Jean-Jacques Birgé

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mardi 28 février 2006

Les fausses notes sont justes

J'ai emprunté le titre du billet d'aujourd'hui à Ives pour évoquer le film tourné pour le centenaire de Nicolas Slonimsky, premier chef à avoir enregistré Edgard Varèse et Charles Ives. Bonne cuvée, puisqu'il y a aussi le concerto télévisé pour deux bicyclettes, bande magnétique et orchestre de Frank Zappa le 14 mars 1963.
Je vais de découverte en découverte : hier soir, une ancienne émission pour le centenaire de Nicolas Slonimsky, il en avait 98.
En 1933, il fut le premier à diriger Ionisation de Varèse dont il est le dédicataire. Le disque, enregistré en 34, fut le déclencheur de la vocation de Frank Zappa. On y trouve aussi Barn Dance (de Washington's Birthday) de Charles Ives et Lilacs (de Men and Mountains) de Carl Ruggles. Ne trouvant personne capable de jouer les rythmes de Ionisation (comme ces quintuplets rapides avec un soupir vicieux en plein milieu !), il fit appel aux amis : Carlos Salzedo tient les blocs chinois, Paul Creston les enclumes, Wallingford Riegger le guiro, le jeune William Schumann le lion's roar, Henry Cowell écrase les clusters et Varèse manipule les deux sirènes empruntées aux pompiers de New York. C'est la première fois qu'on gravait du Varèse ou du Ives sur un disque.
Dans le film le compositeur joue un de ses morceaux avec une orange et l'ouverture de Tannhaüser avec une brosse à cheveux sur les touches du piano. Un pianiste joue ses Minitudes, John Cage raconte l'importance que Slonimsky eut pour lui, et Zappa témoigne, très affaibli, ce sera sa dernière interview.
Slonimsky est, entre autres, le cosignataire avec Theodore Baker de l'indispensable Dictionnaire Biographique des Musiciens (ed. Robert Laffont, coll. Bouquins, 3 vol.).

J'ai terminé la soirée en regardant les 8 minutes des Mothers of Invention à la télé française de 1968. Le majeur dressé en l'air, Zappa dirige les borborygmes de Roy Estrada et les hurlements du reste de l'orchestre (Bunk Gardner, Ian Underwood, Don Preston, Jimmy Carl Black, Jim Sherwood). La musique, instrumentale et électrique, rappelle furieusement ses œuvres symphoniques plutôt que ses chansons rock' n roll !

Epilogue matinal à ces élucubrations musicales, le premier passage de Zappa à la télé le mars 1963, au Steve Allen Show. Engoncé dans son costume, Frank finit par se détendre devant l'excitation bienveillante de Steve Allen. Il présente une bicyclette dont il joue depuis deux semaines seulement, baguettes, archet, souffle dans le guidon... Il demande aux musiciens de l'orchestre régulier du show de faire des bruits avec leurs instruments, de mettre des objets dans le piano, et commence à diriger le public. La bande magnétique diffuse des sons de clarinette jouée par son épouse qui n'y connaît rien et des sons électroniques. Allen se prête au jeu et cite Alvin Nicolaï et ses expériences musicales sur ses chorégraphies. Frank annonce le film The Greatest World Sinner de Tim Carey dont il a composé la musique et la sortie imminente de son disque How is Your Bird ?.

lundi 27 février 2006

Pour en finir avec le travail


Quand Debord, Vaneigem et les situs écrivaient des chansons...

Il y a quelques jours, à l'avant-première de La fiancée du danger, film dont j'ai composé la musique, la réalisatrice Michèle Larue me présente Jacques Leglou. Distributeur de films français à l'étranger, il est aussi connu pour avoir réalisé un disque-culte avec ses copains situationnistes, Pour en finir avec le travail.
"Chansons du prolétariat révolutionnaire" écrites par Guy Debord, Alice Becker-Ho, Raoul Vaneigem, Étienne Roda-Gil, détournements de Leglou de chansons fameuses (Il est cinq heures d'après Dutronc-Lanzman, La bicyclette de Barouh-Lai devenue La mitraillette, Les bureaucrates se ramassent à la pelle d'après Prévert-Kosma, etc.), l'ensemble est évidemment jubilatoire, et magnifiquement réalisé selon les codes de la variété de l'époque avec des musiciens de l'Opéra. Seule chanson historique, L'bon dieu dans la merde, est célèbre pour avoir été chantée par Ravachol en montant sur la guillotine. Les voix sont celles de Jacques Marchais et Jacqueline Danno (sous le pseudonyme de Vanessa Hachloum, Hachloum comme HLM !). Le 33 tours, épuisé en quatre mois, a été réédité en 1998 par EPM.

Leglou m'en apprend de belles sur les droits d'auteur. En 1974, Brassens, Ferré et Moustaki avaient refusé que leurs chansons soient détournées par cette bande d'anarchistes. Aujourd'hui la législation a "évolué". On peut changer les paroles d'une chanson sans avoir besoin d'en demander l'autorisation ni aux ayants droit ni à la Sacem, mais ce sont les auteurs de l'original qui touchent les droits ! Les chansonniers ont de beaux jours devant eux.

Je termine ce billet en ne résistant pas à vous livrer les premiers vers de La java des bons enfants écrits par l'auteur de La société du spectacle, définitivement politiquement incorrect :

'' Dans la rue des Bons Enfants
On vend tout au plus offrant,
Y avait un commissariat
Et maintenant il n'est plus là.
Une explosion fantastique
N'en a pas laissé une brique,
On crut que c'était Fantômas
Mais c'était la lutte des classes...
Sache que ta meilleure amie
Prolétaire, c'est la chimie...''

dimanche 26 février 2006

Vernon Reid & Masque


Où Leon Gruenbaum joue d'un clavier midi de son invention...
Magnifique concert enregistré à la télé polonaise du groupe du guitariste du Living Colour. Masque réunit Leon Gruenbaum aux claviers (dont un clavier midi fait maison drôlement bizarre qu'il porte en ceinture, le Samchillian Tip Tip Tip Cheeepeeeee, c'est exactement le genre d'instrument qui me rend fou, j'en veux un comme ça ou je pleure, je pleure), Hank Schroy à la basse et Don McKenzie à la batterie. Musique beaucoup plus tendre et toujours extrêmement variée. Funk jazz avec un arrière goût des années 70, mélancolique et vivifiant. Évocations de Monk, Lee Morgan, Tony Williams ou Hendrix... Varsovie, février 2006.
Puisque le Samchillian n'est pas encore commercialisé, je me console en rêvant aux instruments étranges et merveilleux recensés par oddmusic (extraits sonores et photos).

samedi 25 février 2006

Blog spamé - Modèle rose

Comment des messages de publicité forcée font repenser l'économie du Web et l'avenir de l'industrie phonographique...

Les blogs sont la cible de spameurs qui envoient par robot des dizaines de commentaires qu'il faut ensuite effacer, tâche fastidieuse lorsqu'elle se répète jour après jour. Je me demande quelle utilité ont les commanditaires de ces sites qui vendent sexe et viagra à envoyer ces pubs imbéciles. J'imagine des concepteurs lobotomisés, avides de profit facile. J'ai à l'image des boîtes craniennes presque vides avec seulement de rares crobars qui y flottent.
Pourtant, c'est vrai que le porno est la seule chose qui paie vraiment sur Internet. Modèle intéressant de i-commerce pour la musique ou les films qui sont actuellement sur la scelette. Je lisais récemment qu'il y a plus de vidéos pornos en libre service (souvent déguisé en P2P) qu'à la vente. Les amateurs sont appâtés par la gratuité et finiraient par acheter la dernière sortie, l'exclusivité.
Au lieu de cadenasser le Web, d'interdire le Peer to Peer, ne devrait-on pas prendre modèle, donner un maximum de titres en téléchargement gratuit pour ensuite proposer une meilleure qualité, un plus grand choix de musiques ? On a dit et répété que les gros téléchargeurs sont souvent de gros consommateurs, les mêmes qui pillent et achètent. On écoute d'abord quelques titres sur la Toile pour aller ensuite acheter l'album dont les chansons vous ont emballées. C'est un peu ce qu'a fait le rappeur 50cent en distribuant sa musique gracieusement à tous les remixeurs pour finir par engranger des dizaines de millions de dollars de bénéfices. C'est aussi un peu l'histoire de Microsoft qui a fourni les licences à tous les constructeurs pendant qu'Apple verrouillait commercialement son système.
Je ne parle évidemment pas ici de la qualité. Le Mac est sans comparaison avec le PC (ça y est, j'ai la nausée, en général j'évite d'utiliser ce terme sauf à parler du parti communiste qui aurait d'ailleurs bien des leçons à prendre du côté de ses options de communication, je digresse, je digresse). Rien à gagner à remplacer l'idéologie par la stratégie dans le domaine politique. Qualité, quand tu nous tiens ! Rien que des questions de morale en fait. Dans le procès du P2P, on oublie trop souvent de rappeler la différence existant entre un fichier MP3 compressé et un fichier audio qualité CD. Pas trop de casse avec des tubes compressés pour la radio de masse, mais quel carnage pour tout ce qui réclame de la finesse, depuis la musique classique jusqu'aux recherches les plus contemporaines. Le MP3 fait disparaître la transparence, la perspective, les petits détails qui font toute la différence entre une claque dans la gueule (la dynamique sans nuances, la puissance) et la tendresse (variations de dynamique, finesse du timbre).
Le disque a encore de beaux jours devant lui, même si les blockbusters du Top50 n'en feront probablement plus partie.

jeudi 23 février 2006

Le marché de Robert Wyatt


Les photos de musiciens prises autrement qu'en plein travail ou se faisant tirer le portrait donnent l'impression qu'on en saisit les motivations profondes, l'amont et le contexte. La musique, c'est l'avenir. La vraie vie est bien ailleurs. Le décor devient signifiant, les figurants épicent le tableau, l'Angleterre, fleurs artificielles, manche de parapluie, coupe au bol, toute la bière ingurgitée, les grandes bâtisses en briques qui se reflètent dans la vitrine... Pas facile de prendre Alfie en même temps que Robert, mais c'est le début des courses, on vient de quitter la maison. Ensuite, Robert déteste se sentir assisté, alors il la devance en faisant tourner nerveusement ses roues avec ses poings gantés. Louth est une petite ville où l'accès aux handicapés a été réfléchi, c'est ce qui les a motivés pour s'installer ici. Séjour exquis, très tendre. Lots of fun !


© JJB 1999
La seconde photo a été prise par Alfreda Benge.

Un certo discorso.
Je repensais à Robert en écoutant une émission de la radio italienne Radio 3 datée de février 1981 dans laquelle je découvre des enregistrements inédits, travail de laboratoire qui ressemble plutôt à The End of an Ear, plein de guimbardes, de voix à l'envers, d'effets d'accélération : The Opium War, L'albergo degli zoccoli, Heathen have no souls, Holy War (sur l'Internationale !), Revolution without "R", Another Song, Billy's Bounce (Charlie Parker !), Born Again Cretin, et des petits bouts de répétitions... Ça ressemble aussi beaucoup à ce que vont devenir les albums suivants... Vraie découverte ! Un bonbon anglais.

lundi 20 février 2006

La facture de la balance

Non, ce n'est pas le titre du dernier polar !
Il y a quelques jours j'ai entendu à France Infos que les indics devraient dorénavant fournir des factures à la Préfecture pour être rétribués comme ils en avaient l'habitude. Le fait que les mouchards soient dûment répertoriés, donc traçables, va-t-il aider la police dont c'est la source principale ? La France est tellement engoncée dans ses procédures administratives que j'en rigolais tout seul au volant...

mercredi 15 février 2006

Free Will & Testament


Émouvant film de Mark Kidel sous-titré The Robert Wyatt Story, produit par BBC4 et diffusé le 17 janvier 2003. Dans les séquences en studio, Wyatt (voix, trompette) est accompagné par Annie Whitehead (trombone, voix et direction), Jennifer Maidman (guitare, voix), Liam Genockey (batterie), Janette Mason (claviers), Dudley Phillips (basse), Larry Stabbins (sax), Harry Beckett (trompette), Paul Weller (slide guitare). Je crois me souvenir que c'est Kidel qui a passé la bande de Varèse avec Mingus à Robert qui me l'a confiée à son tour. Kidel la tenait de Teo Macero. Je souhaiterais maintenant m'en débarrasser, en la passant à qui de droit, à qui de droit de transmettre ce témoignage historique et révolutionnaire.
Free Will & Testament est en 16/9 et dure 68 minutes. Beaucoup d'extraits et de documents historiques (en tournée avec Hendrix, et évidemment Soft Machine, Matching Mole, I'm a believer, Shipbuilding, etc. en plus du studio (Sea Song, Gharbzadegi, September The Ninth, Left On Man, Free Will & Testament). Il semble que ce soit sorti en dvd avec Little Red Robin Hood, un autre film dont j'ai acheté la VHS. Je suis ému de revoir sa maison où j'avais passé quelques jours lors de notre entretien pour Jazz magazine. Je ne sais pas si Alfie et Robert se sont mis à l'ordinateur. Il continue à envoyer des petits papiers par la poste avec des paquets qui ressemblent plutôt à des collages...
La dernière fois, il m'a dit actuellement ne plus jouer que de la trompette, et vouloir improviser avec ses potes. Robert raconte n'avoir jamais beaucoup pratiqué l'improvisation.
Notre long entretien de l'été 1999 publié par Jazz Magazine est en ligne sur http://www.disco-robertwyatt.com/

© JJB 1999



P.S.: en discutant avec le conservateur de l'exposition Varèse à Bâle quelques mois après ce billet, j'ai cru comprendre que la bande de Varèse était en de bonnes mains ; un article du catalogue de l'expo est entièrement consacré au rapport du compositeur avec le jazz et l'improvisation...

dimanche 12 février 2006

Vice Vertu et Vice Versa


J'ai découvert hier soir la comédie que Françoise a tournée en 1996.
Je comprends mieux sa fantaisie et ses idées qui peuvent au premier abord sembler abracadabrantes. Sur le papier ou énoncées à voix haute, les choses paraissent invraisemblables, mais sur l'écran tout devient plausible, plus vrai que nature. Plus c'est fou, plus c'est excitant. C'est ainsi qu'un monde se crée. Un monde secret, une vision... Une prostituée de luxe croise sa voisine, une intellectuelle au chômage. Cette rencontre imprévisible va changer le destin de ces deux femmes. En exergue, une phrase de La Rochefoucauld qui cherche à débusquer le vice sous la vertu... C'est produit par JEM pour France 3 et Canal + : dommage que ce ne soit pas plus souvent programmé.

Après nous avons revu, une fois de plus, sans jamais nous lasser, un de ses court-métrages, Les miettes du purgatoire. Aussi fascinant que Mix-Up ! Deux jumeaux de 54 ans vivant toujours avec leurs parents. L'un passe ses journées allongé à écouter de la musique électroacoustique, l'autre peint sans cesse la même tableau abstrait. Leurs journées s'égrainent au rythme des repas et des messes...

Photos de Florence Thomassin, Anne Jacquemin et Marc Lavoine tirées du film Vice Vertu et Vice Versa.

mardi 7 février 2006

Une Médée


Une Médée au Festin à Montluçon, du 7 au 11 février. Première ce soir.

La revanche d'une femme, l'autre vie. Sueur froide. Médée tue par amour. Atmosphère plombée. L'humour du Choeur et de la mise en scène fait accepter la douleur. Partition sonore en acier trempé. Les acteurs, extra-ordinaires, nous entraînent dans nos propres abîmes. On comprend tout. Les barreaux de la cage ne s'écartent qu'au moment du salut final.

Traduction / adaptation : Anne-Laure Liégeois, d'après Sénèque
Écriture du Choeur : Yves Nilly
Mise en scène et scénographie : Anne-Laure Liégeois

avec :
Flore Lefebvre des Noëttes : Médée
Jean-Marc Eder : Créon, Jason, La nourrice
Olivier Dutilloy : Le Choeur
Frédéric Kunze : Le messager

Partition sonore : Jean-Jacques Birgé
Lumières : Marion Hewlett
Vidéo : Catherine Gfeller
Assistante à la mise en scène : Emilie Mousset

Photo : Christophe Raynaud de Lage
(beaucoup d'autres sur son site)

Voir aussi billet du 5 février.

dimanche 5 février 2006

L'art appliqué

Texte rédigé pendant les dernières répétitions d’Une Médée, mise en scène d’Anne-Laure Liégeois.


(de gauche à droite, Anne-Laure Liégeois, Sophie Barraud, Jean-Marc Eder,
Olivier Dutilloy, Emilie Mousset, Flore Lefebvre des Noëttes)

À côté de mes œuvres les plus personnelles (spectacles, disques, installations d’art contemporain) je travaille souvent pour d’autres créateurs ou pour des projets plus commerciaux. C’est une chance pour les compositeurs d’être sollicités pour des musiques de film, de scène, de ballet, pour des expositions, des sites Internet, pour des œuvres collectives ou de collaboration… Mon investissement y est partout le même, puisque dans tous les cas ce n’est pas le sujet (moi, elle ou eux) qui fait la loi, mais l’objet (l’œuvre) qui dicte la sienne.
L’art appliqué exige un effort supplémentaire lorsqu’il faut se mettre au service d’une autre « vision » que la sienne. Dans un premier temps il s’agira de comprendre l’effet recherché, dans un second comment y tendre par la complémentarité de son propre regard et avec l’appui des techniques utilisées par son art.
Il n’est pas nécessaire d’être humble, il arrive qu’on soit en mesure de sauver un projet, d’autres fois on apportera simplement sa pierre à l’édifice.

Ces derniers mois j’ai eu la chance d’être appelé par la metteuse en scène Anne-Laure Liégeois qui dirige Le Festin (Centre Dramatique National de Montluçon), dont Embouteillage et ÇA ont fait la renommée, pour Une Médée d’après Sénèque. Pour la petite histoire, Yves Nilly, qui en a écrit le texte moderne du Chœur, lui avait donné mon nom sur le conseil de Thomas Cheysson pour qui j’avais composé la bande-son de l’ébauche d’un beau projet qui n’a pas pu voir le jour, comme cela arrive hélas souvent avec nos rêves les plus chers.
Me voici donc embarqué dans un monde que j’ai peu fréquenté, celui du théâtre. L’expérience m’intéresse d’autant plus que je n’y connais rien, et mon désamour pour la scène, ou plus exactement pour l’utilisation du son au théâtre, me poussera à réfléchir ce qui m’y chagrine, à savoir la sensation répétée qu’il y a quelque part un régisseur avec le doigt sur le bouton de pause d’un appareil diffuseur. À moins qu’elle ne soit mise en scène, je déteste sentir la technique. Contrairement à la musique vivante, les enregistrements musicaux me font le plus souvent l’effet d’un placage illustratif, « morceaux de choix » collés maladroitement sur l’univers acoustique de la scène.
Je rêve seulement de déplacer ce lieu, ou plutôt de le replacer dans un espace plus vaste, ce qu’offre le hors champ, fut-il géographique ou théorique.
Pour que mon travail puisse s’exercer pleinement, j’aurai accès à tous les éléments sonores : enregistrements (ambiances ou effets ponctuels) et sons réels (les acteurs dans le décor), systèmes d’émission (choix et place des microphones) et de diffusion multiples (haut-parleurs situés dans la salle, sur la scène, dans les cintres ou les coulisses), apport du son signifiant dans la dramaturgie, avec toujours la possibilité d’en souligner la présence ou de le faire oublier !


Anne-Laure accorde une totale confiance à ses collaborateurs. L’ambiance est parfaite, l’équipe adorable, tant celle qui opère sur scène et dans la salle que celle qui l’encadre. Il n’y a pas de secret. Dans une entreprise, l’ambiance est donnée par la direction et se propage jusqu’en bas de l’échelle. Plutôt que se disperser en vaines querelles ou inquiétudes matérielles, chacun et chacune se dévoue au projet, sans retenue, avec la franchise qu’imposent les grandes œuvres.

Ne désirant gâcher aucun effet de surprise, je me garderai bien de dévoiler quelque élément de la pièce. Je soulignerai simplement ma démarche et mon apport tenant plus de la partition sonore que d’un traitement musical. Je rappellerai aussi que, depuis Edgard Varèse, la musique est définie par l’organisation des sons. Je suggère donc d’abord des ambiances, et leur dénomination est parfois plus importante pour la mise en scène que leur sonorité. Simultanément à leur fabrication, je cherche toujours d’où elles émaneront et à quel volume sonore elles seront diffusées. Pour les effets d’intimité, nous utiliserons des micros cravate, en espérant trouver le bon niveau (et surtout la bonne place pour qu’il gêne le moins possible le jeu des comédiens) pour que les effets électroacoustiques ne perturbent pas les spectateurs. Le théâtre, comme tout forme artistique (ou jeu social !), obéit à des conventions. Il s’agira de mettre en condition le public pour qu’il en accepte de nouvelles. Pour cela, j’oscille entre marcher sur des œufs (ambiances à peine perceptibles qui replacent le bâtiment du théâtre dans un lieu imaginaire et la scène dans un corps plus grand qui voisine avec d’autres espaces) et appuyer les effets avec toute la puissance de la sono. L’important est ici de ne jamais laisser le son tirer la couverture à lui. Comme la lumière, il est là pour soutenir le jeu, pour susciter l’émotion, pour mettre en conditions, pour offrir aux spectateurs la liberté de son interprétation.

Interprétation, voilà là le maître mot. À chaque voyage que je fais à Montluçon, je découvre comment Anne-Laure Liégeois interprète ma partition. Elle coupe ici, atténue là, ne gardant que le strict nécessaire. D’une musique de dix minutes amoureusement concoctée, il ne reste parfois qu’une dizaine de secondes. Je n’en prends aucun ombrage, la pièce est l’unique conducteur, l’alchimie s’opérant entre tous les éléments qui la composent. Je me suis promis de ne rien dire de la pièce, laissant ce privilège aux journalistes et au public le plaisir de la découverte. Je citerai néanmoins mes sources, parfois inconscientes, les références qui m’ont animé dans mes choix et qui ne seront certainement pas évidentes, ni à ceux avec qui j’ai eu le plaisir de collaborer ici, ni aux spectateurs pris par la magie de la tragédie. Il s’agit de Michelangelo Antonioni, Roberto Rosselini, Fritz Lang, Henry Cowell, Jimi Hendrix, et Varèse, rien de théâtral, je reste incorrigible. Pourtant, je suis surpris de constater à quel point le théâtre est là, intact, la seule chose qui reste au delà de toutes ces salades, et du sang versé. Du bon sang, mais c’est bien sûr !
Coup de théâtre.

Voir aussi billet du 7 février.

(Photos JJB)

jeudi 2 février 2006

Stormy Weather et Spike Jones

Absolument indispensables.

Encore deux bonnes raisons de faire dézoner son lecteur dvd.
Sur Mac, éviter de changer de zone sur le Lecteur Apple, mais téléchargez l'application vlc, parfaite pour les Zone 1, les divX, etc., et pour regarder la télé si vous avez une FreeBox. Passé ces conseils techniques, lisez la suite... Une pêche d'enfer !

Deux belles surprises reçues d'Amazon hier matin.
D'abord, le dvd de Stormy Weather, film mystérieusement sous-estimé malgré la qualité époustouflante des numéros y figurant. Je suis un fan de Cab Calloway (probablement mon côté plus rock que jazz) et le final me fait sauter sur place chaque fois que je l'écoute ; le voir est jubilatoire, quelle élégance, le swing comme je l'entends ! Mais rien ne vaut les numéros qu'il accompagne : la danse des Nicholas Brothers montant et descendant les escaliers à coups de grands écarts, wahou, sans compter le sublime Bill "Bojangles" Robinson, le meilleur tap dancer que j'ai jamais vu ! Et puis, il y a Fats : les jeux de sourcils de Fats Waller sur Ain't misbehavin', craquant ! Tout est jubilatoire, je me répète, dans ce film de 1943, distribution 100% Black, maginifique Lena Horne, autre star du film avec Bojangles, et puis il y a Ada Brown (That ain't right en duo avec Fats), les comiques Miller and Lyles, les ballets de Katherine Dunham, etc. Pas de sous-titre français pour ce Zone 1, mais anglais et espagnols, franchement ça n'a que très peu d'importance...

La seconde merveille, c'est le documentaire sur Spike Jones, pas de sous-titres du tout, mais la grande claque ! Je ne ris pas, j'ai la mâchoire qui pend d'ébahissement. Les gags visuels avaient autant d'importance que la musique. Beaucoup trop de témoignages, mais les extraits des shows sont fabuleux. Je n'ai pas encore été jusqu'au bout de l'heure du film, mais ce que j'ai vu me permettra désormais d'imaginer ou d'inventer les images de ses chansons. Spike joue des claviers de cloches à vache, de klaxons, marimbas, dirige l'orchestre avec deux pistolets, tout est minutieusement réglé, hilarant ! Des ouïes de la contrebasse sort la main d'un nain caché dans la caisse, la clarinette traverse littéralement les oreilles de trois figurants pendant le solo de Spike, tout s'écroule... Vivement que j'ai le temps de voir la fin ! Depuis le temps que j'attendais ça... Zone 1 toujours. Avec Cocktails for Two, Der Führer's Face (avec Adolf en personne), You Always Hurt the One You Love, Laura et All I Want for Christmas is My Two Front Teeth.

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