Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'Un Drame Musical Instantané ait invité György Kurtág Jr. en 1992 à improviser ensemble avec le violoncelliste Didier Petit sur l'album Opération Blow Up. En lisant les notes de pochette de son duo avec le contrebassiste Barre Phillips j'ai l'impression de me lire, et pour l'avoir revu il y a quelques années je partage avec lui la nécessité du geste instrumental lorsque nous jouons des instruments électroniques. L'improvisation est à la source de sa démarche, mais c'est évidemment après des années de recherche sur les timbres et la manière de les agencer. D'où ma préférence pour le terme "composition instantanée". Et entre Barre et lui l'écoute tient lieu de partition, et c'est encore l'écoute qui permet aux auditeurs de s'approprier les images mentales qu'elle suscite. Je ne sais plus pourquoi nous n'avons pas concrétisé le projet que nous avions avec Barre Phillips, peut-être qu'à l'époque il était dans un mood trop jazz pour nous, mais je me souviens que sa visite au studio du boulevard Ménilmontant fut des plus agréables.
Et puis, en 2014, eut lieu cette rencontre entre lui et György à l'Opus Jazz Club de Budapest. J'imagine que le synthésiste avait préparé des sons qui collent avec l'inventivité du contrebassiste. Sur un synthétiseur un son c'est un programme, un mode de jeu, un instrument, une pièce, un grand nombre de pièces possible. György avait trois claviers pour passer rapidement d'un timbre à un autre. C'était chose plus simple pour Barre qui pouvait délaisser l'archet pour les pizz sans temps mort et sans regarder où il met les doigts. Ici chacun prend son temps, rebondissant aux propositions de l'autre convive. La variété des sons électroniques oblige le contrebassiste à échapper à ses propres conventions. On ne sent jamais d'où vient ce que l'on entend, on s'en fiche, peut-être parce que les sons des synthés se rapprochent de timbres acoustiques. Là encore c'est exactement ce que je cherche aussi à produire. Ainsi cela me plaît énormément. Les joueurs de synthé sont si souvent mal perçus par leurs collègues qui ne comprennent pas la logique de ces instruments-mondes. En ont-ils peur ou sont-ils simplement perdus devant cette tour de Babel ? Pour Togetherness, György et Barre ont remonté le concert de leurs anniversaires, 60 et 80 ans alors. C'est ce que j'aimais faire aussi avant mes Pique-nique au Labo où la logique s'est imposée d'elle-même, mais sans bouleverser la chronologie ni couper les rares maladresses. Comme disait Luc Ferrari dans une de mes radiophonies : "Malheureusement c'est comme ça qu'on le joue !". Sur leur album s'enchaînent dix-huit titres. Dans ce cas de figure les titres, forcément choisis a posteriori, représentent une des innombrables interprétations qui se découvrent bien après que l'on ait figé l'instant par la magie de l'enregistrement. Dix ans plus tard, un an après la mort de Barre, on se laisse porter par le flot merveilleux de ces deux rêveurs.

→ Barre Phillips - György Kurtág Jr., Togetherness, CD BMC 11€, dist. Socadisc