70 Musique - mars 2026 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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mercredi 25 mars 2026

Les crimes du musette


Les Primitifs du Futur (quel beau nom de groupe !) sont de doux archéologues qui ont trouvé, il y a déjà 40 ans, un tunnel pour traverser le temps et rapporter des émotions qui n'ont plus cours, mais qu'ils réveillent le temps d'un disque entre copains. Si Robert Crumb les gratifie chaque fois d'une magnifique pochette, les nouvelles histoires qu'ils racontent sont en noir et blanc, des petits courts métrages au parfum suranné qui nous renvoient à l'époque des gigolos et des gigolettes, une époque que plus aucun/e d'entre nous n'a connue. À la tête de ce world musette tendre et délicat, Dominique Cravic convoque une bande de joyeux lurons un peu nostalgiques qui apportent leur obole les uns après les autres, les uns pour les autres, les uns avec les autres. Sur l'épais livret le trombinoscope en montre plus de soixante dix : Hervé Legeay, Vincent Segal, Raúl Barboza, Daniel Colin, Gp Crimoni, Véronique Fèvre, Berry Hayward, Daniel Huck, Alain Jean-Marie, Jean-Jacques Milteau, Dominique Pifarely, Sanseverino, Yves Torchinsky, Tony Truant, Francis Varis, Jean-Philippe Viret et toutes celles et tous ceux que je ne connais pas... Leurs chansons se passent à Montmartre ou Saint-Germain-des-Prés avant que les touristes les avalent, au Jardin du Luxembourg, Porte d'Orléans, boulevard Sébastopol, sur les rives de la Seine. En tout cas, ça c'est Paris !

→ Dominique Cravic et Les Primitifs du Futur, Les crimes du musette, CD Buda Musique, dist. Socadisc, sortie le 22 mai 2026

mardi 24 mars 2026

Avant Toute sur Bandcamp


C'est agréable de découvrir un article sur mon travail à une époque où la presse spécialisée ou généraliste fait portion congrue à la culture. Comme toujours en ce qui me concerne, l'étranger est plus disert, ce qui m'a souvent permis de vivre de mon art. Cette fois il s'agit de ma préhistoire, Avant Toute, l'enregistrement qui a précédé mon premier disque, le cultissime Défense de. C'était en 1974. Francis et moi venions d'avoir 22 ans. Nous n'avions encore aucune ambition d'en faire notre métier, mais c'était déjà notre passion...

Préserver la scène underground française : guide du Souffle Continu
L'article d'Erick Bradshaw, paru hier 23 mars sur Bandcamp, aborde 8 disques publiés par Souffle Continu Records dont notre Avant Toute !

La devise sans détours de Souffle Continu Records, « Les trésors de l’underground français depuis 2014 », ne donne qu’un aperçu de ce qui se cache sous la surface de ce remarquable label de rééditions. Souffle Continu a déniché, dépoussiéré et même compilé de nouvelles sorties issues de la scène underground française des années 1970, qui s’étendait à l’époque (récemment documentée dans le livre Synth, Sax & Situationists (The French Musical Underground 1968-1978)). L’une des principales préoccupations de Souffle Continu est la scène free jazz parisienne, initialement nourrie par des labels comme BYG, qui a donné naissance à l’underground radical et psychédélique qui s’est épanoui dans les années 70. Le label s’engage à représenter toute l’étendue de cette scène, peuplée aussi bien de Français que d’expatriés.
Dans ce guide, l’accent est mis sur les artistes français qui ont créé une musique visionnaire et inclassable, mêlant des éléments d’improvisation libre, de jazz, de rock progressif et de musique concrète. Tout comme leurs contemporains de la scène krautrock allemande, nombre de ces artistes étaient les enfants de la génération qui a vécu la Seconde Guerre mondiale, et ils voulaient désespérément se libérer des chaînes du passé et aller de l’avant vers l’avenir. La musique présentée ci-dessous reste innovante, même cinquante ans plus tard.

Avant Toute de Birgé Gorgé

La collaboration du synthétiste Jean-Jacques Birgé et du guitariste Francis Gorgé a donné naissance à l’une des versions les plus féroces de la musique expérimentale française. Tandis que Birgé arrache des sons à son synthétiseur ARP 2600, le jeu de guitare de Gorgé oscille entre un blues psychédélique gémissant et une déformation intense et mutilée des cordes. Les paysages sonores tumultueux et anarchiques que Birgé et Gorgé déchaînent sont le yang anarchique qui s’oppose au yin placide de Fripp et Eno. Sur « CXLII », la guitare émaillée de Gorgé surfe sur l’arpégiateur ARP de Birgé jusqu’à se fondre en une mare de fréquences radio à ondes courtes, tandis que les déformations sonores à la sauve-qui-peut de « Un Coup De Groutchmeu » voient le synthé et la guitare se talonner comme s’ils étaient engagés dans un jeu mortel du chat et de la souris. Le morceau final épique, « La Corde Lisse », présente des similitudes avec leurs compatriotes de Lard Free ou l’Italien Franco Battiato. Quelques mois après avoir réalisé ces enregistrements – qui sont restés inédits jusqu’en 2016 –, Birgé et Gorgé se sont associés à l’énigmatique batteur Shiroc pour Défense De, un album classique du rock expérimental français. L’année suivante, Birgé et Gorgé, accompagnés du trompettiste et inventeur d’instruments Bernard Vitet, ont formé Un Drame Musical Instantané, un collectif musical qui a composé des partitions et s’est produit en concert pendant des décennies, jusqu’à aujourd’hui.

vendredi 20 mars 2026

L'arbitraire en musique


Il existe des milliers de manières de composer la musique d'un film, mais aucune ne peut être arbitraire. En analysant le sujet, son contexte et les intentions du réalisateur, la réponse s'écrit d'elle-même. Entendre que la page blanche n'existe pas et que les solutions découlent de l'analyse attentive de ce qui est exprimé, suggéré ou refoulé... Trop nombreux cinéastes prennent hélas les spectateurs pour des demeurés en réclamant que l'on appuie les effets. Et le compositeur de surligner au marqueur fluo telle scène sentimentale ou la poursuite impitoyable ! Il m'a toujours semblé préférable de jouer la complémentarité plutôt que l'illustration mécaniste. Et déjà pointe la question préalable à savoir la nécessité ou pas de recourir à la musique dans un film ? S'interroger sur son propos c'est prendre l'affaire par le bon bout, renvoyant le conteur à zéro, d'autant qu'en la matière les habitudes ne peuvent être autrement que mauvaises. Déceler la spécificité de l'œuvre en cours exige d'abord que l'on pose pas mal de questions à son auteur. Aux substantifs, adjectifs et verbes révélés on opposera les siens pour composer une nouvelle syntaxe, propre à chaque aventure. Car l'intérêt de travailler sur des œuvres qui ne sont pas exclusivement les nôtres consiste à se surprendre en abordant des rivages insoupçonnés. Les querelles d'ego sont déplacées lorsqu'il s'agit de rendre l'objet rêvé le plus crédible possible. Et chacun d'y mettre du sien.

Combien de fois ai-je écrit que toute musique fonctionne avec n'importe quel film, mais le sens varie d'une association à une autre ! Jouant d'un médium sans paroles le musicien influe généralement sur les émotions, quitte à en rajouter une couche, mais sa responsabilité est justement la maîtrise du sens. Raison pour laquelle la place même de la musique, à savoir son apparition magique tombant de je ne sais quel ciel mystique, est primordiale. D'où mon attirance possible pour celle (dite diégétique) qui se présente in situ, jouée par des musiciens à l'image ou quelque machine reproductrice... Passé ce cas de figure qu'affectait par exemple Jean Renoir, il m'est très tôt apparu que la musique ne pouvait se concevoir coupée du reste de la bande-son. La partition sonore englobe les voix, les bruits, les ambiances et la musique s'il y a lieu d'être. Que l'on vive en ville ou à la campagne, nous sommes quasiment interdits de silence. On appellera donc nos moments de calme, pauses ou respirations...

Si, [lors de cet article du 14 juin 2013, j'évoquais] la musique de film, c'est que [je travaillais alors] à commenter des images dans des champs extrêmement variés, soit le film de Françoise Romand sur Ella & Pitr intitulé Baiser d'encre, plusieurs montages photographiques pour les Rencontres d'Arles, un parcours en autocar à travers la Camargue, l'interface du Jeu de la vie et le design sonore de l'exposition Le gameplay s'exhibe avec cette fois Sacha Gattino pour la Cité des Sciences, le live avec Jacques Perconte, etc. Mais j'aurais pu tout aussi bien traiter de n'importe quel art appliqué avec la même approche. Que la musique participe à un autre projet que cinématographique, ou qu'un graphiste, un écrivain ou un scénographe collabore à une œuvre impliquant différents créateurs, les question sont identiques : comment puis-je être utile à l'entreprise collective et quelle méthode employer pour la servir au mieux ?

vendredi 13 mars 2026

Le paradoxe de Michel Portal


Écoutant le troisième volet de l’émission « Les grands entretiens » d’Yvan Amar avec Michel Portal, est venue l’envie d’apporter quelques précisions qui firent défaut à la mémoire de Portal. D’abord le disque Free Jazz est l’œuvre du pianiste François Tusques et elle date de 1965, soit sept ans avant le célèbre concert du Unit à Châteauvallon. Y participaient le trompettiste Bernard Vitet, le saxophoniste François Jeanneau, Portal à la clarinette basse, le contrebassiste Beb Guérin et le batteur Charles Saudrais. Colette Magny en était la directrice artistique ! Ce n’est pas aussi free que ce que le jazz va devenir, mais ce sont en France les prémisses. En 1971, sur le même label de Gérard Terronès, Futura, suivront par exemple Tacet de Jean Guérin et La guêpe de Bernard Vitet. La liberté est plus explicite, mais c’est avec le Unit, qui au début ne s’appelait pas le Michel Portal Unit, ou avec le New Phonic Art, qui rassemble des musiciens de musique contemporaine, que l’improvisation devint libre et totale.
Michel Portal figure alors le modèle pour de nombreux jeunes compositeurs de l’instantané dont je fis partie. Alors qu’il revendique d’avoir terriblement peur, c’est un angoissé de première, il prend le risque de jouer avec des musiciens qui le mettent en danger. Chaque concert est radicalement différent. J’avais pris l’habitude des surprises avec chaque sortie d’album de Frank Zappa, et là je suis servi. Le début des années 70 est l’époque de tous les possibles. Il invite alors souvent des musiciens d’univers très différents comme Jacques Berrocal, Didier Malherbe ou Jean Schwartz dont le jeu l’oblige à se renouveler sans cesse. J’ai suivi cette voie jusqu’à aujourd’hui pour ne jamais m’endormir. La liberté est totale, elle offre la possibilité de jouer en do majeur ou à douze tons, de tenir un rythme ou de semer le chaos, de jongler avec le bruit ou d’intégrer tous les sons du monde.


Mais la question de l’autorat et des droits afférents titille les protagonistes qui se crêpent le chignon en revendiquant tel ou tel thème, d’autant que Portal les dépose sous son nom à la Sacem. Le Unit alors composé de Vitet, Beb Guérin, Léon Francioli et Pierre Favre (et la chanteuse Tamia à Châteauvallon 72), dont Portal dit longtemps que c’était son meilleur groupe et qu’il regrettait sa dissolution, explosa en direct devant la télévision allemande au grand dam des organisateurs qui ne comprenaient pas ses petits Français en colère. Vingt ans plus tard, Portal m’expliqua qu’il revint à la composition préalable pour ne plus avoir ses questions de droits d’auteur sur les bras, ce qui ne l’empêcha pas de souvent déléguer à d’autres sous couvert d’anonymat, en particulier pour ses musiques de film. Maître de l’improvisation, dès 1980, date de la mort de Beb, il se tourna vers un jazz moderne, somme toute plus orthodoxe, nous expliquant, que ses choix seraient dorénavant liés à ses besoins d’argent. Il avait déjà abandonné la variété, la musique classique, dont son interprétation de Mozart à la clarinette est mémorable, et la musique contemporaine. Dans les décennies qui suivirent, le succès commercial se vérifia et sa renommée ne fit que grandir jusqu'à sa mort le 12 février dernier.
Sur la page de mon site où je remercie les centaines de personnes qui m'ont accompagné dans ma vie professionnelle, je fais une dédicace spéciale à Frank Zappa, John Cage, Robert Wyatt et Michel Portal dont les encouragements furent précieux à mes débuts. Lorsque je réécoute ses enregistrements des concerts des années 70 je me rends compte à quel point ils influencent encore les jeunes improvisateurs et trices, le plus souvent sans qu'ils ou elles sachent à qui ils le doivent. Portal fut le révélateur en France d’un courant qui n’est pas prêt de s’éteindre.

vendredi 6 mars 2026

Love Is the Song We Sing: San Francisco Nuggets 1965–1970


Choisissant quelques disques dans l'ancien appartement de ma compagne je tombe sur un coffret Nuggets édité en 2007 par le label Rhino intitulé Love Is the Song We Sing: San Francisco Nuggets 1965–1970. Comme j'avais déjà acquis en 1998 le célèbre coffret de 4 CD Nuggets: Original Artyfacts from the First Psychedelic Era, 1965–1968, je glisse dans mon grand sac ce superbe bouquin de 120 pages bourré de photographies et surtout 4 autres CD dont je ne connais pas les groupes qui y figurent pour la plupart. Christiane me raconte qu'Edgard Garcia lui avait offert pour son anniversaire. Pas étonnant de la part de celui qui dirigea pendant plus de 30 ans l'association Zebrock et vient de prendre sa retraite !
Écouter les quatre volumes à la suite me replonge dans mon adolescence, une madeleine qui renvoie à une époque paradisiaque si on la compare à l'enfer actuel. C'était pourtant l'époque de la guerre du Vietnam, mais l'utopie Peace & Love régnait sur la côte ouest. Nous étions certainement naïfs, mais notre jeunesse s'épanouissait au Flower Power. Dans mon roman USA 1968 deux enfants j'ai raconté mon voyage initiatique qui me conduit entre autres à San Francisco. Même si ce qu'on appelle le Summer of Love date de l'année précédente, je ressens les sensations d'alors au son des solos de guitare planants, du folk électrique et de l'insouciance qui nous faisait rêver.

Extraits :
La jolie maison de bois des Rambo est au croisement de la 36e Avenue et de Geary. Derrière, depuis leur terrasse nous avons une vue dégagée sur San Francisco. Ils possèdent aussi un jardin où pousse de la marijuana. Joint et terrasse forment une bonne association. Non seulement Peter me fait fumer, mais il me donne des graines à planter sur mon balcon lorsque je serai rentré à Paris...
La musique est partout. Je suis aux anges. Peter joue de la guitare électrique. J'ai un petit faible pour sa sœur Bretta qui est plus âgée que moi et tient la flûte dans leur groupe. Ce sont nos San Francisco Nights chantées par Eric Burdon and The Animals. Je m'achète les albums Crown of Creation de Jefferson Airplane, Have a Marijuana de David Peel and The Lower East Side et The Beat Goes On des Vanilla Fudge. Les collages de documents historiques et les démarquages de ce dernier, album considéré comme raté par le groupe, m'influenceront considérablement dans mes choix musicaux...
Les disques américains ont des pochettes cartonnées beaucoup plus épaisses que les pressages anglais ou français. Dans la journée, nous allons visiter le campus de l'Université de Berkeley, avec Dave, Tita et Bretta. C'est le haut-lieu de la contestation étudiante californienne. En matière de manifestation, la spécialité locale consiste à s'asseoir par terre et à ne plus bouger, ce sont les sit-in. Mais Peter s'apprête à partir à Chicago pour manifester contre la guerre du Viêt Nam pendant la Convention Démocrate où, la semaine prochaine, auront lieu des évènements d'une rare violence. Les hippies céderont la place aux yippies, plus politisés. Pour l'instant, c'est calme, il n'y a que des banderoles et une atmosphère bon enfant typique de la côte ouest...
Pour descendre au Fillmore West, Peter conduit comme un fou. Il nous la joue Bullitt ! Le film ne sortira que dans trois mois, mais ce sont les mêmes tremplins : les rues très en pente croisent des rues planes, si bien qu'à chaque intersection les quatre roues de la voiture décollent et vont s'écraser plus loin sur la chaussée pentue. Je n'en mène pas large et je suis soulagé d'arriver entier au concert du Grateful Dead, d'autant que je suis en compagnie de Bretta. Dans l'obscurité le théâtre me paraît immense, tapissé des projections du light-show Holy See.
Alors que nous pénétrons au Fillmore, le groupe Kaleidoscope est déjà sur scène, mêlant différentes influences pour accoucher de longs solos distordus. Suit It’s A Beautiful Day, mais le clou du spectacle est le Grateful Dead avec Jerry Garcia à la guitare. Le concert dure des heures. On plane. Les improvisations dessinent des arabesques sensées rappeler un trip au LSD. Combien de fois écouterons-nous bientôt leur Dark Star et le Happy Trails du Quicksilver Messenger Service, et puis bien entendu les Doors, Hendrix, Janis Joplin ? Je ressors abasourdi de l'expérience. Comme je raconte à Peter mon émoi à l'écoute du disque des Mothers of Invention découvert à Cincinnati, il me fait cadeau de ses exemplaires des deux précédents, Freak Out! et Absolutely Free, qu'il trouve trop farfelus. Ce triptyque aura sur moi des répercussions considérables. De son côté, Peter construira sa cabane au Canada du côté de Vancouver pour échapper au service militaire et à la guerre du Viêt Nam, Bretta étudiera les civilisations mayas et incas, Masa deviendra toubib comme ses parents...
Pendant la seconde guerre mondiale, après l'attaque de Pearl Harbor le 7 décembre 1941, Oskar Naylor Rambo et Frances Kimura ont passé presque deux ans internés dans un camp de concentration aux États-Unis, sous prétexte qu'elle était d'origine japonaise. Si elle avait abandonné ses études de médecine, lui a continué, pathologiste comme Frederik Bornstein. Il a appris le swahili en Afrique et s'occupe, entre autres, de soigner les Black Panthers. Le flic qui avait tiré sur un enfant noir a répondu que le môme fuyait ; de son côté le môme a dit qu'il avait couru parce que le flic lui faisait peur. Les Rambo sont les premiers Américains avec qui nous partageons le même point de vue politique...

Parmi les 77 morceaux du coffret je reconnais évidemment Country Joe & The Fish, le Grateful Dead, Blue Cheer, mais je ne connais pas ces versions publiées exclusivement sur single (45 tours) et retrouver Jefferson Airplane, It's A Beautiful Day, Steve Miller Band, Santana ou Moby Grape au milieu de groupes dont je n'ai jamais entendu parler me fait oublier la folie meurtrière de Trump, blanc-seing à toutes les brutes du futur, et la complicité imbécile de la plupart de la classe politique française qui ouvre la porte au fascisme plutôt qu'encourager la seule force de gauche susceptible de nous sortir de la fange actuelle. On découvre ainsi un inédit des Warlocks avec Jerry Garcia, Bob Weir et Phil Lesh, Grace Slick avec The Great! Society, ou un inédit de Janis Joplin avec Big Brother & The Holding Company... Les textes du livre s'adressent essentiellement aux amateurs qui n'ont pas connu cette époque psychédélique où tout nous semblait possible, comme si le monde nous ouvrait les bras, un temps où l'adolescence pouvait s'épanouir les oreilles pleines de promesses.
Je ne ressens pourtant aucune nostalgie parce que j'ai toujours été curieux de grandir et de voir comment le monde se transforme, même s'il est terriblement contrariant sur l'espèce humaine. C'est juste délicieux de voyager dans le temps comme lorsqu'on va au cinéma ou qu'on lit un livre qui vous transporte ailleurs.

jeudi 5 mars 2026

The Mountain par Gorillaz


J'évoque rarement des disques qui font la une, d'autres savent très bien le faire, mais j'ai beaucoup aimé The Mountain, le nouvel album de Gorillaz. Écouté une première fois, j'ai eu aussitôt envie de le remettre sur la platine. Ce désir ne me trompe pas. La seconde fois me permet d'analyser les raisons de mon choix. Si l'influence de l'Inde est permanente, je n'ai pas perçu tout de suite le thème de la mort, probablement parce que les paroles anglo-saxonnes ne me sont pas toujours évidentes et, surtout, par leur approche franchement joyeuse de convoquer les disparus. Mon goût pour le mélange des genres, ici la musique indienne et la pop anglaise, pour l'usage de reportages sonores, pour le travail de post-production sur les voix et les instruments qui m'ont rappelé, par exemple, The Carnival de Wyclef Jean que m'avait conseillé Robert Wyatt, est comblé. Les mélodies et les filtres vocaux, l'orchestration qui mêle instruments électriques, le sitar d'Anoushka Shankar, cordes symphoniques, chœurs, etc. situent l'ensemble sur la voie inaugurée par les Beatles quarante ans plus tôt, en particulier avec le disque Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band, le premier album-concept, travail de studio loin de la scène.


Gorillaz a la particularité d'être un duo formé d'un musicien, Damon Albarn (musicien et compositeur du groupe Blur), et d'un graphiste, Jamie Hewlett (auteur de bande dessinée). Sa vidéo de The Mountain est explicitement inspirée par Le livre de la jungle de Disney. L'album est à la fois de maintenant (sic) et d'hier par l'utilisation de voix d'amis disparus comme l'acteur-réalisateur Dennis Hopper, le chanteur de soul Bobby Womack, les rappeurs Proof et David Jolicoeur de De La Soul, le batteur Tony Allen ou le leader de The Fall Mark E. Smith. Si leur séjour en Inde est partout présent comme avec le flûtiste Ajay Prasanna, la célèbre chanteuse Asha Bhosle, la fanfare Hindu Jea Band Jaipur (que l'on retrouve sur le deuxième disque dans la version dite "de luxe"), les chanteurs Pamela Jain et Niloy Ahsan, participent aussi les deux frères des Sparks, le groupe de rock Idles, Paul Simonon (The Clash), Johnny Marr (The Smiths), les rappeurs Yassiin Bey (Mos Def), Black Thought (The Roots) et l'Argentin Trueno ainsi que le DJ Bizzarap, le chanteur syrien Omar Souleyman, le Gallois Gruff Rhys (Super Furry Animals), la chanteuse américaine Kara Jackson, etc.
Malgré ou peut-être grâce à ces si nombreux invités de marque, The Mountain jouit d'une belle unité, une sorte de poème symphonique ou de film sonore qui nous plonge dans les couleurs et les parfums d'une Inde de rêve, mais aussi à Bénarès où l'on brûle les corps des défunts avant de disperser leurs cendres dans le Gange. Gorillaz arrive à montrer que la mort fait partie de la vie, une étape parmi les autres. C'est aussi une manière pour les deux artistes d'accepter celles des êtres aimés, et peut-être la leur. En musique. Quoi de plus beau ?

mardi 3 mars 2026

Barre Phillips & György Kurtág Jr. bien ensemble


Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'Un Drame Musical Instantané ait invité György Kurtág Jr. en 1992 à improviser ensemble avec le violoncelliste Didier Petit sur l'album Opération Blow Up. En lisant les notes de pochette de son duo avec le contrebassiste Barre Phillips j'ai l'impression de me lire, et pour l'avoir revu il y a quelques années je partage avec lui la nécessité du geste instrumental lorsque nous jouons des instruments électroniques. L'improvisation est à la source de sa démarche, mais c'est évidemment après des années de recherche sur les timbres et la manière de les agencer. D'où ma préférence pour le terme "composition instantanée". Et entre Barre et lui l'écoute tient lieu de partition, et c'est encore l'écoute qui permet aux auditeurs de s'approprier les images mentales qu'elle suscite. Je ne sais plus pourquoi nous n'avons pas concrétisé le projet que nous avions avec Barre Phillips, peut-être qu'à l'époque il était dans un mood trop jazz pour nous, mais je me souviens que sa visite au studio du boulevard Ménilmontant fut des plus agréables.
Et puis, en 2014, eut lieu cette rencontre entre lui et György à l'Opus Jazz Club de Budapest. J'imagine que le synthésiste avait préparé des sons qui collent avec l'inventivité du contrebassiste. Sur un synthétiseur un son c'est un programme, un mode de jeu, un instrument, une pièce, un grand nombre de pièces possible. György avait trois claviers pour passer rapidement d'un timbre à un autre. C'était chose plus simple pour Barre qui pouvait délaisser l'archet pour les pizz sans temps mort et sans regarder où il met les doigts. Ici chacun prend son temps, rebondissant aux propositions de l'autre convive. La variété des sons électroniques oblige le contrebassiste à échapper à ses propres conventions. On ne sent jamais d'où vient ce que l'on entend, on s'en fiche, peut-être parce que les sons des synthés se rapprochent de timbres acoustiques. Là encore c'est exactement ce que je cherche aussi à produire. Ainsi cela me plaît énormément. Les joueurs de synthé sont si souvent mal perçus par leurs collègues qui ne comprennent pas la logique de ces instruments-mondes. En ont-ils peur ou sont-ils simplement perdus devant cette tour de Babel ? Pour Togetherness, György et Barre ont remonté le concert de leurs anniversaires, 60 et 80 ans alors. C'est ce que j'aimais faire aussi avant mes Pique-nique au Labo où la logique s'est imposée d'elle-même, mais sans bouleverser la chronologie ni couper les rares maladresses. Comme disait Luc Ferrari dans une de mes radiophonies : "Malheureusement c'est comme ça qu'on le joue !". Sur leur album s'enchaînent dix-huit titres. Dans ce cas de figure les titres, forcément choisis a posteriori, représentent une des innombrables interprétations qui se découvrent bien après que l'on ait figé l'instant par la magie de l'enregistrement. Dix ans plus tard, un an après la mort de Barre, on se laisse porter par le flot merveilleux de ces deux rêveurs.

→ Barre Phillips - György Kurtág Jr., Togetherness, CD BMC 11€, dist. Socadisc