70 Humeurs & opinions - mai 2026 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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jeudi 28 mai 2026

Dyade pour piano et harpe préparés


J'admets que la simple idée de piano préparé me met en joie, et ce depuis que j'ai découvert le disque que François Tusques lui consacra en 1977, suivi aussitôt par les Sonates et Interludes que John Cage composa à la fin des années 40. Ce sont le plus souvent des musiciens de jazz et les improvisateurs qui s'en entichent, glissant toutes sortes d'objets sur et dans les cordes comme Ève Risser, Benoît Delbecq, Françoise Toullec, Sophie Agnel, Stevan Kovacs Tickmayer, Roberto Negro... De mon côté je me sers de quantités de pianos préparés virtuels comme celui de l'IRCAM qui permettent des facéties inédites. Quant à la harpe chromatique, c'est évidemment à Hélène Breschand et Rafaelle Rinaudo que je pense lorsqu'il s'agit de lui faire supporter cette sorte d'outrages...
Découvrir la récente dyade d'Émilie Chevillard et Peggy Buard est donc une merveilleuse nouvelle, d'autant que leur approche est musicalement très différente de celles et ceux précités. La harpiste et la pianiste sont plus proches de l'école minimaliste, s'inspirant également de la musique traditionnelle bretonne où l'on retrouve évidemment l'aspect répétitif. On sent le bois sous les marteaux, les cordes sous les doigts, mais les compositions sont très minérales. Leurs spirales vous envoûtent et vous emportent sur un tapis volant qui ressemble à une marelle, entre ciel et terre.

→ Émilie Chevillard et Peggy Buard, Dyade, CD Yolk Records, dist. Believe, sortie le 5 juin 2026

vendredi 1 mai 2026

Non, je ne suis pas journaliste


Non, je ne suis pas journaliste. Je commençais ainsi déjà cet article du 7 octobre 2013 que je dois amender ! Mais que suis-je alors pour tenir cette chronique quotidienne depuis 22 ans, soit plus de 6000 articles au compteur. Et quid des autres casquettes qui me coiffent un jour sur l'autre ? Les véritables journalistes ont coutume de m'affubler du terme de touche-à-tout, je préfère quand les flatteurs ajoutent "de génie" pour que leur qualificatif n'apparaisse pas trop dépréciateur. Il est certain qu'après plus de 50 ans d'activité, vivre de mon travail atypique peut laisser penser aux sceptiques qu'il doit tout de même y avoir quelque chose de bien dans ma musique bizarre ou mes innommables créations !
J'adore la réponse de Jean Cocteau qui en face de profession écrivait "sans (toutes)". Suis-je vraiment cinéaste pour ne repasser à la réalisation que tous les vingt ans ? Écrivain pour n'avoir écrit que deux romans ? Producteur pour n'avoir jamais produit que mon travail ou celui de mes proches ? Difficile d'en dire autant de mon travail sonore. J'ai composé plus de 2000 œuvres, publié près de 200 albums, composé la musique de centaines de films, CD-Rom, sites Internet, œuvres interactives, spectacles, etc., et réalisé un nombre incalculable de travaux aujourd'hui assimilés au design sonore. En octobre 2009 j'avais rédigé un billet d'autosatisfaction intitulé Orgueil, histoire de me remonter le moral dans un moment de doute ? Ou au contraire, comme aujourd'hui, soulagé que les affaires reprennent ! Je ne manque jamais de travail, mais parfois les projets rémunérés ou les retours sur investissement se font attendre. À vrai dire, l'âge profite plus à la renommée qu'au nombre de propositions, ce qui est un peu rageant lorsque l'on perçoit le nombre de projets où l'on pourrait être incomparablement utile !
En tout cas, je ne suis pas journaliste. Encore que Cocteau, toujours lui, parlait de poésie de journalisme comme il disait poésie de cinéma ou de théâtre. Peut-être en avais-je assez de lire des inepties ou simplement rien du tout sur les sujets qui me passionnent ? J'évite ce dont tout le monde parle et que les pros traitent avec zèle, à moins d'avoir un point de vue personnel ou différent, et n'écris que lorsque l'inspiration se présente. C'est un blog essentiellement solidaire et militant, où j'insère régulièrement le "discours de la méthode". Si je passe trois heures par jour à tenir ce journal extime en tentant d'être le plus sincère possible, c'est avant tout pour transmettre à mon tour ce qui me fut légué par mes maîtres et par la vie expérimentale que j'eus la chance de mener jusqu'ici. À mon âge partager est devenu plus indispensable que jamais. Après avoir accumulé tant de trésors je sais maintenant que je n'aurai plus le temps d'en profiter. Relire ma bibliothèque (ce que j'imaginais un jour relire ressemblait à l'avenir, maintenant que je sais que je n'en aurai pas le temps c'est devenu le passé), réécouter ma discothèque, revoir tous les films... Je me débarrasse des vêtements que je ne remettrai jamais (d'autant que j'ai grossi, ce qui ne me plaît guère, il faut bien qu'un truc cloche), mais j'ai conservé des machines que je rebranche de temps en temps... Donner est aussi agréable que recevoir.