70 Musique - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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vendredi 8 mai 2026

Le silence gratte où ça vous démange


Minuit l'heure du crime. Je profitai du calme du soir [de ce 8 octobre 2013] pour poser Sounds of Silence sur le tourne-disques. L'objet est conceptuel. Un sticker jaune barre la pochette de Simon & Garfunkel comme une voie sans issue sur l'autoroute musicale. Vingt-neuf plages de silence se succèdent sur les deux faces du 33 tours 30 cm réalisé par Patrice Caillet (auteur du livre Discographisme récréatif), Adam David et Matthieu Saladin. C'est plutôt le Périphérique une nuit où les services d'entretien ont fermé toutes les issues. Ça tourne en rond, mais ça avance tout de même et ça travaille. Non, vous n'entendrez pas 4'33" de John Cage conçu pour la scène. L'anthologie rassemble exclusivement des enregistrements dont les auteurs sont Andy Warhol, John Lennon, Maurice Lemaître, Sly & the Family Stone, Robert Wyatt, John Denver, Whitehouse, Orbital, Crass, Ciccone Youth, Afrika Bambaataa, Yves Klein, etc. Aux imperfections des supports originaux le vinyle ajoute les siennes. Il révèle une variété inouïe, c'est le cas de le dire, de manières de concevoir le silence : performative, mémorielle, politique, critique, abstraite, poétique, cynique, farceuse, technique, promotionnelle, absurde, indéterminée. À la première écoute je me laisse aller sans savoir qui se tait. C'est reposant. À la seconde je suis les notes de pochette. Les circonstances dessinent une histoire de la production discographique à travers ses silences. C'est dense et prenant. Ça piquotte. Ça craquotte (coprod. alga marghen - Sound-Houses/FRAC Franche Comté - Incertain sens / 4ème édition avec bandeau bleu aux Presses du Réel).

jeudi 7 mai 2026

Ça commence par la marche


Ça commence par la marche, alors au début j'ai pensé que c'était essentiellement un hommage à la musique de Steve Reich. J'ai laissé filer les trois minutes de Juste avant, les vingt-trois de Presqu'un pas, et puis les percussions de Marche avant et les cuivres de Marche arrière m'ont intrigué. L'énergie déployée renvoie en effet au Reich d'il y a quelques décennies. Ici le rock vient au secours de la fascination, avec une grosse caisse bien lourde et omniprésente, des onomatopées en guise de souvenirs, et les deux pianos, main gauche, main droite de Jérémie Ternoy. Des virages inattendus ne perturbent pas pour autant cette progression prenant pour principe fondateur The Songlines de Bruce Chatwin : "Richard Lee a calculé qu'un enfant Bushman sera porté sur une distance de 7886 km avant de commencer à marcher seul. Étant donné que, pendant cette phase rythmique, il passera son temps à nommer les éléments qui composent son territoire, il est impossible qu'il ne devienne pas poète." Ainsi, Peu après, ça swingue jusqu'au titre éponyme qui met fin au vertige, Ça commence par la marche, après avoir entraîné à sa suite un grand ensemble au souffle imperturbable (Jérémie Ternoy pianoS, Nicolas Mahieux contrebasse, Ivann Cruz guitare, Charles-Albert Duytschaever et Peter Orins batteries, Sakina Abdou sax, Christian Pruvost trompette, Vianney Desplantes euphonium, Sarah Butruille, Maryline Pruvost et Kristof Hiriart chant et lames sonores). Jérémie Ternoy, qui a composé cet hommage décidé aux musiciens répétitifs américains, revient aux pianos. Et puis c'est fini. Le silence reprend ses droits. C'est l'un des effets magiques de cette musique envoûtante.

→ Jérémie Ternoy, Ça commence par la marche, CD Circum-disc, sortie le 29 mai 2026

mardi 5 mai 2026

Une autre écoute est possible


La curiosité est le vecteur du propos de La Muse En Circuit, de sa création en 1982 à aujourd'hui. Aucun concept ne peut mieux m'agiter les neurones, toucher ma sensibilité, me faire vivre. Et vivre libre, si l'on fait abstraction du fantôme de la liberté, évidemment. En regardant le film Une autre écoute est possible que Jérôme Florenville a consacré à ce centre national de création musicale implanté à Alfortville j'ai vibré en sympathie pendant cette heure d'extraits et d'entretiens où je reconnais les amis, son fondateur Luc Ferrari (1929-2005), d'abord et définitivement, David Jisse (1946-2020, directeur de 1999 à 2012), Pablo Cueco, Denis Lavant, et d'autres que j'ai croisés et dont j'admire le travail, son directeur actuel Wilfried Wendling depuis 2013, Georges Aperghis, François Sarhan, Brunhild Ferrari, Henry Fourès, ou encore Kasper T. Toeplitz, Nina Garcia, etc., tous passionnants et fondamentalement humains. Petite réserve sur Heiner Goebbels dont la manie de composer à partir d'improvisations de ses musiciens me laisse perplexe, car l'aspect collectiviste de la plupart des projets pluridisciplinaires me plaît particulièrement. Pendant toutes ces années je suis bêtement resté à distance de La Muse alors que tout aurait dû m'inciter à m'y impliquer. Pour la petite histoire, j'y ai même rencontré la femme de ma vie il n'y a pas si longtemps ! Mais heureusement, bien que j'en ai revu la trace vidéographiée, ce n'est pas dans le film qui raconte par contre plusieurs décennies d'aventures où l'amitié est née ou a grandi au fil des résidences.


Le film rend hommage à tous les protagonistes, en particulier les trois capitaines : Luc Ferrari qui sut installer la joie comme paramètre indispensable à l'entreprise (et sa lettre de démission lue par Brunhild est bouleversante), David Jisse qui lui permit de devenir pérenne, Wilfried Wendling qui l'implanta dans le XXIe siècle. La variété des œuvres qui y furent créées montre l'ouverture d'esprit, guide souverain de leurs choix. Je suis ravi de voir Sarhan au travail, Jisse ou Lavant éructant leurs textes, Toeplitz jouant de sa double basse, etc. La bidouille et l'expertise font bon ménage. Et toutes les créations absentes du film auxquelles j'ai assisté soulignent l'effervescence et la créativité de l'équipe et des nombreux invités.
À voir donc, et à écouter, car il s'y dit ce qui manque si souvent ailleurs.

lundi 4 mai 2026

La lutte est un poème collectif


Au début du disque j'ai cru écouter le chaos à la mode, sorte d'improvisation noisy sans articulations structurales, comme si le mouvement punk avait contaminé l'électro-acoustique, mais que nenni, c'était juste une des faces de ce disque qui en a suffisamment qu'il pourrait ressembler à un cube. C'est fou le nombre de musiciens et musiciennes qui s'éclatent sur la planète en composant dans l'instantané ou dans la durée sans qu'on en reçoivent le moindre écho ! C'est à la fois flippant et plein d'espoir. Le problème est le peu d'intérêt qu'y voient les médias dominants, pensant vendre leurs torchons en choisissant de promouvoir des clones de ce qui un jour fit l'affaire. Alors on vous sert des Rosalía ou je ne sais quel marronnier du Loch Ness qui refait surface tous les cinq ans avec un nouvel album. Il est certain que la recette a fait ses preuves, même si cela ne marche pas à tous les coups. Il suffit d'avoir eu un jour un succès pour que les producteurs misent sur un hypothétique retour de gloire. Ne pas croire que l'aristocratie contemporaine ou que les tenants du swing se portent mieux. Les vieux ringards dogmatiques sont programmés chaque année sans pour autant arriver à en croûter. Comme tout le monde. Heureusement il y a de "jeunes" créateurs qui font fi de tout ce vacarme médiatique, des musiciennes qui profitent momentanément de la parité, des collectifs qui se serrent les coudes, des revues en ligne comme Citizen Jazz qui creusent des sillons inexplorés hors frontières. Comment s'y retrouver dans cet immense et nécessaire besoin de créer qui anime les artistes, qu'ils soient de la race des copieurs, la très grande majorité et la plus profitable, ou de celle des défricheurs, souvent des indépendants dont la passion se moque du qu'en-dira-t-on tant qu'ils peuvent tenir jusqu'à la fin du mois ?

Le temps que je tape ces petites phrases qui me posent plus de questions qu'elles ne m'apportent de réponses, le disque La lucha es un poema colectivo du groupe tellKujira est arrivé à son terme. Ambra Chiara Michelangeli au violon alto, Francesco Diodati et Stefano Calderano aux guitares électriques, Francesco Guerri au violoncelle l'ont conçu et composé lors d'une résidence à l'IRCAM en novembre 2023 alors que la grève grondait en face, au Centre Pompidou. Ce quartet italien refuse de se laisser enfermer dans un style. Leurs titres peuvent donner des pistes : En grève, ¡Que viva México!, Tarantella, Walking on the beach / what to love and fight for. Des voix enregistrées se mêlent aux instruments comme des bulles de réalité éclatant au milieu de leurs rêves. Art rock, free jazz, électronique, musique contemporaine jaillissent et s'évanouissent. Je devrai y revenir pour savoir de quoi il retourne exactement. La poésie est toujours plus précise que les sciences exactes. Elle n'est jamais démentie. Elle se transmet de génération en génération au fil des siècles. Combien d'auditeurs et d'auditrices arriveront-ils à toucher ? Cela n'a pas vraiment d'importance. Ils et elles existent. Et leurs pensées au loin les suivent...

→ tellKujira, La lucha es un poema colectivo, LP Superpang 22€ (10€ en numérique), sortie le 29 mai 2026

mercredi 29 avril 2026

Visite d'Eric Lanzillotta au Studio GRRR


Sympathique post d'Eric Lanzillotta à qui j'avais l'habitude d'envoyer des disques à Anomalous Records, à Seattle dans l'état de Washington.

« J'ai passé plusieurs heures cet après-midi avec Jean-Jacques Birgé dans sa charmante maison située juste à l'est de Paris. Il a un peu plus de soixante-dix ans, mais il déborde d'énergie et d'enthousiasme. J'ai eu la chance d'écouter le récit fascinant de sa vie créative depuis les années 1960, notamment ses rencontres avec des musiciens célèbres ou méconnus. J’aurais aimé enregistrer l’intégralité de notre conversation, car il m’a transmis une telle quantité d’informations, mais j’ai tout de même filmé une vidéo de 20 minutes dans laquelle il présente des instruments de sa collection, notamment ceux inventés par Bernard Vitet ou son gendre [Nicolas Chedmail]. Elle est cependant probablement trop lourde pour être mise en ligne ici.
J’ai découvert sa musique pour la première fois avec Un Drame Musical Instantané dans les années 80, alors qu’ils figuraient sur la compilation vinyle de United Dairies intitulée "In Fractured Silence". Il dit aussi que beaucoup de gens le connaissent grâce à la présence d’un trio antérieur sur la liste NWW [Défense de, par Birgé Gorgé Shiroc]. Il n’a cessé de publier de la musique depuis lors et se distingue par la diversité de sa musique "bizarre" (selon ses propres termes). C’était vraiment inspirant d’entendre comment il se met constamment au défi d’essayer de nouvelles choses et de découvrir les folles aventures de l’U.D.M.I. »

Eric m'a laissé le dernier disque de son label, Bàardum Guùmuse de Giancarlo Toniutti, une musique atmosphérique et méditative jouée sur des idiophones préparés (verre, cuivre, bois, métaux, acier). Les sons s'approchent du glassharmonica mozartien. Lui-même joue ce soir à 20h sur des pierres au Peine Perdue, 1er étage du Chair de Poule, 141 Rue Saint-Maur dans le 11ème à Paris, avant de s'envoler pour Seattle.

mardi 28 avril 2026

Black America Sings


Adolescent dans les années 60, j'étais fan de ce qu'on appelait la pop music et que les Américains nommaient le rock, en particulier la musique psychédélique de la côte ouest avec une nette préférence pour les trucs les plus barrés, donc les Mothers of Invention, Captain Beefheart and His Magic Band, goût que peu de mes camarades partageaient, sinon Jimi Hendrix Experience, Quicksilver Messenger Service, Jefferson Airplane ou le Grateful Dead que j'eus la chance d'entendre au Fillmore West à l'été 68 ! Pour nous, hippies chevelus, le Rhythm & Blues plaisait surtout aux minets qui voulaient danser et draguer. À ce propos saviez-vous que cette expression vient du film Les dragueurs de Jean-Pierre Mocky ? Je pensais donc la soul plutôt ringarde, même si je trouvais fascinants Otis Redding ou James Brown. J'adopterai néanmoins assez vite la musique des Afro-Américains grâce au free jazz, puis en remontant l'histoire du jazz et du blues jusqu'à leurs origines. Le reste de la musique noire m'échappait.
Des années plus tard, Sly & The Family Stone ou Betty Davis m'enchanteraient, et aujourd'hui je me régale de la collection du label britannique ACE où l'Amérique Noire Chante les Beatles, Bob Dylan, Otis Redding, Sam Cooke ou Burt Baccharah. Si reprendre Redding ou Cooke est épatant, la surprise est encore plus intense avec les adaptations soul des Beatles ou Dylan. C'est vivifiant, édifiant et, swing oblige, extrêmement dansant. Je ne peux pas citer toutes les stars présentes sur ces compilations, mais ils et elles y sont toutes là, autant d'étoiles noires sur la bannière à rayures rouges et blanches.

→ Various Artists - How Many Roads: Black America Sings Bob Dylan [2010]
→ Various Artists - Come Together: Black America Sings Lennon & McCartney [2011]
→ Various Artists - Hard to Handle: Black America Sings Otis Redding [2012]
→ Various Artists - Bring It on Home: Black America Sings Sam Cooke [2014]
→ Burt Bacharach & Hal David performed by Various Artists - Let The Music Play (Black America Sings Bacharach & David) [2014]
→ Various Artists - Let It Be: Black America Sings Lennon, McCartney and Harrison [2016]
→ Various Artists - Here, There And Everywhere: Black America Sings John Lennon, Paul McCartney And George Harrison [2024]
→ Various Artists – Highway Of Diamonds - Black America Sings Bob Dylan [2026]

vendredi 24 avril 2026

Au quart de tour


Jouer ensemble sans concertation exige une gymnastique schizophrénique consistant à écouter en même temps que l'on s'exprime. L'improvisation libre, que j'ai toujours préféré appeler composition instantanée, devrait autoriser d'aborder tous les genres, styles, mélodies, rythmes, etc. Toute association de sons devrait être possible comme dans une conversation entre convives bienveillants, et encore... Car les conflits ne sont pas interdits dès lors que le résultat global en bénéficie. Il s'agit donc de réduire au plus court le temps entre la composition et l'interprétation, et ce, sauf solo, sous forme collective ! Comme dans la vie, des relations d'amitié se tissent, faisant fi des divergences d'opinion puisque seule la résultante des forces nous importe. Il est inévitable alors de rattraper des balles au vol même lorsque les coups sont tordus. Par goût, de mon côté comme dans tout ce que j'approche, je cherche toujours à être complémentaire plutôt que redonder en suivant le mouvement !
Si néanmoins à La Java je sous-jouais pour intégrer mes sons orchestraux au subtil jeu harmonique du pianiste Benoît Delbecq (à la trompette, clin d'œil à Bernard Vitet, sur la photo de Gérard Touren © 2013 !), quelques jours plus tard au Triton (où je ne mets plus les pieds pour des raisons politiques et humaines, mais cet article date du 3 octobre 2013) nous préférions composer de courtes pièces instantanées nous obligeant à entrer dans l'ambiance de chacune avec une promptitude vertigineuse. Il arrive que l'on commence tous ensemble, mais une ou deux secondes suffisent à changer son fusil d'épaule en entendant le premier son produit par un camarade. J'écris entendre car je ne suis pas certain que nous écoutions, préoccupés par ce que nous jouons nous-mêmes. Suivre plusieurs discours simultanément tandis que l'on joue soi-même exige une concentration à la fois excitante et épuisante. Le saxophoniste alto Antonin-Tri Hoang et le violoncelliste Vincent Segal réagissaient au doigt et à l'œil grâce à leurs oreilles dressées dans notre univers nocturne où j'enchaînai piano préparé, sons de la banquise, trompette à anche et transe rythmique. Sur cette quatrième et dernière pièce nous rejoignirent la chanteuse Élise Caron se servant de son extinction de voix comme en aïkido et le percussionniste Edward Perraud jonglant avec ses cymbales en saltimbanque, trait commun à nous tous.

jeudi 23 avril 2026

Brigitte Fontaine, reflets et crudité


Au moment où Brigitte Fontaine [sortait son album] intitulé J'ai l'honneur d'être Thomas Bartel et Benoît Mouchart lui [consacraient] un documentaire tendre et poétique loin du portrait hurluberluesque qu'en dressent les ignares de la télévision. Si, comme le titrait l'un de ses premiers disques, Brigitte Fontaine est... folle !, sa peur viscérale du monde qui nous entoure l'oblige à transformer sa sensibilité exacerbée en art. Femme cultivée et révoltée, elle pèse chacun de ses mots, les agençant de manière kaléidoscopique pour les faire danser sur les musiques de son compagnon Areski Belkacem ou d'autres amis chers à son cœur. Dans le film de 55 minutes [...] Moustaki, Higelin, Rufus, Katerine, et bien entendu Areski, lui donnent la réplique. De beaux documents d'archives dessinent une perspective bouleversante à la petite Bretonne tandis que l'île Saint-Louis réfléchit le décor intime de notre poétesse. Elle s'est gentiment pliée au jeu et le film y gagne une fraîcheur que seule offre la liberté, ou du moins son fantôme.


Si Brigitte Fontaine était présente hier soir [cet article date du 26 septembre 2013] à La Gaîté Lyrique pour l'avant-première qu'avait organisée Benoît Hické dans le cadre du cycle Musiquepointdoc, elle repartit aussitôt, fidèle à elle-même, laissant le public découvrir une sincérité et une simplicité aussi touchantes que ses chansons provocantes. Car l'orage menaçait dehors et Brigitte le craint... En 1992, lors de l'enregistrement de Amore 529 pour le disque d'Un Drame Musical Instantané Opération Blow Up nous dûmes ajourner le premier rendez-vous à cause d'un très gros orage, Brigitte avait préféré aller se cacher à la cave. Nous n'étions pas au bout de nos surprises. La seconde fois, elle avait souhaité une grande voiture avec quelqu'un à l'arrière avec elle ; cela tombait bien, j'avais une Espace. Bernard Vitet s'est assis à côté d'elle pendant le voyage jusqu'au Père Lachaise où j'habitais alors. J'avais composé un truc tout en douceur pour conforter sa fragilité lorsque entrant dans le studio elle annonça de but en blanc n'être plus branchée que par le rock ! Catastrophe, cette fois c'est moi qui fut vraiment frappé par la foudre. Je dus composer un nouveau morceau en deux heures, programmer l'Atari, pendant que Bernard et Brigitte prenaient le thé à la cuisine. De son côté, elle avait rédigé, de manière fulgurante comme elle en a l'habitude, de superbes paroles, autographiées dans le livret du CD :
Moment de flamme et de vigueur
et amitié jour intérieur
Serait-ce le sillon où se grave la vierge
ou le microsillon poussiéreux des concierges ?
Bernard à la trompette, tout en live sur deux pistes directes. Je marchais sur un petit nuage. L'ayant raccompagnée et dînant à la brasserie en bas de chez elle, j'écoutais Brigitte nous conter ses angoisses avec la lucidité des vrais souffrants, de celles et ceux qui ne peuvent accepter le monde tel qu'il est et ont besoin d'en inventer de nouveaux. Brigitte Fontaine est une magicienne qui retourne le réel comme un gant, faisant apparaître sa doublure en fourrure, strass et peau d'un genre humain plus que nécessaire, vital.

mardi 21 avril 2026

Perception de Hélène Duret / Garden of Silences de Janinet, Henriksen, Vuillermoz, Lucaciu


Quel plaisir de découvrir l'inspiration des nouvelles générations ! Ils et elles prennent de la bouteille, de celles qu'on aura jetées à la mer et d'où sort parfois quelque génie. D'abord on inspire, ensuite on expire. Avec le temps on apprend à jouir de l'instant présent. Les regrets ne servent à rien et les espoirs sont toujours bénéfiques tant qu'on y met tout son cœur. On sait bien comment cela finira. Alors on avance, toujours et encore, en profitant du partage qu'offrent les rencontres. La musique est un médium de rêve pour celles et ceux qui en ont le désir. Ce sont des pessimistes gais. L'obscurité suit la lumière et chaque matin contient son lot de promesses. La clarinettiste et compositrice Hélène Duret a eu l'excellente idée de demander au tromboniste allemand Nils Wogram de rejoindre son quintet Synestet pour cette Perception qui annonce l'avènement de la sensation. Comme c'est le quatrième album de cette formation, on reconnaît le saxophoniste ténor Sylvain Debaisieux, le guitariste Benjamin Sauzereau, le contrebassiste Fil Caporali et le batteur Maxime Rouayroux. Pas de vagues, mais l'océan suit inexorablement l'horaire des marées. Avec la délicatesse d'une promenade le long de la plage, sable fin qui glisse sous les pas ou, s'il est mouillé, s'enfonçant doucement avant de reprendre sa forme derrière soi. Plastique élastique, comme une balle de tennis où l'on a enfoncé le doigt.

J'avais enregistré deux très jolis albums avec Hélène, Le songe de la raison en trio avec la harpiste Rafaelle Rinaudo en 2023, et Titres en trio avec le pianiste Alexandre Saada l'année suivante. Jamais encore avec le violoniste Clément Janinet dont j'avais chroniqué son O.U.R.S. en 2018, puis Ornette Under The Repetitive Skies III, La litanie des cimes, ou encore Sounds of Brelok et Folk Songs des Space Galvachers.

Avec Garden of Silences je retrouve son goût pour les mélodies anciennes, qu'elles soient de terroir ou historiquement baroques. Dans notre époque troublée par l'absurdité des hommes il y a définitivement un besoin de tranquillité chez les artistes qui soufflent sur les braises simplement pour réchauffer les cœurs. Le violon de Clément Janinet compose avec la trompette du Norvégien Arve Henriksen dont le son magiquement flûté renvoie à un Moyen-Âge beaucoup plus tendre que ne sera la Renaissance, l'accordéon de la Provençale Ambre Vuillermoz au soufflet oscillant entre musiques ancienne et contemporaine, et la contrebasse de l'Allemand Robert Lucaciu dont les cordes confèrent la gravité qu'il mérite à ce quartet européen dont le jazz va puiser ses racines au jardin de Marin Marais, Dietrich Buxtehude ou John Dowland. C'est extrêmement beau et reposant, laissant imaginer des temps plus cléments. Janinet, pour couronner le tout, joue parfois du nyckelharpa, un instrument à cordes frottées utilisé dans la musique traditionnelle suédoise. S'il compose la plupart des titres, les arrangements sont dus au groupe. Il souffle dans le jazz une incontournable camaraderie alors que ses variations privilégient généralement l'expression individuelle. Puisque l'on inspire et expire, il s'agit bien de respiration. Garden of Silences avance à contre-courant de la suffocation d'une époque qui s'emballe.

→ Hélène Duret - Synestet, Perception, CD Igloo, sortie le 24 avril 2026
→ Clément Janinet, Arve Henriksen, Ambre Vuillermoz, Robert Lucaciu, Garden of Silences, CD BMC, dist. Socadisc, sortie le 1er mai 2026

lundi 20 avril 2026

Prix In Honorem à Denis Lavant avec Kafka et Les déments


Nous sommes extrêmement fiers de participer au Prix In Honorem de l'Académie Charles Cros décerné à Denis Lavant pour l'ensemble de sa carrière au service de la poésie et des poètes, à l'occasion de la publication de Fiches de Franz Kafka (réalisé par le compositeur Wilfried Wendling et le dessinateur Marc-Antoine Mathieu pour Nous/La muse en circuit) et du CD du trio Les Déments avec le saxophoniste Lionel Martin et moi-même (projet dont nous sommes à la fois les initiateurs et les producteurs dans le cadre de nos deux labels associés OUCH! et GRRR), dans la catégorie "Parole enregistrée, documents & créations sonores". Il y a deux mois ces deux productions avaient déjà reçu un Coup de Cœur de l'Académie.
Si j'ai évidemment plusieurs fois évoqué notre complicité avec Denis Lavant pour ce double CD enregistré en direct au Studio GRRR par mes soins, j'avais également salué l'excellence du projet Fiches dans cette colonne.


Comme noté sur Bandcamp, après notre vinyle Fictions inspiré par Jose Luis Borges, publié sur le label OUCH! en 2022, Lionel Martin et moi-même avions invité Denis Lavant à se joindre à nous le temps d’une journée, le 21 novembre 2024, pour improviser ensemble sur des textes choisis par le comédien, tirés de livres de Marcel Moreau, André Martel, Xavier Grall et André Schlesser. Ella & Pitr nous avaient gâtés avec la pochette qu'ils avaient imaginée. En plus des quatre textes que nous avons sélectionnés pour leur complémentarité, nous avions aussi joué sur Le délire de Tantale de Francis Viélé-Riffin, Vigne vierge d'automne de Sabine Sicaud et Sur ta peau écrire un roman... Peut-être les divulguerons-nous un jour ! En plus de notre incroyable complicité à tous les trois (ce ne sont que des premières prises sans aucun montage), Lionel Martin et moi avons choisi de coproduire l'album sous la dénomination de nos deux labels indépendants. J'y joue du clavier, de synthétiseurs, de la shahi-baaja, des flûtes, de l'harmonica, de la guimbarde et de percussion tandis que mon coéquipier est au sax ténor et que Denis joue un peu d'une flûte qu'il m'a empruntée.
On peut rêver qu'un autre jour nous continuions l'aventure sur scène...

jeudi 9 avril 2026

Installation d'un spat'sonore au Studio GRRR


Depuis le temps qu'on en parlait, voilà c'est fait. De la musique spatialisée acoustiquement ! Nicolas Chedmail a installé un spat'sonore dans mon studio pour que je puisse m'y familiariser d'ici le premier concert que nous donnerons le dimanche 21 juin prochain. Il ajoutera alors le sien pour un duo improvisé que nous interpréterons devant une trentaine de spectateurs assis dessous. De mon côté j'actionne trois pédales qui dirigent le son de tous mes instruments vers quatre pavillons accrochés au plafond. Je peux même ajouter les sorties des haut-parleurs situés habituellement aux quatre coins du studio. Nicolas suggère que je lui envoie également ce que je joue et qu'à son tour une sortie de son spat'cor entre dans ma table de mixage, ce qui multipliera les points de diffusion de l'un comme de l'autre. Au public ne reste plus qu'à fermer les yeux et laisser la musique l'encercler comme si elle vous prenait dans ses bras.
Mais ce n'est pas tout pour notre Fête de la Musique qui marque le solstice d'été. En première partie j'aurai la joie d'accueillir le Quatuor Landolfi composé des violonistes Anaïs Perrin et Cécile Garcia, de l'altiste Dahlia Adamopoulos et de la violoncelliste Annabelle Brey qui jouera, avec Nicolas au cor naturel, le premier mouvement (allegro ma non troppo) du Grand Quintetto op. 106 d'Anton Reicha (1770-1836) suivi d'un quatuor de Beethoven ou Mendelssohn. Comme Nicolas, elles jouent sur des instruments utilisés à l'époque de leurs créations. S'il fait beau, nous en profiterons dans le jardin, théâtre de verdure où les quatre musiciennes et le corniste seront installés sur la terrasse.
Nous jouerons deux fois le spectacle d'une durée totale de une heure, à 14h et 17h, mais la jauge étant limitée, vous pouvez dores et déjà réserver vos places en envoyant un chèque de 15 euros par personne à l'A.P.R.E., 60 rue René Alazard, 93170 Bagnolet, ou par Paypal à jjbirge@drame.org !

vendredi 3 avril 2026

Le film autour de In C avec Erwan Keravec


En novembre 2023 j'avais chroniqué la sortie du CD In C 20 sonneurs après avoir assisté, ébahi, à sa création au CentQuatre un an plus tôt. Le film que Josselin Carré a consacré au travail d'Erwan Keravec est passionnant parce que contrairement à ce que son titre pourrait laisser présager, 20 sonneur.euse.s jouent "In C" de Terry Riley, il ne s'agit pas du tout d'une captation, mais d'un véritable making of de 46 minutes que j'assimile au discours de la méthode. On comprend très bien le lien entre la musique bretonne et la musique répétitive. Le film se clôt sur la représentation. Josselin Carré est spécialisé dans les films sur la musique. Son film est visible librement sur YouTube.


Bien que j'ai entendu jouer Terry Riley par Pierre Mariétan au Festival d'Amougies en 1969, cette même année c'est le disque A Rainbow In Curved Air avec Poppy No Good and The Phantom Band qui nous a fait décoller. J'ai poursuivi avec Church of Anthrax en collaboration avec John Cale (ex Velvet Underground), Persian Surgery Dervishes et la musique du film Les yeux fermés de Joël Santoni. Et puis plus rien jusqu'à ce que je le retrouve quinze ans plus tard aux bons soins du Kronos Quartet avec qui il a enregistré un demi-douzaine de CD où il a pris la tangente par rapport à la musique strictement répétitive comme celle d'In C composée en 1964.

mercredi 1 avril 2026

Haïti, en toute pyromanie


Comme il avait "été très touché par ma réaction à l'album Léon Gontran Damas's jazz poetry du groupe Pigments & the clarinet choir", Guillaume Hazebrouck m'avait demandé d'écrire quelques mots qui l'aideraient à promouvoir son nouveau projet, En toute pyromanie, créé en collaboration avec le poète haïtien James Noël. Arthur H, qui avait mis en musique certains de ses poèmes, leur fait aussi cadeau d'un joli texte de présentation.

Sur le dossier de presse qui accompagne le disque figure en effet un extrait de ce que j'avais envoyé, reproduit ci-dessous dans sa totalité :

Lorsque je pense à Haïti remontent ma tristesse et ma rage pour cette île abandonnée. La corruption y saccage ses incroyables ressources. Sa musique a néanmoins toujours bercé mes rêves depuis les chants vaudous d’Emy de Pradines. Et Toto Bissainthe, Wyclef Jean, Kery James, Jean-Michel Basquiat, Raoul Peck ont dû la quitter comme tant d’autres. Je les aime tellement. Allez savoir ce qui vibre en moi de sa révolution et de sa langue prismatique ?
Après avoir accompagné la poésie du Guyannais Léon-Gontran Damas sur son précédent album, Guillaume Hazebrouck reconvoque son groupe de clarinettistes (Julien Stella, Nicolas Audoin, Olivier Thémines) pour s’associer au poète haïtien James Noël, nouveau melting-pot où l’océan est franchi grâce au miracle de la mémoire du futur. Pour ce qu’il appelle son « jazz poetry francophone», il y ajoute ses claviers, une basse (Olivier Carole), une chanteuse (Laurène Nour Pierre-Magnani) et le beatbox, mais combien serons-nous en arrivant à Port-au-Prince ? Il faudrait que nous soyons beaucoup plus nombreux. James Noël clame son île, belle créole et avant-poste épouvantable de la folie suicidaire et criminelle qui anime la planète. En s’accrochant aux douze poèmes de son Pyromane adolescent le jazz de Guillaume Hazebrouck prend les accents de notre temps. Tant qu’on en oublie que l’on est si loin du rivage. C’est la magie de la musique de nous en rapprocher.

→ Guillaume Hazebrouck 6Tet feat. James Noël, En toute pyromanie, CD Yolk, dist. L'Autre Distribution / Believe, sortie le 22 mai 2026

mercredi 25 mars 2026

Les crimes du musette


Les Primitifs du Futur (quel beau nom de groupe !) sont de doux archéologues qui ont trouvé, il y a déjà 40 ans, un tunnel pour traverser le temps et rapporter des émotions qui n'ont plus cours, mais qu'ils réveillent le temps d'un disque entre copains. Si Robert Crumb les gratifie chaque fois d'une magnifique pochette, les nouvelles histoires qu'ils racontent sont en noir et blanc, des petits courts métrages au parfum suranné qui nous renvoient à l'époque des gigolos et des gigolettes, une époque que plus aucun/e d'entre nous n'a connue. À la tête de ce world musette tendre et délicat, Dominique Cravic convoque une bande de joyeux lurons un peu nostalgiques qui apportent leur obole les uns après les autres, les uns pour les autres, les uns avec les autres. Sur l'épais livret le trombinoscope en montre plus de soixante dix : Hervé Legeay, Vincent Segal, Raúl Barboza, Daniel Colin, Gp Crimoni, Véronique Fèvre, Berry Hayward, Daniel Huck, Alain Jean-Marie, Jean-Jacques Milteau, Dominique Pifarely, Sanseverino, Yves Torchinsky, Tony Truant, Francis Varis, Jean-Philippe Viret et toutes celles et tous ceux que je ne connais pas... Leurs chansons se passent à Montmartre ou Saint-Germain-des-Prés avant que les touristes les avalent, au Jardin du Luxembourg, Porte d'Orléans, boulevard Sébastopol, sur les rives de la Seine. En tout cas, ça c'est Paris !

→ Dominique Cravic et Les Primitifs du Futur, Les crimes du musette, CD Buda Musique, dist. Socadisc, sortie le 22 mai 2026

mardi 24 mars 2026

Avant Toute sur Bandcamp


C'est agréable de découvrir un article sur mon travail à une époque où la presse spécialisée ou généraliste fait portion congrue à la culture. Comme toujours en ce qui me concerne, l'étranger est plus disert, ce qui m'a souvent permis de vivre de mon art. Cette fois il s'agit de ma préhistoire, Avant Toute, l'enregistrement qui a précédé mon premier disque, le cultissime Défense de. C'était en 1974. Francis et moi venions d'avoir 22 ans. Nous n'avions encore aucune ambition d'en faire notre métier, mais c'était déjà notre passion...

Préserver la scène underground française : guide du Souffle Continu
L'article d'Erick Bradshaw, paru hier 23 mars sur Bandcamp, aborde 8 disques publiés par Souffle Continu Records dont notre Avant Toute !

La devise sans détours de Souffle Continu Records, « Les trésors de l’underground français depuis 2014 », ne donne qu’un aperçu de ce qui se cache sous la surface de ce remarquable label de rééditions. Souffle Continu a déniché, dépoussiéré et même compilé de nouvelles sorties issues de la scène underground française des années 1970, qui s’étendait à l’époque (récemment documentée dans le livre Synth, Sax & Situationists (The French Musical Underground 1968-1978)). L’une des principales préoccupations de Souffle Continu est la scène free jazz parisienne, initialement nourrie par des labels comme BYG, qui a donné naissance à l’underground radical et psychédélique qui s’est épanoui dans les années 70. Le label s’engage à représenter toute l’étendue de cette scène, peuplée aussi bien de Français que d’expatriés.
Dans ce guide, l’accent est mis sur les artistes français qui ont créé une musique visionnaire et inclassable, mêlant des éléments d’improvisation libre, de jazz, de rock progressif et de musique concrète. Tout comme leurs contemporains de la scène krautrock allemande, nombre de ces artistes étaient les enfants de la génération qui a vécu la Seconde Guerre mondiale, et ils voulaient désespérément se libérer des chaînes du passé et aller de l’avant vers l’avenir. La musique présentée ci-dessous reste innovante, même cinquante ans plus tard.

Avant Toute de Birgé Gorgé

La collaboration du synthétiste Jean-Jacques Birgé et du guitariste Francis Gorgé a donné naissance à l’une des versions les plus féroces de la musique expérimentale française. Tandis que Birgé arrache des sons à son synthétiseur ARP 2600, le jeu de guitare de Gorgé oscille entre un blues psychédélique gémissant et une déformation intense et mutilée des cordes. Les paysages sonores tumultueux et anarchiques que Birgé et Gorgé déchaînent sont le yang anarchique qui s’oppose au yin placide de Fripp et Eno. Sur « CXLII », la guitare émaillée de Gorgé surfe sur l’arpégiateur ARP de Birgé jusqu’à se fondre en une mare de fréquences radio à ondes courtes, tandis que les déformations sonores à la sauve-qui-peut de « Un Coup De Groutchmeu » voient le synthé et la guitare se talonner comme s’ils étaient engagés dans un jeu mortel du chat et de la souris. Le morceau final épique, « La Corde Lisse », présente des similitudes avec leurs compatriotes de Lard Free ou l’Italien Franco Battiato. Quelques mois après avoir réalisé ces enregistrements – qui sont restés inédits jusqu’en 2016 –, Birgé et Gorgé se sont associés à l’énigmatique batteur Shiroc pour Défense De, un album classique du rock expérimental français. L’année suivante, Birgé et Gorgé, accompagnés du trompettiste et inventeur d’instruments Bernard Vitet, ont formé Un Drame Musical Instantané, un collectif musical qui a composé des partitions et s’est produit en concert pendant des décennies, jusqu’à aujourd’hui.

vendredi 20 mars 2026

L'arbitraire en musique


Il existe des milliers de manières de composer la musique d'un film, mais aucune ne peut être arbitraire. En analysant le sujet, son contexte et les intentions du réalisateur, la réponse s'écrit d'elle-même. Entendre que la page blanche n'existe pas et que les solutions découlent de l'analyse attentive de ce qui est exprimé, suggéré ou refoulé... Trop nombreux cinéastes prennent hélas les spectateurs pour des demeurés en réclamant que l'on appuie les effets. Et le compositeur de surligner au marqueur fluo telle scène sentimentale ou la poursuite impitoyable ! Il m'a toujours semblé préférable de jouer la complémentarité plutôt que l'illustration mécaniste. Et déjà pointe la question préalable à savoir la nécessité ou pas de recourir à la musique dans un film ? S'interroger sur son propos c'est prendre l'affaire par le bon bout, renvoyant le conteur à zéro, d'autant qu'en la matière les habitudes ne peuvent être autrement que mauvaises. Déceler la spécificité de l'œuvre en cours exige d'abord que l'on pose pas mal de questions à son auteur. Aux substantifs, adjectifs et verbes révélés on opposera les siens pour composer une nouvelle syntaxe, propre à chaque aventure. Car l'intérêt de travailler sur des œuvres qui ne sont pas exclusivement les nôtres consiste à se surprendre en abordant des rivages insoupçonnés. Les querelles d'ego sont déplacées lorsqu'il s'agit de rendre l'objet rêvé le plus crédible possible. Et chacun d'y mettre du sien.

Combien de fois ai-je écrit que toute musique fonctionne avec n'importe quel film, mais le sens varie d'une association à une autre ! Jouant d'un médium sans paroles le musicien influe généralement sur les émotions, quitte à en rajouter une couche, mais sa responsabilité est justement la maîtrise du sens. Raison pour laquelle la place même de la musique, à savoir son apparition magique tombant de je ne sais quel ciel mystique, est primordiale. D'où mon attirance possible pour celle (dite diégétique) qui se présente in situ, jouée par des musiciens à l'image ou quelque machine reproductrice... Passé ce cas de figure qu'affectait par exemple Jean Renoir, il m'est très tôt apparu que la musique ne pouvait se concevoir coupée du reste de la bande-son. La partition sonore englobe les voix, les bruits, les ambiances et la musique s'il y a lieu d'être. Que l'on vive en ville ou à la campagne, nous sommes quasiment interdits de silence. On appellera donc nos moments de calme, pauses ou respirations...

Si, [lors de cet article du 14 juin 2013, j'évoquais] la musique de film, c'est que [je travaillais alors] à commenter des images dans des champs extrêmement variés, soit le film de Françoise Romand sur Ella & Pitr intitulé Baiser d'encre, plusieurs montages photographiques pour les Rencontres d'Arles, un parcours en autocar à travers la Camargue, l'interface du Jeu de la vie et le design sonore de l'exposition Le gameplay s'exhibe avec cette fois Sacha Gattino pour la Cité des Sciences, le live avec Jacques Perconte, etc. Mais j'aurais pu tout aussi bien traiter de n'importe quel art appliqué avec la même approche. Que la musique participe à un autre projet que cinématographique, ou qu'un graphiste, un écrivain ou un scénographe collabore à une œuvre impliquant différents créateurs, les question sont identiques : comment puis-je être utile à l'entreprise collective et quelle méthode employer pour la servir au mieux ?

vendredi 13 mars 2026

Le paradoxe de Michel Portal


Écoutant le troisième volet de l’émission « Les grands entretiens » d’Yvan Amar avec Michel Portal, est venue l’envie d’apporter quelques précisions qui firent défaut à la mémoire de Portal. D’abord le disque Free Jazz est l’œuvre du pianiste François Tusques et elle date de 1965, soit sept ans avant le célèbre concert du Unit à Châteauvallon. Y participaient le trompettiste Bernard Vitet, le saxophoniste François Jeanneau, Portal à la clarinette basse, le contrebassiste Beb Guérin et le batteur Charles Saudrais. Colette Magny en était la directrice artistique ! Ce n’est pas aussi free que ce que le jazz va devenir, mais ce sont en France les prémisses. En 1971, sur le même label de Gérard Terronès, Futura, suivront par exemple Tacet de Jean Guérin et La guêpe de Bernard Vitet. La liberté est plus explicite, mais c’est avec le Unit, qui au début ne s’appelait pas le Michel Portal Unit, ou avec le New Phonic Art, qui rassemble des musiciens de musique contemporaine, que l’improvisation devint libre et totale.
Michel Portal figure alors le modèle pour de nombreux jeunes compositeurs de l’instantané dont je fis partie. Alors qu’il revendique d’avoir terriblement peur, c’est un angoissé de première, il prend le risque de jouer avec des musiciens qui le mettent en danger. Chaque concert est radicalement différent. J’avais pris l’habitude des surprises avec chaque sortie d’album de Frank Zappa, et là je suis servi. Le début des années 70 est l’époque de tous les possibles. Il invite alors souvent des musiciens d’univers très différents comme Jacques Berrocal, Didier Malherbe ou Jean Schwartz dont le jeu l’oblige à se renouveler sans cesse. J’ai suivi cette voie jusqu’à aujourd’hui pour ne jamais m’endormir. La liberté est totale, elle offre la possibilité de jouer en do majeur ou à douze tons, de tenir un rythme ou de semer le chaos, de jongler avec le bruit ou d’intégrer tous les sons du monde.


Mais la question de l’autorat et des droits afférents titille les protagonistes qui se crêpent le chignon en revendiquant tel ou tel thème, d’autant que Portal les dépose sous son nom à la Sacem. Le Unit alors composé de Vitet, Beb Guérin, Léon Francioli et Pierre Favre (et la chanteuse Tamia à Châteauvallon 72), dont Portal dit longtemps que c’était son meilleur groupe et qu’il regrettait sa dissolution, explosa en direct devant la télévision allemande au grand dam des organisateurs qui ne comprenaient pas ses petits Français en colère. Vingt ans plus tard, Portal m’expliqua qu’il revint à la composition préalable pour ne plus avoir ses questions de droits d’auteur sur les bras, ce qui ne l’empêcha pas de souvent déléguer à d’autres sous couvert d’anonymat, en particulier pour ses musiques de film. Maître de l’improvisation, dès 1980, date de la mort de Beb, il se tourna vers un jazz moderne, somme toute plus orthodoxe, nous expliquant, que ses choix seraient dorénavant liés à ses besoins d’argent. Il avait déjà abandonné la variété, la musique classique, dont son interprétation de Mozart à la clarinette est mémorable, et la musique contemporaine. Dans les décennies qui suivirent, le succès commercial se vérifia et sa renommée ne fit que grandir jusqu'à sa mort le 12 février dernier.
Sur la page de mon site où je remercie les centaines de personnes qui m'ont accompagné dans ma vie professionnelle, je fais une dédicace spéciale à Frank Zappa, John Cage, Robert Wyatt et Michel Portal dont les encouragements furent précieux à mes débuts. Lorsque je réécoute ses enregistrements des concerts des années 70 je me rends compte à quel point ils influencent encore les jeunes improvisateurs et trices, le plus souvent sans qu'ils ou elles sachent à qui ils le doivent. Portal fut le révélateur en France d’un courant qui n’est pas prêt de s’éteindre.

vendredi 6 mars 2026

Love Is the Song We Sing: San Francisco Nuggets 1965–1970


Choisissant quelques disques dans l'ancien appartement de ma compagne je tombe sur un coffret Nuggets édité en 2007 par le label Rhino intitulé Love Is the Song We Sing: San Francisco Nuggets 1965–1970. Comme j'avais déjà acquis en 1998 le célèbre coffret de 4 CD Nuggets: Original Artyfacts from the First Psychedelic Era, 1965–1968, je glisse dans mon grand sac ce superbe bouquin de 120 pages bourré de photographies et surtout 4 autres CD dont je ne connais pas les groupes qui y figurent pour la plupart. Christiane me raconte qu'Edgard Garcia lui avait offert pour son anniversaire. Pas étonnant de la part de celui qui dirigea pendant plus de 30 ans l'association Zebrock et vient de prendre sa retraite !
Écouter les quatre volumes à la suite me replonge dans mon adolescence, une madeleine qui renvoie à une époque paradisiaque si on la compare à l'enfer actuel. C'était pourtant l'époque de la guerre du Vietnam, mais l'utopie Peace & Love régnait sur la côte ouest. Nous étions certainement naïfs, mais notre jeunesse s'épanouissait au Flower Power. Dans mon roman USA 1968 deux enfants j'ai raconté mon voyage initiatique qui me conduit entre autres à San Francisco. Même si ce qu'on appelle le Summer of Love date de l'année précédente, je ressens les sensations d'alors au son des solos de guitare planants, du folk électrique et de l'insouciance qui nous faisait rêver.

Extraits :
La jolie maison de bois des Rambo est au croisement de la 36e Avenue et de Geary. Derrière, depuis leur terrasse nous avons une vue dégagée sur San Francisco. Ils possèdent aussi un jardin où pousse de la marijuana. Joint et terrasse forment une bonne association. Non seulement Peter me fait fumer, mais il me donne des graines à planter sur mon balcon lorsque je serai rentré à Paris...
La musique est partout. Je suis aux anges. Peter joue de la guitare électrique. J'ai un petit faible pour sa sœur Bretta qui est plus âgée que moi et tient la flûte dans leur groupe. Ce sont nos San Francisco Nights chantées par Eric Burdon and The Animals. Je m'achète les albums Crown of Creation de Jefferson Airplane, Have a Marijuana de David Peel and The Lower East Side et The Beat Goes On des Vanilla Fudge. Les collages de documents historiques et les démarquages de ce dernier, album considéré comme raté par le groupe, m'influenceront considérablement dans mes choix musicaux...
Les disques américains ont des pochettes cartonnées beaucoup plus épaisses que les pressages anglais ou français. Dans la journée, nous allons visiter le campus de l'Université de Berkeley, avec Dave, Tita et Bretta. C'est le haut-lieu de la contestation étudiante californienne. En matière de manifestation, la spécialité locale consiste à s'asseoir par terre et à ne plus bouger, ce sont les sit-in. Mais Peter s'apprête à partir à Chicago pour manifester contre la guerre du Viêt Nam pendant la Convention Démocrate où, la semaine prochaine, auront lieu des évènements d'une rare violence. Les hippies céderont la place aux yippies, plus politisés. Pour l'instant, c'est calme, il n'y a que des banderoles et une atmosphère bon enfant typique de la côte ouest...
Pour descendre au Fillmore West, Peter conduit comme un fou. Il nous la joue Bullitt ! Le film ne sortira que dans trois mois, mais ce sont les mêmes tremplins : les rues très en pente croisent des rues planes, si bien qu'à chaque intersection les quatre roues de la voiture décollent et vont s'écraser plus loin sur la chaussée pentue. Je n'en mène pas large et je suis soulagé d'arriver entier au concert du Grateful Dead, d'autant que je suis en compagnie de Bretta. Dans l'obscurité le théâtre me paraît immense, tapissé des projections du light-show Holy See.
Alors que nous pénétrons au Fillmore, le groupe Kaleidoscope est déjà sur scène, mêlant différentes influences pour accoucher de longs solos distordus. Suit It’s A Beautiful Day, mais le clou du spectacle est le Grateful Dead avec Jerry Garcia à la guitare. Le concert dure des heures. On plane. Les improvisations dessinent des arabesques sensées rappeler un trip au LSD. Combien de fois écouterons-nous bientôt leur Dark Star et le Happy Trails du Quicksilver Messenger Service, et puis bien entendu les Doors, Hendrix, Janis Joplin ? Je ressors abasourdi de l'expérience. Comme je raconte à Peter mon émoi à l'écoute du disque des Mothers of Invention découvert à Cincinnati, il me fait cadeau de ses exemplaires des deux précédents, Freak Out! et Absolutely Free, qu'il trouve trop farfelus. Ce triptyque aura sur moi des répercussions considérables. De son côté, Peter construira sa cabane au Canada du côté de Vancouver pour échapper au service militaire et à la guerre du Viêt Nam, Bretta étudiera les civilisations mayas et incas, Masa deviendra toubib comme ses parents...
Pendant la seconde guerre mondiale, après l'attaque de Pearl Harbor le 7 décembre 1941, Oskar Naylor Rambo et Frances Kimura ont passé presque deux ans internés dans un camp de concentration aux États-Unis, sous prétexte qu'elle était d'origine japonaise. Si elle avait abandonné ses études de médecine, lui a continué, pathologiste comme Frederik Bornstein. Il a appris le swahili en Afrique et s'occupe, entre autres, de soigner les Black Panthers. Le flic qui avait tiré sur un enfant noir a répondu que le môme fuyait ; de son côté le môme a dit qu'il avait couru parce que le flic lui faisait peur. Les Rambo sont les premiers Américains avec qui nous partageons le même point de vue politique...

Parmi les 77 morceaux du coffret je reconnais évidemment Country Joe & The Fish, le Grateful Dead, Blue Cheer, mais je ne connais pas ces versions publiées exclusivement sur single (45 tours) et retrouver Jefferson Airplane, It's A Beautiful Day, Steve Miller Band, Santana ou Moby Grape au milieu de groupes dont je n'ai jamais entendu parler me fait oublier la folie meurtrière de Trump, blanc-seing à toutes les brutes du futur, et la complicité imbécile de la plupart de la classe politique française qui ouvre la porte au fascisme plutôt qu'encourager la seule force de gauche susceptible de nous sortir de la fange actuelle. On découvre ainsi un inédit des Warlocks avec Jerry Garcia, Bob Weir et Phil Lesh, Grace Slick avec The Great! Society, ou un inédit de Janis Joplin avec Big Brother & The Holding Company... Les textes du livre s'adressent essentiellement aux amateurs qui n'ont pas connu cette époque psychédélique où tout nous semblait possible, comme si le monde nous ouvrait les bras, un temps où l'adolescence pouvait s'épanouir les oreilles pleines de promesses.
Je ne ressens pourtant aucune nostalgie parce que j'ai toujours été curieux de grandir et de voir comment le monde se transforme, même s'il est terriblement contrariant sur l'espèce humaine. C'est juste délicieux de voyager dans le temps comme lorsqu'on va au cinéma ou qu'on lit un livre qui vous transporte ailleurs.

jeudi 5 mars 2026

The Mountain par Gorillaz


J'évoque rarement des disques qui font la une, d'autres savent très bien le faire, mais j'ai beaucoup aimé The Mountain, le nouvel album de Gorillaz. Écouté une première fois, j'ai eu aussitôt envie de le remettre sur la platine. Ce désir ne me trompe pas. La seconde fois me permet d'analyser les raisons de mon choix. Si l'influence de l'Inde est permanente, je n'ai pas perçu tout de suite le thème de la mort, probablement parce que les paroles anglo-saxonnes ne me sont pas toujours évidentes et, surtout, par leur approche franchement joyeuse de convoquer les disparus. Mon goût pour le mélange des genres, ici la musique indienne et la pop anglaise, pour l'usage de reportages sonores, pour le travail de post-production sur les voix et les instruments qui m'ont rappelé, par exemple, The Carnival de Wyclef Jean que m'avait conseillé Robert Wyatt, est comblé. Les mélodies et les filtres vocaux, l'orchestration qui mêle instruments électriques, le sitar d'Anoushka Shankar, cordes symphoniques, chœurs, etc. situent l'ensemble sur la voie inaugurée par les Beatles quarante ans plus tôt, en particulier avec le disque Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band, le premier album-concept, travail de studio loin de la scène.


Gorillaz a la particularité d'être un duo formé d'un musicien, Damon Albarn (musicien et compositeur du groupe Blur), et d'un graphiste, Jamie Hewlett (auteur de bande dessinée). Sa vidéo de The Mountain est explicitement inspirée par Le livre de la jungle de Disney. L'album est à la fois de maintenant (sic) et d'hier par l'utilisation de voix d'amis disparus comme l'acteur-réalisateur Dennis Hopper, le chanteur de soul Bobby Womack, les rappeurs Proof et David Jolicoeur de De La Soul, le batteur Tony Allen ou le leader de The Fall Mark E. Smith. Si leur séjour en Inde est partout présent comme avec le flûtiste Ajay Prasanna, la célèbre chanteuse Asha Bhosle, la fanfare Hindu Jea Band Jaipur (que l'on retrouve sur le deuxième disque dans la version dite "de luxe"), les chanteurs Pamela Jain et Niloy Ahsan, participent aussi les deux frères des Sparks, le groupe de rock Idles, Paul Simonon (The Clash), Johnny Marr (The Smiths), les rappeurs Yassiin Bey (Mos Def), Black Thought (The Roots) et l'Argentin Trueno ainsi que le DJ Bizzarap, le chanteur syrien Omar Souleyman, le Gallois Gruff Rhys (Super Furry Animals), la chanteuse américaine Kara Jackson, etc.
Malgré ou peut-être grâce à ces si nombreux invités de marque, The Mountain jouit d'une belle unité, une sorte de poème symphonique ou de film sonore qui nous plonge dans les couleurs et les parfums d'une Inde de rêve, mais aussi à Bénarès où l'on brûle les corps des défunts avant de disperser leurs cendres dans le Gange. Gorillaz arrive à montrer que la mort fait partie de la vie, une étape parmi les autres. C'est aussi une manière pour les deux artistes d'accepter celles des êtres aimés, et peut-être la leur. En musique. Quoi de plus beau ?

mardi 3 mars 2026

Barre Phillips & György Kurtág Jr. bien ensemble


Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'Un Drame Musical Instantané ait invité György Kurtág Jr. en 1992 à improviser ensemble avec le violoncelliste Didier Petit sur l'album Opération Blow Up. En lisant les notes de pochette de son duo avec le contrebassiste Barre Phillips j'ai l'impression de me lire, et pour l'avoir revu il y a quelques années je partage avec lui la nécessité du geste instrumental lorsque nous jouons des instruments électroniques. L'improvisation est à la source de sa démarche, mais c'est évidemment après des années de recherche sur les timbres et la manière de les agencer. D'où ma préférence pour le terme "composition instantanée". Et entre Barre et lui l'écoute tient lieu de partition, et c'est encore l'écoute qui permet aux auditeurs de s'approprier les images mentales qu'elle suscite. Je ne sais plus pourquoi nous n'avons pas concrétisé le projet que nous avions avec Barre Phillips, peut-être qu'à l'époque il était dans un mood trop jazz pour nous, mais je me souviens que sa visite au studio du boulevard Ménilmontant fut des plus agréables.
Et puis, en 2014, eut lieu cette rencontre entre lui et György à l'Opus Jazz Club de Budapest. J'imagine que le synthésiste avait préparé des sons qui collent avec l'inventivité du contrebassiste. Sur un synthétiseur un son c'est un programme, un mode de jeu, un instrument, une pièce, un grand nombre de pièces possible. György avait trois claviers pour passer rapidement d'un timbre à un autre. C'était chose plus simple pour Barre qui pouvait délaisser l'archet pour les pizz sans temps mort et sans regarder où il met les doigts. Ici chacun prend son temps, rebondissant aux propositions de l'autre convive. La variété des sons électroniques oblige le contrebassiste à échapper à ses propres conventions. On ne sent jamais d'où vient ce que l'on entend, on s'en fiche, peut-être parce que les sons des synthés se rapprochent de timbres acoustiques. Là encore c'est exactement ce que je cherche aussi à produire. Ainsi cela me plaît énormément. Les joueurs de synthé sont si souvent mal perçus par leurs collègues qui ne comprennent pas la logique de ces instruments-mondes. En ont-ils peur ou sont-ils simplement perdus devant cette tour de Babel ? Pour Togetherness, György et Barre ont remonté le concert de leurs anniversaires, 60 et 80 ans alors. C'est ce que j'aimais faire aussi avant mes Pique-nique au Labo où la logique s'est imposée d'elle-même, mais sans bouleverser la chronologie ni couper les rares maladresses. Comme disait Luc Ferrari dans une de mes radiophonies : "Malheureusement c'est comme ça qu'on le joue !". Sur leur album s'enchaînent dix-huit titres. Dans ce cas de figure les titres, forcément choisis a posteriori, représentent une des innombrables interprétations qui se découvrent bien après que l'on ait figé l'instant par la magie de l'enregistrement. Dix ans plus tard, un an après la mort de Barre, on se laisse porter par le flot merveilleux de ces deux rêveurs.

→ Barre Phillips - György Kurtág Jr., Togetherness, CD BMC 11€, dist. Socadisc