70 Musique - janvier 2026 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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jeudi 29 janvier 2026

Ant-Bee sonne comme les premiers Mothers


Voici un article essentiellement destiné aux fans de Frank Zappa, du moins celles ou ceux qui seraient comme moi passé/e/s à côté d'Ant-Bee. Je connaissais évidemment The Grandmothers, groupe fondé en 1980 par les Mothers of Invention des débuts après s'être faits virer par Zappa en 1971. Il y en eut même deux, ce qui s'explique puisqu'il y a les paternels et les maternels. Selon les jours, les plus anciens réunissaient Jimmy Carl Black, Bunk et Buzz Gardner, Don Preston, Ray Collins, Eliot Ingber, Jim Sherwood, Tom et Walt Fowler, Denny Walley, Billy Mundi, plus quelques autres. Certains se connaissaient bien avant d'engager comme guitariste pour leur groupe Zappa, Zappa qui prendrait rapidement les commandes en créant The Mothers of Invention. En 2002 de nouveaux grands parents virent le jour avec Don Preston, Bunk Gardner, Roy Estrada et Napoleon Murphy Brock. Frank Zappa sachant très bien utiliser les qualités de chaque musicien, il est normal de reconnaître ici et là des effets typiquement attribués au génial compositeur.
Ma récente découverte est celle de Ant-Bee, soit Billy James, un musicien beaucoup plus jeune puisque né en 1960 (hélas décédé l'année dernière). Fan des Mothers et de rock psychédélique, il montera son groupe, entre autres avec Don Preston, Bunk Gardner et Jim Sherwood, mais en 1994 sur l'album With My Favorite "Vegetables" & Other Bizarre Muzik il invite aussi Jimmy Carl Black, Roy Estrada, Jim Sherwood à raconter leur histoire. Et, trois ans plus tard, sur Lunar Muzik, on découvre la présence de Daevid Allen (Gong), Harry Williamson (Mother Gong) Harvey Bainbridge (Hawkwind), les musiciens d'Alice Cooper (Michael Bruce, Glen Buxton, Dennis Dunaway, Neil Smith). Et sur Electronic Church Muzik, son quatrième album, s'ajoutent Rockette Morton et Zoot Horn Rollo (Captain Beefheart), Gilli Smyth (Gong), Napoleon Murphy Brock (Mothers) et même Groucho Marx ! Si l'on ajoute ici ou là un duo avec Eugene Chadbourne, le travail graphique de Cal Schenkel ou Syd Barrett, la chose devient particulièrement énigmatique.
Sauf que la musique d'Ant-Bee (pseudo probablement issu du Ant Man Bee de Beefheart sur Trout Mask Replica) ressemble beaucoup aux Mothers of Invention des débuts, sans pour autant la copier. Cela change des reprises plus ou moins réussies qui fleurissent de plus en plus. Ces albums sont plein d'invention, de manipulations électroacoustiques, d'ambiances variées qui échappent au rock virtuose de ce que va devenir pour longtemps la musique de Zappa. Le jeu sur la vitesse du magnétophone et les voix parlées des Grandmothers rappellent évidemment les montages zappiens. Il y a tant de disques posthumes de Frank Zappa lui-même que ceux d'Ant-Bee apparaissent en définitive plus surprenants que toutes les merveilleuses rééditions augmentées dont on bénéficie chaque année depuis la mort du maître il y déjà 25 ans.

lundi 26 janvier 2026

Drôle de gamme / Bizarre bizarre


Le 25 août 2005, trois jours après son décès à 76 ans, j'écrivais dans cette colonne : "J'ai appris ce matin avec tristesse la mort du compositeur Luc Ferrari. Bernard [Vitet] l'appelait le Gainsbourg de la musique contemporaine. Je n'ai jamais su laquelle de ses œuvres fut la première du genre que j'entendis dans les années 60. Presque rien, mais fondateur ! J'aimais son approche radiophonique, son écriture varésienne, son élégance. Je lui dois aussi la rencontre avec Colon Nancarrow dont je possède, grâce à lui, un rouleau pour piano mécanique, l'Etude #7. Le 24 février 1992, il avait enregistré avec le Drame une improvisation intitulée Comedia dell'Amore 224 qui figure sur notre Opération Blow Up, on y entend sa voix : "C'est la nuit, et voilà". Vingt ans déjà. Luc nous manque terriblement, sa liberté, son humour, son imagination, son savoir-faire aussi.

Heureusement, La Muse en Circuit, qu'il avait fondée en 1982, a continué sur sa lancée, d'abord avec David Jisse, devenue en 2006 Centre National de Création Musicale, et depuis 2013 elle s'est ouverte aux formes musicales transdisciplinaires sous la houlette de Wilfried Wendling. Ses choix artistiques se rapprochent souvent des miens sans que je ne m'y sois jamais impliqué autrement qu'en spectateur. C'est d'ailleurs à La Muse que je dois indirectement ma "nouvelle vie" ! Ces secrets d'alcôve auraient plu à Luc, mais chut, on n'est pas là pour "ça". Wendling signe une préface politique très juste pour accompagner la réédition d'un joli petit fascicule, Drôle de gamme, un roman-photo de Michel Dumont sur un texte de Luc Ferrari qui reprend les lois du genre tout en collant drôlement (bien) à la personnalité du compositeur, décalée, impertinente, coquine, révoltée. On y rencontre Jac Berrocal à contre-emploi dans le rôle suggéré de Pierre Boulez, le linguiste Alain Rey en commissaire mélomane et des filles, évidemment !


Mais ce n'est pas le style de la maison de commémorer sans créer. Ainsi Wilfried Wendling remixe des œuvres de Luc Ferrari, ou plutôt il compose, collaboration défiant le temps, pour accompagner ce premier livre des éditions de La Muse en Circuit. Il convoque leurs deux voix avec celles de Brunhild Ferrari, David Jisse, Carine Flurie, Wendi Frinnegwedll (ah ah l'anagramme), et s'acoquine à des compagnons de route musiciens pour Bizarre bizarre, une œuvre sonore qui se joue miroir du roman-photo ou, plus justement, ombre projetée, sorte de kaléidoscope des œuvres de l'un et de l'autre. Une heure vingt quatre minutes que l'on peut écouter sur YouTube (ci-dessus) et, paradoxalement (si je me réfère à la préface) sur les plateformes lourdement responsables de la perte de sens de la musique d'aujourd'hui. Revoilà donc Jac Berrocal, cette fois à la trompette, plus la harpiste Hélène Breschand, Henry Fourès au piano, Roland Auzet aux percussions et le zarbiste Pablo Cueco, parfaitement à leur place dans cette très belle évocation radiophonique.

→ Michel Dumont, Luc Ferrari, Michel Vogel, Drôle de gamme, 60 pages, La Muse en Circuit, 7,50€
→ Luc Ferrari et Wilfried Wendling, Bizarre bizarre, sur Spotify, Deezer, Apple Music, YouTube Music, Qobuz, YouTube

vendredi 23 janvier 2026

Le lagon bleu d'Erwan Keravec


Pour illustrer ses trois nouvelles compositions pour cornemuse écossaise, Erwan Keravec choisit la station thermale du lagon bleu en Islande. C'est un gigantesque lac artificiel au milieu des champs de lave et de lichen alimenté par l'eau d'une centrale géothermique. Après ses remarquables interprétations récentes de Terry Riley ou Philip Glass, son album "solo" Whitewater, qui signifie eaux vives, d'essence tout autant minimaliste, fait bien l'effet d'un bain chaud entre 36° et 40°. L'appréhension de s'y plonger cède la place à une fascination dont il est à la fois douloureux et rassurant de s'extraire. Le timbre omnubilant et invasif du drone de la cornemuse renfermerait-il silice, sel de mer, calcium, carbonate et magnésium, soins d'un guérisseur ou sons d'un chaman breton à vous donner le vertige, comme jadis le Pandit Pran Nath, La Monte Young et Marian Zazeela ? La musique d'Erwan Keravec n'est pas sans risque, c'est d'abord une expérience réclamant de s'abstraire de son quotidien rassurant et répétitif. Un comble donc certainement. L'instrument tellurique y est pour quelque chose, trois bourdons (un basse et deux ténors) à anche simple, et un chanter (tuyau mélodique) muni d'une anche double. Après deux pièces intenses, Increase the flow rate et Until the swirl appears, la plus courte, Leeshore, nous aide à sortir du bain.

→ Erwan Keravec, Whitewater, CD 12€ - LP 22€ Offshore/Ici d'Ailleurs, dist. l'Autre distribution

mercredi 21 janvier 2026

Nadoz, pour guitare et clarinette basse


Si je me souviens bien, la guitariste Christelle Séry et le clarinettiste Étienne Cabaret se sont rencontrés au sein du Moger Orchestra. Deux ans plus tard, les voici en duo avec Nadoz pour l'album Le jour entier, une série de très belles pièces où l'une chante parfois et l'autre fait des bruits bizarres, comme j'adore, avec son arbre à sons. C'est frais et inventif, entre musique contemporaine, où Christelle Séry excelle, et musique traditionnelle explicitement bretonne d'où vient Étienne Cabaret. Résultat plutôt pop, entendre que cela pourrait plaire à tout un chacun et chacune, sans les barbelés des frontières imbéciles qui cloisonnent les genres et les publics. Les textes sont de Cabaret, sauf un emprunt à L'assommoir de Zola. Pour s'accorder à Christelle Séry merveilleusement électrique, il choisit la clarinette basse et les percussions grattées, frottées, secouées. Au fil du disque, la complicité montre une fois de plus le secret de la réussite. On peut s'aimer, se désirer, faire de la gymnastique, ou pas, mais sans la complicité la vie reste éphémère. C'est la garante des associations satisfaisantes, l'indispensable lien entre rêve et réalité, l'équilibre sur le fil fragile de l'existence.

→ Nadoz, Le jour entier, CD Musiques Têtues, dist. L'autre distribution, 15€, également sur Bandcamp

mardi 20 janvier 2026

Films de musique en vrac


Coup sur coup je regardai plusieurs films musicaux que j'avais gardés sous le coude. [L'article date du 8 mai 2013, mais cela ne fait pas de mal de les rappeler !]. Les genres sont très différents. Tous posent la question de l'image lorsqu'il s'agit de figurer la musique.

"Grattez-vous si ça vous démange, aimez le blanc ou bien le noir, c'est bien plus drôle quand ça change, suffit de s'en apercevoir." Chaque fois que je regarde une version de l'opéra bouffe Les mamelles de Tirésias je reste pantois. Cette œuvre majeure de Francis Poulenc d'après Apollinaire est un ravissement. Je me souvenais de la version scénographiée par Topor (1986), je me laisse emporter tout autant par celle de Macha Makeïeff (2011) qui la fit intelligemment précéder à l'Opéra Comique du Foxtrot de la Jazz Suite n° 1 de Chostakovitch et du Bœuf sur le toit de Milhaud. Les noms de ces deux metteurs en scène laissent entrevoir la folie qui règne dans la pièce. Guillaume Apollinaire inventa d'ailleurs le terme surréaliste pour qualifier cette histoire trans-genre où la féministe Thérèse devient Tirésias. Certains ont cru y voir un pamphlet contre les femmes qui prirent la place sociale des hommes pendant la Première Guerre Mondiale, mais inversement j'entends que par l'absurde le poète taille un costard redoutable au machisme et à ses imbéciles préjugés. J'aime le lire ainsi, la fatuité masculine ne pouvant égaler la fantaisie féminine. Cette œuvre écrite en 1903 et terminée en 1916 anticipe L'événement le plus important depuis que l'homme à marcher sur la Lune, comédie de Jacques Demy de 1973 avec Deneuve et Mastroiani qui tombait enceint. De plus, elle annonce le clonage humain un siècle avant que les manipulations génétiques ne deviennent un sujet de débat majeur. En réalité il s'agissait avant tout d'inciter les Français à faire des enfants : "Écoutez ô Français la leçon de la guerre, Et faites des enfants vous qui n'en faisiez guère..." et ce sur un mode léger. La musique de Poulenc fait exploser en couleurs cette histoire rocambolesque avec ses airs inoubliables qui font briller la cocasserie des dialogues. En engageant clowns et acrobates, Macha Makeïeff fait son cirque quitte à irriter la critique bien pensante. Poulenc continue à énerver les coincés du classique alors que pour une fois on ne s'ennuie pas devant des acteurs figés par les rapports de classe. Ça bouge, ça foisonne, ça pétille d'invention et de folie douce tout en révélant une œuvre à la fois d'avant-garde et populaire.


Du second film je ne connaissais que la musique composée par George Harrison, mon préféré des Beatles lorsque j'étais adolescent. Le vinyle de 1968 fait partie des disques qui m'ont considérablement influencé par la richesse et la variété des éléments qui le composent, mélange de musique indienne, de rock électrique, de musique électronique et de piano bastringue. Le film de Joe Massot, Wonderwall, a beau être une œuvre mineure, il incarne remarquablement le Swinging London des années 60. Un vieux savant est amoureux d'une jeune nymphette qu'il zieute à travers le mur de sa chambre. La camera obscura que le voyeur reconstitue projette alors des images psychédéliques dont la jeune Jane Birkin est l'héroïne. La musique et les décors tarabiscotés sont le sujet de cette fantaisie british méconnue.


Le dernier, Once (2006), est une rencontre romantique entre deux musiciens que seule la musique unit. Au détour d'une rue, un guitariste irlandais fait la connaissance d'une jeune pianiste tchèque et la musique folk de faire le reste. C'est rose bonbon, jouli jouli, le succès venant de l'urgence du tournage réalisé en deux semaines sans autorisation, laissant filtrer la passion qui mène chaque musicien malgré l'adversité.


Parallèlement, je suis fasciné par plusieurs films sur John Cage et Glenn Gould, emballé évidemment par Searching for Sugar Man, belle enquête policière en forme de conte de fée, et suis avec beaucoup d'intérêt la découverte de la musique turque par Alexander Hacke (Einstürzende Neubauten) dans le documentaire de Fatih Akin, Crossing The Bridge (2005)...

mardi 13 janvier 2026

Jocelyn Mienniel & Les Instruments Migrateurs


Jocelyn Mienniel trempe sa flûte dans toutes les sauces. Il faut dire qu'il a de la bouteille comme cuisinier patenté (il est diplômé de l’école hôtelière de Thonon-les-Bains !). On peut l'entendre sur un texte d'Amaury Chardeau avec Chassol, Mike Ladd, Mathieu Edouard, scénographié par Xavier Veilhan (Dress Code), s'inspirer des tableaux de Fabienne Verdier avec Yaping Wang, Naomi Sato, Jozef Dumoulin, Ingar Zach (Circles) ou de Gustav Mahler sur un texte d'Olivier Cadiot avec un grand ensemble et un chœur d'enfants dirigé par Fiona Monbet (Le chant de la Terre), electro clubber avec Maxime Delpierre et Antonin Leymarie (Heaven) ou avec la French Connection, salonner avec Ashraf Sharif Khan, Iyad Haïmour, Stracho Temelkovski, Joachim Florent, Antony Gatta (Babel), rêver nocturne avec Maxime Delpierre, Vincent Lafont, Sébastien Brun (The Dreamer), égrainer les jours de la semaine sur un texte de Virginie Poitrasson avec Nathalie Richard, Aurélie Saraf, Julia Robert, Jean-François Dominges, Jutta Strohmaier (Chambre[s] à écho[s]), frôler d'autres flûtes avec les Coréens Aram Lee et Minwang Hwang (Wood & Steel), inviter à sa table des musiciens et des chefs cuisiniers (La grande table), seul avec le vidéaste Romain AL. (Dans la forêt), croiser le quintet Art Sonic avec un quatuor à cordes (Rayon vert) et j'en passe tant la faim de ce gastronome est insatiable. Je n'évoque que l'actualité, devant son clavier de cuisinier où il renouvelle la carte des années passées sans qu'on ait le temps de dire ouf. Il y a onze ans il avait même pris le temps d'un historique trio avec la pianiste Eve Risser et myself (Game Bling). Pour ma part (de gâteau), je l'avais découvert en 2008 lorsque Daniel Yvinec avait pris les commandes de l'ONJ.
Ainsi déguster le "menu découverte" des Instruments Migrateurs où chaque pièce de l'album est un échantillon d'un concert de sa résidence de deux ans au Comptoir de Fontenay n'est pas si surprenant. Chaque soir, après une après-midi de gammes, ses invités, en trio ou quartet, venus des cinq continents, improvisèrent pour la plupart sur leur répertoire traditionnel. Qu'importe leurs pays d'origine, l'ensemble résonne d'une unité qui vibre en sympathie. Et Jocelyn Mienniel de slalomer entre Japon, Inde, Sénégal, Iran, Chine, Turquie, Brésil, Palestine, Mali, Egypte, Syrie, Madagascar et France, puisque notre pays a longtemps symbolisé une terre d'accueil, finis terrae et point de rencontre des hommes et femmes de culture. Il est certain qu'il va falloir nous battre pour perpétuer ou retrouver ce sens de l'hospitalité que les bas du Front fustigent en oubliant d'où ils viennent eux-mêmes. On baigne donc ici dans un espéranto musical où les racines puisent étonnamment dans la même Terre nourricière. Comme si Les Instruments Migrateurs avaient tous le même langage, celui du cœur ou celui de la danse, avec tout de même l'épée de Damoclès du danger qu'a toujours représenté la world music de diluer les identités dans un noman's land formaté qui fait le jeu de la colonisation.

→ Jocelyn Mienniel & Les Instruments Migrateurs, CD Buda Musique, dist. Socadisc, sortie le 16 janvier 2026

jeudi 8 janvier 2026

Octave Mirbeau par Catherine Delaunay


Octave Mirbeau m'apparut en 1972 avec Le Journal d'une femme de chambre que Luis Buñuel avait adapté au cinéma en 1964 et dont je connais presque tous les dialogues par cœur. La version de Jean Renoir tournée vingt ans plus tôt aux États Unis ne me fit pas le même effet. Paulette Goddard n'est pas Jeanne Moreau, mais cela me fait toujours quelque chose parce que mon père avait interviewé la première et m'avait présenté à la seconde. Quant à Mirbeau je le vis pour la première fois dans l'incontournable Ceux de chez nous de Sacha Guitry en 1915 alors qu'il lui restait à peine deux ans à vivre. Il s'éteignit d'ailleurs dans ses bras le jour de son 69e anniversaire. Écrivain, critique d'art et journaliste anarchiste, il était logique que Jean Rochard l'honore par une production discographique comme il le fit pour Barney Bush, Gustave Courbet, Buenaventura Durruti, Federico Garcia Lorca ou Léo Ferré. Quant à la clarinettiste Catherine Delaunay, elle vit tout simplement "dans le village des Damps, en Normandie, et a découvert, par l’intermédiaire de quatre magnifiques tableaux de Camille Pissarro, qu’elle avait comme voisin (à quelque 125 ans près)" Octave Mirbeau ! Et pour fermer le cercle, il y a le trio que nous avions formé avec le pianiste Roberto Negro pour l'album intitulé Album il y a tout juste un an... Ce faisceau de coïncidences m'amène aujourd'hui à l'écoute d'un double album remarquable que Catherine Delaunay a composé et enregistré au fil du temps avec de très nombreux camarades.
Les images qui illustrent le livret de 100 pages se retrouvent dans cette musique délicate et résolue : iris et tournesols de Van Gogh, charge de policiers massacrant des manifestants de Félix Valloton, tableaux de Pissaro et illustrations de Nathalie Ferlut, portraits de Monet, Séverine, Rodin, Grave, Gauguin, Debussy, Maeterlinck ! Les textes dits par la comédienne Nathalie Richard confèrent à cet hommage une sorte d'évocation radiophonique tandis que les compositions de la clarinettiste particulièrement lyriques dessinent un théâtre musical où se croisent les voix de Anamaz, Sébastien Gariniaux, Olivier Thomas, tant d'autres, et les instruments de Nathan Hanson, François Corneloup, Tony Hymas, Hélène Labarrière, Davu Seru, Pascal Van den Heuvel, Pierrick Hardy, Marie-Suzanne de Loye, Christophe Morisset, Guillaume Séguron, Timothée Le Net, Léo Remke-Rochard, Jack Dzik, Erik Fratzke, Anthony Cox, Cory Healey, Laurent Dehors, Louise Jallu, Régis Huby, Guillaume Roy, Jacky Molard, Sylvain Lemêtre et une fanfare. C'est évidemment "l'écurie" nato, un projet comme Jean Rochard sait les mener, un des rares producteurs français au meilleur sens du terme, capable d'un voyage au long cours, corps et âme, en complicité avec les artistes. Mais c'est surtout une somptueuse réalisation de Catherine Delaunay qui a le temps et la place d'exercer son art. L'homme des Damps est une vision contemporaine d'un temps révolu qui renaît par la magie d'émotions intemporelles. On y retrouve la musique française, ses sources impressionnistes et la liberté qu'offre le nouveau siècle, libéré du carcan des étiquettes. Dommage qu'il sorte après les fêtes, c'eut été un cadeau idéal pour Noël, mais on peut toujours se l'offrir ou faire des heureux parce que ce genre d'objet est indémodable comme tout ce qui fait sens et illumine nos pas.

→ Catherine Delaunay, L'homme des Damps, 2 CD nato, à paraître le 9 janvier 2026

mardi 6 janvier 2026

Give The Vibes Some de Khan Jamal


Les découvertes se font souvent en tirant sur le fil qui pend derrière un artiste ou un projet que l'on a apprécié. Après Byard Lancaster, sorti chez Palm et réédité par Souffle Continu, on tombe ainsi sur le vibraphoniste Khan Jamal. C'eut pu être Philadelphie, tant de musiciens de jazz y sont associés, même s'ils n'y sont pas tous nés, John Coltrane, Mc Coy Tyner, Sun Ra, Philly Joe Jones, Reggie Workman, Billie Holiday, Benny Golson, Lee Morgan, Archie Shepp, etc. Nombreux d'entre eux se sont retrouvés à Paris, fin des années 60, début des années 70. En 1974, Jef Gilson l'enregistre en solo, c'est Give The Vibes Some, un jazz libre qu'on appelle free. En fait il n'est pas tout seul. Sur un des quatre morceaux il dialogue avec le trompettiste Clint Jackson et sur deux autres avec Hassan Rachid, pseudo d'un célèbre batteur français connu pour avoir inventé un drôle de langage. C'est un bel exemple de duo où les deux improvisateurs ont un discours personnel tout en produisant un entrelacement particulièrement créatif, c'est ensemble chacun de son côté, ou plutôt l'inverse, chacun chez soi mais sous le même toit.
Le fil, encore. Ce duo vibraphone-batterie me fait irrémédiablement penser à celui qu'avait produit Vincent Segal il y a dix ans, avec le joueur de balafon guinéen Fassery Diabaté (fils du célèbre Keletigui) et Jeffrey Boudreaux, batteur de la Nouvelle-Orléans. Vincent m'avait demandé d'en faire un quartet en enregistrant évidemment son violoncelle, en re-recording, en même temps que mes instruments (synthétiseurs, trompette à anche, trombone, guimbarde, flûte, etc.) et quelques ambiances de field recording. Vincent y jouait aussi du clavier, de la flûte, du tuba ! Les huit titres sont toujours dans les cartons, mais ce disque très particulier pourrait très bien faire surface un de ces jours.

→ Khan Jamal, Give The Vibes Some, CD 12€ / LP 25€, Souffle Continu Records

lundi 5 janvier 2026

U.S.A. le complot


Certains de mes proches ne comprennent pas toujours à quel point l'avidité de l'espèce humaine m'affecte, et en particulier la violence qu'elle génère. Rien de génétique évidemment, mais un héritage culturel qui honore celles et ceux qui ont résisté à la Bête. Sans elles, sans eux, je n'existerais pas. La politique de l'autruche m'est toujours apparue comme une "collaboration" validant les esclavagistes à qui l'Empire profite. Il n'y a qu'à voir la déclaration honteuse de la pitoyable marionnette à la tête de notre pays au sujet de la mainmise de Trump sur le pétrole vénézuélien. Anticipant les dégâts terribles dus à la nouvelle guerre américaine, je repense à l'une des émissions de création commandée à Un Drame Musical Instantané en 1983 par la station de radio France Musique. Si vous écoutez de temps en temps ou régulièrement des podcasts je vous recommande chaudement USA le complot qui fut diffusée le 17 juin 1983.

La bande-annonce que nous avions composée disait : « L’histoire des USA ressemble à un western. Les colons sont venus sans rien. Ils ont dû prendre. D’abord les terres indiennes, et le jazz des esclaves africains, et les matières premières du tiers monde. L’Amérique est devenue forte. Elle a le sens des affaires. Ce qu’on a volé, il a fallu le vendre. Les Américains ont le sens de l’hospitalité : ils sont partout chez eux. Génocide, ségrégation, chasse aux sorcières, impérialisme… Des États Unis d’Amérique retentit sur tout le globe une étrange musique qui fait semblant d’être sourde à ce qui se passe ailleurs où c’est une autre histoire… U.S.A., le complot. Une émission réalisée par Un Drame Musical Instantané. Jean-Jacques Birgé, Bernard Vitet, Francis Gorgé. Vendredi 17 juin 1983 de 22h30 à 1h du matin. » Pas moins de 2h10 de documents sonores et de musique !

Au programme : Mothers of Invention God Bless America. Musique des Indiens Navajos. Batteries d'ordonnance du Corps Expéditionnaire de Rochambeau. John Ford et Samuel Fuller. Chant Peyotl des Sioux Yankton. Revendications des tribus indiennes. John Philip Sousa Galant 7th. Buffalo Bill. Témoignages de Jean et Geneviève Birgé. Le jugement des flèches, musique de Victor Young. Chant de femmes du Burundi. Aretha Franklin Mary Don't You Weep. Steve Reich It's Gonna Rain. The Last Poets New York New York. Colette Magny Oink Oink. Ruben and The Jets Almost Grown. News On The March. Jimi Hendrix Star Spangled Banner. Charles Ives chante They Are There. Rocker par Charlie Parker en soutien au Parti Communiste Américain. Thelonious Monk et Miles Davis Bag's Groove. Albert Ayler Spirits Rejoyce. Cathy Berberian Stripsody par Marie-Thérèse Foy. Le Journal de Wall Street sur la culture française. Bertolt Brecht devant la Commission des Activités Anti-Américaines. Johnny Guitar, Vera Cruz, Un roi à New York, Tex Avery, Underworld USA. Humphrey Bogart, James Cagney. Johnny Hallyday La bagarre. Serge Gainsbourg Comic Strip. Michel Jonasz Big Boss. Karen Cherryl La marche des machos. Adriano Celentano 24000 baisers. Nina Hagen. Los Bravos Black is Black. Pyramis. YMO. Ryo Kawasaki and The Golden Dragon. Miles Davis Solea. Harry Partch chante The Letter. Spike Jones Hawaïan War Chant. Terry Riley et John Cale Church of Anthrax. Laurie Anderson From The Air. Charles Ives Variations on America… À cette époque la fin des émissions était quotidiennement marquée par La Marseillaise dans l’orchestration de Berlioz, c'était de circonstance en l'occurrence ! La nuit, les émissions s’arrêtaient.

J'ajoute que cette première émission de création, entièrement produite et réalisée par Un drame musical instantané, soit Bernard Vitet, Francis Gorgé et moi-même, était diffusée dans le cadre de Fréquence de nuit "made in USA", soirée coordonnée par Didier Alluard et Monique Veaute, avec la collaboration de l'ingénieur du son Alain Nedelec et de nos deux assistants, Bernard Treton et Christine Bessely. Je crois me souvenir que nous y avons passé un mois, dans une ambiance formidable et grâce aux moyens fournis par Radio France (studio, accès à la Discothèque, etc.). La couverture de l'album virtuel est découpée dans une œuvre empruntée à Nils Westergard.

À cette occasion, dans le journal Libération, Xavier Villetard titra L'Amérique made in USA :
Avec USA le complot, le trio de Un drame musical instantané (Jean-Jacques Birgé, Bernard Vitet et Francis Gorgé qui s'adonnent à la composition collective) intrigue ce soir dans Fréquence de nuit de France-Musique.
La conquête de l'Ouest est passée par là. Au travers de montage, mixage, extrait de bande-son, et bricolages de même farine, la radio exalte son cinéma: un western avec tout ce qu'il convient d'infamies, de cavalcades et de mélos. USA le complot, c'est l'Amérique en retour de flamme, cette manière innocente presque candide de digérer les génocides, la ségrégation, la chasse aux sorcières, l'impérialisme, etc., et d'y fonder sa jeune histoire.
« À la radio, on peut se servir de tout ce qui est sonore pour faire de la musique », disent-ils. Le chant, comme organique, d'une Indienne navajo est shunté par « les batteries d'ordonnance du corps expéditionnaire de Rochambeau» en pleine frivolité guerrière. Bertolt Brecht devant la commission des activités antiaméricaines (extrait de dix minutes environ) aux prises avec les fantômes agissants de Mac Carthy.
« Une émission antiaméricaine qui soit américaine », revendique le trio des instantanés : USA le complot puise dans le décalage, souligne le contraste, profite de l'instant suspendu avant que le western n'aboutisse: les cowboys, aussi, font leurs propres parodies, leurs désarrois tonitruants.
Tout finit alors dans le melting-pot déraciné, le pot-pourri de toutes les musiques (country, jazz, disco, post-modernes, etc., d'une seule gorgée), charriées par les Américains. Une émission à la gloire éphémère du « tais-toi et nage ».

USA le complot est en écoute libre sur drame.org.