70 Musique - novembre 2025 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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jeudi 27 novembre 2025

L'ensemble Ensemble


La musique de l'ensemble Ensemble ressemble à certaines musiques que j'aime écouter ou produire. Les abstractions imagées de la première pièce, En route, font défiler un paysage de timbres aussi homogène que varié. La voix enneigée de la Norvégienne Mari Kvien Brunvoll me rappelle la diction d'une autre chanteuse que j'aime beaucoup, la Danoise Birgitte Lyregaard. Elle utilise aussi de petits instruments électroniques tandis qu'en jouant sur des pierres le Périgourdin Toma Gouband emmène avec lui le reste de l'orchestre sur des pentes fleuries. Sur la suivante, Venter (Waiting), les cordes du piano préparé de l'Alsacienne Ève Risser qui est à l'origine du projet (également à la flûte alto), du guitariste norvégien Kim Myhr et du violoniste (et altiste) roumain George Dumitriù font délicatement monter la tension, percussion aidant. En sang om Døden (A Song About Death) poursuit l'atmosphère méditative sans se démonter. Si les cinq musiciens/ciennes composent ensemble, que ce soit préalablement ou dans un mouvement instantané, si les paroles sont généralement le fait de la chanteuse, la mélodie vient cette fois d'un air traditionnel d'après Johan Hufthammer sur un texte de Dorothe Engelbretsdatter. Ka da (What Then) et Framtida (Future) s'animent un tout petit peu plus, l'écoute entre les interprètes se communiquant aisément aux spectateurs. Le disque fut en effet enregistré en public à l'Atelier du Plateau en juin 2018 par Céline Grangey, même si la photo de la pochette de Pauline Rühl-Saur a été prise récemment au Jardin Extraordinaire de Nantes ! L'ensemble revendique une certaine forme de free folk que je n'ai pas perçu, mais leur rencontre accouche d'un petit bijou de tendresse et d'éveil rafraîchissants.

L'ensemble Ensemble, Live at Atelier du Plateau, BMC Records, sortie le 12 décembre 2025

mardi 25 novembre 2025

Solo dépaysage et Pozzallo (2013)


Pozzallo et Solo dépaysage [étaient] les quatrième et cinquième albums chez GRRR auxquels je [participais] depuis le début de l'année [cet article date du 19 février 2013] après dans tous les sens du terme avec Vincent Segal et Antonin-Tri Hoang, Récréation avec Alexandra Grimal, Rêves et cauchemars avec Edward Perraud et Antonin-Tri Hoang. En cette période de vaches maigres [déjà en 2013 !], travailler, créer, rêver, s'activer restent les meilleurs remparts contre la déprime. Trois de ces cinq disques virtuels ont pourtant été enregistrés en concert moyennant salaire, mais les tarifs sont à la baisse et, même avant les restrictions budgétaires, il faut jouer énormément pour arriver à boucler son mois. Seules les commandes assurent un revenu décent. Tandis que certains préfèrent se tirer dans les pattes plutôt que profiter de la solidarité, se retrouver pour des créations collectives est un plaisir absolu. Toutes les séances et les spectacles enregistrés ici furent des moments de grâce, des arrêts du temps qui tendaient vers l'infini, des tranches de gâteau comme les appelait Jean Renoir, plus délicieuses encore que des tranches de vie.

Il en fut donc ainsi de la rencontre du plasticien Nicolas Clauss et moi-même avec le compositeur-clarinettiste Sylvain Kassap avec qui ni l'un ni l'autre n'avions jamais joué sérieusement, mais que nous avions souvent évoquée. Pour cette création organisée à Aix-en-Provence par Seconde Nature, Sylvain avait apporté sa clarinette et son ancêtre le chalumeau, sa clarinette basse et deux Kaospads dans lesquels il pouvait également diffuser quelques sons préenregistrés sur son iPhone. De mon côté je jouais essentiellement d'un clavier commandant divers instruments virtuels tels glassharmonica, piano électrique préparé (Arpettes) ou même orchestre à cordes (Pozzallo). J'utilisai le Tenori-on pour la pièce répétitive Entraves et transformai les sons interactifs de Nicolas sur Jumeau Bar et Fès ou la clarinette basse de Bâches avec mon H3000. La première partie se déroula comme sur des roulettes, mais Nicolas appuya malencontreusement sur la touche de son clavier numérique au début de la seconde, générant chez lui une panique l'obligeant à redémarrer toutes les machines alors qu'il eut suffi de réappuyer sur la touche fatale ! Au grand soulagement de tous, le spectacle s'étala à nouveau sur les trois grands écrans, détails retravaillés en direct de la scène capitale, un orage en pleine mer que j'accompagnai également du son d'un naufrage, paraphrasant l'accident dont nous venions de sortir plus ou moins indemnes. En rappel, nous reprîmes Pozzallo (qui donne son titre à l'album) en remplaçant le calme adagio de la première partie par une rythmique brutale avec Sylvain éructant dans son instrument comme un damné, manière vigoureuse de terminer une soirée riche en surprises et dont l'enregistrement rend bien la complicité lyrique et les évocations quasi radiophoniques.


Le précédent album fut aussi enregistré en public, cette fois dans le cadre d'I.R.L. Performances à Paris et en binôme avec le vidéaste Jacques Perconte. J'ai déjà raconté mon peu d'appétence pour le solo, mais à la réécoute je comprends que je fus le seul frustré de la soirée, les spectateurs ne pouvant être conscients de mes réserves, puisqu'elles concernaient mes difficultés techniques à me déhancher comme un malade pour que les spectateurs puissent jouir au mieux de la composition musicale que j'improvisais en suivant la projection. Une fois n'est pas coutume, Solo dépaysage est donc une expérience que je peux enfin partager en toute quiétude, mais que je ne souhaite pas reproduire, préférant de très loin accompagner en trio les manipulations en temps réel de notre camarade vidéaste [...].

Aujourd'hui, sur drame.org, en marge des disques physiques (LP et CD) vendus sur Bandcamp, 106 albums (202 heures de musique inédite) sont offerts gratuitement en écoute et téléchargement. En page d'accueil réside une radio aléatoire tandis que chaque album est accessible indépendamment... De plus, un nouveau site réactualisé techniquement (https) est en construction. A suivre...

samedi 22 novembre 2025

L’Académie Charles Cros décerne un Coup de cœur au disque Les Déments de Denis Lavant, Jean-Jacques Birgé et Lionel Martin


Coup de cœur de l'Académie Charles Cros 2025

L’Académie Charles Cros, par l’intermédiaire de sa Commission « Parole enregistrée, documents et créations sonores », a distingué le CD Les Déments d’un Coup de cœur. Cette reconnaissance met en lumière un projet à la croisée du jazz, de l’improvisation, de la création sonore et de la poésie, avec des textes méconnus de Marcel Moreau, André Martel, Xavier Grall, André Schlesser Derrière cette œuvre singulière, le comédien Denis Lavant, le saxophoniste Lionel Martin et le compositeur, multiinstrumentiste Jean-Jacques Birgé. La remise officielle du Coup de cœur aura lieu le samedi 31 janvier 2026.

L’Académie Charles Cros, par ce Coup de cœur, salue la cohérence d’un projet qui assume sa dimension expérimentale tout en restant profondément incarné. La voix, les timbres instrumentaux et le travail sur l’espace sonore y sont pensés comme un véritable dispositif dramaturgique.

Denis Lavant, Lionel Martin, Jean-Jacques Birgé : un trio à la présence forte. Au cœur du projet, la voix de Denis Lavant donne corps au texte avec une intensité rare. Sa diction, ses respirations, deviennent éléments de composition au même titre que les instruments. En regard, les musiques de Lionel Martin et Jean-Jacques Birgé construisent un environnement sonore où se mêlent motifs jazz, improvisations, textures électroniques ou acoustiques, jeux sur les dynamiques et le silence. Cette interaction constante entre la parole et le son crée une forme de « théâtre pour l’oreille », où l’auditeur est invité à circuler dans un paysage mental et sonore.

Des labels engagés dans la création libre
Ce Coup de cœur de l’Académie Charles Cros vient aussi récompenser le travail du label Ouch ! Records (co producteur avec GRRR et A.P.R.E.) et sa ligne éditoriale forte, No Border, tournée vers les formes contemporaines du jazz, les musiques improvisées et les projets où la prise de risque artistique et la qualité d’enregistrement et des pochettes vont de pair.
Les Déments s’inscrit ainsi dans le catalogue du label comme une pièce incontournable, à la fois exigeante et ouverte, qui parle aussi bien aux amateurs de jazz aventureux qu’aux auditeurs curieux des nouvelles écritures sonores.

NOTE de JJB : Les déments est le fruit de l'association de deux labels indépendants gérés par deux musiciens, OUCH ! pour Lionel Martin et GRRR pour Jean-Jacques Birgé. Cette complicité s'est distinguée depuis l'idée originale jusqu'à la communication, en passant par l'enregistrement où elle s'est étendue magiquement à Denis Lavant et par la réalisation de la pochette à Ella & Pitr.

vendredi 21 novembre 2025

2 albums en duo avec Alexandra Grimal (2012-2013)


2 articles, des 18 avril 2012 et 1er février 2013, relatant nos albums en duo / parmi mes premiers Pique-nique au labo / avant Rêves et cauchemars en quintet avec Antonin-Tri Hoang, Fanny Lasfargues et Edward Perraud, dont existent six captations vidéos comme L'Afrique fantôme ou Le rêve d'Armagan. J'ai plus tard chroniqué les disques de ma camarade, Down The Hill et Shakkei (avec Giovanni di Domenico), The Monkey In The Abstract Garden ou Refuge... Depuis, Alexandra a ajouté sa voix à son instrumentation et ses créations sont toujours une surprise ! (photo ci-dessus © Stefania Becheanu)

TRANSFORMATION


À la réécoute, dès les premières secondes de chaque morceau, Alexandra Grimal a l'idée d'un titre à lui donner. Elle a tout de suite choisi celui de l'album, Transformation. Je ne lui ai pas demandé pourquoi. Alchimie d'une démarche qui lui est propre, rencontre musicale dont les conséquences nous échappent, mouvement fugace et vectoriel sous-tendant ce samedi après-midi au studio, essai réussi à la manière d'une équipe de rugby ? La mutation du papillon s'est imposée toute seule lorsque j'ai imaginé la pochette. L'animal épinglé sur le ciel donne à l'image l'impression du relief. C'était l'heure du déjeuner à Kho Phayam. La table exhalait des parfums de noix de coco et de piment costaud. Je ne perçois la 3D virtuelle qu'à la relecture comme je n'entends nos improvisations qu'à la mise en ligne le lendemain. Les sept pièces sont accessibles en écoute et téléchargement gratuits comme les [105 autres] albums numériques que Radio Drame débite aléatoirement sur la page d'accueil du site drame.org. Si l'on préfère n'écouter que ce nouvel album, une page est dédiée à Avant que la cité..., Depuis les arbres, Bienvenue derrière le miroir, Les éléphants rencontrent les girafes, Assimilation culturelle, Désirs lucides, En éponge.
Sur toutes, Alexandra joue du saxophone soprano tandis que les synthés développent leurs variations de timbres. Avant de jouer, je lui raconte l'histoire qui me relie à son instrument, mes premières notes sur les genoux de Sidney Bechet, les tentatives empesées avant que je ne passe à l'alto, mes rencontres avec Steve Lacy ou Lol Coxhill... On attaque direct. À peine le temps de réécouter quelques secondes de chaque morceau qu'Alexandra doit filer. Comme cela m'arrive de plus en plus souvent avec les jeunes musiciens elle avait eu l'initiative de la session, suggérant que nous improvisions ensemble. Il y a quelque temps d'autres m'avaient avoué chercher à jouer avec des vieux. Comment le prendre ? Forcément bien. L'expérience n'a rien à voir avec l'âge du capitaine. Ce n'est pas non plus un gage de qualité. Aujourd'hui j'apprends plus avec eux qu'avec ceux de ma génération et ou de celles qui m'ont précédé. Mes pairs ont plutôt eu du mal à comprendre où j'allais. Ils se sont trop souvent figés dans des formules confortables. Les jeunes me retrouvent au tas de sable. Le risque évite pelles et râteaux. Échange de bons procédés. Quand les grains sont tous tombés on retourne le sablier.
Alexandra tient son jeu du lépidoptère. Elle étale ses ailes pour exposer ses desseins colorés et ses six pattes tracent une écriture en bâtons qui siéent si bien au soprano. Sa chrysalide se transforme parfois en ténor quand le souffle en caresse le bec. Mais c'est par la trompe que passe le nectar. Quelles que soient ses rencontres elle cherche la métamorphose.
Elle enregistre Owls Talk (dialogue de chouettes) en leader avec Lee Konitz, Gary Peacock, Paul Motian, Dragons (ils renaissent de leurs cendres, une autre métamorphose !), avec Nelson Veras, Jozef Dumoulin, Dré Pallemaerts, Andromeda (qui dirige les hommes) avec Todd Neufeld, Thomas Morgan, Tyshawn Sorey... Je l'avais entendue butiner la première fois sur Blue Anemone de Birgitte Lyregaard avec Alain Jean-Marie au piano, sobriété et opportunité du jeu. J'aime bien Shape (une autre forme !) avec Antonin Rayon et Emmanuel Scarpa, Ghibli (vent chaud du désert) avec Giovanni di Domenico auxquels se joignent Manolo Cabras et Joa Lobo pour Seminare Vento (qui sème le vent), et ces drôles de 45 tours bleu marine où le trio You Had Me At Hello composés avec Adrian Myhr et Chistian Skjødt rencontrent Ab Maars, Michael Moore, Oliver Lake... Ouverte à toutes les musiques on l'attend avec impatience dans des contextes moins jazz comme lorsqu'elle est invitée par le violoniste Frédéric Norel au sien des Dreamseekers (chercheurs de rêves) avec Jean-Marc Foltz, Benjamin Moussay, Arnault Cuisinier, ou pour une prochaine Transformation puisque c'est sur ces mots que nous nous sommes quittés, mais Alexandra sera cette fois au ténor...

RÉCRÉATION


Ça ne chôme pas, même si l'argent ne rentre pas. J'ai mis un drain sur mon matelas de sécurité et en avant la musique ! Pour patienter en attendant le coup de fil salvateur de Monsieur De Mesmaeker, j'enregistre le second album de ma collaboration avec la saxophoniste Alexandra Grimal. Après Transformation au soprano, elle a choisi le ténor pour le volume 2 intitulé Récréation.
Son timbre donne tout de suite une coloration jazz à nos élucubrations alors que mon jeu au piano préparé ne swingue pas une cacahuète. Les références au rock, à l'Orient, au cinéma et à la musique classique contemporaine sont toujours plus présentes dans mon inspiration. À côté du V-Synth j'utilise surtout le piano préparé virtuel réalisé par l'Ircam. J'ai pané techniquement les enregistrements où Alexandra lisait certains de mes poèmes, mais il reste , un texte écrit sur Internet en 2005 que je lis en rappelant les conditions météorologiques de notre séance. Après le duo de canards Cols Verts j'aime beaucoup Lanterne qui ferme le ban avec l'EP73 déglingué de Sonic Couture. Comme il est court et que le système automatique l'autorise j'écoute l'album en boucle sans ne plus savoir où cela commence. En fait je découvre ce que nous avons improvisé au moment du mixage. Pendant l'enregistrement je suis sur un petit nuage ou sur le bord d'un toit et j'avance en somnambule sans évaluer les risques. Alexandra trouve très drôle le résultat de cette seconde rencontre. En tout cas ça réchauffe.
Récréation [était] le 40ème album virtuel du site drame.org, en écoute et téléchargement gratuits [106 aujourd'hui !].

jeudi 20 novembre 2025

Step Across Japan


Le film We Don’t Care About Music Anyway… est à la noise ce que Step Across The Border était à la nouvelle musique improvisée en 1990 [mon article date du 21 mars 2013]. Dans les deux films, les images et leur montage évoquent le son des musiciens qu'elles enregistrent, réfléchissent leurs sujets de conversation et retournent aux paysages qui les ont inspirés. Alors qu'un couple de cinéastes allemands avaient suivi le guitariste anglais tout autour du monde, les Français Cédric Dupire et Gaspard Kuentz se sont focalisés sur Tokyo. Les deux documentaires de création avaient probablement besoin de ce regard extérieur pour rendre le bouillonnement des scènes musicales et révéler leur environnement social.


La noise japonaise, faite de stridences et de saturations, de scratches et de rythmes mécaniques, de hurlements et d'amplification des sons du corps humain, est une réaction extrêmement vive au formatage des idées comme des paysages du Japon contemporain. En 1996, arpentant les rues de Tokyo, je demandais à mon ami Aki Onda pourquoi il ne photographiait de sa ville que les coins pourris et la misère. Le film m'aide à comprendre Ōtomo Yoshihide qui, à la même époque, me répétait ce qu'il venait de chanter sur scène : "I hate Japan!". Pour faire écho aux musiques violentes et désespérées de Sakamoto Hiromichi, Yamakawa Fuyuki, Numb, Saidrum, Takehisa Ken, Shimazaki Tomoko et Ōtomo Yoshide, les cinéastes ont choisi des déserts urbains parsemés de détritus, usines désaffectées et plages polluées sur lesquels plane le fantôme d'Hiroshima. We Don’t Care About Music Anyway… tient sa magie du montage des sons dû à Jacob Stambach sous la houlette de Noa Garcia-Kisanuki et de celui des images à la fois redondantes et complémentaires. Si les compositions musicales manquent furieusement de dialectique, elles dessinent un juste portrait en creux du Japon qui tranche avec l'idée que s'en font les occidentaux. D'autres, tel Franck Vigroux qui m'a signalé cette perle noire, voient dans notre société les mêmes scories, fascinés par la déchéance d'un monde qui court à sa perte sans être pour autant capables de proposer de nouvelles utopies. Reconnaissons que l'exercice est de plus en plus difficile. À voir sans hésiter.

mercredi 19 novembre 2025

Un Drame Musical Instantané sur les traces de Dick


Nous avançons lentement, mais sûrement, sur notre projet en hommage à Philip K. Dick entrepris il y a deux ou trois ans, je ne sais plus. Sans obligation, j'ai perdu mes repères. Dick est une idée de Francis Gorgé. L'écrivain et poète Dominique Meens, qui s'en est inspiré en prenant le large, nous a envoyé ses textes en amont. Francis et moi les enregistrerons avec lui après avoir terminé toute la musique. C'est copieux. Notre album est vraiment un disque d'Un Drame Musical Instantané, composé comme dans le temps, dans le temps où nous étions tous les trois avec Bernard Vitet, fondamentalement expérimentaux, et donc hétérogènes. Le plaisir de travailler ensemble avec Francis est le même que lorsque nous nous sommes rencontrés en 1969, et surtout durant la période où nous composions à trois de 1976 à 1992. Je retrouve également la complicité de la recherche au jour le jour, chaque piste entraînant une nouvelle réflexion critique. L'un et l'autre sommes ouverts à toutes les propositions, aux essais les plus bizarres. Tout est permis. J'imagine que nos incompétences nous obligent à inventer sans cesse. Pourtant ce nouvel album a des accents rock (rythmiques d'enfer quasi beefheratiennes), jazz (ça swingue, si, si), de musique classique et contemporaine, d'évocations radiophoniques ou cinématographiques. En ce sens les citations explicites de Richard Strauss, Maurice Ravel, Claude Debussy, Charles Mingus ou Thelonious Monk paraîtront couler de source, quitte à leur tordre parfois un peu le cou. Ici ou là j'insère les pas d'un centaure, les ruines de la désolation, les rires d'un barjo, le chant des étoiles. Les titres des pièces sont quasi éponymes des romans de Dick. Nous pensons en être à la moitié du travail. Programmant, enregistrant, nous exerçant chacun chez soi, nous avançons très vite lorsque nous sommes ensemble dans le studio. La première prise est souvent la bonne. Si la seconde ne fonctionne pas, c'est que nous n'avons pas pris le bon chemin. L'expérience n'est jamais mauvaise, il faut bien essayer des choses qui peuvent sembler incongrues à l'un ou à l'autre. La composition obéit aux mêmes lois de l'intuition que l'improvisation. C'est plutôt en hors-la-loi que nous jouons de ces temporalités. On remet sans cesse l'ouvrage sur le métier pour en être finalement satisfaits. Entre temps il faut avancer sans se laisser corrompre par la moindre déception. C'est d'elle que nous tirons nos meilleurs idées. L'ordre et le mixage seront décisifs, mais d'ici là il faudra secouer l'arbre pour que tombent les fruits trop mûrs et ajouter quelques épices exotiques pour favoriser l'émulsion.

mardi 18 novembre 2025

Le juste niveau sonore


De mon point d'écoute, le bon niveau sonore pour un disque est celui qui correspond à celui imaginé par ses musiciens ou, plus justement, au type de musique. Je fais hurler Rudel, le nouveau disque de Jü, et j'écoute les quatuors à cordes de Mieczysław Weinberg comme s'ils étaient dans mon salon. Pas question de les jouer en sourdine ou de pousser le volume au delà. Pour les symphonies je rajoute quelques décibels. Il y a des musiques qui doivent faire vibrer les murs (je n'ai aucune mitoyenneté de voisinage !) et d'autres dont il faut presque deviner la présence. C'est pareil pour les concerts, encore faut-il que la salle soit adaptée. Il en existe où la musique acoustique sonne merveilleusement comme la Salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris qui convient mal aux musiques amplifiées. La musique de chambre devrait toujours être jouée dans une proximité avec le public, ce qui pose le problème de la rentabilité, mais cela c'est une autre histoire. Je déteste évidemment les salles immenses et les stades où les artistes sont minuscules, quasi invisibles, retransmis sur des écrans géants avec une sonorisation tonitruante obligeant à porter des boules Quiès. De toute manière, même si cela donne un sentiment de puissance, ô cruelle vanité, on ne devrait jamais risquer ses oreilles. Trop de camarades finissent leur vie avec des acouphènes (depuis quelques années fleurissent des "parasons" derrière les cordes des orchestres symphoniques qui ont les cuivres assis derrière eux).
Quant aux fêtes domestiques je ne comprends toujours pas pourquoi on fait hurler les systèmes au point de distordre monstrueusement le son. Pour diffuser fort il est indispensable d'avoir des amplificateurs et des enceintes adéquates. C'est presque toujours de la bouillie avec des suraigus criards qui empêchent de faire connaissance et que l'on ne me dise pas que la danse y pourvoie, ce n'est plus de la musique, c'est un champ de bataille procurant certes une certaine ivresse, mais à quel prix ? J'aime trop la musique pour subir ces massacres ou pour me la coltiner pendant les repas. La plupart des musiciens détestent les restaurants où l'on en diffuse, soi-disant pour préserver l'intimité des convives. Quel intérêt si l'on est obligés de crier ? En constatant sur quel système les auditeurs écoutent ma musique, je me demande parfois combien l'ont vraiment entendue. J'ai tant de sympathie pour le diable qui est dans les détails.

J'attends donc d'être seul à la maison pour profiter de , un groupe hongrois de free-rock mêlant la liberté du free-jazz à des rythmiques répétitives chaotiques avec des sonorités très personnelles pour un power trio. Ádám Mészáros à la guitare, Ernő Hock à la basse et le nouveau batteur, Szilveszter Miklós, délivrent un rock inventif où la variété de timbres de la percussion est déterminante. Il y a un petit côté beefheartien qui me plaît bien, comme si le chaos créait l'équilibre.


Lorsque ma compagne rentre du boulot, je préfère lui faire découvrir la musique de chambre et symphonique de Mieczysław Weinberg (1919-1996), découverte grâce à un article de Télérama. Polonais émigré en URSS à l'âge de vingt ans, grand ami de Chostakovitch qui l'a soutenu et énormément influencé, il y a souffert de l'antisémitisme stalinien. Je n'ai pas fini d'en faire le tour avec ses 7 opéras, un requiem profane, 26 symphonies dont 4 de chambre, 2 sinfoniettas, plusieurs concertos (violon, violoncelle, flûte, trompette, clarinette), 17 quatuors à cordes, sonates pour violon et piano, 4 sonates pour violoncelle et piano, etc. Il avait aussi composé la partition du film Quand passent les cigognes de Mikhaïl Kalatozov (Palme d'or à Cannes en 1958). C'est un romantique moderne qui plaira aux amateurs de Mahler, Schnittke ou Chostakovitch.

→ Jü, Rudel, CD BMC 11€, dist. Socadisc

samedi 15 novembre 2025

Les déments, Coup de Cœur de l'Académie Charles Cros


Nous avons l'immense joie d'annoncer le Coup de Cœur de l'Académie Charles Cros, dans la catégorie "parole enregistrée", pour l'album LES DÉMENTS avec le comédien Denis Lavant, le saxophoniste Lionel Martin et moi-même. C'est un double CD où Denis dit des textes de Marcel Moreau (1933-2020), André Martel (1893-1976), Xavier Grall (1930-1981) et André Schlesser (1914-1985). Il est distribué par Inouïe. On peut aussi l'écouter et l'acquérir sur Bandcamp, et voir un clip sur Viméo. Enregistré et mixé par mes soins au Studio GRRR, c'est une coproduction de OUCH!, le label de Lionel, et de GRRR, le mien dont c'est le 50e anniversaire cette année. Le graphisme, taches et yeux, a été réalisé par Ella & Pitr.

Ce Coup de Cœur me touche particulièrement, plus que la nomination aux Victoires de la Musique du K en 1993, car j'en rêvais, depuis qu’enfant, en 1957, j’ai vu sur le disque de La Marque Jaune un encadré avec le nom de l’Académie Charles Cros. Dans cette adaptation de Jean Maurel qui en était également le récitant, Jean Topart incarnait Blake et Yves Brainville Mortimer. Je le connais pratiquement par cœur, du moins le début.
Il y a cinq ans ma fille Elsa avait reçu un même Coup de Cœur, et même mieux, puisque le disque Comme c'est étrange de Söta Sälta, son duo avec Linda Edsjö, bénéficia du Grand Prix International de l'Académie quelques semaines plus tard. Je m'étais dit que c'était formidable, qu'un de mes rêves d'enfance saute ainsi une génération. Retour vers le futur ou route vers le passé ?
Quoi qu'il en soit, la journée que nous avons passée tous les trois au Studio GRRR enchanta Denis, Lionel et moi. Ce 21 novembre 2024, il neigeait. Nous n'avons eu besoin d'aucune indication les uns ou les autres. Tout s'est fait naturellement comme si nous nous connaissions depuis des années. Nous nous sommes lancés, improvisant sans qu'aucun d'entre nous sache ce que les autres allaient jouer. Lionel et moi n'avions pas lu les textes. La diction musicale de Denis Lavant laisse respirer les décors sonores que nous interprétons, infléchissant son jeu à notre tour. Lionel Martin est au ténor, comme sur le vinyle Fictions, duo que nous avons enregistré trois ans plus tôt. En homme-orchestre, cette fois je choisis clavier, synthétiseurs, shahi-baaja, flûtes, harmonica, guimbarde et percussion. Nous avons sélectionné quatre des sept pièces enregistrées ce jour-là. Les trois premières, M'accorderez-vous ?, Cantode du Lobélisque et Les déments font figures pour moi de fictions tandis que sur le deuxième CD Petit chien sans ficelle, que Denis découvre en direct, est plutôt de l'ordre du documentaire. Au bout du "conte" c'est simplement devenu une histoire d'amitié.

jeudi 13 novembre 2025

La tachycardie tanzanienne de Sisso & Maiko


Le quartet Sons of Kemet du saxophoniste Shabaka Hutchings m'avait emballé, mais mon cœur est parti sur les chapeaux de roue quand j'ai découvert l'album Singeli Ya Maajabu de Sisso & Maiko que m'indiquait Antonin-Tri Hoang. La noire à 200, ça tue. C'est totalement délirant. Moi qui cherche des trucs étonnants, je suis servi. Il y avait des musiques un peu folles comme ça au début des années 90, comme l'intelligent jungle de Coldcut, mais rien d'aussi dangereux pour le cœur, si ce n'est peut-être le footwork ou juke de Chicago, ou le gabber, un sous-genre néerlandais du mouvement techno hardcore. On pourrait désirer un ou deux morceaux lents pour retrouver sa respiration, mais les deux jeunes Tanzaniens ne débandent pas. De quoi mettre K.O. les danseurs excités les soirs de fête. Ado, j'aurais adoré trembler comme une pile électrique sur ces rythmes impossibles.


Mohamed Hamza Ally (aka Sisso) et Maiko se sont rencontrés à Dar es Salaam. Ils ont adapté le taarab de Zanzibar (îles au large de la Tanzanie), né au début du 20ème siècle, mélange d'influences africaines, arabes, indiennes et européennes, à l'instrumentation proche des orchestres classiques égyptiens avec violon, violoncelle et contrebasse, voire accordéon, oud, qanun et section rythmique, pour leurs instruments électriques et électroniques. Le premier programme sur son MacBook, le second joue sur un piano électrique Yamaha PSS-170 avec un contrôleur FL Studio lui permettant d'ajouter basse et percussion. Sons de synthés 8 Bit des premiers PC, glouglous, cris et autres samples rajoutent humour et dinguerie à la transe. Excusez-moi, je m'arrête là, besoin de reprendre mon souffle.


Comme si cela ne suffisait pas, alors que j'ai terminé mon article, et reposé (entre temps j'ai composé et enregistré le dernier épisode de la série vidéo Patrimoine d'Ile-de-France pour la DRAC), Antonin m'envoie un nouvel exemple de singali tanzanien. Encore plus délirant, si, si, c'est possible, c'est Naona Laaah du DJ Duke (pas celui d'Assassin) avec MCZO & Don Tach. Sur un tempo du diable (le singali oscille généralement entre 200 et 300 à la noire !), une voix qui semble accélérée, me rappelant les barjitudes du Japonais Tony Tani.

lundi 10 novembre 2025

Nonselves sur Bad Alchemy 131 (revue allemande)


JEAN-JACQUES BIRGÉ ne laisse pas passer le 50e anniversaire du label GRRR sans démontrer une nouvelle fois, avec Nonselves (GRRR 3124, DL), sa fantastique créativité et la vitalité de son œuvre.
En une sorte de « plunderphonie » qu'il a composée en 2019 en référence aux 110 courtes vidéos présentées à la Galerie nationale du Jeu de Paume à Paris par John Sanborn, l'artiste américain connu notamment pour ses collaborations avec The Residents, qui avait créé un autoportrait inhabituel. À savoir ex negativo, avec 110 caractéristiques et attitudes qui, prétend-il, ne le caractérisent pas, lui, Sanborn – NOT ME : Not wild. Not binary. Not romantic. Not gay. Not honest. Not hostile. Not innocent. Not liberated. Not sociable etc. etc... Mis en images sur des motifs absurdes, de nombreux clips musicaux, un mélange de contrastes bizarres, ironiques, sarcastiques. Mais voyez par vous-même →http://nonself.me !!!
Birgé s’y colle, en analogie musicale, avec des claviers d'échantillons, dans sa « radiophonie » il mélange, à l'instar de Sanborn, des sons pop, classiques, art rock et avant-gardistes, des extraits de tubes, des citations de films, d'interviews, de publicités, des effets de distanciation brechtienne, qu'il « birgétise » de manière cinématographique et auditive. Avec pratiquement aucun son « Not Me ». Le cut-up se joue également « en direct live », comme un Anything-goes (tout est permis) et un orchestral Everything-together (tout tous ensemble). Birgé est certes mentionné à juste titre dans Wikipédia sous le mot-clé « Plunderphonics » en relation avec John Oswald, The Residents et Negativland. Mais, comme il me l'écrit, c'est John Cage qui lui a donné l'impulsion, notamment avec le « Roaratorio », la « Sinfonia » de Berio et, enfin et surtout, « Number 9 » des Beatles. Avec mon penchant pour Mahler et Charles Ives, j'ai toujours été réceptif à ce genre de choses, notamment en tant que contrepoint – surréaliste ? – au narcissisme et à l'expressivité. En tout cas, pour moi, cela ne tient pas à un jeu occasionnel, mais à l'essence même de Birgé. Comme quelqu'un qui, avec Jean Cocteau, se distingue de ceux qui « se divertissent sans arrière-pensée ». Qui se sent proche de Simon Rummel, « encyclopédiste avide de savoir », lorsque celui-ci, avec son ensemble Umlaut, réussit à créer une musique bizarre qui rappelle à la fois Haydn, Offenbach, Kagel, Spike Jones ou le Bonzo Dog Band. Et bien sûr à Un Drame Musical Instantané. Compagnons de voyage, voyageurs et guides à travers l'espace et le temps. [drame.org/blog/, 10.11.25]

Nonselves : → version audio de Birgé / → version vidéo de Birgé et Sanborn

Et comment pourrais-je, en tant que Bad Alchemyst, ne pas citer JJB : "Alors, à Lille comme je sortais de ma conférence sur 200 Motels de Frank Zappa, mes oreilles se sont dressées et mes yeux n'ont fait que trente-trois tours lorsque Falter Bramnk m'a remis son CD tout frais. Vinyland Odyssee est une sorte de collage. Il me rappelle les œuvres de Max Ernst ou Jacques Prévert, les affiches déchirées de Raymond Hains ou Jacques Villeglé, voire mes propres émissions de radio telles qu'elles étaient diffusées sur Crimes parfaits (1981). Max Ernst ou Jacques Prévert, aux affiches déchirées de Raymond Hains ou Jacques Villeglé, ou encore mes propres radiophonies telles qu'on les entend dans Crimes parfaits (1981) ou L'ai-je bien descendu (1989). Certaines pièces sont drôles et spirituelles, d'autres grinçantes et corrosives. Je pense aussi aux premiers dessins animés de Walt Disney avant qu'ils deviennent politiquement corrects." [drame.org/blog/, 29.10.25]

Rigobert Dittmann

Simon Rummel Ensemble sur Umlaut


Jean Cocteau critiquait ceux qui « s’amusent sans arrière-pensées ». Ce n’est certainement pas le cas de Simon Rummel, compositeur et chef d’orchestre allemand à la tête d’un ensemble de onze musiciens dévoués. En encyclopédiste curieux il puise son inspiration dans tous les folklores, j’entends par là la musique classique, le jazz, les variétés internationales sans oublier son propre terroir, le bruitisme moderne et d’autres sources qui ne sont pas forcément sonores. Pour créer des pièces microtonales il n’hésite pas à utiliser les voix ou un synthétiseur Casio rudimentaire affublé de potentiomètres, et à côté des cuivres, des anches, du violon et de la batterie on entend des flûtes à bec, un harmonium et des sons électroniques. Ces petits courts métrages joyeux rappellent les facéties de Haydn, Rossini, Offenbach, Satie ou Kagel comme de Spike Jones et ses City Slickers ou du Bonzo Dog Band. Il prolonge aussi la tradition des fanfares allemandes, particulièrement réputées, même s’il leur tord le cou avec bienveillance, mais c’est tout de même au big band de jazz que semble aller sa préférence, un cadre qui sert aussi bien l’ensemble que les individualités. Ce cousin germain d’Un Drame Musical Instantané (époque du grand orchestre 1981-86) m’enchante en me faisant voyager dans l’espace et dans le temps. Le grand jeu : passé, présent, avenir !


Parallèlement à l'Ensemble, Simon Rummel dirige des chœurs amateurs, joue de l’orgue chaque dimanche dans une petite église de la banlieue de Cologne, compose pour la danse et le cinéma et réalise des installations/sculptures sonores avec des instruments originaux qu'il invente, basés sur la microtonalité.

Albums de l'Ensemble parus sur le label Umlaut :
Nichts Für Alle 2016
Im Meer 2017
Singinging 2023
Antworten auf seltene Fragen, à paraître le 29 novembre 2025

jeudi 6 novembre 2025

Le violon augmenté d'Adrianne Munden-Dixon


Suite à mon second article évoquant le travail de Denman Maroney, le compositeur et pianiste américain m'écrit d'écouter le solo de violon d'Adrianne Munden-Dixon. Son album Vision Mantra se rapproche du dernier enregistrement que j'ai réalisé avec la violoniste allemande Fabiana Striffler, paru quelques mois plus tôt. Dans le cas de l'Américaine, elle interprète des solos avec électronique composés par Martin Gendelman, Kimia Koochakzadeh, Gemma Peacocke et John Thompson, plus deux trios de Marcos Balter et inti figgis-vizueta joués avec l'altiste Carrie Frey et la violoncelliste Julia Henderson, qui respectivement ouvre et clôt cet album galvanisant. Quant à Fabiana, il s'agit de dix études instantanées enregistrées dans la même journée où elle tient l'archet tandis que je traite ses sons en direct, sans aucune préparation préalable. Dans d'autres circonstances, l'une et l'autre composent et improvisent.
Dans les deux cas, le violon devient "augmenté". Par le truchement des effets électroniques, il se démultiplie, s'allonge, s'épaissit, se déplace... Sur l'album Vision Mantra, l'acoustique et l'électroacoustique s'accouplent dans un bal diabolique où l'instrumentiste est au centre d'un cyclone qui donne le vertige. Les frottements de l'archet se marient parfaitement avec les saturations, les harmoniques deviennent l'élément prépondérant ou les répétitions répondent au fantasme du quatuor à cordes. Les transformations ont quelque chose de chirurgical, nous entrons dans le bois d'un écorché, le microscope révèle l'âme comme la colonne d'un temple où les sons tournent en glissant le long des parois. Les 71 pièces de bois dialoguent avec l'immatérialité des algorithmes. La restitution stéréophonique laisse supposer qu'une mise en espace profiterait d'autant mieux à ces exercices de haute voltige. Distorsions, délais, traitements granulaires, réverbérations extrêmes, les effets spéciaux utilisés ont leurs limites, exactement comme tous les instruments classiques ou modernes. Ces jeunes compositeurs et compositrices font comme les anciens, avec ce qu'ils ont sous la main, et se laissent porter par leurs rêves.

→ Adrianne Munden-Dixon, Vision Mantra, CD Neuma
→ Fabiana Striffler & Jean-Jacques Birgé, Le violon dingue, GRRR online

mardi 4 novembre 2025

Découvertes du label Neuma (3)


Décidément, le label Neuma, installé à Saint Paul, la ville jumelle de Minneapolis, fait mon bonheur. En mai dernier j'avais chroniqué une dizaine de disques parmi les centaines du catalogue (Découvertes 1 / Découvertes 2), sans parler de ceux de Denman Maroney grâce à qui j'avais été mis en relation avec Philip Blackburn. Comme l'Europe ne pratique pas le protectionnisme à outrance du fada facho, la poste fonctionne toujours dans le sens USA→France, et je reçois trois nouveaux CD sortis cet automne. Leur qualité me fait m'interroger sur la partie immergée de cet iceberg, tant j'ignore la presque totalité de ces artistes américains.

Commençons justement par ce compositeur et pianiste qui vit dans le sud de la France. Je ne comprends pas que les programmateurs ne se l'arrachent pas. Car Denman Maroney, c'est canon ! Canons, décalages rythmiques savants, ping-pong sans filet, tourneries vertigineuses, swing monkien. Pour Umwelt enregistré à Pernes en juin dernier, le quartet que Denman Maroney a formé avec le bassiste Scott Walton, le sax ténor et clarinettiste Robin Fincker et le batteur Samuel Silvant s'enrichit de la présence du toujours aussi époustouflant soprano et alto Guillaume Orti. Maroney et Orti étaient faits pour se rencontrer, ils s'entendent à merveille. C'est du jazz de très haut-vol. Je dis jazz, ou free jazz, mais c'est restrictif, tant les compositions du pianiste sont personnelles, tout autant que celles reprises de précédents disques avec Ratzo Harris et Bob Meyer, ou pour le big-band de Diane Moser. Ce jeune musicien de 76 ans devrait trôner aux côtés des plus grands. Il y a des mystères. De toute manière, j'ai beau faire l'intéressant, je ne comprends rien à rien. "Un umwelt (environnement en allemand) est la manière spécifique dont les organismes d'une espèce particulière perçoivent et expérimentent le monde, façonnée par les capacités de leurs organes sensoriels et de leurs systèmes perceptifs". Alors, face à l'humanité, on a ici une petite idée de comment les rêveurs qui vivent dans leur monde perçoivent cette espèce invasive...


Professor Girlfriend est un projet de l'autrice-compositrice et productrice Anna Weesner, de la chanteuse Charlotte Mundy et de l'ingénieur du son et producteur Charles Mueller. L'album My Mother In Love: The Summer Sessions marque leurs débuts. Mundy, Weesner (parfois au piano) et Mueller (guitare, basse, batterie) sont entourés d'une quinzaine de musiciens/ciennes qui constituent un orchestre à la formation plutôt classique. Cette "lettre d'amour à la pop-music" s'assimile au courant art rock. Il suffit souvent d'une guitare et d'une basse électriques, avec une batterie, pour qu'un orchestre acoustique sorte du rang. Les marchands ont toujours besoin de coller des étiquettes et je regrette d'y avoir parfois recours, surtout que de plus en plus de projets font des emprunts à des musiques très variées. On appelle cela "transgenre" ! C'est aussi tout un mouvement de la musique contemporaine, comme j'ai pu l'entendre récemment à la Philharmonie avec The Blue Hour de Shara Nova a.k.a. My Brightest Diamond, où la compositrice chantait Carolyn Forché accompagnée par les cordes de l'Orchestre national Avignon-Provence dirigées par Débora Waldman sur des musiques de Rachel Grimes, Sarah Kirkland Snider, Angélica Negrón, Shara Nova et Caroline Shaw. L'art rock, musique propice à des textes poétiques et moins brutale que les démonstrations viriles incluant la puissance sonore et la virtuosité ostentatoire, séduit de plus en plus d'artistes féminines qui font le pont entre la pop et le classique.


Tout ce qu'il produit sur Neuma ou innova n'empêche pas Philip Blackburn de planer. Certaines pièces de Another Intensity sont des nuages électroniques, une autre est enregistrée dans la grotte d'un temple maya au Belize en faisant résonner les stalagmites et les stalactites, ou encore il demande à des instrumentistes de rejouer exactement ce qu'ils entendent d'une ancienne performance. Ainsi la violoncelliste Madeleine Shapiro et la percussionniste Patti Cudd, ou le joueur de sheng Wang Zhen-Ting avec Blackburn à l'archet sur des rayons de bicyclette, se fondent dans le son. Cette musique de recueillement, néanmoins vive et active, fonctionne très bien après le lyrisme rythmique de Denman Maroney et les chansons arty d'Anna Wessner.

→ Denman Maroney Quintet, Umwelt, CD Neuma, sur Bandcamp
→ Professor Girlfriend, My Mother In Love: The Summer Sessions, CD Neuma, sur Bandcamp
→ Philip Blackburn, Another Intensity, CD Neuma, sur Bandcamp
The Blue Hour, CD New Amsterdam Records et sur Bandcamp