Sorti au cinéma en 1985, j'avais regardé les 9h10 du film Shoah à la télévision sur TF1. Je n'y étais pas retourné depuis, mais j'avais regardé Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (95', 2001) et Le Dernier des injustes (218', 2013) du même Claude Lanzmann. Je n'ai pas vu Les Quatre Sœurs (273', 2018), mais le coffret de 3 Blu-Ray remasterisés de Shoah publié par Carlotta offre Je n'avais que le néant - Shoah par Lanzmann (95', 2025) de Guillaume Ribot qui a réalisé ce film à partir des 220 heures de rushes non utilisés au montage et des mémoires de Claude Lanzmann, en particulier Le lièvre de Patagonie ; Un vivant qui passe (65', 1997) de Lanzmann, portrait d’un témoin rare de la Shoah, Maurice Rossel, délégué du Comité international de la Croix-Rouge qui, en juin 1944, visita le ghetto modèle d’Eichmann, Theresienstadt ; et Le rapport Karski (49', 2010) du même, un film consacré au résistant polonais Jan Karski, témoin du ghetto de Varsovie, ancien courrier du gouvernement polonais en exil à Londres, qui alerta les Alliés des atrocités perpétrées sur les Juifs d’Europe.
J'avais oublié le protocole utilisé par Lanzmann pour interroger les témoins du génocide, sa manière de les filmer dans leur langue originale pour qu'on ait le temps de voir entre les mots, l'utilisation de la paluche (une caméra facilement dissimulable dont je fus l'un des premiers utilisateurs avec Jean-André Fieschi), les paysages où eurent lieu les crimes des nazis... Le film de Ribot est d'autant plus intéressant.
J'ai suivi le déroulé des chapitres sur le livret de 28 pages, très pratique lorsqu'on souhaite revoir tel ou tel passage. Shoah est découpé ici en deux époques, deux Blu-Ray, les compléments de programme sont sur le troisième. Je découvre aussi l'équipe technique, deux des trois opérateurs furent mes moniteurs à l'Idhec, plusieurs des autres membres y furent mes condisciples. C'est d'ailleurs Caroline Champetier, alors assistante-opérateur, qui s'est chargée de la restauration.


Je devais avoir 15 ans lorsque des camarades du ciné-club du lycée ont projeté l'indispensable Nuit et brouillard d'Alain Resnais sur un texte de Jean Cayrol. Mes parents m'avaient déjà tout expliqué. Trop tôt. J'avais cinq ans. Plus tard je fus particulièrement impressionné par l'insoutenable La mémoire meurtrie de Sidney Bernstein dont Alfred Hitchcock supervisa le montage ; ce film tourné et monté en 1945 fut interdit jusqu'en 1985, de peur qu'à sa vision l'Allemagne n'arrive pas à se relever. De nombreuses images en ont été extraites par d'autres cinéastes tels Alain Resnais avec Nuit et brouillard. Pour Shoah, Lanzmann évite les images chocs sans pour autant diminuer l'impact des révélations. Révélations puisqu'il est souvent prétendu que "l'on ne savait pas". Ce génocide, comme mes parents l'évoquaient, les termes "shoah" et "holocauste" étant religieux, ne peut être comparé à celui en cours à Gaza où le cynisme des criminels ne s'embarrassent pas à cacher leurs méfaits. Mais l'industrialisation des exécutions de masse par les nazis reste unique dans l'histoire de l'humanité.
Mon grand-père ayant été gazé à Auschwitz (mon père sauta plus tard du train qui l'emportait vers les camps) j'ai toute ma vie cherché à comprendre la violence et, évidemment, ce terrible épisode historique qui a influencé toute ma vie, forgeant ma morale et mes convictions politiques. Si j'ai lu quelques livres de Primo Levi à Art Spiegelman, je ne peux m'empêcher de regarder tous les films qui s'y rapportent, fictions ou documentaires. Les images attestent d'une réalité que les acteurs, victimes ou bourreaux, souhaitent oublier. C'est dans cet écart que réside l'effroi, lorsqu'on est confronté à sa propre mémoire, de ce que l'on a lu, vu ou entendu, et imaginé ! Shoah, dont le titre a malheureusement été repris pour qualifier le génocide, participe de cette impalpable réalité. On se souvient, chacun, chacune, en fonction d'un système de repères inculqué par sa famille et la résistance que l'on y oppose comme à la cruauté. Je n'arrive toujours pas à comprendre. L'humanité me dégoûte. Et pourtant il y a des justes, mais, comme me l'expliquait un responsable, totalement déprimé, d'une ONG sur les terrains les plus critiques, ce ne sont pas toujours les mêmes. Il faut sans cesse rester vigilant. Lutter contre ses propres démons. Alors heureusement, individuellement je croise de vraies personnes que j'aime, que j'aime vraiment.
Shoah, comme Nuit et brouillard, sont des films qu'il est indispensable d'avoir vus. Je pense souvent aux derniers mots du film de Resnais écrits par Jean Cayrol en 1955 : "[nous] feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin."

→ coffret Shoah, 3 Blu-Ray Carlotta, 60€