70 Perso - novembre 2025 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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lundi 17 novembre 2025

Grand-père de garde


Mes petits-enfants sont loin des écrans, épargnés d'un côté comme de l'autre. Comme Jil fait le clown derrière le livre Vroum et qu'il est impossible de la reconnaître, je me permets de publier exceptionnellement la photo de samedi dernier. Ses parents jouant à Paris, je me suis retrouvé grand-père de garde. Jil est particulièrement espiègle, elle rit tout le temps, montre du doigt tout ce qu'elle découvre et teste systématiquement les instruments de musique du studio. Son approche est évidemment peu conforme aux usages en vigueur. À quinze mois, on tape sur tout ce qui est à portée de main avec tout ce qui nous tombe sous les doigts. Les boîtes à meuh sont évidemment très appréciées, quitte à les secouer comme des maracas. Son acharnement sur les grandes toupies à musique reste vain et je dois l'aider à les faire siffler. Je sélectionne évidemment des percussions qui ne sont pas trop fragiles, mais elle réussit à souffler dans de minuscules flûtes en plastique. Et puis tout à coup la fatigue a sonné l'heure de la sieste.
À nos âges, le sien et le mien, le grand écart n'est pas simple. J'ai tout de même du mal à jouer à quatre pattes. À prendre des pauses de travers, je me fais régulièrement un tour de rein ou un petit torticolis. Et lorsque les éboueurs sonnent à la porte pour les étrennes avec leurs calendriers je dois descendre avec onze kilos dans les bras, puis les remonter si nous étions en train de jouer là-haut. En dehors de ces aléas et sans évoquer les innombrables consignes parentales concernant les repas, le sommeil, les activités ludiques, les déplacements en poussette, etc., c'est un régal de voir pousser cette jeunesse vive et rigolote. Comme le remarquait son grand frère qui sait subtilement en profiter avec notre complicité, les grands-parents ont beaucoup moins de règles et d'interdits que les parents. C'est notre rôle. Nous avons le meilleur, épargnés par le pire.
Je me souviens tout de même d'un soir où Eliott avait eu un saignement de nez et que j'ignorais totalement comment l'arrêter. Je fis même tout le contraire de ce qu'il fallait. Au lieu de lui pincer le haut du nez, je lui mettais la tête en arrière, et sans coton je cherchais à endiguer le flot avec du papier hygiénique roulé. Il y avait du sang partout, par terre, sur les murs, à tel point que je nous entraînai dans la cabine de douche. Ma fille était injoignable et le répondeur de SOS Médecins avait répondu de rappeler cinq heures plus tard ! Nous avons fini par échapper à cette scène très gore au bout d'une trentaine de minutes. Donc tout va bien, sauf en cas de maladie, voire d'accident, où, comme tout le monde, nous nous sentons démunis, surtout face à des enfants ne pouvant s'exprimer verbalement.
Ce week-end, rien de tout cela, mais une partie de plaisir nouvelle, car j'avais franchement tout oublié. Le soir, comme je désirais profiter de la fête chez mes voisins, ma fille eut l'excellente idée de laisser un téléphone ouvert dans la chambre de Jil connecté au mien tandis que je conservais une oreillette au milieu du tintamarre ambiant. Le baby-phone eut été inopérant et probablement trop éloigné. Une oreille à la fête, l'autre dans sa chambre, jusqu'à ce que ses parents prennent la relève, leur spectacle terminé, j'assurai mon rôle, me rappelant la dénomination dont on nous affuble avec raison, les chicoufs, pour "Chic ils arrivent ! Ouf ils s'en vont !".

vendredi 14 novembre 2025

Une phobie de la répétition ?


L'idée d'écrire un article sur les tâches répétitives commence par la vérification que je ne l'ai pas déjà commis dans le passé. Ce ne serait pas la première fois que je développe un sujet avant de m'apercevoir que j'ai produit presque le même quelques années plus tôt et que, par conséquent, je le jette au panier ! On peut donc trouver des allusions, mais pas d'évocation explicite de l'ennui profond que me procure la répétition quotidienne de tel ou tel geste comme me laver les dents ou me raser. Pour certains je n'ai pas vraiment le choix, genre la brosse à dents matin et soir. Pour la barbe j'ai choisi de la laisser pousser pour ne m'en occuper que lorsque cela me chante. Il faut biaiser pour ne pas me lasser de faire la vaisselle (elle n'est jamais la même heureusement !), la lessive (idem : je note que ce terme frise l'inconscience) ou le ménage (je me fais heureusement aider). Ma garde-robe est suffisamment variée pour me donner l'impression de m'adapter à l'humeur du jour et mon héritage gastronomique m'empêche de refaire deux fois le même tour.
C'est probablement la raison pour laquelle je déteste rejouer deux fois la même chose et que l'improvisation (sans aucune contrainte stylistique) est garante d'une sorte de nouveauté permanente. L'idée-même de répétition me fait fuir. Se lancer dans le vide donne des ailes. Au pire, une préparation méticuleuse tient lieu de filet. Pour préserver l'innocence de la première fois je mets systématiquement le compteur à zéro quelques jours après avoir bouclé un projet, mais à force d'effacer la mémoire de ce qui est achevé je risque de reproduire un schéma, celui de ne jamais me répéter !
Au démarrage de ce Blog je me souviens avoir eu conscience que cela devrait m'éviter de radoter face à de nouveaux interlocuteurs : je répondais qu'on n'avait qu'à lire l'article que j'avais consacré à la question. Cette échappatoire arrogante a fait long feu et je préfère prendre le temps qu'il faut, quitte à ressasser mes vieilles lubies. Mon goût pour l'encyclopédie et mon insatiable curiosité tempèrent la boucle qui me terrifie. Mes goûts artistiques s'expliquent ainsi facilement, et j'ai besoin d'autant de surprises dans la vie de tous les jours. L'éventail des possibles canalisé par une rigueur morale, la découverte est mon carburant. Répéter, être victime de quelque addiction, se plier à un rituel régulier, banaliser le quotidien me font fuir. Le moindre écart, le changement d'angle, l'exploration, la contradiction, le regard de l'autre éclairent ma manière de voir et donc de vivre. C'est bien le sens de la vie, d'avancer sans cesse, quitte à se retourner de temps en temps, jusqu'à la pirouette finale, irreproductible.

mercredi 5 novembre 2025

Ça commence à faire beaucoup


Je ne sais pas comment ça ce fait, mais exactement 73 ans après ma naissance mon anniversaire tombe aussi un mercredi. D'après ce que je comprends, il retombe le même jour de la semaine tous les 11 ans, 6 ans ou 5 ans, selon la répartition des années bissextiles. Chaque année, le jour de la semaine d’une date donnée avance de +1 jour sauf les années bissextiles +2. Détail qui ne rentre pas en ligne de compte entre 1901 et 2099, les années bissextiles étant simplement divisibles par 4 (sauf les années séculaires, divisibles par 100, car le calendrier grégorien a un cycle de 400 ans après lequel tout se répète exactement). Donc calculant le décalage total, cela donne 55 années normales ×1 + 18 années bissextiles ×2 = 55 + 36 = 91 jours (13 semaines) qui est multiple de 7, et voilà ! Depuis mes débuts dans la vie j'ai toujours aimé les mercredis et le chiffre 7, allez savoir pourquoi...

Arrivé là, je répondais récemment que mon activité principale est de faire la musique bizarre et que étonnamment j'en vis depuis plus de cinquante ans. Comme c'est le jour des chiffres je peux ajouter que cet article porte le numéro 6012, mais qu'il ne tient pas compte de ceux que j'ai écrits pour des journaux, des magazines et autres supports. Sur le site des disques GRRR, on trouvera 106 albums (83 sont sur Bandcamp), 1752 pièces en écoute libre dont 1346 inédites, soit 202 heures (plus de 8 jours non-stop !). Ajoutez des milliers de représentations, les quelques films que j'ai réalisés, les centaines de compositions pour des films, des CD-Roms, des expos, des sites Internet, la radio, mes romans, des images, des installations, les travaux en tant que designer sonore, l'enseignement, et on comprendra pourquoi j'ai besoin de pense-bête pour me souvenir. Mon Blog m'est évidemment très utile grâce à son champ de recherche. Dans la pratique j'oublie ce que j'ai fait une semaine après qu'un projet est terminé. J'ai sans cesse besoin de remettre le compteur à zéro, histoire de retrouver l'innocence de mes débuts. Et pour commencer je fais des listes. Mon côté obsessionnel est pratique et rassurant, mais je n'en suis tout de même pas au stade de l'Homme aux rats, étudié par Freud, qui ne pouvait pas ouvrir un livre sans compter les points ni passer devant un arbre sans compter les feuilles. Tout est affaire d'équilibre, ou plus exactement du déséquilibre qu'il s'agit de contrebalancer. Mon travail, comme la vie en général, est une marche sur le fil, et j'espère bien ne pas arriver de l'autre côté avant encore un bon nombre d'années !

À part ces comptes d'apothicaire, le plus important à mes yeux, ce sont les amitiés et les amours. J'ai cette chance d'avoir de vrais ami/e/s et d'aimer aujourd'hui autant que j'ai aimé et que je fus aimé, si ce n'est plus. Elles et ils ont fait de moi une meilleure personne et il reste du boulot pour pouvoir continuer à me regarder sereinement dans la glace. Enfant, je rêvais de changer le monde, du moins d'y participer, qu'il soit meilleur, plus clément et pour toutes et tous. Chacun/e en porte la responsabilité. Je n'ai jamais baissé les bras, malgré des résultats très douloureux pour la majorité d'entre nous ! Mais nous ne sommes que de minuscules éphémères aux pouvoirs très limités. En levant la tête vers les étoiles je me rends compte de la vanité de l'espèce humaine. À l'échelle du cosmos nous comptons pour rien. C'est ce rien que je fête aujourd'hui, ce rien que nous faisons durer, autant que possible en le partageant tendrement.