[Ce 19 juin 2013, comme j'évoquais] mes difficultés à trouver les trompettes célestes du Fra Angelico, Vincent Segal me propose un sublime continuum à deux violoncelles qui me permettra de poser un cromorne ou un autre instrument à vent lorsque Le couronnement de la vierge aura été filmé. Je finis par trouver la solution en jouant des samples de la trompette de Bernard Vitet enregistrée il y a [plus de 40] ans lorsque nous avions acquis l'un de nos premiers échantillonneurs.
J'avais seize ans lorsque mes parents nous ont emmenés voir les fresques de Fra Angelico au couvent San Marco près de Florence. Je garde un souvenir inoubliable de ces bleus et rouges incroyables qui décoraient les cellules des moines. Scénographie qui me marquera à vie, en particulier dans mon travail musical, que ce soit pour les espaces d'exposition ou le design sonore de n'importe quel lieu physique ou virtuel !
Énorme surprise d'apprendre que la collection de films sur l'art dont je suis à l'origine avec le producteur Dominique Playoust [était] exposée à Séoul en Corée [depuis le jour de cet article, le 12 juin 2013, jusqu'à fin septembre de cette année-là], au fameux Hangaram Museum, Seoul Arts Center sous le titre Musée secret : Révélations, une odyssée numérique dans la peinture.
Un impressionnant orage éclate sur Paris tandis que je sonorise La tempête avec Pierre Oscar Lévy. Le tableau de Giorgione est une pure mise en scène de théâtre. Je jongle entre le tonnerre et la plaque de tôle. Les trois coups résonnent avant que la femme nue ne gronde. Le public applaudit le véritable éclair qui zèbre le ciel peint, mais en fait c'est la pluie... J'ai bien fait attention au décalage entre l'éclair et le tonnerre. Tout au long du film la partition sonore est calée de manière à jouer au mieux des effets théâtraux.
Enfant je ne connaissais Léonard de Vinci que pour ses tableaux dont forcément la Joconde. Plus tard j'ai su qu'il faisait partie de la famille de touche-à-tout que j'adoptai vers mes vingt ans, tels Jean Cocteau, Boris Vian ou Frank Zappa. Si j'ai lu l'intégrale du premier, je me suis passé en boucle les chansons du second et le troisième, rencontré à plusieurs reprises entre 1969 et 1972, m'initia à la musique. Quant à Leonardo nous lui avons rendu hommage avec Nicolas Clauss en imaginant sa Machine à rêves, œuvre pour iPad commandée par la Cité des sciences et de l'industrie.
Dans son film Pierre Oscar Lévy ne montre jamais la Vierge aux rochers dans son ensemble. J'ai d'abord fabriqué la grotte avec ses ruissellements et sa rivière souterraine. Elsa est venue poser sa voix dans mon décor pseudo réaliste avant que je ne la remplace par un courant d'air que j'ai traité de façon à ce qu'il rappelle son murmure bouche fermée. Je souhaitais que la musique agisse comme une vague réminiscence, une berceuse qui plonge la Vierge elle-même dans le sommeil...
Pierre Oscar Lévy jouait le rôle de Saint Joseph charpentier dans le tableau de Georges de La Tour, soufflant comme un bœuf face à l'enfant interprété quelques jours plus tôt par Sonia Cruchon. Pour les bruitages, il plia sa ceinture pour imiter le bruit des semelles, mouilla la mèche de la bougie avant de l'allumer et fit un trou avec une vrille dans mon tambour de bois. Tout est très délicat, les souffles sont proches du silence.
De La Tour m'est cher, un peu trop si je me souviens de la correspondance avec le musée Paul Getty à Los Angeles lorsqu'en 1981 nous avions voulu illustrer la pochette du disque À travail égal salaire égal avec la Rixe de musiciens. Bernard Vitet avait auparavant suggéré ce tableau pour un album du Unit mais Michel Portal avait refusé la proposition, trouvant probablement que la scène était trop proche de ce que le Unit vivait alors et qui allait le pousser à l'éclatement. Quelques années plus tard, cela ne pouvait par contre qu'enchanter Francis Gorgé et moi qui trouvâmes que cela collait parfaitement avec notre propos, critique que nous avions entamée avec la constitution de notre grand orchestre composé de 16 musiciens.
Le matin j'avais enregistré le Portrait de l'artiste en costume oriental de Rembrandt.
Alors l'après-midi j'essaie de transmettre l'érotisme d'Arearea (Joyeusetés) de Paul Gauguin tout en soufflant comme si c'était la jeune fille qui jouait de la flûte. La rivière diffusée en playback dans le casque, je travaille là aussi en regardant le film, ce qui n'est pas mon habitude, car en général je préfère mémoriser pour profiter des effets magiques du synchronisme accidentel. J'hésite un peu, j'ânonne tout en conservant l'émotion. Je voulais utiliser une petite flûte en bois, mais Pierre Oscar Lévy insiste pour que ce soit très doux. J'en sélectionne donc une en plexiglas que Bernard Vitet m'avait fabriquée. En fait, c'est ma préférée. J'avais peur qu'elle fasse trop japonaise, mais en choisissant bien la tonalité j'espère m'approcher de la sensualité fragile désirée.
Hier soir nous parlions philo avec Lulu qui passera bientôt son Bac. La question de la violence a-t-elle quoi que ce soit à voir avec cet article du 25 mai 2013 que j'avais prévu de remettre en ligne aujourd'hui ? Je ne pense pas, mais celle que pratique les êtres humains m'a toujours laissé pantois. Évidemment, dans certaines circonstances, etc.
Un des 23 tableaux filmés par Pierre Oscar Lévy se devait d'être silencieux. En dehors du fait que cela me permettait de souffler un peu la question de l'opportunité d'une sonorisation, et de quelle sorte, remontait à la surface. Le réalisateur n'y est pas allé de main morte en choisissant de filmer l'Exécution sans jugement chez les rois maures de Regnault. Le film est évidemment conçu pour être projeté sur un écran accroché verticalement.
P.S. : En commentaire de Mediapart, Pierre Oscar précise : " (...) souviens-toi je ne voulais pas traiter ce tableau - qui est un tableau orientaliste, euh, colonialiste, et pompier - je n'ai pas eu le choix... J'ai juste accepté parce qu'il y a un vrai morceau abstrait dedant, comme des vrais fruits dans un yaourt."
Raison de plus pour mon silence !
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 18 février 2026 à 00:09 ::Révélations (coll.)
Il est toujours difficile de filmer un portrait en hauteur pour écran large. Ainsi sur mon blog j'évite d'illustrer mes articles avec des photos qui ne sont pas au format horizontal. Ici nous n'avions pas le choix, d'autant que le petit tableau de Rembrandt est la propriété du Petit Palais avec lequel nous collaborions, une aubaine pour la négociation sur les droits...
Très tôt, j'attaque le Portrait de l'artiste en costume oriental avec la flûte basse en PVC construite par Bernard Vitet. Je m'époumone dans son tube de 2 mètres, section de 3,5 cm. Cinq prises de 4 minutes chacune plus tard, je crée un espace plausible pour la scène, mais je réverbère la mélodie rythmée accompagnant le chien pour lui donner un effet artificiel, comme si c'était un avatar rêvé du peintre. Pierre Oscar Lévy m'apprend que l'animal a été ajouté dans un second temps. À la sortie des 101 dalmatiens en 1961, j'avais été marqué par la scène où les maîtres ont tous un chien qui leur ressemble. Ce phénomène d'identification se vérifie souvent. Si je joue Rembrandt très grave, son ironie devient explicite avec le rythme sur le chien, sujet majeur de la toile.
[...] La brume de 1844 camoufle le départ de la Firefly Class qui s'ébroue avant que la pluie n'arrose copieusement le pont enjambant la Tamise à Maindenhead. L'averse redouble tandis que la locomotive accélère au delà du raisonnable. L'énergie cumulée de la nature et de la science pousse le son à son paroxysme, noyant le moteur emballé sous un déluge de bruit blanc. Je suis obligé de recommencer la fin, car les caprices des harmoniques me font bizarrement entendre un intolérable et répété "Sieg Heil" constitué de l'entrechoc des gouttes, des pistons et des rails. Je ne peux pas prendre le risque qu'un spectateur ait la même sensation. En réécoutant le mixage, je m'aperçois que je monte toujours selon des références cinématographiques plutôt que musicales, préférant les passages cut brutaux au camouflage des fondus. Ainsi, insérant par le son des effets de coupe dans un plan séquence, je recrée l'image mentale d'un film imaginaire où les angles varient alors que la caméra est fixe.
Pierre Oscar Lévy a cherché à rendre numériquement avec la Flame de Snarx-FX les effets de Pluie, vapeur et vitesse (Rain, Steam and Speed - The Great Western Railway). Cette adaptation du tableau de Turner me rappelle l'odeur de suie des trains à vapeur de mon enfance. La brume humide fouette mon visage. En me penchant "dangereusement" à la fenêtre je prends une escarbille dans l'œil. La locomotive file vers je ne sais où, mais j'y arriverai !
J'ai demandé à Vincent Segal d'imiter un oud avec son violoncelle. Comme d'habitude lorsque les intentions sont claires et que les musiciens sont de ce niveau technique et sensible, c'est dans la boîte dès la première prise. La culture générale fait toute la différence.
Deux remarques en relisant cet article du 19 mai 2013.
La première concerne mon camarade Vincent Segal qui continue à m'enchanter. Ces jours-ci j'écoutai son duo avec le pianiste cubain Roberto Fonseca, son disque avec le contrebassiste Stéphane Kerecki où intervient la trompettiste Airelle Besson, le quartet composé de Ballaké Sissoko à la kora, Émile Parisien au soprano et Vincent Peirani à l'accordéon et des enregistrements cette fois plus anciens que nous avions réalisés ensemble. J'aime ces coups de fil depuis une gare, un aéroport ou son petit studio où il travaille son violoncelle, mais jouer avec lui me manque, tant son esprit d'à propos est incroyable, son lyrisme envoûtant et son enthousiasme communicatif.
La deuxième est l'inquiétude ressentie devant la perte de culture générale chez la plupart des jeunes que je rencontre. Ils sont contaminés par les effets Kleenex d'une époque amnésique qui ne pense même plus réinventer la roue, sans comprendre que leur avenir est dicté par le passé. Je fus récemment stupéfait que des étudiants ne connaissent ni les Beatles, ni Jacques Tati, ni David Lynch. Seule la culture générale permet de s'extirper des idées reçues. À mariner dans son propre jus, on rate le changement d'angle qui manque aux spécialistes. Je me souviens que, jeune responsable des études à l'Idhec (future Femis), j'exhortais les élèves à lire des livres, aller voir des expos, assister à des concerts, s'intéresser à la danse, voyager, parce qu'il ne suffisait pas de voir des films pour faire du cinéma. Il faut sans cesse apprendre à vivre et remettre son titre en jeu pour ne pas suivre le mouvement qui nous est imposé par l'actualité, les us et coutumes et le politiquement correct. Mais est-ce que cela n'a pas toujours été ainsi ?
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 30 janvier 2026 à 07:51 ::Révélations (coll.)
Les Noces de Cana, qui fut le pilote de la collection, est l'un des films dont la partition sonore est la plus scénarisée bien qu'elle fut en grande partie enregistrée en reportage, au Louvre, sous le tableau de Véronèse. J'enregistrai donc in situ les commentaires des visiteurs et les replaçai ensuite pour coller aux mouvements de la caméra virtuelle. Écoutez bien, les dialogues sont aussi drôles que passionnants. La variété des langues souligne l'universalité de la peinture. Mêlant des sons illustrant l'action représentée tels que fourchettes et perroquet avec le public du Musée, j'espérais donner au tableau de Véronèse une allure d'éternité, à la fois récit biblique, arrêt sur image et tranche de vie quotidienne. L'impertinence de Pierre Oscar Lévy à transformer visuellement l'eau en vin me plût particulièrement, autocritique distanciée qui nous fit beaucoup rire.
Après avoir étudié les musiciens du tableau, je composai une longue pièce pour cordes dans l'esprit du XVIe siècle. Il en reste seulement de courts extraits mêlés au vacarme général. C'est souvent le cas lorsque l'on travaille pour le cinéma, il faut savoir accepter d'être au service du film et laisser couper sa musique selon les besoins du montage. J'ai l'habitude de dire au responsable qu'il est libre de faire ce qu'il ou elle veut avec ma musique, mais si cela ne me plaît pas je ne retravaillerai pas avec eux ! Rappelons enfin que tous les films de la collection ont été conçus pour être joués en boucle, ce que hélas aucun site de vidéo sur Internet n'autorise.
Certains clients me [faisaient] tourner comme une toupie. À force de tergiverser ils nous font travailler d'arrache-pied au dernier moment. Laisser mûrir un projet a pourtant toujours porté ses fruits. J'aime faire les choses comme elles viennent sans être pressé par les délais, aussi m'y prends-je très tôt. Jamais de page blanche. Tout est simple lorsqu'on laisse les idées venir à soi par une sorte d'alchimie miraculeuse. Chaque pièce du puzzle s'emboîte parfaitement dès lors que l'ensemble est pensé globalement. La qualité artistique ne saurait obéir à des impératifs politiques ou commerciaux. Que l'on soit dans une logique poétique ou que l'on cherche à être utile nous sommes poussés par une évidence que seule la poésie et le travail nous octroient.
Pourtant, les 23 films de la collection Révélations furent réalisés en un mois, une histoire de fous. De mon côté, parallèlement à mon rôle de directeur artistique, je composais, enregistrais seul ou avec des musiciens comme le violoncelliste Vincent Segal, montais et mixais le résultat à raison d'un film par jour ! De temps en temps je choisissais ambiances et bruitages plutôt que musique, mais cela revenait au même, imaginer et réaliser la partition sonore d'un documentaire qui, par le travail de Pierre Oscar Lévy et l'absence de tout commentaire, nous plongeait en pleine fiction. Le mois suivant, je rattrapai le sommeil en retard. En général j'évite de me mettre dans des situations pareilles, mais nous sommes hélas trop souvent tributaires de décisions qui ne nous incombent pas.
Avec raison Pierre Oscar Lévy nous obligea à refaire la toupie du Chardin pour mieux l'animer. Nous nous étions donnés tant de mal à caler la planche la fois précédente alors qu'il me suffisait de l'incliner au fur et à mesure des lubies de la toupie pour que sa rotation dure le plus longtemps possible tout en variant ses mouvements. Suivit une séance de panoramification en fonction de l'animation en relief dont le film ne présente ici que l'œil gauche, puisque l'Enfant au toton est conçu pour être regardé avec des lunettes 3D comme le Böcklin.
L'horloge est d'époque ! La précarité du tournoiement de la toupie introduit dans cet univers calme la fragilité de l’existence. Rien ne dure jamais… Et pourtant, dans la version originale du film qui est en boucle, la toupie tourne indéfiniment, contrariant l'idée de cette "vanité"...
L'astronome de Vermeer résistait à toute analyse. Aucun lâcher prise n'établissait le contact sensible. J'ai commencé par résoudre les problèmes techniques qui m'ennuyaient depuis des semaines en réinitialisant le Midi dans l'utilitaire Configuration audio et MIDI. J'avais lancé les machines sur huit pistes parallèles et débordai des quatre minutes du film de Pierre Oscar jusqu'à seize. Persuadé qu'il me faudrait trois ou quatre jours pour arriver au bout de l'œuvre, je réécoutai, agacé, le brouillon. Il y avait de belles choses. M'effleure alors l'idée que ce mélange de cloches tubulaires (lutherie Vitet toujours), de marimba eroica, de gongs et de pizz conviendrait peut-être... Laissant le début tel quel, sobre et répétitif, j'attaquai par la fin, riche en expérimentations timbrales, cymbales frottées, arpégiateur sur arpégiateur, filtre du circuit d'échantillonnage et de maintien sur le panoramique, etc. Je montai la musique comme un film de manière à ce que l'on oublie le plan séquence de l'image. La pièce prenait forme, mais la synchro ne rimait à rien. Préservant toujours le début, je coupai après une minute ce qu'il y avait en trop pour arriver à quatre minutes exactement. Start. Tout tombe magiquement en place. L'accélération fait tendre l'oreille à l'astronome comme à ses admirateurs. Même lorsqu'il regarde ses genoux il entend les étoiles et nous croyons les voir. L'horloge sonne au mur. On devine le ciel derrière la fenêtre fermée. La retenue de la première partie cède la place à une profusion d'équations musicales à l'instant même où l'idée jaillit, symbole de la création.
Je ne me souviens pas de grand chose. C'est loin. À regarder les étoiles le cosmos m'aspire. Incapable de réfléchir. L'émotion est trop forte. J'avais tout axé sur les deux personnages en bas à droite de la Nuit étoilée. Dans le faux panoramique circulaire imaginé par Pierre Oscar Lévy je cherchai à rendre les perspectives et les échelles sans insister sur les étoiles autrement que par le scintillement sonore des insectes. Certains de mes traitements sont très sobres, d'autres complexes, voire chargés. J'adaptai la règle tension-détente à l'ensemble de la collection. Van Gogh me rappelle surtout Amsterdam et le remarquable musée qui lui est consacré.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 14 janvier 2026 à 02:36 ::Révélations (coll.)
[J'avais] choisi Les ambassadeurs d'Holbein Le Jeune en référence à [l'élection du 4 mai 2013]. S'installer dans un rôle quasi immuable, au service de l'État, exige une honnêteté que le pouvoir érode avec le temps. Les mandats ne devraient pas être reconductibles et les élus (ou tirés au sort, c'est à débattre) devraient avoir des comptes à rendre à la population, qu'elle puisse juger si les promesses ont été tenues. Cette sanction freinerait peut-être les ardeurs de certains lobbyistes qui ne craignent pas les conflits d'intérêt.
J'avais livré mes notes sur l'enregistrement de la musique sans hélas pouvoir montrer le film. Je crois que c'est un des préférés de Pierre Oscar Lévy, peut-être pour son idée de regarder le tableau sur la tranche par un mouvement en 3D, quatre minutes après le début. Car, "pour voir le crâne et l’identifier comme tel, celui qui regarde doit se placer sur la gauche du tableau, plus bas que son cadre, quelque chose comme à genoux de côté". Si le visiteur s'agenouillait au pied du petit crucifix il verrait le Christ regarder "la configuration obscène…" Les deux crapules s'effacent devant le Christ en relief que trop de reproductions recadrent honteusement tandis que le crâne d'Holbein retrouve son inéluctabilité biologique.
Je me demandais si toute œuvre n'est pas une anamorphose. Entendre que nos motivations et les moyens pour les atteindre relèvent d'un mystère plus grand que notre prétention à maîtriser notre art, même en prenant la clef des chants les plus désespérés. De là à tordre notre fiction pour faire apparaître le réel enfoui sous des couches de savoir ou de savoir faire il n'y a pas loin. J'imagine que l'inconscient guide notre main comme un mille-feuilles hypnotise le gourmand. Voyez-y pour preuve le synchronisme accidentel que nos rêves les plus fous n'auraient jamais osé invoquer.
"En m'endormant je savais qu'un truc ne collait pas. J'avais prévu de sonoriser Les Ambassadeurs d'Holbein avec un solo de trompette à anche, instrument inventé dans les années 60 par Bernard Vitet qui utilisait un bec de saxophone sopranino sur sa trompette en si bémol aigu. Aussi, dès 1976, lorsque nous avons commencé à jouer ensemble, j'ai adapté le bec de mon alto à ma trompette de poche. Quelque chose me chagrinait. Je pensais qu'il manquait une ambiance derrière les phrases entrecoupées de silence, mais le problème venait du fait qu'ils étaient deux, ces brigands ! Dans mon sommeil, j'ai imaginé inviter un autre musicien à jouer en duo, mais aucun instrument ne me convenait. Je me suis demandé comment j'aurais fait si Pierre Oscar ne m'avait pas dit qu'il n'aimait que les instruments acoustiques. D'un coup, la musique a résonné dans ma tête, le timbre du rythme cardiaque, les souffles du Christ derrière le rideau, le Waldorf MicroWave XT que je n'avais pas allumé depuis des lustres... J'ai filtré les graves et rosi le bruit blanc, mais je n'étais pas au bout de mes peines. J'ai commencé par enregistrer tous les instruments ensemble, parce que j'aime que la musique sonne comme on respire. À 8 heures du matin, j'avais quatre excellentes prises dans la boîte. Manque de chance, je ne devais pas être tout à fait réveillé, les sons synthétiques étaient trop bas dans le mixage. Tout reprendre. Je les ai enregistrés seuls et j'ai recommencé à souffler par dessus, en faisant du bruit avec les clefs, en respirant, j'ai même poussé un gémissement sur le crucifix. Entre temps j'avais suffisamment répété en regardant le film pour en connaître toutes les subtiles articulations et me souvenir de l'analyse que Luis en avait faite. La première prise était la bonne ; juste remplacer la dernière phrase par une seconde. Tout est calé à l'image près, naturellement. Le son de la trompette à anche ressemble à celui d'une clarinette basse. Dominique compare mon solo à Roland Kirk sans connaître mon attachement au saxophoniste aveugle. Je pensais à quelque chose de grave, à la mort dont les signes sont partout cachés dans le tableau jusqu'au célèbre crâne anamorphosé. J'ai trouvé un moyen de boucler mes 4'51" et j'ai envoyé le fichier son. La tension était telle dans le studio que j'en avais encore la tremblote. Le soir, Pierre Oscar me dit qu'avec la musique on dirait du Scorsese. Les Ambassadeurs ont l'air de deux crapules. La vanité est devenue un film noir.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 9 janvier 2026 à 03:03 ::Révélations (coll.)
Évidemment ce n'est pas de saison cette fois, mais de toute manière il n'y en a plus, alors on peut toujours rêver...
Baignade à Asnières de Georges Seurat fut l'un des premiers de la série Révélations, une odyssée numérique dans la peinture que je sonorisai parce que Pierre Oscar Lévy avait choisi de commencer par celui-ci pour convaincre Samsung de l'opportunité de son traitement cinématographique. Je le reproduis aujourd'hui pour son parfum de 1er mai, même si le tableau fut peint en 1884. Pour les Parisiens, une cinquantaine d'années avant les congés payés, les bords de Seine ou de Marne représentaient les seules vacances envisageables, un dimanche à la campagne...
Au moment de l'enregistrement j'avais écrit : "On peut toujours se plaindre de la chaleur. Il faut savoir aussi l'apprécier. J'ai passé l'après-midi à Asnières, les yeux baignés par ces bords de Seine. Je m'y suis plongé à en attraper la crève. Les zoziaux finissant par me sortir par les trous de nez, j'ai ajouté quelques clapotis pour me rafraîchir. Écouter un train à vapeur au loin renforçait la perspective, mais le bruit des wagons salissait le tableau peint par Seurat. Je ne conserve que le sifflet de la locomotive rappelant les volatiles et surtout le gamin qui voudrait faire de la musique en serrant un brin d'herbe entre ses pouces. Quand glissent les rameurs je me repose sur le panoramique. Une voile claque. Le môme finit par y arriver, mais ça réveille le chien. J'anticipe les sons pour qu'ils justifient les deux mouvements rapides que Pierre Oscar a écrit et qui dynamisent cette après-midi lascive. Ce grand type allongé de tout son long dresse l'oreille aux moqueries des enfants..."
Il est crucial de ne pas toujours mettre de la musique dans les films. Les tableaux de cette époque où l'on allait peindre sur nature m'inspirent ces ambiances champêtres. Comme Anny sait beaucoup mieux que moi jouer de la feuille d'herbe, nous en cueillons diverses dans le jardin...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 7 janvier 2026 à 03:06 ::Révélations (coll.)
[...] j'avais illustré l'exposition Un été au bord de l'eau, loisirs et impressionnisme au Musée des Beaux-Arts de Caen, par les Demoiselles des bords de Seine de Gustave Courbet. Mais je ne me souviens plus du tout pourquoi pour cet article de 2013 j'avais choisi Femme et enfant endormis dans une barque sous un saule (1887. Lisbonne, Gulbenkian Museum) de John Singer Sargent en tête de mon article. Le peintre américain, qui vécut essentiellement en Europe, est d'ailleurs au Musée d'Orsay jusqu'au 11 janvier qui vient.
Pour le Courbet j'avais choisi le calme d'une ambiance quasi réaliste, langoureux moment de détente tranchant avec des traitements plus prenants d'autres tableaux de la série Révélations, une odyssée numérique dans la peinture. Les rires ont pourtant quelque chose de factice, vague souvenir d'une évocation radiophonique de Claude Ollier pour l'ACR intitulée Régression et que je garde à l'oreille plus de cinquante ans après l'avoir écoutée. La musique intervient brièvement, apparition lointaine, autre référence, cette fois Central Park in the Dark de Charles Ives. Pierre Oscar Lévy réclama les silences dans les fondus au noir là où j'aurais probablement préféré que l'ambiance continue lorsque l'on ferme les yeux. Mais ces pauses montrent bien la distance entre le tableau et son modèle. En définitive tous ces effets de distanciation quasi brechtienne collent bien à l'ambiguïté de Courbet, à la fois réaliste et provocateur.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 2 janvier 2026 à 00:33 ::Révélations (coll.)
[En 2013] la Normandie se [voyait] alors dotée de trois expositions autour de l'impressionnisme : Éblouissants reflets, 100 chefs d'œuvre de l'impressionnisme au Musée des Beaux-Arts de Rouen, Un été au bord de l'eau, loisirs et impressionnisme au Musée des Beaux-Arts de Caen, Pissarro dans les ports, Rouen, Dieppe, Le Havre au MUMA, le Musée d'Art Moderne André Malraux au Havre. Belle occasion pour ajouter quelques épisodes au feuilleton publié sur Mediapart (miroir de ce Blog) dans l'édition de la galerie des Médiap'artistes, à commencer par Coucher de soleil à Lavacourt, effet d'hiver de Claude Monet, réalisé par Pierre Oscar Lévy comme 22 autres films de la série Révélations, une odyssée numérique dans la peinture.
C'est certainement le traitement le plus classique d'un de nos films sur l'art que de l'illustrer par une pièce pour piano dans un style attendu, ici résolument impressionniste. C'est évidemment celui qui remporta le plus de succès, même si je préfère les libertés prises sur d'autres tableaux de la série. Pierre Oscar Lévy a collé la musique que nous avions écrite en 1996 avec mon camarade Bernard Vitet et le miracle du synchronisme accidentel fit son petit effet (POL corrige cette version des faits plus bas). Je me souviens qu'il m'avait demandé de rendre une certaine hésitation, comme si le tableau n'était pas totalement terminé. Kite Ribbons de Debussy fait partie de 15 Grands Inédits que nous avions réalisés alors dans l'esprit d'Orson Welles et de son F for Fake. Dans le livret de cet album inédit, mais accessible gratuitement sur drame.org et sur Bandcamp, j'avais écrit : "Cette œuvre n’aurait-elle pu faire partie en son temps des Children’s Corner ? Le compositeur s’en serait ouvert à son ami André Caplet. Le continuo sur un si aigü évoquant le regard d’un enfant levé vers le ciel rythme avec légèreté l’ensemble de la pièce." Son interprète est la pianiste Brigitte Vée, complice de nos facéties de faussaires.
Sur l'édition de la galerie des Médiap'artistes, le lendemain, 25 avril 2013, POL commentait :
Jean-Jacques, la mémoire, n'est pas toujours fiable, quelquefois notre cerveau recompose le paysage et les souvenirs... Je te remercie de montrer la collection de nos films... Et j'aime lire tes commentaires sur ton travail de composition de la bande sonore. Mais deux remarques amicales. Il faudrait toujours montrer les films en boucle, puisque la conception même de cette série est de passer dans un écran (comme si l'écran n'était pas une télévision mais un cadre) et que l'animation soit comme un tableau... La deuxième remarque pour dire qu'il n'y a jamais eu de tournage proprement dit: En régle général, comme pour un dessin animé numérique, ll s'agit pour chaque film d'un mouvement virtuel de caméra virtuelle sur un fichier virtuel d'un montage de photos numériques.
Mais j'ai voulu faire un commentaire, pour te contredire sur un mode amical et fraternel... Non Jean-Jacques je n'ai pas collé votre musique sur mes images... J'ai délicatement travaillé et écouté votre composition, pour décider des cadres et placer les plans sur la musique... Nous sommes allés deux fois photographier la toile au Petit Palais, pour avoir exactement le détail qui était nécessaire. Aucune photo aux archives à la Réunion des Musées Nationaux ne permettait d'avoir la taille du plan qu'il fallait au montage (pas assez de définition de l'image).
L'hésitation des doigts sur les touches de piano, m'a paru correspondre aux sentiments que j'avais de l'urgence du peintre à saisir cette impression au soleil couchant et son désespoir (dont j'avais trouvé quelques indices dans mes lectures) de ne jamais vraiment réussir à saisir l'instant.
Il paraît que le grand Giacometti a prononcé cette phrase quelques jours avant sa mort: " Et dire que j'ai fait tout cela pour rien du tout". Un artiste rêve d'un absolu dans son œuvre qu'il n'atteint jamais. On échoue toujours.
À quoi je répondais :
" Merci Pierre Oscar pour ces précieuses précisions. Cette correction est bien méritée. Oui la mémoire est trompeuse, comme je le racontais dans mon billet d'hier sur la réédition des albums de Catherine Ribeiro. On enjolive ou on dramatise parfois. On réécrit toujours !
Et précision pour précision, aucun de mes doigts n'a jamais hésité, car aucun ne s'est jamais posé sur les touches d'un piano. Il y eut bien un clavier, mais il avait la forme d'une pomme. Nous avons enregistré le piano en inscrivant les notes une à une, sur une grille comme on le fait sur le rouleau d'un orgue de Barbarie. Le piano était un instrument virtuel. On appelle cela MAO pour Musique Assistée par Ordinateur ! Mais alors qui est cette Brigitte Vée qui nous seconde depuis lors ? Je te laisse deviner... Cette musique hésitante qui cherche à retrouver l'instant s'est écrite dans l'étalement du temps."
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 25 décembre 2025 à 04:35 ::Révélations (coll.)
C'est probablement mon préféré des 23 films de la série Révélations, une odyssée numérique dans la peinture, réalisés par Pierre Oscar Lévy, grâce à sa boucle qui reprend deux fois le même mouvement à l'image en changeant son accompagnement musical. Si Vincent Segal est toujours au violoncelle, la première fois je joue de la guimbarde, du violon, du piano-jouet, alors que la seconde fois je me sers de chimes, du violon, d'un ballon de baudruche et à nouveau du piano-jouet. Les effets, et donc le sens, changent en fonction du synchronisme. Et puis j'aime bien cette instrumentation ludique pour évoquer cette Composition métaphysique de Giorgio di Chirico dont il existe d'ailleurs quantité de versions peintes à différentes époques. Elle porte le titre de Chant d'amour, qui me rappelle forcément celui de Genet.
Pour la musique j'ai fait tomber des grains de riz sur toutes sortes d'instruments et cassé un rhombe en heurtant le mur du studio ! Vincent Segal est au violoncelle...
Notes d'aujourd'hui lundi 1er décembre 2025 : Détail étonnant ou amusant, la musique ressemble beaucoup à celle de l'ensemble Ensemble que je chroniquais jeudi dernier ! Seconde coïncidence, nous avons remarqué une donation de Françoise Marquet-Zao d'un estampage de la collection Zao Wou Ki au Musée Cernuschi, exposition visitée samedi dont je reparlerai bientôt !
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 28 novembre 2025 à 00:07 ::Révélations (coll.)
En 2013, l'exposition L'ange du bizarre au Musée d'Orsay me [fournissait] un prétexte pour diffuser L'île des morts d'Arnold Böcklin réalisé trois ans plus tôt. Mais l'actualité de 2025 me ramène à Royan où mon beau-frère Philippe est décédé dans la nuit de mercredi à jeudi. Nous partagions le goût pour les beaux disques de l'époque vinylique, en particulier le rock de la côte ouest des États Unis des années 60-70. J'ai évidemment d'autres souvenirs, mais je pense surtout à ses deux filles, mes nièces. C'est dur de perdre son papa, même après une trop longue maladie. Philippe avait quelques semaines de plus que moi. Hier matin je ne pouvais que rappeler à ma petite sœur qu'elle avait une vie devant elle. Dans notre famille on pleure chacun de son côté et on déconne quand on est ensemble...
Ce n'est pas le plus évident de nos 23 films à montrer en petit format et surtout sans la 3D, car ce film a été conçu par Pierre Oscar Lévy spécialement pour des écrans en relief, à regarder avec des lunettes actives qui nous transforment en touristes balnéaires alors que nous sommes dans la semi-obscurité de notre salon ! L'intervention est ici minimaliste, même si cela a donné beaucoup de travail au truquiste sur Flame. La barque s'avance lentement et disparaît. C'est tout.
J'en ai composé la musique en jouant du frein, un instrument inventé et construit par mon camarade Bernard Vitet dans les années 70. C'est une contrebasse à tension variable. Ses micros sont des écouteurs de téléphone en bakélite que nous avions volés dans des cabines téléphoniques publiques. C'était il y a si longtemps qu'il y a prescription et nous laissions toujours le combiné principal intact pour ne récupérer que l'écouteur supplémentaire ! J'ai enregistré en une prise en faisant passer le son du frein dans un processeur d'effets, l'Eventide H3000, que j'ai programmé pour entretenir le son en produisant des harmoniques particulières.
À l'origine, le film produit en 3D par Samsung Electronics France fut conçu pour être joué en boucle dans le cadre de "Révélations, une odyssée numérique dans la peinture".
--- 21e année ---
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