Love Is the Song We Sing: San Francisco Nuggets 1965–1970
Par Jean-Jacques Birgé, vendredi 6 mars 2026 à 00:00 :: Musique :: #6117 :: rss

Choisissant quelques disques dans l'ancien appartement de ma compagne je tombe sur un coffret Nuggets édité en 2007 par le label Rhino intitulé Love Is the Song We Sing: San Francisco Nuggets 1965–1970. Comme j'avais déjà acquis en 1998 le célèbre coffret de 4 CD Nuggets: Original Artyfacts from the First Psychedelic Era, 1965–1968, je glisse dans mon grand sac ce superbe bouquin de 120 pages bourré de photographies et surtout 4 autres CD dont je ne connais pas les groupes qui y figurent pour la plupart. Christiane me raconte qu'Edgard Garcia lui avait offert pour son anniversaire. Pas étonnant de la part de celui qui dirigea pendant plus de 30 ans l'association Zebrock et vient de prendre sa retraite !
Écouter les quatre volumes à la suite me replonge dans mon adolescence, une madeleine qui renvoie à une époque paradisiaque si on la compare à l'enfer actuel. C'était pourtant l'époque de la guerre du Vietnam, mais l'utopie Peace & Love régnait sur la côte ouest. Nous étions certainement naïfs, mais notre jeunesse s'épanouissait au Flower Power. Dans mon roman USA 1968 deux enfants j'ai raconté mon voyage initiatique qui me conduit entre autres à San Francisco. Même si ce qu'on appelle le Summer of Love date de l'année précédente, je ressens les sensations d'alors au son des solos de guitare planants, du folk électrique et de l'insouciance qui nous faisait rêver.
Extraits :
La jolie maison de bois des Rambo est au croisement de la 36e Avenue et de Geary. Derrière, depuis leur terrasse nous avons une vue dégagée sur San Francisco. Ils possèdent aussi un jardin où pousse de la marijuana. Joint et terrasse forment une bonne association. Non seulement Peter me fait fumer, mais il me donne des graines à planter sur mon balcon lorsque je serai rentré à Paris...
La musique est partout. Je suis aux anges. Peter joue de la guitare électrique. J'ai un petit faible pour sa sœur Bretta qui est plus âgée que moi et tient la flûte dans leur groupe. Ce sont nos San Francisco Nights chantées par Eric Burdon and The Animals. Je m'achète les albums Crown of Creation de Jefferson Airplane, Have a Marijuana de David Peel and The Lower East Side et The Beat Goes On des Vanilla Fudge. Les collages de documents historiques et les démarquages de ce dernier, album considéré comme raté par le groupe, m'influenceront considérablement dans mes choix musicaux...
Les disques américains ont des pochettes cartonnées beaucoup plus épaisses que les pressages anglais ou français. Dans la journée, nous allons visiter le campus de l'Université de Berkeley, avec Dave, Tita et Bretta. C'est le haut-lieu de la contestation étudiante californienne. En matière de manifestation, la spécialité locale consiste à s'asseoir par terre et à ne plus bouger, ce sont les sit-in. Mais Peter s'apprête à partir à Chicago pour manifester contre la guerre du Viêt Nam pendant la Convention Démocrate où, la semaine prochaine, auront lieu des évènements d'une rare violence. Les hippies céderont la place aux yippies, plus politisés. Pour l'instant, c'est calme, il n'y a que des banderoles et une atmosphère bon enfant typique de la côte ouest...
Pour descendre au Fillmore West, Peter conduit comme un fou. Il nous la joue Bullitt ! Le film ne sortira que dans trois mois, mais ce sont les mêmes tremplins : les rues très en pente croisent des rues planes, si bien qu'à chaque intersection les quatre roues de la voiture décollent et vont s'écraser plus loin sur la chaussée pentue. Je n'en mène pas large et je suis soulagé d'arriver entier au concert du Grateful Dead, d'autant que je suis en compagnie de Bretta. Dans l'obscurité le théâtre me paraît immense, tapissé des projections du light-show Holy See.
Alors que nous pénétrons au Fillmore, le groupe Kaleidoscope est déjà sur scène, mêlant différentes influences pour accoucher de longs solos distordus. Suit It’s A Beautiful Day, mais le clou du spectacle est le Grateful Dead avec Jerry Garcia à la guitare. Le concert dure des heures. On plane. Les improvisations dessinent des arabesques sensées rappeler un trip au LSD. Combien de fois écouterons-nous bientôt leur Dark Star et le Happy Trails du Quicksilver Messenger Service, et puis bien entendu les Doors, Hendrix, Janis Joplin ? Je ressors abasourdi de l'expérience. Comme je raconte à Peter mon émoi à l'écoute du disque des Mothers of Invention découvert à Cincinnati, il me fait cadeau de ses exemplaires des deux précédents, Freak Out! et Absolutely Free, qu'il trouve trop farfelus. Ce triptyque aura sur moi des répercussions considérables. De son côté, Peter construira sa cabane au Canada du côté de Vancouver pour échapper au service militaire et à la guerre du Viêt Nam, Bretta étudiera les civilisations mayas et incas, Masa deviendra toubib comme ses parents...
Pendant la seconde guerre mondiale, après l'attaque de Pearl Harbor le 7 décembre 1941, Oskar Naylor Rambo et Frances Kimura ont passé presque deux ans internés dans un camp de concentration aux États-Unis, sous prétexte qu'elle était d'origine japonaise. Si elle avait abandonné ses études de médecine, lui a continué, pathologiste comme Frederik Bornstein. Il a appris le swahili en Afrique et s'occupe, entre autres, de soigner les Black Panthers. Le flic qui avait tiré sur un enfant noir a répondu que le môme fuyait ; de son côté le môme a dit qu'il avait couru parce que le flic lui faisait peur. Les Rambo sont les premiers Américains avec qui nous partageons le même point de vue politique...
Parmi les 77 morceaux du coffret je reconnais évidemment Country Joe & The Fish, le Grateful Dead, Blue Cheer, mais je ne connais pas ces versions publiées exclusivement sur single (45 tours) et retrouver Jefferson Airplane, It's A Beautiful Day, Steve Miller Band, Santana ou Moby Grape au milieu de groupes dont je n'ai jamais entendu parler me fait oublier la folie meurtrière de Trump, blanc-seing à toutes les brutes du futur, et la complicité imbécile de la plupart de la classe politique française qui ouvre la porte au fascisme plutôt qu'encourager la seule force de gauche susceptible de nous sortir de la fange actuelle. On découvre ainsi un inédit des Warlocks avec Jerry Garcia, Bob Weir et Phil Lesh, Grace Slick avec The Great! Society, ou un inédit de Janis Joplin avec Big Brother & The Holding Company... Les textes du livre s'adressent essentiellement aux amateurs qui n'ont pas connu cette époque psychédélique où tout nous semblait possible, comme si le monde nous ouvrait les bras, un temps où l'adolescence pouvait s'épanouir les oreilles pleines de promesses.
Je ne ressens pourtant aucune nostalgie parce que j'ai toujours été curieux de grandir et de voir comment le monde se transforme, même s'il est terriblement contrariant sur l'espèce humaine. C'est juste délicieux de voyager dans le temps comme lorsqu'on va au cinéma ou qu'on lit un livre qui vous transporte ailleurs.
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