70 Musique - janvier 2025 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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vendredi 31 janvier 2025

Birgé - Hoang - Segal, dans tous les sens du terme


[Douze ans déjà.] Les Allumés du Jazz [avaient proposé] à ses labels adhérents de leur produire trois albums sur le thème de la REPRISE, nous [avions] aussitôt envoyé une [proposition de Prises] intitulée "dans tous les sens du terme" [Je n'attends jamais, la procrastination et moi, ça fait deux]. Je rédigeai donc un programme que je fis suivre à mes camarades, le violoncelliste Vincent Segal et le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang. [Je crois me souvenir que cette initiative des Allumés ne fut suivie d'aucun effet, restant lettre morte, probablement faute de subventions espérées.]

1. de contact : 30 ans après l'écoute d'Un Drame Musical Instantané par Vincent aux Musiques de Traverses de Reims / 23 ans après la naissance d'Antonin-Tri, nourrisson voisin de Jean-Jacques / 13 ans après le dernier album de celui-ci avec Un Drame Musical Instantané / facile et agréable)
2. (signes de) : musique répétitive et évolutive s'appuyant sur la programmation en temps réel d'un Tenori-on
3. de risque : improvisation avec des instruments qui ne sont pas ceux des musiciens habituellement
4. (manque de) : drône / encéphalogramme plat
5. après le gong : sportif
6. de bec : jeu sur les anches
7. d'otages : citations dévoyées comme base de dialogue
8. de sang : citations assumées comme base à l'invention
9. de courant : transformation du son du violoncelle et du saxophone alto au travers d'effets électroniques en temps réel
10. des hostilités : affirmation brutale de chaque individu et du groupe face au formatage
11. des négociations : sur la pointe des pieds
12. du travail : enthousiasme
13. d'une entreprise en difficulté par ses salariés : solidarité et jeu d'ensemble

Puisque nous avions choisi d'enregistrer le 23 décembre [2012], autant commencer par là, pensèrent Antonin et Vincent. Et nous voilà lancés dans toute une série d'improvisations sans autre concertation que les notes que je leur avais e-mailées !
À la réécoute je supprimai les deux derniers morceaux qui réfléchissaient surtout notre extrême fatigue et réordonnai ceux qui semblaient mériter de figurer dans ce premier jet. Mixage terminé, ambiance très cool, 43 minutes en accès libre, écoute et téléchargement gratuits sur le site drame.org, comme les [aujourd'hui 190] autres heures dont chacun/e peut profiter, soit aléatoirement sur Radio Drame, soit en choisissant parmi les [aujourd'hui 105] albums inédits offerts par le label GRRR. Les fichiers sont en mp3, leur version audiophile (44.1/16) étant réservée à une éventuelle production physique ou payante [ou sur Bandcamp]. Pour celles et ceux qui préfèrent tenir entre leurs mains de belles pochettes et d'astucieux livrets, quantité de vinyles et CD sont d'ailleurs toujours en vente sur le site ou sur Bandcamp.

Article du 9 janvier 2013

jeudi 30 janvier 2025

Les oreilles en vrille et la petite cuisine


L'exposé qui suit tient du patois de laboratoire. Cela peut se lire sans comprendre, comme de la poésie sous semi-conducteur ou, pour les aficionados, tenter de saisir en quoi cela consiste, ce qui ne les différenciera pas pour autant des néophytes, faute de ma lamentable expérience en la matière !
La pédale de distorsion Harvezi Hazze était fort attendue, pour se muer en forte entendue. Après les premiers tests qui me plonge dans un état ressemblant à une prise de quelque nouveau psychotrope, un silence s'impose avant que je n'explose. Donc me voilà et me revoilà, comme dirait le chat de Schrödinger, plus facétieux que jamais. Le premier intérêt de l'Harvezi Hazze (brouillage du signal en géorgien !) est de remonter le niveau de la shahi baaja ou, du moins, le régler plus finement. Fan des machines "organismiques" fabriquées par Soma, je ne savais pas exactement à quoi m'attendre, mais l'ajouter en amont des effets délirants de la H9 d'Eventide et de la réverbération infinie Nightsky de Strymon me semblait une bonne idée si je comptais marcher sur les traces des grands guitaristes qui avaient marqué ma jeunesse, avec le côté trash de la noise actuelle en bonus. Basé sur un vieux transistor unijonction, sorte d'hybride entre diode et transistor, dégotté sur un marché aux puces de Tbilissi, capitale de la Géorgie, cette distorsion permet de glisser manuellement et sans à-coups d'un timbre à un autre. Les boutons de contrôle n'ont pas la même fonction selon que l'on désire fuzz, distorsion, limiteur, waveshapper ou générateur. Cet aspect est typique des instruments somesques, parfaitement intuitifs, sans écran ni mémoire. Dans tous les cas c'est plutôt méchant. Ça vrombit, ça buzze, ça hennit, ça crispe, ça craque ! Passionnant, pas forcément amusant, mais dramatique et tellurique, aussi utile qu'une perceuse électrique. Un jour ou l'autre on y vient. La séquence de ces trois pédales me sert aussi bien à transformer le son de cette cythare à touches pakistanaise que celui du Tenori-on, du Kaossilator, du kazoo amplifié ou des sons d'ambiance diffusés par un vieil iPad.
Il y a plus de quarante ans j'ai revendu toutes mes pédales d'effets, wah-wah, disto, modulateur en anneau, etc., lorsque je me suis bêtement débarrassé de mon orgue Farfisa Profesional. Il ne me reste que le M-Resonator de Jomox que m'avait conseillé Franck Vigroux, et surtout la H90 d'Eventide dont je me sers sur tous mes instruments principaux, de même que le rack H3000 qui ne me quitte pas depuis 1986 ou le Cosmos, délai aléatoire de chez Soma ! Toute cette artillerie n'intervient strictement que lors du jeu en direct, dit en live. Lorsque je traite et mixe les fichiers son sur le logiciel Cubase, j'utilise essentiellement les plug-ins barjos d'Eventide, les réverbérations en convolution de l'AltiVerb, les traitements techniques d'iZotope et, de temps en temps, les GRM Tools. Il est difficile d'imaginer à quel point le doux bruit des touches de mon clavier textuel me fait du bien après la fantastique séance de test où je me suis vrillé les tympans. Pour redescendre complètement je pense que je vais même m'allonger maintenant avec un bouquin.

P.S.: le lendemain j'enregistrai un long solo qui me servirait pour le prochain album d'Un Drame Musical Instantané.

mercredi 29 janvier 2025

Pour en finir avec le travail


Quand Debord, Vaneigem et les situs écrivaient des chansons...

(...) à l'avant-première de La fiancée du danger, film dont j'avais composé la musique, la réalisatrice Michèle Larue me présenta Jacques Le Glou. Distributeur de films français à l'étranger, il est aussi connu pour avoir réalisé un disque-culte avec ses copains situationnistes, Pour en finir avec le travail.

"Chansons du prolétariat révolutionnaire" écrites par Guy Debord, sa compagne Alice Becker-Ho, Raoul Vaneigem, Étienne Roda-Gil, détournements de Le Glou de chansons fameuses (Il est cinq heures d'après Dutronc-Lanzman, La bicyclette de Barouh-Lai devenue La mitraillette, Les bureaucrates se ramassent à la pelle d'après Prévert-Kosma, etc.), l'ensemble est évidemment jubilatoire, et magnifiquement réalisé selon les codes de la variété de l'époque avec des musiciens de l'Opéra. Seule chanson historique, L'bon dieu dans la merde, est célèbre pour avoir été chantée par Ravachol en montant sur la guillotine. Les voix sont celles de Jacques Marchais, Jacqueline Danno (sous le pseudonyme de Vanessa Hachloum, Hachloum comme HLM !) et Michel Devy. Le 33 tours, épuisé en quatre mois, a été réédité en 1998 par EPM, et à nouveau en 2008 sous le titre Les Chansons Radicales de Mai 68.

Le Glou m'en apprit de belles sur les droits d'auteur. En 1974, Brassens, Ferré et Moustaki avaient refusé que leurs chansons soient détournées par cette bande d'anarchistes. Aujourd'hui la législation a "évolué". On peut changer les paroles d'une chanson sans avoir besoin d'en demander l'autorisation ni aux ayants droit ni à la Sacem, mais ce sont les auteurs de l'original qui touchent les droits ! Les chansonniers ont de beaux jours devant eux.

Je termine ce billet en ne résistant pas à vous livrer les premiers vers de La java des bons enfants écrits par l'auteur de La société du spectacle, définitivement politiquement incorrect :

'' Dans la rue des Bons Enfants
On vend tout au plus offrant,
Y avait un commissariat
Et maintenant il n'est plus là.
Une explosion fantastique
N'en a pas laissé une brique,
On crut que c'était Fantômas
Mais c'était la lutte des classes...
Sache que ta meilleure amie
Prolétaire, c'est la chimie...''

P.S. : les véritables auteurs s'étaient amusés à attribuer les chansons à des auteurs "imaginaires". Ainsi, dans le 33 tours original, La java des bons enfants était signée Raymond Callemin, dit Raymond-La-Science, membre de la Bande à Bonnot, et datée de 1912. En réalité il s'agissait pour celle-ci de Guy Debord et Francis Lemonnier (saxophoniste de Red Noise et Komintern !).

Article du 12 décembre 2012

mercredi 22 janvier 2025

Shabda, sextet d'Yves Rousseau


Pour chroniquer un disque j'ai d'abord besoin d'en avoir une approche personnelle. Des albums que j'aime beaucoup me laissent parfois muet. Je ne cite par contre jamais ceux qui me déplaisent et vous n'en saurez rien, à moins d'en parler ensemble de vive voix. Ainsi je n'avais pas la moindre idée de comment aborder Shabda, le sextet du contrebassiste Yves Rousseau. Mais au milieu de tous les machins argentés reçus ces derniers temps je me suis surpris à le remettre plusieurs fois sur la platine. De là à penser que c'est un vice platiné, il n'y a pas loin. Le rupteur, autrefois appelé vis platinées, est un élément de l'allumage d'un moteur à allumage commandé, qui coupe périodiquement le courant du primaire de la bobine d'induction afin de déclencher une forte tension électrique au secondaire de la bobine, produisant une étincelle dans la bougie alimentée par le Delco. Il aura suffi d'un jeu de mots pour que l'étincelle jaillisse de mon cerveau embué par le front polaire ou les embruns de la photo de couverture due à Jeff Humbert. L'idée du rupteur me semble tellement plus juste que le laïus ãyurvédique de la pochette, même si "akasha (un album de 2015 !), l'espace ou l'éther, est caractérisé par le son" et que shabda "désigne en sankrit le son de la parole, du mot et de la vibration originelle". Surtout que des paroles il n'y en a pas une dans ce très beau sextet formé de trois saxophonistes, Géraldine Laurent à l'alto, Jean-Marc Larché au soprano et Jean-Charles Richard aux soprano et baryton, du violoniste Clément Janinet, du batteur Christophe Marguet et du compositeur à la contrebasse. Par contre, des étincelles, Shabda en est largement pourvu, musique d'ensemble, pleine et harmonieusement arrangée, rappelant Carla Bley, avec ses tensions générant autant de détentes, dans la lumière (dīpād en sanskrit !) des bougies de cette merveilleuse machine humaine, capable des plus beaux accords.

→ Yves Rousseau, Shabda, CD Alla Luna, dist. L'autre distribution, sortie le 7 mars 2025

lundi 20 janvier 2025

L'instanté de Martial Bort


Pour son premier album le guitariste Martial Bort fonde un power trio où la basse est tenue par Tom Caudelle aux saxhorn et flugabone, sorte de petit tuba et de trombone à pistons. C'est le genre de pas de côté qui me plaît, un peu comme le groupe Sons of Kemet où le saxophoniste Shabaka Hutchings était accompagné par un tuba et deux batteurs. Ici le percussionniste est Olivier Hestin, mais la musique est évidemment différente des Anglais. Sur une base de ritournelles, de tourneries, jouées souvent à deux, le troisième s'accroche en toute liberté, ce que Bernard Vitet appelait la corde à linge. Avec le timbre de la guitare souvent saturée, l'ensemble sonne plutôt rock, du genre "progressif" à cause des tutti rythmiques, mais comme si le passé était relu avec des lunettes toutes neuves. Si mes propos laissent penser à du réchauffé, rappelez-vous que les plats mijotés sont toujours meilleurs le lendemain. Ce trio ne ronronne pas pour autant, les roues de leur véhicule donnant la sensation d'être carrées. Imaginez les sursauts et les courbatures !

→ Martial Bort, L'instanté, CD Label Mon slip, dist. L'autre distribution, sortie le 7 février 2025

mercredi 15 janvier 2025

Rencontre avec John Cage


En mai 2006 [date de cet article], Jonathan, défendant l'importance de John Cage, me rappelait que j'avais écrit à propos de l'héritage d'Edgard Varèse "Toute organisation de sons pouvait être considérée comme de la musique !" C'est ce sens qui m'a fait penser à Cage, surtout 4'33", ajoutait mon ami américain. [Depuis, je me suis rendu compte à quel point la pensée de John Cage influence tant d'artistes et de philosophes, alors que sa musique est beaucoup moins bien perçue.]

Au début d'Un Drame Musical Instantané, nous nous posions toutes ces questions, surpris par l'immensité du champ des possibles. En 1979, j'avais téléphoné à John Cage et l'avais rencontré à l'Ircam alors qu'il préparait Roaratorio, une des plus grandes émotions de ma vie de spectateur. Nous étions au centre du dispositif multiphonique. Cage lisait Finnegan's Wake, il y avait un sonneur de cornemuse et un joueur de bodran parmi les haut-parleurs qui nous entouraient. Cage avait enregistré les sons des lieux évoqués par Joyce. On baignait dans le son... Un après-midi, je lui avais apporté notre premier album Trop d'adrénaline nuit pour discuter des transformations récentes des modes de composition grâce à l'apport de l'improvisation, nous l'appelions alors composition instantanée, l'opposant à composition préalable... Cage était un personne adorable, attentive et prévenante. Heures exquises. J'étais également préoccupé par la qualité des concerts lorsqu'il y participait ou non. C'était le jour et la nuit. Nous avions parlé des difficultés de transmission par le biais exclusif de la partition, de la nécessité de participer à l'élaboration des représentations... En 1982, le Drame avait joué une pièce sur les indications du compositeur. C'était pour l'émission d'une télé privée, Antène 1, réalisée par Emmanuelle K. Je me souviens que nous réfutions l'entière paternité de l'œuvre à Cage ! Nous nous insurgions contre les partitions littéraires de Stockhausen qui signait les improvisations (vraiment peu) dirigées, que des musiciens de jazz ou assimilés interprétaient, ou plutôt créaient sur un prétexte très vague. Fais voile vers le soleil... Cela me rappelle les relevés que faisait Heiner Goebbels des improvisations d'Yves Robert ou de René Lussier ; ensuite il réécrivait tout ça et leur demandait de rejouer ce qu'ils avaient improvisé, sauf que cette fois c'était figé et c'était lui qui signait. Arnaque et torture ! J'aime pourtant énormément les compositions de Goebbels.


Pour le film d'Antène 1, l'une des deux caméras était une paluche, un prototype fabriqué par Jean-Pierre Beauviala d'Aäton, qu'on tenait au bout des doigts comme un micro, l'ancêtre de bien des petites cams. J'ai réalisé Remember my forgotten man avec celle que Jean-André Fieschi m'avait prêtée en 1975. Sur la première photo où Bernard joue du cor de poste, on aperçoit à droite la paluche tenue par Gonzalo Arijon. Sur la deuxième, il filme Francis... La séance se déroulait dans ma cave du 7 rue de l'Espérance. Nous enregistrions quotidiennement dans cette pièce dont l'escalier débouchait sur la cuisine de la petite maison en surface corrigée que je louais sur la Butte aux Cailles. C'est un des rares témoignages vidéographiques de la période "instantanée" du Drame.


Bernard Vitet y joue d'un cor de poste, Francis Gorgé est à la guitare classique et au frein, une contrebasse à tension variable inventée par Bernard. Nous jouons tous des trompes qu'il a fabriquées avec des tuyaux en PVC et des entonnoirs ! Je programme mon ARP2600 et souffle dans une trompette à anche et une flûte basse, toutes deux conçues par Bernard.
Je me souviens encore de Merce Cunningham traversant au ralenti la scène où nous avions joué comme un grand et vieux bonzaï. J'aimais le synchronisme accidentel qui régnait entre la danse et la musique. Un jour où l'on demanda à Cage qu'elle était exactement sa relation avec le chorégraphe il répondit malicieusement : "je fais la cuisine et lui la vaisselle !".

mardi 14 janvier 2025

C’mon Tigre Instrumental Ensemble


Je reçois toutes sortes de disques me permettant d'alimenter mon blog solidaire et militant. Si certains font fausse route, leur banalité servant de repoussoir, il en est d'autres qui me surprennent. Il en est ainsi d'un drôle de groupe italien nommé C'Mon Tigre dont je n'arrive pas à savoir si c'est un duo comme l'annonce le feuillet qui accompagne le CD ou un ensemble plus important comme le montre leur site avec ses extraits de concerts filmés. Les musiciens sont anonymes, l'instrumentation énigmatique. Polyinstrumentistes, ils semblent utiliser néanmoins pas mal de samples. Comme beaucoup de musiciens actuels ils revendiquent de composer "une bande originale pour un film qui n'existe pas". Au travers de leurs maigres explications on a également le droit à la tarte à la crème de l'utilisation de l'intelligence artificielle, ce qui n'a rien de nouveau, mais qu'il est à la mode de revendiquer. Les titres de 23 pièces ne donnent aucune information sur les histoires qu'ils sont supposés raconter et les musiques, d'une très grande variété, ne sont pas particulièrement évocatrices d'images ou de récits cinématographiques. Et pourtant ! Pourtant cette version instrumentale de leur travail (sur leur site on constate l'importance des chansons), puisque le disque, leur septième, s'intitule Instrumental Ensemble - Soundtrack for imaginary Movie Vol 1, est d'une grande richesse de timbres, de styles et d'influences, sans que ce soit facilement identifiable ou étiquetable. En cela je reconnais des cousins vivant quelque part vers Bologne, un creuset d'inventeurs musicaux très libres, possédant à la fois un lyrisme romantique, un goût pour les rythmes envoûtants, prêts à arpenter toutes sortes de paysages sonores, aussi expérimentaux que référentiels. Leurs bases sont plutôt américaines, jazz ou rock, brésiliennes ou funky. En tous cas on part en voyage, incapables de prévoir l'ambiance d'un morceau sur le suivant. Mes recherches sur la Toile me suggèrent qu'il s'agit probablement de Mirko Cisilino et Marco Frattini, épaulés par Pasquale Mirra, Beppe Scardino, Lorenzo Caperchi, Valeria Sturba, Alessandro Trabace et Daniela Savoldi, mais je peux me tromper. Leur anonymat revendiqué indique avec certitude qu'ils mettent la musique en avant plutôt que leurs individualités.

→ C’mon Tigre, Instrumental Ensemble - Soundtrack for imaginary Movie Vol 1, CD/LP CMT, Dumbo/Open Event, dist. Believe, Modulor

lundi 13 janvier 2025

Rock Pop Underground


Mon cousin Michel Bouvet est un tout petit peu plus jeune que moi, mais je partage sa fascination pour l'époque psychédélique de notre adolescence. Peace & Love ! Tous deux figurons les artistes de la famille, moutons noirs tempérés par l'explosion de couleurs qui nous anime. J'ai la chance d'être devenu musicien tandis que Michel optait pour le graphisme, ses affiches contemporaines portant la trace vive de l'arc-en-ciel lysergique de nos émois d'éternels jeunes hommes.
Le nouveau livre qu'il a concocté et qui sort le 7 février s'intitule Rock Pop Underground. Pochettes d'albums, affiches de concerts, flyers, logos de groupes de musique, comics, livres, fanzines, photographies, soit plus de 1300 œuvres, réfléchissent les tendances, les révolutions et les contre-cultures qui ont marqué les décennies depuis les années 60. Les Français appelaient alors pop le rock américain alors que pour les Anglo-Saxons la pop était synonyme de variétés. Quant à l'underground nous y baignons tous les deux. J'ai d'ailleurs la chance d'occuper 7 pages de la formidable bande dessinée éponyme Underground d'Arnaud Le Gouëfflec et Nicolas Moog, parue en français et en anglais !


En même temps que sort le livre Rock Pop Underground (384 pages, 17x23cm, impression nanographique Landa 7 couleurs, trilingue FR-EN-HU, Éditions du Limonaire), Michel Bouvet et Fanny Laffitte, commissaires de l'exposition présentée à Pécs en Hongrie, pas la porte à côté, en ont conçu une version monumentale, au format 70x100cm. Ensemble, ils avaient déjà signé Un manuel du graphiste.
Ce nouvel ouvrage est une belle occasion d'admirer les œuvres de Jorge Alderete (Mexique), Martin Andersen (UK), Jonathan Barnbrook (UK), Frank Bettencourt (USA), Big Active (UK), Chris Bigg (UK), Michel Bouvet (France), Anthony Burrill (UK), Peter Chadwick (UK) - Art Chantry (USA), Emek (USA), Laurent Fétis (France), Form (UK), Fury (France), Anita Gallego (France), Mono Grinbaum (Argentine), Igor Gurovich (Arménie), Jianping He (Allemagne), Gary Houston (USA), Melchior Imboden (Suisse), Pedro Inoue (Brésil), Dennis Larkins (USA), Alain Le Quernec (France), Yann Legendre (France), Lisa Lotito (USA), Alejandro Magallanes (Mexique), Mike Mcinnerney (UK), Stanley Mouse (USA), Vaughan Oliver (UK), Étienne Robial (France), Studio Boot (Pays-Bas), Stylorouge (UK), John Van Hamersveld (USA), Garth Walker (Afrique du Sud), Zip Design (UK)... On y trouve aussi des affiches politiques et sociales de la collection de Maurice Ronai, un entretien avec Philippe di Folco, une chronologie année par année jusqu'à nos jours... Ça part dans tous les sens, parce que rien n'arrête l'imagination des graphistes ! Alors on savoure le style de chacun/e en prenant son temps, comme avec le précédent Pop Music 1967-2017 Graphisme & musique qui était, quant à lui, axé sur près de 600 groupes et leurs pochettes de disques...

Rock Pop Underground, le pop-up store
Livres disponibles samedi 8 février, et du lundi 10 au jeudi 13 février 2025, de 14h à 19h, à la Galerie des Ateliers de Paris - 30 rue du Faubourg Saint-Antoine, 75012 Paris - Métro Bastille

vendredi 10 janvier 2025

Animal Opera + Tchak sur Jazz`Halo


Le multi-instrumentiste, concepteur sonore, réalisateur et omnivore musical français Jean-Jacques Birgé est de loin l'artiste qui plonge le plus loin et le plus profondément dans le « terrier du lapin » [comment traduire le « rabbit hole » ? Labyrinthe ? Monde étrange ?]. Son dernier enregistrement, « Animal Opera », n'en est qu'un aspect.
En 2006, Jean-Jacques Birgé a créé un « opéra » avec Antoine Schmitt. Une histoire impossible à résumer, celle d'une centaine (!) de « lapins » Nabaztag communicants et dotés d'une volonté « individuelle », dont deux versions sont reprises ici, « NABAZ'MOB des V2 » et « NABAZ'MOB des V1 ». Chacune délivre une musique ambient minimaliste avec des tonalités sombres et un climax apocalyptique pour la V2.
Il y a aussi 'L'Aube à Shimiyacu/Dawn at Shimiyacu', enregistré dans la forêt tropicale péruvienne selon les « liner notes ». Vingt-deux minutes d'enregistrements de terrain avec des sons de la nature et un minimum d'ajouts personnels [aucun ajout personnel, note de JJB]
Emballé dans un digipack rose vif et doublement dépliable (des lapins à foison sur la couverture) avec un livret de douze pages dans lequel Birgé explique son univers et ses méthodes de travail.
Nous mentionnons également ici 'Tchak' (Klanggalerie) avec des enregistrements de 1998-2000 réalisés par Birgé en compagnie du trompettiste Bernard Vitet. Ce dernier faisait également partie de l'imposant Un Drame Musical Instantané. D'autres « usual suspects » sont également présents.
En 2024 le CD sonne contemporain et surtout inclassable. Une « zone crépusculaire » contenant des rythmes de danse baroques à la Devo, les bleeps et effets les plus bizarres, de l'ambient imprégnée d'atmosphères orientales, des morceaux de transe répétitifs, du trip-hop loungy et de l'électro-jazz trash. S'agit-il de jazz, de rock, d'avant-garde, de pop ou d'un sous-genre alternatif ? C'est tout cela et bien plus encore. Un programme dérangeant à tous points de vue, avec l'attitude des Monty Python et de Jimi Tenor, mais aussi celle de Telex et du duo Suicide.
2025 marque le 50e anniversaire du label de Jean-Jacques Birgé. Curieux de voir ce qu'il nous réserve à cette occasion. Pour ceux qui ne le connaissent pas, le catalogue de GRRR est à découvrir en priorité.

Georges Tonla Briquet sur Jazz`Halo, traduit du néerlandais

BANDCAMP Animal Opera
GRRR Records
Tchak
Jazz’halo récent Jean-Jacques Birgé – Pique-Nique Au Labo
Jazz’halo récent Jean-Jacques Birgé – Pique-Nique Au Labo 3

Court-circuit, en duo avec Ravi Shardja


Court-circuit, [...] album enregistré au Studio GRRR, est un duo improvisé avec Ravi Shardja, pseudo de Xavier Roux. Écoute et téléchargement gratuits. [...] Ravi avait apporté sa mandoline électrique et un mélodica. La musique du groupe Gol, dont il fait partie, me ramène aux premières années d'Un Drame Musical Instantané, bricolage inventif un peu destroy. En enregistrant je pense au jeu du roman de Cocteau, Les enfants terribles, dont Jean-Pierre Melville tourna l'adaptation. À la fois tendre et cruel. La photo de la pochette prise au garage me soufflera le titre des cinq morceaux : Monocycle, Deux roues, Sur trois pattes, Déviation, Ex Aequo. La progression est évidente. Si ce 20 avril 2012 est électrique j'ai l'impression d'entendre deux écureuils galopant imperturbablement chacun dans sa roue motrice. Et ça roule !

Extrait d'un article du 23 octobre 2012
Treize ans plus tard, jeudi 16 Janvier 2025 à 18h30 au Souffle Continu à Paris, show-case de Ravi Shardja pour la sortie de Quatre soliloques sur le label L’Eau des fleurs.

mercredi 8 janvier 2025

Georgette Dee, "plus grande diseuse vivante allemande"


Mes copines, évidemment germanophones, étaient étonnées que je ne connaisse pas Georgette Dee. Il est certain qu'adorant les voix graves de certaines chanteuses allemandes telles Marlene Dietrich, Zarah Leander ou Ute Lemper, j'aurais probablement dû ! Je me souviens qu'en discutant avec Hanna Schygulla, qui avait accepté le rôle principal du long métrage L'astre qu'en 1996 je n'ai pas réussi à tourner, j'étais liquéfié par l'envoûtant velouté de sa voix, un peu comme en France celle de Delphine Seyrig. J'ai conservé précieusement les interviews en français de Marlene où elle évoque le violon qui lui a fait mal ou ses magiques apparitions sur scène sous le feu des projecteurs. Voix encore plus grave, la suédoise Zarah Leander ne jouit pas du même prestige pour avoir été la "chanteuse préférée du Führer", même si elle n'a jamais adhéré au parti nazi. De la génération suivante, Ingrid Caven, Georgette Dee ou Ute Lemper perpétuent un répertoire de cabaret berlinois.


Icône gay comme Zarah Leander, Georgette Dee serait probablement un iel aujourd'hui, son site se référant à un homme alors qu'elle incarne une femme. Pour son répertoire composé de classiques (Brecht-Weill, Heine-Schumann, Porter, etc.) et de nouveautés qu'iel aime agrémenter de petites histoires drôles et provocantes iel chante en allemand et en anglais. À Paris iel était passée à Chaillot et à l'Odéon. Pour Myschtisch..., enregistré en public en 1994, Georgette Dee est accompagnée par Terry Truck qu'iel a rencontré à Londres en 1981 et avec qui iel se produira pendant trente ans, bouteille de Bordeaux et cigarettes incluses. Iel jouera au théâtre plus qu'au cinéma, poursuivant la tradition que Marlene Dietrich a popularisé dans le monde entier, femme fatale succombant à sa fatalité.

mardi 7 janvier 2025

Les couleurs du prisme, la mécanique du temps


Après le remarquable ouvrage de Daniel Caux, Le silence, les couleurs du prisme & la mécanique du temps, réunissant ses écrits, [dans mon article du 20 décembre 2012, je chroniquais] le film de Jacqueline Caux dont il fut à l'origine et qu'elle [réalisa], quatre après la mort de son mari, autour de l'école minimaliste américaine. John Cage et Daniel Caux en sont les narrateurs, grâce à des archives exceptionnelles. On retrouve donc les prestations de La Monte Young, Pauline Oliveros, Terry Riley, Steve Reich, Philip Glass, Meredith Monk, Gavin Bryars et Richie Hawtin alias Plastikman, avec qui elle s'entretient tout au long de ce long métrage qui paraît enfin en DVD. Si le tournage récent de séances de répétition recèle maint trésor qui étonnera les plus blasés, on se serait bien passé des sempiternels plans de rues de New York (déconnectés du sujet) pour accompagner les passages de musique seule. Comme si les images manquaient de cette période, images fixes, documents, ou n'importe quoi d'autre que les tartes à la crème paysagères. Les musiques des uns et des autres auraient pu susciter quelques allégories ou synonymes plus suggestifs, mais c'est un détail. Alors que je reste hermétique au néo-clacissisme de Bryars, le passage de Cage aux répétitifs, puis de ces minimalistes ou du Miles Davis électrique à la techno devient transparent. Les couleurs du prisme, la mécanique du temps est accompagné d'un passionnant témoignage de Daniel Caux qui, autour de sa discothèque, se souvient de son parcours de découvreur... DVD trouvé encore une fois au Souffle Continu.

vendredi 3 janvier 2025

The Archetypal Syndicate


Voilà plusieurs décennies qu'aucun courant majeur n'est apparu en musique. Rien depuis le reggae, le rap ou l'électro qui se déclinent à toutes les sauces sans décliner pour autant. Entendre que les majors de l'industrie du disque ne se donnent plus les moyens de piller les niches inventives. Les avant-gardes sont un concept dépassé puisqu'il n'y a plus d'arrière-garde. Et pourtant, oui pourtant, sortent chaque mois de fantastiques galettes d'une rare vitalité, mais comme les marchands ne lui ont pas trouvé de nom, elles restent dans les marges. Ces musiques hybrides sont le fruit d'affranchis qui jouent à saute-frontières, picorant ici et là des danses traditionnelles et des envolées psychédéliques, des improvisations jazzy et des tourneries rock 'n roll en les accommodant à leur sauce, souvent influencés par les minimalistes qu'on appelait auparavant répétitifs, et distordant avec espièglerie la ligne claire.
The Archetypal Syndicate est de ceux-là. Si le timbre de l'orchestre est homogène comme dans un groupe de rock, il est néanmoins le fruit d'individualités comme dans un groupe de jazz. Quant à leur inspiration elle va se nicher dans les musiques traditionnelles qu'on appelle parfois "du monde" pour rappeler leur popularité (pop !). L'instrumentation du trio formé par Paul Wacrenier (gumbri, likembe, mbira), Karsten Hochapfel (guitare électrique, guitare portugaise, banjo, violoncelle) et Sven Clerx (batterie, percussions, shruti box) suit le contour des continents africain, américain, asiatique et européen. Ces derviches tourneurs de ce premier quart de siècle (oui déjà) jouent sur la transe. Plus on est de fous plus on rit. Pour ce deuxième album ils ont invité la violoniste Sarah Colomb, le guitariste Richard Comte, le violoniste Clément Janinet, la guitariste électrique Tatiana Paris, le sax ténor Julien Pontvianne. La musique du Syndicat ressemble à un gamelan sur lequel auraient déteint tous ces instruments, le fest noz d'un autre hémisphère, un boléro ravélien passé au tamis du rock...

→ The Archetypal Syndicate, Happy Transmutation, CD Nunc, dist. L'autre distribution, sortie le 7 février 2025

jeudi 2 janvier 2025

Bonbon Flamme


Le quartet réuni par Valentin Ceccaldi porte bien son nom. Bonbon Flamme est une friandise qui vous réchauffe. Les marchands finiront bien par coller un nom à ces musiques inventives qui possèdent la liberté du jazz, l'énergie du rock, les expérimentations de la musique contemporaine et les mélodies de la pop. Possédés, ils le sont. Valentin Ceccaldi au violoncelle, le guitariste Luís Lopes, le pianiste Fulco Ottervanger (ici sur un piano droit et des synthétiseurs) et le batteur Étienne Ziemniak créent des climats envoûtants aux accents dansants. Ceccaldi, rentré du Mexique, s'en inspire largement, entre les saveurs gustatives relevées et les facétieux petits squelettes, manière de prendre du recul avec la mort comme avec la vie en les peignant de couleurs éclatantes. Tout cela sérieusement avec humour, un ragtime de Scott Joplin se déclenchant au milieu du disque, sorte de boîte à musique, de musique en boîte, de boîte ou de musique, se déglinguant méchamment comme si les automates revendiquaient leur autonomie en glissant vers le free jazz.


Sous l'écorce, la sève révèle sa tendresse. Sucrée comme celle de l'érable. Salée comme les notes qu'il faudra tout de même honorer. Acide comme le citron sur un buvard. Combien faut-il de shots de tequila (chupitos) pour faire exploser (boom boom) les crânes squelettiques (calaveras) ?

→ Bonbon Flamme, Calaveras Y Boom Boom Chupitos, CD BMC, dist. Socadisc, sortie le 31 janvier 2025 (concert le 7 février à la Dynamo de Pantin)

mercredi 1 janvier 2025

2025 = 50e anniversaire des disques GRRR


Si la nouvelle année s'annonce belle pour certain/e/s, elle ne le sera pas pour tout le monde, ce monde qui part à vau-l'eau et qu'il faut sans cesse rappeler à l'ordre ou au désordre pour être au rendez-vous l'an prochain à la même date. On peut toujours faire semblant, mettre des petits chapeaux pour étouffer les cerveaux, lancer des confetti comme de la poudre aux yeux, faire sauter les bouchons de champagne ou simplement se mettre à genoux, nous savons hélas qu'on meurt à l'autre bout de la planète ou même en bas de chez soi. Si ce n'était qu'une réalité biologique nous pourrions la fêter à la mexicaine, mais elle s'accompagne d'horreurs comme seule l'humanité sait en fabriquer. Je pourrais vous parler de la Palestine, qu'un génocide s'y perpétue sans que nos gouvernements n'y fassent rien, de quoi faire retourner mes ancêtres dans leurs tombes si on savait seulement où les monstres les ont creusées. Vous pourriez me citer tous les endroits de la planète où l'on crève de faim, où il est interdit de parler, et même de penser sans risquer la peine capitale, parce qu'on est une femme, ou simplement différent. Les idées les plus rétrogrades gagnent partout du terrain, chez nous comme ailleurs.
Et pourtant, pourtant cela ne m'empêche pas d'espérer la relève, le sursaut salvateur, le retour vers la solidarité, pas seulement entre humains, mais aussi vis à vis des autres espèces que nous détruisons méthodiquement. Que revienne le doute dans notre société pétrie de bons sentiments, mais qui refuse de voir les effets de bord !
Après ces propos rabat-joie qu'il me semble répéter chaque année, je vous souhaite que celle-ci soit la meilleure possible, rappelant tout de même qu'aujourd'hui nous dansons sur un volcan. Tant de temps s'est écoulé depuis que nous souhaitons la bonne année. 2025 marquera pour moi le 50e anniversaire des disques GRRR. Défense de de Birgé Gorgé Shiroc, l'album qui inaugura le label, est devenu culte. Plus d'une centaine ont suivi. J'avais 22 ans. Je rêvais de paix et d'amour. Fallait-il que nous soyons naïfs ! Pourtant j'en ai cueilli à pleins bouquets. De l'amour plus que de la paix. Les deux sont-ils compatibles ? Je n'ai d'yeux que pour la dialectique. Dans le marasme traversé j'ai eu la chance de vous avoir, vous mes ami/e/s, vous mes amours. Sans vous je ne pourrais pas vous souhaiter mes meilleurs vœux malgré les pensées noires qui m'accablent, je ne pourrais rêver en couleurs, imaginer de nouvelles utopies, construire des châteaux en Espagne, faire sonner le monde comme un feu d'artifices de musiques plus dingues les unes que les autres, partager ces tranches de vie joyeuses dont la solidarité est la clef. Ô que je vous aime et vous aimerai jusqu'à mon dernier souffle !

Logo GRRR dessiné par Raymond Sarti en 1991.