70 Cinéma & DVD - février 2026 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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lundi 23 février 2026

Piranhas, pamphlet mordant anti-US


Est-ce parce que nous prévoyons une visite aujourd'hui à Océanopolis à Brest que cet article du 22 mai 2013 remonte à la surface ? Ou causé par mon effarement devant le mélange d'habile stratégie, de sénilité, de vulgarité et d'arrogance de Trump ? Allez savoir... Je me souviens seulement en avoir dévoré à Iquitos lors de notre séjour en Amazonie...

Pour une fois, le bonus DVD d'un film me permet de me rafraîchir la mémoire sans avoir besoin de le revoir pour écrire ma chronique. [...] Depuis la projection de Piranhas (1978) qui nous avait fortement impressionnés, pas seulement pour son suspense gore, mais aussi pour sa charge politique contre le gouvernement américain et son humour noir. En général j'ai du mal avec les entretiens qui citent d'abondants extraits du film que l'on vient de regarder, aussi suis-je ravi d'écouter Joe Dante évoquer le tournage de son second long métrage dans [l'édition publiée jadis] par Carlotta. Pour commencer, il rend évidemment hommage à son producteur, le prolifique Roger Corman, cinéaste lui-même, qui donna leur chance à nombreux réalisateurs prometteurs tels Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Joe Dante, James Cameron, Peter Bogdanovich ou Jonathan Demme, et lança des comédiens comme Jack Nicholson, Peter Fonda ou Dennis Hopper.


Joe Dante préfère comparer Piranhas à un film de guerre plutôt qu'à Hitchcock, son scénario dénonçant en sous-main les méthodes des États Unis pendant la guerre du Vietnam, chimie criminelle et manipulations génétiques à la clef. Il est probable que personne n'oserait aujourd'hui aller aussi loin dans le "politiquement incorrect", particulièrement dans les scènes où quantité d'enfants se font dévorer par les vilains poissons mutants. Dante insiste d'ailleurs sur la responsabilité du lobby des armes dans la violence qui s'est multipliée dans son pays plutôt que celle que véhicule le cinématographe. Lointain pastiche des Dents de la mer, Piranhas est un film fascinant qui loin de se complaire dans une horreur confortable et spectaculaire dénonce la bêtise humaine avec un humour saignant et ravageur.

mardi 17 février 2026

Gangs de Wasseypur


À première vue Gangs de Wasseypur est une saga violente où trois familles de malfrats s'entretuent pour le contrôle d'un tout petit territoire, sur trois générations de 1941 à 2009. Si le film de Anurag Kashyap est avant tout un film populaire, il a su séduire la critique internationale pour son arrière-fond politique, le contrôle des mines de charbon, son réalisme local, une petite ville du Bengale aujourd'hui le Jharkhand, ses clins d'œil à Bollywood, une partition musicale entraînante, et sa critique sous-jacente de la violence masculine que le pouvoir des femmes ne saura pas contenir. Comme souvent lorsque l'étude est sincère et le sujet épineux (les protagonistes sont essentiellement musulmans bien qu'en conflit avec le pouvoir hindou), les interprétations politiques sont allées d'un extrême à l'autre. Pourtant, malgré la succession incessante de meurtres qui finit par me faire perdre mes repères la plus grande violence est généralement cadrée hors-champ, renforçant sa puissance et censée favoriser son rejet par les spectateurs.


Les 5 heures 20 minutes en deux parties font évidemment penser à Coppola, Scorsese ou Tarantino, mais Kashyap préfère se référer à des films de réalisateurs sud-américains comme par exemple Children of Men d'Alfonso Cuarón pour les plans séquences de tueries. Si vous n'êtes pas allergique à l'hémoglobine Gangs de Wasseypur vous immergera dans un univers fascinant qui peut rappeler la série Game of Thrones, forme que le long métrage fleuve aurait pu très bien adopter, par ses ressorts dramatiques dictés essentiellement par la vengeance et par le déséquilibre de maturité entre les hommes et les femmes. Tout de même un peu démoralisant sur l'avenir de l'humanité ! (double DVD Blaq Out, article du 20 mai 2013).

lundi 9 février 2026

a Clock, Marclay or NOT Marclay ?


The Clock est une fameuse installation vidéo de Christian Marclay, créée en 2010, projetée au Centre Pompidou à Paris en 2011 et à Metz en 2014. "The Clock est un montage vidéo de 24 heures, constitué de milliers de séquences cinématographiques ou télévisées liées au temps. Il s'agit dans les faits d'une horloge : toutes les scènes contiennent une indication de l'heure (par exemple, une montre, une alarme ou un dialogue) et sont synchronisées avec l'heure de la projection. En d'autres termes, lorsqu'une horloge indique 15:32 dans le film, il est également 15:32 à la montre du spectateur." Lors de la 54e Biennale de Venise, Christian Marclay s'est vu décerner le Lion d'or du meilleur artiste avec cette œuvre invisible autrement que dans les musées qui l'ont programmée.

Pourtant a Clock, qui vient d'apparaître sur le Net, ne serait pas The Clock. Dû à un certain Clockmaker, on peut se demander si l'artiste suisse n'est pas tout de même derrière cette "nouvelle" prouesse, tant cela réclame un travail aussi précis que colossal. Il se peut que Marclay soit obligé d'être discret pour des questions de droits (bien que par ailleurs il n'en ait demandé aucun pour les extraits). Ce chef d'œuvre de virtuosité, considéré légalement comme une œuvre artistique transformative, n'est en effet jamais diffusé commercialement (TV, streaming), n'ayant été jusqu'ici projeté que dans le cadre d'expositions, cela limitant les conflits juridiques. Il avait fallu trois ans à une équipe d'assistants pour trouver les éléments catalogués selon plusieurs critères : heure exacte, contexte narratif, ambiance (tension, calme, humour, nuit, jour…), puis encore un travail inimaginable pour que l'ensemble soit fluide. C'est une véritable leçon de montage cinématographique, image et son. On peut imaginer qu'il soit désiré que davantage de personnes y aient accès. On voit mal aussi comment un film de 24 heures (40 gigas sur le Net) puisse être diffusé plus largement autrement qu'informatiquement.

Clockmaker prétend qu'il n'aurait pas vu l'original, mais qu'il s'est appuyé sur le travail d'un mystérieux ElevenFiftyNine (la Code 11.59 est une célèbre montre Audemars Piguet) qu'il a découvert sur le Fandom Wiki. Le montage est hallucinant, suivant évidemment scrupuleusement la Timeline de The Clock qui permet de connaître l'origine de chaque extrait ! Cet exercice d'équilibriste est fascinant, comme, dans une moindre mesure The Movie Orgy de Joe Dante, ou les Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard. Le premier est une élucubration foutraque de Dante lorsqu'il était étudiant en 1968, le second est peut-être le film que j'emporterais sur mon île déserte.

Sur l'affiche de a Clock, proposé en streaming sur aclock.live, on appréciera les mots NOT devant la notification des producteurs et du réalisateur ! J'ai donc installé l'horloge dans le salon sur un vieil ordinateur et je reste scotché par les milliers d'extraits synchrones avec l'heure qu'il est ! C'est bien plus addictif que ma récente AppleWatch... Sauf que mon vieux PowerBook a rendu l'âme à 18h32. On ne peut pas lutter contre le temps qui file... Chacune des phrases de ce dernier paragraphe suit son imperturbable course, accompagnant nos évènements domestiques. J'ai donc recopié le film sur un petit disque dur SSD que je promène au gré des heures en le connectant aux différents écrans de la maison. Selon l'humeur du moment et l'heure exacte affichée sur l'écran, le vertige titille nos méninges sur notre rapport au temps, aux images et aux sons qui façonnent notre imaginaire, à la mémoire babylonienne qui s'efface au fur et à mesure du temps qui passe et trépasse...

P.S.: Après quelques échanges avec Clockmaker, je suis arrivé à l'hypothèse que l'auteur de ce brillant remake, souvent plus sophistiqué que l'original, surtout d'un point de vue sonore, pouvait être le cinéaste Kogonada dont les courts métrages sur différents réalisateurs sont absolument renversants. Ils lui furent commandés par Criterion, Sight & Sound et le British Film Institute. La virtuosité du montage, l'accès à des copies exceptionnelles, le pari de faire œuvre à partir d'autres, le rapport audiovisuel sont autant d'indices qui me font penser à Kogonada. Si ce n'est pas lui, cela lui ressemble terriblement.
P.P.S.: Mais Clockmaker m'assure que mes hypothèses sont toutes fausses. Marclay n'y serait pour rien et il ne serait pas Kogonada !