Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 27 février 2026 à 00:04 ::Musique
Paul Jarret a plusieurs cordes à sa guitare. Il prend la tangente, à l'opposé de son contemplatif Acoustic Large Ensemble, avec Tilia, son dernier album, où il revient à ses amours de jeunesse, rock 'n pop, sans délaisser le jazz ni le free. Écouter son nouveau quartet européen avec le saxophoniste allemand Philipp Gropper, le contrebassiste Étienne Renard et la batteuse d'origine coréenne Sun-Mi Hong, c'est comme relire un album de Tintin, il n'y a pas d’âge pour cela. On y revient toujours, un jour ou l'autre. Du rock progressif de maintenant, plutôt british façon frithé, distordu et rythmé, où les quatre musiciens jouent comme un seul homme. Les morceaux de Tilia (le tilleul) font référence à l'arbre, des racines aux feuilles en passant par les ramures. Ça bourgeonne et ça pousse, c'est le printemps, un printemps précoce.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 16 février 2026 à 08:10 ::Musique
Chaque nouvelle récolte du label Neuma est étonnante, pour ne pas dire détonante.
Avec ses mesures complexes et dynamiques, le Rock Galaxy du compositeur Zack Browning se pose en héritier d'Igor Stravinski ou Krzysztof Penderecki. Par son travail sur les percussions il rappelle aussi Edgard Varèse ou Harry Partch. En s'appuyant sur des carrés magiques (dates de naissance, événements historiques, etc.) il crée sa propre histoire quelle que soit l'instrumentation. Qu'importe soient-ils, que ce soit les dates d'apparition de la Vierge Marie à Fatima ou la date de naissance de Rosa Parks et des États confédérés, ils lui permettent de choisir ses variations rythmiques et timbrales. Sol Prophecy est composé pour deux pianos et deux percussions, Cosmic Changes pour flûte et harpe, Mercury Music pour percussion, Rock Galaxy pour marimba et quatuor à cordes, Upscale Jammer pour piano, Fate and Fusion pour vibra et marimba, Jupiter LVB pour quintet à vent, Moon Venus pour un ensemble de percussion, mais la suite des pièces donne à l'album une agréable unité. Le goût des compositeurs contemporains pour les titres astronomiques m'étonnera toujours. Comme s'ils cherchaient le musique des sphères ! Mais depuis le temps, ils devraient savoir que c'est un vœu pieux et se cantonner à la sérendipité. Trompettiste classique et pianiste pop, Zack Browning trouve sa voie dans le sillage vivifiant des nouveaux compositeurs américains issus de l'école minimaliste.
Avec leurs Ecstatic Visions la soprano Stephanie Lamprea, originaire de Colombie et des États Unis mais vivant en Écosse, et l'électronicien écossais Alistair MacDonald jouent évidemment sur les possibilités de la voix féminine associée aux nouvelles technologies, pas seulement instrumentales, puisque le compositeur anglais Robert Laidlow a même recours à ChatGPT pour inventer de nouvelles mythologies (né en 1994, disons que c'est de son âge). Les visons extatiques d'Alistair MacDonald vont, elles, puiser dans la liturgie de Hildegarde von Binden, figure moderne du XIIe siècle, et celles de la Porto-ricaine Angélica Negrón chez la nonne du XVIIe Juana Inés de la Cruz, amen ! Les éructations vocales et les nappes cosmiques d'Ellipsis de la Canadienne Wende Bartley correspondent à trois phases de la lune ou trois âges d'une femme, mais tout cela reste un peu trop planant pour moi. The Fury of Beautiful Bones d'Eric Chasalow sur des poèmes d'Anne Sexton, se heurtant aux sons électroniques, sont plus proches du sprechgesang ou d'une Cathy Berberian. Le disque devient donc de plus en plus hirsute jusqu'aux Post-Singularity Songs de Robert Laidbow qui a même recours à des effets de transposition, de renversement, de saturation et à des éclats electro... La tradition de la voix contemporaine du siècle dernier se mêle habilement à l'électronique remplaçant sur cet album l'orchestre de chambre.
The Drummer of Tedworth est un opéra psychédélique, surréaliste et fantastique de Sean Noonan avec le London Symphony Orchestra conduit par Jack Sheen, mais le batteur-récitant réclame l'avant-scène en renvoyant simplement l'orchestre à l'un des rôles de ce nouveau Pierre et le loup, comme le cinquième membre du percussionniste ! Et voilà Olis qui revient sous la forme d'un fantôme batteur hantant la population, avec les esprits farceurs et les réfugiés martiens (le livret est ici). L'œuvre de 88 minutes se déroule en deux actes et 21 scènes. « L'orchestre devient un personnage du récit, un voyage immersif dans le chaos existentiel et l'absurdité. » La question est posée : « faut-il résister à l'existence ou embrasser sa beauté chaotique ? »The Drummer of Tedworth rappelle explicitement les délires de Frank Zappa (Noonan avait déjà composé l'opéra rock Zappanation en 2018 et il reprend carrément le finale de 200 Motels dans le sien) ou le Magicien d'Oz. J'avais déjà beaucoup aimé l'album Inherit A Memory du batteur-récitant Sean Noonan en trio avec Matthew Bourne et Michael Bardon. C'est là l'aboutissement de son concept "une voix, un tambour, plein d'histoires". Si tous les styles de musique s'entrechoquent comme des autos tamponneuses faisant des étincelles au plafond, on suit avec ravissement le fantasme du compositeur, un sacré coquin !
Les trois albums sortent le 20 février 2026 sur le label de disques Neuma, 15$ chaque.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 11 février 2026 à 06:51 ::Musique
Des mondes à inventer ensemble
[Ce 14 mai 2013] Gary m'apporte quatre albums de Zaum à écouter ainsi que l'anti-opéra post-apocalyptique et non-surréel de Steve Dalachinsky and The Snobs. Massive Liquidity (Bam Balam) est à ajouter à la liste des plus enthousiasmantes rencontres entre un poète et des musiciens. La diction envoûtante de Steve Dalachinsky[disparu en 2019] rappelle immanquablement celle de William Burroughs. Le poète est habitué à déclamer ses textes avec des musiciens inventifs tels William Parker, Susie Ibarra, Matthew Shipp, Mat Maneri, Jim O'Rourke et tant d'autres. The Snobs est un duo français composé des deux frères Thibault sous pseudos Duck Feeling et Mad Rabbit. Le premier joue de la guitare en rocker tandis que le second mixe et transforme les sons de la palette instrumentale qu'ils utilisent, orgue, basse, percussion, sitar, bruits d'objets les plus divers, sur des rythmes hypnotiques dont les timbres habillent la voix d'un manteau sombre et coloré. Costume sur mesures puisqu'ils l'ont cousu après avoir enregistré la voix nue de Dalachinsky dans le studio. La forme du texte épouse le propos, kidnapping de concepts qui s'étend jusqu'à celui des mots. De leur côté, les Snobs offrent gracieusement depuis 2003 leurs albums personnels en téléchargement...
Si j'avais beaucoup aimé l'album Trop tard de Steve Harris et son groupe Zaum, je ne suis pas déçu par les quatre autres que Gary m'a prêtés. Leurs compositions instantanées n'ont pas le travers de tant de musiciens qui ont érigé l'improvisation en genre musical et la contraignent par tant d'interdits et de poncifs pseudo-libertaires que leurs œuvres en deviennent tragiquement prévisibles. À l'écoute des excellents exemples de Zaum, orchestre plutôt que réunion de solistes, je ne peux m'empêcher d'analyser la méthode et de m'interroger sur les structures qu'engendre le raccourci opéré entre composition et interprétation. Si je m'y reconnais avec délectation, les similitudes me troublent tant que je suis poussé à imaginer des partis pris plus radicaux pour personnaliser ma propre musique. Entendre qu'à l'inverse des ayatollahs de l'improvisation qui s'interdisent le do majeur, les rythmes soutenus ou les mélodies fredonnables j'attrape à bras le corps tous les sons du monde, choisissant les structures les plus adaptées à mon propos. À défaut d'être universelle, caractéristique pourtant propre à toute musique puisque ne nécessitant aucune traduction, la mienne s'appuie sur l'encyclopédie. Le travail consiste alors à s'approprier ce volume inépuisable pour y déceler les termes qui me sont les plus proches.
Lorsque l'on "improvise" à plusieurs le premier risque est l'imitation, imitation des modèles que l'on a entendus, imitation des propositions qui nous sont soumises dans l'instant. Il ne s'agit pas pour autant de pratiquer la contradiction systématique, mais de savoir attraper au vol les opportunités pour amener à soi, ou plus exactement vers ses préoccupations, ce qui se joue là. Dans un esprit de collaboration on acceptera évidemment pareillement celles de nos partenaires de jeu. D'autres choisiraient des voies différentes, mais, d'abord architecte, les structures me sont primordiales, avant le timbre et les notes. Considérant la composition instantanée à plusieurs comme une conversation je fuis l'unanimité pour rechercher la confrontation en espérant trouver complémentarité et complicité. Deux questions se posent donc, celle de son propre monde, celui que l'on s'invente par rejet de celui que la société tente de nous imposer, et celle qui consiste à rencontrer des partenaires avec qui échanger voire partager ses expériences dans l'espoir de toujours apprendre et améliorer, ne serait-ce qu'un tout petit peu, le quotidien de tous, et pas seulement le sien.
ec(H)o-system
[23 novembre 2015] J'aime ec(H)o-system le dernier album du poète Steve Dalachinsky avec le duo de rock français The Snobs. J'y retrouve le flow envoûtant que Hal Willner initiait avec les disques orchestrés de William Burroughs. Là où Galiay joue sur la lenteur et l'humidité, The Snobs sèchent l'atmosphère en l'électrifiant. Mais dans les deux cas nous sommes transportés, que l'on comprenne ou pas les paroles. La musique fait passer les intentions, par la diction rythmique et dramatique des poètes tout autant que par la musique qui les accompagne et les porte, traduisant leurs vers dans un langage universel.
→ Steve Dalachinsky and The Snobs, ec(H)o-system, Bam Balam, dist. Musea
The Lunatic Fringe par Steve Dalachinsky & RG Rough
[20 octobre 2020] L'album posthume du poète Steve Dalachinsky (1946-2019) est une petite merveille de flow américain, à l'égal des meilleurs disques de William Burroughs par exemple. L'association avec le Bordelais anglais RG Rough y est pour quelque chose, le multi-instrumentiste soulignant la prosodie ou forçant le slam vers des accents mélodiques ou dramatiques, relativement rares chez le poète new-yorkais. Steve Dalachinsky marmonne, murmure, chante, éructe, porté par la batterie, la guitare électrique, les sons électroniques et les bruitages, rythmique et arythmie... L'auditeur devient le passager d'une embarcation lancée dans une tempête de paroles acérées et de transe musicale.
Sur Where is the love at the love canal ?, la saxophoniste Ryoko Ono rappelle les affinités de Steve Dalachinsky avec le free jazz,. Il collabora merveilleusement avec William Parker, Susie Ibarra, Matthew Shipp, Mat Maneri, Didier Lassere, Dave Liebman, Jim O'Rourke ou Joëlle Léandre, mais comme déjà avec Les snobs, le travail avec RG Rough est plus rock ou electro, plus imagé, surtout plus libre que le free !
→ Steve Dalachinsky & RG Rough, The Lunatic Fringe, CD et Bandcamp, Bambalam Records
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 5 février 2026 à 00:20 ::Musique
Après le vinyle Fictions de notre duo avec Lionel Martin, le saxophoniste me dit qu'il aimerait qu'on enregistre en trio avec le percussionniste Benjamin Flament. Question de disponibilités, cela ne s'est pas fait, mais d'un côté Lionel et moi avons, depuis, monté le trio Les déments avec le comédien Denis Lavant, et de l'autre Lionel et Benjamin ont composé, joué en direct et enregistré à Fort-de-France la musique du spectacle Kréyol man la pour la compagnie chorégraphique Alfred Alerte. Évidemment c'est rudement bien !
Lionel Martin est au saxophone ténor électrifié et aux machines, Benjamin Flament à la batterie augmentée et aux percussions. En ouverture et en coda le conteur Jocelyn Régina les rejoint. Il suffit de quelques secondes pour reconnaître le son des deux musiciens. Jeu très physique et lyrique du saxophoniste, timbres très personnels de la rythmique inspirée par celle du ti-bwa, tout aussi poétique. Pour faire bouger les quatre danseurs, les accompagner dans ce rituel nourri aux souvenirs d'enfance du chorégraphe martiniquais. La musique, grave et puissante, nous entraîne à notre tour comme si nous étions du voyage.
→ Benjamin Flament & Lionel Martin, Kréyol man la, CD Ouch!, 16€ (12€ en numérique)
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 2 février 2026 à 07:38 ::Musique
Petite Lucette est un quintet de jazz, puisque c'est ainsi qu'on a coutume d'appeler les musiques de création qui puisent leur inventivité dans l'écriture plus ou moins collective, l'improvisation plus ou moins libre, la tonalité plus ou moins respectée, une instrumentation variée plus ou moins basée sur le rythme, et d'autres ingrédients qui épicent les menus des un/e/s et des autres. La saxophoniste Clémentine Ristord qui compose la plupart des titres, la vibraphoniste Manon Saillard, le claviériste Sylvain Fouché, le contrebassiste Pierre-Antoine Despatures qui a composé deux des pièces et le batteur Mathieu Imbert ont rôdé le répertoire de Incendier nos tristesses, leur deuxième album, grâce à la tournée Jazz Migration de 2024. Jazz Migration est un programme d’accompagnement de musicien/nes émergent/es de jazz et musiques improvisées qui peut mettre sacrément bien le pied à l'étrier. Si Petite Lucette n'échappe pas au désir d'appeler cinématographique leur musique, notion galvaudée qui m'échappe 99 fois sur 100, il est certain que leur inspiration va piocher dans la narration, un peu à la manière des poèmes symphoniques. Justement poétique, mais aussi engagée politiquement, soit en lien direct avec le réel, leurs neuf pièces sont particulièrement agréables et délicates. Pour mettre les points sur les i, il leur arrive de souligner leur mobile avec des paroles comme dans Et si on dit révolution, il faudra dire douceur, celles de Virginie Despentes. On sent chez elles, chez eux, l'enthousiasme de la jeunesse, une jeunesse laissée pour comptes, alors qu'ils et elles revendiquent de nouveaux contes.
→ Petite Lucette, Incendier nos tristesses, CD Raffut collectif, dist. Inouïe, sortie le 6 février 2026
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 1 février 2026 à 11:17 ::Musique
Message personnel envoyé à Denis Lavant qui est à Göteborg et avec qui, le saxophoniste Lionel Martin et moi, avons créé le CD "Les déments" à qui vient d'être décerné un Coup de cœur de l'Académie Charles Cros !
Le texte de mes remerciements :
Denis Lavant est extrêmement fier de recevoir ce second Coup de cœur, qu’il partage avec le saxophoniste Lionel Martin et moi-même, puisque « Les déments » est une composition collective, un travail à trois voix où les notes suggèrent des phrases et où les mots se font musique.
Nous n’avions rien préparé. Nous nous connaissions à peine. L’improvisation est totale. Avant chaque texte que Denis avait sélectionné, il nous le résumait pour que nous puissions choisir l’instrumentation adéquate, un point c’est tout. Denis connaissait les trois premiers textes, mais il découvre avec nous le quatrième, lui conférant un accent documentaire, là où les autres relèvent de la fiction, au demeurant fondamentalement poétique.
L’accord parfait fut magique. Comme si nous avions répété ou joué je ne sais combien de fois avant d’enregistrer. Le rythme de chacun inspire les deux autres. Denis y laisse respirer la musique sans que nous soyons obligés de lui faire des signes, et nos évocations sonores tombent sous le sens sans que nous comprenions comment une telle complicité est possible.
Un dernier mot qui a son importance, le double CD « Les déments » est coproduit, sans modèle économique, par nos deux labels de disques, rareté qui souligne la liberté qu’offre l’indépendance, et, surtout, l’esprit collectif qui nous anime : OUCH !, celui de Lionel Martin, et GRRR, le mien fondé il y a plus de 50 ans déjà. Deux onomatopées qui, comme par hasard, montrent bien que les notes et les mots sont de la même eau lorsqu’on aime raconter des histoires. Même complicité avec Ella & Pitr qui ont réalisé la superbe pochette.
Grâce à Denis Lavant un de nos rêves les plus fous est devenu réalité.
--- 21e année ---
Créé en août 2005
Plus de 6000 articles
Blog quotidien français le plus ancien ! + en miroir sur Mediapart
chronique solidaire et militante
non je ne suis pas journaliste
Contact: jjbirge(at)drame.org
Apéro Labo 4 live avec Fabiana Striffler et Léa Ciechelski
Apéro Labo 2 (Codex) live avec Fanny Meteier et Maëlle Desbrosses Apéro Labo 1 live avec Mathias Lévy et Antonin-Tri Hoang LP La preuve de Poudingue rock expérimental (GRRR, dist. The Pusher)
CDPerspectives du XXIIe siècle avecN.Chedmail, J-F. Vrod, A-T. Hoang, S. Lemêtre... (MEG-AIMP, dist.Word and Sound)
Double CD Pique-nique au labo avec 29 musiciennes et musiciens
(GRRR, dist. Les Allumés du Jazz) Également sur Bandcamp
CD Pique-nique au labo 3 avec 20 musiciennes et musiciens (GRRR, dist. Les Allumés du Jazz) Également surBandcamp Le superbe vinyleFictions duo avec Lionel Martin sérigraphie d'Ella & Pitr est sur Bandcamp
Reformation du Drame avec F.Gorgé et D.Meens Plumes et poils - 2022 CD GRRR, sur Bandcamp
Pour voir les autres billets, cliquez tout en haut sur Jean-Jacques Birgé, changez de thème et utilisez les calendriers d'archives...
Vous pouvez rechercher un terme avec le champ loupe en haut à droite.