70 Cinéma & DVD - avril 2026 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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jeudi 30 avril 2026

À l'ombre de la République


Sur Médiapart Sophie Dufau [avait] très bien couvert le documentaire de Stéphane Mercurio, À l'ombre de la République, lors de sa sortie en salles. La parution en DVD des films reste une activité mal rapportée par la presse tant généraliste que spécialisée. Aussi, quand l'occasion se présente, c'est à ce moment que ma chronique prend son sens.
Les Éditions Montparnasse [publièrent] donc en DVD [mon article date du 4 octobre 2013] le film de Stéphane Mercurio dont j'avais déjà évoqué le film sur son père, le dessinateur Siné, Mourir ? Plutôt crever ! Son travail sur l'univers carcéral et psychiatrique est agrémenté d'un entretien, d'un petit court-métrage avec Zazie et d'une longue émission radiophonique avec le contrôleur des prisons Jean-Marie Delarue qui lui a permis d'entrer dans ces lieux fermés rarement visités. Le CGLPL, Contrôle Général des Lieux de Privation de Liberté, est de création récente. La réalisatrice n'a pas eu le droit de filmer dans un commissariat, mais elle a réussi à suivre une quinzaine de contrôleurs à la maison d'arrêt de femmes de Versailles, l'hôpital psychiatrique d'Evreux, la centrale de l'Île de Ré et la nouvelle prison de Bourg-en-Bresse.
Révoltant est le sentiment qui ne vous quittera plus, du début à la fin. Si les longues peines ont dû commettre de graves délits, souvent avec mort d'homme, mais pas obligatoirement, leurs conditions de détention sont indignes d'une société qui prétend les leur infliger pour les rééduquer. Pendant leurs longues années d'emprisonnement les condamnés sont abandonnés à leur sort. Ils sont surexploités par des sociétés qui ont signé des contrats avec l'État, humiliés par des gardiens inhumains ou simplement livrés à une solitude qui ne signifie plus rien avec le temps. Après quinze ans leur réinsertion paraît une illusion. La prison telle qu'elle est pratiquée ne fait que créer des fauves, quand le suicide ne présente pas la seule porte de sortie envisageable. Ne croyez pas tout savoir pour avoir lu ces lignes, il faut le voir pour le croire. Les couleurs vives dont on a repeint les murs cachent une misère d'un autre siècle et la justice de classe éclate à l'écran.


Le contrôle de la maison d'arrêt de femmes de Versailles révèle le fait divers où son directeur vécut une histoire d'amour avec une jeune détenue, appât du gang des Barbares. Les privilèges des unes alimentèrent la colère des autres. Comme pour ceux qui témoignent à la centrale de l'île de Ré il leur aura fallu du courage pour parler à visage découvert au risque de représailles. Mais qu'ont-ils ou elles à perdre encore ? Perdre les quelques euros gagnés pour des dizaines d'heures de travail ? Passer au pain sec et à l'eau ? La chambre d'isolement ? La France a aboli la peine de mort, mais les punitions qu'elle inflige à ses délinquants est aussi indigne de la morale qu'elle prétend défendre. Stéphane Mercurio fait œuvre de salut public.

mercredi 22 avril 2026

Công Binh, la longue nuit indochinoise


Je me souviens de la méticulosité exceptionnelle du jeune Lam Lê dans les années 70. Il avait composé son story-board comme une véritable bande dessinée. Exploitant son sens du découpage, le cinéaste reviendra chaque fois sur ses racines. Après avoir réalisé une trilogie indochinoise (Rencontre des nuages et du dragon, Poussière d’empire, 20 nuits et un jour de pluie) et signé un scénario adapté de la BD La Marque Jaune (sic), son quatrième film est un documentaire passionnant sur les 20 000 Vietnamiens enrôlés de force pour travailler dans les usines d'armement françaises à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. Bloqués en France par la débâcle de 1940 ces travailleurs forcés vivront dans la misère, exploités par les patrons collabos, parqués la faim au ventre, pour qu'au retour dans leur pays d'origine ils soient considérés comme des traîtres pour avoir œuvré pour l'occupant, ici la France.


Công Binh est le nom donné à ces laissés pour compte du colonialisme le plus abject. Mêlant documents d'archives, scènes reconstituées, une mise en scène originale des célèbres marionnettes sur l'eau de Hanoï, la lecture des Damnés de la Terre de Frantz Fanon, des entretiens avec les survivants qui ont tous plus de 90 ans et dont cinq mourront pendant le tournage, Lam Lê construit un documentaire politique renversant en inventant une forme qui colle à son sujet. Sa mise en scène est loin des évocations paresseuses dont le genre fourmille souvent. De révélation en révélation, nous avançons dans la longue nuit indochinoise, aussi grave que les évènements qui ensanglantèrent l'Algérie au lendemain de la Libération. Les công binh s'organisèrent, tentés par un trotskisme qui ne frayait pas avec le stalinisme, ce qui n'arrangea pas leur relation à l'Oncle Hô. Au détour d'un plan je reconnais avec émotion le camarade Tri, père et grand-père de mes amis. Ces courageux Vietnamiens sont aussi à l'origine de la culture du riz comestible en Camargue. Bémol récurrent, la mélodie de piano, mélange niaiseux de classique et d'orient, banalise systématiquement la bande-son. Il n'empêche que le film, dont les bonus accompagnant le DVD publié [jadis] par Blaq out sont aussi passionnants (exemple cet entretien de Lam Lê avec Pierre Crézé pour Univers-Ciné), est une merveille d'intelligence et de sensibilité. Il a de plus le mérite de nous offrir une leçon d'histoire époustouflante que la plupart d'entre nous ignorait, symptomatique de comment la France occulte ce qui la dérange, de la collaboration à la colonisation.

N.B.: long article de Pierre Daum sur Mediapart

Article du 4 septembre 2013

mardi 7 avril 2026

La gifle


Une simple gifle assénée à un môme insupportable transforme la vie d'un cercle d'amis en pugilat. Si cette série télévisée se passait ailleurs qu'en Australie, par exemple en France, on n'en aurait probablement pas fait tout un plat. Encore qu'avec la manière dont les nouveaux parents calquent leurs habitudes sur le modèle américain, on peut se poser sérieusement la question. [Et 13 ans plus tard, c'est carrément acquis - cet article datant du 28 août 2013]. La gifle (The Slap) est une évocation très réussie d'une famille de la classe moyenne, immigrée récente et débordant déjà de racisme larvé. L'histoire se poursuit d'épisode en épisode, mais chacun est centré sur un des personnages. Et nous voilà incapables d'aller nous coucher avant d'avoir épuisé toute la série, soit huit fois 52 minutes qui nous entraînent jusqu'au milieu de la nuit !


Les dialogues subtils sont portés par d'excellents comédiens évoquant les angoisses de chaque génération, de l'adolescence à la vieillesse en passant par la quarantaine, qu'elle soit féminine ou masculine. Constatant que la névrose est familiale, on assiste aux dégâts provoqués par les traumatismes de l'enfance et les non-dits aboutissant souvent à des catastrophes. De mensonge en révélation, cette série australienne inspirée du roman éponyme de Christos Tsiolkas expose la vie aussi pitoyable qu'impitoyable d'une famille d'origine grecque en butte aux turpitudes de la sexualité que les réalisateurs ne se privent pas de filmer, même en son absence. La difficulté de s'intégrer à une famille, une communauté ou un pays fait penser aux films de Fatih Akin qui partagent la même finesse d'analyse et cette sensibilité méridionale à fleur de peau.

jeudi 2 avril 2026

Coffret Blu-Ray du film Shoah


Sorti au cinéma en 1985, j'avais regardé les 9h10 du film Shoah à la télévision sur TF1. Je n'y étais pas retourné depuis, mais j'avais regardé Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (95', 2001) et Le Dernier des injustes (218', 2013) du même Claude Lanzmann. Je n'ai pas vu Les Quatre Sœurs (273', 2018), mais le coffret de 3 Blu-Ray remasterisés de Shoah publié par Carlotta offre Je n'avais que le néant - Shoah par Lanzmann (95', 2025) de Guillaume Ribot qui a réalisé ce film à partir des 220 heures de rushes non utilisés au montage et des mémoires de Claude Lanzmann, en particulier Le lièvre de Patagonie ; Un vivant qui passe (65', 1997) de Lanzmann, portrait d’un témoin rare de la Shoah, Maurice Rossel, délégué du Comité international de la Croix-Rouge qui, en juin 1944, visita le ghetto modèle d’Eichmann, Theresienstadt ; et Le rapport Karski (49', 2010) du même, un film consacré au résistant polonais Jan Karski, témoin du ghetto de Varsovie, ancien courrier du gouvernement polonais en exil à Londres, qui alerta les Alliés des atrocités perpétrées sur les Juifs d’Europe.
J'avais oublié le protocole utilisé par Lanzmann pour interroger les témoins du génocide, sa manière de les filmer dans leur langue originale pour qu'on ait le temps de voir entre les mots, l'utilisation de la paluche (une caméra facilement dissimulable dont je fus l'un des premiers utilisateurs avec Jean-André Fieschi), les paysages où eurent lieu les crimes des nazis... Le film de Ribot est d'autant plus intéressant.
J'ai suivi le déroulé des chapitres sur le livret de 28 pages, très pratique lorsqu'on souhaite revoir tel ou tel passage. Shoah est découpé ici en deux époques, deux Blu-Ray, les compléments de programme sont sur le troisième. Je découvre aussi l'équipe technique, deux des trois opérateurs furent mes moniteurs à l'Idhec, plusieurs des autres membres y furent mes condisciples. C'est d'ailleurs Caroline Champetier, alors assistante-opérateur, qui s'est chargée de la restauration.


Je devais avoir 15 ans lorsque des camarades du ciné-club du lycée ont projeté l'indispensable Nuit et brouillard d'Alain Resnais sur un texte de Jean Cayrol. Mes parents m'avaient déjà tout expliqué. Trop tôt. J'avais cinq ans. Plus tard je fus particulièrement impressionné par l'insoutenable La mémoire meurtrie de Sidney Bernstein dont Alfred Hitchcock supervisa le montage ; ce film tourné et monté en 1945 fut interdit jusqu'en 1985, de peur qu'à sa vision l'Allemagne n'arrive pas à se relever. De nombreuses images en ont été extraites par d'autres cinéastes tels Alain Resnais avec Nuit et brouillard. Pour Shoah, Lanzmann évite les images chocs sans pour autant diminuer l'impact des révélations. Révélations puisqu'il est souvent prétendu que "l'on ne savait pas". Ce génocide, comme mes parents l'évoquaient, les termes "shoah" et "holocauste" étant religieux, ne peut être comparé à celui en cours à Gaza où le cynisme des criminels ne s'embarrassent pas à cacher leurs méfaits. Mais l'industrialisation des exécutions de masse par les nazis reste unique dans l'histoire de l'humanité.
Mon grand-père ayant été gazé à Auschwitz (mon père sauta plus tard du train qui l'emportait vers les camps) j'ai toute ma vie cherché à comprendre la violence et, évidemment, ce terrible épisode historique qui a influencé toute ma vie, forgeant ma morale et mes convictions politiques. Si j'ai lu quelques livres de Primo Levi à Art Spiegelman, je ne peux m'empêcher de regarder tous les films qui s'y rapportent, fictions ou documentaires. Les images attestent d'une réalité que les acteurs, victimes ou bourreaux, souhaitent oublier. C'est dans cet écart que réside l'effroi, lorsqu'on est confronté à sa propre mémoire, de ce que l'on a lu, vu ou entendu, et imaginé ! Shoah, dont le titre a malheureusement été repris pour qualifier le génocide, participe de cette impalpable réalité. On se souvient, chacun, chacune, en fonction d'un système de repères inculqué par sa famille et la résistance que l'on y oppose comme à la cruauté. Je n'arrive toujours pas à comprendre. L'humanité me dégoûte. Et pourtant il y a des justes, mais, comme me l'expliquait un responsable, totalement déprimé, d'une ONG sur les terrains les plus critiques, ce ne sont pas toujours les mêmes. Il faut sans cesse rester vigilant. Lutter contre ses propres démons. Alors heureusement, individuellement je croise de vraies personnes que j'aime, que j'aime vraiment.
Shoah, comme Nuit et brouillard, sont des films qu'il est indispensable d'avoir vus. Je pense souvent aux derniers mots du film de Resnais écrits par Jean Cayrol en 1955 : "[nous] feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin."

→ coffret Shoah, 3 Blu-Ray Carlotta, 60€