Jean-Jacques Birgé

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vendredi 27 mai 2022

Mỹ Lai, un autre opéra


Et bien voilà, j'ai encore une fois sombré dans la consommation compulsive en acquérant le nouveau disque du Quatuor Kronos. Je pense que je les ai à peu près tous et je ne m'en lasse pas. Ils ont une manière rock d'attaquer les cordes qui m'électrise. Comme Rainbow (Music of Central Asia vol.8) et Long Time Passing (célébrant Peter Seeger), ce n'est pas Nonesuch (Warner), mais Smithsonian Folkways qui publie l'opéra Mỹ Lai composé par Jonathan Berger sur un livret de Harriet Scott Chessman.
"Le 16 mars 1968, l'armée américaine tua plus de 500 civils non armés, dont nombreuses femmes et enfants, dans le hameau de Mỹ Lai, au Vietnam. La brutalité inimaginable de l'événement a touché tous ceux qui en ont été les témoins directs, y compris le pilote d'hélicoptère Hugh Thompson qui, contre les ordres, est intervenu pour sauver des vies vietnamiennes. L'histoire de Thompson est à l'origine de cet opéra qui met en scène les descriptions viscérales et fantasmatiques du chagrin, de l'horreur et de la culpabilité de Thompson, hanté par les souvenirs persistants de ce jour cataclysmique."
Écrit sur la sollicitation du premier violon, David Harrington, l'opéra est un monodrame se déroulant en décembre 2005 dans la chambre d'hôpital de Thompson qui meurt d'un cancer, se remémorant ses trois atterrissages, non autorisés, dans l'espoir d'arrêter le massacre. Aux côtés du Kronos Quartet sont présents la multi-instrumentiste vietnamienne Vân-Ánh Vanessa Võ aux t’rưng, đàn bầu et đàn tranh (en 2013 elle avait enregistré Three-Mountain Pass avec le Kronos) et le chanteur Rinde Eckert. Dans le prologue on y entend aussi les enregistrements de la berceuse Quảng Ngãi par Pham Thi Mac et Vietnam Blues de J.B.Lenoir. À plusieurs reprises, un jeu télévisé cynique est projeté derrière les musiciens qui pose Thompson en candidat involontaire d'une mascarade. Il faudra trente ans pour que le gouvernement américain reconnaisse son héroïsme et quarante pour que le lieutenant William Calley qui avait dirigé le massacre exprime des remords bien tardifs. Le livret qui accompagne le CD ou les 2 vinyles intègre le Journal du survivant Trần Văn Đức qui avait sept ans à l'époque et la liste terrible des 504 victimes.
La musique de Jonathan Berger est extrêmement digne. Les percussions et cordes vietnamiennes s'intègrent dramatiquement au quatuor dont les dissonances réfléchissent la tristesse et la colère de Thompson...



Le 3 mai 2013, j'avais chroniqué une autre œuvre protéiforme sur le même sujet, le massacre de Mỹ Lai, composée en 1971, soit seulement trois ans après l'évènement, par Ilhan Mimaroğlu, Sing Me a Song of Songmy, fondamentalement plus proche de mes goûts esthétiques et de mes aspirations politiques. Depuis, rien n'a changé, les crimes de guerre se perpétuent partout sur la planète, et les troupes américaines sont responsables d'une bonne partie d'entre eux, sans que les populations visées inquiètent leurs frontières...

Un opéra contre la guerre


C'est incroyable comme certains OMNI (tout Objet Musical Non Indentifiable) refont surface et révèlent leur insoupçonnable précocité. J'ai chroniqué il y a peu l'extraordinaire Agitation de Ilhan Mimaroğlu qui rassemblent des pièces révolutionnaires de 1974-75. Sing Me a Song of Songmy est un brûlot politique d'une invention musicale protéiforme exceptionnelle, sorte d'équivalent "pop" de Mr Freedom, le film de William Klein. Le dispositif est somptueux : en plus du Quintet du trompettiste de jazz Freddie Hubbard, du chœur Barnard-Colombia, d'un orchestre à cordes dirigé par Arif Mardin également à l'orgue Hammond, des récitants Mary Ann Hoxworth, Ñha-Khê, Charles Grau, Gungör Bozkurt et Freddie Hubbard, le compositeur et producteur Ilhan Mimaroğlu a intégré un synthétiseur et trafiqué les sons des uns et des autres ! Les textes de ce joyau de 1971 sont du poète turc Fazıl Hüsnü Dağlarca, du Vietnamien Ñha-Khê, de Kirkegaard et Che Guevara tandis que Scriabine ou Brahms y sont cités...
À quoi comparer cette homogénéité encyclopédique, mélange d'expressions et de textures si différentes ? Déserts d'Edgard Varèse, première œuvre pour orchestre et bande magnétique, fit scandale en 1954. Jazzex de Bernard Parmegiani, première rencontre de l'électro-acoustique et d'improvisateurs de jazz, ici Jean Louis Chautemps, Bernard Vitet, Gilbert Rovère et Charles Saudrais, date de 1966. Frank Zappa a publié Lumpy Gravy en 1968. Je me reconnaîtrai dans toutes, enregistrant Défense de en 1974, suivi de la fondation d'Un Drame Musical Instantané où pendant 32 ans il sera évidemment question de mélanger sans hiérarchie tout ce que le son peut produire lorsqu'il s'agit de défendre un propos. De fil en aiguille, la prochaine découverte semblerait être Amalgamation de Masahiko Satoh ; j'attends patiemment le facteur.
Pour Sing Me a Song of Songmy, Mimaroğlu a engagé un des deux trompettistes du Free Jazz d'Ornette Coleman, celui d'Out to Lunch d'Eric Dolphy, d'Ascension de John Coltrane, du film Blow Up d'Antonioni. Freddie Hubbard s'est entouré de Junior Cook au sax ténor, Kenny Barron au piano, Art Booth à la basse et Louis Hayes à la batterie.


L'œuvre est délicate. Elle se réfère au massacre de Songmy en 1968, aussi appelé My Lai, 500 civils vietnamiens torturés, violés, assassinés par les troupes américaines. La même année que cet album qui prône le Peace and Love de l'époque, Joseph Strick remporte l'Oscar du meilleur documentaire en interviewant cinq vétérans. Par contre, le pamphlet de Mimaroğlu contre la guerre qui ne s'achèvera qu'en 1975 fit un flop, comme toutes les œuvres prophétiques, trop avancées pour son temps. Elle ne rentre dans aucun moule. Cette suite est pourtant un joyau où les sons électroniques, les cordes, le free jazz et les voix réfléchissent la poésie des hommes qui vivent debout, dénonçant tous les crimes, racisme et violence, tout en prônant l'amour que seul l'art a jamais su traduire bien qu'il soit impalpable.

→ Ilhan Mimaroğlu, Sing Me a Song of Songmy avec Echoes of Blues de Freddie Hubbard, CD Collectables
→ Jonathan Berger (par le Kronos Quartet, Vân-Ánh Vanessa Võ et Rinde Eckert), Mỹ Lai, CD ou 2 LP Smithsonian Folkways

jeudi 26 mai 2022

Scénographie avec Gwennaëlle Roulleau


Un nouveau Pique-nique au labo, le premier de 2022, avec Gwennaëlle Roulleau, est en ligne, en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org. Comme pour la trentaine d'albums qui l'ont précédé sur le même principe, j'ai invité l'électroacousticienne au Studio GRRR à enregistrer toute une journée, librement, histoire d'apprendre à nous connaître. J'avais entendu Gwennaëlle une seule fois en concert, mais j'avais été particulièrement séduit par son geste instrumental et la spatialisation sonore qu'elle maîtrisait grâce à Usine, le logiciel d'Olivier Sens. Les concerts de lap-tops (ordis portables) m'ont toujours ennuyé lorsque le spectacle offre celui de presse-boutons autistes qui semblent ne pas avoir conscience de la présence du public.
Pour cette séance où nous enregistrons pour nous rencontrer, plutôt que le contraire qui est le lot commun de notre métier, j'ai proposé de nous inspirer de photos de films trouvées dans un hors-série des Cahiers du Cinéma de 1980 intitulé Scénographie. De la présélection de vingt-cinq, nous en avons choisi une huitaine au fur et à mesure de la journée. Aucune référence aux films de Kurosawa, Bresson, Garrel, Lumière, Cocteau, Dreyer, Méliès n'était recherchée. Partir simplement d'une image et se laisser aller à la rêverie musicale ! Dans la plupart des cas nous avons néanmoins conservé le titre des films en nous les réappropriant dans le cadre de nos compositions instantanées.


Il n'est pas si facile pour moi de jouer avec un ou une autre musicien/ne électronique, car souvent je m'y perds, ne sachant plus du tout qui fait quoi, les gestes n'étant pas aussi explicites qu'avec les instrumentistes classiques, surtout lorsqu'on est penché sur les siens. Après avoir écouté plusieurs fois le mixage, il m'arrive souvent de revenir vers les pistes séparées pour comprendre l'origine des sons. C'est ce que j'ai réalisé récemment avec Fictions, le vinyle en duo avec le saxophoniste Lionel Martin, à paraître prochainement sur le label Ouch!. J'avais oublié qu'il m'était arrivé de transformer en direct les sons de mon camarade de jeu. De quoi en perdre mon latin !
Ici Gwennaëlle produit essentiellement des sons électroniques et électroacoustiques, encore qu'elle ait trafiqué une caisse claire qu'elle est allée chercher dans mon capharnaüm pour un résultat étonnant. De mon côté je me sers de plusieurs échantillonneurs américains, de synthétiseurs russes (le Lyra-8 que Gwennaëlle m'emprunte d'ailleurs pour un morceau, l'Enner et le renversant Cosmos), de mon nouvel ARP 2600, d'un harmonica, d'une guimbarde excitée par un électro-aimant, de petits carillons et de la pédale Eventide H9Max.


Choisissant donc chacun/e à son tour, une image dans le corpus que j'avais rassemblé, nous avons ainsi enregistré La forteresse cachée, Au hasard Balthazar, Le révélateur, La Ciotat, Le sang d'un poète, Candélabres, Le mariage de Thomas Poirot... Certaines pièces sont graves, d'autres comiques, certaines sont suffocantes, d'autres respirent. Pour la couverture, j'ai conservé le verso de la revue illustré par Voyage en Italie de Rossellini en choisissant un jaune proche de celui de la collection historique des Cahiers du Cinéma, mais nous n'avons pas eu le temps de jouer à partir de cette image. Nous avions commencé à 10h, il était déjà 16h30, le moment de plier bagage. C'était le 12 mai dernier. Le temps de revenir de mon voyage à Rennes, je mixai aussitôt l'ensemble et le mis en ligne. Aucune production discographique n'offre cette réactivité qui m'enchante, car il se passe souvent un, deux ou trois ans entre un enregistrement et sa diffusion, alors que nous sommes bien loin, préoccupés par de nouvelles créations. Voilà, c'est tout frais, c'est même tout frais payé, puisque son accès est gratuit !

Prochaine rencontre le 7 juin avec la violoniste allemande Fabiana Striffler et le guitariste hongrois Csaba Palotaï autour de spécialités gastronomiques !

→ Jean-Jacques Birgé & Gwennaëlle Roulleau, Scénographie (également sur Bandcamp)
→ Double CD Pique-nique au labo avec 28 autres invités, Disques GRRR, dist. Orkhêstra / Les Allumés du Jazz / Bandcamp

vendredi 20 mai 2022

Le rock quand on ne l'attend pas


Recevant surtout des disques assimilés au jazz, à la musique contemporaine ou à celles du monde, et les labels étant plutôt spécialisés, je suis toujours surpris quand ils sonnent rock. Chez moi cela résonne avec mes années de très jeune homme lorsque nous courions acheter les albums des Beatles ou des Stones, d'Hendrix ou Soft Machine, de Zappa ou Beefheart, le jour de leur sortie.
Ainsi III de Jü me rappelle les orientalismes de Led Zeppelin, les groupes français du début des années 70 dont mes propres élucubrations lorsque nous les asseyions sur des rythmes entraînants. Bon, d'accord, cela n'a pas duré. Nous en écoutions toujours, mais nous avions décidé de nous affranchir des influences anglo-saxonnes en commençant par ne plus chanter en anglais. J'ai pourtant cruellement besoin de cette énergie de groupe que le jazz ignore préférant privilégier les expressions individuelles. Franchement, III de Jü, c'est rudement bien, trio déglingué aux sons actualisés. Le guitariste Ádám Mészáros, le bassiste Ernő Hock et le batteur András Halmos ont beau être hongrois, ils insèrent le gamelan balinais, le raga indien, les rythmes de l'Europe de l'Est au rock et au free jazz. Il y a même des sons électroniques quand Bálint Bolcsó se joint à eux, sans compter la chanteuse Dóra Győrfi qui vocalise et javanise à donf. Cette puissance et cette inventivité ne m'étonnent guère d'artistes dont le pays est dirigé par des fachos brutaux. La résistance passe toujours par l'art.
Également sur le label RareNoiseRecords qui produit d'autres excellents albums, Apophenian Bliss du groupe norvégien Red Kite est encore plus hard. Even Helte Hermansen à la guitare baryton, Bernt André Moen au piano Rhodes, Trond Frønes à la basse et Torstein Lofthus à la batterie et aux percussions déménagent. Comment appeler cette musique de dingues ? Du Free Hard ? En tout cas, cela se joue fort à en avoir des ennuis avec les voisins ! Moi, je m'en fous, je n'ai pas de mitoyenneté. C'est une des raisons, avec le désir de voir pousser des plantes et de sentir les saisons, qui m'a fait abandonner définitivement les appartements. L'électricité méchante du quartet ne les empêche pas de choruser jazz, histoire d'attendrir les cœurs et les mollets.
Il n'y a pas que le label anglais pour faire sonner ma veine rock. Parenthèses Records m'envoie L'ombre de la bête, duo du sonneur François Robin et de l'électronicien Mathias Delplanque. Sonneur signifie que Robin joue de la veuze (une cornemuse du pays nantais), du doudouk (un hautbois arménien), du mizmar (même genre, peut-être plus turc) et du violon. Électronique, c'est pour les synthétiseurs et le sampling live. Du rythme tribal avec des nappes de sons tenus, cela fonctionne évidemment comme sur des roulettes. Les Nantais se réclament de Jérôme Bosch et David Lynch. J'aime bien quand les références sont extra-musicales, surtout si leur univers sonore nous emporte sur un tapis volant au gré des vents du large. Il n'y a pas à dire, mais je ne me prive pas de l'écrire, ces trois disques font bouger mes doigts, accélèrent mon rythme cardiaque et me font voyager dans un temps où les plus jeunes ne m'appelaient pas Monsieur !

→ Jü, III, plusieurs formats de disque sur RareNoiseRecords, dist. Differ-Ant
→ Red Kite, Apophenian Bliss, également sur RareNoiseRecords, dist. Differ-Ant
→ François Robin & Mathias Delplanque, L'ombre de la bête, CD Parenthèses Records (Bandcamp), dist. Coop Breizh, sortie le 10 juin 2022

jeudi 19 mai 2022

Révélations d'Albert Ayler (Fondation Maeght - 5 LP ou 4 CD)


Le disque Shandar des Nuits à la Fondation Maeght a toujours été un de mes préférés d'Albert Ayler. Or paraît l'intégrale des deux concerts des 25 et 27 juillet 1970 en 5 vinyles ou 4 CD issue des archives de l'INA. L'Institut National de l'Audiovisuel recèle des milliers de trésors qu'il conserve jalousement et ne laisse hélas sortir que contre des sommes exorbitantes. C'est dire l'excitation de me saouler d'authentique free jazz, sans pause, juste le temps d'enchaîner les galettes sur la platine. Accompagné de sa compagne Mary Parks au soprano et chantant, du bassiste Steve Tintweiss, du batteur Allen Blairman et, pour le second concert encore plus extraordinaire, du pianiste Call Cobbs qui avait raté son avion, Albert Ayler livre une de ses dernières prestations, puisqu'il sera retrouvé noyé quatre mois plus tard dans l'Hudson River...


Ce coffret sorti chez Elemental Music est aussi indispensable que tous les disques du saxophoniste, y compris le luxueux coffre au trésor évoqué plus bas. Les improvisations, instrumentales (titrées ici Revelations et numérotées de 1 à 6) et vocales (Ayler et Parks me faisant penser à ce que Bernard Lubat développera plus tard), sont tout à fait surprenants. Le nouveau mixage privilégie le son d'ensemble. Le livret de 100 pages rassemble les témoignages de sa fille Desiree Ayler-Fellows, de l'historien Ben Young, des coproducteurs du coffret Zev Feldman et Jeff Federer, de Pascal Rozat de l'Ina, de Tintweiss et Blairman, de ceux qui l'ont écouté live (Sonny Rollins, Archie Shepp, Carlos Santana, Reggie Workman, Patty Waters, Annette Peacock) et ceux qui ont rêvé sur ses disques (Carla Bley, David Murray, John Zorn, Bill Laswell, Joe Lovano, Marc Ribot, Thurston Moore, James Brandon Lewis, Zoh Amba). J'ai raté de peu ces deux concerts, arrivant début août à Saint-Paul-de-Vence où j'assistai aux concerts de Sun Ra, Terry Riley et La Monte Young. Mais plutôt que d'en rajouter, je choisis de reproduire ci-dessous les différents articles que j'ai consacrés à Ayler depuis 2006.

MY NAME IS ALBERT AYLER
Article du 9 novembre 2006


My Name is Albert Ayler. C’est ainsi que le saxophoniste ténor le plus original de toute l’histoire du jazz se présente un soir à Sunny Murray et Gary Peacock. La nuit dernière, j’ai pu télécharger sur dimeadozen le passionnant portrait réalisé par le suédois Kasper Collin. Soixante dix neuf minutes d’entretiens, d’extraits vidéo, de photos de famille et les rares images muettes existantes d’Ayler. Sa voix est heureusement très présente grâce à des interviews réalisées entre 1963 et 1970. Son père Edward, son frère le trompettiste Don Ayler, le batteur Sunny Murray, le violoniste Michael Sampson, Bernard Stollman fondant le label ESP avec Spiritual Unity, ses ami(e)s, Mary Parks (Mary Maria) refusant d’apparaître à l’image pour conserver sa part de mystère, témoignent de la personnalité élégante et réservée du compositeur. On le voit jouer du ténor, chanter New Grass, mais il resterait à rénover la copie invisible des Nuits de la Fondation Maeght sorties seulement en CD, pour moi le plus extraordinaire témoignage du génie d’Albert Ayler. [...]
Le blues, son passage dans l’armée, sa culture, son inventivité, sa mystique égyptienne ont suscité une musique étonnante qui ne ressemble qu’à elle-même. Pourtant, les temps ont été difficiles, les musiciens pouvant rester quatre ou cinq jours sans rien manger. Coltrane envoya un peu d’argent lorsqu’Albert lui écrivit désespéré. Je suis touché de l’entendre se référer à Charles Ives, obligé de faire un autre travail pour continuer à écrire sa musique. La chanteuse Mary Maria, sa compagne d’alors, raconte qu’il pensait que sa mort pourrait représenter une solution pour sauver sa famille de la misère… Mais on ne sait rien. [Tintweiss en dit un peu plus dans le livret du coffret Revelations]. Le 5 novembre 1970, Albert Ayler quitte l’appartement de Mary Parks. Son corps sera retrouvé le 25 novembre, flottant dans l’East River. Il avait 34 ans.

LE SABRE ET LE GOUPILLON
Article du 9 mai 2010, contribution à un ouvrage collectif publié par Le Mot et le Reste.



Albert Ayler fait voler en éclats le sabre et le goupillon. Héritier de Charles Ives, le père de la musique contemporaine américaine qui marqua autant John Cage et John Adams que Frank Zappa et John Zorn, il intègre les fanfares à son jeu hirsute et révolté. Emprunt de spiritualité, il chante des hymnes à la vie plus profanes que fondamentalement religieux. Il y a mille manières d’assumer son passé lorsque l’on désire rompre avec lui. Recyclant ses expériences de l’église et de l’armée, Ayler sait apprivoiser le savoir et la sauvagerie. Les paradoxes qui animent sa puissance de feu pourraient ainsi le faire assimiler à un Luis Buñuel du saxophone ténor. En musique, rien ni personne ne lui ressemble, parce que nous sommes en face d’un art brut qui se joue de toutes les influences, séculaires ou tout bonnement quotidiennes. Il met l’urgence au programme de chacune de ses œuvres.
Le compositeur prêche avec tout son corps comme un convulsionnaire. La musique populaire noire est présente dans toutes ses phrases et son album de 1968, New Grass, dont la finalité discographique est explicite dès son Message from Albert, est une des clefs de son œuvre. Pourtant peu apprécié de la critique, ce dernier album insiste sur le rhythm and blues de la Great Black Music. Ce ne sera pas son dernier enregistrement… Albert Ayler continue de se produire et les préservateurs de mémoire immortalisent ses prestations uniques et irreproductibles.
1970 marque l’arrivée en France de l’Arkestra de Sun Ra, du piano de Cecil Taylor comme des « minimalistes » Steve Reich et La Monte Young. Ils sont tous programmés à la Fondation Maeght à Saint Paul de Vence grâce à Daniel Caux et se retrouveront sur le label Shandar de Chantal Darcy. Les 25 et 27 juillet, Ayler y explose. Les Nuits sont magiques. Quatre mois plus tard jour pour jour, on le repêche dans l’East River à New York. Entre temps ont disparu Alan Wilson du groupe Canned Heat, Jimi Hendrix et Janis Joplin ("suicides" auxquels Jean Saavedra ajoute ceux de Mark Rothko et Paul Celan la même année). C’est une hécatombe.
La Galerie Shandar n’existe plus. Le stock des disques périt noyé à la cave de la rue Mazarine. Les mécènes tels Aimé and Marguerite Maeght se font rares. Les producteurs Bob Thiele et Daniel Caux ont rejoint la sainte famille des fantômes d’Albert pour un message universel où la musique est apte à soigner tous les maux de l’univers. La vérité est en marche. On pourrait faire des plans sur la comète pour imaginer ce que serait devenue la musique de cette nouvelle génération, admiratrice du soleil, en quête de toujours plus de liberté, mais les codas, biologiquement inéluctables, nous rappellent que la vie est courte, qu’il faut savoir vivre chaque jour comme si c’était le dernier, que le chant nous emporte. Albert Ayler touche à ce qu’il y a de plus précieux en l’homme, un sursaut de bon sens contre toutes les conventions, une transposition poétique du réel, la critique d’un monde qu’il faut changer, une suite de notes dont l’intégrité n’existe que dans l’instant, un cri dans la nuit des temps.

LE TRÉSOR D'ALBERT AYLER
Article du 15 avril 2011


Sept ans, l'âge de raison. C'est le temps qu'il m'aura fallu pour craquer. Depuis des mois, l'énorme coffret me faisait de l'œil dans la vitrine du Souffle Continu, le magasin de disques indépendant où l'on trouve tout ce qui sort de l'ordinaire. Le prix m'arrêtait, 90 euros. Pourtant, cela valait le coup : 9 CD d'enregistrements rares et inédits, un luxueux livret de 208 pages relié et illustré avec des textes d'Amiri Baraka, Val Wilmer, Marc Chaloin, Ben Young, Daniel Caux, etc., des facsimilés de programmes et de notes manuscrites, des photos, un dixième CD bonus du temps de son service militaire et même une fleur fanée ! Holy Ghost ressemble à une boîte de biscuits noire dans laquelle on aurait glissé des trésors de l'enfance. L'enfance de l'art. L'art brut. Le brut du décoffré. La magie absolue. L'essentiel. La bande de carton beige qui entoure l'objet annonce la couleur : "Coltrane était le père. Pharoah Sanders le fils. J'étais le Saint-Esprit." Albert Ayler est au free jazz ce que Jimi Hendrix est au rock, une apparition fulgurante, inimitable, l'énergie à l'état pur, la musique américaine, le lyrisme tordant le cou à la mélodie jusqu'à nous rendre ivres... La mort du saxophone ténor, retrouvé noyé dans l'East River en novembre 1970 à l'âge de 34 ans, restera une énigme.


[...] Si vous ne connaissez pas Albert Ayler, mieux vaut commencer par la réédition CD des Nuits de la Fondation Maeght. Mais si vous croyez avoir tout entendu, alors faites-vous plaisir, parce que l'objet sera forcément un jour épuisé, et alors vous regretterez amèrement de ne pas vous être saigné (je n'ai pas dit "signé", car je n'entends pour ma part dans ce sacrement que son aspect profane, les arcanes de l'inconscient tenant lieu de grâce). [On le trouve encore d'occasion à un prix "raisonnable"]

P.S. : aux côtés d'Ayler, par ordre d'apparition, Herbert Katz, Teuvo Suojärvi, Heikki Annala, Martti Äijänen, Cecil Taylor, Jimmy Lyons, Sunny Murray, Gary Peacock, Don Cherry, Burton Greene, Frank Smith, Steve Tintweiss, Rashied Ali, Donald Ayler, Michel Samson, Mutawef Shaheed, Ronald Shannon Jackson, Frank Wright, Beaver Harris, Bill Folwell, Milford Graves, Richard Davis, Pharoah Sanders, Chris Capers, Dave Burrell, Sirone, Roger Blank, Call Cobbs, Bernard Purdie, Mary Parks, Vivian Bostic, Sam Rivers, Richard Johnson, Ibrahim Wahen, Muhammad Ali, Allen Blairman. Les deux derniers CD sont consacrés à des interviews d'Albert Ayler avec Birger Jørgensen, Kiyoshi Koyama et Daniel Caux qui s'entretient également avec Don Cherry. [...]

ALBERT AYLER ENCADRÉ
Article du 16 juillet 2014


[...] Rencontres d'Arles. Surprise de découvrir de grands tirages d'Elliott Landy où je reconnais Ornette Coleman, Bob Dylan, Janis Joplin, Jim Morrison, Eric Clapton, Country Joe... Landy, photographe officiel du festival mythique, dédicace son livre Woodstock Vision, The Spirit of a Generation. Sur le mur s'affichent quantité de photographies prises essentiellement au Fillmore East de New York avec une pellicule infra-rouge, mais ce sont les deux grands portraits d'Albert Ayler, l'un au ténor, l'autre à la harpe (!) qui attirent mon attention à côté des nombreux clichés de Jimi Hendrix.
Les trentenaires me posent quantité de questions sur cette époque où nous pensions réinventer le monde, à coups de "Peace & Love" et d'une révolution qui fut essentiellement de mœurs. Si même le Nouvel Observateur titrait sur la société des loisirs la réaction fut plus puissante que nos espérances, violente, inique, cynique et destructrice. La libération sexuelle ne nous rendit pas plus heureux, mais elle facilitait les rapports. Notre romantisme juvénile permit à nombre d'entre nous de jouir toute notre vie d'une effervescence utopiste salutaire, mélange de résistance critique et de quotidien sybarite. Nous nous battions le plus souvent avec des fleurs. Celles et ceux qui ne désarmèrent jamais continuent de chevaucher la queue de la comète qui nous montrait le ciel avec les yeux de l'innocence. Nous n'en étions pas moins lucides, fuyant le formatage des ciboulots qui brise toute tentative d'indépendance et de solidarité.

lundi 16 mai 2022

Les couches de Kendrick Lamar


Pourquoi n'y a-t-il que dans le rap que je retrouve ce qui me plaisait tant dans les premiers Zappa ou les zappings de Zorn (Godard, Spillane, The Big Gundown, Kristallnacht), à savoir les montages rapides pleins de citations œcuméniques, de perspectives sonores, un mix échevelé dont les origines étaient à chercher du côté de la littérature (Prévert, Burroughs) ou du cinéma (Buñuel, Godard, Chytilová, Adam Curtis...). Avant, il y avait eu Spike Jones et Carl Stalling évidemment. Robert Wyatt, qui connaissait mes goûts hirsutes, m'avait fait connaître Wyclef Jean et son Carnival, j'avais adoré. Quelque chose comme ça dans certaines pièces de René Lussier ou François Sarhan, l'Agitprop music de İlhan Mimaroğlu, mais il y en a plein d'autres, les flashs me reviennent au fur et à mesure que je frappe mes touches au rythme du nouveau Kendrick Lamar, le double Mr. Morale & The Big Steppers. Je n'en comprends que des bribes, il faudra que je lise les paroles, mais c'est souvent ainsi avec ce qui vient d'outre-Manche ou d'outre-Atlantique. On commence par la musique. Un feu d'artifices, au sens propre comme au figuré. On dit que c'est "produit" pour signaler le boulot et l'excellence. Trop de références pour que je souligne les liens, comme dans les radiophonies du Drame qui anticipèrent le plunderphonics de John Oswald. Dans Crimes parfaits il y a bien 300 échantillons (plus tard on appelé cela des samples) en 6 minutes, mais c'est toute ma musique qui obéit à ce chaos organisé. Lamar fait se rencontrer Marvin Gaye avec Tricky, mélange de romantisme et de colère, politique puisque tout l'est lorsqu'on ne pratique pas celle de l'autruche, même si ce nouvel album est plus introspectif que les précédents. Je suis dans le TGV, le casque sur les oreilles, Lamar de Rennes à Paris, comme si j'avais rêvé, une réalité sous des allures de mirage, le mur du son bravé par le flow au premier plan et la musique quasiment en hors-champ, apportant un regard inédit, complémentaire comme les couleurs que j'aime. Il faudra que j'écoute encore pour savoir comment ça marche, ce que ça raconte, pourquoi tel choix, tel paysage sonore à reconnaître, parce que rien ne semble laissé au hasard. Ne semble, ai-je écrit, pour savoir si bien comment le somnambulisme accouche d'images tangibles.



→ Kendrick Lamar, Mr. Morale & The Big Steppers, 2CD

mercredi 11 mai 2022

Superbe 33 tours avec Lionel Martin


Je viens de recevoir FICTIONS, notre nouveau disque enregistré en duo avec le saxophoniste lyonnais Lionel Martin. La pochette peinte par Ella & Pitr, tendrement grinçante et drôlement abrasive à l'image de nos labels respectifs (Ouch! et GRRR), est éclatante. C'est toute une histoire. Ou plusieurs, allez savoir ! Épinglés comme des papillons sous enveloppe transparente, mais debout, étendus, serions-nous à l'abri du temps ? On doit aussi le magnifique travail sérigraphique à Geoffrey Grangé (L’Apothicaire), avec son rabat magnétique. Le vinyle sortira officiellement le 3 juin, mais on peut dores et déjà le commander sur le site de Ouch! Records ou Bandcamp. Il faudrait même mieux, parce que l'objet va devenir très vite collector, d'autant que son tirage numéroté est limité à 300 exemplaires. Quant à la musique, elle m'enchante. Rien à voir avec tout ce que j'ai fait jusqu'ici. Quasi méditative, même si elle est aussi riche et colorée que d'habitude, avec des différences de dynamique incroyables, elle transporte littéralement ! On me demande donc comment cela s'est passé...

D’une part j'avais chroniqué les duos de Lionel Martin avec Mario Stantchev, le disque des Tenors Madness et ses solos in situ. D’autre part le saxophoniste avait monté son propre label de disques, Ouch !, onomatopée piquante rappelant mon mordant GRRR que j’avais fondé en 1975. Partageant cet intérêt mutuel pour la bande dessinée et les images en général, nous étions appelés à nous rencontrer ! Lionel, qui connaissait mes sessions d’improvisation dont étaient parues les 22 premières sur le double CD Pique-nique au labo, me proposa de monter à Paris pour un duo où il apporterait son ténor.


Il débarqua donc un lundi soir, et le lendemain nous enregistrâmes deux heures de musique sans nous connaître plus que cela. C'était le 11 mai dernier, il y a un an jour pour jour ! Lionel proposa que nous tirions au hasard des phrases de Fictions de Jorge Luis Borges comme thèmes de nos compositions instantanées. Je n'avais pas relu ce merveilleux recueil de nouvelles depuis 1975 alors que c’était son livre de chevet du moment. Nous nous sommes lancés à l'assaut de ces phrases mystérieuses, lui au ténor, moi comme d'habitude en « home-orchestre ». La musique c'est bien, c'est encore mieux lorsqu'elle s'accompagne de convivialité, d'amitié et de gastronomie. Le soir précédent, nous avions ainsi dégusté andouillettes et gratons remontés par Lionel, accompagnés d'une purée patate-céleri rave-réglisse-sirop d'érable que j'avais préparée et d'un Saint-Joseph dû aux bons soins de Christophe Charpenel qui nous photographia sous toutes les coutures...


Lionel utilise deux boucleurs et des pédales d'effets, son saxophone Keilwerth étant sonorisé par une cellule. Moins sobre, j'ai joué, en plus de mes claviers, de mes deux synthétiseurs russes, la Lyra-8 et The Pipe, et soufflé, gratté, frotté, frappé toutes sortes d'instruments acoustiques. Le mercredi nous avons mixé ensemble, nous entendant comme larrons en foire. C’est dire que nous n’allons pas en rester là !


Comme chaque fois, c'est à la réécoute que je découvre ce que nous avons enregistré. Lors de l'enregistrement j'agis en somnambule, même si je dois assurer la technique de la séance. Et comme chaque fois, la rencontre me fait faire des choses que je n'ai jamais faites. Il faut souligner que là aussi je gagne de nouveaux amis tant la complicité se révèle fructueuse. Les phrases tirées au hasard ont poussé la musique vers un réalisme magique, poésie du fantastique propre à l'écrivain argentin. J’y note une sérénité qui ne m’est pas habituelle, probablement influencé par l’énergie et le calme olympien de mon camarade de jeu. Les titres nous y ont aussi aidés : Prologue / Le jardin aux sentiers qui bifurquent / À l’espoir éperdu succéda comme il est naturel une dépression excessive / Nos coutumes sont saturées de hasard / Ut nihil non iisdem verbis redderetur auditum.

J’ai traduit cette phrase latine que l’on retrouve sur les macarons du disque : « de sorte que rien de ce que nous entendons… / … ne peut être répété avec les mêmes mots. » Et j’ai demandé à Ella & Pitr de réaliser la sérigraphie de la pochette pour laquelle ils ont eu toute liberté. Plus un artiste est libre, plus il se sent à l’aise pour créer. Cela s’entend, cela se lit, cela se voit !

→ Jean-Jacques Birgé & Lionel Martin, Fictions, LP OUCH! V0001/20, actuellement en exclusivité sur Ouch! Records et Bandcamp, 35€, sortie officielle le 3 juin 2022

mardi 10 mai 2022

Le piano qui parle


[En 2009] au Forum Mondial de Venise, un piano récitait en anglais la Proclamation de la Cour pénale internationale de l'environnement. Ce n'est pas toujours très compréhensible, mais les intentions y sont. Le compositeur autrichien Peter Ablinger a transféré le spectre vocal d'un enfant à un ordinateur contrôlant un piano mécanique. Il a traduit les fréquences en pixels à une résolution suffisamment fine tel que seul un piano sache restituer le texte parlé, la mécanique étant contrôlée en midi et la programmation ayant probablement été réalisée sous Pure Data. Le résultat n'aurait pas déplu à Conlon Nancarrow !



Merci à François de Morant évoquant ce vocodeur acoustique. Je souhaite vivre assez longtemps pour continuer à m'émerveiller devant toutes les découvertes que nous ne cessons de faire en espérant que l'une d'entre elles remettra le monde à l'endroit. Une vieille chaussette n'exhale pas que l'odeur.

Article du 14 octobre 2009

lundi 9 mai 2022

Le café musical


Servez-vous un café. Sucrez. Mélangez. Tenez la tasse par l'anse en en tapant doucement le fond avec la cuillère. Vous entendrez le son monter vers l'aigu. Quand il sera stabilisé recommencez à touiller. Les petites notes de percussion au fond de la tasse regrimperont vers l'aigu. Comment ça marche ? Quelle loi physique décrit le phénomène ? Je n'en ai pas la moindre idée. J'ai demandé à Valéry si on pouvait jouer avec d'autres liquides, mais depuis dix ans qu'il pratique ce sport il n'a jamais esayé. Après avoir tout renversé, j'ai réussi à reproduire l'expérience, mais avec tous ces cafés j'ai eu un peu de mal à m'endormir !

Article du 8 octobre 2009

vendredi 6 mai 2022

Crasse-Tignasse


L'affiche de Crasse-Tignasse collée sur la porte des toilettes de l'Ars Electronica Center à Linz en Autriche me rappelle notre disque passé au pilon par Naïve au rachat d'Auvidis. Une honte ! Toute la collection Zéro de Conduite initiée par André Ricros fut broyée. Nous avions envie de proposer des disques pour les enfants sans les prendre pour des débiles, réalisés par des musiciens inventifs qui joueraient le jeu avec astuce et sensibilité. Steve Waring, Abbi Patrix, Pied de Poule, Guy Villerd, Yannick Jaulin, Claude Barthémémy et Lucilla Galeazzi, Jean-Marie Maddedu et Michel Godard, Jean-François Vrod, Alain Gibert, Un Drame Musical Instantané œuvrèrent pour la joie des petits et des grands. Car c'était évidemment une manière de partager le plaisir de nos enfants. Heureusement Le K de Buzzati avec Richard Bohringer qui nous avait valu une nomination aux Victoires de la Musique n'était qu'en licence et je récupérai l'album sur mon label GRRR. Il n'en fut hélas pas de même avec Crasse-Tignasse, adaptation remarquable de l'allemand au français par Cavanna qui avait traduit le texte Der Struwwelpeter pour L'École des Loisirs. Le classique du Dr Heinrich Hoffmann est l'équivalent du Petit Chaperon Rouge pour les Allemands. Bernard Vitet, Gérard Siracusa et moi-même montèrent le spectacle d'après le disque que nous avions enregistré, second album de chansons suivant Kind Lieder et précédant Carton. En 1992, Elsa avait 7 ans et c'est vraiment pour elle que je me lançai dans l'aventure. Je fus récompensé le jour où j'entendis les camarades de sa classe fredonner nos chansons à la sortie de l'école...
Nous avions sous-titré l'album "neuf chansons pour les enfants qui veulent avoir peur". S'y succèdent le titre éponyme (chanté par Bernard Vitet, à moi les borborygmes), L'histoire du méchant Frédéric (par mes zigues avec Elsa en larmes et la chienne Pelloche ---[je cite ces 2 titres car à l'époque on pouvait facilement insérer des fichiers audio dans le blog, mais on peut tout entendre en mp3 sur drame.org])--- , La très triste histoire de Pauline et des allumettes, L'histoire de Jean-regarde-en-l'air, L'histoire du chasseur féroce, L'histoire de Gaspard-mange-ta-soupe, L'histoire de Philippe-qui-gigote, L'histoire du suceur de pouce, L'histoire de Robert-qui-vole, presque toutes histoires terribles qui finissent très mal. Le pianiste Michel Musseau nous prêta main forte pour quelques titres. J'en chante la plupart tandis que le trompettiste Bernard Vitet et le percussionniste Gérard Siracusa s'occupent des autres. Sur scène, Marie-Christine Soma créa les lumières et Raymond Sarti costumes et accessoires. Dans le disque enregistré directement en deux pistes stéréo comme en spectacle je chante, joue des synthétiseurs, des machines infernales et mixe tout l'orchestre en même temps !


Sur le livret qui accompagne le CD, Pascal Bussy termine son texte en clamant que " Un Drame Musical instantané a inventé un nouveau genre qui fait basculer la chanson pour enfants dans l'ère moderne : la comptine électro-acoustique ! " Comme nous avions réussi pour les petits, nous décidâmes de nous atteler à un projet pour les grands, ce fut le CD Carton avec son historique partie CD-Rom. Le même plaisir nous récompensa, Bernard et moi. Ces chansons, même les plus hirsutes, tranchaient avec le reste de nos productions. Elles nous réconcilièrent aussi avec la musique populaire que nous n'avions jamais perdue de vue.
Je rachetai de justesse quelques exemplaires de Crasse-Tignasse avant le massacre dont certains sont [toujours] miraculeusement en vente sur le site des Allumés du Jazz (bien que cet article date du 19 septembre 2009). Cela explique pourquoi je devins producteur de mes propres disques dès 1975 : la plupart sortis sur le label GRRR sont encore disponibles...