70 Théâtre - mai 2025 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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jeudi 15 mai 2025

Fermez les yeux, vous y verrez plus clair


Nous avons pris le train jusqu’à Dunkerque pour voir le spectacle d’Ella & Pitr au Bateau Feu et cela valait vraiment le jus. Le couple de plasticiens prend systématiquement le risque de changer régulièrement de support, passant des affiches collées dans les rues aux fresques si gigantesques qu’elles en ont le record sur le Guinness, sans parler des leporellos, flip-books, savon noir, T-shirt, etc., et des livres graphiques plus épatants les uns que les autres. Pendant deux ans ils ont donc décliné les commandes pour se consacrer au spectacle Fermez les yeux, vous y verrez plus clair où ils peignent en direct, mais ce n’est qu’un aspect de ce théâtre magique réglé comme sur du papier à musique.


Apparitions, disparitions, lumière et obscurité, humour et beauté, un véritable spectacle vivant sur le fil du rasoir, les artistes peignent à une vitesse folle avec des pinceaux géants, des vaporisateurs, des serpillières, des drapés trempés dans l’encre… La vitesse est d’autant déterminante qu’ils jouent sur une lenteur japonaise ou sur des effets si rapides qu’ils rappellent ceux des transformistes. La musique et les effets sonores de Lucas Descombes, composée à partir de sons domestiques enregistrés chez les plasticiens, participent à cet enchantement qui ravit petits et grands. Ella & Pitr sont aussi épaulés sur scène par Myrtillle Lévêque et à la régie et lumière par Benoit Brégeault. On peut prédire un beau succès à ce spectacle aussi drôle que poétique qui tournera véritablement qu’à partir de l’année prochaine.


Mais aller à Dunkerque sans aller à Malo-Plage eut été dommage. Si j’avais emporté mon maillot j’aurais bien rejoint les courageux se baignant dans la mer du Nord. Je me suis consolé avec une gaufre dans ce pays où les gens sont si gentils. Il faut dire que le ciel était bleu et que les Anglais avaient eu la rare délicatesse de nous envoyer un grand soleil.

jeudi 8 mai 2025

Petit guignol et grand guignol du Munstrum


Le Théâtre Public de Montreuil affiche complet pour les représentations de Makbeth par le Munstrum Théâtre. Il faut probablement être abonné pour être certain d'avoir des places. La file de celles et ceux qui s'inscrivent sur la liste d'attente une heure avant le spectacle est longue. Ce sont essentiellement des jeunes, plutôt une bonne nouvelle. Le spectacle s'adresse explicitement à eux, farce parodique bourrée de références qui leur parlent, humour régressif qui va chercher tant dans la petite enfance que dans leurs passions adolescentes. Loin de Shakespeare dont il ne reste que l'intrigue, il convoque Guignol et Game of Thrones avec effets sonores puissants à base de basses puissantes, chansons pop américaines et effets très réussis de lumière et de fumée. Le premier quart d'heure est une scène de bataille saignante dans l'obscurité où les rideaux de fumigènes jouent les ellipses. La paranoïa, si elle exprime la méfiance et la suspicion, s'appuie sur une mégalomanie où les instincts de pouvoir sont contrariés par des signes irrationnels. Celle de Makbeth renvoie évidemment à Netanyahou, Poutine ou Trump. Avec ce dernier la rivalité clownesque est difficilement surpassable, mais ici l'on rit. Je pense au Dictateur de Chaplin. "Tuons-les tous avant qu'ils nous tuent !" est leur moteur. Le Munstrum fait gicler le sang en veux-tu en voilà. Il n'y a pas de limites. J'ai ri quand la victime est un des techniciens de plateau. Leurs masques les rend androgynes, voire plutôt mâles, on s'en aperçoit quand vient le salut qui se cachait derrière. L'énergie chorégraphique des comédiens exige aussi une jeunesse des corps.


Dans ce spectacle de poudre et de salpêtre le public retrouve la grandiloquence des blockbusters américains revue par une poésie critique typiquement européenne. Il est probable que relire Bienvenue dans le désert du réel de Slavoj Žižek m'apporterait une analyse plus fine de ce spectacle qui mêle le petit Guignol et le Grand Guignol. Les spectateurs rient aux mimiques les plus caricaturales, au jeu grossier, mais la violence est celle de notre époque, sans plus aucun rempart, sans plus aucune justice, sans plus aucune morale. C'est aussi celle de l'humanité. La fascination se confronte à la révulsion. La fréquentation du théâtre est une bonne nouvelle. Elle offre une distance que le cinéma n'apporte pas toujours. Le phénomène d'identification y est moins prenant, moins hypnotique, et la distanciation s'y exerce plus facilement.

À la fin de son article de mardi dans Mediapart, Jean-Pierre Thibaudat rappelle que Makbeth a été créé à Chateauvallon en février, le spectacle poursuit sa tournée au Théâtre Public de Montreuil jusqu’au 15 mai, puis les 22 et 23 mai à La Filature de Mulhouse et du 10 au 13 juin au Théâtre du Nord de Lille. D’autres dates suivront dont à Paris le Théâtre du Rond Point cet automne.