70 avril 2026 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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jeudi 30 avril 2026

À l'ombre de la République


Sur Médiapart Sophie Dufau [avait] très bien couvert le documentaire de Stéphane Mercurio, À l'ombre de la République, lors de sa sortie en salles. La parution en DVD des films reste une activité mal rapportée par la presse tant généraliste que spécialisée. Aussi, quand l'occasion se présente, c'est à ce moment que ma chronique prend son sens.
Les Éditions Montparnasse [publièrent] donc en DVD [mon article date du 4 octobre 2013] le film de Stéphane Mercurio dont j'avais déjà évoqué le film sur son père, le dessinateur Siné, Mourir ? Plutôt crever ! Son travail sur l'univers carcéral et psychiatrique est agrémenté d'un entretien, d'un petit court-métrage avec Zazie et d'une longue émission radiophonique avec le contrôleur des prisons Jean-Marie Delarue qui lui a permis d'entrer dans ces lieux fermés rarement visités. Le CGLPL, Contrôle Général des Lieux de Privation de Liberté, est de création récente. La réalisatrice n'a pas eu le droit de filmer dans un commissariat, mais elle a réussi à suivre une quinzaine de contrôleurs à la maison d'arrêt de femmes de Versailles, l'hôpital psychiatrique d'Evreux, la centrale de l'Île de Ré et la nouvelle prison de Bourg-en-Bresse.
Révoltant est le sentiment qui ne vous quittera plus, du début à la fin. Si les longues peines ont dû commettre de graves délits, souvent avec mort d'homme, mais pas obligatoirement, leurs conditions de détention sont indignes d'une société qui prétend les leur infliger pour les rééduquer. Pendant leurs longues années d'emprisonnement les condamnés sont abandonnés à leur sort. Ils sont surexploités par des sociétés qui ont signé des contrats avec l'État, humiliés par des gardiens inhumains ou simplement livrés à une solitude qui ne signifie plus rien avec le temps. Après quinze ans leur réinsertion paraît une illusion. La prison telle qu'elle est pratiquée ne fait que créer des fauves, quand le suicide ne présente pas la seule porte de sortie envisageable. Ne croyez pas tout savoir pour avoir lu ces lignes, il faut le voir pour le croire. Les couleurs vives dont on a repeint les murs cachent une misère d'un autre siècle et la justice de classe éclate à l'écran.


Le contrôle de la maison d'arrêt de femmes de Versailles révèle le fait divers où son directeur vécut une histoire d'amour avec une jeune détenue, appât du gang des Barbares. Les privilèges des unes alimentèrent la colère des autres. Comme pour ceux qui témoignent à la centrale de l'île de Ré il leur aura fallu du courage pour parler à visage découvert au risque de représailles. Mais qu'ont-ils ou elles à perdre encore ? Perdre les quelques euros gagnés pour des dizaines d'heures de travail ? Passer au pain sec et à l'eau ? La chambre d'isolement ? La France a aboli la peine de mort, mais les punitions qu'elle inflige à ses délinquants est aussi indigne de la morale qu'elle prétend défendre. Stéphane Mercurio fait œuvre de salut public.

mercredi 29 avril 2026

Visite d'Eric Lanzillotta au Studio GRRR


Sympathique post d'Eric Lanzillotta à qui j'avais l'habitude d'envoyer des disques à Anomalous Records, à Seattle dans l'état de Washington.

« J'ai passé plusieurs heures cet après-midi avec Jean-Jacques Birgé dans sa charmante maison située juste à l'est de Paris. Il a un peu plus de soixante-dix ans, mais il déborde d'énergie et d'enthousiasme. J'ai eu la chance d'écouter le récit fascinant de sa vie créative depuis les années 1960, notamment ses rencontres avec des musiciens célèbres ou méconnus. J’aurais aimé enregistrer l’intégralité de notre conversation, car il m’a transmis une telle quantité d’informations, mais j’ai tout de même filmé une vidéo de 20 minutes dans laquelle il présente des instruments de sa collection, notamment ceux inventés par Bernard Vitet ou son gendre [Nicolas Chedmail]. Elle est cependant probablement trop lourde pour être mise en ligne ici.
J’ai découvert sa musique pour la première fois avec Un Drame Musical Instantané dans les années 80, alors qu’ils figuraient sur la compilation vinyle de United Dairies intitulée "In Fractured Silence". Il dit aussi que beaucoup de gens le connaissent grâce à la présence d’un trio antérieur sur la liste NWW [Défense de, par Birgé Gorgé Shiroc]. Il n’a cessé de publier de la musique depuis lors et se distingue par la diversité de sa musique "bizarre" (selon ses propres termes). C’était vraiment inspirant d’entendre comment il se met constamment au défi d’essayer de nouvelles choses et de découvrir les folles aventures de l’U.D.M.I. »

Eric m'a laissé le dernier disque de son label, Bàardum Guùmuse de Giancarlo Toniutti, une musique atmosphérique et méditative jouée sur des idiophones préparés (verre, cuivre, bois, métaux, acier). Les sons s'approchent du glassharmonica mozartien. Lui-même joue ce soir à 20h sur des pierres au Peine Perdue, 1er étage du Chair de Poule, 141 Rue Saint-Maur dans le 11ème à Paris, avant de s'envoler pour Seattle.

mardi 28 avril 2026

Black America Sings


Adolescent dans les années 60, j'étais fan de ce qu'on appelait la pop music et que les Américains nommaient le rock, en particulier la musique psychédélique de la côte ouest avec une nette préférence pour les trucs les plus barrés, donc les Mothers of Invention, Captain Beefheart and His Magic Band, goût que peu de mes camarades partageaient, sinon Jimi Hendrix Experience, Quicksilver Messenger Service, Jefferson Airplane ou le Grateful Dead que j'eus la chance d'entendre au Fillmore West à l'été 68 ! Pour nous, hippies chevelus, le Rhythm & Blues plaisait surtout aux minets qui voulaient danser et draguer. À ce propos saviez-vous que cette expression vient du film Les dragueurs de Jean-Pierre Mocky ? Je pensais donc la soul plutôt ringarde, même si je trouvais fascinants Otis Redding ou James Brown. J'adopterai néanmoins assez vite la musique des Afro-Américains grâce au free jazz, puis en remontant l'histoire du jazz et du blues jusqu'à leurs origines. Le reste de la musique noire m'échappait.
Des années plus tard, Sly & The Family Stone ou Betty Davis m'enchanteraient, et aujourd'hui je me régale de la collection du label britannique ACE où l'Amérique Noire Chante les Beatles, Bob Dylan, Otis Redding, Sam Cooke ou Burt Baccharah. Si reprendre Redding ou Cooke est épatant, la surprise est encore plus intense avec les adaptations soul des Beatles ou Dylan. C'est vivifiant, édifiant et, swing oblige, extrêmement dansant. Je ne peux pas citer toutes les stars présentes sur ces compilations, mais ils et elles y sont toutes là, autant d'étoiles noires sur la bannière à rayures rouges et blanches.

→ Various Artists - How Many Roads: Black America Sings Bob Dylan [2010]
→ Various Artists - Come Together: Black America Sings Lennon & McCartney [2011]
→ Various Artists - Hard to Handle: Black America Sings Otis Redding [2012]
→ Various Artists - Bring It on Home: Black America Sings Sam Cooke [2014]
→ Burt Bacharach & Hal David performed by Various Artists - Let The Music Play (Black America Sings Bacharach & David) [2014]
→ Various Artists - Let It Be: Black America Sings Lennon, McCartney and Harrison [2016]
→ Various Artists - Here, There And Everywhere: Black America Sings John Lennon, Paul McCartney And George Harrison [2024]
→ Various Artists – Highway Of Diamonds - Black America Sings Bob Dylan [2026]

lundi 27 avril 2026

L'amour à La Machine


Très attendue, La Machine est arrivée vendredi. Petit cube jaune surmonté d'une boule rouge, elle ressemble à un objet d'Ettore Sottsass, mais elle descend en ligne directe de celle du pionnier de l’Intelligence Artificielle, Marvin Minsky. À notre époque du tout connecté et de l'acte mâché et pré-mâché, La Machine ne sert à rien. Elle jouit néanmoins d'une astucieuse campagne de marketing mettant en valeur son impact poétique. Conçue par Olivier Mevel, le papa du lapin Nabaztag, on y retrouve en effet la poésie du geek hyper doué qui a préféré prendre la tangente en imaginant sans cesse des machines qui se moquent de notre quotidien sous perfusion. Mais si elle ne sert à rien que fait-elle ? Elle s'éteint simplement dès qu'on l'allume : un petit bras revêche vient remettre le bouton à sa position initiale. Jamais deux fois de la même manière ! C'est par ces variations qu'elle vous charme. Spécialiste des objets comportementaux qui réagissent au plaisir et à l'ennui, Antoine Schmitt (avec qui j'avais créé Machiavel en 1998, puis travaillé en tant que designer sonore sur Nabaztag en 2005 et composé plus tard l'opéra Nabaz'mob) lui a inculqué ses humeurs. Même si elle m'enchante, je regrette forcément qu'Olivier ne m'ait pas sollicité à nouveau pour lui donner son corps sonore ; très réussi, le design sonore d'Alexis Malbert, dit Tapetronic, accumulant les petites musiques électroniques malicieuses, est trop homogène et évident à mon goût ; j'aurais imaginé des effets de surprise plus radicaux en allant puiser dans l'immense domaine de la fiction. Il paraît que l'on peut customiser La Machine, mais j'ignore si cela inclut les sons et si c'est à la portée d'un néophyte de la programmation. Le code système est dû à Paul Guyot et j'imagine la gymnastique que tous ont dû faire pour que le petit cube jaune dessiné par Elium Studio intègre autant de paramètres. Posée sur un guéridon du salon, elle intriguera toutes celles et tous ceux qui passeront à sa proximité, mais il faudra probablement que je leur suggère de pousser le bouton rouge pour qu'opère la magie de l'instant.

→ La Machine, 89€, prochaine expédition le 20 mai 2026

vendredi 24 avril 2026

Au quart de tour


Jouer ensemble sans concertation exige une gymnastique schizophrénique consistant à écouter en même temps que l'on s'exprime. L'improvisation libre, que j'ai toujours préféré appeler composition instantanée, devrait autoriser d'aborder tous les genres, styles, mélodies, rythmes, etc. Toute association de sons devrait être possible comme dans une conversation entre convives bienveillants, et encore... Car les conflits ne sont pas interdits dès lors que le résultat global en bénéficie. Il s'agit donc de réduire au plus court le temps entre la composition et l'interprétation, et ce, sauf solo, sous forme collective ! Comme dans la vie, des relations d'amitié se tissent, faisant fi des divergences d'opinion puisque seule la résultante des forces nous importe. Il est inévitable alors de rattraper des balles au vol même lorsque les coups sont tordus. Par goût, de mon côté comme dans tout ce que j'approche, je cherche toujours à être complémentaire plutôt que redonder en suivant le mouvement !
Si néanmoins à La Java je sous-jouais pour intégrer mes sons orchestraux au subtil jeu harmonique du pianiste Benoît Delbecq (à la trompette, clin d'œil à Bernard Vitet, sur la photo de Gérard Touren © 2013 !), quelques jours plus tard au Triton (où je ne mets plus les pieds pour des raisons politiques et humaines, mais cet article date du 3 octobre 2013) nous préférions composer de courtes pièces instantanées nous obligeant à entrer dans l'ambiance de chacune avec une promptitude vertigineuse. Il arrive que l'on commence tous ensemble, mais une ou deux secondes suffisent à changer son fusil d'épaule en entendant le premier son produit par un camarade. J'écris entendre car je ne suis pas certain que nous écoutions, préoccupés par ce que nous jouons nous-mêmes. Suivre plusieurs discours simultanément tandis que l'on joue soi-même exige une concentration à la fois excitante et épuisante. Le saxophoniste alto Antonin-Tri Hoang et le violoncelliste Vincent Segal réagissaient au doigt et à l'œil grâce à leurs oreilles dressées dans notre univers nocturne où j'enchaînai piano préparé, sons de la banquise, trompette à anche et transe rythmique. Sur cette quatrième et dernière pièce nous rejoignirent la chanteuse Élise Caron se servant de son extinction de voix comme en aïkido et le percussionniste Edward Perraud jonglant avec ses cymbales en saltimbanque, trait commun à nous tous.

jeudi 23 avril 2026

Brigitte Fontaine, reflets et crudité


Au moment où Brigitte Fontaine [sortait son album] intitulé J'ai l'honneur d'être Thomas Bartel et Benoît Mouchart lui [consacraient] un documentaire tendre et poétique loin du portrait hurluberluesque qu'en dressent les ignares de la télévision. Si, comme le titrait l'un de ses premiers disques, Brigitte Fontaine est... folle !, sa peur viscérale du monde qui nous entoure l'oblige à transformer sa sensibilité exacerbée en art. Femme cultivée et révoltée, elle pèse chacun de ses mots, les agençant de manière kaléidoscopique pour les faire danser sur les musiques de son compagnon Areski Belkacem ou d'autres amis chers à son cœur. Dans le film de 55 minutes [...] Moustaki, Higelin, Rufus, Katerine, et bien entendu Areski, lui donnent la réplique. De beaux documents d'archives dessinent une perspective bouleversante à la petite Bretonne tandis que l'île Saint-Louis réfléchit le décor intime de notre poétesse. Elle s'est gentiment pliée au jeu et le film y gagne une fraîcheur que seule offre la liberté, ou du moins son fantôme.


Si Brigitte Fontaine était présente hier soir [cet article date du 26 septembre 2013] à La Gaîté Lyrique pour l'avant-première qu'avait organisée Benoît Hické dans le cadre du cycle Musiquepointdoc, elle repartit aussitôt, fidèle à elle-même, laissant le public découvrir une sincérité et une simplicité aussi touchantes que ses chansons provocantes. Car l'orage menaçait dehors et Brigitte le craint... En 1992, lors de l'enregistrement de Amore 529 pour le disque d'Un Drame Musical Instantané Opération Blow Up nous dûmes ajourner le premier rendez-vous à cause d'un très gros orage, Brigitte avait préféré aller se cacher à la cave. Nous n'étions pas au bout de nos surprises. La seconde fois, elle avait souhaité une grande voiture avec quelqu'un à l'arrière avec elle ; cela tombait bien, j'avais une Espace. Bernard Vitet s'est assis à côté d'elle pendant le voyage jusqu'au Père Lachaise où j'habitais alors. J'avais composé un truc tout en douceur pour conforter sa fragilité lorsque entrant dans le studio elle annonça de but en blanc n'être plus branchée que par le rock ! Catastrophe, cette fois c'est moi qui fut vraiment frappé par la foudre. Je dus composer un nouveau morceau en deux heures, programmer l'Atari, pendant que Bernard et Brigitte prenaient le thé à la cuisine. De son côté, elle avait rédigé, de manière fulgurante comme elle en a l'habitude, de superbes paroles, autographiées dans le livret du CD :
Moment de flamme et de vigueur
et amitié jour intérieur
Serait-ce le sillon où se grave la vierge
ou le microsillon poussiéreux des concierges ?
Bernard à la trompette, tout en live sur deux pistes directes. Je marchais sur un petit nuage. L'ayant raccompagnée et dînant à la brasserie en bas de chez elle, j'écoutais Brigitte nous conter ses angoisses avec la lucidité des vrais souffrants, de celles et ceux qui ne peuvent accepter le monde tel qu'il est et ont besoin d'en inventer de nouveaux. Brigitte Fontaine est une magicienne qui retourne le réel comme un gant, faisant apparaître sa doublure en fourrure, strass et peau d'un genre humain plus que nécessaire, vital.

mercredi 22 avril 2026

Công Binh, la longue nuit indochinoise


Je me souviens de la méticulosité exceptionnelle du jeune Lam Lê dans les années 70. Il avait composé son story-board comme une véritable bande dessinée. Exploitant son sens du découpage, le cinéaste reviendra chaque fois sur ses racines. Après avoir réalisé une trilogie indochinoise (Rencontre des nuages et du dragon, Poussière d’empire, 20 nuits et un jour de pluie) et signé un scénario adapté de la BD La Marque Jaune (sic), son quatrième film est un documentaire passionnant sur les 20 000 Vietnamiens enrôlés de force pour travailler dans les usines d'armement françaises à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. Bloqués en France par la débâcle de 1940 ces travailleurs forcés vivront dans la misère, exploités par les patrons collabos, parqués la faim au ventre, pour qu'au retour dans leur pays d'origine ils soient considérés comme des traîtres pour avoir œuvré pour l'occupant, ici la France.


Công Binh est le nom donné à ces laissés pour compte du colonialisme le plus abject. Mêlant documents d'archives, scènes reconstituées, une mise en scène originale des célèbres marionnettes sur l'eau de Hanoï, la lecture des Damnés de la Terre de Frantz Fanon, des entretiens avec les survivants qui ont tous plus de 90 ans et dont cinq mourront pendant le tournage, Lam Lê construit un documentaire politique renversant en inventant une forme qui colle à son sujet. Sa mise en scène est loin des évocations paresseuses dont le genre fourmille souvent. De révélation en révélation, nous avançons dans la longue nuit indochinoise, aussi grave que les évènements qui ensanglantèrent l'Algérie au lendemain de la Libération. Les công binh s'organisèrent, tentés par un trotskisme qui ne frayait pas avec le stalinisme, ce qui n'arrangea pas leur relation à l'Oncle Hô. Au détour d'un plan je reconnais avec émotion le camarade Tri, père et grand-père de mes amis. Ces courageux Vietnamiens sont aussi à l'origine de la culture du riz comestible en Camargue. Bémol récurrent, la mélodie de piano, mélange niaiseux de classique et d'orient, banalise systématiquement la bande-son. Il n'empêche que le film, dont les bonus accompagnant le DVD publié [jadis] par Blaq out sont aussi passionnants (exemple cet entretien de Lam Lê avec Pierre Crézé pour Univers-Ciné), est une merveille d'intelligence et de sensibilité. Il a de plus le mérite de nous offrir une leçon d'histoire époustouflante que la plupart d'entre nous ignorait, symptomatique de comment la France occulte ce qui la dérange, de la collaboration à la colonisation.

N.B.: long article de Pierre Daum sur Mediapart

Article du 4 septembre 2013

mardi 21 avril 2026

Perception de Hélène Duret / Garden of Silences de Janinet, Henriksen, Vuillermoz, Lucaciu


Quel plaisir de découvrir l'inspiration des nouvelles générations ! Ils et elles prennent de la bouteille, de celles qu'on aura jetées à la mer et d'où sort parfois quelque génie. D'abord on inspire, ensuite on expire. Avec le temps on apprend à jouir de l'instant présent. Les regrets ne servent à rien et les espoirs sont toujours bénéfiques tant qu'on y met tout son cœur. On sait bien comment cela finira. Alors on avance, toujours et encore, en profitant du partage qu'offrent les rencontres. La musique est un médium de rêve pour celles et ceux qui en ont le désir. Ce sont des pessimistes gais. L'obscurité suit la lumière et chaque matin contient son lot de promesses. La clarinettiste et compositrice Hélène Duret a eu l'excellente idée de demander au tromboniste allemand Nils Wogram de rejoindre son quintet Synestet pour cette Perception qui annonce l'avènement de la sensation. Comme c'est le quatrième album de cette formation, on reconnaît le saxophoniste ténor Sylvain Debaisieux, le guitariste Benjamin Sauzereau, le contrebassiste Fil Caporali et le batteur Maxime Rouayroux. Pas de vagues, mais l'océan suit inexorablement l'horaire des marées. Avec la délicatesse d'une promenade le long de la plage, sable fin qui glisse sous les pas ou, s'il est mouillé, s'enfonçant doucement avant de reprendre sa forme derrière soi. Plastique élastique, comme une balle de tennis où l'on a enfoncé le doigt.

J'avais enregistré deux très jolis albums avec Hélène, Le songe de la raison en trio avec la harpiste Rafaelle Rinaudo en 2023, et Titres en trio avec le pianiste Alexandre Saada l'année suivante. Jamais encore avec le violoniste Clément Janinet dont j'avais chroniqué son O.U.R.S. en 2018, puis Ornette Under The Repetitive Skies III, La litanie des cimes, ou encore Sounds of Brelok et Folk Songs des Space Galvachers.

Avec Garden of Silences je retrouve son goût pour les mélodies anciennes, qu'elles soient de terroir ou historiquement baroques. Dans notre époque troublée par l'absurdité des hommes il y a définitivement un besoin de tranquillité chez les artistes qui soufflent sur les braises simplement pour réchauffer les cœurs. Le violon de Clément Janinet compose avec la trompette du Norvégien Arve Henriksen dont le son magiquement flûté renvoie à un Moyen-Âge beaucoup plus tendre que ne sera la Renaissance, l'accordéon de la Provençale Ambre Vuillermoz au soufflet oscillant entre musiques ancienne et contemporaine, et la contrebasse de l'Allemand Robert Lucaciu dont les cordes confèrent la gravité qu'il mérite à ce quartet européen dont le jazz va puiser ses racines au jardin de Marin Marais, Dietrich Buxtehude ou John Dowland. C'est extrêmement beau et reposant, laissant imaginer des temps plus cléments. Janinet, pour couronner le tout, joue parfois du nyckelharpa, un instrument à cordes frottées utilisé dans la musique traditionnelle suédoise. S'il compose la plupart des titres, les arrangements sont dus au groupe. Il souffle dans le jazz une incontournable camaraderie alors que ses variations privilégient généralement l'expression individuelle. Puisque l'on inspire et expire, il s'agit bien de respiration. Garden of Silences avance à contre-courant de la suffocation d'une époque qui s'emballe.

→ Hélène Duret - Synestet, Perception, CD Igloo, sortie le 24 avril 2026
→ Clément Janinet, Arve Henriksen, Ambre Vuillermoz, Robert Lucaciu, Garden of Silences, CD BMC, dist. Socadisc, sortie le 1er mai 2026

lundi 20 avril 2026

Prix In Honorem à Denis Lavant avec Kafka et Les déments


Nous sommes extrêmement fiers de participer au Prix In Honorem de l'Académie Charles Cros décerné à Denis Lavant pour l'ensemble de sa carrière au service de la poésie et des poètes, à l'occasion de la publication de Fiches de Franz Kafka (réalisé par le compositeur Wilfried Wendling et le dessinateur Marc-Antoine Mathieu pour Nous/La muse en circuit) et du CD du trio Les Déments avec le saxophoniste Lionel Martin et moi-même (projet dont nous sommes à la fois les initiateurs et les producteurs dans le cadre de nos deux labels associés OUCH! et GRRR), dans la catégorie "Parole enregistrée, documents & créations sonores". Il y a deux mois ces deux productions avaient déjà reçu un Coup de Cœur de l'Académie.
Si j'ai évidemment plusieurs fois évoqué notre complicité avec Denis Lavant pour ce double CD enregistré en direct au Studio GRRR par mes soins, j'avais également salué l'excellence du projet Fiches dans cette colonne.


Comme noté sur Bandcamp, après notre vinyle Fictions inspiré par Jose Luis Borges, publié sur le label OUCH! en 2022, Lionel Martin et moi-même avions invité Denis Lavant à se joindre à nous le temps d’une journée, le 21 novembre 2024, pour improviser ensemble sur des textes choisis par le comédien, tirés de livres de Marcel Moreau, André Martel, Xavier Grall et André Schlesser. Ella & Pitr nous avaient gâtés avec la pochette qu'ils avaient imaginée. En plus des quatre textes que nous avons sélectionnés pour leur complémentarité, nous avions aussi joué sur Le délire de Tantale de Francis Viélé-Riffin, Vigne vierge d'automne de Sabine Sicaud et Sur ta peau écrire un roman... Peut-être les divulguerons-nous un jour ! En plus de notre incroyable complicité à tous les trois (ce ne sont que des premières prises sans aucun montage), Lionel Martin et moi avons choisi de coproduire l'album sous la dénomination de nos deux labels indépendants. J'y joue du clavier, de synthétiseurs, de la shahi-baaja, des flûtes, de l'harmonica, de la guimbarde et de percussion tandis que mon coéquipier est au sax ténor et que Denis joue un peu d'une flûte qu'il m'a empruntée.
On peut rêver qu'un autre jour nous continuions l'aventure sur scène...

vendredi 10 avril 2026

Pause vénitienne


Encore une nouvelle manière de découvrir la Sérénissime (c'est mon huitième voyage), je pars à Venise pour une petite semaine avec mon petit-fils qui a huit ans. Je publierai peut-être quelques images sur FaceBook ou Instagram, mais ne reprendrai le Blog qu'à partir du lundi 20 avril.
C'est Jean-André Fieschi qui me la fit connaître en 1979 pour clôturer quatre ans de collaboration ; nous arrivâmes à minuit le jour de Noël à la gare ferroviaire de Santa Lucia, sous dix centimètres de neige ; le lendemain nous sommes allés à la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni admirer les Carpaccio, seuls avec un couple que nous avons regardé s'éloigner sur le quai enneigé : c'était Michelangelo Antonioni ! J'ai acheté des bottes pour braver l'acqua alta, arpenté la Biennale d'Art Contemporain, me suis baigné au Lido, y ai vécu le pire, une séparation, et le meilleur, toutes les autres fois ! J'y suis allé avec ma fille Elsa qui avait six ans, et c'est au tour de son fils aîné de vivre ce rêve éveillé. Qu'il fasse jour ou qu'il fasse nuit, ce sont bien des Nuits blanches (Visconti, 1957) ou Quatre nuits d'un rêveur (Bresson, 1971) qui me donnent envie de vivre. Y marcher la nuit, c'est comme si un gardien nous avait oubliés, après la fermeture du théâtre, dans ce décor de carton-pâte.

jeudi 9 avril 2026

Installation d'un spat'sonore au Studio GRRR


Depuis le temps qu'on en parlait, voilà c'est fait. De la musique spatialisée acoustiquement ! Nicolas Chedmail a installé un spat'sonore dans mon studio pour que je puisse m'y familiariser d'ici le premier concert que nous donnerons le dimanche 21 juin prochain. Il ajoutera alors le sien pour un duo improvisé que nous interpréterons devant une trentaine de spectateurs assis dessous. De mon côté j'actionne trois pédales qui dirigent le son de tous mes instruments vers quatre pavillons accrochés au plafond. Je peux même ajouter les sorties des haut-parleurs situés habituellement aux quatre coins du studio. Nicolas suggère que je lui envoie également ce que je joue et qu'à son tour une sortie de son spat'cor entre dans ma table de mixage, ce qui multipliera les points de diffusion de l'un comme de l'autre. Au public ne reste plus qu'à fermer les yeux et laisser la musique l'encercler comme si elle vous prenait dans ses bras.
Mais ce n'est pas tout pour notre Fête de la Musique qui marque le solstice d'été. En première partie j'aurai la joie d'accueillir le Quatuor Landolfi composé des violonistes Anaïs Perrin et Cécile Garcia, de l'altiste Dahlia Adamopoulos et de la violoncelliste Annabelle Brey qui jouera, avec Nicolas au cor naturel, le premier mouvement (allegro ma non troppo) du Grand Quintetto op. 106 d'Anton Reicha (1770-1836) suivi d'un quatuor de Beethoven ou Mendelssohn. Comme Nicolas, elles jouent sur des instruments utilisés à l'époque de leurs créations. S'il fait beau, nous en profiterons dans le jardin, théâtre de verdure où les quatre musiciennes et le corniste seront installés sur la terrasse.
Nous jouerons deux fois le spectacle d'une durée totale de une heure, à 14h et 17h, mais la jauge étant limitée, vous pouvez dores et déjà réserver vos places en envoyant un chèque de 15 euros par personne à l'A.P.R.E., 60 rue René Alazard, 93170 Bagnolet, ou par Paypal à jjbirge@drame.org !

mercredi 8 avril 2026

Le village du prisonnier


Pendant longtemps il y eut des vignes à perte de vue. Avant, qui sait ? Les promoteurs ont acheté la terre. Se seraient-ils mis à l'eau ? On peut en douter. La ville gagne partout sur la campagne. On bitume, on monte, on couvre. Ils ont construit une ville morte. Pourtant son kiosque abrite de temps en temps un concert. Depuis la maison autrefois isolée de notre amie, un soir on entendit celui de trois ténors. Nous avons cru que c'était le son d'une radio ou d'un auto-radio, mais le lendemain une affichette nous détrompait. Les commerces ressemblent au décor pomponné d'un luxueux train électrique. Depuis les roseaux on attend en vain âme qui vive. Rien ne bouge. Nulle Juliette ne se penche au balcon. Aucune jumelle ne cherche son marin. Ce village de comédie musicale rappelle le célèbre feuilleton anglais où le Numéro 6 revendiquait d'être un homme libre. Il ne manque que le rôdeur, énorme boule blanche et molle qui ramenait au bercail les fuyards. Ici on ne fuit pas. On rentre sagement au bercail après le travail en ville. Tout est parfait dans le meilleur des mondes.

Article du 3 septembre 2013

mardi 7 avril 2026

La gifle


Une simple gifle assénée à un môme insupportable transforme la vie d'un cercle d'amis en pugilat. Si cette série télévisée se passait ailleurs qu'en Australie, par exemple en France, on n'en aurait probablement pas fait tout un plat. Encore qu'avec la manière dont les nouveaux parents calquent leurs habitudes sur le modèle américain, on peut se poser sérieusement la question. [Et 13 ans plus tard, c'est carrément acquis - cet article datant du 28 août 2013]. La gifle (The Slap) est une évocation très réussie d'une famille de la classe moyenne, immigrée récente et débordant déjà de racisme larvé. L'histoire se poursuit d'épisode en épisode, mais chacun est centré sur un des personnages. Et nous voilà incapables d'aller nous coucher avant d'avoir épuisé toute la série, soit huit fois 52 minutes qui nous entraînent jusqu'au milieu de la nuit !


Les dialogues subtils sont portés par d'excellents comédiens évoquant les angoisses de chaque génération, de l'adolescence à la vieillesse en passant par la quarantaine, qu'elle soit féminine ou masculine. Constatant que la névrose est familiale, on assiste aux dégâts provoqués par les traumatismes de l'enfance et les non-dits aboutissant souvent à des catastrophes. De mensonge en révélation, cette série australienne inspirée du roman éponyme de Christos Tsiolkas expose la vie aussi pitoyable qu'impitoyable d'une famille d'origine grecque en butte aux turpitudes de la sexualité que les réalisateurs ne se privent pas de filmer, même en son absence. La difficulté de s'intégrer à une famille, une communauté ou un pays fait penser aux films de Fatih Akin qui partagent la même finesse d'analyse et cette sensibilité méridionale à fleur de peau.

lundi 6 avril 2026

Le couronnement de la Vierge de Fra Angelico (2010)


[Ce 19 juin 2013, comme j'évoquais] mes difficultés à trouver les trompettes célestes du Fra Angelico, Vincent Segal me propose un sublime continuum à deux violoncelles qui me permettra de poser un cromorne ou un autre instrument à vent lorsque Le couronnement de la vierge aura été filmé. Je finis par trouver la solution en jouant des samples de la trompette de Bernard Vitet enregistrée il y a [plus de 40] ans lorsque nous avions acquis l'un de nos premiers échantillonneurs.
J'avais seize ans lorsque mes parents nous ont emmenés voir les fresques de Fra Angelico au couvent San Marco près de Florence. Je garde un souvenir inoubliable de ces bleus et rouges incroyables qui décoraient les cellules des moines. Scénographie qui me marquera à vie, en particulier dans mon travail musical, que ce soit pour les espaces d'exposition ou le design sonore de n'importe quel lieu physique ou virtuel !


Scénario et réalisation - Pierre Oscar Lévy
Direction artistique - Jean-Jacques Birgé
Musique - Jean-Jacques Birgé et Vincent Segal,
avec la participation de Bernard Vitet
Assistante - Sonia Cruchon
Conseil historique - Luis Belhaouari
Post-production - Snarx-Fx
Production déléguée - Dominique Playoust, Pixo Facto
Droits photo © RMN / Gérard Blot / Hervé Lewandowski
À l'origine, le film produit par Samsung Electronics France fut conçu pour être joué en boucle dans le cadre de "Révélations, une odyssée numérique dans la peinture".
Exposé au Petit Palais en septembre-octobre 2010.

vendredi 3 avril 2026

Le film autour de In C avec Erwan Keravec


En novembre 2023 j'avais chroniqué la sortie du CD In C 20 sonneurs après avoir assisté, ébahi, à sa création au CentQuatre un an plus tôt. Le film que Josselin Carré a consacré au travail d'Erwan Keravec est passionnant parce que contrairement à ce que son titre pourrait laisser présager, 20 sonneur.euse.s jouent "In C" de Terry Riley, il ne s'agit pas du tout d'une captation, mais d'un véritable making of de 46 minutes que j'assimile au discours de la méthode. On comprend très bien le lien entre la musique bretonne et la musique répétitive. Le film se clôt sur la représentation. Josselin Carré est spécialisé dans les films sur la musique. Son film est visible librement sur YouTube.


Bien que j'ai entendu jouer Terry Riley par Pierre Mariétan au Festival d'Amougies en 1969, cette même année c'est le disque A Rainbow In Curved Air avec Poppy No Good and The Phantom Band qui nous a fait décoller. J'ai poursuivi avec Church of Anthrax en collaboration avec John Cale (ex Velvet Underground), Persian Surgery Dervishes et la musique du film Les yeux fermés de Joël Santoni. Et puis plus rien jusqu'à ce que je le retrouve quinze ans plus tard aux bons soins du Kronos Quartet avec qui il a enregistré un demi-douzaine de CD où il a pris la tangente par rapport à la musique strictement répétitive comme celle d'In C composée en 1964.

jeudi 2 avril 2026

Coffret Blu-Ray du film Shoah


Sorti au cinéma en 1985, j'avais regardé les 9h10 du film Shoah à la télévision sur TF1. Je n'y étais pas retourné depuis, mais j'avais regardé Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (95', 2001) et Le Dernier des injustes (218', 2013) du même Claude Lanzmann. Je n'ai pas vu Les Quatre Sœurs (273', 2018), mais le coffret de 3 Blu-Ray remasterisés de Shoah publié par Carlotta offre Je n'avais que le néant - Shoah par Lanzmann (95', 2025) de Guillaume Ribot qui a réalisé ce film à partir des 220 heures de rushes non utilisés au montage et des mémoires de Claude Lanzmann, en particulier Le lièvre de Patagonie ; Un vivant qui passe (65', 1997) de Lanzmann, portrait d’un témoin rare de la Shoah, Maurice Rossel, délégué du Comité international de la Croix-Rouge qui, en juin 1944, visita le ghetto modèle d’Eichmann, Theresienstadt ; et Le rapport Karski (49', 2010) du même, un film consacré au résistant polonais Jan Karski, témoin du ghetto de Varsovie, ancien courrier du gouvernement polonais en exil à Londres, qui alerta les Alliés des atrocités perpétrées sur les Juifs d’Europe.
J'avais oublié le protocole utilisé par Lanzmann pour interroger les témoins du génocide, sa manière de les filmer dans leur langue originale pour qu'on ait le temps de voir entre les mots, l'utilisation de la paluche (une caméra facilement dissimulable dont je fus l'un des premiers utilisateurs avec Jean-André Fieschi), les paysages où eurent lieu les crimes des nazis... Le film de Ribot est d'autant plus intéressant.
J'ai suivi le déroulé des chapitres sur le livret de 28 pages, très pratique lorsqu'on souhaite revoir tel ou tel passage. Shoah est découpé ici en deux époques, deux Blu-Ray, les compléments de programme sont sur le troisième. Je découvre aussi l'équipe technique, deux des trois opérateurs furent mes moniteurs à l'Idhec, plusieurs des autres membres y furent mes condisciples. C'est d'ailleurs Caroline Champetier, alors assistante-opérateur, qui s'est chargée de la restauration.


Je devais avoir 15 ans lorsque des camarades du ciné-club du lycée ont projeté l'indispensable Nuit et brouillard d'Alain Resnais sur un texte de Jean Cayrol. Mes parents m'avaient déjà tout expliqué. Trop tôt. J'avais cinq ans. Plus tard je fus particulièrement impressionné par l'insoutenable La mémoire meurtrie de Sidney Bernstein dont Alfred Hitchcock supervisa le montage ; ce film tourné et monté en 1945 fut interdit jusqu'en 1985, de peur qu'à sa vision l'Allemagne n'arrive pas à se relever. De nombreuses images en ont été extraites par d'autres cinéastes tels Alain Resnais avec Nuit et brouillard. Pour Shoah, Lanzmann évite les images chocs sans pour autant diminuer l'impact des révélations. Révélations puisqu'il est souvent prétendu que "l'on ne savait pas". Ce génocide, comme mes parents l'évoquaient, les termes "shoah" et "holocauste" étant religieux, ne peut être comparé à celui en cours à Gaza où le cynisme des criminels ne s'embarrassent pas à cacher leurs méfaits. Mais l'industrialisation des exécutions de masse par les nazis reste unique dans l'histoire de l'humanité.
Mon grand-père ayant été gazé à Auschwitz (mon père sauta plus tard du train qui l'emportait vers les camps) j'ai toute ma vie cherché à comprendre la violence et, évidemment, ce terrible épisode historique qui a influencé toute ma vie, forgeant ma morale et mes convictions politiques. Si j'ai lu quelques livres de Primo Levi à Art Spiegelman, je ne peux m'empêcher de regarder tous les films qui s'y rapportent, fictions ou documentaires. Les images attestent d'une réalité que les acteurs, victimes ou bourreaux, souhaitent oublier. C'est dans cet écart que réside l'effroi, lorsqu'on est confronté à sa propre mémoire, de ce que l'on a lu, vu ou entendu, et imaginé ! Shoah, dont le titre a malheureusement été repris pour qualifier le génocide, participe de cette impalpable réalité. On se souvient, chacun, chacune, en fonction d'un système de repères inculqué par sa famille et la résistance que l'on y oppose comme à la cruauté. Je n'arrive toujours pas à comprendre. L'humanité me dégoûte. Et pourtant il y a des justes, mais, comme me l'expliquait un responsable, totalement déprimé, d'une ONG sur les terrains les plus critiques, ce ne sont pas toujours les mêmes. Il faut sans cesse rester vigilant. Lutter contre ses propres démons. Alors heureusement, individuellement je croise de vraies personnes que j'aime, que j'aime vraiment.
Shoah, comme Nuit et brouillard, sont des films qu'il est indispensable d'avoir vus. Je pense souvent aux derniers mots du film de Resnais écrits par Jean Cayrol en 1955 : "[nous] feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin."

→ coffret Shoah, 3 Blu-Ray Carlotta, 60€

Exclusivement pour les gamers


Je pensais écrire un article sur l'exposition Video Games & Music à la Philharmonie, mais en lisant celui de Marius Chapuis dans Libération j'ai pensé qu'un non-gamer comme moi n'avait rien à ajouter. Si vous n'êtes pas branché jeu vidéo vous en ressortirez aussi vite que vous y êtes entré. Par contre, s'il n'y a pas foule vous pourrez retomber en enfance ou découvrir des jeux mythiques. Quant au rôle de la musique dans tout cela c'est de mon point de vue pitoyable. Je me souviens, lorsque nous avions une Wii et une Wii-Feet, dont certains jeux sportifs étaient très stimulants, n'avoir jamais réussi à couper l'insupportable muzak en boucle. Que ce soit les musiques typées pour telle ambiance de jeu ou l'utilisation hollywoodienne envahissante et redondante, il y a vraiment tout à inventer. De ce point de vue les trouvailles sur CD-Rom étaient autrement plus innovantes et appropriées.



→ Exposition Video Games & Music - La musique dont vous êtes le héros, à la Philharmonie de Paris jusqu'au 1er novembre 2026 !

mercredi 1 avril 2026

Haïti, en toute pyromanie


Comme il avait "été très touché par ma réaction à l'album Léon Gontran Damas's jazz poetry du groupe Pigments & the clarinet choir", Guillaume Hazebrouck m'avait demandé d'écrire quelques mots qui l'aideraient à promouvoir son nouveau projet, En toute pyromanie, créé en collaboration avec le poète haïtien James Noël. Arthur H, qui avait mis en musique certains de ses poèmes, leur fait aussi cadeau d'un joli texte de présentation.

Sur le dossier de presse qui accompagne le disque figure en effet un extrait de ce que j'avais envoyé, reproduit ci-dessous dans sa totalité :

Lorsque je pense à Haïti remontent ma tristesse et ma rage pour cette île abandonnée. La corruption y saccage ses incroyables ressources. Sa musique a néanmoins toujours bercé mes rêves depuis les chants vaudous d’Emy de Pradines. Et Toto Bissainthe, Wyclef Jean, Kery James, Jean-Michel Basquiat, Raoul Peck ont dû la quitter comme tant d’autres. Je les aime tellement. Allez savoir ce qui vibre en moi de sa révolution et de sa langue prismatique ?
Après avoir accompagné la poésie du Guyannais Léon-Gontran Damas sur son précédent album, Guillaume Hazebrouck reconvoque son groupe de clarinettistes (Julien Stella, Nicolas Audoin, Olivier Thémines) pour s’associer au poète haïtien James Noël, nouveau melting-pot où l’océan est franchi grâce au miracle de la mémoire du futur. Pour ce qu’il appelle son « jazz poetry francophone», il y ajoute ses claviers, une basse (Olivier Carole), une chanteuse (Laurène Nour Pierre-Magnani) et le beatbox, mais combien serons-nous en arrivant à Port-au-Prince ? Il faudrait que nous soyons beaucoup plus nombreux. James Noël clame son île, belle créole et avant-poste épouvantable de la folie suicidaire et criminelle qui anime la planète. En s’accrochant aux douze poèmes de son Pyromane adolescent le jazz de Guillaume Hazebrouck prend les accents de notre temps. Tant qu’on en oublie que l’on est si loin du rivage. C’est la magie de la musique de nous en rapprocher.

→ Guillaume Hazebrouck 6Tet feat. James Noël, En toute pyromanie, CD Yolk, dist. L'Autre Distribution / Believe, sortie le 22 mai 2026