Jean-Jacques Birgé

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mercredi 17 mai 2023

Instantané des âmes


Comme j'attends une amie journaliste pour lui conter ma dernière facétie Internet, 174 heures de musique inédite et gratuite [à l'époque seulement 60 !] sur drame.org et un album mis en ligne le jour-même de son enregistrement, je regarde les usagers du métro remonter de la station Belleville en rang serré et de face. Ma photo ne rend pas l'expérience non préméditée que je tente. Manque de culot ou respect de l'anonymat ? Probablement les deux.
Comme je cherche de laquelle des six bouches de métro peut surgir mon rendez-vous, j'élimine celle où la foule compressée entoure le marché de la misère, particuliers démunis vendant quelques rares objets de leur quotidien à des frères de galère, beaucoup d'hommes, très peu de femmes. Les sorties devant Paris Store et au milieu du boulevard charriant peu de voyageurs, j'ai le choix entre deux, proches de la rue de Belleville, occultant la remontée mécanique dissimulée que mon amie choisira évidemment, me surprenant dans mon exercice équilibriste.
Espérant l'apercevoir remonter l'escalier sur lequel j'ai jeté mon dévolu, je me concentre sur les mouvements de groupe, dévisageant chacune et chacun le plus rapidement possible. Il m'est impossible de m'attarder plus d'un quart de seconde sur une figure sans manquer la suivante. Au bout d'un moment j'attrape le rythme et commence à percer les regards éblouis par la lumière du jour comme épinglés par le flash d'un photographe. Plus j'insiste plus je m'enfonce dans ce qui est présent au delà de l'expression, cette arrière-pensée que les yeux ne sauraient cacher, le doute ou le bonheur, l'amertume ou la franchise, la distraction ou l'angoisse... Toutes les émotions du monde défilent devant moi comme des bolides dans un jeu vidéo. Cherchant à les attraper au vol, je les frôle comme un jongleur auquel toutes les quilles échappent, pas le temps de les toucher qu'elles repartent déjà dans un saut périlleux que le monte-en-l'air exécute pour ne pas se faire prendre à son tour. Vertige de l'improvisation qui n'autorise aucun faux-pas, j'étais aspiré par les figures de style de mon jeu lorsque mon amie sortit de nulle part, intriguée par mon air ahuri, comme si elle me réveillait en sursaut. Je lui expliquai que lorsque j'écris ou compose et que le téléphone sonne, mon interlocuteur s'excuse toujours d'interrompre mon sommeil.

[Depuis cet article du 24 février 2011, mon amie journaliste n'a plus rien relaté de mon travail, mais d'autres ont pris le relais. Il y a quelques années, comme beaucoup d'artistes, étonnamment même parmi les plus célèbres, j'ai compris ou accepté de ne pas recevoir la reconnaissance de celles et ceux dont je l'espérais. Heureusement celle du grand public, plus anonyme et forcément dispersée, fut et reste une formidable récompense qui m'a finalement réconcilié avec ce fantasme.]

lundi 8 mai 2023

Infernet de Pacôme Thiellement


Le douzième et dernier épisode vidéo d'Infernet de Pacôme Thiellement m'a donné envie de pédaler jusqu'à la présentation de son livre à la librairie du Monte-en-l'air. Je n'ai pas été déçu. L'essayiste, érudit et généreux, sait raconter des histoires. D'abord celle qui le lie à Blast, site d'information indépendant lancé par le journaliste d'investigation Denis Robert, connu entre autres pour ses remarquables enquêtes sur la chambre de compensation Clearstream. Ensuite pour son commentaire sur le recueil de textes qui furent écrits en amont des vidéos réalisées par Mathias Enthoven et Ameyes Aït-Oufella. Pacôme Thiellement s'appuie sur des faits-divers contemporains et des légendes urbaines autour des réseaux sociaux pour dessiner un portrait terrible de notre société et de ce qu'elle fait de nous. Immanquablement de nous si vous me lisez sur votre écran.


En douze chapitres plus un treizième inédit intitulé Internet et moi [une confession] Pacôme Thiellement conte des évènements dramatiques qui peuvent nous sembler drôles s'ils n'étaient tragiques pour celles et ceux qui les ont vécus. Ces histoires sont symptomatiques du monde virtuel dans lequel nous évoluons et qui nous transforment, souvent insidieusement. Certaines sont célèbres, toutes proviennent d'exemples américains tout simplement parce que le territoire y est propice et que l'auteur parle leur langue : Marina Joyce, la « kidnappée » du réseau social ; Gabby Petito, l’influençeuse lifestyle tuée par son amoureux lors de leur roadtrip documenté au quotidien sur Instagram ; Manti Te’o, la star du football victime d’un catfish sur Twitter ; Nikocado Avocado, un YouTubeur qui fait des mukbangs à se tuer la santé pour faire des vues ; Michelle Carter et Conrad Roy, les amants Facebook maudits… Chaque évocation se termine par une sorte de morale à la manière de La Fontaine, ou plus exactement une petite conclusion critique et sociale, sorte de translation vers nos propres vies à laquelle nous n'échappons pas. De la prison YouTube dont nous sommes potentiellement résidents, kidnappés du spectacle, aux risques liés à notre rôle d'influenceurs, du masque des avatars semant la confusion aux fantômes de nos échanges amoureux, de notre isolement à la perte de nos repères, de notre désir de pouvoir à l'auto-dévoration du capitalisme... Pacôme Thiellement a quitté FaceBook. Les réseaux sociaux qui sont marqués par le calcul, le narcissisme, la concurrence, l'espionnage, la malveillance et l'humiliation ne sont heureusement pas Internet.


Il y avait foule au Monte-en-l'air où Thiellement dédicaçait gentiment son ouvrage. Denis Robert et Florent Massot l'accompagnaient. Je m'interrogeais sur mon propre usage de ces réseaux qui entretiennent peut-être l'illusion d'un lien social. Ce blog publié sur drame.org, en miroir sur Mediapart, tracé sur FaceBook, Twitter et Instagram participe-t-il à cet enfer alors que j'aurais aimé l'imaginer comme une porte vers un nouveau monde, une alternative à l'abrutissement ? Mes élucubrations sont-elles absorbées par le labyrinthe dans le labyrinthe ? Comment remplacerais-je ce travail critique et militant qui glisse de temps en temps vers l'analyse ? À quoi utiliserais-je les trois heures quotidiennes qu'exigent mes articles ? Vivre aujourd'hui implique des contradictions souvent douloureuses. En fut-il de toutes les époques ?


Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous l'épisode qui m'a donné envie de découvrir le reste, de quoi nous dégoûter à jamais du réseau social sur lequel je reproduis quotidiennement ce blog.

→ Pacôme Thiellement, Infernet, ed. Massot en collaboration avec Blast, 20,90€