Jean-Jacques Birgé

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mardi 21 juin 2022

Gentillesse et politesse


Gentillesse et politesse, les deux termes me semblent à l'opposé l'un de l'autre. La gentillesse est tournée vers autrui sans contrepartie tandis que la politesse semble l'être, alors qu'elle obéit à des règles fixées socialement. La gentillesse revêt le même sens pour tous les êtres humains. La politesse ne s'exprime pas de la même manière suivant les cultures. L'une est altruiste, l'autre sert à opérer une sélection de classe parmi les individus. Exprimer un "bonjour", "s'il-vous-plaît" ou "merci" ne produira pas les mêmes effets selon le ton employé. Le ton est difficilement reproductible en langage écrit, mais dans la vie de tous les jours il en dit long sur la relation qu'entretiennent les protagonistes. On comprendra que les échanges par mail ou sur les réseaux sociaux sont souvent plus brutaux que les intentions de l'auteur. Au téléphone le ton en dit long. De visu, les yeux ne trompent pas. Ainsi que dire des gestes ! S'il s'agit de formuler une critique, on a toujours le choix de le faire sans brusquer ou offenser son interlocuteur. La musique de la politesse est plus sèche, sa fermeté peut sembler vexante ou agressive. On peut s'en passer si la gentillesse prend le relais. Mais en l'absence de bienveillance la politesse devient indispensable pour cadrer la relation dans des limites raisonnables. Pour terminer avec cette réflexion somme toute banale, on pourrait dire que devant la faillite de la gentillesse, la politesse permet de contenir le dialogue dans des limites acceptables. La politesse cache souvent le désir inavoué de s'empêcher toute gentillesse. Ménager la susceptibilité de l'autre, le souhait d'éviter les quiproquos, ne se maîtrisent pas au travers des rapports sociaux, mais dans la relation personnelle que chacun/e décide de construire, ne serait-ce que dans l'éphémérité d'une rencontre.

mardi 31 mai 2022

Hacker Protester, en prévision du pire


Il y a déjà six ans j'avais recommandé le livre de Geoffrey Dorne, Hacker Citizen, pour reprendre le contrôle de la ville en 50 hacks. Le designer remet ça avec Hacker Protester, guide pratique des outils de lutte citoyenne. C'est carrément un mode d'emploi de guérilla urbaine face à la militarisation d'une police de plus en plus armée et violente. Parmi la centaine de suggestions certaines sont défensives, d'autres plus actives. Les chapitres, Outils stratégiques, Tactiques défensives, Tactiques numériques, Tactiques offensives, Tactiques anti drones, Tactiques d'expression, sont chaque fois précédés d'un entretien avec un spécialiste, David Dufresne, Bluetouff, La Quadrature du Net, Paul Rocher, Olivier Tesquet, Mathilde Larrère. Geoffrey Dorne a soigné la présentation : couverture métallisée, croquis pixélisés, typographie. Je ne suis pas certain que j'ai encore le tonus pour mettre en pratique ces armes d'autodéfense. Non violent, plus jeune j'ai surtout couru avec les matraqueurs sur les talons. Aujourd'hui le simple piétinement lors d'une manifestation me fiche en l'air le dos pour plusieurs jours. Mais je trouve passionnant l'ingéniosité de celles et ceux qui n'ont pas leurs yeux pour pleurer. Ils et elles s'organisent, face à un pouvoir caractérisé par la privation des libertés civiques et qui finance les forces de répression plutôt qu'il ne répond aux besoins économiques et sociaux de la population dans son ensemble. Hacker Citizen et Hacker Protester sont des ouvrages à conserver sous le coude, à prêter à ses voisins en âge de combattre physiquement les forces de désordre, et qui n'ont pas retourné leur veste en cédant au suicide consumériste alors que se profile une crise climatique de nature entropique. Car le capitalisme est prêt à tout pour protéger les avoirs de quelques nantis dont la folie destructrice n'a pas de limites. C'est comment qu'on freine ? Ce guide ne l'explique pas, mais il donne des pistes pour refuser le statut de victime.

→ Geoffrey Dorne, Hacker Protester, guide pratique des outils de lutte citoyenne, 325 pages, format A5, 20€ + port

mercredi 25 mai 2022

Sévice militaire


À quelle nostalgie l'attrait de la guerre renvoie-t-il ? Tuer ou être tué. Une fois que les hommes sont sur le terrain, il n'y a pas d'alternative. Le service militaire n'est plus obligatoire. Censé faire disparaître les classes sociales sous l'uniforme, il faisait perdre un an à qui avait mieux à faire. Cette égalité devant la loi n'était que de surface. Les petits bourgeois savaient y couper et les pistonnés rentraient chez eux le soir. La violence des pauvres était canalisée sous les ordres de sous-officiers exerçant leur pouvoir débile sur les jeunes recrues. C'était parfois une manière de sortir de sa condition, d'échapper à son milieu, de voir du pays. Les hommes entre eux pouvaient transposer leur homosexualité refoulée en amitié virile. Les anciens combattants fourmillaient de souvenirs croustillants. Les seuls films de guerre supportables sont ceux qui la dénoncent, même s'ils continuent d'exercer leur pouvoir de fascination morbide. Les guerres résolvent les crises sociales et les expansions démographiques. L'enjeu est pourtant toujours économique. Destruction, captation, reconstruction. La compétition sportive, lorsqu'elle stimule le nationalisme, ne fait qu'y préparer. Les jeux de guerre sur les consoles vidéo participent à l'abrutissement de masse. Ils révèlent ce qu'il y a de pire chez les humains, aveuglement, veulerie, ignorance et stupidité.
Par prudence, je ne m'en suis jamais ouvert publiquement, mais je fus réformé P5, "exempté du service actif, réserviste service de défense sauf inaptitude à tout emploi". P signifie Psychologique et P6 équivalait à la camisole... Cette désignation aurait pu m'empêcher de faire carrière dans l'administration ! Mon sursis m'avait permis de terminer mes études de cinéma et je ne me voyais pas interrompre ma vie en postulant au service cinématographique des armées. La coopération avait quelque chose d'obscène. Certains camarades avaient craqué en Afrique autour de la piscine entourée de leurs boys. D'autres avaient joué le jeu sur ordre de leur parti politique. Travail d'infiltration. Comités soldats. J'étais résolument non-violent et n'aurais pas tenu une arme pour un empire (pour un an, pire), forcément colonial. Une psychanalyste m'avait remis un certificat signalant "une schizophrénie dissociative avec inversion du rythme nycthéméral". Elle racontait que je m'étais spécialisé dans les films de vampires et que vivre la nuit était incompatible avec le rythme militaire. C'était en 1975. Le comique fut de me retrouver assistant de Jean Rollin quelques mois plus tard sur Lèvres de sang. Je me souviens être parti aux "trois jours" qui en duraient la moitié après 48 heures sans dormir, ayant juste terminé le disque pour l'Année de la femme réalisé par le PCF. Refusant de dormir avec d'autres hommes, j'ai passé la nuit au cachot, la porte ouverte et la lumière allumée. Après cette troisième nuit de veille, je n'étais pas bien frais. Je n'avais coché aucune des cases du test lorsqu'il s'agissait d'actes de guerre, mais, sorti d'une grande école, je ne pouvais faire l'imbécile. À la prison le sergent de garde, complètement saoul, ne put faire son rapport. Un autre, jusque là très brutal, s'adressa à moi avec tant de prévenance, j'étais frit (j'aurais préféré être free). Le psychiatre ne me posa aucune question. Silence de part et d'autre de son bureau. Le verdict consistait en une hospitalisation quinze jours plus tard. L'angoisse ! Remettre ça alors que j'étais certain de ne pas sortir conscrit de la caserne de Blois... À l'Hôpital Percy de Clamart, la seconde manche dura à peine une heure. " Vous vous entendez bien avec votre père ?". Deux minutes de silence. "Oui", hésitant et pas convaincu du tout. "Et avec votre mère ?". Un oui instantané, franc et massif retentit dans le bureau du psychiatre chez qui j'avais passé la séance à chercher par terre une aiguille qui n'existait pas en pensant en boucle aux esclaves du Metropolis de Fritz Lang. Le médecin me tendit ma réforme tandis que les troufions étaient écœurés que je leur exprime que je n'en avais rien à foutre. Philippe Labat avec qui je partageais l'appartement de la rue du Château à Boulogne quitta les militaires ennuyés de ne pouvoir le garder en leur lançant : "Rien ne résoudra la tragédie de l'être !".

Article réactualisé du 17 octobre 2009

jeudi 5 mai 2022

Flow de l'enfer


Il y a des jours comme ça. Hier j'ai eu du mal à travailler. C'est très rare en ce qui me concerne. Les cauchemars dont je ne me souviens plus m'ont scié les guiboles. Les nuages ont obscurci le ciel. J'ai fait la vaisselle. C'est ainsi que j'appelle les petites tâches ménagères que j'avais laissées de côté et qui évitent de me faire perdre mon temps à tourner en rond. Comme tutoriser le caoutchouc de la salle de bain. Cette plante qui grimpe jusqu'au plafond datant d'il y a bien quarante ans, je lui parle en confiance. Elle a connu mon père, et ma mère. Je lave ses feuilles poussiéreuses... Ce matin Django a tué un oisillon. Triste. Cela ne m'a pas encouragé. Je n'avais pas remué le compost au fond du jardin depuis longtemps. J'ai enfoncé le pic aérateur une fois, deux fois. À la troisième j'ai eu un mouvement de recul. Un gros rat m'a sauté à la figure. Il a certainement eu plus peur que moi. Comme il n'y a rien à grignoter, aucun déchet animal, j'imagine qu'il dormait au chaud. De temps en temps j'en trouve un au milieu du salon, heureusement très rarement. Contrairement aux souris et aux oiseaux que Django croque plus ou moins, ils n'ont jamais une égratignure, aucune trace de blessure. Leur casse-t-il la nuque ? Celui d'hier matin retournera probablement d'où il vient. Il aura sauté le mur du fond. Ne pas culpabiliser de ne rien faire. Je bosse pratiquement sept jours sur sept. Parfois je lis l'après-midi, et après le dîner je déconnecte tout de même. J'ai fini par me laisser aller devant Moon Knight, une série télé Marvel avec Oscar Issac, Ethan Hawke et une courte apparition de Gaspard Uliel dans son dernier rôle avant son stupide accident. Une fantaisie de plus en plus dingue au fur et à mesure des six épisodes, mais rien d'étonnant, de vieilles recettes. Tous ces jours-ci j'avais justement travaillé mes instruments comme un fou. Je n'arrive pas à intégrer que j'ai remplacé le régime d'intermittent par celui de la retraite. Il faut vraiment que j'apprenne à ne rien faire...
J'ai retrouvé un article du 8 août 2009 où j'avais une petite forme, comme hier.

FLOW DE L'ENFER

Il y a des jours comme ça. On ne sait pas où l'on va. On se lève. Prenant congé des rêves. Et puis tout bascule. Ridicule. J'allume d'un seul coup toutes les machines du studio. Ça fait pop dans le rafiot. Je voulais tester les sons enregistrés cette semaine avec le film d'aujourd'hui. Mais comme j'ajoute la réverbe rien ne se produit. La Rev5 ne s'allume plus, la panne. Je m'acharne dessus comme un âne. Il faut attendre la fin août pour la réparation [C'était l'été]. Là je reprends ma respiration. J'ai sorti une petite Lexicon, mais c'est bon, l'H3000 fera l'affaire. La réverbe situe tous les sons à leur place. De quoi aurais-je eu l'air sans espace ? Dans l'affolement, je pense à l'envers. Je deviens dément, glisse en enfer. Lorsque j'étais jeune homme, que le matériel rendait l'âme, j'évitais le pensum en rencontrant une dame. La dame est là, la dame est là, la dame est là. Quand tout va de travers, regarder bien le ciel, la lune ou les nuages, et s'attendre aux miracles. Du pire calvaire on peut tirer son miel. Il n'y a pas d'âge pour rejeter la débâcle. J'ai peint la cave en rouge, en rouge sanguinolent, mais c'est là que ça bouge, le bouge sent. Provisions de bouche à se mettre sous la dent. Grands crus à foison à en devenir cuit. Voyez donc le tableau comme un hublot. Le diable à l'œuvre. L'œuvre du diable.

P.S. pour les geeks : depuis cet article de 2009, la 4000 de t.c. electronic (pour le live recording), le plugin SP2016 d'Eventide (chaque fois que j'essaie autre chose j'y reviens) et l'Altiverb (qui propose tous les espaces imaginables et inimaginables) ont remplacé la REV5 et la Lexicon, et la pédale H9Max mon vieil H3000 (sorte d'effet joker qui m'a sauvé plus d'une fois). J'aimerais plus souvent utiliser les GRM Tools, SplitEQ, Physion ou la BlackHole, mais soit je n'y pense pas, soit je ne les maîtrise pas bien. Pendant que j'y suis, les logiciels RX et Ozone qui permettent de faire des miracles en nettoyage, reconstruction, demix et remix, mastering, etc., sont quasiment indispensables à toute post-production.

mercredi 27 avril 2022

Antithèse et synthèse


Manquerait-il un paramètre à mon titre ? Un élève de Terminale remarquera aisément que la thèse fait défaut. Attaquer d'emblée par l'antithèse me fait automatiquement ranger parmi les complotistes ! Notez que je fuis systématiquement la polémique, si vaine sur les réseaux sociaux tant les amis vous plébiscitent et les "amis" vous jugent comme un pestiféré. J'évite généralement d'y répondre, mais je me laisse parfois aller, à regret. Les commentaires rassurent ou irritent, mais vous font perdre un temps considérable. Ils réclament déjà qu'on les lise, alors que là on se fait facilement des ennemis qui ailleurs auraient bénéficié d'une retenue diplomatique. Sans gaîté de cœur je me suis résolus à bloquer quelques trolls aussi agressifs qu'arrogants qui pourrissaient mon espace privé, les commentaires prenant le pas sur le texte initial au point qu'on se demande même s'il avait été lu en amont. Il y a des années, sur mon blog original, j'avais supprimé la possibilité de commenter mes articles à cause des robots de publicité, mais la porte reste ouverte sur Mediapart et FaceBook où mon site est en miroir. Si j'étais friand de commentaires ce serait extrêmement simple de générer de la polémique pour les susciter. J'évite donc, autant que possible.
Il m'arrive pourtant d'être incapable de me taire lorsque l'actualité est traitée de manière trop évidemment mensongère ou manipulatrice. Alors les foudres se déchaînent et je ne sais plus où me mettre. Il y a une dizaines d'années c'est allé jusqu'à recevoir des menaces de mort, glissées de nuit dans ma boîte aux lettres, rien de virtuel. Ma compagne d'alors m'avait dit que je n'étais pas John Lennon et demandé de calmer le jeu en cessant mes publications provocantes. Je m'étais exécuté.
Revenons à nos moutons, d'autant que l'allégorie animalière est bien choisie lorsque je monte sur mes grands chevaux. Si j'attaque parfois directement par l'antithèse, c'est seulement pour ne pas avoir rappelé la doxa proférée sur tous les canaux d'information. La thèse est si répandue que je la saute et livre mes réflexions de but en blanc. Penser par soi-même est un exercice difficile, particulièrement à notre époque où les grands médias appartiennent tous à une classe de milliardaires qui arrondissent parfois même leurs fins de mois en investissant dans le commerce des armes. D'un autre côté, les réseaux sociaux sont un terrain propice à tous les délires négationnistes qui pressentent le mal dans la moindre annonce. On peut se poser légitimement la question. Faut-il douter de tout ? On y perdrait son latin, puisqu'il faut toujours remonter à l'origine des choses pour comprendre comment on en est arrivé là.
Mon expérience sur le terrain tendrait à me laisser penser que l'interprétation est la règle en matière d'information. Lorsque j'avais tenu le rôle de réalisateur dans des pays en crise, je m'étais rendu compte que la réalité dont j'étais le témoin direct n'avait rien à voir avec les actualités diffusées sur le petit écran. Par exemple, pendant le Siège de Sarajevo, les informations des télévisions tant bosniaque que serbe étaient un tissu de mensonges, même si ma sympathie me rangeait évidemment du côté des victimes martyrisées et que les allégations de l'assaillant me soulevaient le cœur. À Beyrouth la rue des bijoutiers avait été épargnée par la guerre. En Algérie je découvris la réalité de l'oppression arabe sur les Berbères. Dans l'Afrique du Sud d'avant Mandela, je voyais les Boers comme les pires racistes alors qu'ils étaient si nombreux à l'ANC tandis que les Anglais perpétuaient avec flegme leur colonialisme séparatiste. Pardonnez-moi si je fais court, je ne cherche pas ici la polémique. Ma naïveté et ma méconnaissance initiale des enjeux furent souvent mises à mal. J'aurais dû plus sérieusement lire le Monde Diplomatique qui prévient des conflits des années avant qu'ils ne se déclarent ou Courrier International qui donne la parole à toutes les parties.
Tout cela pour souligner que la thèse étant largement diffusée par les services de renseignements de chaque état, par la vox populi qui croit en l'information comme en Dieu, je cherche souvent la contradiction, ce qui cloche dans le discours dominant, avant de me faire une idée. L'exploitation de l'homme par l'homme est une affaire vicieuse qui exige du tact pour fonctionner sans trop de heurts. Le soft power fait mieux passer la pilule que la dictature. Sous couvert d'honneur national les responsables entraînent les populations à accepter leur sort, mais les enjeux économiques sont à chercher dans le moindre conflit, le moindre acte de violence. Cela n'exclut pas la folie du pouvoir et de la possession, deux fantasmes mortifères qui mènent notre planète à la ruine. Il faudrait certes moins de politique et plus de philosophie. Et si je me relisais, je crains de me rendre compte que j'ai encore négligé la thèse, tant sujette à interprétation, me laissant incapable de rédiger la moindre synthèse qui se tienne.

lundi 18 avril 2022

La mémoire ne fonctionne pas à sens unique


Les souvenirs s'accumulent sur les étagères. Le tri éjecte les bibelots inutiles, mais préserve les amours. Les signes dramatiques côtoient les clins d'œil amusés, les livres que l'on ne relira plus étouffent ceux que l'on s'est juré de déguster un jour. Plus la mort s'approche, moins les anciens sont accessibles. Nous avons tous la fâcheuse tendance à remplir le vide. Chaque année nous ajoutons un nouveau chapitre, accumulant sans cesse jusqu'à saturation. Il faudra bien que ça pète !
La mémoire nous joue plus d'un tour. En discutant avec l'un de mes amis de ses goûts musicaux, je m'aperçois qu'il existe une différence majeure entre mes rejets et les siens. Ne s'est pas écoulée une minute que la musique française du XXème siècle le hérisse, idem avec n'importe quelle chanson ou tout air d'opéra quelle qu'en soit l'origine. Comme je justifie ma programmation par ce qui a donné naissance à ce qu'il affectionne, mon camarade me rétorque que l'on n'a pas besoin d'apprécier les origines pour aimer ce qui nous fait vibrer là maintenant. Certes, mais si aujourd'hui je me passe de Mozart ou Bellini, ce n'est pas faute de ne pas les avoir écoutés. Sans faillir ni défaillir j'ai suivi les livrets de centaines d'opéra, fait hurler les guitares électriques de toutes les intégrales, dansé à tous les jazz et rêvé sous toutes les latitudes pour être certain de mon chemin. Il n'est aucune sorte de musique dont je ne me sois pas repu aussi loin que je m'en souvienne et si une tribu était découverte sur quelque île du Pacifique j'y traînerais mes oreilles de gré ou de force. De quelle nécessité est née telle œuvre ? De quelle Histoire procède-t-elle ? Qu'en reste-t-il ? Ne pas connaître les joies du voyage dans le temps rend dangereux le périple. Il sera d'autant plus difficile de faire ses propres choix en connaissance de cause. Petit Poucet sans cailloux, la mémoire du monde s'éteindrait si l'on n'y prenait garde. Plus la vitesse et le produit Kleenex nous sont inoculés par l'industrie de la culture, plus nous perdons nos repères. Penser par soi-même exige que nous apprenions à nous servir de la boussole et du dictionnaire.
J'ai toujours pensé que le dégoût pour tel ou tel genre musical ne pouvait qu'être le fruit empoisonné de l'héritage familial. Il suffit que maman ou papa adore le musette pour vous en écœurer et tutti quanti... Tutti fruti met mieux l'eau à la bouche. Les goûts seraient alors affaire sociale tant qu'on n'y a pas goûté. Ainsi commande-t-on à l'enfant qui chigne qu'il n'aime pas ça sans ne jamais l'avoir porté à ses lèvres... Les œuvres exigent par contre souvent que l'on aille au bout, jusqu'à leur résolution. Sans cet effort la mémoire fait défaut et les dés sont pipés. Le plaisir se réduira avec le temps à une peau de chagrin. Nous ressasserons alors éternellement les ritournelles de notre adolescence sans entendre qu'autour le monde ne sonne plus pareil.

Art. du 2 septembre 2009

mercredi 13 avril 2022

Le surchoix


À la troisième bouteille nous avions largement dépassé le stade des confidences pour entrer de plein pied dans les généralités sur le sens de la vie. Cette philosophie de bistro nous entraînera tard dans la nuit vers des horizons évidemment inaccessibles, puisque le propre de l'horizon est justement de repousser sans cesse ses limites au fur et à mesure que l'on s'en approche.
Il faut bien toute une vie pour comprendre qui l'on est, et encore ! Encore faut-il vivre suffisamment longtemps et avoir la chance et la force d'en recommencer perpétuellement l'analyse, jusqu'à ce que mort s'en suive, seule date butoir qui nous dispensera de la course d'obstacles et nous affranchira de la douleur. Car c'est bien à notre tolérance à la souffrance que l'on pourra jauger notre bonheur, concept d'ailleurs aussi volatile que l'horizon et l'instant présent. La souffrance que l'on inflige à nos proches n'est jamais que la projection de celle qui raisonne brutalement en notre chair, induite par les mécanismes de la psyché, séquelles d'une névrose familiale à laquelle personne n'échappe. Nous n'avons comme salut que notre détermination à l'identifier et à la circonscrire au passé, soit tout ce qui n'est pas soi, ce à quoi s'oppose l'être du cogito cartésien, moi, mes choix, mes désirs, désirs à ne pas confondre avec nos fantasmes, les uns relevant du rêve, les autres du cauchemar.
La médiocrité n'est pas l'apanage de l'autre. Notre colère ne s'exerce que dans ce qui nous meut. Renversant la citation rimbaldienne "je est un autre" sans la contredire, concédons que l'autre soit en soi. C'est celui-là qu'il s'agira d'accepter, d'apprivoiser délicatement, après en avoir subi les coups les plus rudes. Rien ne sert pour autant de se morfondre sur le passé, seul l'avenir offre des perspectives, le présent s'évaporant à l'instant-même où on le frôle. Ne pouvant revenir en arrière pour réparer nos erreurs, nous n'avons d'autre choix que de ne pas les perpétuer. La culpabilité ancestrale habillant les remords d'une morbide impuissance, la responsabilité ouvre grandes les portes de l'impossible, soit le réel. La seule question qui importe est celle du choix que nous exerçons, que nous nous devons de redéfinir sans cesse, et les méandres pour tendre vers ce but en deviennent accessoires. Jamais nous n'atteindrons quelque cible, car il ne s'agit pas d'une ligne, d'un segment, mais d'un vecteur. Notre propos est de tendre vers. De cette suite d'instants décisifs, répétables à loisir, naîtra l'homme nouveau, l'ève future, prêt à remettre inexorablement son titre en jeu.
Le matin ne pas se raser les antennes répétait le poète. Entendre que la sagesse vient en marchant et qu'il est doux de vieillir, maturation des vieux fûts qui accoucheront des prochains (que sera,) sera. La crise individuelle révèle celle d'une société incapable de se remettre en cause, d'imaginer qu'il puisse en être autrement. Résoudre l'une sans l'autre tient du pari stupide...

[12 ans après cet article du 5 août 2009, je me demande sincèrement à quoi nous ressemblerons]

Parti me coucher, j'ai la surprise de me réveiller au milieu de la nuit avec l'étrange impression d'avoir continué mes élucubrations jusque dans le sommeil. Mon réveil vaseux ayant mis fin à mes réflexions je me laisse à nouveau glisser dans les bras de Morphée. Tandis que ses ailes féminines me caressent le crâne, ma migraine s'estompe comme par enchantement.

mardi 12 avril 2022

Le grand écart


Le sol disparaîtra sous mes pieds. Si ce n'est sous les miens, la falaise s'effritera sous ceux de ma fille ou de mon petit-fils. Le grand écart. Quelle tristesse d'imaginer ma vie merveilleuse et celle qui se pointe à l'horizon ! Vain sentiment d'injustice. Ma génération a bénéficié d'une des plus clémentes périodes de l'histoire. Tous n'ont pas eu cette chance. Les guerres ont continué de faire rage, mais sur ce sol elles nous ont épargnés. Nous avons même rêvé que celle du Vietnam serait la dernière. Peace & Love. Quelle naïveté ! C'était mal comprendre le capitalisme, ravageur, suicidaire, criminel. La colonisation n'a fait que semblant de s'arrêter. Avides de matières premières, de métaux rares, de céréales pour nourrir nos porcs, de cacao pour adoucir nos palais, d'énergies fossiles pour aller toujours plus vite et plus loin, nous avons monté les uns contre les autres, exploité nos semblables et détruit notre planète. Il ne reste plus beaucoup de temps avant que les catastrophes se succèdent et s'ajoutent. Tous ne périront pas, mais la violence qui caractérise l'humanité s'exercera pire que jamais. Je ne comprends pas, c'est une énigme. À notre petit niveau hexagonal les enjeux écologiques disparaîtront du second tour de l'élection présidentielle, mascarade d'une prétendue démocratie. Les dés sont pipés. L'information est une blague. Si vous saviez... Oh quelques uns, quelques unes sont au courant de ce qui nous attend, mais très peu en regard des sept milliards d'individus sacrifiés sur l'autel de l'absurde. J'ai du mal à accepter que nous entrions dans l'obscurité alors que j'ai vécu de la lumière. Très vite je n'ai plus été dupe de mes utopies adolescentes, comprenant que le diable n'avait jamais lâché le pouvoir, celui de nuire, de nuire à tous, car à terme ceux qui croient y échapper condamnent leurs enfants. Mammifères parmi les autres, notre pouvoir de destruction est sans limites, ce qui ne nous empêche pas de donner des leçons de morale. Je cherchai la couleur, je ne trouve que la désolation de l'aveuglement et de la surdité. Au moins je comprends mieux le geste de Zweig, même si cette solution est trop égoïste pour qu'elle me tente. Ma curiosité me pousse à vivre autant que le hasard me le permettra. Mais en regardant les merveilles de la nature qui disparaîtront avec la montée des eaux, la chaleur grandissante, le "struggle for life" du chacun pour soi, je me sens vraiment très mal. Et puis, scrutant l'image, voir le goéland dépasser le petit bateau de pêche me laisse une toute petite porte de sortie, comme une bouffée d'air frais venant du large, car rien n'est vraiment prévisible, du moins la manière...

lundi 7 mars 2022

La sexualité au fil des générations



La conversation dévie rapidement vers le machisme et l'homophobie dans les milieux musiciens et dans la société actuelle. À table, je fais face à Caroline et Sophie. Les deux filles se trouvent peu représentatives des nouvelles générations où l'on se marie à 18 ans et où la bisexualité n'est pas très courante [cet article du 19 juillet 2009 a été écrit avant le retour du polyamour chez les jeunes, et sa republication n'a pas de lien direct avec le conflit actuel en Ukraine, l'image renvoie à une époque où nous avions la naïveté de croire que la guerre du Vietnam était une des dernières]. Curieuses de savoir comment la mienne vivait la chose, elle me posent une foule de questions auxquelles j'essaie de répondre sans ne jamais porter aucun jugement.
Les relations sexuelles semblaient plus faciles, même si cela ne changeait pas grand chose aux rapports amoureux. Nous faisions parfois l'amour comme on dit bonjour, sans que cela implique quoi que ce soit d'autre qu'un moment agréable. La syphilis incarnait le passé, le Sida allait marquer notre avenir. Entre les deux, la pilule, le stérilet ou le diaphragme avaient donné aux femmes une liberté dont les hommes partageaient la jouissance. Ce présent n'excluait pas d'attraper des saloperies, mais elles n'étaient pas mortelles. J'en ai tant collectionnées que j'aurais pu écrire tout un poème avec des rimes en "oque". Nous nous racontions nos fredaines, incartades hors du couple, ce qui nous rendait évidemment très malheureux. La liberté sexuelle ne nous empêcha certainement pas de souffrir, mais elle donnait un parfum de légèreté à nos échanges. On n'en faisait simplement pas une histoire.
Ne pas confondre avec l'insatisfaction chronique qui peut pousser un individu à multiplier les rencontres. Même si nous étions très expérimentaux, nous cherchions l'âme sœur. Bernard Vitet m'avait raconté qu'une des Clodettes qui venait de passer la nuit avec Jimi Hendrix était réapparue le matin en clamant "I've been experienced !" Comme tous les jeunes gens depuis que l'on ne se marie plus par intérêt, nous étions tout de même à la recherche de l'amour. Nous pensions déjà posséder la jouissance, ignorant ce que la maturité nous apporterait plus tard. Au début du film de Denys Arcand, Le déclin de l'empire américain, un des personnages, professeur d'histoire, associe l'exigence amoureuse aux sociétés décadentes où les individus privilégient leurs propres intérêts à ceux du groupe et de son équilibre. Dans Žižek!, film passionnant d'Astra Taylor sur Slavoj Žižek, le philosophe slovène avance l'amour comme réponse à l'erreur du monde. Si la création est un accident dans l'histoire du cosmos, il choisit d'assumer le déséquilibre en invoquant l'amour, sans tomber dans l'écueil de l'amour universel qui le dégoûte, mais en l'associant à la notion du mal : "Love is Evil". L'amour, le manque à soi, il y aurait tant à développer...
Idem pour la bisexualité. C'était une découverte. Nombre de copains avaient été convertis par Bernard Mollerat qui revendiquait haut et fort son homosexualité sans tous ses atours caricaturaux. La plupart d'entre eux finirent par faire des choix, revenant à une hétérosexualité plus facile à vivre socialement ou affirmant leur refus d'une prétendue normalité. Peu continuèrent à être "bi". Les couples de filles étaient souvent plus stables que les garçons entre eux, le modèle dominant restant évidemment représenté par les hétéros. J'esquisse ici vaguement une réponse, mais il faudrait se pencher plus sérieusement sur le sujet pour ne pas dire trop de bêtises... Nous avions beaucoup d'imagination, et celles et ceux qui surent en préserver quelques traces lui substituèrent la fantaisie. Car, dans ce domaine comme dans tout ce qui nous anime et nous garde vivants, rien n'est jamais gagné, le cœur devant se reconquérir chaque jour comme si c'était le premier.

lundi 28 février 2022

Perspective du vide


En éclairant la scène d'une lumière insoupçonnée, l'envers du décor découvre des angles magiques qui retournent nos convictions. Le contrechamp interroge la réalité comme si elle n'était qu'un théâtre où se joue une pièce dont nous ignorons si nous en sommes les auteurs ou les acteurs. Les fils qui pendent des cintres sont autant de leurres auxquels nous sommes prêts à mordre au moindre signal. Pas un bruit, pas un mouvement. Par un petit trou dans le rideau rouge, on aperçoit les spectateurs, mais le moindre courant d'air pourrait révéler notre présence. Sur les coursives, les cellules abritent des travailleurs de l'ombre. Sous les corbeilles, pour peu que l'on s'y penche, on devine le silence des galeries. Les lustres sont ceux du soleil, ils réfléchissent un océan de gaz vital, une perspective d'avenir qui plonge dans la nuit des temps. Leur nombre érige la surprise en système. Il donne le vertige pour nous éloigner des bords. La photographie tendrait à prouver qu'il ne s'agit pas d'un rêve, mais d'une élucubration.

J'ai choisi de republier cet article du 13 juillet 2009 en écho à celui de samedi dernier sur le conflit en Ukraine. Comprenne qui pourra, ou qui voudra !

samedi 26 février 2022

Je suis bien ennuyé


L'acte guerrier de la Russie est injustifiable, car il ne respecte en rien le droit international, même si d'autres ne le respectent pas non plus. C'est jouer avec le feu, comme par exemple se battre sur le site de la centrale de Tchernobyl. Il faut user de tous les moyens diplomatiques pour enrayer un processus extrêmement dangereux. Seules des négociations où les opposants assumeront leurs responsabilités mutuelles, garantissant à toutes les parties leur sécurité, peuvent résoudre le conflit.
Mais je suis bien ennuyé. Devant les cris unanimes dénonçant unilatéralement la Russie dans la guerre en Ukraine et la menace brandie d'une troisième guerre mondiale qui affole les foules, je crains de ne pas être compris, mais ai-je d'autre choix que d'essayer de comprendre ? J'ai eu ce même sentiment d'isolement par exemple à l'époque de Solidarność ou Je suis Charlie...
D'abord, je souhaiterais rassurer les plus jeunes qu'on terrorise à l'école en brandissant le spectre de la guerre sur notre sol national. C'est complètement idiot. Cela me rappelle les anti-communistes primaires qui, au siècle dernier, craignaient une invasion soviétique alors que nous étions explicitement inféodés aux États Unis, ce que nous sommes toujours d'ailleurs, et que les Russes avaient d'autres chats à fouetter que de conquérir toute l'Europe. Cette polarisation sur l'Ukraine masque surtout les vrais problèmes, sociaux à un petit niveau, écologiques si on prend conscience de ce que signifie réellement le dérèglement climatique d'ici cinq à huit ans. À ce propos, et ce n'est pas totalement étranger à ce qui se passe en Ukraine : ce n'est pas en remplaçant les énergies fossiles et en avançant des solutions technologiques qu'on peut repousser la catastrophe, mais en optant définitivement pour la décroissance. Je ne m'égare pas tant que cela, parce que l'enjeu énergétique est fondamental dans la guerre actuelle, comme dans la plupart des autres. Les USA ont d'abord tout intérêt à monter leurs alliés européens contre la Russie à laquelle nous achetons son gaz pour nous refourguer leur gaz de schiste excédentaire qu'ils nous enverraient par bateaux réfrigérés ! D'un autre côté il est impossible de soutenir la Russie revancharde dans sa brutalité meurtrière, même si elle a été humiliée par le non respect des accords passés au moment du démantèlement de l'Union soviétique. Je fais référence à l'implantation des bases militaires de l'OTAN tout le long de la frontière russe, ce qui peut être logiquement compris comme une menace du point de vue des Russes. Mais pointer le Traité de Versailles et la crise de 1929 ne disculpe pas le nazisme !
Je rappelle que j'ai toujours été non violent, même s'il peut m'arriver de soutenir des mouvements de libération dans des circonstances où la légitimité est indiscutable, et que le recours à la violence m'apparaît le plus souvent comme l'aveu de l'impuissance. Pour ne pas être trop long, je dirais que toute guerre est avant tout économique, et qu'il est donc nécessaire de comprendre les enjeux pour pouvoir juger des responsabilités des uns et des autres. Dans tous les cas l'industrie de l'armement se goinfre sur les conflits, sachant que les États Unis et la Russie en sont les principaux fabricants et exportateurs avec 31% chacun de la production mondiale. Dans le cas de l'Ukraine, c'est sans parler des céréales (le "grenier à blé de l'Europe"), ni des ressources minières (fer, charbon, uranium, potasse, etc.). La paix retrouvée, l'industrie de la reconstruction embraye ensuite cyniquement le pas. Dans certains cas, on règle aussi quelques problèmes de populations, soit pour se débarrasser de secteurs sociaux encombrants (exemple: la Première Guerre Mondiale avec la paysannerie), soit pour assumer avec retard des découpes frontalières si imbéciles qu'on peut les taxer de criminelles (exemple : l'Inde et le Pakistan).
Au jeu des comparaisons, on peut aussi se demander si la levée de boucliers contre la Russie aujourd'hui trouve son équivalent sur l'invasion par les Américains de l'Afghanistan ou de l'Irak, ou nos bombardements en Lybie ? Ces pays ne me semblaient pas menacer nos frontières ! Question proximité, comparons avec l'annexion de Jérusalem Est par Israël ou des territoires occupés, à grand renfort de bombardements et de mesures de rétorsion contre les Palestiniens. Les camarades qui font flotter des drapeaux ukrainienns sur le Net connaissent-ils la nature du régime de ce pays, mélange de néo-libéraux et de nazis historiques ? Ce n'est évidemment pas notre problème. Si nous espérons arrêter la guerre en Ukraine, ce n'est pas en rendant Poutine unilatéralement responsable, mais en réunissant honnêtement tous les protagonistes autour d'une table pour que les populations qui prennent tout sur la figure sans y être pour grand chose puisent vivre dans la paix. C'est certainement un vœu pieu, car c'est faire fi des intérêts économiques du capitalisme, qu'il soit de l'ouest ou de l'est. Le problème réside bien dans les contrats énergétiques qui assassinent la planète au lieu de militer activement pour une décroissance indispensable.
Restons mesurés. Les choses ne sont pas noires et blanches. Lorsqu'un couple se sépare, amoureusement ou professionnellement, j'ai l'habitude de défendre les arguments de l'autre, comme récemment j'essayais d'expliquer ceux des provax aux antivax et réciproquement. Si l'on veut changer le monde, et il y a urgence, il est indispensable de ne pas avaler les couleuvres diffusées par les gouvernements sur les canaux respectifs qu'ils possèdent. L'information a toujours été le quatrième corps d'armée, or je reste farouchement antimilitariste !

jeudi 17 février 2022

Choucroute


Je recycle encore une fois, débordé par mes activités présentes. En haut lieu on raconte en effet qu'il est question d'une reconstitution de ligue dissoute, en l'occurrence Un Drame Musical Instantané, fondé en 1976 et officiellement dissous en 2008. Ce groupe mythique sortirait un nouvel album enregistré lundi dernier et mixé le jour suivant ! Un concert de résurrection avait bien eu lieu en 2015, mais rien ne laissait présager cette édition phonographique... Si le sandwich de 2009 qui suit était bourratif, les agapes de cette semaine s'avéreraient légères comme une plume ou même un poil...

UN SANDWICH BIEN BOURRATIF

Par beau temps, les marches de l'église sont prises d'assaut par les pique-niqueurs des quartiers d'affaires. La reconversion des lieux de culte m'apparaît chaque fois une excellente idée. Leur désertion les transforme en havre de fraîcheur l'été, mais en attrape-la-mort l'hiver, façon douce de se suicider sans mettre en retard les usagers du métro.
Tandis que l'Église de Scientologie est justement jugée pompe à fric arnaqueuse de gogos en mal de vivre, on peut se poser la question de l'histoire du catholicisme, religion quasi nationale qui ne fut jamais exempte ni de bourrage de crânes ni de dépenses somptueuses au-delà de ce que le luxe ne pourra jamais représenter pour n'importe quel richard de la planète. Expliquez-nous la différence!
Les églises, 40 000 en France, pourraient astucieusement être reconverties en centres d'art, d'hébergement, de relaxation, salles de sport, que sais-je, toutes les propositions seront les bienvenues...
Pour information, ce sont les communes qui sont propriétaires des églises, sauf les cathédrales qui appartiennent à l’Etat. Chaque commune assure le clos et le couvert, voire l’électricité et parfois le chauffage... Contribuables, nous finançons donc tous l'Église comme nous savions déjà le faire pour l'Armée, autre exemple vivement contrariant.

Il est néanmoins essentiel de signaler que l'État ne finance directement aucun lieu de culte depuis la loi de 1905, si ce n'est en Alasace-Lorraine où le Concordat de 1801 est toujours en vigueur, permettant aux municipalités de subventionner directement les lieux de culte ! Pour autant, par rapport à cet article du 19 juin 2009, mes convictions face au communautarisme ne m'autorisent pas à octroyer aux autres religions ce dont je souhaiterais priver le catholicisme... Je ne vois pas non plus de différence entre une religion et une secte si ce n'est leur taille et donc leur puissance de nuisance...

Passant du coq à l'âne, je tiens à rappeler que la France est le troisième fournisseur d'armes de la planète avec 9% des crimes à son actif, il est vrai loin derrière la Russie et les États-Unis.

Quel rapport avec la choucroute ? On aura compris qu'il n'y en a aucun entre l'introduction de ce 16 février 2022 et l'article de 2009, mais comme demain nous faisons cap vers les plages de Normandie, fief du tourisme de guerre, ça se bouscule un peu...

jeudi 20 janvier 2022

Objecteurs de croissance


Hier mercredi dépassement de la cinquième limite planétaire (sur 9), dite pollution chimique (plastique, pesticides, médicaments). Personne ne semble s'en émouvoir. Don' look around ! Le 9 mai 2009 je publiai cet article sans me rendre compte vraiment à quelle urgence nous aurions à faire face. La parabole de la comète dans Don't Look Up est passée au dessus de la tête de ceux qui n'étaient pas déjà au fait de la catastrophe annoncée. C'est simplement un film sur le déni du dérèglement climatique. Quant à la comète, bien avant cela, j'avais suggéré que les hommes ont l'arrogance de penser qu'ils sont les seuls à pouvoir détruire la planète. Mais cela brouille un peu les cartes...


Libération [publie] Il faut rendre la décroissance désirable, un entretien passionnant avec le politologue et écrivain Paul Ariès, directeur de la nouvelle publication Le Sarkophage, prônant le ralentissement de la société et sa relocalisation. Il nous invite ainsi, individuellement et collectivement, à retrouver le sens des limites. Les comparaisons sont éloquentes : là où un individu sans limites ira les chercher dans la conduite à risques, la toxicomanie, le suicide, la société explosera les inégalités, épuisera les ressources, exacerbera les conflits...
Ariès commence par nous mettre en garde contre les conséquences des crises qui accouchent plus souvent d'Hitler et Staline que de Gandhi et nous incite à apprendre à vivre beaucoup mieux avec beaucoup moins. Pour ce faire, la première décroissance suggérée est celle des inégalités sociales, car sans elle les classes moyennes continueront de tenter d'imiter les classes aisées, etc. Le monde entier ne pourra jouir des avantages des quelques nantis. Trois milliards d'automobiles est par exemple une chose impossible ! Seule issue, sortir de la civilisation automobile au profit de transports en commun quasi gratuits. Le "toujours plus" n'est viable ni dans le modèle capitaliste, ni dans celui du socialisme. Il faut donc changer notre façon de penser, décoloniser notre imaginaire de consommateur. Ariès, qui choisit la voie démocratique pour compter ses partisans, articule la décroissance sous trois formes de résistance : individuelle en accord avec nos propres idées, collective en développant des alternatives au cœur de la société, politique pour éviter la récupération par un capitalisme avide de toutes les critiques pour se régénérer. Ariès termine en évoquant le désir, moteur incontournable pour nous sortir de l'ornière où nous nous sommes fichus.
Évidemment je résume un texte qui lui-même reprend très succinctement la pensée de l'auteur. Mais c'est certainement aujourd'hui la proposition d'action la plus lucide face au gâchis, au saccage, au crime de masse organisé, à la folie de la vitesse qui nous dévorent tous tel le dieu Moloch. Si nous ne décidons pas d'enrayer la folie qui nous mène par le bout du nez, nous courrons droit à la catastrophe, et nous la savons.

vendredi 24 décembre 2021

Défaite de famille


Cette année, pas de "grand" rassemblement familial, du moins pour nous. Les distances géographiques, le virus et ses commentateurs ont eu raison des fêtes de fin d'année. Pour protéger les plus fragiles, chacun reste plus ou moins chez soi. Si nous sommes nombreux et enjambons ces précautions, nous nous grattons le nez entre nous. Je te tiens, tu me tiens par le coton-tige, le premier qui éternue aura une tapette. D'une certaine manière, ce n'est pas moi qui m'en plaindrait. Il n'y a qu'à relire "Le bouquet de misère", mon article du 23 décembre 2008 auquel j'aurais tendance aujourd'hui à mettre un bémol, je devais probablement en avoir lourd sur la patate belle famille ! De toute manière, je déteste les fêtes à date fixe. Seuls les anniversaires persos ont grâce à mes yeux. Ou alors pour les jeunes enfants, mais je n'étais pas encore grand-père... J'en profite tout de même pour glisser Défaite de famille, l'excellent clip d'Orelsan, histoire d'ajouter un peu d'humour à cette journée que je vous souhaite très douce malgré ce qu'elle véhicule de contrariétés et de contradictions...

De gauche à droite : Jean mon père à la pipe, mes grands-parents maternels Roland avec cigarette et Madeleine, leurs trois filles, Catherine avec cigarette, Geneviève ma maman, Arlette, mon cousin Serge, et assis par terre : mon cousin Alexandre, ma pomme et ma sœur Agnès ; c'est donc mon oncle Gilbert qui prend la photo.

LE BOUQUET DE MISÈRE

La période des fêtes de fin d'année est propice aux règlements de compte familiaux, ou, du moins, elle délie les langues et expose en plein jour les contrariétés ravalées. Non, ce n'est pas toujours une trêve ! À Noël se retrouver ensemble ou s'en exclure exacerbe les sensibilités. Les souhaits s'expriment, et pourtant on ne se fait pas de cadeau. Le jour de la nativité pour les Chrétiens, le spectre de la mort rôde. Les Orthodoxes fêtent Noël le 6 janvier, on est dans les dates. Les Juifs, ayant pour coutume de se plaindre toute l'année et d'aborder de front les questions névrotiques, ne pourront échapper à la tentation ! J'ignore comment cela se passe pour les autres, mais tout rassemblement familial peut être une occasion inespérée de laver son linge sale en famille.
La famille ! Mon père m'expliqua très tôt qu'on ne lui devait rien si l'on ne partageait pas les mêmes valeurs morales avec les personnes concernées. Ascendants, descendants, collatéraux ne pouvaient prétendre à aucun traitement de faveur. La famille dont on hérite et à laquelle on donne naissance est le creuset de toutes nos névroses. Celle que l'on se choisit est autrement plus motrice, elle porte "notre" avenir plus sûrement que les lois du sang. Les deux ont évidemment souvent des éléments communs.
Mais jusqu'où s'étend le cercle de la famille ? Les pièces rapportées, conjoints et conjointes, en font-elles partie ? Lorsque des problèmes surviennent au sein du noyau familial, il est à craindre que leur rôle assigné soit celui du fauteur de troubles et qu'il ou elle devienne de fait le bouc-émissaire, le bouquet de misère comme l'appelait Marianne lorsqu'elle était enfant. Quelle que soit la parenté, les uns et les autres préfèrent souvent éluder la question en reportant leurs reproches sur un tiers plutôt que d'assumer les secrets enfouis, les rancœurs inexprimées, les mensonges idiots qui pourrissent leur vie et continueront à le faire tant que les responsabilités de chacun n'auront pas été assumées, et le pire, c'est que cela se transmet ! Ça se passe comme souvent dans les feuilletons français à la télé : c'est le provincial ou l'étranger qui fiche le souk dans le groupe ! À défaut de pouvoir incarner le mal, il sera le révélateur diabolique des dissensions internes. Devant la peur d'affronter la vérité, fut-elle multiple, par lâcheté ou par bonté d'âme, la fuite ne laisse aucune autre échappatoire que de désigner un coupable qui permette de se rabibocher plus tard entre soi.
Brus, gendres, belles-sœurs, beaux-frères, belles-mères, etc., n'en prenez pas ombrage. Les rôles s'inversent aisément dès lors qu'il y a union, légale ou factuelle qu'importe, c'est le pouvoir des uns sur les autres qui est en jeu. La résistance accule l'autorité à la prise d'otages. La seule échappatoire réside dans l'émission claire de ses vœux. L'expression assumée du désir libère la libido et permet de savoir ce à quoi l'on tient, ceux et celles avec qui nous souhaitons grandir. La famille est un frein dès lors qu'elle nous enferme dans des coutumes dont les usages ne sont plus discutés. On mettra ainsi toute sa vie à savoir qui l'on est, ce qui nous appartient en propre et ce dont nous avons hérité sans le vouloir.


clip d'Orelsan de 2018

mercredi 15 décembre 2021

Un poing c'est tout


Johannesburg, avril 1993. Les lois de l'apartheid ont été abolies, mais les élections ne porteront Mandela et l'ANC au pouvoir que dans un an. L'extrême-droite est toujours à l'œuvre. Des snipers sont embusqués dans les townships. Le secrétaire général du Parti communiste sud-africain (SACP), Chris Hani, vient d'être assassiné. Le lendemain, une marée humaine danse en formant des vagues comme un dragon chinois de la largeur de la rue. Le tapis volant qui s'avance en chantant se hérisse de poings levés. L'image replace l'individu au milieu du groupe. Chacun est seul, debout, avec tous les autres, ensemble, dans l'action. Les poings se lèvent vers le soleil. Il y aura à nouveau de la lumière si on décide de la réinventer.
P.O.L. me fait justement remarquer que mes billets politiques manquent d'humour. Ce serait certainement plus efficace, mais je ne sais pas. Peut-être ai-je peur de devenir cynique, de perdre les illusions de mes jeunes années ou encore de trahir les anciens qui m'ont transmis l'histoire de leurs luttes. À moins que ce ne soit qu'une icône héroïque remontant à l'enfance, le goût de l'ultime rebondissement salvateur, mâtiné d'un complexe culturel, de culture physique cela va de soi ! Non, cela n'allait pas de soi. J'avais l'impression de n'avoir d'aura charismatique que dans la parole du tribun... Les journaux satiriques me font à peine sourire. Dans mon cœur je suis un pleureur, un saule acidifiant ses larmes, un jeu de mots me fournissant mes armes comme de fines lames tranchant dans le vif du sujet. J'envie les humoristes capables à la fois de faire des analyses et des propositions. J'aimerais terminer par une pirouette comique, mais n'accouche chaque fois que d'une envolée lyrique. Rien d'anormal pour un musicien ! La musique est rarement drôle.

Photogramme de mon film Idir et Johnny Clegg a capella (Vis à Vis, Point du Jour)

Article du 30 janvier 2009

lundi 13 décembre 2021

Nous sommes faits


Ma mère disait que nous devenons ce dont on nous accuse. Quel souci de conformité au regard de l'autre nous pousserait à adopter les défauts dont on nous affuble ? J'évoque les traits de caractère péjoratifs, mais il en est de même avec les qualités. Répétez à quelqu'un qu'il est bon, il aura plus de mal à vous décevoir. Répétez-lui qu'il est mauvais, il s'évertuera à vous donner raison plus souvent qu'à vous prouver le contraire. Notre crédulité est-elle en jeu ou est-ce une façon de supporter l'injustice en devenant fidèle à l'image que nous donnons ? Les enfants sont particulièrement touchés par le phénomène. Nos facultés de résistance sociales sont limitées. Il est plus facile de conforter l'impression que nous donnons que de changer ou de tenter de transformer les a priori extérieurs dont nous souffrons. Cela tient à la fois de la méthode Coué et du bourrage de crâne. Le caractère se forge avec le temps pour répondre aux sollicitations sociales ou à l'héritage familial. La névrose n'a rien d'inné. Elle permet de se positionner dès le plus jeune âge face aux émotions dont nous sommes les enjeux, qu'elles soient de l'ordre de la tendresse, de l'agression ou du désordre.

Article du 3 février 2009

vendredi 10 décembre 2021

Bonne humeur et mauvaise conscience


Les deux terrains coexistent. Dans la sphère privée, l'hédonisme est de rigueur. Face à la société humaine, l'addition est douloureuse. On a beau apprécier les grimaces de clown et la danse du ventre, comment accepter le plaisir sans le partager avec le plus grand nombre. La partouse épicurienne à l'échelle de la planète est un rêve d'enfant. Que chacun mange à sa faim, ait un toit et la possibilité de choisir son destin peut sembler un vœu pieu, mais quel autre enjeu vaut-il que l'on s'accroche à la vie ? Le droit de régresser n'est pas donné à tout le monde. L'exploitation de l'homme par l'homme, son assujettissement, les crimes dont il est autant victime que complice empêchent la libido de s'épanouir. Elle renvoie toujours à l'enfance, par le vertige du sexe, la faim du sybarite, l'odeur de sa merde ou la précieuse quête d'un Graal aussi naïve que nécessaire. Le cycle inexorable ressemble plus aux cercles d'un derviche qu'à une évolution. La spirale est double, ascendante dans les élévations de l'âme, abyssale dans sa pitoyable impuissance. Le singe n'arrive plus à se redresser. Nous voilà bien ! À mettre en scène ses contradictions, le corps est plus démonstratif que l'esprit. Pas d'enfumage, mais les manifestations physiques du combat que se livrent le désir de vivre et sa propre incapacité à la partager hors du cercle des initiés. C'est dégueulasse. Que l'on ne s'étonne point que cela fasse mal ou rende malade. Le drame est total, la difficulté d'être absolue. Les nantis de la planète, minorité aux commandes, ayant-droits historiques ou citoyens de base, jouissent ou du moins ils le croient, s'étourdissant dans la consommation des objets ou des sensations. C'est de nous tous, sans exception, dont il s'agit, si vous êtes seulement "équipés" pour lire ces lignes. Mais lorsque la mort se présente que reste-t-il à cet infiniment petit, perdu dans le vaste univers du temps, que la satisfaction d'avoir su prendre et donner, de partager ses richesses et ses interrogations, qu'elles fussent matérielles ou spirituelles ? C'est bref. Raison de plus.

Paysage sylvestre au lever du soleil (1835) de Caspar David Friedrich

Article du 28 janvier 2009

mercredi 8 décembre 2021

Le soleil brille aussi la nuit


Je n'ai jamais compris les camarades qui pratiquaient le révisionnisme en assimilant leur relation passée à une trahison, comme si tout ce qu'ils avaient vécu n'était que mensonge. Parfois les chemins se séparent, l'habitude érode les sentiments, le désir se dilue dans le quotidien, les défauts que l'on trouvait charmants deviennent insupportables, mais l'amour partagé avant que cela dégénère ne peut être remis en question. Cela ne concerne évidemment pas les roueries des pervers polymorphes et des êtres violents. Il m'est arrivé de me tromper sans que cela soit grave. Quelques jours ou semaines valaient le coup d'essayer. L'expérimentation fait partie du jeu de l'amour et du hasard. Une seule fois, dans ma vie, j'ai fait une vraie erreur de casting et j'en ai beaucoup souffert, mais je ne ressens aucune animosité envers cette personne, essentiellement victime d'elle-même. Une autre fois je me suis très mal comporté pour dissuader une autre de s'accrocher à moi, j'en porte encore la honte, mais je n'avais pas le choix. Il m'arrive de googliser mes ex pour savoir ce qu'elles sont devenues. Je suis rassuré d'apprendre que la vie leur a été clémente. D'autres ont disparu et je m'inquiète encore pour elles, subodorant parfois le pire. Passé le traumatisme du clash, il me semble logique que la relation intime se transforme en amitié sincère. J'ignore si c'est faire preuve d'un manque d'imagination, mais je suis incapable d'effacer le passé ou de refaire l'histoire.
Comment peut-on la réécrire après séparation ? Noircir le tableau n'est jamais à son avantage. Le deuil suffit. La vie recèle maintes surprises, les bonnes alternant avec les mauvaises. Passé le choc de la révélation, aucune douleur ne me semble plus terrible que celle que l'on s'inflige à soi-même. N'étant pas adepte du nowoman's land j'ai toujours œuvré pour la reconstruction, persuadé que le désert héberge l'inconnue. Celles et ceux qui ont la mémoire courte risquent l'extinction des feux. Je serais plutôt du genre à renaître de mes cendres, quitte ensuite à entretenir la flamme comme au premier jour. Ainsi le soleil brille aussi la nuit. Néanmoins prudent, j'envisage l'après même s'il arrive le plus tard possible, sans ne jamais renier les miracles d'antan. C'est évidemment le cœur léger que je tape ces lignes, porté par les petites ailes de Cupidon.

mardi 9 novembre 2021

Des pleins et des déliés


Le taux de TSH était bon, mais mes proches étaient tous d'accord, j'étais en dessous de mon énergie légendaire. Je me trouvais moi-même fragile émotionnellement. J'avais pleuré quatre fois en revoyant La vie est belle de Frank Capra pour la énième, c'était trois fois de trop, pas de le revoir, mais de renifler comme un gamin. La chirurgienne a remonté le milligrammage du Lévothyrox à 87,5. Ce doit être psychologique parce qu'aussitôt j'ai repris du poil de la bête et j'ai recommencé à faire du bruit. On ne peut pas appeler cela jouer, parce que je fais des gammes de timbres en associant des banques de sons s'accordant bien entre elles pour plus tard alimenter de nouvelles compositions. J'attends avec impatience la livraison du Enner de Soma, un synthétiseur analogique dont les commandes intègrent les propriétés électriques du corps humain. La peau produit des résistances, des capacités et des réactions non linéaires tandis qu'on caresse l'objet avec les doigts et les paumes. Un truc de ouf de plus à ajouter à mon incroyable panoplie. J'écris ces lignes juste après avoir relu l'article du 19 janvier 2009 reproduit ci-dessous. Né nu phare, me serais-je dit en regardant la photo...

Du vide
Lorsque l'on est très actif, on a beau savoir que l'on a quatre semaines sans vraiment de rendez-vous, ce n'est pas facile de décider de s'arrêter pour prendre des vacances. Suis-je encore capable de rester contemplatif, devant une toile, un paysage, un livre, devant le vide qui vous happe et laisse enfin de l'espace pour l'inattendu, le renversant, le renversé ? La fatigue évite la bousculade, la cohue des idées. Au lieu de cela se forme un encombrement, un goulet d'étranglement, un vide stérile. Il y aurait donc deux formes de vide, le vide peau de chagrin et le vide appel d'air. Expansion ou trou noir ? L'interrogation sur l'infini me plonge toujours dans une mélancolie métaphysique qui remet à sa place l'infiniment microscopique de notre condition humaine. Le vertige de la mort m'attrape lorsque je pensais l'avoir vaincu. Le magnétiseur m'assure que les petits dormeurs vivent vieux, c'est double bonus. Les anciens nous montrent la voie. Est-ce rassurant ou paniquant de sentir que son tour approche ? Pourtant, dès le début, chaque pas est dirigé vers la sortie. Toute sa vie on oscille entre le mûrissement et la régression. Faire l'amour, rire et fou rire, se saoûler ou rechercher le vertige, ne serait-ce que se souvenir, sont des manifestations régressives. La sénilité permet in extremis de boucler la boucle. Retomber en enfance est une recherche permanente et nécessaire. Le vide est sanitaire, pardon, salutaire.

vendredi 22 octobre 2021

Jacques Lacan, poète circonlocutoire


Articles des 22 novembre 2008 et 9 janvier 2012

Ouf ! Voilà qui me rassure. Dans le film Jacques Lacan, la psychanalyse réinventée, Françoise Dolto, Pontalis et d'autres psychanalystes racontent qu'ils ne comprenaient souvent pas grand chose à ce que racontait le second génie de l'inconscient, mais qu'il leur semblait pouvoir devenir intelligents s'ils persévéraient. Fin des années 70, grâce à Dominique Meens qui me demande de l'enregistrer pour lui, je suis renversé par Radiophonie, sept questions de Robert Georgin auxquelles répond longuement Jacques Lacan pour les Après-midis de France Culture. Tout m'échappe, mais j'ai le sentiment d'être en présence d'une mine d'or et me laisse bercer par la poésie de la langue. Je place alors le psychanalyste aux côtés de Jean Cocteau et Jean-Luc Godard, ces trois voix devenant fondatrices de mon passage à l'âge adulte.
Je jouis des effets circonlocutoires qui permettent de tourner autour du sujet sans jamais viser le centre, mais s'en approchant au plus près au fur et à mesure des révolutions. La poésie, qu'elle soit verbale, sonore ou picturale, a cette force de ne jamais se périmer, contrairement à la science démentie à l'instant même où toute théorie est émise. La poésie vise juste, parce qu'elle va puiser ses racines au plus profond du moi, reflet égocentrique de toute organisation sociale. Dans son histoire féline, Cocteau écrivait que les poètes ne mentent jamais, ils témoignent.


Jacques Lacan fut peu enregistré, encore plus rarement filmé. Son dernier séminaire, à Caracas, se trouve en mp3 sur Ubu.com, comme ceux intitulés L'envers de la psychanalyse, ... Ou pire, Encore, Les non-dupes errent, L'insu que sait de l'une-bévue s'aile à mourre, un hommage à Lewis Carroll et Alice, un Petit Discours à l'ORTF et le premier impromptu de Vincennes. Télévision, one-man show extraordinaire de 1973 tourné par Benoît Jacquot (texte sur un petit fascicule paru au Seuil dans la collection du Champ Freudien que le psychanalyste dirigeait, et également présent sur Ubu), est avec Radiophonie la trace la plus importante en marge de ses Écrits ! Ce film, de très loin le plus passionnant de tous, n'a pas encore été porté en DVD, bien qu'il exista en VHS. Arte Vidéo édite aujourd'hui la Conférence de Louvain accompagnée de Jacques Lacan, la psychanalyse réinventée, documentaire d'Elisabeth Kapnist, écrit avec Elisabeth Roudinesco, ponctué par une musique inopportune de Michel Portal sur des plans vides. Ce film n'est pas à la hauteur du précédent, Jacques Lacan parle, réalisé par Françoise Wolff que le précédent cite abondamment et qui se terminait par un petit entretien où Lacan semble énervé par son interlocutrice. La conférence est exemplaire du fait qu'un jeune étudiant néo-situationniste l'agresse patissièrement, anticipant la tradition des entarteurs belges, tandis que celui-ci retourne la salle en défendant le révolté contre les endormis. Mais Télévision reste le chef d'œuvre qu'il serait intelligent de rééditer.


Contrairement aux médias omniprésents et prétendument universels, la psychanalyse s'adresse à une personne à la fois. Pas de généralité, mais du cas par cas. Contrairement à la médecine qui se cantonne aux symptômes, elle recherche les causes, quitte à nous révéler ce que nous ne voulons pas savoir de nous-mêmes et qui détermine nos actes ou nos difficultés à vivre.
Il y a trois ans j'écrivais, sous le titre Jacques Lacan, poète circonlocutoire, l'influence prépondérante que sa pensée eut sur moi qui n'ai jamais eu recours à la psychanalyse. À l'évoquer il me fait peser chaque mot que je tape, comme s'il possédait un sens double que sa phonétique ou la syntaxe de la phrase révèlent.

Le film de Gérard Miller, Rendez-vous chez Lacan, comble un vide. Il n'existait qu'un seul DVD sur Jacques Lacan (édité par Arte) où figurent la conférence de Louvain, un petit entretien avec la réalisatrice Françoise Wolf et un documentaire maladroit d'Elisabeth Roudinesco. Avec l'émission Radiophonie et quelques rares documents en ligne sur ubu.com, le film majeur Télévision réalisé en 1973 par Benoît Jacquot et Jacques-Alain Miller (que le psychanalyste réussit alors à imposer en deux parties le samedi à 20h30 sur la première chaîne !) n'est toujours pas publié en DVD, alors qu'il exista en VHS et est vendu (virtuellement) sur le site de l'INA. Gérard Miller a rencontré Lacan grâce à son frère Jacques-Alain, fidèle élève qui rédigea le Séminaire et qui épousa sa fille Judith. Il en tire un portrait fidèle pour qui sait lire entre les lignes ("Gardez-vous de comprendre !" est l'antidote à toute conclusion hâtive), une analyse simple et précise (son "Je dis toujours la vérité" rime avec "les poètes ne mentent pas, ils témoignent" de Jean Cocteau), mêlant humour et pertinence ("Soyez lacaniens si vous le voulez... Moi, je suis freudien"). Gérard Miller interroge des patients de Lacan, ses élèves, mais aussi ses proches, pour tenter de comprendre qui était l'homme derrière le mythe ("L'inconscient est construit comme un langage", "Ce que Freud rappelle, c’est que ce n’est pas le mal mais le bien qui engendre, qui nourrit la culpabilité", "L’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas"). Il pénètre dans son cabinet et son appartement, reproduit les rares photographies qui existent, son commentaire s'adressant paradoxalement au plus grand nombre pour lever le voile sur le mystère Lacan. En bonus, les deux entretiens avec son frère Jacques-Alain et Judith, ainsi que son propre commentaire, sont aussi passionnants que le film de 51 minutes (ed. Montparnasse).