70 Multimedia - mai 2026 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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mardi 12 mai 2026

Un cocktail, des Cocteau


Le 11 octobre 1963 la radio annonça la mort d'Édith Piaf. En fin de journée Jean Cocteau apprenant la nouvelle s'éteignit à son tour. Grâce aux techniques du XXe siècle le timbre de leurs voix deviendra immortel. L'un et l'autre étaient deux merveilleux conteurs. Piaf jouait ses chansons en comédienne. Cocteau ne s'y était pas trompé en lui écrivant Le bel indifférent où elle ne fait que parler devant son amant muet. Le poète n'eut pourtant jamais de meilleur interprète que lui-même pour dire ses textes. Il faut absolument réécouter les poèmes d'Opéra ou ses Portraits-souvenir qu'il enregistra sur microsillon. Cocteau fait sonner chaque syllabe en musicien inventif, leurs images explosant le sens et interrogeant l'auditeur devant l'inouï. Amateur de rythmes, il adorait son ami Stravinsky et il avait acquis la première batterie de jazz arrivée en France. Fasciné par le réel il le transposait en rêve. Il pratiqua ainsi tous les genres en les abordant en poète : littérature, cinéma, peinture, journalisme, ballet, théâtre, etc. De quoi en irriter plus d'un à commencer par les surréalistes, en particulier Breton, qui le reléguèrent à une ringardise de faiseur bourgeois pour camoufler leur propre arrogance et une homophobie face à un extraverti qui osait revendiquer ses choix haut et fort.

Comme Edith Piaf, Jean Cocteau découvrit et révéla quantité d'artistes dans des domaines extrêmement variés. Jean Genet n'en est pas le moindre, poète inconnu et délinquant récidiviste qu'il sauva de la prison et du bagne. Le Groupe des Six lui doit leur renommée ; là encore Poulenc, Milhaud, Honegger, Auric, Durey, Tailleferre (oui une femme !) faisaient figure de néoclassiques pour les bien-pensants de l'avant-garde. Comme si un autre point de vue pouvait leur faire de l'ombre ! Et pourtant ! Pourtant comment ne pas voir le génie cinématographique encensé par la Nouvelle Vague ? Du Sang d'un poète au Testament d'Orphée en passant par La belle et la bête, comment ne pas être subjugué par l'originalité et la perspicacité du cinéaste ? Il est l'auteur du concept de synchronisme accidentel au cinéma, pas seulement pour avoir compris le rôle de la musique, mais clé de toute vie.

Très jeune, grâce à Jean-André Fieschi, je fus séduit par son œuvre, même si je mis plus de temps à comprendre son travail graphique, mais tout est lié chez Cocteau. J'achetai alors tous ses livres chez les bouquinistes des quais le long de la Seine, je fouinais chez les antiquaires pour y trouver les 33 tours, j'écoutais sa voix, l'une des plus suggestives avec celles de Jean-Luc Godard et de Jacques Lacan. Jamais aucun récitant ne lui arriva à la cheville pour L'histoire de soldat de Stravinsky sur un texte de C.F.Ramuz, un autre écrivain mésestimé, considéré à tort comme auteur de romans paysans alors que ce visionnaire possède l'une des plus belles langues de la littérature francophone et qu'il est le modèle d'un autre Vaudois, cinéaste dialectique s'il en est. Si Aragon et Céline sont des géants il serait temps de réhabiliter Cocteau, Ramuz et Cendrars.

Combien de fois ai-je cité Cocteau ? Une des pièces du Drame se nomme d'ailleurs "Ne pas être admiré, être cru.", exergue d'Une histoire féline... Sur ma carte de visite j'avais écrit "Le matin ne pas se raser les antennes" (Journal d'un inconnu). Une litho originale pend dans le salon. On comprend parfois de travers "Ce que le public te reproche, cultive-le : c'est toi" (Le Potomak)... André Fraigneau lui demande : "S'il y avait le feu chez vous, quel est l'objet que vous préféreriez et que vous emporteriez ?" Et Cocteau de répondre : "Je crois que j'emporterais le feu"... "Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient... Du reste, regardez-vous toute votre vie dans une glace et vous verrez la Mort travailler comme des abeilles dans une ruche de verre" (Orphée).... "Puisque ces mystères me dépassent feignons d'en être l'organisateur" (Les Mariés de la Tour Eiffel), etcétéra.

Article du 14 octobre 2013

mercredi 6 mai 2026

TK-21 a 15 ans


Mai 2026. Le numéro 175 de TK-21 La Revue célèbre ses 15 ans. "La fête continuera jusqu’en juillet. Des premiers numéros balbutiants à la revue affirmée d’aujourd’hui, découvrez quinze années de travail. Un ensemble éclectique dominé par les images, physiques, mobiles et mentales qui racontent des histoires. Une carte blanche sur les grands thèmes qui animent la revue. Pour voir et réfléchir et surmonter le « gloubi-boulga » intellectuel ambiant." écrit Martial Verdier dans son éditorial. Celles et ceux qui y publient se moquent des frontières. Les photographes se font Charron en traquant la vie et la mort, leurs représentations entre le réel et l'imaginaire, entre figuration et abstraction. On danse d'un pied sur l'autre. La poésie aspire la nature. Le sacré interroge le profane. La singularité s'oppose à la foule. On ne communique plus comme avant. L'après est omniprésent.

Les articles se placent entre Photo(s)/Image(s), Vidéo, Concept ou Chroniques. Les dix-huit contributions peuvent encore se lire Société, Images, Lire & Écrire, Cerveau, Création & Commentaires, Entendre. Bon élève, j'ai tenté de répondre point par point à la thématique « Arts & Culture, images, appareils, société, cerveau », et une fois de plus j'ai raconté ma vie, probablement parce que les objets ne sont jamais que des portraits en creux des sujets. Pour le prochain numéro, je crois me souvenir n'avoir envoyé que des photographies, sans aucun commentaire, une série de douze comme une gamme bien tempérée, évoquant toutes le monde sonore. Je reproduis ci-dessous mon texte Tout en un, mais il s'insère dans l'élan collectif de ce beau numéro. On peut s'abonner en s'inscrivant à la newsletter.

TOUT EN UN



J’ai du mal à travailler lorsque je ne suis pas sollicité. Est-ce le besoin de me sentir utile qui m’anime ou le désir d’être aimé tout simplement ? C’est compliqué lorsqu’on a choisi l’invention comme vecteur vital depuis toujours. J’imagine que, enfant timide, l’extraversion représenta rapidement l’échappatoire. Cela n’a pas été facile. Lorsqu’il fallait chanter en chœur je fredonnais comme je pouvais le premier vers et articulais ensuite sans émettre aucun son. L’arnaque ! Futur autodidacte, le syndrome de l’usurpateur me poursuivit longtemps, jusqu’à ce que l’importance de l’œuvre démente ce complexe typique de ceux qui ont appris par des chemins de traverse en se bricolant leur propre langage. À l’âge où l’on commence à se poser des questions autres que le merveilleux « pourquoi ? », je montais sur la table pour raconter des histoires drôles. Mon ambition était d’inventer des choses qui ne servent à rien. Ma mère, elle, se rappelait que je voulais inventer des choses utiles à l’humanité. Devenir un artiste concilie les deux.


L’option était nécessaire à l’enfant dont rêver était l’occupation principale, mais elle n’était pas suffisante pour l’adolescent qui prit sa carte de « citoyen du monde » à l’âge de 11 ans ou au quadragénaire qui partit réaliser des films à Sarajevo pendant le Siège. J’avais peur, mais à quoi aurait rimé mon engagement politique si l’intellectuel que je pensais être ne mettait pas les mains dans le cambouis lorsque l’occasion se présenta. La même année, 1993, j’avais été l’un des derniers à tourner en Algérie avant que cela devienne impossible et j’avais enchaîné avec l’Afrique du Sud d’avant Mandela au moment de l’assassinat de Chris Hani. Le succès qui en découla me donna l’espoir de revenir à mes amours de jeunesse, le cinéma. Sorti très jeune de l’IDHEC (ancêtre de la FEMIS), je n’avais que 20 ans, je compris que, au vu de mes ambitions artistiques, l’indépendance en était la seule garante. Je créai ainsi mon propre label de disques à 22 ans et mon orchestre dans la foulée. Cinquante ans plus tard, l’un et l’autre sont toujours en activité. Je sacrifiai parfois certaines opportunités pour préserver le sentiment mystérieux qui m’échappera probablement jusqu’à ma mort, cette inspiration qui m’entraîne loin des sentiers balisés, désir ambitieux de faire ce qui ne se fait pas puisque ce qui est fait n’est plus à faire. Or plus le budget est important, plus les pressions extérieures font obstacle. En 1995 mon projet de film sur la fin du monde, adapté d’un roman de C.F. Ramuz, n’était pas encore un sujet à la mode et mes méthodes auront toujours emprunté le chemin buissonnier des écoliers. Je revins donc à la musique, domaine pour lequel je ressens la plus grande facilité sans comprendre comment c’est possible face à l’immensité de mes lacunes.

J’avais pallié mes incompétences en m’inventant un langage qui avait fait fi, du moins dans un premier temps, de l’harmonie et du contrepoint. D’une part, ayant acquis en 1973 l’un des premiers synthétiseurs, j’avais cherché à reproduire tous les sons du monde de manière artificielle en apprenant à les analyser. D’autre part, j’appliquai la syntaxe cinématographique à la composition musicale en racontant des histoires suffisamment ouvertes pour que les auditeurs y imaginent leur propre scénario. Ce pourrait être le secret de ma musique si une sorte de transe ne venait s’y ajouter, mystère de la création qui trouve probablement sa source dans mes rêves d’enfance où mes yeux étaient perdus dans le vague et mes oreilles à l’affût du moindre savoir. La culture générale m’apparaît toujours comme un creuset encyclopédique venant alimenter l’inconscient, lui-même édifié sur le terreau de la névrose forcément familiale.

Me voilà à raconter ma vie alors que j’avais prévu d’aborder la thématique « Arts & Culture, images, appareils, société, cerveau » point par point. J’y réponds malgré tout en soulignant la responsabilité politique des artistes au même titre que tous les citoyens, en me référant aux images qui n’ont cessé de me fasciner en particulier par une cinéphilie boulimique, en ne voyant dans mes nombreux appareils que des outils ou des jouets, en cherchant sans cesse à m’échapper socialement tout en participant à l’ensemble, en particulier en espérant enfoncer les portes de la perception pour entrevoir un autre monde possible. Face à la détestation du monde qui m’était offert je n’eus d’autre choix que d’en inventer un autre, plus proche de mes désirs, utopique. Et je continuai à jouer, puisque les musiciens comme les comédiens sont les seuls artistes à revendiquer le jeu.

Que ce soit mes propres choix ou l’énigme que représente pour moi l’humanité je cherche toujours à remonter le temps, pour comprendre comment on en est arrivé là. Plus je vieillis plus j’ai l’impression que tout a commencé à mes 5 ans. L’histoire qui va suivre évoque un sujet tabou à l’origine de ma construction. J’avais demandé pourquoi je n’avais pas de grands-parents paternels. En 1920 mon père qui avait 3 ans avait refilé la typhoïde à sa mère qui y avait succombé. Passons. L’affaire était tout autre pour son père assassiné par les Allemands. C’est là que, bien que laïcs pour ne pas dire athées, mes parents m’expliquèrent que nous étions juifs, et que cette spécialité avait tué mon grand-père sous une douche à gaz. Comme je m’inquiétai de savoir si cela pouvait m’arriver un jour et que je ne comprenais pas pourquoi, ils m’expliquèrent que les antisémites sont jaloux de notre intelligence. Nous étions de grands avants, de grands artistes, etc., et cette excellence nous avait sauvé à travers les siècles bien que nous n’ayons jamais été du côté du manche. Malgré mon aspiration fondamentale à rêver, j’assimilerai inconsciemment que je devais être premier de la classe pour ne pas y passer à mon tour. C’est là le sujet tabou, le complexe de supériorité des juifs ashkénazes qu’on évite largement d’aborder. Mais ce roman « national » explosa pour moi en 1967 avec la guerre des six jours. Nous tenions le bâton ! Mon engagement du côté des opprimés me fit prendre le parti des Palestiniens et interrogeant ce qu’on m’avait appris, je découvris que les kibboutz étaient en fait des colonies en territoire occupé, que le jardin n’avait jamais été un désert, etc. Mon antisionisme était difficilement assimilable à de l’antisémitisme avec un grand-père gazé à Auschwitz, un père qui avait sauté du train qui l’emportait vers les camps de la mort et une famille tant maternelle que paternelle engagée dans la Résistance. Je fus longtemps très isolé jusqu’à ce que l’impérialisme criminel de l’état israélien devienne explicite au plus grand nombre. Il faut du temps pour comprendre qui l’on est et ce qui vous agit. J’attendis d’avoir 60 ans pour assimiler d’où venait ma préférence des bains plutôt que des douches ! Depuis j’ai fait de considérables économies d’eau courante.

Confronté à la folie humaine, tant suicidaire que criminelle, mon adolescence profondément « Peace & Love » fut sans cesse malmenée par la nécessité de la révolte. En mai 68 je participai au service d’ordre à mobylette pour bloquer les automobiles lors des manifestations quand il y avait encore de l’essence et je livrai les affiches des Beaux-Arts, mais j’aurais été incapable de lancer un pavé. Pendant les années qui suivirent j’ai surtout beaucoup couru, poursuivi par les matraques. La question de la violence révolutionnaire me taraude, en particulier lorsqu’il s’agit de guerres d’indépendance ou de la destruction de la planète par des capitalistes que l’arrogance perdra immanquablement, mais après combien de morts ?

Mon travail est partagé entre la dénonciation des inégalités et le besoin de s’échapper par le rêve. L’urgence et le temps perdu à collectionner des timbres et des porte-clefs m’a poussé vers l’improvisation que je préfère appeler composition instantanée. Même lorsque je compose préalablement, je privilégie la première prise et le geste instrumental. Comme si l’état de grâce était le garant du bien contre l’illusion du mieux. Il n’empêche que le résultat est un mystère. La réalité ne refait surface qu’à la réécoute. Entre ce qui m’inspire et l’appropriation par le public je dois me faire confiance, car j’ignore comment mes mains tombent juste ou comment mon cerveau avance sur le fil d’équilibriste. Il y a évidemment un filet. Tout cela n’est faisable qu’après des heures et des années de préparation à envisager tous les possibles. Et pourtant l’impossible c’est le réel. Si la réalité dépasse toujours la fiction, l’imaginaire est plus vrai que le tangible. C’est en tournant autour des choses, pas en visant le centre, que l’on s’approche de la vérité, du moins la sienne. La musique comme la poésie est un art circonlocutoire.

J’aime par-dessus tout créer des images qui laissent à chaque auditeur ou spectateur sa liberté d’interprétation. Mon rôle est de fabriquer le cadre pour éviter les contresens et pousser à penser par soi-même. Dans mes écrits (mon blog quotidien a 22 ans !) je traque les îles désertes ou désertées, les artistes méconnus, jeunes ou oubliés, les changements d’angles et les recettes de grand-mères, l’altérité et la personnalité, en assumant la première personne du singulier car l’objet cache trop souvent le sujet. Ici, j’en ai encore usé et abusé, pour ne pas que la forêt étouffe l’arbre, même si elle n’existe que parce que nous sommes ensemble.