70 Expositions - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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mardi 2 décembre 2025

Musée Cernuschi, les arts de l'Asie


Samedi, comme nous sortions du délicieux brunch préparé par Mine dans le quartier des Batignolles et que nous avions rendez-vous plus tard à Belleville pour l'exposition des Chaises abandonnées de Carol Müller, Christiane a eu l'idée de me faire découvrir le Musée Cernuschi consacré aux arts de l'Asie dont je ne connaissais que l'entrée, voisine de la Scam, avenue Vélasquez. Tout à côté, les cordes qui tombaient sur le Parc Monceau étaient dissuasives de la moindre promenade.


Nous étions a priori intéressés de visiter l'exposition sur l'estampage intitulée Chine. Empreintes du passé et sous-titrée Découverte de l’antiquité et renouveau des arts. 1786-1955 qui se tient jusqu'au 15 mars 2026. "Des lettrés et des moines archéologues parcouraient montagnes et sanctuaires en quête d’inscriptions antiques gravées sur la pierre ou coulées dans le bronze. Ces signes et formes archaïques inspirent des œuvres dont la modernité naît de l’association inédite entre calligraphie, peinture et estampage : une rencontre qui témoigne de la révolution visuelle en cours dans la Chine du XIXe siècle... L'estampage est une technique consistant à appliquer sur les stèles des feuilles de papier humides qui épousaient creux et reliefs avant de les recouvrir d’une couche d’encre qui permettait de révéler le détail des graphies. Cette méthode d’abord utilisée pour conserver textes et inscriptions va progressivement être utilisée pour transmettre l’image de bas-reliefs historiés, de sculptures, et même de vases rituels dans leurs trois dimensions. En cet âge pré-photographique, l’estampage était un vecteur capital de reproduction et d’étude des vestiges du passé, dont la diffusion était assurée par le livre illustré..." C'est évidemment magnifique et fascinant. Christiane joue même avec quelques tampons pour agencer une rapide petite composition florale.


Comme je n'étais encore jamais venu au Cernuschi j'en ai profité pour visiter les collections chinoises, japonaises, coréennes et vietnamiennes (entrée gratuite). J'ai évidemment été très impressionné par le vase à alcool "you" dit "La Tigresse" de l'époque Shang (vers 1500 - vers 1050 av. J.-C.). Ce voyage en Orient m'ayant fait rêver, je suis reparti avec Le grand livre de la cuisine japonaise de Laure Kié qui me semble très clair et me fait déjà lécher les babines.


Je prends quelques photos pour illustrer mon article ou conserver les images qui m'ont le plus marqué. Je pense aussi à Elsa avec les deux vases wenjiu zun ornés d'acrobates et à Sacha Gattino pour deux cloches en bronze. Mon camarade, fondu de percussion, précise que l'une d'elles est un modèle qui fait normalement partie d’un ensemble accordé, les premiers carillons au monde (vers 1500 avant J.C.), et sa particularité est de produire deux notes, soit un demi-ton selon l’endroit où on la percute. Il en possède 500 de 44 pays, de cette époque-là jusqu'à aujourd’hui, dont une cinquantaine zoomorphes ou anthropomorphes !

mardi 11 novembre 2025

Phantastama d'Eric Vernhes à la Galerie Charlot


Une fois de plus je suis fasciné par les créations d'Eric Vernhes. Si Meeting Philip, son hommage critique à Philip K. Dick, fait un carton à la Biennale Nemo, son exposition à la Galerie Charlot rassemble des pièces anciennes ou récentes comme Dormeurs éveillés qui s'empare d'un texte incroyable de Gaston Bachelard. Dit par l'écrivain lui-même, intégré à la composition musicale de Vernhes, il semble avoir été écrit pour l'I.A. ou du moins pour la virtualité dans laquelle nous sommes immergés quotidiennement devant nos écrans, alors qu'il date de 1954. Le rêve nocturne agence les images comme un cadavre exquis où elles se fondent par le truchement graphique de l'intelligence artificielle tandis que le jour impose des formes abstraites quasi géométriques. Les figures fantasmatiques, identifications à des personnages cinématographiques (Bergman, Antonioni...), sont recomposées. La boucle de huit minutes qui s'étale sur deux écrans peut être vue et entendue comme un court métrage onirique où se cognent l'élasticité du morphing et les lignes de fuite brisées par les couleurs vives.


Ligne de fuite est justement une installation de 2022, sorte de machine markerienne se jouant aléatoirement des souvenirs qui ont marqué notre vie. La mémoire répète ses instants choisis, quitte à les figer ou les plonger dans un abîme dont l'écho est d'autant plus déstabilisant. "Les captations vidéo de quelques-uns de ces moments glissent à la surface d’un écran horizontale. Ces images viennent se placer aléatoirement sous une caméra d’observation qui les diffuse sur un second écran en tant que continuité cinématographique. Sur cet écran se condensent les hachures du temps, les décompositions d’instants notables de la ligne “pellicule” de la vie. Souvent, la caméra re-filme les images qu’elle vient de capter. Le processus de “feedback” qui en découle provoque une dégradation de la qualité des images, évocation du processus d’érosion de la mémoire et de finitude." C'est le principe-même de toute œuvre d'art, et de la mémoire proprement dite.


Ne pensez pas que les danseurs de Fantasmata obéissent servilement au rythme du balancier. Ils sont à l'affût des spectateurs qui les regardent et interagissent au gré d'une fantaisie qui va au delà de la figure de danse du XVème siècle, consistant en un arrêt momentané, une pause pendant laquelle le corps reste suspendu entre l’accomplissement d’un mouvement et l’appréhension de celui qui va venir.
La galerie Charlot expose également Bashô, des mots transformés en idéogrammes comme une langue hiéroglyphique imaginaire, Spectres, vingt images carrées crées avec l'I.A., ou les scènes programmées par Oslo Kahn dans son monde totalement artificiel, ou encore l'installation Suspendus, un nid habité sur une branche d'arbre où les chants d'oiseaux aspirent le visiteur.

Les œuvres d'Eric Vernhes ont souvent trait à la mémoire, des événements dont on se souvient ou qu'on invente en y croyant dur comme fer. Mais cette mémoire n'est pas toujours tournée vers le passé, elle peut aussi annoncer l'avenir. Il faut toute la panoplie des conjugaisons pour effleurer ce qui transparaît. Il est impossible de tricher avec ses machines, terriblement humaines parce qu'elles sont le fruit de son intarissable imagination et qu'il nous laisse ensuite le plaisir de nous les approprier par la magie de notre interprétation, nous renvoyant à nos interrogations les plus nécessaires.

→ Eric Vernhes, Phantastama, exposition à la Galerie Charlot, jusqu'au 17 janvier 2026



→ Eric Vernhes, Meeting Philip, dans le cadre de la Biennale Némo au Cent-Quatre, jusqu'au 11 janvier 2026 (sur ce Blog + 5 articles)

lundi 3 novembre 2025

Exposition Générale à la Fondation Cartier


S'il y a une exposition où courir à Paris, c'est à la Fondation Cartier pour l'art contemporain dans son nouveau bâtiment place du Palais Royal. On aperçoit la Collection depuis les gigantesques baies vitrées, de chaque côté, rue du Louvre et rue Saint Honoré que l'ont voient évidemment réciproquement depuis l'intérieur. C'est le quartier de mon enfance. Nous habitions rue Vivienne dans les années 50. Mon père achetait ses cigares à la Civette. Mon jardin était le Palais Royal. Je me souviens des ânes de celui des Tuileries et des fiacres devant les arches de la rue de Rivoli. L'architecte Jean Nouvel, qui avait déjà réalisé le Cube de verre boulevard Raspail, tant de passionnantes expositions, a entièrement repensé les anciens Grands Magasins du Louvre (1887-1978), là où s'est tenu plus tard le Louvre des Antiquaires. Je me souviens encore d'avant cela de la Fondation à Jouy-en-Josas. Et du concert que nous donnâmes en duo avec Michel Houellebecq en première partie de Patti Smith pour le 10e anniversaire des Inrockuptibles, à l'endroit-même où s'élevait auparavant le Centre Américain, un autre concert, le premier que nous fîmes sous le nom d'Un Drame Musical Instantané ! Le nouveau lieu ne me rappellera pour l'instant que le fantastique après-midi que nous y passâmes jeudi dernier.


Le nouveau lieu, abrité par ce qui fut édifié à l’occasion de l’Exposition universelle de 1855 comme Grand Hôtel, est absolument époustouflant. Je me demandais à quoi servaient les chaînes et poulies aux quatre coins de chaque plateau. Les cinq plateformes qui se suivent peuvent se déplacer comme des ascenseurs, permettant toutes les conformations du lieu, sur une hauteur de onze mètres. Idem avec les garde-corps. La salle de spectacle en gradins rouge sera bientôt rejointe par un café et un restaurant. L'Exposition Générale, qui vient d'ouvrir et se prolonge jusqu'au 23 août 2026, tient son nom d'un évènement saisonnier des anciens magasins. La disposition actuelle choisie permet de présenter les œuvres sur trois niveaux.


Les habitués de la Fondation Cartier reconnaîtront forcément de très nombreuses œuvres ou artistes dont on ne voyait que des expositions temporaires, mais l'accrochage est particulièrement remarquable. Cinq fois plus grand, l'espace respire et la jauge des visiteurs évite les embouteillages. Mise en espace astucieuse des designers italiens Formafantasma. Comme jadis à La Maison Rouge, les salles sont modulables, adaptées à la taille et à la nature des œuvres. Les niveaux permettent de les apprécier souvent sous différents points de vue. À certains endroits de l'étage du bas, les fondations en béton sont restées apparentes, voire (et écouter) le long couloir de Night Would Not Be Night Without The Cricket de Bernie Krause. Les installations sonores comme Box (ahhareturnabout) de James Coleman ou Nine Attempts to Achieve Immortality de Bill Viola sont suffisamment isolées pour ne pas interférer avec le reste et celles qui nécessitent l'obscurité comme Skeet de James Turrell ou Les éphémères de Christian Boltanski sont si agréables que l'on a envie d'y passer du temps, donc d'y revenir.


Tous les continents sont représentés, toutes les techniques également (peinture, photographie, dessin, architecture, design, cinéma, textile, céramique, son, art numérique). Comme lorsque j'évoque un film, j'essaie de ne pas divulgâcher (spoiler) votre visite. Je signalerai seulement les auteurs des œuvres reproduites de haut en bas dans cette colonne : The Earth Has its Black Hole Too: Project for Extraterrestrials No 16 de Cai Guo-Qiang (poudre à canon et et encre sur papier japonais, 1993), Panama, Spitzbergen, Novazemblaya de Panamarenko (acier, verre acrylique, peinture, moteur, tubes fluorescents, caméra, moniteur, etc., 1996), Miracéus de Solange Pessoa (plumes sur tissu, 2014-2018), Projet pour le Kinshasa du troisième millénaire de Bodys Isek Kingelez (bois, carton, carton plume, papier, métal, etc., 1997), Sans titre de David Hammons (bois, fer, corde, plastique, miroir, peinture, 1997)... J'y verrais bien Nabaz'mob, notre opéra de lapins connectés qui dort dans un terrier pantinois, mais je ne sais pas du tout comment m'y prendre !


Exposition Générale est structurée en quatre parties que l'espace ouvert rend poreuses : Machines d'architecture, Être nature, Making Things, Un monde réel. Quel que soit votre goût vous serez happé par telle ou telle œuvre qui vous transportera vers un ailleurs onirique qui échappe au réel. C'est le propre de l'art, même lorsqu'il réfléchit des sujets graves.

→ Fondation Cartier pour l’art contemporain , La Grande Visite, du mardi au dimanche de 13h à 18h (pour les entrées)

jeudi 30 octobre 2025

Amazônia au Quai Branly


Le Musée du Quai Branly est toujours facteur de rêves. On ne s'en lasse pas et les expositions temporaires poussent à y revenir souvent. On commence ou on finit par traverser le jardin sauvage conçu par Gilles Clément dont les feuillages disparaissent la nuit pour être envahi de tubes de lumière colorée. Jusqu'au 18 janvier c'est Amazônia qui occupe l'espace en escargot du rez-de-chaussée. L'exposition a le mérite de mélanger les collections historiques et des œuvres contemporaines.


Je suis pourtant déçu par le choix des objets et surtout par la scénographie qui ne rend absolument pas l'émotion que procure la forêt amazonienne. D'un côté les œuvres anciennes viennent presque toutes du Musée et on en connaît la plupart, d'ailleurs il en reste d'autres parfois plus intéressantes en haut dans les merveilleuses collections permanentes, et d'un autre côté la sensation que quiconque a vécue en pénétrant la moindre forêt, et pas seulement amazonienne, n'y est pas du tout. Conséquence, l'ensemble ressemble à un accrochage de pièces épinglées, sans aucune âme ni profondeur, d'autant que, pour la plupart, les œuvres contemporaines ne sont pas mémorables. Si l'on n'a pas l'habitude de ce musée, la visite vaut tout de même le coup, mais, sinon, l'exposition semble un projet fade qui n'a pas coûté grand chose en rassemblant des objets parmi les collections permanentes selon une thématique passe-partout.


Par contre, on en profitera pour grimper tout en haut sur les mezzanines où sont exposés Le fil voyageur raconté par l'artiste textile américaine Sheila Hicks (91 ans) et Monique Lévi-Strauss (99 ans), sociologue spécialisée dans l'histoire du textile... Et une autre, scénographiée par Studio Formule, sur la photographe iranienne basée à Melbourne Hoda Afshar qui entreprend une lecture critique des photographies issues des collections du musée, réalisées par le médecin-psychiatre Gaëtan de Clérambault au Maroc entre 1918 et 1919 dans un contexte colonial. Le psychiatre est connu pour ses études sur l'érotomanie liée aux drapés et au textile, à ses chamailleries avec le jeune Lacan et pour la mise en scène de son suicide qui m'a rappelé la fin du fabuleux film Falbalas de Jacques Becker, bien que les motivations et le protocole soient différents.


Déçu aussi que l'exposition Musika Automatika de Junior Mvunzi ne soit pas accessible lors de notre visite, je prends quelques photos des instruments de musique montrés à Amazônia, ici un hochet aray et une trompe latérale hohinty, brésiliens comme la plupart de ce qui est exposé. Enfin, puisque le cylindre magique, que Madeleine Leclair m'avait permis de visiter en 2007, est dans le noir, j'achète quelques jouets musicaux pour mon petit-fils à la boutique en sortant.

lundi 20 octobre 2025

Kandinsky, la musique des couleurs


Si la palette de Vassily Kandinsky est étendue, il le doit à son désir d'art total. Le son et la musique, la lumière et le décor, le mouvement et le relief font partie du spectacle qu'il donne à voir et à entendre. L'exposition Kandinsky, la musique des couleurs à la Philharmonie de Paris, réalisée avec le Centre Pompidou, offre un va-et-vient très réussi entre la musique et la peinture, une sorte de voyage synesthésique. Pour une fois l'usage des casques audio prend tout sons sens. Il serait dommage d'effectuer la visite sans baigner dans ce nuage musical qui nous fait flotter dans le temps, du Lohengrin de Wagner aux pièces de Schönberg en passant par Les tableaux d'une exposition de Moussorgski ou Le sacre du printemps de Stravinski. Y sont exposés nombreux tableaux aux couleurs éclatantes et aux formes plus ou moins abstraites, mais aussi des partitions de Russolo, Scriabine (on rêverait de voir son clavier à lumières), Schönberg (proche du peintre) et Kandinsky lui-même, ses œuvres picturales étant fondamentalement musicales. Elles portent d'ailleurs des titres s'y rapportant comme ci-dessous les Improvisations 3 et 14. Ailleurs une Fugue ou celles de Klee, Kupka ou Macke...


Le magnifique catalogue de l'exposition recèle des textes passionnants. Kandinsky s'intéressait d'ailleurs aussi aux mots dont on peut admirer les xylographies ou matrices en bois du recueil Klänge. Il est dommage que l'on n'y trouve pas la liste des œuvres diffusées dans les casques pour là aussi le lire en musique. Si l'exposition dépasse celles souvent fétichistes de la Philharmonie, on y trouve aussi des disques de la collection du peintre et de son épouse, montrant son éclectisme avec Scarlatti, Bach, Beethoven, Schubert, Verdi, Debussy, Milhaud, Bartók, Weill, La midinette de Manuel Jovés ou Bells of Hawai de Billy Heagney !


Kandinsky jouait du piano, de l'harmonium et du violoncelle. Le Salon de musique (réplique au MAMC de Strasbourg) est seulement en photo, mais les compositions scéniques ont été reconstituées, soit en animation vidéo, soit avec un triple écran synchronisé avec les Tableaux d'une exposition. Sa complicité avec le Bauhaus se retrouve dans les films d'Oskar Fischinger, et j'y reconnais l'influence sur certains travaux de mon camarade Eric Vernhes ! L'exposition dure jusqu'au 1er février 2026. En définitive, la fermeture du Centre Pompidou permet des collaborations et des décentralisations bénéfiques.

vendredi 20 juin 2025

Au Grand Palais, mon hit-parade des expos


1. Commençons par l'exposition qui m'a le plus touché et intéressé, Art Brut - Dans l'intimité d'une collection - La donation Decharme au Centre Pompidou. Je connaissais certaines œuvres, pour les avoir vues à la Maison Rouge il y a dix ans ou intégrées à Carambolages dont j'avais composé la musique pour Jean-Hubert Martin, mais il y en a là tout de même quatre cents, dont beaucoup que je ne connaissais pas. De plus, la scénographie de Corinne Marchand où le rouge prédomine les présente intelligemment et agréablement. Les salles portent des titres évocateurs : Réparer le monde, "À moi les langues de feu qui embrasent", De l'ordre nom de Dieu !, Art Brut autour du Monde suivi de Japon, Cuba, Brésil, puis Bris Collage, La "S" Grand Atelier, Creative Growth Center, La Maison des Artistes, Œuvres orphelines, Danse avec les esprits, Journaux intimes Journaux de Monde, Épopées célestes. Les cartels indiquent souvent ce qui caractérise les artistes, car chacun ou chacune a ses marottes. Après le musée de Lausanne (rappelons que la France envoya promener Dubuffet !), les donations Jean Chatelus et Bruno Decharme au Centre Pompidou semblent indiquer l'intégration de l'art brut dans l'Histoire de l'art moderne et contemporain. J'imagine que ce qui l'a précédé dans les siècles passés fut largement détruit. La passion, l'urgence, l'intégrité rendent ces œuvres absolument fabuleuses. J'illustre mon petit article avec un cocon, œuvre sans titre de Judith Scott, porteuse de trisomie 21, rendue sourde enfant par la scarlatine, découverte et intégrée au Creative Growth Art Center d'Oakland. L'exposition réalisée par Bruno Ducharme et son épouse Barbara Safarova nous fait voyager tant sur la planète que dans les méandres profondes de notre cerveau.


2. Contrairement aux expériences habituelles d'interactivité en réalité virtuelle, j'ai beaucoup aimé Insider-Outsider en enfilant le casque audiovisuel me permettant de naviguer dans la chambre et l'œuvre d'Henry Darger. Le spectacle de dix minutes réalisé et sonorisé (pop) par Philippe Cohen Solal (Gotan Project) est commenté par Denis Lavant (avec qui Lionel Martin et moi-même venons de sortir un double CD) dont l'intérêt pour l'art brut est évident (sic). Je retrouve le côté ludique et merveilleux des CD-Roms dont j'avais l'habitude de composer les partitions sonores et musicales. Tournant sur notre tabouret et battant des mains, nous plongeons dans l'univers de Darger lors de cette pause automatiquement intime au milieu de la visite, entre le premier et le second étage.


3. Je me perds dans la topographie du Grand Palais réouvert et somptueusement étendu. Le rideau monumental de dix-neuf mètres de long s'ouvre et se ferme. Je n'ai pas compté le nombre de boutiques, mais elles sont évidemment présentes et mises en valeur ! Les meilleures expositions sont accessibles par le square Jean Perrin, les moins indispensables en face du Petit Palais.


4. L'exposition Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, Pontus Hulten est évidemment très chouette, mais la scénographie n'est pas à la hauteur des œuvres présentées. Il y a évidemment certaines machines de Tinguely en mouvement, mais pour moi c'est du réchauffé, d'abord parce que l'expo consacrée au même endroit en 2014 à Nikki de Saint-Phalle était autrement plus consistante et révélatrice des aspects moins connus de son travail, d'autre part nous sommes loin de la folie du Musée Tinguely à Bâle. Et je n'ai pas compris ce qu'apportait "le regard" de Pontus Hultén à la chose.


Il n'empêche que c'est toujours sympathique à voir ou revoir, mais, si vous voyagez, je conseillerais fortement la visite du Cyclop à Milly-La Forêt ou celle du Jardin des Tarots en Toscane ! En photo, la Mariée que j'avais sonorisée en 2002 pour le Centre Pompidou...


J'avais oublié l'apport de l'artiste finlandais Olof Ultvedt en 1966 au Hon/Elle de Nikki de Saint-Phalle à Stockholm, entre autres avec l'installation Mannen i stolen.


5. Je ne m'y attendais pas, mais les tapisseries des Danois Kirstine Roepstorff, Bjørn Nørgaard, Tal R et Alexander Tovborg sont superbes. Elles ont été tissées dans les manufactures nationales des Gobelins et de Beauvais ainsi que dans les ateliers privés d'Aubusson par de talentueux artisans français d'après leurs esquisses. Les couleurs explosent et les matières leur donnent divers reliefs. Je suis passé directement d'Art Brut à Tapisseries royales - Savoir-faire français et tapisseries contemporaines danoises.

6. J'ai fait juste un petit tour au sous-sol, à Transparence, ludique et sympathique pour les enfants de 2 à 10 ans. C'est le genre d'exposition qui se teste avec eux. Rien d'extraordinaire, mais ils s'y amuseront certainement, d'autant que les attractions parisiennes qui leur sont destinées sont toujours bienvenues.


7. L'espace "immersif et sensoriel" Ernesto Neto - Nosso Barco Tambor Terra (Notre Barque Tambour Terre), installation monumentale en crochet, écorce et épices, invitant à l’émerveillement et au partage, est dans la lignée des œuvres d'Olga de Amaral ou Chiharu Shiota, sans leur génie. La pseudo participation du public est même carrément énervante, chacun, chacune faisant la queue pour taper sur une percussion emmaillotée.

8. Je n'ai pas non plus senti l'intérêt des Horizontes - Peintures brésiliennes qui la surplombent, si ce n'est pour apprécier l'architecture du Grand Palais.


9. Mais il y a pire, vraiment bien pire. Présenter les ballons gonflables d'Euphoria - Art is in the Air dans une perspective artistique, c'est tomber bien bas pour mettre l'art à la portée des caniches qui eux s'en battraient les oreilles. Par contre ce sont de bonnes idées pour décorer un dancing, un club de plage ou l'entrée d'Ikea. Je range ces attractions régressives avec les Koons, Hearst ou Murakami, parfaites pour égayer les vitrines des grands magasins pendant les fêtes de Noël. Ma critique est un peu dure, car cela occupera les enfants qui vous ficheront la paix pendant une heure, encore qu'aller au square faire du toboggan coûte moins cher, ne vous oblige pas à réserver et faire des queues interminables. Apprécions tout de même l'attention délicate de prêter des parapluies pendant l'attente devant la porte, que ce soit pour la pluie ou le soleil.


10. Je ne regrette pas ma visite au Grand Palais, surtout si je remonte à mon numéro 1, amusé de voir que comme souvent les travaux ne sont pas terminés, qu'il faut parfois contourner un chariot élévateur ou enjamber une ficelle. Le lieu réorganisé est incroyable et mérite vraiment d'y aller quels que soient vos goûts en matière d'art ou de sortie...

Au Grand Palais :
→ Art Brut, jusqu'au 21 septembre 2025
→ Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, Pontus Hulten, 26 juin au 4 janvier 2026
→ Tapisseries royales, jusqu'au 17 août 2025
→ Transparence - Palais des enfants, jusqu'au 29 août 2027
→ Ernesto Neto, jusqu'au 25 juillet 2025
→ Horizontes - Peintures brésiliennes, jusqu'au 25 juillet 2025
→ Euphoria, jusqu'au 7 septembre 2025

vendredi 13 juin 2025

Zoo cruel


Les zoos révèlent toujours l'ambiguïté que les animaux enfermés y sont sacrifiés pour élargir le monde aux yeux des enfants, voire des autres membres de l'espèce humaine, un mammifère parmi les autres, "animaux dénaturés" comme les appelle l'écrivain Vercors. Ils évoquent un paradis perdu qui existait encore lorsque j'étais petit, avec ses îles désertes, ses jungles impénétrables, ses tribus inconnues et ses trésors à la Jules Verne. À l'époque des satellites et d'Internet ce rêve a totalement disparu sur l'autel de la colonisation, de l'expansion et du profit. La Terre est pillée, détruite, exsangue. Il reste peut-être le fond des mers à explorer, les aquariums n'en exposant qu'un minuscule aspect. D'un côté, les zoos évoquent un ailleurs, un autre monde, une traversée du miroir, une ouverture d'esprit vers l'altérité. D'un autre leurs pensionnaires y vivent derrière des barreaux. Je me souviens du choc ressenti au zoo du Caire où étaient présentés dans des cages minuscules un caniche et un berger allemand, chiens inconnus des petits Egyptiens. Ils nous renvoyaient l'image de leurs frères de détention à Paris, Londres, Stockholm, Johannesburg ou San Diego. Les zoos expriment clairement nos contradictions. Je mange bien de la viande alors que j'aime les bêtes. Mais je mange de tout, parce que je suis une sorte d'animiste athée qui pense que la vie est partout, allant jusqu'à imaginer que les objets inanimés ont une âme ! J'exagère à peine, rien ne se perd, rien ne se crée, les atomes changent simplement de partenaires.
C'est la raison pour laquelle je répète à mon petit-fils de ne pas arracher les feuilles des arbres pour rien. C'est pour lui aussi que nous sommes allées au Parc Zoologique de Paris, dans le bois de Vincennes, qui a été totalement repensé il y a déjà dix ans, avec de plus grands espaces pour les animaux. En semaine il y a peu de monde. Il faut dire que l'entrée est très chère. Les animaux sont détendus, parfois curieux. Ils n'ont pas vraiment le choix. Ceux qui naturellement se contentaient de petits territoires y sont mieux que ceux dont l'espace est devenu dramatiquement exigu. Les soigneurs s'occupent bien d'eux, il y a même des espèces en voie de disparition qui sont sauvées grâce aux zoos. Mais si elles sont sauvées, c'est que l'homme a conquis leur espace vital. De plus en plus nombreux, nous déboisons, nous bitumons, nous édifions. Cela n'empêche qu'Eliott et nous passons une très agréable matinée sous un ciel clément à nous projeter loin par ce trou de serrure qu'on appelle zoo.

jeudi 12 juin 2025

L'électromécanomaniaque Gilbert Peyre à la Halle Saint Pierre


Avez-vous jamais vu un harmonium léviter tandis qu'un marteau cognait une cloche et qu'un cervidé en manteau de fourrure lui tournait autour martelant le sol de ses sabots sonores devant des vitraux composé de cul de bouteilles en plastique ? Une radio explosant de joie devant un match décisif ? Je m'arrête là, la visite commentée, absolument indispensable, dure plus d'une heure et demie. Les automates sont des mises en scène à la fois drôles et critiques. Je ne me suis pas trompé en choississant cette activité qui puisse intéresser mon petit-fils de sept ans. Je repense chaque fois à la phrase d'une dame relevée par Cocteau à la première d'Entr'acte d'Erik Satie : "Si j'avais su que c'était si bête, j'aurais emmener les enfants !". Alors cette fois, ne les en privez pas, pas plus que la part d'enfance que, j'espère, vous avez soigneusement préservée. Les machines de Gilbert Peyre sont à cheval entre Tinguely et Pierrick Sorin. Ça tourne et danse, fume et brûle, frappe et hurle, s'avance et recule... J'ai adoré le génie enfermé dans un bidon d'essence !


Comme nous étions en avance sur la visite guidée du premier étage nous avons admiré L'art brut d'Iran au rez-de-chaussée.
La semaine prochaine j'irai seul (puisqu'Eliott est rentré chez lui) voir l’exceptionnelle collection de Bruno Decharme au Grand Palais, j'en profiterai pour arpenter les expositions Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, Pontus Hulten, Ernesto Neto Nosso Barco Tambor Terra, Euphoria Art in the Air, Horizontes Peintures brésiliennes, Tapisseries royales Savoir-faire français et tapisseries contemporaines danoises, Transparence La première exposition du Palais des enfants... Le menu est colossal. J'ignore encore celles qui m'enchanteront, mais j'ai une petite idée !

L'électromécanomaniaque Gilbert Peyre, exposition à la Halle Saint Pierre, jusqu'au 31 juillet 2025

mardi 20 mai 2025

Après la bataille


J'arrive après la bataille, car l'exposition Arpenteurs du souvenir, 80 ans après d'Ethel Buisson et Claude Philippot se termine après un an de présence au Mémorial de la Résistance en Vercors. Ces "dialogues photographiques" montrent comment le paysage porte l'Histoire. J'ai toujours pensé que la géographie et l'histoire figuraient les abscisses et les ordonnées du même repère. Dans leur noir et blanc d'éternité ou dans les couleurs de la nature les images suspendues sont aussi magnifiques qu'émouvantes. La carte s'efface lentement sous nos pas, mais les signes restent. Ils représentent les vestiges de notre mémoire. Les martyrs d'hier s'adressent aux jeunes d'aujourd'hui. Je me souviens des dernières paroles de Jean Cayrol à la fin du film de 1955 Nuit et brouillard d'Alain Resnais : "[nous] feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin." Je me rappelle aussi de celles d'un responsable de mission humanitaire qui revenait alors du Rwanda : "il y a des justes, mais ce ne sont pas toujours les mêmes." Voilà qui est terriblement d'actualité, me poussant plus que jamais à défendre les peuples opprimés, occupés, colonisés avec la plus grande violence. Les évocations de l'exposition ont pour moi le goût du jour.


J'arrive après la bataille, parce que les Résistants des maquis du Vercors ont fait le travail à l'époque, se battant contre l'occupant, ne baissant pas les armes devant la vermine fasciste. Ils en ont certes payé un prix très lourd. C'est celui de la liberté. La visite du Mémorial de la Résistance en Vercors est une expérience fantastique. C'est rare qu'une scénographie muséale soit aussi en adéquation avec son sujet. Nous avançons entre reconstitutions fictionnelles et documentaires. La traversée des salles aux murs de béton se fait un casque près des oreilles, mais pas sur les oreilles, car le mixage entre ce que nous y entendons et la musique diffusée par de discrets haut-parleurs donne un effet de perspective à la déambulation, perspective qui joue là encore entre l'histoire et la géographie. Le muséographe Jean-Pierre Laurent, le scénographe Max Schoendorff et le designer sonore Nicolas Deflache me semblent les principaux auteurs de cette visite immersive qui nous permet de voyager dans le passé comme si nous y étions, certes en spectateurs impuissants, mais vibrant en sympathie avec celles et ceux qui l'ont bâti.


Édifié à 1300 mètres d'altitude, le Mémorial offre un panorama imprenable sur la plaine de Vassieux et le massif du Vercors. Son architecture de bunker contraste avec la beauté naturelle du site. Il n'y a que le petit Mémorial des martyrs de la déportation situé au bout de l'île de la Cité à Paris qui m'ait fait cette impression, avec une scénographie qui permet à la fiction d'aujourd'hui d'évoquer au plus près le drame d'hier. Comme Ethel Buisson arpentant le camp de concentration de Birkenau sur les traces de son grand-père ou celles des maquis du Vercors...

mercredi 14 mai 2025

Jean-Hubert Martin réfléchit


Certains pourraient penser que j'ai la collectionnite aiguë. Il est vrai que lorsqu'un artiste ou un sujet me plaisent vraiment, que d'une certaine manière je m'y reconnais, comme lorsqu'on est amoureux et que l'on prononce étonnamment les mêmes mots exactement ensemble, j'ai tendance à acquérir tout ce qui les concerne. J'ai commencé avec Frank Zappa qui est à l'origine de ma passion pour la musique, j'ai continué avec Captain Beefheart, Robert Wyatt, Charles Ives, Edgard Varèse, Roland Kirk, Michael Mantler, Harry Partch, Conlon Nancarrow, Steve Reich, le Kronos Quartet, Scott Walker, Fausto Romitelli, Colette Magny, Brigitte Fontaine, les producteurs Hal Willner ou Jean Rochard, et quelques autres dont je possède l'intégralité de la discographie, d'autant que certains parmi eux ont beaucoup produit ! Il en va de même pour les livres qui leur sont consacrés comme des disques. Du côté de la littérature, Jean Cocteau (pour lui dans tous les champs de la création), C.F. Ramuz, Arthur Schnitzler, Vercors, fut-elle dessinée comme avec Francis Masse ou Marc-Antoine Mathieu, frisent l'intégralité. Ma cinéphilie, elle, n'a carrément pas de limite. Cette manie est probablement liée à une peur du manque si j'en juge par les réserves de nourriture que j'accumule, mes tiroirs à épices ou le nombre de parfums de crèmes glacées. Né sept ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, j'ai appris à laisser mon assiette propre comme un sou neuf, pas question de gâcher. Je pourrais aussi évoquer mes 6000 articles, mes 2000 compositions musicales ou le reste de mes activités artistiques. C'est le vertige jubilatoire, la sympathie, que me procure le sentiment de ne pas être seul à penser comme je le fais qui me pousse à l'exhaustivité lorsqu'un artiste me parle.

Jean-Hubert Martin n'est pas un artiste, mais un curateur qui s'en préoccupe et s'en occupe ardemment. Chamboulé en 1989 par l'exposition Les Magiciens de la Terre au Centre Pompidou et à La Villette, et ayant chroniqué en 2013 Théâtre du Monde à la Maison Rouge dont il était aussi le commissaire et en 2014 son recueil de textes L'Art au large, j'avais eu le courage de lui demander à le rencontrer pour discuter de l'absence de son dans ses manifestations. Il m'avait gentiment reçu et mes pieds ne touchaient plus terre à l'écouter évoquer son travail. Dix-huit mois plus tard, je recevais un coup de téléphone de la Réunion des Musées Nationaux m'expliquant que Monsieur Martin les tannait depuis pour que je compose la musique de Carambolages, sa nouvelle exposition au Grand Palais. Je sonorisai ainsi ses 27 salles (hélas uniquement sous casque audio, mais on peut encore suivre son somptueux catalogue avec l'application dédiée), le bonheur absolu pour un compositeur qui aime les transpositions poétiques et les évocations radiophoniques ou cinématographiques, tout en cherchant la complémentarité et fuyant l'illustration. J'ai continué à suivre le travail de Jean-Hubert Martin, retournant par exemple l'année dernière au Château d'Oiron arpenter Le Grand Bazar.


La lecture récente d'un petit fascicule publié par ArtPress en 2017, dans sa série Les grands entretiens, avec Jean-Hubert Martin m'a donné envie de cet article lorsque j'ai lu ses propos de juin 2011 concernant la globalisation. Je cite pour l'exemple :
"La mondialisation est un phénomène d'intensification et d'accélération des relations humaines. Elle a par conséquent des effets positifs autant que pervers. Dans la mesure où elle se résume à l'exploitation des richesses naturelles et humaines par le capitalisme occidental et ses vassaux, elle est dévastatrice et destructrice : standardisation des produits industriels et uniformisation de l'architecture urbaine par exemple. Mais elle véhicule l'amélioration du bien-être matériel, ainsi que des contre-pouvoirs permettant de résister à cette exploitation. Elle est un peu plus efficace pour lutter contre les dégâts matériels (famine, etc.) que pour préserver des cultures traditionnelles. Là aussi, tout n'est pas noir et blanc, car elle peut accompagner l'évolution de certaines de ces cultures qui savent s'adapter et profiter de la dialectique qu'il leur est offerte. La peinture a été un vecteur important pour les Aborigènes australiens dans leur lutte pour la reconnaissance de leurs droits. Une mondialisation en faveur d'une reconnaissance de la diversité et de l'originalité des cultures et de leur respect mutuel est un objectif majeur d'aujourd'hui. Elle implique que des manquements aux droits de l'homme soient corrigés par une pédagogie qui prend du temps, et non par des règles imposées de l'extérieur."
Plus loin (en 2014 au moment de Carambolages) je lis une réponse qui correspond parfaitement à mes propres critères de sélection lorsqu'il s'agit de ce que j'aime, recherche, crée ou chronique : "l'originalité et l'invention par rapport au contexte culturel, la relation de l'artiste à son milieu environnant, qui peut être d'adhésion ou de critique, l'adéquation de l'artiste et de l'œuvre, son énergie et la radicalité de ses propositions."

Toutes ces lectures m'abreuvent, comme les deux catalogues récemment acquis, faute d'être allé en Suisse il y a trois ans voir les expositions qu'ils réfléchissent. Le double sens de "réfléchir" est aussi adapté à tout ce qui m'intéresse. Picabia pique à Ingres dissèque l'influence du maître de Montauban sur le provocateur dadaïste, lui qui disait aller "chercher dans les musées ce que les conservateurs y ont enterré". Le va-et-vient est passionnant (Musée Ingres Bourdelle). Pour Pas besoin d'un dessin, Jean-Hubert Martin propose une relecture des collections du Musée d'art et d'histoire de la ville de Genève (MAH), réorganisant beaux-arts, arts graphiques, arts appliqués, archéologie, horlogerie, miniatures, numismatique, bijouterie en thématiques narratives sur le principe de la comptine Trois p'tits chats... qui rappelle celui de Carambolages : De la croix au globe, De l'ambiguïté à l'énigme, De l'arnaque à la décapitation... Je dévore tout cela tant les textes sont intelligents et les illustrations éloquentes, autant d'ouvertures pour mon imaginaire en constante formation.

mardi 13 mai 2025

La Collection Pinault, corps et âme(s)


Critique du marché de l'art et des spéculations entretenues par les milliardaires collectionneurs, j'avais résisté à aller voir une exposition de la Collection Pinault. Nullement à l'abri d'une contradiction, j'avais pourtant visité plusieurs fois son homologue Vuitton, mais j'y allais toujours à reculons. Curieux d'admirer l'architecture de l'ancienne Bourse de Commerce de Paris, je suis finalement revenu sur mes réticences et me suis fait violence en jetant mon dévolu sur Corps et âmes. Le résultat est conforme à mes préjugés, qu'ils soient négatifs ou positifs.


En levant la tête vers la fresque marouflée qui entoure la coupole de la Bourse de Commerce, on constate que le colonialisme était bien la base des échanges, esclavagisme à peine dissimulé. Temple du capitalisme, il est logique que l’homme d'affaires François Pinault et sa famille y montrent quelques fleurons d'une collection revendiquée de 10 000 œuvres (Wikipédia d'argumenter entre 4350 et 5000, mais il est certain que ces dernières années leur ont été particulièrement profitables !). Sympa d'en partager quelques uns avec nous plutôt que de garder tout au coffre. Cocasse et parfaitement dans la logique de l'endroit, le choix prépondérant très en vogue d'artistes noirs me laisse pantois. Le politiquement correct y trouve son juste équilibre. Manière très ambiguë de classer les artistes, comme dans Paris Noir actuellement au Centre Pompidou. (Tout de même moins pire que le honteux Black Label à La Villette, avec Joey Starr qui aboie son texte sans y penser et une absence de mise en scène). Cela n'empêche pas que d'une part le lieu réaménagé par l'architecte Tadao Andō est somptueux avec des salles plus propices aux expos que chez Vuitton où seule la terrasse dessinée par Frank Gehry me semble réussie, et que d'autre part on peut y admirer certaines belles œuvres devenues privées grâce à la fortune de ces messieurs et aux avantages financiers dont ils bénéficient à coups d'exonération d'impôts. Petit a-parte pour rappeler que pour faire monter la cotte d'un artiste on peut se racheter les pièces les uns aux autres, car entre milliardaires il faut se serrer les coudes.


Beaucoup de belles œuvres heureusement. Pas question de bouder mon plaisir pour autant avec Kerry James Marshall, Kara Walker (belle expo en 2007 au Musée d'Art Moderne), Ana Mandieta, William Kentridge, Marlene Dumas, sans parler de Niki de Saint-Phalle (en 2014 au Grand Palais), Georg Baselitz (superbe rétrospective en 2019 à la Gallerie dell’Accademia à Venise), Rodin, Brancusi, etc. Pourtant aucun tableau, aucune photographie, aucune sculpture ne me remue comme il arrive parfois. Peut-être sent-on trop les intentions politiques de dédouanement moral dans leur choix ? Il faudra que j'y retourne pour une autre exposition qui ne revendique pas cyniquement "corps et âmes", car pour les corps ils s'y entendent, mais quant aux âmes comment les affranchir ?

→ Exposition Corps et âmes, Collection Pinault à la Bourse de Commerce, jusqu'au 25 août 2025
Illustrations : Georg Baselitz Avignon Series 2014 / Kerry James Marshall Beauty Examined 1993

lundi 5 mai 2025

Rien de trop beau pour les dieux


Agnostique, il m'aura fallu tout ce temps pour que j'accepte la notion de sacré que tant d'amis ont tenté en vain de me faire admettre. Il aura suffi que je lise le texte de Jean-Hubert Martin dans le catalogue de l'exposition Rien de trop beau pour les dieux pour m'ouvrir les yeux sur ce qui me chiffonnait et que je sentais pourtant évident. Il faut dire que mon père avait fait fort en me répétant la phrase qu'il tenait de Georges Arnaud, écrivain qu'il avait découvert lorsqu'il était agent littéraire : " Si Dieu existait, ce serait un tel salaud qu'il ferait mieux de ne pas s'en vanter !". Je n'avais que cinq ans et cela m'évita toute crise mystique. J-H M rappelle que "à l'exception de quelques artistes qui se sont préoccupés de Dieu, comme Boltanski, Beuys (tentant de ranimer un lièvre) et Nitsch (aspergeant ses comparses de sang), la très grande majorité d'entre eux est totalement étrangère aux questions que soulèvent les religions... Hegel alla jusqu'à défendre l'idée que tout art véritable est sacré... Force est de constater que même notre société matérialiste se détournant du christianisme ne peut se passer d'une forme de transcendance et de spiritualité. On peut postuler que la science et le rationalisme viendront à bout de tous les phénomènes inexpliqués, ils en sont encore loin...". J'admets que la notion d'infini et la question sans réponse ont toujours satisfait mon extrême curiosité. "Il est pourtant un domaine où l'esprit rejoint la matière, c'est celui de l'art. Comment expliquer les prix extravagants qu'atteignent actuellement certaines œuvres, sinon qu'elles sont le réceptacle de qualités transcendantales que nous leur attribuons... Le culte du beau autrefois pratiqué par de nombreux souverains n'est pas uniquement une démonstration de pouvoir, comme on l'entend sans cesse ressasser aujourd'hui, mais aussi une structure intellectuelle et spirituelle qui confère un ordre et un apaisement de l'esprit s'opposant au chaos du monde. Le musée et le lieu où le public vient pratiquer le culte des ancêtres et pour une certaine strate sociale découvrir les œuvres des artistes actuels permettant à la sensibilité d'y trouver le plaisir d'une plénitude et un miroir à l'imaginaire. De ce fait, on parle souvent de sacré concernant les œuvres de musées. Il est vrai que le musée du XIXe siècle singe les temples antiques avec fronton et colonnes, mais il s'agit là une fois encore d'un sacré laïc d'inspiration républicaine. Or, ce dont il est question dans cette exposition, n'est pas de l'ordre de cette spiritualité athée qui baigne l'art, mais bien au contraire de rituels, issus de religions et de croyances diverses qui s'infiltrent de plus en plus dans le monde de l'art contemporain." J'avais peut-être oublié tout cela, bien que je l'évoquais dans mon article du 4 septembre 2014 sur son livre L'art au large. J'ai parfois la tête dure.


Je cite vite fait Jean-Hubert Martin dont je loue le travail depuis 1989 où l'exposition Les magiciens de la Terre révolutionna l'espace muséal. J'eus ensuite l'immense chance de sonoriser les vingt-six salles de son expo Carambolages au Grand Palais. L'historien et curateur, qui mit en avant la notion de plaisir plutôt que la sempiternelle leçon sur fond chronologique, place toutes les œuvres sur le même pied, qu'elles que soient leurs origines géographiques ou historiques, signées ou pas, art brut ou contemporain, etc. Donc, en 2016, j'achetai tout ce que je trouvais sur l'un de mes héros, souvent décrié pour iconoclastie (un comble !), catalogues que la RMN ne réimprime jamais lorsqu'ils sont épuisés et qui atteignent parfois des prix astronomiques. Venu écouter l'un de mes Apéro Labo et apercevant dans ma bibliothèque Le théâtre du Monde, Le Château d'Oiron et son cabinet de curiosités, Grand Bazar, La mort n'en saura rien, Une image peut en cacher une autre, Dali, Ilya & Emilia Kabakov, Altäre (Autels), Africa Remix, etc., Jean-Hubert me dit qu'il pourrait se croire "chez lui" ! Alors, ne pouvant me rendre à Crans en Suisse à la Fondation Opale, qui lui avait laissé carte blanche, où venait de se terminer Rien de trop beau pour les dieux (Autels et création contemporaine), j'achetai son catalogue que je dévorai aussitôt.


Soixante œuvres étaient présentées en trois étapes : "autels issus de cultures du monde entier, au carrefour de l’architecture sacrée et de l’objet mobilier à activer lors de cérémonies / artistes souvent marginalisé·e·s, né·e·s dans la première moitié du XXème siècle qui se réfèrent directement à leur croyance et revendiquent cette double appartenance à la religion et à l’art moderne voire à l’avant-garde / nouvelle génération d’artistes décomplexée par rapport à la colonisation, qui milite en faveur de la reconnaissance de leur culture, en particulier celles autochtones, et la mise en valeur des aspects religieux, qu’ils soient dogmatiques, chamaniques ou animistes. L'exposition propose une réflexion sur le lien entre l’art, la spiritualité et la culture. En élargissant le champ de ce que nous considérons comme « art », les visiteur·euse·s sont invité·e·s à se confronter à la manière dont les institutions occidentales ont historiquement défini et limité cette notion... L’exposition cherche à lever le voile sur les expressions visuelles des cultures autochtones, souvent ignorées dans le contexte de l’art contemporain, et à révéler leur pertinence actuelle." Le catalogue est découpé par continent. Que dire de mieux, il faut le voir, le texte de présentation est remarquable, les images font rêver, ouvertures vers autant de possibles que d'impossibles. Le rêve, sans aucun doute.

Illustrations : catalogue Fondation Opale 35€ / Affiche de Carambolages, anonyme flamand (1520-1530) / Hervé Youmbi et son masque Scream © Muriel Maalouf

lundi 28 avril 2025

Aux MIAM et Mo.Co


Faire le détour par Sète vaut toujours le jus. Cette fois un jus d'orange puisque le MIAM, le Musée International des Arts Modestes, expose des centaines de papiers d'agrumes et d'objets qui y ont trait dans le cadre de Superbemarché. Des origines naturelles et mythologiques au commerce intergalactique on peut admirer l'imagination des graphistes vitaminés. Me revient alors une anecdote familiale qui m'inspira la chanson Toï et Moï enregistrée avec Bernard Vitet et Michèle Buirette pour le disque Carton paru en 1997. Mon père en frimeur patenté, pérorant devant ses futurs beaux-parents et voyant arriver le dessert, nous sommes en 1951, avait voulu étaler sa culture gastronomique et ses dons pour les langues étrangères. Voyant arriver sur la table des oranges Toi et Moi, marque qui existe toujours, s'était exclamé "Miam, des oranges Toï ète Moï !". On peut l'entendre sur Bandcamp.


C'est aussi toujours un régal de revoir les vitrines de Bernard Belluc, autant de petites madeleines qu'il y a d'objets, récoltés aux puces ou dans les arrières boutiques. Belluc est avec Hervé di Rosa à l'origine du musée aménagé par l'architecte-scénographe Patrick Bouchain. Le reste des collections est toujours fascinant, retour vers l'enfance et l'enfance de l'art.


Arrivés à Montpellier, nous jetons cette fois notre dévolu sur l'exposition Éprouver l'inconnu au Mo.Co, le musée d'art contemporain. Le choix d'œuvres à la thématique "art & science" est très inégal, évidemment surtout sur les plus contemporaines, allant tout de même de Bernard Palissy, Victorien Sardou, Jean Painlevé, Ernst Haeckel à Emma Kunz, Nam June Paik, Tetsumi Kudo, Kiki Smith, Anna Zemánková, H.R.Giger, Guadalupe Maravilla, Morgan Courtois... L'une d'elles nous a fait beaucoup rire. L'artiste chercheur.se americano-chinois.e Mary Maggic expose une vidéo hilarante sur un atelier d'extraction d'œstrogène à partir d'urine, pour accroître l'accès des femmes transgenre à une autonomie corporelle radicale, en se jouant des clichés des émissions de télé-réalité gastronomiques. Et puis nous avons regagné la garrigue pour nous reposer un peu avant le retour.

Superbemarché, exposition au MIAM à Sète, jusqu'au 8 mars 2026
Éprouver l'inconnu, exposition au Mo.Co à Montpellier, jusqu'au 18 mai 2025

jeudi 24 avril 2025

Retour à Arles


Je n'étais pas retourné à Arles depuis 2014. J'y avais assumé le rôle de directeur musical des Soirées des Rencontres de la Photographie pendant une dizaine d'années à partir de 2001. Dire que je connais la ville comme ma poche est un peu exagéré, mais je m'y promène les yeux fermés, ce qui n'est pas une bonne idée si je veux profiter du Festival du Dessin qui s'y déroule jusqu'au 11 mai. Comme nous n'avons pas beaucoup de temps nous choisissons d'abord l'Espace Van Gogh où sont exposés François Aubrun, Jean Scheurer, Francine Simonin, Sonja Hopf, Michel Roux, Valentine Schopfer, Annette Messager et Philippe Mohlitz. Ce sont ces deux derniers qui m'emballent le plus, Messager pour ses récentes aquarelles explorant les cycles de la vie et de la mort, Mohlitz pour ses fictions gravées d’une incroyable minutie réalisées directement sur le métal à la pointe sèche. Nous filons ensuite à l'Église Sainte-Anne, place de la République, où Antoine de Galbert a sélectionné 150 œuvres de sa collection où l'art brut côtoie des sommités aussi bien que des inconnus, mais toujours d'un exceptionnel pouvoir évocateur. Après le déjeuner dans un petit restaurant caché dans une ruelle dont je me souvenais nous marchons jusqu'à la Fondation Luma qui était encore en construction à ma dernière visite.


La magnifique tour construite par Frank Gehry me rappelle tout de même le rocher des singes du zoo de Vincennes, mais le bâtiment est plein de surprises passionnantes, des murs en cristaux de sel à la vue superbe sur la région depuis la terrasse du neuvième étage sans parler de ses volumes aux lignes brisées dont il s'est fait une spécialité. Si j'ai trouvé les expositions actuelles absolument sans aucun intérêt, j'ai énormément apprécié la bibliothèque au troisième étage, appelée pour l'occasion "la Bibliothèque est en feu", et ses ressources permanentes. Un casque sur les tempes, nous découvrons cette métafiction créée et écrite par Charles Arsène-Henry dans l'espace conçu avec Dominique Gonzalez-Foerster et Martial Galfione, développant, avec d’anciens étudiants de Shapes of Fiction (Architectural Association School of Architecture, Londres), un programme de recherche dans les profondeurs de ses bibliographies. L'effet est sensationnel, univers parfaitement markerien au milieu de la bibliothèque où travaillent actuellement quotidiennement un écrivain et un chercheur et qui n'accueillent que douze personnes à la fois.


Pour m'en aller, le gamin que je suis n'a pu résister à emprunter le toboggan pour rejoindre le rez-de-chaussée. J'ai toujours adoré les gamineries des architectes, comme Le Corbusier à La Cité Radieuse, qui ont préservé une certaine fantaisie malgré ou grâce à leur notoriété. Et puis nous avons repris la route, puisque demain nous nous dirigerons plus encore vers le sud.

lundi 31 mars 2025

Énormément bizarre + Paris Noir


Pour une fois j'avais reçu le catalogue de l'exposition Énormément bizarre avant d'aller à Beaubourg où il n'était pas encore arrivé, mais que j'avais eu le temps d'arpenter. Cela m'évita de me casser le dos pour lire les cartels qui m'obligent d'habitude à jongler avec plusieurs paires de lunettes. Léguée à la Fondation Antoine de Galbert qui en a fait don au Centre Pompidou, la collection Jean Chatelus m'apparut moins glauque que je ne m'y attendais, peut-être grâce à la scénographie de Pauline Phelouzat qui donne de l'espace aux œuvres d'art et aux objets accumulés. À l'entrée le lit de Chatelus, Surveillance Bed IV, fabriqué sur mesure par Julia Scher en 1954 pour qu'il rentre dans sa chambre qui n'est pas reproduite telle quelle, contrairement au salon et au bureau, cabinets de curiosités où s'agglutinent les œuvres les plus disparates, souvent provocantes et chargées d'un humour noir qui montre que l'on n'est jamais débarrassé de son passé.


Il est logique que cette collection rappelle celles qui nous enchantaient à La Maison Rouge et qui nous manquent depuis sa fermeture et le départ d'Antoine de Galbert pour Grenoble. Elle porte bien son titre. Les choix dressent des portraits en creux de chaque collectionneur et Énormément bizarre est celle d'un homme qui certes aimait recevoir, mais vivait seul avec ses obsessions et sa manière de les transgresser. Si l'on y rencontre des masques africains, nombreuses photographies et des objets d'art brut choisis pour leur étrange résonance, on y découvre aussi des œuvres de Delvoye, Spoerri, Aeppli, Witkin, Oursler, Vostell, Nitsch, Gabritschevsky, Ernst, Boltansky, Berkhemer, Michaux, Kusama, des frères Chapman, etc. L'etcétéra est de mise dans cet extraordinaire capharnaüm de 400 pièces qui tient parfois de la magie noire.


Si elle est passionnante d'un point de vue sociologique, l'exposition Paris Noir m'a moins plu, parce qu'il y a moins d'urgence chez les artistes en titre que chez nombreux anonymes ou que le besoin de s'échapper du réel s'y fait moins sentir. Elle reste néanmoins indispensable, mais il faut y faire son chemin et découvrir celles ou ceux qui nous touchent et que nous ignorions. Il est logique que les artistes afro-américains y sont moins représentés que les africains ou caribéens, colonialisme oblige. De 1950 à 2000, c'est une histoire de Paris, comme un quartier d'une capitale qui s'étend sur tout son territoire.


Au dernier étage, cette très grande exposition est structurée chronologiquement comme tant d'autres, les commissaires se sentant obligés de nous donner chaque fois une leçon qui n'y échappe pas. D'où ma préférence pour celles guidées essentiellement pour le plaisir, comme les pratique Jean-Hubert Martin par exemple. Ici se succèdent Paris panafricain, Édouard Glissant, Paris comme école, Surréalisme afro-atlantique, Le saut dans l'abstraction, Paris Dakar Lagos, Solidarités révolutionnaires, Retour vers l'Afrique, Nouvelles abstractions, Affirmation de soi, Rites et mémoires de l'esclavage, Syncrétismes parisiens, Les nouveaux lieux du Paris Noir.

Illustrations : Franz West, Nam June Païk, Justin Lieberman, Jonathan Borofsky, Jesse Wine, Meyer Vaisman... / Folkert de Jong, Alexander Kosolapov, Huang Yong Ping, Jon Pylypchuk, Damien Deroubaix... / Valérie John / Ousmane Sow

Énormément bizarre, exposition au Centre Pompidou, jusqu'au 30 juin 2025
Paris Noir, exposition au Centre Pompidou, jusqu'au 30 juin 2025

lundi 3 mars 2025

Armes, cycles et rubans


La ville de Saint-Étienne ne se limite pas à la praluline, la râpée forézienne et aux peintures murales d'Ella & Pitr ! Lors d'une précédente visite j'étais allé au Musée de la mine, et comme nous avions visité le Musée d'Art Moderne et Contemporain, dont les expositions actuelles m'ont un peu déçu, et que la Cité du design ne nous disait rien ce jour-là, nous avons dégringolé la rue sous la pluie jusqu'au Musée d'Art et d'Industrie. Armes, cycles et rubans ont longtemps fait la renommée de "Sainté", même si l'actualité se focalise aujourd'hui sur son sulfureux maire, Gaël Perdriau, qui s'accroche à son trône malgré sa mise en examen pour chantage, association de malfaiteurs et détournement de fonds publics. Nous descendons donc admirer l'ingéniosité des constructeurs de cycles en commençant par ce monocycle en bois tourné et sculpté, fabriqué à Brescia au milieu du XVIIIe siècle, sur lequel le voyageur s'installait à l'intérieur et faisait avancer la machine au moyen d'une manivelle sur une des deux petites roues roulant sur un rail intérieur de la grande !


Je suis aussi épaté par cet autre monocycle à cavalier intérieur, conçu à Londres par William Jackson en 1870, un système de bielles reliant les pédales à des manivelles : les mains peuvent donc soit tenir les repose-mains en forme de guidon, soit maniveller, les pieds sur les leviers ou sur les repose-pieds. Le site du musée montre, bien entendu, nombreux autres cycles, depuis une draisienne fabriquée en 1820 jusqu'aux dernières trouvailles.


Ma tendinite au genou me suggère de prendre l'ascenseur jusqu'à l'étage des armes, qui évidemment me passionnent moins. Elles rappellent néanmoins tous les films policiers, western ou médiévaux que j'apprécie, malgré mon inclination à la non-violence.


Le fusil à percussion centrale, construit par Jacques Rouchouse vers 1890 à La-Tour-en-Jarez, offert au pape Léon XIII, me laisse perplexe. Si j'apprécie les couteaux dont on me fit cadeaux pour la cuisine ou le camping, j'évite soigneusement les armes à feu !


J'avais oublié la taille gigantesque de certains métiers à tisser. Nous admirons également la variété des rubans, et au retour je reviens sur les trois parcours grâce au site du musée. Dehors il pleut toujours. La place du marché est vide. J'en profite pour aller m'acheter deux pantalons, puisque je n'arrive à faire ce genre de courses qu'en province. Ma gourmandise m'empêche de rentrer dans ceux que je préférais. S'il est une contrariété, c'est bien celle-ci, mais l'atavisme y est aussi pour quelque chose. En sortant du musée, il était logique de parler chiffons avant de remonter à Paris enfourcher mon fidèle destrier.

jeudi 20 février 2025

Christian Corre expose ses Hommages à Piranèse, Magnasco, Goya, Hokusai, Le Caravage


J'ai toujours aimé les collages ou les œuvres qui assument fictionnellement leurs sources, se les appropriant tout en les citant explicitement. Ce n'est pas un hasard si le musicologue Christian Corre, dont les dessins sont exposés au sous-sol de l'Espace Culturel Bertin Poirée, se réfère à Gustav Mahler et Luciano Berio. Cherchant des équivalents en littérature, il me semble que Jose Luis Borges ou Wiliam S. Burroughs, par exemple, pourraient rejoindre ces artistes qui conjuguent leurs œuvres à tous les temps. Les emprunts ressemblent aux rimes d'un poème épique où l'auteur force les vers en inventant un lien contemporain avec ces lambeaux de mémoire. La figuration, qui revient à la mode après un longue mise à l'écart, met à nu les intentions cachées que l'abstraction occulte presque totalement. Si les dessins de Christian Corre vont puiser leur inspiration chez des artistes du XVIIe et du XVIIIe siècles, ils nous renvoient à des peurs actuelles, aussi réelles que fantasmées.


Travail sur la lumière et l'espace clos, ses Hommages quasi surréalistes sont agrémentés de clins d'œil critiques au puzzle ou au jeu de cartes dont seul le rassemblement des éléments fait sens. Son Hokusai, Le samouraï Hatakeyma Shigetada portant son cheval, est un autre clin d'œil, cette fois à la galerie qu'héberge l'Association Culturelle Franco-Japonaise de TENRI.

→ Christian Corre, HOMMAGES à Piranèse, Magnasco, Goya, Hokusai, Le Caravage, Espace Culturel Bertin Poirée, exposition de dessins jusqu'au 1er mars 2025

mercredi 25 décembre 2024

Collage raisonné A


Comme je le racontais au début du mois en évoquant l'exposition de Sun Sun Yip, j'ai la chance d'avoir quelques amis plasticiens qui me font rêver. Deux de ces camarades qui me sont très chers nous ont récemment offert des tableaux à accrocher au mur. J'ai beau avoir une maison relativement grande, les surfaces ne sont pas extensibles et j'ai choisi d'en garder certaines immaculées, histoire de reposer mes yeux, de me laisser aller à la rêverie à partir du vide, d'y projeter de la lumière ou des films. Je venais de trouver la place du triptyque Dans le vent confus du voyage de mc gayffier quand me vint l'idée de placer l'impression Collage raisonné A d'Éric Vernhes sous l'oléarium du salon, derrière le divan rouge, près de tableaux possédant tous une dominante de cette couleur. L'oléarium est un une sorte d'aquarium rempli d'huile ayant servi de loupe devant un téléviseur des années 50 et utilisé par Raymond Sarti dans son décor du K de Dino Buzzati pour Un Drame Musical Instantané. Combien se sont fendus de grimaces en se plaçant de chaque côté de l'objet incrusté dans l'épaisseur du mur. À la droite de l'œuvre d'Éric Vernhes on peut en admirer d'autres de mc gayffier, Sun Sun Yip, Arlette Martin, Aldo Sperber... Dans le bas à droite de la photo apparaît l'ombre d'une oreille d'un Nabaztag.
Ayant déjà écrit plusieurs articles sur son travail et connaissant ses aptitudes incroyables à manier les techniques les plus primitives aux plus contemporaines, j'ai demandé à Éric comment il avait réalisé cette abstraction. Collage raisonné A est donc un arrêt sur image d'un assemblage de mèches d'un logiciel génératif qu'il a inventé. Me référant à d'autres de ses créations picturales j'y pressens une partition musicale d'une œuvre complexe où les textures sont rythmées par les surfaces. Comme toute représentation graphique sonore il faut s'approcher pour constater la précision des points (pixels ?), des à-plat et des brumes, et envisager de les interpréter.
Dans cette lointaine perspective, muni d'une perceuse, j'ai esquinté le mur de béton sans succès pour y visser un piton, optant finalement pour un scotch double face ne pouvant supporter le poids du cadre qui a glissé en brisant la vitre, heureusement sans abîmer le papier. Le verre indiquait de nouvelles lignes musicales, mais le danger de se couper et le respect de l'intégrité de l'œuvre m'obligèrent à mettre de côté cette collaboration artistique involontaire. Éric m'a rassuré en m'annonçant qu'il passerait avec une perceuse plus puissante et une vitre empêchant le papier de jaunir avec le temps. Je ne suis pas du tout bricoleur, même si je m'y colle régulièrement. Mes mains ne sont à l'aise que devant des claviers, qu'ils soient à écrire, à cuire ou à jouer, encore que je tape à deux doigts, fais ce que je peux sur les touches noires et blanches, improvisant sans cesse, soit rectifier le tir de la phrase précédente sans faire tilter le flipper. De quoi forcément perdre la boule lorsque je ne suis plus dans mon élément !

mardi 24 décembre 2024

Dans le vent confus du voyage


Il fallait bien que cela arrive un jour, j'ai accroché le triptyque sur toile Dans le vent confus du voyage dans l'escalier qui mène au premier étage alors que j'avais toujours évité de casser le blanc des murs. La plasticienne mc gayffier, "technicienne de surface" aux multiples talents, nous a fait ce somptueux cadeau pour nos anniversaires. Le texte est tiré du Livre d'heures de Rainer Maria Rilke tel que cité par Jean-Luc Godard dans ses indispensables Histoire(s) du cinéma. Du même réalisateur, huile cette fois plutôt qu'acrylique, Ces fleurs ont été cueillies dans Le livre d'images, son dernier chef d'œuvre (2019). Avec entre les rails, une autre huile, celle-ci reprenant le célèbre photogramme de Dziga Vertov dans L'homme à la caméra (1929), le triptyque est complet, recomposé, Ces fleurs entre les rails dans le vent confus du voyage. J'ai toujours adoré les photogrammes. Dans le passé nous n'avions qu'eux pour nous souvenir, la vidéo n'existant pas. Quant au son j'enregistrais dans les salles de cinéma avec un magnétophone à cassette. En les peignant mc gayffier rallonge le temps, arrêt sur image qui joue de l'éphémérité de la vie.

Les fleurs du jardin
Chaque soir ont du chagrin.
Oui, mais dès l'aurore
Tous leurs chagrins s'évaporent.
Quel est l'enchanteur
Qui guérit tant de douleurs,
Quel est ce magicien ?
C'est le soleil.

C'est la chanson que chacun, chacune, fredonne à tour de rôle dans Boudu sauvé des eaux de Jean Renoir (1932). C'est encore plus clair avec le train qui fonce sur le caméraman. Les cadres en bois donnent également de l'épaisseur aux trois petites toiles. Tranches verte, noire ou pointillée comme les perforations d'un film en celluloïd. L'intertitre souligne la poésie de réel qui fricote avec l'imaginaire. Les temps confondus se mêlent parce qu'il n'y a ni passé, ni présent, ni futur pour un cinéphile. Juste des images. Les paroles de Renoir continuent, nous renvoyant à ce que nous avons de plus cher... Je pense ainsi au champ de marguerites repiquées dans Le plaisir de Max Ophüls (1952). Un anniversaire...

L'hiver dans les bois
Les oiseaux meurent de froid.
Leurs nuits dans les bois
Sont comme des tombes blanches.
Avril reparaît
Et soudain dans la forêt
Mille voix en même temps
Bénissent le printemps.
Mon printemps est mon sourire
Quand mon cœur souffre et soupire.
Ton sourire est mon printemps,
Mon printemps...

mardi 17 décembre 2024

Chiharu Shiota au Grand Palais


Le jeu de miroirs de Reflection of Space and Time semblait pourtant simple, mais je suis longtemps resté scotché par la distance spatio-temporelle que produit l'œuvre de Chiharu Shiota. Grâce aux fils qu'elle tend comme une toile d'araignée, l'artiste japonaise vous prend dans ses filets et, si la scénographie à sens unique ne vous y forçait pas, on serait tenté de revenir sans cesse sur ses pas pour être certain que l'on n'a pas rêvé. Livrer ici trois images de son exposition The Soul Trembles, inaugurée au Mori Art Museum de Tokyo en 2019 et plus ou moins reproduite et actualisée dans une aile du Grand Palais avant sa réouverture complète, pourrait gâcher le plaisir de la découverte, mais ces images font le tour du monde et celui de la Toile sans que l'on puisse en saisir la force réelle sans y pénétrer corps et âme.


J'ai évidemment été sensible à la salle de spectacle incendiée de In Silence avec le crapaud totalement brûlé qui trône en son centre. Si Chiharu Shiota se réclame de Christian Boltanski, Annette Messager et William Kentridge, cette installation immersive me fait forcément penser à leurs collègues Daniel Spoerri et Arman qui font partie d'un mouvement qui m'est très cher, probablement pour ses liens oniriques avec le cinéma de fiction.


Les fils de laine rouge de Uncertain Journey sont les plus connus de Chiharu Shiota, quitte à illustrer une affiche épouvantable de son exposition. Face au rouge sang et aux embarcations innavigables, il ne manque que les larmes. Feront-elles surface dans ses œuvres prochaines ?
J'ai aussi beaucoup aimé des œuvres plus petites comme Out of My Body en cuir de vache et bronze ou les petits jouets de récupération de Connecting Small Memories. La chair semble absente et pourtant c'est justement parce qu'elle fait défaut qu'elle est sensible. Sur Instagram j'ai mis en ligne l'envol des valises de Accumulation: Searching for Destination dont le son composé de vidéos d'enfants interviewés sur l'âme dans la même salle et surtout des voix des visiteurs donne l'impression d'être dans le hall d'un aéroport ou d'une gare. Cette visite a tout d'un voyage, ce qui me convient parfaitement puisque je reste là, avec vous...

→ Chiharu Shiota, exposition au Grand Palais jusqu'au 19 mars 2025