70 Humeurs & opinions - octobre 2025 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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mardi 28 octobre 2025

Les effets de bord providentiels de l'I.A.


Soyons clair, l'Intelligence Artificielle est une révolution dont on ne connaît pas encore véritablement les effets sur l'humanité. Internet et les téléphones portables ont déjà totalement transformé les usages de toutes les populations. D'un côté je croise des enfants de trois ans qui naviguent sans contrôle sur leur smartphone, de l'autre les migrants ne sont plus isolés dans leur douloureuse errance de pays en pays. D'un côté je vois des adolescents rivés à leur écran, de l'autre des personnes qui vivent dans des contrées reculées retrouvent un lien avec l'extérieur. Mais on voit bien que l'I.A. à la solde des médias possédés par les puissants de la planète sont de nouveaux outils de manipulation considérablement plus dangereux que tout ce qui les a précédés. Les citoyens ne pouvaient déjà plus faire confiance aux informations qui leur sont imposées. Les deepfakes n'arrangent rien. Ce n'est pas nouveau, le roman national existe depuis des siècles, les croyances les plus absurdes animent la majorité de la planète. L'I.A. ne va vraiment rien arranger ! C'est une nouvelle église, le culte du robot suprême. Le fantasme des machines prenant le pouvoir me semble pourtant relever de fictions dystopiques qui ne prennent pas en compte le fait que ces algorithmes sont programmés par des humains. La puissance de calcul des ordinateurs qui les portent est certes époustouflante, mais il ne s'agit en l'état que de simulation. Le terme intelligence est absolument galvaudé. Alors considérons cette technologie comme un outil dont l'usage peut être providentiel ou pernicieux, selon qui et comment on l'utilise.
À l'I.A. j'opposerai, par exemple, l'A.I. pour l'Acte Instinctif ou l'Affranchi Indépendant ! D'un côté l'I.A. est un système s'appuyant sur l'accumulation de données en flux continu récupérées sur la Toile, ce qui tend au formatage et à la banalisation. De l'autre, l'A.I. valorise le geste instantané, l'oral, la rupture, une action impossible à reproduire. C'est une force libre, détachée des scripts, qui échappe au contrôle et au dressage des algorithmes. Elle affirme la singularité du geste, l’irréductibilité du présent, elle agit comme une révolte vitale là où l’I.A. calcule de façon mortifère et joue sur la répétition. À l’intelligence artificielle des machines, s’oppose la voix, le corps, le souffle. Les expressions marginales, en particulier dans le monde des arts, pourraient bénéficier de l'avènement de l'IA qui banalise les expressions en s'appuyant sur une sorte d'audimat des informations, le règne des statistiques. D'un côté nous aurions un formatage des consciences plus puissant que jamais, de l'autre l'évidence d'une résistance où la marginalité ferait toute la différence. Le spectacle vivant, le théâtre, la danse, l'improvisation musicale, par exemple, prendraient tout leur sens. C'est encore le combat de l'idée contre la matière, Moïse et Aaron, ou celui de la vie contre la mort, l'imprévisible absolu contre la mise en forme la plus adaptée. Dans un monde saturé de simulacres, l’imperfection devient signe de vie. L’intonation, la maladresse, le silence ou la rature prennent une valeur nouvelle, celle de l’irréductibilité. Errare humanum est, c'est la glorification merveilleuse de l'humain. L’I.A. est donc peut-être une chance à saisir pour les marges : en nivelant les styles, elle révèle ce qui résiste au nivellement. Quand tout est produit par calcul, le geste non calculé devient révolutionnaire. Car c’est peut-être là, en réaction à la banalisation généralisée, que naît la possibilité d’un art neuf : un art du dérapage, du déséquilibre, du non-formaté, du vivant enfin retrouvé.
J'ai copié dans GPT ce texte que je venais d'écrire. Il n'a rien trouvé de mieux que de me proposer une mise en page avec un travail typographique, par exemple des respirations visuelles, des contrastes entre majuscules et bas de casse, un jeu sur les rythmes du texte ! Tout cela relève d'un empêchement de réfléchir par soi-même, une négation de la sérendipité qui a abouti à tant de grandes découvertes, un rejet du changement d'angle permettant un point de vue inédit. Si le rôle de l'art est la construction de nouveaux mondes pour échapper à celui qu'on nous impose et qui nous est insupportable, il faudra bien trouver de nouvelles formes de lutte contre l'uniformisation mortifère de l'I.A. Hélas, aucun système global ne pouvant fonctionner sans ses contradicteurs, c'est malgré tout grâce à la résistance que la misère peut perdurer. Cela laisse aux plus fragiles et aux plus courageux un espace de liberté que rien ne peut non plus altérer ou empêcher.

P.S.: si vous êtes intéressé par l'I.A., en particulier d'un point de vue graphique, regardez la remarquable conférence d'Étienne Mineur à l'PSAA, l'école de communication visuelle de la Ville de Paris.

jeudi 16 octobre 2025

Autre chose


Lorsqu'on demande à un artiste comment il va, l'usage veut qu'il réponde avec un grand sourire, souvent un peu forcé, que tout va bien dans le meilleur des mondes. Il n'est jamais bon de se plaindre, on ne prête qu'aux riches. Les flippés font fuir leurs interlocuteurs, parce qu'ils leur renvoient leurs propres angoisses. Les oscillations entre bonnes et mauvaises nouvelles sont pourtant inévitables. Il y a pire, l'absence de nouvelles. En ces temps où la peau de chagrin se réduit jour après jour, la gymnastique devient de plus en plus laborieuse. Les budgets pour la culture, qu'ils émanent de l'état, des régions ou des municipalités, réduits ou supprimés, font fermer les festivals et les lieux de spectacles, ils rendent de plus en plus fragiles les intermittents, les ventes de disques deviennent symboliques, alimentant les copains et une presse de moins en moins présente. Les attachés de presse honnêtes reconnaissent que leur rôle devient de moins en moins productifs, faute d'interlocuteurs. Il n'y a pas que l'argent public qui vient à manquer : la suppression de l'ISF a divisé par deux le revenu des associations toutes activités confondues, les riches les alimentant par le passé pour payer moins d'impôts !
En général, dans mes textes, j'évite soigneusement les répétitions, mais le terme "interlocuteurs" correspond, pour la plupart, à une nécessité absolue. Il n'y a bien que les tenants de l'art brut qui ne s'en soucient pas. Sans public, en l'absence d'un désir qu'il suscite, l'artiste est condamné, condamné à l'isolement, à la dépression ou à la bifurcation. La plupart des musiciens ont un second métier. Au mieux ils enseignent, au pire ils distribuent le courrier, servent dans un restaurant ou sont chauffeurs de taxi comme on en a connus à New York. Cela ne se dit pas, même si cela se sait. En France, de plus en plus d'intermittents perdent leurs droits. Il faut bien admettre que l'offre est nettement moins forte que la demande. Nous avons milité pour qu'il y ait de plus en plus d'artistes, mais aujourd'hui il y a forcément encombrement. Si l'on y lit une critique de ma part, c'est celle d'une société de plus en plus axée sur le rendement et la productivité. D'un autre côté, il est indispensable d'occuper le terrain. Rester un an en dehors du système et on vous oublie automatiquement. C'est le risque des contrats à longue durée, des compagnies qui vous accaparent pourtant bien heureusement. Si l'on revendique son indépendance, il est alors nécessaire d'être présent sur scène, ou d'apprendre à communiquer avec les outils en vigueur, que ce soit un site Internet, des dossiers astucieux pour présenter ses projets, etc. Chacun/e doit se prendre en mains, sans attendre quoi que ce soit de l'extérieur. Je l'ai écrit plus haut, on ne prête qu'aux riches, mais la richesse est celle que l'on se crée.
J'avance ces remarques qui tiennent parfois de La Palice, tout en me rappelant que le secret de la réussite tient beaucoup en la persévérance et la solidarité. Il est difficile d'affronter l'adversité lorsqu'on est seul. En évoquant ma vie, je répète souvent que je la dois beaucoup à celles et ceux avec qui j'ai partagé un bout de chemin : "Oh I get by, with a little help from friends". Ayant besoin de sollicitations pour avancer, je sens bien que le désir des autres est un moteur fondamental de mon activité débordante. Il m'est rarement arrivé de me lancer dans un nouveau projet sans une amorce extérieure. Ainsi, ces derniers temps, j'ai parlé de "transition stationnaire". Ayant fondamentalement besoin de me mettre en danger, j'ai souvent choisi d'arrêter ce qui fonctionnait. Je cherche toujours à "faire ce qui ne se fait pas, puisque ce qui est fait n'est plus à faire". Ou encore : "lorsque je sais je gère, lorsque je l'ignore je crée". Il est logique que j'emprunte de temps en temps une impasse pour aller voir si j'y suis, et évidemment ce n'est pas toujours opportun. J'ai ainsi parfois attendu en vain le coup de téléphone de Monsieur de Messmaeker pour qu'enfin advienne un miracle. Les miracles cela se travaille. Au cours de ma vie j'en ai bien profité. Pour tout dire, j'ai envie de faire autre chose. Mais comme j'en ai déjà fait des tonnes, cela devient de plus en plus difficile. N'étant pas adepte de la page blanche, je compte sur ma bonne étoile, celle du Birgé, comme je répondais à mes copains d'école tandis qu'ils me charriaient sur mon nom.

Photo : détail d'une vitrine de Bernard Belluc au MIAM, Sète