70 Musique - décembre 2025 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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mardi 30 décembre 2025

Un opéra contre la guerre


L'actualité m'a donné envie de republier cet article du 3 mai 2013...
C'est incroyable comme certains OMNI (tout Objet Musical Non Indentifiable) refont surface et révèlent leur insoupçonnable précocité. J'avais chroniqué l'extraordinaire Agitation de Ilhan Mimaroğlu qui rassemblent des pièces révolutionnaires de 1974-75. Sing Me a Song of Songmy est un brûlot politique d'une invention musicale protéiforme exceptionnelle, sorte d'équivalent "pop" de Mr Freedom, le film de William Klein. Le dispositif est somptueux : en plus du Quintet du trompettiste de jazz Freddie Hubbard, du chœur Barnard-Colombia, d'un orchestre à cordes dirigé par Arif Mardin également à l'orgue Hammond, des récitants Mary Ann Hoxworth, Ñha-Khê, Charles Grau, Gungör Bozkurt et Freddie Hubbard, le compositeur et producteur Ilhan Mimaroğlu a intégré un synthétiseur et trafiqué les sons des uns et des autres ! Les textes de ce joyau de 1971 sont du poète turc Fazıl Hüsnü Dağlarca, du Vietnamien Ñha-Khê, de Kirkegaard et Che Guevara tandis que Scriabine ou Brahms y sont cités...


À quoi comparer cette homogénéité encyclopédique, mélange d'expressions et de textures si différentes ? Déserts d'Edgard Varèse, première œuvre pour orchestre et bande magnétique, fit scandale en 1954. Jazzex de Bernard Parmegiani, première rencontre de l'électro-acoustique et d'improvisateurs de jazz, ici Jean Louis Chautemps, Bernard Vitet, Gilbert Rovère et Charles Saudrais, date de 1966. Frank Zappa a publié Lumpy Gravy en 1968. Je me reconnaîtrai dans toutes, enregistrant Défense de en 1974, suivi de la fondation d'Un Drame Musical Instantané où pendant 32 ans il sera évidemment question de mélanger sans hiérarchie tout ce que le son peut produire lorsqu'il s'agit de défendre un propos [et nous avons remis cela avec Francis Gorgé depuis quelques années, dont le nouvel album du Drame qui devrait sortir en 2026]. De fil en aiguille, la prochaine découverte semblerait être Amalgamation de Masahiko Satoh ; j'attends patiemment le facteur.
Pour Sing Me a Song of Songmy, Mimaroğlu a engagé un des deux trompettistes du Free Jazz d'Ornette Coleman, celui d'Out to Lunch d'Eric Dolphy, d'Ascension de John Coltrane, du film Blow Up d'Antonioni. Freddie Hubbard s'est entouré de Junior Cook au sax ténor, Kenny Barron au piano, Art Booth à la basse et Louis Hayes à la batterie.


L'œuvre est délicate. Elle se réfère au massacre de Songmy en 1968, aussi appelé My Lai, 400 civils vietnamiens torturés, violés, assassinés par les troupes américaines. La même année que cet album qui prône le Peace and Love de l'époque, Joseph Strick remporte l'Oscar du meilleur documentaire en interviewant cinq vétérans. Par contre, le pamphlet de Mimaroğlu contre la guerre qui ne s'achèvera qu'en 1975 fit un flop, comme toutes les œuvres prophétiques, trop avancées pour son temps. Elle ne rentre dans aucun moule. Cette suite est pourtant un joyau où les sons électroniques, les cordes, le free jazz et les voix réfléchissent la poésie des hommes qui vivent debout, dénonçant tous les crimes, racisme et violence, tout en prônant l'amour que seul l'art a jamais su traduire bien qu'il soit impalpable.

dimanche 28 décembre 2025

C'est un jour comme un autre, sauf pour Brigitte Bardot et Francis Marmande


Décidément, c'est celui des nécrologies (voir plus bas). Lorsque nous évoquions Brigitte Bardot avec mon camarade Bernard Vitet il ne fallait surtout pas en dire un mot désagréable, même si elle fricotait avec le Front National. Ils avaient en commun l'amour des animaux, élan fort louable, même si cela me semblait contourner leurs difficultés avec l'espèce humaine, voire leurs propres enfants. Pour avoir enregistré un disque, en particulier la chanson "C'est un jour comme un autre" où il dialogue avec elle au bugle, il gardait une certaine tendresse pour ce flirt d'un jour. Pour moi, c'était "Babette s'en va-t-en guerre" avec Francis Blanche ou "Viva Maria" avec Jeanne Moreau. C'est de mon âge. Il y a tant d'autres histoires. Zip Chebab Pah Blop Whizzz !



BATAILLE PERDUE

Francis Marmande n'est plus. Marmande, c'est compliqué. Du moins ça l'était. Une plume, c'est rare. L'ombre et la lumière. Il avait révélé notre travail sur les films muets lorsque Un Drame Musical Instantané était le seul à pratiquer ce sport, sollicité quatre pages (1 2 3 4) dans une revue qui plus tard m'interdirait de séjour, encensé Nabaz'mob, notre opéra pour 100 lapins connectés, etc. Il était prêt aussi à inventer une histoire pour rester seul aux commandes d'un monde qu'il considérait jalousement comme sien. La part maudite. La lumière était claire, l'ombre ténébreuse. Les plumes se font rares. Manque de courage dans un monde qui rétrécit à vue d'œil. De Marmande par contre, on pouvait s'attendre à tout. Il va manquer.

vendredi 19 décembre 2025

Le testament de Frank Zappa


Je redécouvre le premier disque posthume de Frank Zappa après une trentaine d'années sans l'avoir réécouté. Civilization, Phaze III est de la trempe de mes préférés, soit les débuts des Mothers (1968 - particulièrement We're Only In It, Lumpy Gravy et Uncle Meat) et la fin avec l'Ensemble Modern (1993), avec l'utilisation du Synclavier, donc sa "serious music". Comme c'est le dernier qu'il a achevé et qu'il correspond à son rêve de toujours, on peut le considérer comme son testament.
Zappa alterne des parties dialoguées enregistrées en 1967 puis 1991, et des musiques réalisées avec l'Ensemble Modern l'année suivante, surtout des samples de l'orchestre allemand injectés dans le Synclavier. L'œuvre représente une maîtrise de la technique d'échantillonnage, sans que l'on sache ce qui est interprété en direct ou recomposé. Zappa gardait tout, montait, mixait sans cesse. En 1967, ayant découvert les propriétés des cordes du piano vibrant en sympathie, il avait imaginé le "piano people" en demandant à Eric Clapton, Rod Stewart, Tim Buckley, Motorhead Sherwood, Roy Estrada, Spider Barbour (leader des Chrysalis), All-Night John (le manager du Studio Apostolic), Louis Cuneo (pour son rire qui sonnait "comme un dindon psychotique") et d'autres de s'y pencher. De nombreux invités célèbres venaient lui rendre visite et il en profitait pour les intégrer à son œuvre expansive. On se souvient du concert avec John Lennon et Yoko Ono ou de Jimi Hendrix sur la pochette de We're Only In It For The Money, mais il y eut aussi des jazzmen comme Archie Shepp, Don Cherry ou Roland Kirk, sans parler de tous les musiciens passés par son orchestre, et les groupes avec qui il improvisa au Festival d'Amougies. Zappa reprend l'idée du piano en 1991 avec sa fille Moon Unit, Michael Rappaport, Ali N. Askin, Todd Yvega et la section complète des cuivres de l'Ensemble Modern, cette fois dans le Bösendorfer Imperial (mon piano préféré évidemment !) du studio UMRK, l'Utility Muffin Research Kitchen au sous-sol de sa maison sur les hauteurs de Hollywood.


La particularité de sa musique "sérieuse" (sérieuse en opposition au rock, pas la même audience) est qu'elle fut majoritairement conçue et enregistrée pour des disques, car rarement jouée en public. Inspiré par Varèse, Webern et Stravinski, c'est probablement ce qu'il a réalisé de plus personnel. La musique est à la fois très physique avec des changements de rythmes brusques, mélodique (Zappa ne craint pas plus la tonalité que l'atonalité), timbrale (la variété de sons est incroyable), dramatique (il a souvent une idée derrière la tête), bruitiste (comme les bulles), fondamentalement symphonique. Il y use des ressources du studio, effets et ciseaux, comme il l'a toujours fait.
Le double CD porte le chiffre III, car Zappa imaginait cet "opéra-pantomime en deux actes" comme un troisième chapitre après We're Only In It et Lumpy Gravy qui datent de vingt-cinq ans plus tôt. Il en rêvait accompagné de chorégraphies inexplicables, sur des sujets comme les moteurs, les cochons, les poneys, l'eau noire, le nationalisme, la fumée, la musique, la bière et diverses formes d'isolement, avec un décor mobile automatisé. Son livret, montage "à la Burroughs", en précise d'ailleurs la scénographie tout le long. Zappa réussit à boucler ce 63ème album avant de mourir à 52 ans d'un cancer de la prostate le 4 décembre 1993, il sortira le 31 octobre 1994, suivi d'innombrables inédits.

jeudi 18 décembre 2025

Le blues moderne d'Étienne Brunet


Pour annoncer la sortie de Ear Asphyxia, son nouvel album solo, le saxophoniste Étienne Brunet fustige l'époque où l'oreille est asphyxiée par les réseaux a-sociaux, l'absence d'écoute de la presse qui a perdu ses supports, l'isolement des musiciens qui ont oublié que seule la solidarité permet de s'en sortir, du moins à long terme, le concept de playlist inadapté à la notion d'album, les replis communautaires contraires à la qualité universelle de la musique, le marketing qui passe l'art au rayon des cosmétiques et tutti quanti. Marcher en dehors des clous n'a jamais profité aux musiciens vivants. Seule la mort leur rend grâce. Mais comme le rappelait Frank Zappa sur ses premiers disques en citant Edgard Varèse, "le compositeur d'aujourd'hui refuse de mourir". On sait que se plaindre n'est pas forcément très adroit quand on ne prête qu'aux riches, mais Étienne Brunet n'a le choix que de la sincérité comme tous les vrais artistes. Alors, pour continuer à arpenter les chemins créatifs qui le caractérisent, il est allé voir ailleurs s'il y était. Cela n'a pas vraiment changé la donne, mais depuis plusieurs années il passe la moitié de son temps en Thaïlande où il est parti à la rencontre des musiciens du cru. Là-bas, au moins, il ne se fait pas d'illusion sur celles qu'on a perdues. En jouant du changement d'angle qu'impose la longitude il peut garder les yeux ouverts et les oreilles à l'affût.


Il livre ainsi un disque enregistré seul sur son saxophone soprano recourbé, Ear Asphyxia. On pense évidemment à Steve Lacy dont il est resté un grand admirateur. Sauf qu'Étienne Brunet est passionné par ce qu'apporte la nouvelle lutherie. Alors de temps en temps il hisse son pavillon dans une pédale d'effets ou il le troque contre un sax électronique EMEO. Et puis il creuse aussi le son des origines, et le voilà au kaen, un orgue à bouche thaï qui fait tourner la tête quand on en souffle comme un ensemble de cuivres. Ou encore, il s'est toujours amusé à triturer la vidéo en pensant naïvement que ses élucubrations surréalistes attireront le chaland qui passe. Or les amateurs de jazz détestent ce qui est fabriqué avec les logiciels d'intelligence artificielle, maldonne Nam June Paik ! Parce que c'est bien du jazz qu'il enregistre de mars à avril 2025 au Big Buddha Park de Jomtien Beach et au Thai Music Maker de Bangkok. Un jazz où la ligne joue sur les obliques, en figures courbes, en coupes serrées, seul sur la plage ou au coin d'une rue comme les gars qui ont le blues chevillé au corps et qui ont l'absolue nécessité de le crier à la face du monde. Ils jettent une bouteille à l'amer. Promeneur, tu peux la ramasser sur les plateformes renégates (Spotify, AppleMusic, Deezer), ou mieux sur Bandcamp qui reste un système vertueux. Étienne Brunet met également à jour son site qui rappelle ou révèle tout ce qu'il a entrepris depuis un demi-siècle, souvent à contre-courant ou à contre-temps, mais les poètes s'en fichent, c'est à cela qu'on les reconnaît, à la ligne de fuite qui vous court après, indispensable, vitale, suspendue, oui ce sont bien des points de suspension...

mardi 16 décembre 2025

Le musée de la musique à Paris


Emmener des enfants visiter des musées est toujours surprenant, entre ce que nous pensons épatant et ce qui les attire intimement. Il faut tout de même que je me batte chaque fois pour que la virtualité des vidéos ne prenne pas le pas sur la présence des objets. Même le parcours enfant du Musée de la Musique à la Porte de Pantin où il est nécessaire de porter un casque, une télécommande, un livre-jeu et un crayon noir distrait Eliott qui a sept ans. Nous l'abandonnons rapidement pour ouvrir grands les yeux et les oreilles. Pour lui l'opportunité de gratter quelques cordes, de frapper un immense gong très grave, de jouer du Theremin ou de la batterie électronique enterre la beauté des formes, des marquèteries ou l'ingéniosité des factures.
Heureusement nous admirons la nouvelle présentation du Musée de la Musique où je n'étais pas retourné depuis sa création il y a trente ans. Les instruments du monde sont cette fois intégrés à ceux de l'occident. La visite chronologique, de la fin du XVIe siècle à nos jours, offre un spectacle fabuleux qui tient à la fois de l'histoire des inventions, du savoir-faire des artisans et de la poésie des rêveurs. Eliott est évidemment fasciné par la démesure de certaines pièces comme l'octobasse, des contrebassons et des flûtes immenses qui nécessitent qu'on monte sur un tabouret pour être à leur niveau. Les percussions apparaissent comme plus faciles d'accès, d'autant qu'il a pris des cours de batterie et de gamelan avec Will Guthrie.


Nicolas Chedmail, dont un spat' est au Musée de Bruxelles, m'explique que les cors omnitoniques n'ont jamais été véritablement joués. Les luthiers s'essaient parfois à des prototypes qui ne seront jamais adoptés par les musiciens. D'autres finissent par envahir toute la musique populaire comme les guitares électriques ou les synthétiseurs. En dehors du studio de Pierre Henry reconstitué au sous-sol, on peut admirer le premier Theremin, la console 116 C du GRM, l'UPIC de Iannis Xenakis, l’ordinateur 4X développé par l’Ircam, le premier Moog, mon vieil ARP 2600, etc. Dans les étages inférieurs on appréciera les collections de clavecins, de harpes, de cordes, de vents, de bois et de percussions. Dimanche une claveciniste faisait d'ailleurs la démonstration in vivo de son instrument. Le musée recèle plus de 9000 pièces.
La différence fondamentale avec ma petite collection ou celle, plus incroyable, de mon camarade Sacha Gattino, c'est que les nôtres sont joués. Je me souviens de mon chagrin lors de l'après-midi passé dans le gigantesque cylindre du Quai Branly en compagnie de l'ethnomusicologue Madeleine Leclair où je n'étais pas autorisé à faire sonner grand chose malgré quelques transgressions ! C'est le paradoxe de tels musées, car, comme les colliers de perles, les instruments de musique doivent être joués pour rester en vie. Quelques uns sont utilisés malgré tout, mais rarement. À la Cité de la Musique on en prend plein les yeux, mais les oreilles sont bridées, malgré les nombreux dispositifs qui fonctionnent comme des leurres.
Les nombreux prototypes inventés par des savants fous sont également absents de la plupart des musées de la musique du monde, que ce soit la clarinette à coulisse acquise Place des Vosges chez le Boucher, le percuphone de Patrice Moullet, le daxophone de Hans Reichel, les créations en PVC de Nicolas Bras, l'orchestre de Harry Partch, l'orgue à feu, la trompette à anche de Bernard Vitet, les jouets électroniques customisés, etc. Et pourquoi pas la meute de cent lapins connectés de notre opéra Nabaz'mob !

lundi 15 décembre 2025

Anatomy avec Edward Perraud (2013)


Après notre concert au Triton avec Antonin-Tri Hoang, Edward Perraud m'avait proposé de nous voir en studio le mois suivant. Nos Rêves et cauchemars nous avaient donné furieusement envie d'enregistrer une séance laboratoire comme celles que je mène depuis 2010 avec de jeunes musiciens et musiciennes aussi divers que Alexandra Grimal, Antonin-Tri Hoang, Fanny Lasfargues, Birgitte Lyregaard, Sacha Gattino, Ravi Shardja, Vincent Segal [et beaucoup d'autres depuis cet article du 12 avril 2013]... Chaque fois marquées par la publication d'un album en édition numérique, écoute et téléchargement gratuits sur le site drame.org [ou sur Bandcamp].

D'une certaine manière ces sessions figurent la suite du projet Urgent Meeting mené par le Drame il y a vingt ans. Nous avions proposé à des musiciens d'horizons extrêmement divers de venir chez nous enregistrer une pièce sur un thème proposé au choix. D'habitude, on se rencontre pour jouer. Il s'agissait de jouer pour se rencontrer. On s'installait le matin, nous les invitions à déjeuner dans un bon restaurant et nous enregistrions ensemble l'après-midi. Trente-trois répondirent à notre invitation et non des moindres : Colette Magny, Raymond Boni, Geneviève Cabannes, Didier Malherbe, Michèle Buirette, Pablo Cueco, Youenn Le Berre, Michael Riessler, Laura Seaton, Mary Wooten, Jean Querlier, François Tusques, Dominique Fonfrède, Michel Godard, Gérard Siracusa, Yves Robert, Denis Colin, Louis Sclavis, Vinko Globokar pour un premier CD, Brigitte Fontaine, Frank Royon Le Mée, Henri Texier, Valentin Clastrier, Joëlle Léandre, Michel Musseau, Stéphane Bonnet, Jean-Louis Chautemps, György Kurtag, Didier Petit, Luc Ferrari, Hélène Sage, Carlos Zingaro, René Lussier pour le second volume intitulé Opération Blow Up. La musique avait été un prétexte pour tenter de comprendre ce que signifie d'être musicien, de composer dans l'instant et d'appréhender sous des angles différents le monde où nous évoluons.


La journée et la soirée du 4 avril 2013 passées avec Edward Perraud furent une extraordinaire partie de plaisir. Seule notre autodiscipline nous permit de mettre dans la boîte 76 minutes d'un duo échevelé. Nous avions tant de choses à nous raconter ! Nous le fîmes donc en paroles pendant les pauses et en musique pour dix pièces portant chacune le titre d'une partie du corps, sujet convenu quelques minutes avant d'entamer notre marathon. Nous oubliâmes ainsi étonnamment les mains et les bras qui nous permettent pourtant ces surprenantes acrobaties ou les oreilles par quoi commence toute musique. Se succèdent Cou, Tête, Poitrine, Nombril, Poils, Sexe, Jambes, Chevilles, Nez Bouche et Cerveau. J'aurai déjà écrit ces lignes sans qu'il n'en sache rien lorsqu'Edward m'enverra la pochette de l'album qu'il viendra de réaliser. Bras et jambes réintègrent ainsi physiquement Anatomy. Pour les oreilles nous nous fions aux vôtres ! De son côté Françoise Romand nous tira le portrait. Il est maintenant évident que nous n'en resterons pas là !

Dernière chose : Anatomy est en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org, et sur Bandcamp.

vendredi 12 décembre 2025

Parmi les 25 albums de l'année par Franpi


Le choix de Franpi du 1er décembre m'avait échappé. Cela me fait très plaisir qu'il ait élu ANIMAL OPÉRA, un album qui ne ressemble à aucun autre, même aux miens, parce qu'il a été étrangement réalisé sans aucun musicien, même pas moi. Y figurent en effet l'opéra pour 100 lapins connectés NABAZ'MOB ainsi que L'AUBE À SHIMIYACU enregistré en Amazonie avec des milliers d'insectes !


Contrairement à nombreux de mes disques que certains considèrent maximalistes, ANIMAL OPÉRA est une œuvre contemplative d'une grande richesse de timbres néanmoins, on ne se refait pas. Cette fois, minimalisme et drone ont quelque chose d'hallucinatoire. Et puis le design graphique d'Étienne Mineur est merveilleux. On le trouve sur Bandcamp (aujourd'hui vendredi tous les achats vont à 100% au label, le mien s'appelle GRRR, c'est bien aussi pour mes bestioles...).

La QRcodemanie


Les musiciens tombaient déjà dans le panneau des plateformes comme Spotify qui ne connaissent que le format chanson au détriment de l'album concept, ne rétribuent pratiquement pas les artistes et sont de plus en plus inondés de morceaux bidons formatés à l'IA, les voilà qui se jettent sur les QR codes pour faire écouter leurs musiques ! Sans évoquer le manque généré par les albums dématérialisés qui font abstraction des notes de pochette, du graphisme et du plaisir de l'objet physique, par les pochettes en carton minimales envoyées à la presse avec des feuillets indigents, sommes-nous réduits à écouter sur le haut-parleur de notre smartphone ou en nous isolant sous un casque audio ? Il est certain que peaufiner le son quand on imagine la pauvreté des systèmes de restitution ne profite pas aux musiques dont la qualité sonore est une composante fondamentale de la composition.
Peut-être m'y prends-je mal, mais je flashe le QR code sur mon smartphone et je ne sais pas le faire sur mon ordinateur qui, lui, est relié à ma chaîne hi-fi par un convertisseur numérique-analogique ? Pour écouter les disques vers lesquels renvoient les QR codes imprimés sur leurs cartes de visite, je dois rivaliser d'astuce pour retrouver les liens vers leurs sites web. Ce qui est supposé faciliter l'écoute la complique considérablement.
Suite à cette gymnastique particulièrement énervante, je peux enfin découvrir le prochain album du groupe Buck, une musique très tonique, explosive comme ils disent, mais rien de cinématographique comme ils le prétendent, encore un terme revendiqué erronément sur les trois quarts des albums que je reçois. Leur formidable énergie entre jazz et rock rappelle l'entrain époustouflant de la jeunesse, ivre de sensations extrêmes. Simon Girard au trombone, Léo Ouillon au sax ténor, Yann Paulet aux sax baryton et alto, Nicolas Mondon à la guitare, Nans Paulet au tuba et Thomas Pierre à la batterie interprètent une musique de groupe (héritée du rock) sans léser les solistes (tradition du jazz). Ils vous propulsent en l'air comme si un rouleau-compresseur vous écrasait au plafond !
Le dos de la carte de visite de La drave ressemble à une jolie carte du tarot, c'est déjà ça, l'image de la jeune fille conduisant un tronc d'arbre sur un cours d'eau accompagne opportunément le quartet formé par Zoïa Tescher à la batterie, Zdeněk Tománek au sax soprano, Basile Tuauden à la basse et Vincent Audusseau au piano Rhodes, à l'harmonium et qui compose ce jazz bretonnant très joli. Je ne trouve pas comment écouter l'album autrement que sur le smartphone, alors je me contente des trois titres trouvés sur le Net.
Souvent les QR codes renvoient à des clips. La vidéo minuscule, lorsqu'elle n'est pas créative, se conçoit, mais jamais le son. Je me penchent tout de même sur celles de Audusseau en duo avec le trompettiste Clément Lemennicier... Voilà vingt ans que les organisateurs de spectacles exigent de voir la musique : auraient-ils perdu confiance en leurs oreilles ? Cela me rappelle Edgard Varèse se moquant des spectateurs qui avaient besoin de voir ce qui se passe dans la fosse ! Cela peut pourtant être pédagogique. Aujourd'hui, sur les écrans, on croit voir, on n'entend rien. Les QR codes ne sont pas une si mauvaise idée, mais il faut trouver le moyen de les ouvrir facilement sur un système plus adéquat qu'un smartphone. Je crains de ne pouvoir y échapper pour un projet en cours et cela me contrarie.
Les albums évoqués ici ne paraîtront qu'au printemps 2026.

mercredi 10 décembre 2025

GRRR Animé (2013)


[Au moment de cet article du 20 mars 2013 on me racontait que ce sixième album numérique paru chez GRRR depuis le début de cette année-là plaisait] particulièrement aux jeunes auditeurs, entendre par là en-dessous de quarante ans. C'est ainsi, plus on avance dans la vie, plus les jeunes vieillissent… Lorsque j'avais vingt ans, une femme de trente représentait LA femme. Et comme j'ai pu en être amoureux ! Avec le temps, les trentenaires m'ont l'air de gamines… Cela n'enlève rien à leurs qualités humaines ou professionnelles. Lorsque je lis le pédigrée de mes deux camarades de jeu c'est moi qui suis le bambin de la bande, autodidacte avançant tant bien que mal, obligé d'inventer pour pallier mes incompétences.
Fanny Lasfargues et Antonin-Tri Hoang [avaient déjà en 2013] une maturité musicale qui leur laisse choisir leur voie au milieu des infinies propositions que le métier pourrait leur suggérer. Ils ont su jusqu'ici résister au formatage que les écoles et les usages imposent. Que dis-je ils ont su, ils ont dû ! Que de mauvaises manières la mode et la critique autorisée voudraient nous faire imiter, tant dans nos vies que dans notre art… Ces agents de la circulation n'ont d'autre arme que de taire ce qui se joue autrement. Toute une après-midi je me suis donc roulé par terre avec Fanny et Antonin comme les enfants rêveurs que nous sommes restés.
Comme les cinq autres albums déjà parus cette [année-là], Animé est un recueil de compositions instantanées qu'il est coutume d'appeler improvisations, mais le terme étant devenu un genre aux mains d'ayatollahs s'interdisant toute mélodie tonale ou rythme soutenu, je préfère léviter, avec ou sans apostrophe, au-dessus de cette mêlée informe où une chatte ne reconnaîtrait pas ses petits. Voilà, tous les coups sont permis, à savoir que la règle est celle de la conversation, où l'on se répond, s'interrompt, s'unit, un art du partage où les critiques sont toujours constructives, parce qu'avant de produire on aime d'abord être ensemble.
Fanny Lasfargues avait apporté sa basse électroacoustique à cinq cordes et une ribambelle de pédales d'effets que je n'ai pas pris le temps de lorgner tant j'étais concentré sur la musique qui se composait dans l'instant. Antonin-Tri Hoang qui avait déjà participé aux agapes de GRRR avec Vincent Segal ou avec Edward Perraud soufflait alternativement dans ses clarinettes ou son alto, et j'attends le jour où je le verrai emboucher les trois à la fois façon Kirk !
[...] L'album était en ligne le lendemain-même de son enregistrement, comme chaque fois… Lucky Luke de l'édition phonographique virtuelle, j'imaginai les titres et je choisis une photo qui me rappelle le glitch de certaines de nos pièces, distorsion du temps où l'accident renvoie aussi bien à la vie qu'à la mort, l'ambulance et ses sirènes laissant espérer une suite à cette belle plante, le son du pot cassé rappelant notre partie de jonglage où rattraper les balles ou les manquer rapporte le même nombre de points. Cinquante cinq minutes en écoute et téléchargement gratuits comme les [106] autres albums offerts gracieusement sur le site drame.org, [et les 83 mis en ligne depuis sur Bandcamp]...

mercredi 3 décembre 2025

Retour au Mans pour le Salon des Allumés


En allant au Mans pour le salon des Allumés du Jazz en tant que producteur des disques GRRR, je pensais essentiellement y retrouver des camarades pas vus depuis longtemps plutôt qu'y vendre mes précieuses galettes. C'était couru d'avance, mais peu couru par la population mansoise, pas plus hélas que parisienne, même si Le Mans est à moins d'une heure de TGV de la capitale. Question de budget certes, mais la décentralisation ne me semble ici peu encline à faire découvrir des musiques, pourtant absolument passionnantes, d'autant qu'elles échappent résolument au marché du disque, un territoire artistiquement sinistré depuis la dématérialisation des supports, les plateformes d'écoute façon Spotify et la politique Kleenex des majors. J'avancerais même que c'est ce qui se fait de plus créatif en France, voire en Europe, osons même la planète, et que l'association des Allumés, qui rassemble une soixantaine de labels de disques, en est un acteur essentiel. Raison de plus pour défendre sa démarche exemplaire en suggérant quelques transformations dans son organisation à laquelle je ne participe malgré tout plus depuis longtemps. La plupart des camarades producteurs partageaient l'idée de revenir à Paris l'an prochain et de renommer Les Allumés en laissant tomber sa particule qui fait fuir la majorité des jeunes et moins jeunes alors que la plupart de ces musiques ont pris le large et produisent des œuvres largement plus allumées que jazz justement. C'est amusant de constater que c'était déjà mes revendications lorsque j'étais actif au sein de l'association. J'imagine que ce débat alimentera les prochains conseils d'administration. En tout cas c'était formidable de voir et entendre la vitalité des labels de mes camarades et de les retrouver en marge des concerts qui se tenaient là pendant deux jours.
Le premier auquel j'assistai est un ensemble créé pour l'occasion, le Jazz Composers Allumés Orchestra, nommé en clin d'œil au JCOA fondé par Carla Bley et Michael Mantler. Il distillait d'ailleurs une ambiance festive proche de celle de son modèle, particulièrement quand François Corneloup tint la baguette virtuelle. La pianiste Eve Beuvens, la violoniste alto Elisa Arciniegas et le saxophoniste Camille Secheppet avaient composé trois autres pièces interprétées par des pros et des amateurs (coordinateur Cédric Thimon).


Les percussionnistes Pablo Cueco et Mirtha Pozzi avaient invité Jean-Brice Godet à la clarinettiste contrebasse et le rappeur L'1consolable à jouer quelques poèmes de Benjamin Péret et d'extraits de la revue semestrielle OUF qui vient de paraître aux éditions Qupé. Vingt euros ce n'est pas cher pour cet ouvrage collectif de fictions autour d'un thème, agrémenté de plein de dessins, et de musique via des QR codes. Le premier numéro évoque Après l'ordinateur..., le prochain sera autour de la faute. 240 pages occupées par une quarantaine d'auteurs et d'autrices. Il est évidemment emprunt d'humour sucré et d'onirisme salé.


Le dernier concert auquel j'assistai, lorsque je ne faisais pas le pied de grue devant la table où étaient disposées les dernières nouveautés GRRR, était le quintet formé par Jacky Molard, Hélène Labarrière, François Corneloup, Catherine Delaunay et Jean-François Pauvros improvisant plus ou moins autour de L'Internationale ! Tout au long de la journée j'ai eu le plaisir de croiser tous ceux-là, nombreux sont à la fois musiciens et producteurs, ainsi que Jean Rochard, Christelle Raffaëlli, Quentin Rollet, Xavier Garcia, Françoise Bastianelli, Bruno Tocanne, Jean-Marc Foussat, Michel Dorbon...