Jean-Jacques Birgé

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mardi 31 octobre 2006

Libido de Brigitte Fontaine


Un nouvel album de Brigitte Fontaine est toujours une aubaine. Libido est plus classique que les précédents, il renoue avec une certaine tradition de la chanson française tout en restant franchement barré. L'île Saint Louis n'est pas si loin de Saint Germain des Prés et Brigitte joue de plaisanteries grivoises en jonglant avec les deux siens. Oecuménique, peu lui importe le voile, elle le déchire et glisse sa voix devenue grave du quatuor à la guitare électrique, d'Areski à Vannier en gardant le jeune M comme fil rouge de sa combinaison noire. S'amusant d'un érotisme SM de pacotille, Brigitte semble débarrassée de sa fragilité. Elle mord, fouette et cravache, mais gentiment ! Les musiques d'Areski rappellent tendrement leurs débuts à tous deux, celles de Jean-Claude Vannier sentent un peu trop les années 60 et Mister Mystère est du M tout craché, inventif et bondissant. Le livret présente une BD de Cabine, style Guido Crepax, fidèles à leur rose bonbon.
La première fois, j'ai rencontré Brigitte en juillet 1970 à Biot Valbonne, elle était accompagnée par Earl Freeman, un grand bassiste black plutôt brutal. Six ans plus tard, nous participions à un festival de soutien à la clinique antipsychiatrique de Laborde où je rencontrai Bernard Vitet lors d'un mémorable concert d'Opération Rhino. Il y avait Pierre Clémenti qui jouait du sax en costume blanc à col mao. Les pensionnaires étaient indiscernables des soignants. Il régnait une ambiance de douce folie à laquelle je n'échappai pas, mais ça c'est une autre histoire. Nous avions fait une battue pour retrouver Brigitte qui s'était enfuie dans les bois. La troisième fois, Bernard était venue rejouer avec elle (il avait entre autres remplacé Lester Bowie juste après l'enregistrement de Comme à la radio), il y avait Moustaki à l'accordéon, Jean-Philippe Rykiel aux claviers, Areski, bien entendu, qui est toujours là pour Brigitte.
Mais la rencontre la plus mémorable fut évidemment l'enregistrement de Amore 529 pour le disque d'Un Drame Musical Instantané, Opération Blow Up, en 1992. Le premier rendez-vous fut manqué à cause d'un gros orage, Brigitte avait préféré aller se cacher à la cave. La seconde fois, elle avait souhaité "une grande voiture avec quelqu'un à l'arrière avec moi", ça tombait bien, j'avais déjà l'Espace, Bernard s'est assis à côté d'elle pendant le voyage jusqu'au Père Lachaise où j'habitais alors. J'avais composé un truc tout en douceur pour conforter sa fragilité lorsqu'entrant dans le studio elle annonça de but en blanc n'être plus branchée que par le rock 'n roll ! Catastrophe, cette fois c'est moi qui fut vraiment touché par la foudre. Je dus récrire un morceau en deux heures, programmer l'Atari, pendant que Bernard et Brigitte prenaient le thé à la cuisine. De son côté, elle avait rédigé, très vite comme toujours, de superbes paroles, autographiées dans le livret du CD :
Moment de flamme et de vigueur
et amitié jour intérieur
Serait-ce le sillon où se grave la vierge
ou le microsillon poussiéreux des concierges ?
Bernard à la trompette, tout en live sur deux pistes directes. Je marchais sur un petit nuage. L'ayant raccompagnée et dînant à la brasserie en bas de chez elle, j'écoutais Brigitte nous conter ses angoisses avec la lucidité des vrais souffrants. Elle l'avait toujours clamé, titrant même son premier disque solo : Brigitte Fontaine est... folle ! On l'adore...

P.S. : N'empêche, si vous ne connaissez-pas son album Comme à la radio (Saravah SHL1018), courez l'acheter illico, chef d'œuvre absolu de 1970, un peu comme Rock Bottom de Robert Wyatt, Escalator over the Hill de Carla Bley, Trout Mask Replica de Captain Beffheart, White Noise, Carnival de Wyclef Jean, Björk ou les Beatles, mais aussi les Kindertotenlieder par Kathleen Ferrier et Bruno Walter ou les quatre derniers Lieder de Richard Strauss par Lisa della Casa, la Callas dans La Traviata, et Brigitte Fontaine dans "Comme à la radio"...
Elle y est accompagnée par l'Art Ensemble of Chicago (Lester Bowie, Malachi Favors, Joseph Jarman, Roscoe Mitchell), Leo Smith, Areski, Jacques Higelin, Jean-Charles Capon, J.F. Jenny-Clark, Kakino de Paz, Albert Guez.

Une barre d'outils Google pour Firefox


En créant une nouvelle barre d'outils pour le navigateur Firefox, Google offre un champ de recherche amélioré permettant d'affiner les résultats à mesure que vous saisissez votre requête avec surlignage des mots recherchés, un traducteur mot à mot (de l'anglais vers le français, par exemple !), un correcteur orthographique sur les formulaires web, une navigation sécurisée vous avertissant en cas de pages douteuses, etc. À essayer.

lundi 30 octobre 2006

Le site des disques nato enfin en ligne


Ce matin en me levant je n’avais pas la moindre idée de ce que j’allais raconter. Depuis une semaine, je me remets lentement et difficilement du décalage horaire avec Séoul, me levant souvent avant 5 heures du matin. Le passage à l’heure d’hiver n’arrange pas les choses, cassant mon horloge biologique qui n’avait vraiment pas besoin de cela. Alors je la remonte doucement, avec beaucoup de précaution, comme on remonte le temps dans une machine construite pour ça.
Celle de Jean Rochard, le seul vrai "producteur" que je connaisse, s’appelle le Chronatoscaphe. J’en fus l’un des principaux artisans l’an passé : vingt-cinq années d’histoire du label nato en 3 CD et 128 pages illustrées par une douzaine de dessinateurs de BD, le photographe Guy Le Querrec et commentées par JR sous le feu des questions de Stéphane Ollivier (qui, heureuse coïncidence, dînait là hier soir avec Tina, dix ans après notre rencontre pour Vacarme). Le Chronatoscaphe est un magnifique cadeau pour Noël qui approche, pour un anniversaire ou tout simplement pour se faire plaisir avec 5 heures de musique fantastique compilées par Olivier Gasnier et audio-scénarisées par votre serviteur, somnambule voyageur…
Ce matin donc, en faisant défiler les statistiques de drame.org, je découvre une nouvelle origine aux visites de mon site : les disques nato ! Je pointe sur le lien et comprends que c’est tout beau, tout frais, le site nato est officiellement ouvert (www.natomusic.fr) depuis jeudi, ce que nous avions l’habitude de considérer comme le jour des enfants avant qu’on le déplace à mercredi et, par ce fait, lui ôte sa poésie ludique : jeu-di ce n’est pas mer-credi. On n’a jamais rêvé de la semaine des quatre mercredis, par contre on utilisait « mercredi prochain » pour ne pas dire « merde », interdit dans la bouche des enfants… Si je voyage allègrement dans le temps, ce n’est pas pour me cantonner au passé et encore moins à la nostalgie : aujourd’hui est un autre jour et nato s’enfonce résolument dans l’avenir.
Le site nato est donc enfin accessible et superbe, on pouvait s’en douter. C’est riche, caustique et furieusement swing. À côté des informations utiles pour qui aime les musiques qui bougent et les productions inventives, on croisera des images à collectionner, des phrases à mâcher, des liens à défaire, pour s’évader, se réveiller ou se laisser aller. La boutique mène aux Allumés du Jazz, le blog est entamé, le Festival de Minnesota sur Seine version américaine et MySpace sont de la partie tandis que s’ouvre aujourd’hui l'opération Paris-Minneapolis avec le trio de Denis Colin avec Gwen Matthews (billet ici-même). Les concerts au New Morning du nouvel orchestre de Michel Portal (avec Tony Hymas, Erik Fratzke, François Moutin, Airto Moreira, JT Bates et Tony Malaby), Fat Kid Wednesdays et Ursus Minor ont hélas été annulés.
Penché sur mon épaule, Scotch le chat ajoute que si nato est un label félin, il devrait enchanter toutes celles et ceux qui aiment alterner griffes et caresses, la révolte et le plaisir...

P.S. : le lancement du site coïncide avec la sortie de deux nouveaux CD du label Hope Street, une déclinaison natesque (je m'y perds un peu entre nato, Hope Street, Chabada, Cinenato, Wan+Wan, les disques parus chez Universal, etc., mais tous sont sous l'égide de Jean Rochard sauf un, devinez lequel). Sortent donc officiellement aujourd'hui le nouvel Ursus Minor (déjà chroniqué ici) et le nouveau Fat Kid Wednesdays, tendre Singles du trio sax-basse-batterie, un velouté automnal après le délicieux Art of Cherry paru il y a deux ans. Tiens, ils sont jeunes, ce sont des mômes du mercredi !
Alors que je venais de poser Singles sur la platine, Jean Morières, de passage à Paris avant de s'envoler pour le Sénégal jouer du tambour avec Pascale Labbé et quelques autres improvisateurs de nos terroirs, sourit dès les premières mesures en marmonnant doucement : "Don Cherry !" La cerise sur le gâteau, un don. Si l'influence reste manifeste, l'héritage est productif et du meilleur effet sur toute vaine tentative d'en faire trop, comme courir après son ombre ou se dépasser. Ici on respire, on prend le temps de vivre et c'est bon.

dimanche 29 octobre 2006

À côté de mes pompes


C'est le week-end, billet détente. Hélas on ne s'improvise pas bricoleur. Lorsque je réussis à poser une étagère droite, c'est une victoire sur la nature qui me flatte plus que n'importe quoi. Mais samedi cela n'a pas été très probant. Décidé d'arrêter une petite fuite de radiateur au second étage, j'ai fêlé l'aluminium en serrant trop fort le purgeur, chose à ne jamais faire. Il était minuit passé, je m'étais endormi et réveillé, à nouveau sur le pont ! Plus rien ne marchait. La pompe ne tournait plus. Ayant cru avoir mis la chaudière en panne, le lendemain tôt j'appelle le chauffagiste qui me confirme que l'appareil est fichu. Le radiateur, pas la chaudière. Panique aidant, j'avais confondu les interrupteurs du brûleur et de l'accélérateur. Sauf que lorsque j'ai remis la pression, pas sur moi, là c'était stable, mais sur le système, l'eau a coulé depuis le second étage jusqu'au rez-de-chaussée. Inondation, cavalcade et serpillières. Je constate alors qu'un des lourds radiateurs en métal d'en bas est complètement cuit, rouillé, à remplacer lui aussi. Dans la foulée, je casse un disque 78 tours de jazz, mais je préfère ne pas regarder qui en est l'auteur, pour ne pas augmenter mon stress entretenu par mes allées et venues entre la cave et le second, quatre étages dans un sens, quatre dans l'autre, quatre à quatre ça fait les mollets. Tout s'arrangera avec le compte en banque, une sévère douloureuse qui me fait les pieds. Je suis pompé, je m'assieds, je ferme le rideau de fer, j'enfile mes palmes et plonge dans le bain, histoire de me changer les idées...

samedi 28 octobre 2006

Le rémouleur


Environ une fois par an, le rémouleur de couteaux me demande s'il peut parquer sa charrette dans notre cour pour la nuit, ce qui lui évite d'avoir à la pousser jusqu'à Montreuil où il habite. En échange de ce petit service, il me propose d'aiguiser gracieusement un de mes outils de cuisine. Je le regarde travailler consciencieusement. Un coup sur la pierre dure, un sur la molle, il passe sans cesse de l'une à l'autre en faisant tourner le roue avec ses deux pieds. Il termine en enlevant les copeaux de métal avec son couteau de poche. Je m'interroge sur combien de temps encore il y aura des rémouleurs, des vitriers, des musiciens qui passeront comme ça dans la rue, comme lorsque j'étais petit et que depuis notre balcon nous lancions des pièces enrobées dans du journal aux chanteurs qui s'accompagnaient à l'accordéon ou à l'orgue de barbarie...
Derrière lui, on peut apercevoir les travaux d'en face qui avancent. Les ouvriers en sont au crépis. Un des cinq lofts a déjà été vendu. Très cher. Ça fait monter le prix de l'immobilier dans le quartier. Minimum 3000 euros le mètre carré brut de béton, du délire. Ces grands duplex hauts sous plafond sont livrées avec à l'entrée les arrivées d'eau, de gaz et d'électricité, mais les murs intérieurs sont en parpaings apparents, le sol est une dalle de béton qui fait toute la surface de l'ensemble, il n'y a ni cloisons, ni salle de bain, ni cuisine, tout reste à faire, même les volets sont à poser devant les vitres transparentes qui laissent tout voir depuis le trottoir. Enfin tout, façon de parler, puisque c'est livré avec rien, libre à soi de dessiner le futur et d'allonger les biffetons pour que le rêve prenne corps... de bâtiment.

vendredi 27 octobre 2006

Mineur exhume un petit jeu de skateboard


Salut Étienne,
quitte à exhumer de vieilles pièces, ce serait sympa de donner la distribution complète des acteurs du jeu, car dans ces commandes corporate nous œuvrons généralement anonymement. Je crois que cela nous ferait plaisir à tous...
Bises,
Jean-Jacques

En ce qui concerne le jeu de Skate réalisé il y a cinq ans pour Adidas et remis en ligne par Étienne Mineur (sans les fonctionnalités de sauvegarde), mon blogueur préféré me répond du tac au tac en commentaire de son billet d'hier matin :
Agence 180 à Amsterdam - Cédric Gairard et Laene Sanchez... Pour Incandescence : Étienne Auger et Mineur (direction artistique), Arnaud Dangeul (game design et beta testing), Pierre Wendling (chef de projet), Antoine Schmitt (développement), Jean-Jacques Birgé (sound design), Elsa et Zerpo pour les voix...
J'avais surtout demandé à Zerpo de jouer de sa planche à roulettes. Si les bruits de sauts avaient été facilement enregistrés sur la dalle en béton du jardin, j'avais dû courir dans la rue à côté du skate avec mon DAT en bandoulière pour arriver à choper le son des roulettes... C'était marrant à sonoriser, mais mon jeu préféré, qui faisait partie de la même livraison, est le labyrinthe avec le crocodile qui pique les chaussures du coureur à pieds, même si le Skate est beaucoup plus sophistiqué. Antoine avait terminé en faisant des cauchemars de crocodiles.

Justement hier soir, celui-ci exposait au Slick (marché d'art contemporain jusqu'au 30 octobre à la Bellevilloise) un Christ Mourant s'affaissant et se resaisissant sans cesse, et me rappelant une sculpture du Théâtre-Musée Dali à Figueras. L'œuvre d'Antoine est un sujet comportemental programmé sur ordinateur et projeté sur le mur tandis que le crucifix en métal articulé de Dali se rétracte en boule ou se déploie les bras en croix chaque fois que l'on insère une pièce de monnaie dans la fente de l'aquarium.
Coïncidence, alors que nous remontons la rue de Ménilmontant à bicyclette pour rentrer assister au nouvel épisode de Desperate Housewives, Étienne Auger nous double avec son énorme scooter tel un ange de l'Apocalypse techno. C'est lui qui avait dessiné les personnages du Skate...

jeudi 26 octobre 2006

Ornette : Made in America


En passant devant la Downtown Music Gallery à New York, je ne m'attendais pas à trouver le film que Shirley Clarke (1919-1997) réalisa sur Ornette Coleman (1930-). Le montage de ce qui s'avérera être le dernier film de Shirley Clarke s'acheva en 1985 après vingt ans de travail. Le son de la copie DVD (synergeticpress) n'est pas parfait, mais on peut y voir et entendre une quantité d'extraits depuis les groupes d'Ornette à l'Orchestre Symphonique de Fort Worth, la ville natale du compositeur texan, jouant son fameux Skies of America. Les témoignages sont émouvants : William Burroughs, Brion Gysin, George Russell. (on se souvient du passage improvisé du philosophe Jacques Derrida venu rejoindre Ornette sur la scène de la Villette en juillet 97 et hué par la foule inculte). Le montage joue d'effets rythmiques, de colorisations, d'annonces sur écran roulant, de reconstitutions historiques avec Demon Marshall and Eugene Tatum jouant les rôles du jeune Ornette... Le film est tendre, vivant.
L'affirmation des titres des albums d'Ornette m'a tout de suite impressionné : Something Else, Tomorrow Is The Question!, The Shape Of Jazz To Come, Change Of The Century, Free Jazz, The Art Of The Improvisers, Crisis, Science Fiction jusqu'au dernier, Sound Grammar, qui continue à développer le concept colemanien de musique harmolodique que je n'ai jamais très bien compris, mais qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse, la musique d'Ornette possède quelque chose d'unique, une fougue sèche, un lyrisme sans concession, une urgence durable. Je reste froid devant sa théorie comme je l'étais devant les élucubrations pseudo philosophiques de Sun Ra, mais encore une fois, qu'importe, puisque la musique nous précède et que nous en sommes réduits à lui courir après. Son dernier album est une des plus belles expressions de la vivacité de la musique afro-américaine comme son Skies of America rappelle encore le fondateur de la musique contemporaine américaine, Charles Ives. Ornette joue de l'alto, peut-être le seul à la hauteur de l'oiseau Parker, du violon et de la trompette. Sur Sound Grammar il est accompagné à la batterie par le fiston Denardo qui a grandi depuis le tournage, et deux basssites, Gregory Cohen et Tony Falanga.
Il y a chez Ornette quelque chose qui déborde du jazz, un sens de la composition unique comme chez Ellington, Mingus ou Monk, un appel des îles qui pousse irrésistiblement à danser malgré l'atonalité relative des mélodies et les flottements rythmiques. Si on lui doit le terme free jazz, il est aussi probable que toute cette musique changera définitivement de couleur lorsqu'Ornette rendra les armes.

Superbe entretien d'Ornette Coleman avec Paola Genone sur le site de L'Express avec 4 vidéos en ligne tournées chez lui dont une improvisation harmolodique !

mercredi 25 octobre 2006

Le making of du Rabbit Theater

...
Françoise a réalisé un petit montage de deux minutes où l'on voit Maÿlis, Antoine et moi mettre en place nos 100 lapins la veille de l'ouverture du Wired NextFest fin septembre. Le spectacle complet dure actuellement une vingtaine de minutes. Le film est en ligne sur le site de l'opéra Nabaz'mob, avec celui de la création au Centre Pompidou augmenté de sous-titres anglais.


En sortant du Javits Center où avait lieu l'exposition, qui a recueilli 70 000 visiteurs en 4 jours, Françoise a filmé le soir qui tombait sur Manhattan et l'a intégré au montage. Les petites lumières des bestioles wi-fi rappellent un peu les fenêtres qui s'allument dans les gratte-ciel. En regardant le nouveau film, on comprend peut-être mieux ce que nous entendons par chorégraphie lumineuse. À moins que nos robots aient menti au questionnaire fourni par les douanes américaines et qu'ils soient en fait des envahisseurs venus d'un autre monde ?

Nombreux billets sur Nabaz'mob en tapant nabaz'mob dans le champ de recherche du blog, en haut à droite de mon nom (sur fond noir)...

mardi 24 octobre 2006

La pause suivie du rêve


Cette fois, c'est pour de vrai. Étant en studio tous ces jours-ci pour le lapin de Violet, je n'ai que peu de temps à consacrer au blog. Et puis, gérer une association (je prépare mon prochain disque en duo avec Michel Houellebecq), entretenir une grande maison (angoisse de la remise en marche de la chaudière, et ça n'a pas manqué de péripéties aquatiques), exercer dix mille activités professionnelles (le bouclage du n°17 du Journal des Allumés approche), enfin le train-train quotidien amélioré... ça occupe. J'ai l'impression d'être tous les personnages de la photo à moi tout seul.


Avant d'aller me coucher et si mes yeux arrivent encore à voir l'écran, c'est qu'il est minuit passé et que je travaille depuis 4 heures du mat, me revient à l'esprit un fait divers récent. Le milliardaire Steve Wynn, 64 ans, propriétaire de casinos et d'hôtels à Las Vegas, tout fier de montrer à ses amis, Le Rêve, une œuvre de Picasso dont il venait de conclure la vente pour 139 millions de dollars, a, dans un geste d'emphase, percé la toile avec son coude. "C'est la vengeance du peintre communiste. Picasso, t'es le plus fort !", s'est exclamée Françoise en rigolant...

lundi 23 octobre 2006

Mahler par Franz Winter & Uri Caine


Chaque année, un disque exhorte mon enthousiasme. J'achetai mon premier en 1964, c'était Claude François à l'Olympia. J'attendrai quatre ans pour découvrir le suivant, le We're only in it for the Money des Mothers of Invention, et nombreux albums de Frank Zappa figurèrent en tête de ma liste pendant les années suivantes : Uncle Meat, Hot Rats, Chunga's Revenge, Weasels Rip my Flesh, Fillmore East, 200 Motels, Waka/Jawaka... Je me souviens des quelques 33 tours que j'achetai alors, le Wheels of Fire des Cream, Their Satanic Majesties Request, le seul des Stones que j'ai vraiment adoré, un disque de Family, The Beat Goes On de Vanilla Fudge, Umma Gumma de Pink Floyd, In-A-Gadda-Da-Vida d'Iron Butterfly, Electric Ladyland de Jimi Hendrix, l'étrange White Noise, les premiers Captain Beefheart, le Bonzo Dog Band, le blanc des Beatles, Rock Bottom de Robert Wyatt... Je suis passé par la musique classique, Mahler, Schönberg, Charles Ives, Varèse, il y en a tant. Je me suis emballé pour Björk, le Kronos Quartet, Steve Reich... Plus récemment, le Carnival de Wyclef Jean, Ursus Minor, Outkast, et l'adaptation de Mahler par Uri Caine, Primal Light, encore un pur chef d'œuvre qui fut suivi par deux autres Mahler, un live et Dark Flame.
Uri Caine réussit le tour de force d'adapter Gustav Mahler de façon contemporaine, free jazz, scratches, lyrisme klezmer, improvisations géniales d'un orchestre qui tourne au quart de tour, en faisant ressortir les sources traditionnelles qui ont inspiré Mahler. En modernisant Mahler, Uri Caine donne les clefs de toute l'œuvre du Viennois. C'est sublime. Participent à l'enregistrement le batteur Joey Baron, le clarinettiste Don Byron, le trompettiste Dave Douglas, le violoniste Mark Feldman, le cantor Aaron Bensoussan, DJ Olive, etc. En 2005, Winter & Winter sort en DVD le film qui avait suscité à l'origine la commande musicale, 52 minutes des lieux historiques où vécut Mahler avec la musique de Caine, filmé par Franz Winter et produit par son frère Stefan. C'est une chronologie illustrée. On peut écouter le commentaire en allemand ou en anglais ou ne garder que la musique. On peut laisser les sous-titres ou se laisser seulement porter par la musique absolument exceptionnelle.

dimanche 22 octobre 2006

sur sous par avec devant derrière John Zorn


Chez Tzadik 2 DVD très différents qui se complètent à merveille.
D'abord la Nervous Magic Lantern 3D du cinéaste Ken Jacobs projette Celestial Subway Lines / Salvaging Noise accompagné par la musique de John Zorn.
J'avais découvert Ken Jacobs en 1976 au CNAC rue Berryer avec Tom Tom The Piper's Son, film muet en noir et blanc de près de deux heures réalisé en 69-71 et édité en VHS par Re:Voir avec un livre bilingue de 214 pages, hors série d'Exploding. Tom Tom présente d'abord un petit film de dix minutes, poursuite burlesque tournée à Hollywood en 1905 par un futur technicien de D.W. Griffith, mais Jacobs recadre ensuite le film dans le détail allant jusqu'au grain de la pellicule. Il joue d'effets de cache et offre une des plus extraordinaires anlyses de film de l'histoire du cinéma. À la fin, le cinéaste montre à nouveau le petit film tel la première fois. Sa vision en est transformée, ce n'est plus le même film !
Je n'avais rien vu d'autre, entre temps, avant ce DVD. Pas de lunettes polaroïd, un seul écran, le mien, et pourtant ça marche. À l'aide de deux projecteurs diffusant le même film en léger différé, avec des filtres spéciaux et des effets stroboscopiques, Jacobs transforme cette fois des images issues de vieux films en expérience 3D. Miracle de l'effet Pulfrich ! C'est un peu fatigant puisque l'image ne cesse de clignoter, c'est aussi fascinant, évidemment hypnotique. La musique de JZ, secondé par Ikue Mori avec un ordi portable, est chaotique, industrielle, métallique et fonctionne bien avec cette drôle d'invention qu'est la lanterne magique nerveuse.
Deuxième Tzadik (même distributeur : Orkhêstra), A Bookshelf on Top of the Sky, le film que Claudia Heuermann a consacré au compositeur new-yorkais en le filmant sur une période de dix ans. Joli travail où la cinéaste allemande se met en scène dans son rôle de fan-intervieweuse pour filmer un musicien qui rechigne toujours au moindre entretien avec un journaliste "professionnel". Le film est forcément passionnant, même si ce n'est pas tout à fait du niveau du Step Across the Border d'Humbert et Penzel. JZ joue le jeu et de nombreux extraits sont généreusement intégrés au montage, avec les projets Cobra, Naked City, Masada comme en impro ou avec des interprètes classiques.
Il saute aux yeux comme aux oreilles que John Zorn est un des compositeurs et producteurs (il est l'âme de Tzadik) les plus intéressants de la scène américaine. Son enracinement culturel lui donne une légitimité incontournable, je pense à Charles Ives, Stravinsky, Partch, Cage, Zappa, Ornette Coleman, et son fétiche, Carl Stalling, le génial compositeur de musique de dessins animés dont JZ a supervisé chez Warner un CD sublimissime de folie endiablée, d'orchestration maboule et d'humour mortel. Ces dernières années, JZ s'est consacré à une relecture de la musique klezmer (projet Masada) et s'est laissé aller à une crise identitaire juive qui l'ont poussé jusqu'à promouvoir son label Great Jewish Music où figurent des artistes comme Serge Gainsbourg, Burt Bacharach et Marc Bolan ! Un peu inquiétant... À suivre du coin de l'œil, mais des deux oreilles parce que c'est vraiment parmi ce qui se fait de mieux dans le genre. Quel genre ? Bah justement, c'est la question, et c'est pour ça que c'est bien.

samedi 21 octobre 2006

Tu lis, tu rapes


Ursus Minor
J'avais adoré le Zugzwang
Un disque aux poings levés
Swing bas-rock
À quatre de l'infanterie
Images d'Andy Singer
Brûlant drapeau
Tony Jef Lee François David
Croissant lune et le fer
La moelle du funk
Donner le mi trouver le nord
D' Boots Beck et les frères
Ursus Minor
Mat tel le sergent poivre et sel
Pris dans le mouvement
Du verbe actif
Pointes de feu dans les banlieues
La musique en accord

Ursus Minor
Enfonce les clous au Nucular
Un disque aux pieds levés
Swing hard-funk
À quatre trois deux un
Images rouge orange
Brûlot drapant
Tony Jef Lee François Stokley
À la voix de Merveille
Brother Ali
Au flow du ressac sans yo
Bande de Bohémiens
Ursus Minor
Prends ta vitesse de croiseur
Et pilone Babylone
Universelle
Sans te soucier des douanes volantes
Fais voler le décor

2 CD Hope Street distribués par Nocturne, Ursus Minor avec Tony Hymas (claviers), Jef Lee Johnson (guitares), François Corneloup (sax baryton et soprano), Stokley Williams (drums et voix pour Nucular) remplace David King (drums pour Zugzwang) avec en invités Brother Ali sur N., et Ada Dyer, Boots Riley, M1, Umi, D' de Kabal, Spike, Jeff Beck sur Z.

vendredi 20 octobre 2006

Enclosure 7 : Harry Partch


Première découverte à la boutique Downtown Music Gallery sur la Bowery entre la 2ème et la 3ème rue, un dvd d'Harry Partch édité par Innova à St Paul (tout près d'où habite mon ami Jean Rochard, qui est d'ailleurs en plein festival Minneapolis-sur-Seine). J'avais acheté le coffret Columbia Delusion of the Fury en 1971 chez Givaudan, boulevard Saint-Germain. Les deux 33 tours étaient accompagnés d'un troisième où Harry Partch décrivait 27 des instruments uniques qu'il construisit pour créer son propre univers musical. Combien d'heures ai-je rêvé devant les photos qui montraient d'énormes marimbas, des arbres où pendaient des cloches de verre, des claviers de bambous et ses Chromelodeons, harmoniums accordés comme tout le reste selon un principe d'octave à 43 microtons !
Leur beauté sculpturale respirait le bois ciré et la musique rappelait un monde perdu entre l'Asie et l'Océanie. Leurs noms mêmes étaient facteurs de rêve : Crychord, Marimba Eroica, Boo, Cloud Chamber Bowls, Spoils of War... Leur accord s'approchait d'un système naturel, loin du tempérament que Partch trouvait complètement faux.
Dans la foulée, je dénichai ses précédents enregistrements parus sur le label CRI (dont certains depuis édités en CD). The Letter, chantée par le compositeur lui-même de sa voix de vieil homme, m'impressionna particulièrement. Partch dirigeait le Gate 5 Ensemble, tandis que son dernier opéra suivait la baguette de son disciple, le percussionniste Danlee Mitchell, qui continue encore à jouer ses œuvres.
Partch (1901-1976) est un de ces américains iconoclastes, souvent autodidactes, qui se sont inventés un monde à part, comme Conlon Nancarrow ou Sun Ra. Comme Nancarrow construisait ses pianos mécaniques, il dût se fabriquer ses propres instruments pour jouer sa musique microtonale dont les rythmes rappellent souvent d'obscurs rituels. Il appartient aux pionniers dans la lignée d'un Edgar Varèse (Ionisation !) ou Charles Ives (pièces en quarts de ton) et influença d'autres Californiens comme Henry Cowell, Lou Harrison et John Cage.
Quelle surprise de découvrir 35 ans plus tard, les images de Delusion of the Fury: A Ritual of Dream and Delusion filmé en 1969 et le Portrait que lui consacre Stephen Pouliot (1972). Les bonus sont aussi exceptionnels, puisqu'on retrouve le commentaire de Partch sur ses instruments, illustré de nombreuses photos (1969), des extraits de Revelation in the Courthouse Park (1960) et la recette gourmande de la confiture de pétales de rose par le compositeur en cuisine (1972). Le documentaire The Dreamer that Remains (1972) est exceptionnel par les documents qu'il propose. Partch parle, joue, chante, construit, scande... Le compositeur propose une vision contemporaine du monde allant chercher ses racines dans la Grèce Antique, les rythmes du gamelan et les sables du désert.

jeudi 19 octobre 2006

Interrogation écrite


À croiser le milieu de l’art contemporain, nous nous posons les mêmes questions que lorsque le Drame traçait son chemin musical hors des sentiers battus, s’inspirant de toutes les musiques comme des autres arts, l’invention à la bouche et la fleur au fusil. Pourquoi nous sentons-nous exclus du milieu censé nous nourrir ? Il y a deux mondes, l’entier, celui qui nous alimente, baroque à souhait, strictement personnel, et le petit, constitué de coteries, qui semble nous accepter tant bien que mal. Entre les deux, nous sommes contraints au grand écart. Un minimum de souplesse est donc exigé ; l’entretenir devient une qualité empêchant qu’on s’endorme dans cette position inconfortable mais au combien spectaculaire.
L’exercice n’est pas facile. Notre sentiment d’être incompris, hors sujet, anachronique, vient-il d’une banale paranoïa ou s’appuie-t-il sur une réalité sociale où nous avons, souvent malgré nous, choisi notre camp ? L’interrogation elle-même est-elle un combat contre l’amertume et les aigreurs (étrange comme ces deux saveurs opposées expriment la même angoisse) ? Souffrirons-nous toute notre vie d'un malentendu propre au statut de l'artiste ? Comment vivre de notre travail sans perdre notre indépendance ?
Attendant le bus qui nous amènerait à l’aéroport d’Incheon, je faisais remarquer à Nicolas que ses œuvres me semblent relever avant tout d’un baroque peu moderne, entendez à la mode. La plupart des artistes contemporains qui marchent, avec ironie allons jusqu’à dire « qui arrivent », développent une idée compréhensible dès le premier contact de l'œuvre avec le public, voire à la lecture de son concept, réduction moderne que les exégètes pourront développer plus aisément selon les canons en vigueur. Les jeunes artistes sortis des écoles de beaux-arts sont notés par les leurs, leurs professeurs devenus conservateurs encensant les leurres. Rester patient. Il faut du temps pour percevoir l’importance d’une œuvre. À terme, elle ne se jugera qu'à la charge critique, tant plastique qu'historique, qu'elle sous-tend.
Développer une œuvre aussi complexe et profonde que la vie, un réseau de sens, une combinaison que certains assimilent à la poésie, et trouver le style, comme l’entendait L.F. Céline, ne peut entrer dans aucun moule. Seuls les marchands adorent les étiquettes, les écoles et leurs gourous préparant les futurs artistes au marché de l’art. Toute tentative d'échapper à ce formatage ne peut qu'engendrer une réaction de mépris de la part des nouvelles élites cooptées.
Jean Cocteau disait que son œuvre était un objet difficile à ramasser. Je ne pourrai jamais aimer que des objets difficiles à ramasser. Pour continuer à vivre hors-la-loi, peut-être faut-il savoir être bref à défaut de réduire. Constituons des œuvres manifestes, des tracts, multiplions les événements. Car les baroques en font toujours trop, comme les autodidactes et les nouveaux riches. Les propriétaires, les patrons, les gens de pouvoir n’ont pas cette maladresse. La richesse et la générosité de nos œuvres résisteront probablement mieux au temps que les académismes successifs que la mode engendre. La lutte des classes dicte encore sa loi.

Photo prise au Musée d'Art Contemporain de Séoul lors du vernissage de l'exposition Dual Reality, Media City Seoul.

mercredi 18 octobre 2006

Dual Reality

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L'exposition Dual Reality au Seoul Museum of Art est probablement plus réussie que nombreuses visitées ces dernières années. Est-ce dû à son thème qui restreint le choix des œuvres ou à la qualité des conservateurs telle la pétulante Iris Mayr (Ars Electronica) ou ses collègues Yuko Hasegawa, Lev Manovich et Pi Li, je n'en sais rien, mais l'ensemble est d'un niveau élevé, si l'on fait abstraction des propos anecdotiques qui trop souvent animent les artistes contemporains. Le revers de la médaille est l'organisation de l'événement nettement plus catastrophique que ce que l'on pourrait imaginer quand l'intendance ne suit pas. Le système hiérarchique coréen n'aide pas les choses et il est certain qu'en l'absence de vraie direction les petits soldats dévoués s'épuisent et les organisateurs sont incapables d'honorer leurs engagements vis à vis des artistes. On a ainsi vu Mathieu Briand plier bagages parce que les deux tonnes de talc que réclame son (SYS*018.DoE*01/MoE-FIT\SalNor*TaC-LaR*4) avaient été remplacées par un sac de farine dans laquelle il s'est senti roulé. Quant à notre Somnambules, nous avons sauvé les meubles en les abandonnant, nous débarrassant du rideau noir dissuasif à l'entrée de la salle (en l'absence de tout cartel le jour du vernissage !) et des coussins ou sièges qui arriveront peut-être un de ces jours, après notre départ ! Nombreux mécontents certes parmi les artistes, mais aussi grande satisfaction devant les œuvres rescapées.
Comme nous prenons l'avion bientôt et que je souhaite récupérer quelques heures de sommeil d'ici là, je commenterai brièvement les huit photographies sélectionnées essentiellement pour leur potentiel à se retrouver figées, puisque la grande majorité des œuvres sont en mouvement et qu'ici la photo est dramatiquement réductrice.
D'abord un pas de deux esquissé par Nicolas et moi-même devant le grand écran où est projeté notre travail éminemment chorégraphique ! La salle est dans une totale obscurité et seul brille le faisceau infrarouge de la souris posée sur un piédestal. Le sol est recouvert de moquette noire pour éviter les réflexions désobligeantes et le son est suffisamment fort pour profiter de la musique sans indisposer les voisins...
L'affiche est tirée des face(portraits) de Go Watanabe.

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Les petits miroirs de Won-Jung Choi réfléchissent des petits promeneurs qui se rencontrent dans son Why Not Here : Murung Dowon. Le damier de l'écran et celui du carrelage clignotent de partout, clin d'œil ludique que l'on retrouve souvent chez les artistes asiatiques, comme les bouts de papier du Garden de Kohei Asano et Kosuke Matsura qui produisent de la musique lorsqu'on les jette en l'air, le labyrinthe Human Maze de Siyon Jin ou la fontaine Water Shadow 2 de Chang-Kyum Kim qui rappelle les tableaux animés des restaurants chinois (pas de photo pour aucun des trois). La recherche de l'effet de réalité reste ici très poétique, avec ses fausses ombres de passants et ses gouttes qui troublent la surface virtuelle du bassin en pierre.
Rafraîchissant dans l'univers claustrophobique du musée, souffler sur les neuf ventilateurs miniatures du Blow Up de Scott Snibbe fait tourner les gros qui sont montés juste derrière.

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Sur le palier du 1er étage, la miroiterie ("Ecléctica" The Glass Shop) de Leandro Erlich est une amusante anomorphose, faux miroir dont on appréciera particulièrement la fêlure réalisée avec un bout de bande magnétique pour figurer l'épaisseur du verre ! Composition et recomposition est un thème ou une technique récurrente chez les artistes qui utilisent les nouvelles technologies comme Byoung-Il Choi avec Visual Device 01_version 1.5 ou Adad Hannah avec Cuba Still (Remake). Pas de photo non plus, ni pour le décevant Stir Heart, Rinse Heart de Pipilotti Rist.
Des écoliers font la queue sous le panneau géant de l'artiste coréen le plus célèbre et pionnier, feu Nam June Paik.

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Très belle idée de Seong-Hoon Park de projeter son dessin animé au crayon noir, in the prologue of end, entouré des dessins originaux.
À l'entrée, Mathilde ter Heijne expose deux de ses sosies saisissants, The Chosen Ones, tandis qu'au 2ème étage elle montre une des rares œuvres vidéo dérangeantes, The Invisible Hero où elle tient le rôle saignant d'une victime paradoxale. Mais dans cette Biennale dédiée à la réalité duelle, qu'est-ce qui est vrai et qu'est-ce qui est joué ?

Détail amusant ou affligeant, nous n'avons rencontré aucun membre de l'Ambassade de France alors que 2006 marque le 120ème anniversaire des relations franco-coréennes et qu'en l'absence de Briand nous étions les seuls artistes à représenter la France.

mardi 17 octobre 2006

Somnambules de circonstance




Somnambules, c'est tout de même mieux sur grand écran et avec un gros son !

À Séoul l'herbe pousse le lundi


À Séoul, l'herbe pousse le lundi. Ça tombe bien, hier c'était lundi. Nous revenions de l'expo où Somnambules tournait enfin correctement. Pour ce faire, j'ai rampé dans la poussière car la moquette noire n'était pas encore posée dans notre salle et Nicolas a pris deux châtaignes en réglant le son, perché sur un échafaudage de fortune. Ces électrochocs lui ont redonné la frite, car la superficialité des relations humaines commençaient à le miner. Entre les petits rires gênés des Coréennes et la brusquerie des mâles, il n'est pas toujours facile de se frayer un chemin. Nous nous en sortons bien, avec une bonne dose d'humour et une tendresse dont nous ne nous départissons point. Donc, bien que ce soit le bon jour, nous n'avons pas entendu pousser le gazon, mais nous avons croisé des petits bonshommes verts très affairés.


Devant la mairie, un grand ordonnateur corrige l'alignement impeccable des manifestants écologiques qui se sont placés face à son entrée, pancartes et banderoles à la main. Ils sont divisés en trois groupes, les femmes, les jeunes et les vieux. L'un d'eux, un vieux monsieur, a des chaussures à ressorts, trois gros sous chaque semelle. J'aimerais bien en rapporter, mais je doute avoir le temps d'en dénicher l'adresse. À New York, j'avais déjà entrevu les Z-Coil, à peine moins farfelues.
Pas le temps de nous reposer, nous avons rendez-vous pour dîner avec une partie des artistes invités à l'exposition Dual Reality, dont les huit élus parmi les vingt suggérés par Iris Mayr, conservatrice à Ars Electronica. À table, nous avons fini par comprendre que la soupe se mangeait dans le petit bol, tandis qu'il fallait verser le riz dans le grand pour que la serveuse puisse ajouter de l'eau bouillante dans le caquelon afin de constituer un nouveau bouillon, sans parler de la coupelle où transvaser le bœuf depuis la poelle ni de la demi-douzaine de ramequins de panchan. Et ce n'est qu'un début !
Tout le monde rentre en taxis sauf les deux irréductibles Gaulois qui décident qu'une petite marche digestive ne peut leur faire de mal. Nous découvrons que nous pouvons faire une grande partie du chemin en sous-sol, un peu comme à Montréal, ce qui nous évite de monter et descendre sans cesse les escaliers qui permettent de traverser mais n'épargnent ni nos mollets ni nos tibias.


Dans ma chambre d'hôtel, je tchate avec Françoise, puis vidéoconférence à trois avec Rosette. Paris-Séoul-La Ciotat. Mais il est temps d'aller dormir car la journée de demain s'annonce chargée. Présentation à la presse à 11h et ouverture officielle à 17 heures. Avant ça, il nous faut terminer l'aménagement de notre salle obscure, rideau d'entrée, fauteuils pour les passifs de cette œuvre interactive, en réalité (double ?) la version grand écran du site Somnambules. Mais nombreuses installations sont loin d'être prêtes et seul un miracle nocturne permettra à l'ensemble d'exister dans les temps.

lundi 16 octobre 2006

Chronique en forme de panchan


Soulagement. Mes déductions étaient correctes, une des jeunes Coréennes qui s'occupent de l'exposition a retrouvé le passeport de Nicolas sur le sol du musée. Les murs de la salle qui nous est consacrée ont été entièrement repeints en noir. Nicolas fait ses provisions de dentifrice au bambou dans le grand magasin Lotte près de la gare ferroviaire, tandis que je goûte des tas de trucs bizarres aux quatre coins du rayon alimentation, panchan de calamars ou d'huîtres, feuilles pimentées, gelée de glands, etc. Vertige. Les Coréens s'alimentant toute la journée, nous nous sommes mis à leur rythme. Le choix se fait souvent à partir des reproductions en plastique qui sont exposées en devanture (photo). Il fait très chaud. Nous mangeons dehors, assis sur des tabourets, dans des restaurants improvisés. À midi, mul naengmyeon, des nouilles froides dans de l'eau vinaigrée, un délice. À cinq heures, plat d'anguilles relevé, les mêmes qui s'agitent frénétiquement dans des bassines en plastique posées à même la rue. Ce soir, nous hésitons entre une soupe d'intestins ou le samgyopsal, barbecue accompagné de panchan, hors d'œuvres variés parfois extravagants. Nous sommes tous les deux accrochés à ces saveurs impossibles et pimentées. Un feu d'artifice gastronomique incessant.


Tant que l'on ne s'est pas adressé à eux personnellement, les Coréens sont distants. J'ai souvent l'impression que la haute stature de Nicolas leur fait peur. Les Coréennes semblent timides, honteuses d'être incapables de parler anglais. Mon camarade est parfois impatient devant la rudesse de certaines manières inhérentes à leur culture, comme se faire bousculer par de grosses voitures noires lustrées ou face à l'impolitesse pressée de certains commerçants. Les bus démarrent avant que les usagers ont terminé de monter. D'autres sont affables, voire adorables, comme on en rencontre peu sous nos propres latitudes. Nicolas baragouine suffisamment le coréen pour les flatter, mais pas assez bien pour les mettre en danger.
La Corée est un mélange d'Asie ancienne et de mondialisation accélérée. Sa capitale n'a aucun cachet, à moins qu'à terme il ne reste plus que ces magnifiques immeubles en verre commandés aux stars internationales de l'architecture. À la Grande Porte du Sud, Sungnyemun, où des petits singes sculptés courent sur le toit, je photographie encore un de ces écrans géants qui envahissent tous les quartiers. Il reste quelques îlots de maisons vétustes avec leurs vieilles tuiles au milieu des buildings hyper modernes. Mais celles qui rappellent le passé ressemblent souvent à un bidonville et les rez-de-chaussée des quartiers modernes ont encore le parfum du tiers-monde. Les magasins sont regroupés par spécialité. Il y a des rues à opticiens, des rues à caméras, des rues à chausseurs, des rues à ginseng... Impossible de traverser les avenues autrement que par les passages souterrains abritant des dizaines d'échoppes, mais leurs escaliers profonds n'épargnent pas nos mollets. Certains de ces sous-sols sont d'immenses centres commerciaux.


Marchant le soir dans Myeong-dong, juste derrière notre hôtel, nous ne pouvons imaginer que nous sommes dimanche. Les rues sont remplies d'une foule compacte de jeunes dont l'âge ne dépasse pas 25 ans. Le style des boutiques, toutes ouvertes, est très fashion, entendez par là implantation de compagnies américaines ou mondialisées sur des territoires envahis, voire annexés. Des jeunes filles hurlent leurs baratins promotionnels dans leurs micros, devant les boutiques dont elles sont chargées de vendre les avantages. Ce ne sont pas les seules à se servir d'une petite sono. Des garçons se livrent au karaoké sur la place publique devant un auditoire enthousiaste. Nombreux pasteurs prêchent la bonne parole, en criant et en chantant. Des croix au néon rouge se dressent devant les églises. Le quart de la population est chrétienne, les bouddhistes occupent le second quart, le reste est athée. Comme hier soir, ici aussi c'est très éclairé. Tous les magasins sont ouverts jusque très tard, mais notre engagement consumériste est arrivé à sa fin, du moins nous le croyons.
Pour ne pas se perdre d'autres se fieraient aux étoiles, mais à Séoul, de jour comme de nuit, nous retrouvons notre chemin grâce aux gratte-ciel.

dimanche 15 octobre 2006

Au commissariat avec Kim et Park


La journée a été marquée par une série de petites contrariétés. J'ai d'abord cassé les montures orange de mes nouvelles lunettes qui étaient assorties à ma veste, mes chaussettes et ma ceinture. Ensuite, l'organisation du Festival Dual Reality est loin d'être au point, on y reviendra. Mais surtout, Nicolas a perdu son passeport qu'il avait glissé dans la poche intérieure de sa veste. En réalité tout est lié. Je n'y voyais pas grand chose, alors j'ai demandé à Nicolas de tenir mon sac à dos pendant que je farfouillais à l'intérieur. De son côté, il posa sa veste sur son bras parce qu'il commençait à faire très chaud, et paf ! Constatant que la salle du SeMA (Musée d'Art de Séoul) qui nous est assignée n'était pas prête pour pouvoir y faire quoi que ce soit (murs à peindre en noir, moquette à poser, matériel à livrer...) - mais toute la Biennale est en chantier -, nous décidâmes de fuir jusqu'à dimanche après-midi afin que l'équipe de constructeurs ait le temps de terminer. Le passeport a probablement dû tomber là (je viens d'appeler N pour lui dire que c'est ici qu'il l'a perdu, la photo fait foi, l'inspecteur Duflair a encore frappé).


Les moineaux rigolaient. Nous pas trop. Nous avons refait tout le chemin à l'envers, mais rien. Comme l'Ambassade de France est fermée jusqu'à lundi, Nicolas a couru faire sa déclaration au commissariat de Namdaemun. Les deux flics présents ne parlent que le coréen, ils nous reçoivent en nous offrant à chacun une bouteille de remontant. Sur leurs vareuses sont cousus leurs noms, parmi les plus usuels en Corée : Kim et Park. Ce sont plutôt Dupond et Dupont, lorsqu'ils recherchent l'adresse de l'Ambassade. L'un d'eux a finalement l'idée d'utiliser Internet... Derrière eux, on voyait un seul écran vidéo avec un plan large du marché de Namdaemun, un marché avec des dizaines de ruelles de même pas un mètre de large, et immense ! Kim et Park devaient tellement s'emmerder qu'ils étaient tout contents d'avoir de la visite. On serait presque repartis avec des casquettes et des porte-clefs.


Nous marchons encore et toujours, ça commence à faire long pour moi depuis New York. Nicolas souhaite revenir sur les lieux où il a vécu. Mais souvent les maisons ont été détruites et remplacées par un immeuble. En tout, il est resté trois ans en Corée. Itinéraire également culinaire et bien relevé ! La ville a changé. On construit à tours de bras, comme ce grand complexe de magasins sur quatre niveaux qui s'est monté en face de la Galerie Gana où j'avais exposé Alphabet il y a deux ans. La nature est intégrée à l'environnement, comme si le bâtiment avait été érigé autour des arbres et des bambous de vingt mètres de haut. Au quatrième, l'herbe pousse entre les planches du parquet, ils font semblant qu'on est au niveau de la rue...


La nuit tombe plus vite qu'à Paris, mais il fait encore une température d'été. Les néons et les écrans géants (Samsung oblige !) ressemblent à ceux de Times Square, il y en a partout, jour et nuit. Je m'écroule de sommeil.

Disparition de la cinéaste Danièle Huillet


Annonce triste que celle de la mort de Danièle Huillet à l'âge de 70 ans. Avec son compagnon Jean-Marie Straub, ils formaient un binôme exemplaire, cosignant tous leurs films. Il était courant de dire abusivement "les Straub" plutôt que Straub et Huillet. Je ne les avais pas revus depuis très longtemps, mais j'aimais bien leur gouaille et leur colère. Deux marxistes qui n'avaient jamais renoncé à leurs utopies. Leur opéra filmé Moïse et Aaron, sous la direction de Michael Gielen, m'a marqué irrémédiablement. L'orchestre avait été enregistré au préalable, mais les chanteurs étaient en direct dans les décors naturels. Dans une création radiophonique de Patrick Roudier, j'avais doublé Aaron tandis que Bernard jouait Moïse, le tout en sprechgesang. À chacun ses références.
Au cimetière, Straub aurait hurlé de douleur...

samedi 14 octobre 2006

Boing & Myungdong


Comme nous nous ennuyions pendant le vol de douze heures qui nous emportait vers le pays du matin calme (arrivée à 6h heure locale, sept heures de décalage avec Paris), Nicolas et moi avons pensé à une petite installation interactive pour les passagers du 777. Chacun son moniteur, et voilà le travail !
Sitôt nos bagages déposés à la réception au 19ème étage, nous petit-déjeunons, dans un kiosque au coin de la rue, de tokpoki (grosses nouilles de riz à la purée de piment), mandu (style gyoza), beignets de calamars et brochette de oedeng (fishcake) accompagnés d'un bouillon léger.

vendredi 13 octobre 2006

En vol


Pris en flagrant délit par Pierre dans ma chambre d'hôtel, la veste sur le dos, prêt à partir, si si, j'arrive tout de suite... Mais il faut corriger les photos et les fautes de frappe, ça finit par prendre des heures.
Je m'aperçois que je n'ai pas parlé du quartier jamaïcain où est située la maison de Xana comme j'entendais le faire, reggae à donf, ragoût de chèvre et curry de conques, dvd de Malcolm X en vitrine, descente brutale de gros calibres et ambiance très cool, mais tout cela est bien anecdotique avec le recul. Nous nous envolons vers le pays du kimchi...

jeudi 12 octobre 2006

Transit


Pas beaucoup le temps de bloguer ce matin. Pas dormi de la nuit, vu trois films à la suite dont le très beau Transamerica avec l'excellente Felicity Huffman, méconnaissable si on l'a vue dans Desperate Housewives. L'année dernière, Françoise faisait partie du jury du Tribeca Film Festival qui lui avait accordé le prix d'interprétation féminine. Pendant toute la projection, Françoise avait cru que son rôle de transexuel était joué par un homme !
Arrivée à Roissy pour repartir demain avec Nicolas à Séoul où nous présentons l'installation Somnambules. Éplucher le courrier, payer les factures, appeler la famille, faire la lessive, parer aux urgences.
En guise d'image, la bannière étoilée qui ne tient qu'à un fil. Les Chinois, après les Arabes, rachètent les États Unis. Une économie gonflée à l'hélium, des Bush qui font marcher allègrement la planche à billets, un pays sans racines propres où toutes les avancées ont leur revers, la pauvreté qui s'étend, une prise de conscience qui germe petit à petit, l'addition sera lourde pour tout le monde.


Nydia qui va bientôt jouer le rôle principal d'une pièce de théâtre avec d'autres grannies, les grand-mères en colère, nous a offert un stylo TrueMajority.org avec un menu déroulant.


Sur une face, les dépenses militaires annuelles du gouvernement américain : 729 milliards de dollars dont 287 payés par ses alliés contre 65 la Russie, 55 la Chine et 9 pour l'Axe du Mal (chiffres du Arms Control Center)!


De l'autre, le budget intérieur : 442 milliards de dollars au Pentagone, 49 à la santé des enfants, 39 à l'éducation, 10 à l'aide humanitaire, etc. No comment ?
Concluons en rappelant le site de Mike Rupert, From the Wilderness.

mercredi 11 octobre 2006

Étage 102


Petit tour en haut de l'Empire State Building pour repérer tous les endroits que nous avons arpentés depuis près de trois semaines. La première vue représente downtown avec au premier plan, à l'intersection de Broadway et de la Vième, l'immeuble en fer à repasser.
À propos d'enfer, la seule chose qui m'a vraiment fait peur pendant ce séjour, c'est la profusion de juifs intégristes, tous habillés de noir avec chemise blanche et chapeau, des plus jeunes aux plus vieux, et les femmes si ternes sous leurs hideuses perruques. Que de frustrations leur loi fait-elle naître ! Nous avons bien croisé deux femmes voilées, pas mal de sikhs, et bien évidemment des dizaines d'églises chrétiennes, mais les croix dorées se portent discrètement sous la chemise. La revendication communautariste, religieuse, est extrêmement dangereuse, surtout lorsqu'elle exprime l'enfermement et le rejet absolu de l'autre.
Question politique, il est difficile de provoquer les New-Yorkais tant ils sont anti-Bush. Mais, sauf parmi les personnes très engagées, les sujets épineux sont le plus souvent évités en société. Côté culinaire, nous avons parfois été sauvés par les sushis auxquels aucune graisse ne peut être ajoutée, et par les amis qui cuisinent. Pour le shopping, les prix peuvent descendre si bas que nous avons dû acheter une troisième valise ! Ils peuvent aussi monter très très haut, mais cela ne nous concerne pas directement... Pour conclure, nous avons rencontré beaucoup de gens merveilleux et affables lorsqu'ils prenaient le temps de s'arrêter de courir.


En regardant l'avenue de tout en haut, on se rend compte de l'impressionnante flotte des taxis jaunes. Nous reprenons le métro vers Brooklyn, mais nous nous trompons une fois de plus en empruntant le quai d'en face ; il est impossible de rejoindre le bon côté sans repayer au portillon ou sans faire les idiots en vacances auprès du préposé plus ou moins compréhensif. Le subway va vite, mais il est irrégulier. Le soir, dîner d'adieu. Nous nous envolons cet après-midi pour arriver jeudi matin.
Le lendemain je repars pour Séoul et crains la fatigue des deux voyages enchaînés. Notre correspondant coréen nous demande ce que signifie le titre de notre installation vidéo, Somnambules. En l'absence de Nicolas, je réponds et c'est de circonstance : Sleepwalkers talk alone in the dark. They walk on the edge of roofs without falling. And their dreams are like true stories to other nightwalkers. (Les somnambules parlent seuls dans l'obscurité. Ils marchent au bord des toits sans tomber. Et leurs rêves sonnent vrais aux oreilles de leurs semblables).

mardi 10 octobre 2006

Le meilleur des mondes


111 8th Avenue. Julien nous invite à déjeuner dans les bureaux de Google. Photo à l'entrée du building sur présentation de sa pièce d'identité comme à Radio France. On se déplace en trottinette dans les longs couloirs. Un espace de jeu est aménagé, ping-pong, billard, baby-foot, guitares électriques, jeux vidéo, siège de relaxation, etc. Cela ne vaut pas un rendez-vous avec le masseur maison, mais c'est certainement très agréable. Sur le chemin vers le "restaurant d'entreprise", on croise quatre ou cinq grandes cafétérias, bonbons et fruits secs ad lib. Tout est gratuit et le choix est formidable, sushis, cuisine exotique, plats nationaux, végétariens... La déco est simple et colorée. Tout semble parfaitement étudié, dans le meilleur des mondes. C'est calqué sur l'ambiance de la Silicone Valley et le tout respire un parfum nordique où tout est prévu pour vous mettre à l'aise. Ikéa n'est pas loin. Les horaires ne sont pas surveillés, seuls comptent les résultats. Julien travaille au ranking, l'ordre d'apparition des réponses, une sorte de pages jaunes sur New York. Les espaces de travail étant en open space, des cabines téléphoniques, très cosy, sont aménagées. La presse parle de rachat par Google de MySpace ou YouTube, mais ici secret absolu. Les salariés peuvent acheter des actions à des prix imbattables et les revendre aussitôt au cours du marché. Ils emploient l'expression "nous" pour parler de leur employeur.


Nous prenons un thé avec Laure qui est en repérages pour un film sur les rapports de l'économie et de la politique américaines qu'elle doit réaliser pour Arte. Elle découvre l'endettement des ménages sur le modèle de celui du pays. Son film s'annonce passionnant.
Le soir, nous assistons au septième et au huitième épisodes de la saison 2 de Weeds. Les dialogues et le scénario sont formidablement provocants, mais c'est tout de même filmé comme un soap. Le rappeur Snoop Dog est l'invité de la première scène. Cela se passe chez un ami avocat de Cindy qui possède un appartement avec une vue magnifique sur le sud de Manhattan. Réalité ou fiction ? Avec le zoom de mon Nikon, j'essaie de faire un nouveau remake de Rear Window, mais je ne veux pas mettre trop de photos sur mon blog, alors je zappe. Plateau de fromages comme je ne croyais pas que ce soit possible par ici.


Nous rentrons en passant par Times Square où nous prenons le métro pour Brooklyn. Un rat mort gît sur les rails. Les trains n'empruntent pas toujours l'itinéraire prévu. Rentré à la maison, je discute longtemps avec un jeune portugais, passionné par son travail, en stage au Per Se, un trois étoiles situé dans l'immeuble Time Warner. Il n'est pas payé, mais l'addition oscille entre 500 et 600 dollars par personne ! Je crois rêver. Autant aller se coucher. Les lumières de la ville restent imprimées sur ma rétine tandis que je ferme les yeux... Je repense à la cigarette automatique qui a disparu de Times Square. Les écrans géants qui ont remplacé les néons n'ont pas le même charme. C'est comme les trucages en images de synthèse des films d'aujourd'hui qui n'atteindront jamais la poésie des bricolages d'antan. Au-dessus de ma tête, la bannière étoilée, le Nasdaq et une enseigne de police, toute l'Amérique de George Bush, il ne manque qu'un crucifix ! Je referme mon Power Book comme on reposait sa plume d'oie. Fondu au noir. Très noir.

lundi 9 octobre 2006

Sunday in Brooklyn


Nous nous reposons dans la nouvelle maison de Xana à Brooklyn, un petit manoir de 800 mètres carrés, tout en boiseries cirées, salles de bain en porcelaine ou en pierre, le tout meublé moderne avec beaucoup de goût. Peu de blancs habitent encore dans ces quartiers où les noirs craignent que leur arrivée fasse monter les prix, avec raison. C'est la même chose chez nous, en banlieue est. Les lofts qui se construisent en face de la maison atteignent des prix délirants. C'est déjà ce qui s'est passé dans quelques coins très pauvres de Brooklyn envahis par les blancs aisés et sans préjugés. C'est évidemment le cas de Manhattan qui est devenue un endroit très sûr, on n'y croise plus beaucoup de junkies et de moins en moins de homeless (sdf). Cela ne signifie pas qu'ils n'existent plus, ils ont simplement été déportés.


Promenade au Jardin botanique de Brooklyn. Immense comme tout ici, même les papillons... Autour du bassin japonais, nous sommes harponnés par des loubavitchs qui nous demandent de but en blanc si nous sommes juifs. Comme je leur explique que j'ai été élevé dans la laïcité et que ma morale me suffit, ils insistent pour "une petite bénédiction qui ne peut pas faire de mal" ! J'avais déjà été démarché par des Témoins de Jéhovah, par des dévôts de Krishna, pas encore par des barbus en chapeaux à larges bords. Françoise me raconte qu'une fille à qui sa sœur expliquait qu'elle ne croyait pas en Dieu s'exclama : "Mais alors qu'est-ce qui te retient de ne pas tuer père et mère ?" Nous croisons des dizaines et des dizaines de ces barbus qui remontent le long de Eastern Park Avenue, une drôle de fleur à la main, et qui répétent leurs propositions bénédictives. Ils marchent tous sur le même trottoir. De l'autre, on entend du rap qui s'échappent des fenêtres. Nous tournons à gauche vers Nostrand où les échoppes sont toutes jamaïcaines, ici c'est le reggae qui déborde sur l'asphalt. On y vend des racines à faire cuire, ignames, patates douces, yuccas, aloes, gingembre, et toutes sortes de potirons et de courges (squash). Les fastfoods locaux proposent du curry de chèvre, de la peau de porc croustillante ou des plats végétariens. Ne pas manger de viande est très à la mode outre-atlantique. On lit partout Vegan.

dimanche 8 octobre 2006

Crown Heights & Reich


Cela fait du bien de se retrouver dans un quartier plus humain. Ici, à Crown Heights (Brooklyn), les rues ressemblent à celles que filmait Spike Lee dans Do the Right Thing. Les blacks s’assoient sur les marches de leurs perrons. Il y a une douceur de vivre que Manhattan a perdue depuis qu’elle est aux mains des yuppies (jeunes pros urbains) et des spéculateurs immobiliers. De grands gars jouent au basket sur les aires de jeu, des mamas vendent de vieilles fringues et des gâteaux bourratifs devant leurs maisons (garage sale), sous les arbres des jeunes roulent des mécaniques en se faisant photographier par leur famille en costume d’étudiants aux couleurs de leur université, et puis les écureuils sont moins speed… Combien de temps cela durera-t-il avant que la folie immobilière gagne le coin ? À Manhattan, pour l’équivalent de 3000 euros, on peut louer un deux pièces minuscule. Comme ailleurs, les jeunes désertent le centre et investissent les banlieues proches. Williamsburg ressemble déjà à ce qu’est devenu downtown, entre le Quartier latin et le Marais. Dans notre nouveau quartier, les maisons, souvent louées par des familles afro-américaines à des propriétaires juifs, ont gardé le cachet d’antan. Mais les artistes (blancs, of course), écrivains, musiciens, peintres, cinéastes, qui ont toujours apprécié Brooklyn, s'étalent sur les quartiers noirs qui risquent de changer dans les dix prochaines années.


Hier soir, nous sommes descendus à la Brooklyn Academy of Music assister à un spectacle de Mikel Rouse, The End of Cinematics. La scénographie était époustouflante comme souvent chez les Américains, un sens de l'illusion et de la mise en espace que j'avais pu déjà admirer il y a six ans aux Studios Universal de Los Angeles avec le show Terminator 2, non je ne rigole pas, c'était fantastique, effets 3D, la moto qui rentre et sort de l'écran, l'écroulement des gradins, les gouttelettes qui giclent sur le visage... Bon là nous étions très loin de cette majestueuse attraction foraine, mais les chanteurs évoluant entre deux écrans étaient totalement intégrés aux projections. Le point faible, c'est que le reste était catastrophique. Les acteurs étaient raides, ça n'avait aucun sens (à ne pas confondre avec le non-sens, hélas), c'était creux, et la musique était un clone entêtant de Laurie Anderson et Steve Reich. C'était vraiment trop bête, un concert avec danseurs se tenait de l'autre côté de la rue pour le 70ième anniversaire de Steve Reich, mais nous n'avions pas pu obtenir de places. Sold out !
Alors j'ai eu l'idée de nous y faufiler à l'entr'acte qui se terminait comme nous passions devant ! Il y a toujours des spectateurs qui s'en vont. Ainsi nous avons pu assister à la seconde partie, magnifique comme toujours avec Reich. La chorégraphie d'Akram Khan accompagnait les Variations pour vibraphones, pianos et cordes, un moment magique qui remontait le niveau de la soirée. Nous avons raté Rosas dansé par Anne Teresa de Keersmaeker sur Fase, un montage de pièces des débuts de Reich, mais la présence du London Sinfonietta sur la pièce de 2005 m'hypnotisa comme chaque fois avec le seul véritable génie de l'école minimaliste. La première fois, c'était au début des années 70 au Musée Galliera, Four Organs et Phase Patterns. Je me souviens que nous étions assis à côté d'Aragon et de ses minets. Sur scène, les musiciens étaient Reich, Philip Glass, Jon Gibson... Plus tard, un concert avenue de Wagram, deux musiciens jouaient chacun une mélodie, mais on pouvait en percevoir quatre par le croisement des harmoniques... La création en France de l'un de mes préférés, Different Trains, par le Kronos Quartet, reste un des moments les plus émouvants de ma douloureuse carrière de spectateur. J'écoute inlassablement le cd. Nous étions ensuite allés dîner chez Bofinger avec leur premier violon, David Harrington, mais le courant n'est pas passé. Nous avions probablement eu les yeux plus gros que le ventre. Je parle de musique, pas seulement de gastronomie.
Mais ce soir, la lune était pleine au-dessus de Brooklyn...

samedi 7 octobre 2006

Surprise-party


Jonathan nous invitant à une party upper west side, nous sommes heureux de tomber sur un guet-apens qui lui est destiné, son anniversaire-surprise fomenté par ses collègues de l'Université de Queens. Beaucoup de professeurs sont là, pratiquement tous militants du syndicat, le union, évidemment anti-Bush. La lumière vient frapper Jonathan dans le dos tandis qu'il se fige dans une pause à la Rudolf Klein-Rogge. Amusante coïncidence, il porte exceptionnellement une chemise rouge que lui avait trouvée Françoise, lui qui ne porte que l'uniforme chemise blanche lorsqu'il enseigne ou un T-shirt kaki les autres jours. À soixante ans, Jonathan n'a pas changé d'un pouce depuis des années, il prétend ne pas avoir de secret de jouvence, mais son jeu expressionniste pourrait suggérer le contraire. Mabuse ou Faust ? Il suit ostensiblement la règle du jeu : "Quelqu'un voudra-t-il bien m'aider à enlever ma peau d'ours ? "
En visitant la maison de Stuart, je reconnais les photos accrochées aux murs dans l'escalier en bois vernis et j'apprends que notre hôte est marié à la photographe Loïs Greenfield dont j'adore le travail. Elle épingle souvent les danseurs en plein vol, et je me souviens d'un film où elle dirigeait Didier (Silhol) en imperméable, lui dont les sauts m'ont toujours épaté, ainsi que Mark Tomkins et Stéphanie Aubin... Nous rencontrons un autre photographe, le libanais Walid Raad, dont Jonathan forwardait les messages cet été pendant l'invasion israélienne.
En sortant, nous allons chercher nos valises chez Regina à Chelsea pour emménager à Brooklyn dans un immense manoir vieux d'un siècle. X nous y attend avec ses amis.

vendredi 6 octobre 2006

Sex and the City


Il va falloir traverser en deux temps. Impossible de continuer à raconter nos journées par le menu, à ne montrer que des photos d'archi, et puis marche à pieds, shopping, ça tourne en rond, ou plutôt d'east side en west side, de Soho à Noho en passant par Niho, une bande très fine au milieu de Houston (Avenue), ici prononcé Aostine ! Comme si on épuisait un quartier après l'autre, Françoise dit "It's time to move !". On pense à Brooklyn.
La journée a été beaucoup plus ensoleillée que prévu. J'ai trouvé un paquet de dvd chez Downtown Music Gallery : un film de Shirley Clarke sur Ornette Coleman, un autre de Claudia Heuermann sur John Zorn, un portrait d'Harry Partch et Delusion of the Fury, une intro pataphysique à Soft Machine bourrée d'inédits avec Robert Wyatt, le Mahler chez Winter & Winter avec la musique d'Uri Caine, Uncle Meat de Zappa... En sortant du magasin, j'ai l'agréable surprise de reconnaître notre Défense de en vitrine (également en vente vpc sur notre site ;-) !
Je vois la photo du mur peint, à Broadway, comme la somme métaphorique d'un certain New York.


Sur l'autre image, Françoise ramène sa fraise devant la pistache du Caffé Reggio sur MacDougale. Joue-t-elle une touriste ou l'une de ses femmes qui recherchent un mari pour remplacer la nounou auprès des gamins ? Les New-Yorkaises ressemblent souvent aux héroïnes de la série Sex in the City. Elles peuvent être à la fois superficielles et profondes, graves et légères, pressées et cool, directes et coincées. On a l'impression que, pour elles, les mecs n'existent pas. À force de les avoir mythifiés, ils sont devenus une forme d'impossibilité. Gays, barjos ou machos, ils ne représentent rien de compatible avec leurs vies de femmes hyperactives, libérées et... flippées. Mais une absence se fait étrangement sentir : les enfants. À Manhattan, on n'en voit que très peu. On nous dit que les loyers sont trop élevés pour avoir la capacité d'y loger une famille. Il semble que leur statut soit à ranger à côté des chiens. En avoir ou pas. En attendant, on les gâte. À propos d'animaux, c'est la première fois que je vois un écureuil crier, cela ressemble à un croassement d'oiseau, dans le médium. Maintenant qu'on sait que c'est eux, on en entend partout. Décidément, Crazy Squirrel !

jeudi 5 octobre 2006

Manif à Union Square


Cinq ans après, la construction de ce qui remplacera le World Trade Center n'est pas encore commencée. Les buildings autour de Ground Zero ont été nettoyés et réparés, enfin presque, il reste encore un immense voile de deuil sur l'un d'eux. Il aura fallu un an pour éteindre tous les foyers. Une exposition de photos intitulée "Remembering 9/11" montre des visages et du métal tordu, des objets ramassés et le nom des victimes. On connaît les enjeux, mais quand saura-t-on ce qui s'est réellement passé ce jour-là ?


Aujourd'hui a lieu une grande manifestation contre le régime de Bush. L'image montre notre planète en feu sous-titrée Le monde ne peut pas attendre. Les affiches, les tracts, les badges appellent à la grève générale dans les bureaux et dans les écoles. Des guerres sans fin ! La torture ! Katrina ! La théocratie ! Il faut que ça s'arrête ! Même si cet appel résonne dans une centaine de villes des USA, il n'y a hélas pas de mouvement uni. Pas de chance pour la manif de cet après-midi, il s'est mis à tomber des hallebardes. Cela devrait se calmer à temps, mais un refroidissement de 8°C est annoncé. Hier soir, l'Empire State Building s'est retrouvé en quelques secondes dans le brouillard.


On n'entendait plus que la pluie et le sifflet des passants tentant d'appeler les taxis jaunes qui roulaient à tombeau ouvert et troublaient les flaques où se reflétaient les lumières de la ville. Nous avons profité de toute la journée d'hier pour marcher encore, en T-shirt ou bras de chemise. Il faisait délicieusement bon. Déjeuner mexicain au Dos Caminos. À Tribeca, nous avons croisé Harvey Keitel. La production a mis les bouchées doubles côté figuration ! Dîner coréen au Kori avec Andy qui vient de produire le film de Zoe Cassavetes et Giuliana qui enseigne les rapports du cinéma avec l'architecture à Harvard. Jonathan me fait des compliments sur mon anglais et se moque de mon accent lorsque je tente de prononcer "Crazy Squirrel". Les écureuils font des cabrioles sur les pelouses au milieu des pigeons et des étourneaux. Je répète inlassablement Crazy squirrel, crazy squirrel, crazy squirrel...

mercredi 4 octobre 2006

Manhattan signifiait


Alors que nous effectuons le tour de trois heures de Manhattan avec la Circle Line, le guide qui hurle dans le haut-parleur nous apprend enfin à quoi servent les réservoirs perchés sur le toit des immeubles. Les New-Yorkais nous avaient jusqu'ici donné des explications plutôt fantaisistes, comme par exemple qu'on lâchait tout en cas d'incendie ! En réalité, il n'y a surtout pas assez de pression dans les étages élevés, alors une pompe apporte l'eau jusqu'en haut pour ensuite la laisser descendre quand on en a besoin à la cuisine ou sous la douche. On continue à en construire en haut des gratte-ciel, mais ils sont camouflés dans la structure.


Nous faisons tout le tour de l'île en croisant au large du New Jersey, en face de la statue de la Liberté, autour de Ground Zero, sous près d'une vingtaine de ponts, jusqu'à Harlem, le long de Brooklyn, de Queens et du Bronx. Les angles sont évidemment différents de ceux auxquels nous sommes habitués, les distances se perçoivent mieux, les époques se tuilent. À New York, les quartiers pauvres alternent avec les rues huppées, mais il n'y pas de frontière style est-ouest, c'est plutôt un damier. Au gré des trottoirs, on passe de coins très crados au raffinement le plus chic, parce que c'est tout de même bien marqué.


Aujourd'hui désaffectée, Ellis Island abritait le poste frontière. Jusqu'en 1954, seize millions d'immigrants sont passés par là, ou ont été refoulés, parce qu'ils étaient anarchistes, criminels, polygames ou qu'il semblaient porteurs de maladies. C'est déjà dur de se pointer devant des douaniers inquisiteurs au bout de huit heures de vol et qu'on sait qu'on n'a rien à se reprocher, du moins dans les limites du questionnaire rédigé par les services de l'immigration, alors imaginez ce que cela devait être après plusieurs jours de navigation et dans l'état où étaient ceux qui avaient fui la misère ou les persécutions...
Le formulaire que nous avons rempli à l'aller comprenait des questions du type :
A. Êtes-vous atteint d'une maladie contagieuse, de troubles mentaux ou physiques ? Faites-vous usage de stupéfiants ? Êtes-vous toxicomane ?
B. (...) Demandez-vous l'entrée aux États Unis dans l'intention de vous livrer à des activités criminelles ou immorales ?
C. Avez-vous autrefois été impliqué, ou êtes-vous maintenant impliqué, dans des activités d'espionnage, de sabotage, de terrorisme, de génocide, ou, entre 1933 et 1945, avez-vous participé en aucune façon à des persécutions perpétrées au nom de l'Allemagne nazie ou de ses alliés ?
(...)
G. Avez-vous déjà demandé à être exonéré de poursuites judiciaires en échange de votre témoignage ?
(...) Le temps nécessaire pour remplir ce formulaire se répartit ainsi : (1) 2 minutes pour la lecture ; (2) 4 minutes pour les réponses, soit une moyenne d'environ 6 minutes par formulaire, etc.
Sic.

mardi 3 octobre 2006

La république de New York


On marche, on marche, on marche. Des heures, des jours, des nuits. On finira par mieux connaître New York que Paris. C'est toute la différence entre touristes et autochtones. Les Parisiens ne connaissent que très mal leur propre ville. Combien n'ont jamais seulement visité, par exemple, le fantastique cimetière du Père Lachaise ? Mais ici les étrangers sont partout, il semble même ne y avoir que ça. Nous prenons un peu de recul depuis la terrasse de Julien à Brooklyn. Manhattan s'étale de l'autre côté de l'Hudson River. Depuis la disparition des Twins, l'Empire State crève à nouveau le ciel de son aiguille acérée.
Nous déjeunons avec Jonathan dans un de ces jardins d'arrière-cour, très calmes, un peu zen. Contournant notre île par l'est, nous tombons sur Wall Street et Ground Zero. Retrouvant Chinatown, nous craquons pour des vêtements en cuir (une bouchée de pain, 10$ le pantalon, 40$ la veste !) et dînons de soft shell crabs, des crabes frits où tout se mange, carapaces et pinces comprises, et de cuisses de grenouilles à la citronnelle.
Françoise trouve un compte à rebours très à la mode à New York. Jeudi dernier, Regina nous a fait découvrir le sien qui ne quitte pas sa poche, puisqu'il lui sert de porte-clefs. C'est une horloge qui marche à l'envers jusqu'à l'évanouissement du pire cauchemar de nombreux Américains et de presque tous les New-Yorkais. Aujourd'hui, encore 840 jours !


Les lois scélérates, votées une semaine après le 11 septembre (vous avez dit bizarre ?), font des USA un état fasciste pas seulement dangereux pour le reste du monde, mais avant tout pour ses propres ressortissants. Nydia est une Granny qui manifeste avec d'autres grands mères devant les centres de recrutement pour expliquer aux jeunes qui veulent s'engager de quoi retourne exactement la guerre en Irak. Elle arbore un énorme badge à la boutonnière où est imprimé "War IS terrorism".

lundi 2 octobre 2006

Communautarismes


Juste après avoir franchi le pont de Williamsburg, nous traversons un quartier d'Hassidim, juifs ultra-orthodoxes aujourd'hui en costumes d'apparat pour Yom Kipour. Les hommes hassids, barbus avec deux grandes mèches spiralées (payos), portent une redingote à l'ancienne (bekeshes) recouverte d'une sorte de tablier blanc et un étrange chapeau de fourrure (shtreimel). Tous ces hommes "en uniforme" qui marchent dans la rue, probablement en route vers la synagogue, donnent une impression effrayante, d'un autre âge, obscurantisme forcené. Les femmes marchent derrière, la tête couverte ou avec une perruque... Je n'ose pas les photographier depuis la fenêtre du taxi, j'hésite, trop tard, le chauffeur redémarre, les rues sont aussi mal entretenues à Brooklyn qu'à Manhattan, ça bouge...


Dans l'East Village, derrière des limousines ressemblant à des autocars courts sur pattes (long, isn't it ?), je crois reconnaître le drapeau du Vatican qui flotte devant toutes les églises catholiques comme devant Saint Patrick, mais c'est celui de la Pologne ! Est-ce pour un match de base-ball ? Je note que je ne connais aucune coutume, aucune fête, aucun rituel, d'aucune religion. Les démonstrations communautaires me font peur.


Chez Julien, c'est tout le contraire. Les invités sont français, québecois, chinoise, suédoise, israéliens, américains. Chez Xana, qui est portugaise, nous dînons avec Georgina, qui est basque, d'une délicieuse morue, la Bacalau A.Rach, du nom de son concepteur, dont j'écorche certainement le nom. Le cosmopolitanisme fait le charme de New York.
J'ai terminé mon travail. Nous sommes enfin en vacances. Mes billets ont pris l'allure d'un journal de voyage. Il me semble agréable que leur ton épouse les événements.

dimanche 1 octobre 2006

Experience The Future


C'est le week-end, la foule se presse de plus en plus nombreuse au NextFest dont le slogan est "Experience the Future". C'est fascinant de penser que plus de 70 000 personnes auront assisté à notre opéra. Entre les lapins et ma jupe écossaise, le mot ouf semble revenir souvent. Ça me plaît. Un gamin me demande comment on attrape les Nabaztag...
- En leur mettant du sel sur la queue.
- Mais ils n'ont pas de queue.
- C'est pour ça que c'est difficile !
"Vous n'avez pas les mêmes en escargots ?" entend-on souvent...
Les questions plus sérieuses fusent. Xana se rend compte qu'il n'y en a que 99. Une évasion ? Le comble de l'indiscipline ? Que peut-on attendre d'un tel élevage ? Ici ils seront vendus 150$ contre 115 euros en France.
Nous passons au nouveau magasin Apple, un énorme cube en verre au-dessus du sous-sol, un peu comme la pyramide de Pei mais cubique ! Le Javits Center est vraiment signé Pei, mais aucun d'entre nous n'est très emballé. Le long de la Cinquième Avenue, Françoise (le petit point orange en haut de la réflexion) et Antoine prennent la pause devant un immense miroir parabolique. Tout est toujours trop grand aux États Unis. J'apprends à ne pas finir mon assiette.


Samedi soir dans l'East Village, Jonathan nous emmène chez Kim's, une boutique de disques et dvd annonçant "The Sight and Sound of the Underground, Kim's has them all". Ce rêve dépend tout de même des éditeurs, mais je dégote la version vidéo de OHM+ avec Clara Rockmore, Cage, Risset, Steve Reich, Morton Subotnik (qui a acquis l'Xtra audio d'Antoine), Theremin, Xenakis, Babbitt, Chowning, Ashley, Max Mathews, Pauline Oliveiros, Alvin Lucier, Moog, etc., deux heures trente des pionniers de la musique électronique, ainsi que Celestial Subway Lines / Salvaging Noise de Ken Jacobs et John Zorn (un dvd Tzadik) et deux films dont j'ignore tout, mais que Françoise me conseille, True Stories de David Byrne (des Talking Heads !) et Slums of Beverly Hills, une comédie de Tamara Jenkins. Je sens que je vais devoir y retourner avant notre départ. Le reste de l'équipe Violet repart ce soir, tandis que Françoise et moi restons à New York. Demain nous déménagerons d'ailleurs à Chelsea.


L'East Village est le quartier le plus agréable où nous nous soyons promenés depuis notre arrivée, une sorte de quartier latin sans les touristes ni la bourgeoisie friquée qui l'a colonisé, ou plus exactement sans qu'on les sente, tant la faune qui déambule et s'attable aux terrasses est incroyablement bigarrée, comme partout dans cette ville cosmopolite. L'appartenance ethnique n'y a aucune importance. C'est ce qui fait certainement le charme de New York. Chaque conducteur de taxi semble déjà flotter sous un nouveau pavillon. On ne peut pas se sentir étranger dans une ville qui n'est faite que d'étrangers. Il y a New York ET les USA. Il fait si bon que c'est dur de rentrer se coucher...

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