70 Cinéma & DVD - décembre 2025 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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mercredi 24 décembre 2025

My Name Is Orson Welles


La phrase affichée à l'entrée de l'exposition Orson Welles à la Cinémathèque tombe à point nommé. La veille, une amie compositrice à qui j'expliquais que j'étais multi-tâches m'avait répondu que ce genre d'artistes ne produisait jamais rien de bien. Leonardo et tous les hommes de la Renaissance ? Aristote ? Goethe ? Hugo ? Cocteau ? Lynch ? Ou Colette !... Comme j'ai l'habitude d'être considéré depuis toujours comme un touche-à-tout, je ne me suis pas vexé, sachant que ce qualificatif est accompagné par "de génie" lorsque les journalistes qui l'emploient désirent transformer le péjoratif en compliment ! Évidemment je ne suis pas Orson Welles, et c'est probablement une chance si j'en juge par l'amertume que ses échecs successifs ont provoqué chez lui et surtout sur le massacre dont ses films ont été les victimes sous le pouvoir des producteurs. Après Citizen Kane, plus aucun de ses films n'est tel qu'il l'a voulu. La tristesse entrevue chez nombreux des plus grands réalisateurs m'avait, à ma sortie de l'IDHEC, fait choisir la musique plutôt que le cinéma. Plus le budget est important, plus sont fortes les pressions des financiers. Même si les restes de Welles sont sublimes, malgré les coupes, les dépossessions, les inachèvements, il en a pâti toute sa vie, condamné à jouer dans des navets pour vivre, et racontant que ce qu'il avait gagné avec son premier long métrage, il avait passé ensuite sa vie à le perdre. Je me souviens aussi que devant les étudiants venus l'écouter à la Cinémathèque Française, du temps du Trocadéro, lui demandant quel était le meilleur moment d'un film, il avait répondu "When the money is in the bank !". Comme la salle riait, Welles avait insisté très sérieusement, sans cynisme, par crainte qu'on ait pris cela pour un bon mot, répétant "vous ne m'avez pas compris, c'est quand l'argent est à la banque !". Quelle tristesse de penser à tous ces grands artistes qui n'auront connu le succès que post mortem. Je l'évoquais lundi avec La nuit du chasseur, mais je pense souvent à Mozart, Van Gogh, Rimbaud, Varèse ou Bartók, et à celles et ceux que l'on découvrira demain longtemps après leur mort. C'est le sentiment le plus fort que je tire de la belle exposition My Name Is Orson Welles à la Cinémathèque (jusqu'au 18 janvier 2026).


Comme je possède tous ses films, y compris ses émissions télévisées, ses tours de magie, ses créations radiophoniques, ses romans, ses participations à d'autres chefs d'œuvre comme La ricotta de Pasolini, et je ne sais combien d'interviews et documentaires, j'ai été passionné par les documents graphiques, extraits de films inachevés où Welles a un petit rôle, les lettres, ses dessins sur les fonds de ses boîtes de cigares Romeo y Julieta (en cadeau à son compositeur préféré Angelo Francesco Lavagnino), les esquisses de décors, l'évocation des pièces de théâtre invisibles comme le Macbeth vaudou ou son Jules César en chemises noires, son implication politique, etc. Beaucoup de documents proviennent de Croatie, patrie de sa dernière compagne, Oja Kodar, que l'on voit dans F for Fake (Vérités et mensonges), mais c'est Beatrice Welles (aperçue dans Falstaff), la fille qu'il a eue avec l'actrice italienne Paola Mori, qui semble la plus active. Si vous n'avez pas le temps ni la possibilité de voir l'exposition, le catalogue de 464 pages est absolument remarquable, pour moi même plus riche.

lundi 22 décembre 2025

Charles Laughton dirige La nuit du chasseur


The Night of The Hunter fait partie de mes dix films préférés comme pour la plupart de mes amis, si ce n'est le premier. Je l'ai vu et revu un nombre incalculable de fois depuis plus d'un demi-siècle. C'est en découvrant le disque où Charles Laughton en lit le résumé dans la version de l'auteur, Davis Grubb, accompagné par la musique de Walter Schumann, que je me suis souvenu posséder le documentaire de 2h40 qu'en fit Robert Gitt en 2010 à partir des huit heures de rushes retrouvés dormant dans une école de cinéma. Pour le storyboard Laughton s'appuya aussi sur les dessins de Grubb qui avait abandonné ses études d'arts plastiques parce qu'il était aveugle aux couleurs. Le réalisateur Andrew V. McLaglen adapta plus tard un autre roman de Grubb, Fool's Parade, comme le fit Alfred Hitchcock pour sa série télévisée. Quant à Walter Schumann, connu préalablement pour le thème (controversé) de quatre notes de Dragnet, il mourut prématurément à 44 ans. Tout a commencé lorsque Paul Gregory, jeune acteur devenu agent, tomba sur une émission de télévision du « Ed Sullivan Show » où Charles Laughton lisait des extraits de la Bible comme il le faisait régulièrement, et qui produirait le film. En fait c'est Harold Matson, agent littéraire, qui envoya à Gregory le roman de Grubb publié en 1953, qui à son tour le fit passer à Laughton qui l'adora, celui-ci le décrivant comme un cauchemar digne des Contes de ma Mère l'Oye. Laughton réécrivit le scénario confié à James Agee qui était trop long, mais insista pour que celui-ci en soit le seul signataire. Agee, victime d'une crise cardiaque dans un taxi, ne vit jamais le film et Laughton ne connut jamais non plus le succès qui adviendra longtemps après sa mort.


La nuit du chasseur fait partie de l'école Southern Gothic, un genre plutôt glauque, typique du sud des États Unis. La Grande Dépression, suite à la crise de 1929, où se passe l'action n'arrange évidemment rien au côté sordide de l'histoire. Mais, d'une certaine manière, Laughton le transformera en un conte de fée, poussé par la production et les ligues de vertu de l'époque (on connaît pourtant la cruauté des contes de Perrault !). Le rôle tenu par Robert Mitchum ne pouvait être que celui d'un "faux" prêcheur et il était hors de question que le film finisse mal, du moins pour les deux enfants, John et Pearl.
Robert Gitt présente donc les rushes dans l'ordre chronologique du film. Laughton laissant tourner la caméra pour ne pas interrompre la concentration des comédiens, on l'entend les diriger hors-champ, tout comme le reste de l'équipe. Signalons encore l'extraordinaire lumière, quasi expressionniste, de Stanley Cortez à qui l'on doit également celle de La splendeur des Amberson d'Orson Welles, Shock Corridor et The Naked Kiss de Samuel Fuller...
Charles Laughton directs "The Night of The Hunter" est une véritable expérience cinématographique. Au delà de la leçon de direction d'acteurs ou des explications sur les effets spéciaux, il distord le temps par la répétition des scènes, l'intégralité des prises avant montage et évidemment la durée de cette exposition fascinante. Presque comme du Michael Snow. Gitt insère également au fur et à mesure le pédigrée de chaque intervenant jusqu'à la fin où il évoque leur futur.


Surprise de trouver le documentaire sur YouTube et de le partager avec vous, car souvent je suis obligé de vous laisser chercher seuls les films dont je parle, ce qui n'est pas forcément aussi simple que pour moi. Il manque évidemment les sous-titres français, mais le document est si éloquent qu'il mérite d'être découvert comme une variation du chef d'œuvre, unique film de Charles Laughton qui n'en tourna aucun autre, suite à l'échec cuisant au moment de sa sortie en 1955. Fabuleux comédien et metteur en scène de théâtre, né en 1899 en Grande Bretagne et naturalisé Américain en 1950, il continua sa carrière cinématographique en jouant encore dans Témoin à charge de Billy Wilder, Spartacus de Stanley Kubrick, et Tempête à Washington d'Otto Preminger l'année de sa mort en 1962.

jeudi 11 décembre 2025

La leçon de piano et les films d'Edward Yang


J'attendais d'avoir vu l'intégralité des films du coffret Edward Yang pour en parler, d'autant que l'édition Prestige de Yiyi, qui n'en fait pas partie mais qui est sortie en même temps, est déjà épuisée. Or je n'ai encore eu le temps de regarder que Confusion chez Confucius et Mahjong qui m'ont emballé. Comme j'avais déjà projeté A Brighter Summer Day (mon préféré) et Taipei Story, précédemment publiés par Carlotta comme tous les autres, et lu l'excellent livre de Jean-Michel Frodon qui lui est consacré, je commence à avoir une petite idée du style et des propos de Yang ! Si son cinéma est absolument passionnant, son regard acéré sur la société taïwanaise ne me donne pas du tout envie d'y aller (mais comme le dit François Picard qui est à Taïwan, aurais-je envie d'aller en France au vu des films de Chabrol !). L'immaturité des protagonistes y est consternante, surtout les jeunes mâles. Au travers de récits complexes qui bousculent les personnages englués dans la ville, le cynisme et la vénalité de la nouvelle bourgeoisie y sont révélés avec férocité, comme la différence de classes ou d'origines historiques...


Ainsi j'ai déserté un temps le cinéma de Yang pour revoir La leçon de piano (The Piano) de la Néo-zélandaise Jane Campion. En 1993 j'avais trouvé le film trop beau, trop esthétique. Aujourd'hui je tombe sous le charme de cette histoire d'amour où l'irrépressibilité du désir sexuel défie les usages, où la seule échappatoire de la jungle inextricable est une plage bousculée par les vagues, où le silence et la musique se substituent à la parole, où l'écart des civilisations révèlent l'arbitraire des codes. La lumière froide de Stuart Dryburgh noie les corps dans l'épaisse végétation humide. Holly Hunter, Harvey Keitel, Sam Neill et la très jeune Anna Paquin dont c'est le premier rôle (future Sookie Stackhouse de la série True Blood) y sont exceptionnels, du moindre geste au plus bref regard. Tout est magnifiquement suggéré.

→ Jane Campion, La leçon de piano, coffret Carlotta Ultra Collector - UHD + Blu-ray + Livre, 55€. En plus des bonus (dont un court métrage de 2006, Le journal de l'eau) que l'éditeur Carlotta soigne toujours, le film, qui avait obtenu la Palme d'or à Cannes, trois Oscars et nombreuses autres récompenses, est accompagné d'un livre de 200 pages de Mélanie Boissonneau, Il y a un silence : la leçon de piano de Jane Campion.
→ Edward Yang, coffret de 4 films (In Our Time, The Terrorizers, Confusion chez Confucius, Mahjong), plus d'excellents suppléments avec Jean-Michel Frodon, Thierry de Peretti, Virginie Ledoyen, Blu-Ray Carlotta 50€
→ Jean-Michel Frodon, Le cinéma d'Edward Yang, 304 pages (inclus photos), ed. Carlotta 20€

lundi 8 décembre 2025

La Légende de Baahubali


Les films de S.S. Rajamouli sont absolument incroyables, fresques grandioses adaptant les grands mythes de l'Inde. Si, une demi-douzaine d'années plus tard, RRR transposera la saga de Rāma dans les années 1920 en révolte contre le colonialisme britannique, La Légende de Baahubali (2015-2017) épouse la fantasmagorie de la grande épopée hindoue du Mahabharata en un péplum époustouflant qui mêle les films de gladiateurs, du Seigneur des anneaux, les acrobaties du cinéma chinois, les chorégraphies à grand spectacle, la musique symphonique façon Star Wars et les effets spéciaux et pyrotechniques à la sauce curry. En rénovant ses mythes fondateurs, ces films de l'Inde du sud, Tollywood parlé et chanté en langue télougoue, revendiquent clairement un nationalisme exacerbé qui hante l'Inde d'aujourd'hui. Comme tout film populaire indien, le nombre de chansons et la chute sont fixés, et le manichéisme de Rajamouli oppose deux héros, le gentil et le méchant. Produit par un producteur hindi, Baahubali rencontre un succès phénoménal dans tout le pays avec plus de cent millions d'entrées. Il est certain qu'on imagine mal les séances où les spectateurs lancent des confetti et hurlent pendant les cinq heures et demie que durent en tout les deux parties ! Si le cinéma tamoul est plus axé sur l'expérimental, le cinéma télougou est carrément commercial, le cinéma hindi se trouvant entre les deux. Les dialogues ont d'ailleurs été tournés dans les trois langues ! Baahubali ou RRR rivalisent sans problème avec les films d'action américains auxquels ils rendent hommage tout en conservant les spécificités du cinéma populaire local. On en prend plein les yeux et les oreilles, fascinés par un voyage onirique qui fait abstraction de tout réalisme tout en s'appuyant sur une réalité ancestrale.


Remasterisée et remontée par le réalisateur, j'imagine que cette nouvelle version, un peu plus courte que l'originale, vise un public international qui devrait tomber sous le charme de cette saga pas plus naïve que les contes de notre enfance ou les blockbusters américains dont la cible a quinze ans d'âge culturel.

→ S.S. Rajamouli, La Légende de Baahubali, Édition Prestige Limitée Blu-ray + Memorabilia Carlotta, 45€