70 Musique - mai 2026 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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mercredi 27 mai 2026

Improvisations de Christine Wodrascka & Bernard Santacruz


Le communiqué de presse ou le texte du livret qui accompagne un disque donne parfois des indications déterminantes sur la manière de l'écouter. Lorsque cela frise la banalité cela peut même nuire à la découverte. Mais certains font carrément œuvre quand d'autres prennent le risque de désarçonner par la provocation ou l'humour. Le texte d'Alexandre Pierrepont sur le duo de la pianiste Christine Wodrascka et du contrebassiste Bernard Santacruz décrit parfaitement le mystère plus ou moins contrôlé de l'improvisation, cette manière d'être ici et ailleurs dans le même temps, ou là et plus tard. Il a bien repéré comment les idées circulent entre les deux musiciens. Cela ne fonctionne pas toujours aussi merveilleusement, mais nous avons là un magnifique exemple où chaque interprète, interprète de l'indicible force qui nous agit, tient à la fois un discours indépendant et en parfaite adéquation avec son ou sa partenaire. On dit alors qu'elle et lui sont sur la même longueur d'ondes. Je pense souvent au second quatuor à cordes de Charles Ives, écrit entre 1907 et 1913, conçu comme une conversation pouvant aller jusqu'à la polémique pour trouver enfin un terrain d'entente. Dans les neuf pièces qui composent Oblic s'exprime de part et d'autre une grande tendresse. C'est une musique réparatrice ou consolatrice si on la replace dans notre préoccupante actualité.

→ Christine Wodrascka & Bernard Santacruz, Oblic, 10€ en numérique ou 15€ le CD sur le label polonais Fundacja Słuchaj

Épisode #2 de mon entretien sur Planeta


Épisode #2 de notre discussion à bâtons rompus avec Bruno de Chénerilles pour Planeta - la Revue Sonore des Musiques Nouvelles diffusée sur Spotify, Deezer, Apple Podcasts, YouTube, Amazon Music, podcastics...


J'ai un peu de mal à m'écouter. Ce n'est pas le ton de mes entretiens habituels, c'est comme lorsqu'on discute avec un ami, j'avais peu dormi et un chat dans la gorge !

mardi 26 mai 2026

Bernard et Miles


Je me souvenais que Bernard Vitet était né un 26 mai, mais j'avais oublié que c'était le même jour que Miles Davis, même si à 14 ans d'intervalle. Bernard avait été plébiscité comme le meilleur trompettiste européen de son temps, probablement parce qu'il avait le même son que Miles qui était aussi son héros. Il l'avait même remplacé un soir dans le "quintet de rêve" (avec Wayne Shorter, Herbie Hancock, Ron Carter et Tony Williams) ; il racontait que Miles était dans la salle et qu'il avait joué "comme une merde" ! Je n'ai jamais retrouvé un aussi beau timbre au bugle.
Bernard avait enregistré tant de chorus pour Gainsbourg, Barbara, Montand, Bardot... Et accompagné des années Brigitte Fontaine et Colette Magny, les idoles de ma jeunesse. Il avait joué avec Gus Viseur et Django Reinhardt, Lester Young et Eric Dolphy, Chet Baker et Albert Ayler, Archie Shepp et Anthony Braxton, Don Cherry et l'Art Ensemble of Chicago, Steve Lacy et Gato Barbieri, Jean-Luc Ponty et Martial Solal, Diana Ross et Sunny Murray, il y en a tant d'autres que c'est presque toute l'histoire du jazz qui défile. Il avait participé au premier groupe de free jazz en France avec François Tusques, à la première rencontre avec un compositeur électroacoustique en compagnie de Jean-Louis Chautemps pour Bernard Parmegiani, fondé le Unit avec Michel Portal, et aussi tourné plusieurs années avec Claude François ! Ah les histoires de l'oncle Bernard... J'ai beaucoup appris grâce à lui, les renversements d'accords, les modes à transposition limitée, le silence... Il m'arrive de jouer de quelques uns des instruments qu'il avait inventés comme la trompette à anche, des flûtes, un violon alto en laiton et plexiglas, la contrebasse à tension variable...
Il avait laissé tomber la variété en 68 et le jazz en 1976 lorsque nous avons fondé Un Drame Musical Instantané avec Francis Gorgé. Je pense à lui aussi quand je vois que François Jeanneau est toujours sur la brèche. J'ai travaillé avec Bernard 32 ans non-stop à raison de 5 jours par semaine. Il est mort en 2013 et il me manque. Miles aussi manque, et Sonny parti hier, et Sidney sur les genoux de qui j'ai soufflé mes premiers sons et que nous allons bientôt honorer avec Lionel Martin, et tous les copains partis trop tôt...

Entretien sur Planeta - la Revue Sonore des Musiques Nouvelles


Bruno de Chènerilles publie un entretien réalisé ce mois-ci en quatre parties sur mon parcours musical depuis mes débuts. Sur la vidéo je ressemble à un Pinhead du film Freaks, la webcam me façonnant une tête d'épingle, aussi j'ai préféré l'image capturée samedi par Francis Gimenez après qu'il m'ait coupé ma tignasse façon savant fou. Les nouveaux podcasts de Planeta - la Revue Sonore des Musiques Nouvelles que j'inaugure sont sur Spotify, Deezer, Apple Podcasts, YouTube , Amazon Music et podcastics.


C'est un retour, car Bruno m'avait déjà interviewé il y a 41 ans (index 34) ! Pour l'instant, seul le premier des quatre épisodes est en ligne. Le ton est amical, enjoué et complice. Les autres épisodes, que je découvre au fur et à mesure, vont suivre très bientôt.

lundi 25 mai 2026

Opération M.A.U.R.I.C.E.


Vendredi et samedi soirs la violoniste et chanteuse Marie Salvat avait réuni un septuor pour évoquer Maurice et Maurice au Pavillon de la Sirène à Paris. Le moins que l'on puisse dire c'est que cela dépote entre le maigrichon réformé et l'anarchiste réfractaire. Le gentil Maurice, c'est Ravel dont le Trio composé en 1914 est remarquablement interprété avec Clémence Mebsout au violoncelle et Sarah Margaine au piano. Mais lorsqu'il s'agit de s'engager c'est toute la brigade qui s'y met, vocalement et instrumentalement, soit également Alexis Morel, co-compositeur et flûtiste, le guitariste Vladimir Médail, le tubiste Pascal Rousseau et le percussionniste Stan Delannoy. Parce que le vilain Maurice, vilain aux yeux de l'armée, est Joyeux. Si j'ai un faible pour le compositeur basque, j'en ai un fort pour Maurice Joyeux (1910-1991), antimilitariste jusqu'au bout des ongles. Je me suis tout de même fait réformer P5 pour ne pas avoir à obéir à un imbécile et apprendre à tuer d'hypothétiques ennemis de la patrie. Plus sérieusement, le militant anarcho-syndicaliste a publié Mutinerie à Montluc après s'être évadé de sa prison en 1944. La musique de ce spectacle, présentée ici en version concert, oscille entre les deux manières d'aborder l'engagement, délicate ou déterminée. C'est drôle et sérieux à la fois, tendre et colérique. On peut se demander si les deux Maurice ne réfléchissent pas la tiédeur de l'époque actuelle. Faut-il dissocier l'homme de l'œuvre ? Peut-on s'amuser sans arrière-pensée ? N'y a-t-il d'autre perspective que la lutte extrême en face de l'aliénation ? J'envisage ces questions évidemment uniquement d'un point de vue artistique ! En tout cas, la pièce de théâtre musical de Marie Salvat, Opération M.A.U.R.I.C.E. (dont l'acronyme de départ était Moment Musical Autour de l’Univers de Ravel Imaginé par des Chambristes Expérimentaux), est à la fois entraînante, profonde, lyrique et pleine d'humour.

vendredi 22 mai 2026

Gingembre Electric + JJB


Reprise du Blog lundi, même si c'est férié. Les articles sont publiés 5 jours sur 7. Les premières années, c'était 7 jours sur 7, mais cela fait du bien de faire une pause le week-end ! 22 ans, plus de 6000 articles, son champ de recherche est devenu ma mémoire. Je ne la cultive pas, parce qu'oublier fait partie du processus de création. Besoin d'effacer pour remettre sans cesse le compteur à zéro. Hier soir j'étais l'invité du trio Gingembre Electric composé de Karsten Hochapfel à la guitare électrique, du batteur architecte Reza Azard et de Peter Corser au sax ténor, au melodica et qui disait des textes. J'avais apporté des machines russes : l'Enner transformé par le Warp, et le Terra, tous renvoyés au Cosmos ; j'avais ajouté quelques ambiances sonores (bulles, crépitements de feu, loto arabe...), plus un Kaossilator et un poste de radio. Belle écoute et moment de convivialité partagé avec le public venu aux Pianos à Montreuil. Il y avait dans la salle des personnes qui "conte" pour moi. Comme disait Jean Renoir à propos de ses films, plutôt qu'une tranche de vie ce fut une tranche de gâteau.

jeudi 21 mai 2026

Sur les chapeaux de roues


Je me dépêche. Pas le temps de bloguer aujourd'hui jeudi. Rentré (hâlé) hier soir de l'île de Groix, j'enregistre toute la journée avec Francis Gorgé pour le nouvel album d'Un Drame Musical Instantané. C'est formidable de le retrouver chaque fois avec la même complicité que lors de notre premier concert en 1971, notre tout premier concert à tous les deux, au Lycée Claude Bernard, le premier concert de rock que nous avions d'ailleurs organisé avec Dagon et Red Noise en secondes parties ! Francis vient donc tout à l'heure avec sa Gibson SG Standard de l'époque et la nouvelle pédale d'effets qu'il vient de recevoir, une Neural Quad Cortex Mini ; d'après ce que j'ai compris, c'est aussi complexe qu'un ordi... Nous n'avons pas la moindre idée de ce que nous ferons. Francis dit qu'on improvisera. C'est plus ou moins vrai, parce que c'est un album de laboratoire très construit, qui s'élabore certes au fur et mesure, un album du Drame comme nous en composions avec Bernard Vitet. Sur la photo, Francis et moi en 1977 !
Je dois m'arrêter plus tôt que d'habitude, car je joue en concert à 21h aux Pianos à Montreuil avec Karsten Hochapfel, lui aussi à la guitare électrique, le saxophoniste Peter Corser et le batteur Reza Azard qui forment le trio Gingembre Electric. Pas eu le temps non plus de préparer, Karsten me dit lui aussi qu'on improvisera, mais là ce sera une rencontre. J'y vais avec quatre machin/e/s électroniques russes. C'est au chapeau, mais entre temps j'aurai perdu mes roues... Venez ! Je ne joue plus très souvent sur scène, et ça risque d'être rudement bien...

lundi 18 mai 2026

Analyse au fil d'1/2


[Ce 11 octobre 2013] Francis Gorgé a retrouvé un dessin qu'il avait fait de notre trio avec Bernard Vitet. Nous étions au début des années 80. Un fil magique reliait Un Drame Musical Instantané. Si le cordon ombilical alimentait la guitare de Francis en sauteur façon Pete Townsend il passait par une oreille de Bernard et ressortait par l'autre tandis que j'y faisais le funambule. Mon corps abritait mille et un mots, la carapace de Bernard le laissait allumer une énième Bastos. La forêt de sapins rappelait la FranSuisse, le scarabée l'animal adoré, le téléphone une fâcheuse manie, et le public rêvé à la mode Hetzel d'applaudir nos facéties improvisées !
Nous avions tôt compris qu'il fallait accompagner nos inventions musicales de tout un matériel graphique qui, au moins, attire l'attention. Les journalistes qui ne comprenaient pas grand chose à notre travail nous faisaient toujours des compliments sur nos pochettes de disques. Dans les années 70 seule la pop avait saisi l'importance de l'adéquation entre la musique et le visuel qui l'habillait. La Fnac, avant de devenir le fossoyeur de la culture, nous offrait ses vitrines intérieures de 122x78cm lorsque nous proposions une création plastique réalisée par les décorateurs avec qui nous travaillions, comme Raymond Sarti ou Marc Boisseau. Kind Lieder, Sous les mers ou L'homme à la caméra sont restés affichés jusqu'à un an, une chose incroyable aujourd'hui. Sur scène c'était la même chose. Bernard disait que nous proposions toujours une image et qu'il fallait donc la contrôler. Son look était impeccable, la cigarette coincée entre l'annulaire et l'auriculaire pendant qu'il appuyait sur ses pistons, lunettes noires ou monocle, bottes cirées.
En octobre 1977 Francis avait réalisé pour Libération une petite bande dessinée qui annonçait notre résidence de trois semaines à La Vieille Grille. Il nous avait campé en Pieds Nickelés à qui nous ressemblions étonnamment. Bernard était évidemment Ribouldingue, Francis Croquignol et moi Filochard. Je vais fouiller dans les archives pour la retrouver. J'y ai mis le nez après qu'une étudiante de Toulouse ait émis le désir de remonter L'homme à la caméra avec la partition que nous avions composée pour grand orchestre. Nous jouions à Paris tous les jours enchaînant le Riverbop, le Théâtre Mouffetard, la Maison de la Radio, le Musée d'Art Moderne, etc. Il y avait évidemment dix fois moins de musiciens et dix fois plus de lieux où jouer ! Tout était plus facile, il y avait une vraie curiosité pour des expériences originales. Le formatage est venue ensuite, lorsque les décideurs, avec l'âge, sont devenus cyniques ou qu'ils ont été remplacés par des personnes formées dans des écoles de commerce. On voit bien le résultat dans les majors ou à la télévision. Heureusement une époque effervescente semble renaître, mais les conditions économiques sont nettement moins favorables.

lundi 11 mai 2026

Dernière minute : concert le 21 mai à Montreuil


Concert 21 mai 2026 à 21h
Gingembre Electric (Karsten Hochapfel, Peter Corser, Reza Azard) invite Jean-Jacques Birgé à La Guillotine (Les Pianos) à Montreuil (24-26 rue Robespierre, 93100 Montreuil, Mo Robespierre, Ligne 9 - 09.63.53.85.17
Je prépare tout avant mon départ pour l'île de Groix et la reprise de l'enregistrement du nouveau CD d'Un Drame Musical Instantané avec Francis Gorgé pour pouvoir enchaîner direct.
J'y emporterai donc sur ma bicyclette le Terra, l'Enner et le Cosmos, trois instruments électroniques russes !

Défense de


Nous étions le 10 octobre 2013. Depuis, toutes les éditions de ce disque semblent épuisées (voir marché de l'occasion).

Avant de briser la cellophane qui recouvre la réimpression vinyle de Défense de on peut lire sur le sticker :

Birgé/Gorgé/Shiroc 'Défense de' LP + bonus DVD ! Première réédition en vinyle de cet album culte de 1975. Défense de était le premier album de Jean-Jacques Birgé et Francis Gorgé, avant la fondation d'Un Drame Musical Instantané avec Bernard Vitet en 1976. Défense de est devenu un LP culte qui se vend une petite fortune, particulièrement depuis que son caractère de musique française avant-garde/expérimentale/synthé précoce fut signalé sur la fameuse liste de Nurse With Wound. Fauni Gena fait revivre en vinyle cette œuvre légendaire de l'histoire musicale grâce à une édition top class comprenant les annotations de Jean-Jacques Birgé lui-même, plus un DVD bonus incluant près de 6 heures de pièces rares et le film de Jean-Jacques Birgé et Bernard Mollerat La nuit du phoque.

Les Barcelonais de Wah-Wah Records [publièrent] ainsi sous la référence Fauni Gena 030 mon premier disque qui inaugura le label GRRR que je venais de créer. Le label israélien MIO l'avait réédité en 2003 en CD avec le même DVD, mais c'est la première fois qu'il [revenait] sous sa forme initiale, ici avec un livret 4 pages de 30x30cm où figurent de nombreuses photos de Thierry Dehesdin et les notes de pochette que j'avais écrites pour MIO il y a dix ans. Lorsque j'évoque l'avenir je me rends compte que j'aurais pu les mettre à jour, mais ce genre de publication joue de la perspective du temps autant qu'il affiche sa permanence. Car, à mon humble écoute, Défense de n'a pas pris une ride. Je suis étonné de préférer aujourd'hui la face B, en particulier le réveil où, en duo avec Francis Gorgé, nous mêlons les possibilités du multipistes à la fraîcheur de l'improvisation.

L'accroche publicitaire rappelle que Francis et moi avions commencé à jouer ensemble au lycée en 1970. L'album avait commencé par être enregistré chez le père du producteur de free jazz Sébastien Bernard qui possédait un orgue à tuyaux, un piano électrique, un xylophone et un violoncelle, puis sa défection et la rencontre quelques mois plus tard du percussionniste Shiroc nous avait amenés à remplacer deux des quatre morceaux par de nouvelles pièces en trio ou en quartet avec le pianiste Jean-Louis Bucchi. Notre ami le saxophoniste Antoine Duvernet faisait également des apparitions sur les deux pièces initiales. À la fin des six heures d'inédits du trio présents sur le DVD et intitulées June Sessions nous formâmes un quartet avec un second percussionniste, Gilles Rollet. Enfin le DVD inclut le film expérimental (sous-titré en français, anglais, hébreu et japonais) que je réalisai avec Bernard Mollerat en 1974 et qu'encensèrent plus tard nombreux critiques américains.

Nous avions 22 ans et une terrible envie de mordre. Les titres du disque et des quatre pièces formaient une seule phrase : Défense de / crever / la bulle opprimante, / Le réveil / pourrait être brutal. Avec la réputation dont jouit l'album (surtout à l'étranger !) cette édition limitée [fut] aussi vite épuisée que le vinyle original et sa réédition en CD.

vendredi 8 mai 2026

Le silence gratte où ça vous démange


Minuit l'heure du crime. Je profitai du calme du soir [de ce 8 octobre 2013] pour poser Sounds of Silence sur le tourne-disques. L'objet est conceptuel. Un sticker jaune barre la pochette de Simon & Garfunkel comme une voie sans issue sur l'autoroute musicale. Vingt-neuf plages de silence se succèdent sur les deux faces du 33 tours 30 cm réalisé par Patrice Caillet (auteur du livre Discographisme récréatif), Adam David et Matthieu Saladin. C'est plutôt le Périphérique une nuit où les services d'entretien ont fermé toutes les issues. Ça tourne en rond, mais ça avance tout de même et ça travaille. Non, vous n'entendrez pas 4'33" de John Cage conçu pour la scène. L'anthologie rassemble exclusivement des enregistrements dont les auteurs sont Andy Warhol, John Lennon, Maurice Lemaître, Sly & the Family Stone, Robert Wyatt, John Denver, Whitehouse, Orbital, Crass, Ciccone Youth, Afrika Bambaataa, Yves Klein, etc. Aux imperfections des supports originaux le vinyle ajoute les siennes. Il révèle une variété inouïe, c'est le cas de le dire, de manières de concevoir le silence : performative, mémorielle, politique, critique, abstraite, poétique, cynique, farceuse, technique, promotionnelle, absurde, indéterminée. À la première écoute je me laisse aller sans savoir qui se tait. C'est reposant. À la seconde je suis les notes de pochette. Les circonstances dessinent une histoire de la production discographique à travers ses silences. C'est dense et prenant. Ça piquotte. Ça craquotte (coprod. alga marghen - Sound-Houses/FRAC Franche Comté - Incertain sens / 4ème édition avec bandeau bleu aux Presses du Réel).

jeudi 7 mai 2026

Ça commence par la marche


Ça commence par la marche, alors au début j'ai pensé que c'était essentiellement un hommage à la musique de Steve Reich. J'ai laissé filer les trois minutes de Juste avant, les vingt-trois de Presqu'un pas, et puis les percussions de Marche avant et les cuivres de Marche arrière m'ont intrigué. L'énergie déployée renvoie en effet au Reich d'il y a quelques décennies. Ici le rock vient au secours de la fascination, avec une grosse caisse bien lourde et omniprésente, des onomatopées en guise de souvenirs, et les deux pianos, main gauche, main droite de Jérémie Ternoy. Des virages inattendus ne perturbent pas pour autant cette progression prenant pour principe fondateur The Songlines de Bruce Chatwin : "Richard Lee a calculé qu'un enfant Bushman sera porté sur une distance de 7886 km avant de commencer à marcher seul. Étant donné que, pendant cette phase rythmique, il passera son temps à nommer les éléments qui composent son territoire, il est impossible qu'il ne devienne pas poète." Ainsi, Peu après, ça swingue jusqu'au titre éponyme qui met fin au vertige, Ça commence par la marche, après avoir entraîné à sa suite un grand ensemble au souffle imperturbable (Jérémie Ternoy pianoS, Nicolas Mahieux contrebasse, Ivann Cruz guitare, Charles-Albert Duytschaever et Peter Orins batteries, Sakina Abdou sax, Christian Pruvost trompette, Vianney Desplantes euphonium, Sarah Butruille, Maryline Pruvost et Kristof Hiriart chant et lames sonores). Jérémie Ternoy, qui a composé cet hommage décidé aux musiciens répétitifs américains, revient aux pianos. Et puis c'est fini. Le silence reprend ses droits. C'est l'un des effets magiques de cette musique envoûtante.

→ Jérémie Ternoy, Ça commence par la marche, CD Circum-disc, sortie le 29 mai 2026

mardi 5 mai 2026

Une autre écoute est possible


La curiosité est le vecteur du propos de La Muse En Circuit, de sa création en 1982 à aujourd'hui. Aucun concept ne peut mieux m'agiter les neurones, toucher ma sensibilité, me faire vivre. Et vivre libre, si l'on fait abstraction du fantôme de la liberté, évidemment. En regardant le film Une autre écoute est possible que Jérôme Florenville a consacré à ce centre national de création musicale implanté à Alfortville j'ai vibré en sympathie pendant cette heure d'extraits et d'entretiens où je reconnais les amis, son fondateur Luc Ferrari (1929-2005), d'abord et définitivement, David Jisse (1946-2020, directeur de 1999 à 2012), Pablo Cueco, Denis Lavant, et d'autres que j'ai croisés et dont j'admire le travail, son directeur actuel Wilfried Wendling depuis 2013, Georges Aperghis, François Sarhan, Brunhild Ferrari, Henry Fourès, ou encore Kasper T. Toeplitz, Nina Garcia, etc., tous passionnants et fondamentalement humains. Petite réserve sur Heiner Goebbels dont la manie de composer à partir d'improvisations de ses musiciens me laisse perplexe, car l'aspect collectiviste de la plupart des projets pluridisciplinaires me plaît particulièrement. Pendant toutes ces années je suis bêtement resté à distance de La Muse alors que tout aurait dû m'inciter à m'y impliquer. Pour la petite histoire, j'y ai même rencontré la femme de ma vie il n'y a pas si longtemps ! Mais heureusement, bien que j'en ai revu la trace vidéographiée, ce n'est pas dans le film qui raconte par contre plusieurs décennies d'aventures où l'amitié est née ou a grandi au fil des résidences.


Le film rend hommage à tous les protagonistes, en particulier les trois capitaines : Luc Ferrari qui sut installer la joie comme paramètre indispensable à l'entreprise (et sa lettre de démission lue par Brunhild est bouleversante), David Jisse qui lui permit de devenir pérenne, Wilfried Wendling qui l'implanta dans le XXIe siècle. La variété des œuvres qui y furent créées montre l'ouverture d'esprit, guide souverain de leurs choix. Je suis ravi de voir Sarhan au travail, Jisse ou Lavant éructant leurs textes, Toeplitz jouant de sa double basse, etc. La bidouille et l'expertise font bon ménage. Et toutes les créations absentes du film auxquelles j'ai assisté soulignent l'effervescence et la créativité de l'équipe et des nombreux invités.
À voir donc, et à écouter, car il s'y dit ce qui manque si souvent ailleurs.

lundi 4 mai 2026

La lutte est un poème collectif


Au début du disque j'ai cru écouter le chaos à la mode, sorte d'improvisation noisy sans articulations structurales, comme si le mouvement punk avait contaminé l'électro-acoustique, mais que nenni, c'était juste une des faces de ce disque qui en a suffisamment qu'il pourrait ressembler à un cube. C'est fou le nombre de musiciens et musiciennes qui s'éclatent sur la planète en composant dans l'instantané ou dans la durée sans qu'on en reçoivent le moindre écho ! C'est à la fois flippant et plein d'espoir. Le problème est le peu d'intérêt qu'y voient les médias dominants, pensant vendre leurs torchons en choisissant de promouvoir des clones de ce qui un jour fit l'affaire. Alors on vous sert des Rosalía ou je ne sais quel marronnier du Loch Ness qui refait surface tous les cinq ans avec un nouvel album. Il est certain que la recette a fait ses preuves, même si cela ne marche pas à tous les coups. Il suffit d'avoir eu un jour un succès pour que les producteurs misent sur un hypothétique retour de gloire. Ne pas croire que l'aristocratie contemporaine ou que les tenants du swing se portent mieux. Les vieux ringards dogmatiques sont programmés chaque année sans pour autant arriver à en croûter. Comme tout le monde. Heureusement il y a de "jeunes" créateurs qui font fi de tout ce vacarme médiatique, des musiciennes qui profitent momentanément de la parité, des collectifs qui se serrent les coudes, des revues en ligne comme Citizen Jazz qui creusent des sillons inexplorés hors frontières. Comment s'y retrouver dans cet immense et nécessaire besoin de créer qui anime les artistes, qu'ils soient de la race des copieurs, la très grande majorité et la plus profitable, ou de celle des défricheurs, souvent des indépendants dont la passion se moque du qu'en-dira-t-on tant qu'ils peuvent tenir jusqu'à la fin du mois ?

Le temps que je tape ces petites phrases qui me posent plus de questions qu'elles ne m'apportent de réponses, le disque La lucha es un poema colectivo du groupe tellKujira est arrivé à son terme. Ambra Chiara Michelangeli au violon alto, Francesco Diodati et Stefano Calderano aux guitares électriques, Francesco Guerri au violoncelle l'ont conçu et composé lors d'une résidence à l'IRCAM en novembre 2023 alors que la grève grondait en face, au Centre Pompidou. Ce quartet italien refuse de se laisser enfermer dans un style. Leurs titres peuvent donner des pistes : En grève, ¡Que viva México!, Tarantella, Walking on the beach / what to love and fight for. Des voix enregistrées se mêlent aux instruments comme des bulles de réalité éclatant au milieu de leurs rêves. Art rock, free jazz, électronique, musique contemporaine jaillissent et s'évanouissent. Je devrai y revenir pour savoir de quoi il retourne exactement. La poésie est toujours plus précise que les sciences exactes. Elle n'est jamais démentie. Elle se transmet de génération en génération au fil des siècles. Combien d'auditeurs et d'auditrices arriveront-ils à toucher ? Cela n'a pas vraiment d'importance. Ils et elles existent. Et leurs pensées au loin les suivent...

→ tellKujira, La lucha es un poema colectivo, LP Superpang 22€ (10€ en numérique), sortie le 29 mai 2026