuis 2003 leurs albums personnels en téléchargement...
Si j'avais beaucoup aimé l'album Trop tard de Steve Harris et son groupe Zaum, je ne suis pas déçu par les quatre autres que Gary m'a prêtés. Leurs compositions instantanées n'ont pas le travers de tant de musiciens qui ont érigé l'improvisation en genre musical et la contraignent par tant d'interdits et de poncifs pseudo-libertaires que leurs œuvres en deviennent tragiquement prévisibles. À l'écoute des excellents exemples de Zaum, orchestre plutôt que réunion de solistes, je ne peux m'empêcher d'analyser la méthode et de m'interroger sur les structures qu'engendre le raccourci opéré entre composition et interprétation. Si je m'y reconnais avec délectation, les similitudes me troublent tant que je suis poussé à imaginer des partis pris plus radicaux pour personnaliser ma propre musique. Entendre qu'à l'inverse des ayatollahs de l'improvisation qui s'interdisent le do majeur, les rythmes soutenus ou les mélodies fredonnables j'attrape à bras le corps tous les sons du monde, choisissant les structures les plus adaptées à mon propos. À défaut d'être universelle, caractéristique pourtant propre à toute musique puisque ne nécessitant aucune traduction, la mienne s'appuie sur l'encyclopédie. Le travail consiste alors à s'approprier ce volume inépuisable pour y déceler les termes qui me sont les plus proches.
Lorsque l'on "improvise" à plusieurs le premier risque est l'imitation, imitation des modèles que l'on a entendus, imitation des propositions qui nous sont soumises dans l'instant. Il ne s'agit pas pour autant de pratiquer la contradiction systématique, mais de savoir attraper au vol les opportunités pour amener à soi, ou plus exactement vers ses préoccupations, ce qui se joue là. Dans un esprit de collaboration on acceptera évidemment pareillement celles de nos partenaires de jeu. D'autres choisiraient des voies différentes, mais, d'abord architecte, les structures me sont primordiales, avant le timbre et les notes. Considérant la composition instantanée à plusieurs comme une conversation je fuis l'unanimité pour rechercher la confrontation en espérant trouver complémentarité et complicité. Deux questions se posent donc, celle de son propre monde, celui que l'on s'invente par rejet de celui que la société tente de nous imposer, et celle qui consiste à rencontrer des partenaires avec qui échanger voire partager ses expériences dans l'espoir de toujours apprendre et améliorer, ne serait-ce qu'un tout petit peu, le quotidien de tous, et pas seulement le sien.
ec(H)o-system
[23 novembre 2015] J'aime ec(H)o-system le dernier album du poète Steve Dalachinsky avec le duo de rock français The Snobs. J'y retrouve le flow envoûtant que Hal Willner initiait avec les disques orchestrés de William Burroughs. Là où Galiay joue sur la lenteur et l'humidité, The Snobs sèchent l'atmosphère en l'électrifiant. Mais dans les deux cas nous sommes transportés, que l'on comprenne ou pas les paroles. La musique fait passer les intentions, par la diction rythmique et dramatique des poètes tout autant que par la musique qui les accompagne et les porte, traduisant leurs vers dans un langage universel.
→ Steve Dalachinsky and The Snobs, ec(H)o-system, Bam Balam, dist. Musea
The Lunatic Fringe par Steve Dalachinsky & RG Rough
[20 octobre 2020] L'album posthume du poète Steve Dalachinsky (1946-2019) est une petite merveille de flow américain, à l'égal des meilleurs disques de William Burroughs par exemple. L'association avec le Bordelais anglais RG Rough y est pour quelque chose, le multi-instrumentiste soulignant la prosodie ou forçant le slam vers des accents mélodiques ou dramatiques, relativement rares chez le poète new-yorkais. Steve Dalachinsky marmonne, murmure, chante, éructe, porté par la batterie, la guitare électrique, les sons électroniques et les bruitages, rythmique et arythmie... L'auditeur devient le passager d'une embarcation lancée dans une tempête de paroles acérées et de transe musicale.
Sur Where is the love at the love canal ?, la saxophoniste Ryoko Ono rappelle les affinités de Steve Dalachinsky avec le free jazz,. Il collabora merveilleusement avec William Parker, Susie Ibarra, Matthew Shipp, Mat Maneri, Didier Lassere, Dave Liebman, Jim O'Rourke ou Joëlle Léandre, mais comme déjà avec Les snobs, le travail avec RG Rough est plus rock ou electro, plus imagé, surtout plus libre que le free !
→ Steve Dalachinsky & RG Rough, The Lunatic Fringe, CD et Bandcamp, Bambalam Records
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 10 février 2026 à 00:02 ::Perso
Comme je le racontais hier lundi à la fin de mon article sur le sublime film de 24 heures a Clock (dont je pensais qu'il intéresserait beaucoup plus de monde !), le disque dur de mon vieux MacBook Pro a rendu l'âme. J'ai fait tout ce que je pouvais pour le sauver, mais c'était peine perdue. J'ai rebooté de plusieurs manières, sans succès. J'ai extrait le disque pour tenter de le faire monter sur un dock, calme plat. En fait, pas vraiment. J'entends un petit grésillement et un toc toc qui vient de ses entrailles. Je n'ai plus qu'à l'emporter à la déchèterie.
Ce qui m'ennuie profondément est ce que j'ai perdu dans cette mort prévisible, car il y avait bien une ou plusieurs raisons de conserver ce vieux modèle parmi tous ceux que je garde, l'un pour pouvoir ouvrir ma collection de CD-Roms, un autre pour la liste des centaines de CD-R indexés avec mes plus anciennes archives numériques ou les vieux .doc illisibles sur des machines plus récentes, etc. Je n'ai surtout plus accès à des œuvres multimedia auxquelles j'ai participé et qui fonctionnaient encore sous de vieux systèmes, comme les modules interactifs du CielEstBleu, de FlyingPuppet, Alphabet, Machiavel, La Pâte à Son, FluxTune, etc. D'autre part je ne pourrai plus jamais jouer de la Mascarade Machine qu'Antoine Schmitt avait programmée et dont je me servais comme d'un Theremin pour transformer en direct des émissions de radio en mélodie tout en agitant les mains comme des marionnettes devant la webcam de l'ordi.
Il y a très longtemps, j'avais cassé un vase auquel je tenais beaucoup. Ma mère me répondit qu'il fallait que je m'habitue à perdre ce à quoi je tiens. Tant d'objets, mais, plus douloureux, les amis. J'ai fini par prendre cela à la légère. Je suis un peu contrarié, mais tout disparaîtra de toute manière avec moi. Du moins pour moi. Pour les autres je continue à laisser des traces. Dans quel but ? Allez savoir. Peut-être pour me faire croire à l'immortalité, ou du moins à ce que tout ce que j'ai amassé ou créé perdure au delà de ma propre disparition.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 9 février 2026 à 00:25 ::Cinéma & DVD
The Clock est une fameuse installation vidéo de Christian Marclay, créée en 2010, projetée au Centre Pompidou à Paris en 2011 et à Metz en 2014. "The Clock est un montage vidéo de 24 heures, constitué de milliers de séquences cinématographiques ou télévisées liées au temps. Il s'agit dans les faits d'une horloge : toutes les scènes contiennent une indication de l'heure (par exemple, une montre, une alarme ou un dialogue) et sont synchronisées avec l'heure de la projection. En d'autres termes, lorsqu'une horloge indique 15:32 dans le film, il est également 15:32 à la montre du spectateur." Lors de la 54e Biennale de Venise, Christian Marclay s'est vu décerner le Lion d'or du meilleur artiste avec cette œuvre invisible autrement que dans les musées qui l'ont programmée.
Pourtant a Clock, qui vient d'apparaître sur le Net, ne serait pas The Clock. Dû à un certain Clockmaker, on peut se demander si l'artiste suisse n'est pas tout de même derrière cette "nouvelle" prouesse, tant cela réclame un travail aussi précis que colossal. Il se peut que Marclay soit obligé d'être discret pour des questions de droits (bien que par ailleurs il n'en ait demandé aucun pour les extraits). Ce chef d'œuvre de virtuosité, considéré légalement comme une œuvre artistique transformative, n'est en effet jamais diffusé commercialement (TV, streaming), n'ayant été jusqu'ici projeté que dans le cadre d'expositions, cela limitant les conflits juridiques. Il avait fallu trois ans à une équipe d'assistants pour trouver les éléments catalogués selon plusieurs critères : heure exacte, contexte narratif, ambiance (tension, calme, humour, nuit, jour…), puis encore un travail inimaginable pour que l'ensemble soit fluide. C'est une véritable leçon de montage cinématographique, image et son. On peut imaginer qu'il soit désiré que davantage de personnes y aient accès. On voit mal aussi comment un film de 24 heures (40 gigas sur le Net) puisse être diffusé plus largement autrement qu'informatiquement.
Clockmaker prétend qu'il n'aurait pas vu l'original, mais qu'il s'est appuyé sur le travail d'un mystérieux ElevenFiftyNine (la Code 11.59 est une célèbre montre Audemars Piguet) qu'il a découvert sur le Fandom Wiki. Le montage est hallucinant, suivant évidemment scrupuleusement la Timeline de The Clock qui permet de connaître l'origine de chaque extrait ! Cet exercice d'équilibriste est fascinant, comme, dans une moindre mesure The Movie Orgy de Joe Dante, ou les Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard. Le premier est une élucubration foutraque de Dante lorsqu'il était étudiant en 1968, le second est peut-être le film que j'emporterais sur mon île déserte.
Sur l'affiche de a Clock, proposé en streaming sur aclock.live, on appréciera les mots NOT devant la notification des producteurs et du réalisateur ! J'ai donc installé l'horloge dans le salon sur un vieil ordinateur et je reste scotché par les milliers d'extraits synchrones avec l'heure qu'il est ! C'est bien plus addictif que ma récente AppleWatch... Sauf que mon vieux PowerBook a rendu l'âme à 18h32. On ne peut pas lutter contre le temps qui file... Chacune des phrases de ce dernier paragraphe suit son imperturbable course, accompagnant nos évènements domestiques. J'ai donc recopié le film sur un petit disque dur SSD que je promène au gré des heures en le connectant aux différents écrans de la maison. Selon l'humeur du moment et l'heure exacte affichée sur l'écran, le vertige titille nos méninges sur notre rapport au temps, aux images et aux sons qui façonnent notre imaginaire, à la mémoire babylonienne qui s'efface au fur et à mesure du temps qui passe et trépasse...
P.S.: Après quelques échanges avec Clockmaker, je suis arrivé à l'hypothèse que l'auteur de ce brillant remake, souvent plus sophistiqué que l'original, surtout d'un point de vue sonore, pouvait être le cinéaste Kogonada dont les courts métrages sur différents réalisateurs sont absolument renversants. Ils lui furent commandés par Criterion, Sight & Sound et le British Film Institute. La virtuosité du montage, l'accès à des copies exceptionnelles, le pari de faire œuvre à partir d'autres, le rapport audiovisuel sont autant d'indices qui me font penser à Kogonada. Si ce n'est pas lui, cela lui ressemble terriblement.
P.P.S.: Mais Clockmaker m'assure que mes hypothèses sont toutes fausses. Marclay n'y serait pour rien et il ne serait pas Kogonada !
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 6 février 2026 à 00:36 ::Théâtre
Avec Trois points bleus en forme de V Chantal Galiana raconte à voix feutrée l'histoire qu'elle a écrite. C'est l'histoire de sa tante Nicole. Mais c'est d'abord l'histoire d'une petite fille qui se souvient de sa chère tante qui vivait de ses charmes dans les années soixante. Chaque histoire est bien le portrait en creux de celle ou celui qui la rapporte ou l'imagine. Il y a tant d'histoires, mais pas tant que cela qui soit portées par une voix qui vous transporte.
J'ai eu la chance de travailler avec quelques comédiens qui m'ont fait cet effet, mais ce n'est pas courant. André Dussollier, Michael Lonsdale, Daniel Laloux avaient ce pouvoir. Comme lorsque j'écoute Cocteau, et ce quoi qu'il dise. Travaillant avec eux, mes pieds ne touchaient plus le sol. Je me souviens aussi de celles de Hanna Schygulla ou de Michel Piccoli, mais ces projets-là ne sont pas arrivés à leurs termes. Chantal Galiana sait dire un texte. Ce n'est pas la Chantal d'aujourd'hui, mais celle de son enfance. C'est une petite fille. Une petite fille fascinée par le monde des adultes. Pas n'importe lesquels. La vie est faite de ces rencontres improbables qui vous impriment si bien qu'un jour on les exprime, parfois. Avec la reconnaissance qu'il se doit. Une reconnaissance souvent posthume, de plus en plus posthume, forcément. Les ami/e/s nous quittent. Chacun son tour. Chantal est ici accompagnée par le guitariste Hervé Legeay qui joue Django Reinhardt, Domingo Semenzato, Augustin Barrios et Frantz Casseus avec la même tendresse. À une époque où les podcasts ont remis les lectures à la mode, ces Trois points bleus en forme de V tombent à pic. Pic et pic et colégram, bour et bour et ratatam... Si vous ne savez pas ce que signifient ces trois points vous l'apprendrez à la fin. Si vous le saviez déjà, c'est bien. Am, stram, gram !
→ Chantal Galiana, Trois points bleus en forme de V, livret de 16 pages avec le texte, CD Gaboul
Vous pouvez envoyer 15€ (port inclus) à Chantal Galiana, 24 route de Valeyrac 33590 Jau-Dignac-et-Loirac...
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 5 février 2026 à 00:20 ::Musique
Après le vinyle Fictions de notre duo avec Lionel Martin, le saxophoniste me dit qu'il aimerait qu'on enregistre en trio avec le percussionniste Benjamin Flament. Question de disponibilités, cela ne s'est pas fait, mais d'un côté Lionel et moi avons, depuis, monté le trio Les déments avec le comédien Denis Lavant, et de l'autre Lionel et Benjamin ont composé, joué en direct et enregistré à Fort-de-France la musique du spectacle Kréyol man la pour la compagnie chorégraphique Alfred Alerte. Évidemment c'est rudement bien !
Lionel Martin est au saxophone ténor électrifié et aux machines, Benjamin Flament à la batterie augmentée et aux percussions. En ouverture et en coda le conteur Jocelyn Régina les rejoint. Il suffit de quelques secondes pour reconnaître le son des deux musiciens. Jeu très physique et lyrique du saxophoniste, timbres très personnels de la rythmique inspirée par celle du ti-bwa, tout aussi poétique. Pour faire bouger les quatre danseurs, les accompagner dans ce rituel nourri aux souvenirs d'enfance du chorégraphe martiniquais. La musique, grave et puissante, nous entraîne à notre tour comme si nous étions du voyage.
→ Benjamin Flament & Lionel Martin, Kréyol man la, CD Ouch!, 16€ (12€ en numérique)
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 4 février 2026 à 07:59 ::Cuisine
Il y a des mets qui me font tourner la tête. J'ignore quelles épices les Vietnamiens ajoutent dans leur sandwich, les célèbres bánh mì, mais ceux de Dong Tam (Panda Belleville) sont à tomber par terre. L'émotion vous prend parfois lorsqu'on a la chance de goûter à la grande cuisine, mais l'addition la laisse le plus souvent hors de portée. Je pense à cela pour avoir mordu une torta de Aceite, pas n'importe laquelle, mais le fin, léger et friable biscuit à l'huile d'olive et à l'anis d'Andrés Gaviño qu'on trouve, par exemple, à la Grande Épicerie du Bon Marché, un lieu qui me fait penser de la caverne d'Ali Baba. Parmi les innombrables cadeaux offerts par Sacha lors de nos anniversaires, c'est pour l'instant celui qui me fait le plus d'effet. Je n'ai même pas pu attendre de l'avoir pris en photo pour croquer dedans. Parmi mes découvertes récentes, j'ai un petit faible pour la moutarde de pistache et graines de courges toastées ! On peut aussi se contenter de la recette d'Ottolenghi d'un simple céleri-rave rôti au four à 170° pendant trois heures, après l'avoir lardé d'une vingtaine de coups de couteau et l'avoir massé à l'huile d'olive, graines de coriandre concassées et fleur de sel (le servir en quartiers arrosé d'un filet de citron)... Ou d'un carré de chocolat, mes préférés étant ceux de l'Abbaye de Bonneval, en particulier celui au thé cerisier de Chine qu'il faut absolument laisser fondre dans la bouche !
J'ai demandé à Vincent Segal d'imiter un oud avec son violoncelle. Comme d'habitude lorsque les intentions sont claires et que les musiciens sont de ce niveau technique et sensible, c'est dans la boîte dès la première prise. La culture générale fait toute la différence.
Deux remarques en relisant cet article du 19 mai 2013.
La première concerne mon camarade Vincent Segal qui continue à m'enchanter. Ces jours-ci j'écoutai son duo avec le pianiste cubain Roberto Fonseca, son disque avec le contrebassiste Stéphane Kerecki où intervient la trompettiste Airelle Besson, le quartet composé de Ballaké Sissoko à la kora, Émile Parisien au soprano et Vincent Peirani à l'accordéon et des enregistrements cette fois plus anciens que nous avions réalisés ensemble. J'aime ces coups de fil depuis une gare, un aéroport ou son petit studio où il travaille son violoncelle, mais jouer avec lui me manque, tant son esprit d'à propos est incroyable, son lyrisme envoûtant et son enthousiasme communicatif.
La deuxième est l'inquiétude ressentie devant la perte de culture générale chez la plupart des jeunes que je rencontre. Ils sont contaminés par les effets Kleenex d'une époque amnésique qui ne pense même plus réinventer la roue, sans comprendre que leur avenir est dicté par le passé. Je fus récemment stupéfait que des étudiants ne connaissent ni les Beatles, ni Jacques Tati, ni David Lynch. Seule la culture générale permet de s'extirper des idées reçues. À mariner dans son propre jus, on rate le changement d'angle qui manque aux spécialistes. Je me souviens que, jeune responsable des études à l'Idhec (future Femis), j'exhortais les élèves à lire des livres, aller voir des expos, assister à des concerts, s'intéresser à la danse, voyager, parce qu'il ne suffisait pas de voir des films pour faire du cinéma. Il faut sans cesse apprendre à vivre et remettre son titre en jeu pour ne pas suivre le mouvement qui nous est imposé par l'actualité, les us et coutumes et le politiquement correct. Mais est-ce que cela n'a pas toujours été ainsi ?
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 2 février 2026 à 07:38 ::Musique
Petite Lucette est un quintet de jazz, puisque c'est ainsi qu'on a coutume d'appeler les musiques de création qui puisent leur inventivité dans l'écriture plus ou moins collective, l'improvisation plus ou moins libre, la tonalité plus ou moins respectée, une instrumentation variée plus ou moins basée sur le rythme, et d'autres ingrédients qui épicent les menus des un/e/s et des autres. La saxophoniste Clémentine Ristord qui compose la plupart des titres, la vibraphoniste Manon Saillard, le claviériste Sylvain Fouché, le contrebassiste Pierre-Antoine Despatures qui a composé deux des pièces et le batteur Mathieu Imbert ont rôdé le répertoire de Incendier nos tristesses, leur deuxième album, grâce à la tournée Jazz Migration de 2024. Jazz Migration est un programme d’accompagnement de musicien/nes émergent/es de jazz et musiques improvisées qui peut mettre sacrément bien le pied à l'étrier. Si Petite Lucette n'échappe pas au désir d'appeler cinématographique leur musique, notion galvaudée qui m'échappe 99 fois sur 100, il est certain que leur inspiration va piocher dans la narration, un peu à la manière des poèmes symphoniques. Justement poétique, mais aussi engagée politiquement, soit en lien direct avec le réel, leurs neuf pièces sont particulièrement agréables et délicates. Pour mettre les points sur les i, il leur arrive de souligner leur mobile avec des paroles comme dans Et si on dit révolution, il faudra dire douceur, celles de Virginie Despentes. On sent chez elles, chez eux, l'enthousiasme de la jeunesse, une jeunesse laissée pour comptes, alors qu'ils et elles revendiquent de nouveaux contes.
→ Petite Lucette, Incendier nos tristesses, CD Raffut collectif, dist. Inouïe, sortie le 6 février 2026
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 1 février 2026 à 11:17 ::Musique
Message personnel envoyé à Denis Lavant qui est à Göteborg et avec qui, le saxophoniste Lionel Martin et moi, avons créé le CD "Les déments" à qui vient d'être décerné un Coup de cœur de l'Académie Charles Cros !
Le texte de mes remerciements :
Denis Lavant est extrêmement fier de recevoir ce second Coup de cœur, qu’il partage avec le saxophoniste Lionel Martin et moi-même, puisque « Les déments » est une composition collective, un travail à trois voix où les notes suggèrent des phrases et où les mots se font musique.
Nous n’avions rien préparé. Nous nous connaissions à peine. L’improvisation est totale. Avant chaque texte que Denis avait sélectionné, il nous le résumait pour que nous puissions choisir l’instrumentation adéquate, un point c’est tout. Denis connaissait les trois premiers textes, mais il découvre avec nous le quatrième, lui conférant un accent documentaire, là où les autres relèvent de la fiction, au demeurant fondamentalement poétique.
L’accord parfait fut magique. Comme si nous avions répété ou joué je ne sais combien de fois avant d’enregistrer. Le rythme de chacun inspire les deux autres. Denis y laisse respirer la musique sans que nous soyons obligés de lui faire des signes, et nos évocations sonores tombent sous le sens sans que nous comprenions comment une telle complicité est possible.
Un dernier mot qui a son importance, le double CD « Les déments » est coproduit, sans modèle économique, par nos deux labels de disques, rareté qui souligne la liberté qu’offre l’indépendance, et, surtout, l’esprit collectif qui nous anime : OUCH !, celui de Lionel Martin, et GRRR, le mien fondé il y a plus de 50 ans déjà. Deux onomatopées qui, comme par hasard, montrent bien que les notes et les mots sont de la même eau lorsqu’on aime raconter des histoires. Même complicité avec Ella & Pitr qui ont réalisé la superbe pochette.
Grâce à Denis Lavant un de nos rêves les plus fous est devenu réalité.
--- 21e année ---
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Double CD Pique-nique au labo avec 29 musiciennes et musiciens
(GRRR, dist. Les Allumés du Jazz) Également sur Bandcamp
CD Pique-nique au labo 3 avec 20 musiciennes et musiciens (GRRR, dist. Les Allumés du Jazz) Également surBandcamp Le superbe vinyleFictions duo avec Lionel Martin sérigraphie d'Ella & Pitr est sur Bandcamp
Reformation du Drame avec F.Gorgé et D.Meens Plumes et poils - 2022 CD GRRR, sur Bandcamp
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