Jean-Jacques Birgé

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jeudi 30 novembre 2006

Hommage à la guimbarde


J'ai longtemps rêvé que l'on me propose de tenir un pupitre de guimbarde dans un orchestre. Ce n'est jamais arrivé. L'ostracisme dont souffre l'instrument est au moins aussi fort que celui qui faisait rejeter le synthétiseur à mes longs et durables débuts. La guimbarde fut, avec une flûte sicilienne à six trous, mon premier instrument. Par provocation, je raconte souvent que j'en suis un virtuose. Il faut bien l'être de quelque chose. Je ne sais pas vraiment comment cela est compris. J'ai toujours adoré en jouer. C'est un instrument léger que l'on peut emporter partout dans sa poche. Les vibrations ressenties dans les os crâniens sont, pour moi, de l'ordre de la pure jouissance. J'ai développé, en particulier, un mouvement de l'index, en aller et retour, qui rappelle le trémolo d'une mandoline ou la manière de jouer de certains rockers des années 50 comme Dick Dale (son interprétation de Miserlou pour le générique de Pulp Fiction l'a remis au goût du jour). Mes guimbardes italiennes plates me permettent également de chanter en même temps ou d'en jouer seulement en aspirant et en soufflant, sans attaquer la lame avec le doigt. L'oxygénisation du cerveau donne le vertige. Il m'arrive aussi d'être emporté par mes mouvements rapides quasi tex-averyens jusqu'à me coincer la lèvre inférieure entre le cadre et la lame. Les filets de sang qui coulent alors aux commissures sont extrêmement impressionnantes, mais ça cautérise presque instantanément.
J'ai très souvent joué de la guimbarde sur scène avec Un Drame Musical Instantané et enregistré de nombreux disques depuis le premier, Défense de avec Birgé Gorgé Shiroc en 1975, jusqu'aux plus récents. J'aime particulièrement l'usage que j'en fais dans Les clans sur le disque Science-Fiction paru chez Auvidis en 1995. Francis Gorgé et moi avions signé sous pseudonymes un triptyque avec les CD Policier et Western. Ce sont les disques qu'Irvin Kershner, le réalisateur de L'empire contre-attaque (le second de la saga, mais intitulé Épisode V de La guerre des étoiles) me demanda d'écouter, récemment de passage à Paris et visitant mon studio d'enregistrement à la maison. C'était comique de lui présenter ces pièces quasi caricaturales, inspirées, entre autres, de Star Wars. En 1976, j'ai même enregistré (anonymement) de la guimbarde typiquement corse pour Forti sarenu si saremu uniti, un 33 tours des Fédérations de la Corse du Parti Communiste Français, réalisé par Jean-André Fieschi avec la participation de Charlotte Latigrat !
Si j'ai eu l'idée d'évoquer mes prouesses guimbardières ce matin, ce n'est pas en hommage à Charles Ives et son pupitre de 40 guimbardes de sa Holidays Symphony, mais parce qu'avant-hier soir, au New Morning, Philippe Krumm m'a présenté Wang Li, un jeune prodige chinois de l'instrument. Wang Li en a récolté des centaines de ses voyages en Orient, de Bali, du Japon, des Philippines, d'Inde, du Népal, etc. J'en ai moi-même rapporté du nord du Vietnam, j'en possède en bambou, en bois d'un seul tenant ou que l'on fait vibrer en tirant sur une ficelle, d'énormes sub-basses, des petites siciliennes nerveuses, des pakistanaises, mais celles de Wang Li sont exceptionnelles par leur diversité et leurs qualités musicales. Sur son site, et dans ses disques, il en présente même certaines à plusieurs lames et d'autres, expérimentales, avec des contrepoids vibrants... Les images (photo ci-dessus), les sons qu'elles produisent me font rêver, anticipant la visite que je compte lui rendre demain à son atelier. Allez jeter un coup d'œil, c'est magique. La magie n'est pas étrangère au monde de la guimbarde, rituels shamaniques ou jeu délicat à l'oreille des jeunes filles courtisées... Parmi les plus anciens instruments du monde et présents sous toutes les latitudes, ce petit machin recèle des possibilités musicales insoupçonnées tant rythmiques qu'harmoniques, se rapprochant souvent du miracle des voix diphoniques !

mercredi 29 novembre 2006

Parano Jazz


Soirée au New Morning pour enterrer en fanfare la Maison du Jazz... Tandis qu'une heure plus tôt s'inaugure celle du Hip Hop, "au rez-de-chaussée d'un HLM du 11ème arrondissement" ! Pas le même gabarit, pas le même quartier, insiste avec condescendance et démagogie le jeune représentant de la Marie de Paris, et alors ? Jazz. Très jazz. Trop jazz. Le chœur des pleureuses s'ouvre par une intervention lamentablement passéiste d'André Francis. Jazz, le mal aimé, le vieux crouton, fait-il ou non partie des musiques actuelles ? Toujours la même question imbécile. Jolie arnaque du Ministère sur les termes. Unique intervenant positif, Julien Caumer lance au responsable parisien : "Vous représentez les musiques actuelles, au pluriel, mais, vous, vous êtes tout seul" ; il ajoute "ici personne ne vous connaît et vous ne connaissez personne..." Activiste du squat Rivoli, il donne le coup de grâce : "On cherche, on trouve, on prend, et la Mairie suit...", il n'y a jamais rien à attendre des pouvoirs publics, même si la Mairie a fini par lâcher 4 millions pour la réhabilitation de Rivoli. Hier soir, l'assemblée d'anciens combattants mettaient en scène tout ce que nous devons fuir. Question swing, on repassera. Heureusement, le public n'a pas assisté à ces atermoiements. Il se presse pour écouter les musiciens qui se succèdent sur la scène. Jean, Jean-Pierre et moi distribuons 250 exemplaires du Journal n°17 (téléchargeable en pdf sur le site des Allumés du Jazz) que je suis allé chercher à l'imprimerie le matin. À l'ombre du débat, on se dit que 42 labels de disques indépendants qui se serrent les coudes c'est plutôt pas mal, mais ce n'est pas gagné. Un journal, un site, un disquaire itinérant sur les festivals, des projets de distribution complémentaire, une envie d'en découdre qui ne nous quitte pas. À suivre.
Très belle une de Zou préfigurant l'édito de JR. Le disque est un peu vite sacrifié sur l'autel du téléchargement, l'encre fraîche salit les doigts, Ponce Pilate s'en lave les mains... La suite est donc définitivement entre les nôtres.

mardi 28 novembre 2006

Le bonus absolu


J'aurais préféré rédiger ce billet après avoir tout regardé, mais 18 films d'à peu près une heure, et de cette qualité, ne peuvent pas s'avaler comme une saison de 24 heures chrono. Chaque film de la série Cinéma, de notre temps a pour sujet un réalisateur et pour auteur un autre réalisateur. Pour vous mettre en haleine, une liste, simple, efficace, dans l'ordre d'apparition :
- Chantal Akerman de Chantal Akerman
- John Cassavetes de André S.Labarthe et Hubert Knapp
- Alain Cavalier, 7 chapitres, 5 jours, 2 pièces-cuisine de Jean-Pierre Limosin
- Oliveira l'architecte de Paulo Rocha
- Abel Ferrara : Not Guilty de Rafi Pitts
- Philippe Garrel, portrait d'un artiste de Françoise Etchegaray
- HHH, Portrait de Hou Hsiao-Hsien de Olivier Assayas
- Shohei Imamura, le libre penseur de Paulo Rocha
- Aki Kaurismäki de Guy Girard
- Abbas Kiarostami, vérités et songes de Jean-Pierre Limosin
- Takeshi Kitano, l'imprévisible de Jean-Pierre Limosin
- Citizen Ken Loach de Karim Dridi
- Norman McLaren de André S.Labarthe
- Eric Rohmer, preuves à l'appui de André S.Labarthe
- Mosso Mosso (Jean Rouch comme si...) de Jean-André Fieschi
- Danièle Huillet, Jean-Marie Straub, cinéastes de Pedro Costa
- Andrei Tarkovski, une journée d'Andreï Arsenevitch de Chris Marker









Après le jeu du qui est qui ?, rappel des faits. En 1964, Janine Bazin, petit brin de femme montée sur ressorts, et André S. Labarthe, feutre et clope pendante, produisent la meilleure émission sur le cinéma qu'a jamais connue la télévision, Cinéastes de notre temps. Dans les années 70 je découvre ainsi la Première Vague (Delluc, Dulac, L’Herbier, Gance et mon préféré, Jean Epstein, par Noel Burch et Jean-André Fieschi), je vois le Cassavetes en même temps que Shadows, ce qui me donnera des clefs pour improviser. Je me souviens du Fuller monté comme un de ses films chocs (jamais pu voir Verboten depuis), Josef von Sternberg, d'un silence l'autre d'André Labarthe avec la participation de Claude Ollier (Sternberg avait refait la lumière pour s'éclairer lui-même), John Ford, entre chien et loup, l'amiral sourd comme un pot face à Labarthe hurlant et à Hubert Knapp, ou Pasolini l'enragé de Fieschi, fabuleux entretien en français. Je comprends la dimension du poète. Ces "making of" sont des leçons de cinéma incomparables. Pour une fois, on pourrait écrire sans se tromper "making off". "Faire, hors champ". Ils transmettent le savoir et la passion. Après une interruption de 17 ans, la série repart en 1989 sous le nom actuel de Cinéma, de notre temps. Plus de 80 films en tout ; la liste du livret est étonnamment incomplète. Seulement cinq femmes, Akerman, Huillet qui partage l'affiche avec Straub, Shirley Clarke, Agnès Varda et un petit bout de Germaine Dulac. Certains de ces joyaux sont déjà parus en bonus sur divers DVD : Jean Vigo de Jacques Rozier dans l'intégrale Vigo, Jean Renoir le patron : la règle et l'exception de Jacques Rivette en trois morceaux chez Criterion (ce morcellement avait mis Labarthe hors de lui), Le dinosaure et le bébé, dialogue de Fritz Lang et Jean-Luc Godard accompagnant Le secret derrière la porte, le Pasolini...
C'est vrai, cette série représente le bonus idéal, son absolu, parce qu'elle donne d'abord la parole aux auteurs. Remonter à la source est toujours le meilleur et le plus court chemin vers l'énigme ; libre à soi de se faire ensuite sa propre opinion. Documents inestimables. Second intérêt, la réalisation d'un "jeune" auteur, confronté à d'autres magiciens, produit des étincelles. Chaque film devient une œuvre à part entière dans la filmographie de celui qui la tourne. Oh, et puis je ne sais pas quoi ajouter pour inciter tous les cinéphiles à se ruer sur ce coffret de 6 DVD (mk2, 55 euros). Quel que soit le réalisateur, l'exercice est exemplaire. On aimerait donner mille exemples extraordinaires qui nous ont marqués à jamais. C'est trop long, mieux vaut voir les films. C'est ce que je retourne faire. Si vous êtes capables d'attendre jusqu'à Noël, c'est un cadeau de rêve !

lundi 27 novembre 2006

Houellebecq Malentendu


À fréquenter une personne aussi controversée que Michel Houellebecq, on s'expose aux critiques de ceux qui ne l'ont pas lu et l'on est confronté à ses propres réserves sur ce que l'on peut ou non révéler de sa réalité.
En mars 1996, Claude Guerre me demande d'accompagner musicalement Michel Houellebecq, lui-même sollicité par André Velter. Sur leur suggestion, je fais équipe avec la soprano Martine Viard pour Les Poétiques, émission enregistrée en public au Théâtre du Rond-Point et diffusée sur France Culture. Michel m'avoue avoir été mort de trouille. Nous improvisons avec succès, mais le résultat de ce Sens du combat, édité en CD par Radio France, ne nous satisfait ni l'un ni l'autre. Je suis fasciné par la beauté et l'actualité de la langue, ce que Céline appelle le style. Nous sympathisons et décidons de recommencer l'expérience. Je me souviens de la fragile lucidité du poète tandis que nous roulons devant la gare Montparnasse. Il vient d'apprendre que son travail est récompensé par le Prix de Flore. Michel est alors aussi inconnu que n'importe quel poète. Il a aussi publié le sinistre Extension du domaine de la lutte que je lirai hilare. On raconte que Kafka s'étranglait de rire lorsqu'il faisait des lectures publiques du Château perché sur un tabouret ! La France se préoccupe peu de poésie, les rayons disparaissent aujourd'hui des librairies. Les Inrocks comprennent les premiers l'importance de sa plume, ils aideront à sa reconnaissance.
Quelques mois plus tard, pour leur 10ème anniversaire, nous préparons un duo intitulé ''Établissement d'un ciel d'alternance" dont la création nous est commandée à la Fondation Cartier, en première partie de Patti Smith ! Dans le texte que Michel vient de rédiger pour le livret du nouveau CD qui me préoccupe (sortie début 2007, disques GRRR), il raconte très bien la représentation au milieu des perruches. Je passe. Au même programme, jouait l'ami Pierre Bastien avec sa trompinette et ses machines en Meccano. J'ai enregistré nos répétitions en duo au Studio GRRR ; la première d'entre elles fait l'objet d'un album sur lequel nous travaillons en ce moment. J'aurai mis dix ans à me décider à le publier. Entre temps, Michel est devenu l'écrivain le plus en vue de la scène littéraire et ses propos font scandale dans les tabloïds dédiés au genre.
Nous avons continué un moment à jouer cet Établissement d'un ciel d'alternance, textes issus du Sens du combat et de La poursuite du bonheur, musique en solo comme je ne me suis jamais exposé. Aux Instants Chavirés, où Agnès Desnos projette des images nocturnes autoroutières. Au Glaz'art, deux ans plus tard, lors du lancement de Machiavel. Cette fois, nous sommes accompagnés par Bernard Vitet à la trompette, Philippe Deschepper à la guitare, Étienne Auger à la drumbox (c'est Étienne qui réalise actuellement le livret de notre nouvel album), DJ Nem aux platines... Sont également présents les guitaristes Hervé Legeay et Jean-François Pauvros, le violoncelliste Didier Petit, le contrebassiste Olivier Koechlin, le trombone Yves Robert, Elsa chante Cause I've Got Time Only For Love, Bernard dit un poème de Michel à la demande de sa femme, Antoine Schmitt fait danser sa Vénus interactive, Didier Silhol danse au milieu du public serré comme des sardines. Last but not least, l'écrivain Alain Monvoisin fait une prestation rock'n roll que je n'aurais pas dû oublier lors de la première mise en ligne de ce billet. Nous refusons près de deux cents personnes dont la journaliste de Libération qui s'en ouvre dans ses colonnes. Énorme succès, mais je suis en colère contre Michel qui a vidé une demie bouteille de whisky dans les loges pour se donner du courage. Il est incapable de faire passer l'émotion de son texte. Nous ne nous reverrons que huit ans plus tard. Le pouvoir magique de notre collaboration se vérifie aujourd'hui. Michel me confiait hier que l'enregistrement de notre "poème symphonique" lui avait valu quelques jolis succès auprès de jeunes filles. Pas plus tard que... Michel aime le sexe, il l'a beaucoup écrit. Je me risque. Miches, elles, où est le bec ?
L'athée pratique l'exorcisme. C'est un être sensible, écorché vif, ne correspondant absolument pas à l'image reproduite par les médias. En dix ans, sa notoriété ne l'a pas changé d'un pouce. La mise en bec de sa cigarette ressemble au geste d'un lycéen qui s'est perpétué avec le temps. Je n'ai jamais rencontré de personnalités publiques plus intègres que le poète. J'écris poète comme Cocteau se disait poète quel que soit son domaine d'intervention. Houellebecq est écrivain lorsqu'il écrit des romans, il devient aujourd'hui cinéaste, abandonnant la plume sauf en de rares occasions. Il peut être photographe, essayiste ou je ne sais quoi. Lui non plus, il ne sait pas. Une bonne façon d'échapper aux petites boîtes dans lesquelles vous range la presse. Michel m'avoue que ses provocations furent toujours émises dans l'impatience et l'énervement suscités par les questions des journalistes. Il dit parler trop, plus à l'aise sur sa messagerie électronique qu'au téléphone ou de visu. Il rêve d'un beau papier, nacré ou velouté. Il se plaint aussi des pressions des éditeurs, toujours plus fortes à mesure que sa notoriété augmente. Crainte de procès du service juridique. "Allez Michel, changez le nom d'untel, ça ne va pas bouleverser votre roman !" Absence d'intérêt de leur part pour les produits dérivés. La poésie ne se vend pas, du moins en ont-ils décidé ainsi. Tirage de 1500 exemplaires contre 400 000 vendus en France du dernier roman, La possibilité d'une île. Comme nous évoquons le film qui est en préparation, il me demande de ne pas lire le roman. Ce sont deux choses trop différentes.
Nous élaborons ensemble notre disque en duo. J'ai ajouté une pièce instrumentale composée avec Bernard Vitet qui produit le même dynamisme léthargique que le "poème symphonique" avec Michel. J'ai écrit "slam" pour sa prestation vocale, ça lui plaît beaucoup. Je me laisse porter par la musique des mots et l'évocation cinématographique des sons électroniques. Établissement d'un ciel d'alternance fait irrésistiblement penser à un gros pétard. Michel dit que ça fonctionnerait bien avec. J'affirme qu'il nous en dispense, tant on se laisse bercer et entraîner dans une étrange langueur hypnotique. On plane. Je nous imagine allongés sur le dos, admirant les nuages, tels Ninetto Davoli et Toto dans l'admirable court métrage de Pier Paolo Pasolini, Che cosa sono le novole ?
Nous sortons dans le jardin. J'enclenche la minuterie de l'appareil photo. Nous choisirons une autre image que celle-ci. Michel préfère les feuilles.

dimanche 26 novembre 2006

Des difficultés de l'écrit et de l'oral


À l'invitation de Xana chez des amis sur la Butte Montmartre, nous faisons la connaissance d'un passionné de photographies, l'expert Christophe Goeury, qui s'est récemment occupé de la succession Brassaï. Magnifique catalogue dont il existe une version complète en ligne ! Évoquant l'importance de la culture générale, nous arrivons rapidement à la question des fautes d'orthographe. J'explique mon côté tatillon par la nature des œuvres que je produis. Lorsque l'on crée des trucs barjos, toute erreur portant sur quoi que ce soit qui s'y rapporte pourrait laisser croire à une maladresse possible dans l'œuvre elle-même. Or, "malheureusement c'est comme ça qu'on le joue !", pour citer Luc Ferrari (1929-2005) dans la radiophonie de Crimes parfaits (in Un Drame Musical Instantané, cd Machiavel). Même si l'on ne fait que ce que l'on peut, tout est évidemment intentionnel. Les libertés prises avec le sujet apparaîtront d'autant mieux comme des choix délibérés si ce qui entoure l'objet est sans faute. Ailleurs, lorsque l'on dirige des comédiens, une orthographe défaillante fait immanquablement buter sur le mot erroné et distrait du sens de la phrase... Les nouveaux médias (SMS, chat, e-mails, etc.) ont développé les échanges écrits, mais ils n'ont ni amélioré l'orthographe ni la syntaxe des jeunes rédacteurs. Il existe pourtant des correcteurs automatiques qui permettent d'éviter un paquet de fautes, qu'elles soient d'inculture, de frappe ou d'inattention. Il est malgré tout rare de les éradiquer toutes tant il est difficile de se corriger soi-même...
Pendant le dîner au demeurant hilarant, le caricaturiste et réalisateur Picha nous donne une version intéressante du succès de la bande dessinée belge, comme de la peinture et de nombreuses formes artistiques où l'on fait peu usage de la parole. Lui-même Flamand parlant le français et non sa langue maternelle, il explique que la plupart des Belges, tiraillés entre trois langues (la troisième est l'allemand) et n'en possédant souvent bien aucune, sont attirés par des formes d'expression picturales. On le constate aussi chez les cinéastes, vidéastes, chorégraphes belges qui glissent souvent vers la pantomime et font un usage inventif du son.

Photo issue du catalogue Brassaï, Graffiti I ou la Harpie (1968), légendée Faire entrer l'art primitif de la rue chez soi afin de l'intégrer aux temps modernes.

samedi 25 novembre 2006

Dans la famille Morières, la fille !


Juste avant de partir en tournée avec le groupe Illegal Process dans lequel son frère Antoine joue de la batterie, Mathilde Morières signale la mise en ligne de son site, Tilde.M, qui réunit un blog intitulé La pépinière de mes sentiments et toute une série de haïkus vidéos, petites miniatures sensibles où elle se livre à des expérimentations cinématographiques que l'on découvre grâce à un petit papillon qui vole de feuille en feuille.
La voilà donc partie filmer le groupe de hard montpelliérain de Venise à Paris en passant par Ljubljana, Salzburg, Prague, Berlin, Liège, Bruxelles et Londres, avant de s'envoler pour le canal de Panama pour un film de Pierre Henry Salfati avec qui elle a déjà collaboré, entre autres, au Yemen.
Illegal Process a décroché cette tournée miraculeuse grâce à MySpace, nouvelle success story comme celle de l'un de mes voisins, le slameur Souleymane Diamanka, qui vient de signer chez Barclay.
Mathilde, qui laisse de temps en temps des petits commentaires sur le mien blog et vient d'entamer le sien, est la fille aînée de mes amis, la chanteuse Pascale Labbé et le souffleur Jean Morières, du label Nûba. J'avais écrit un article dans Jazz magazine sur Les lèvres nues, travail fantastique de Pascale et disque hors normes, c'est le cas de le dire puisque il est le fruit de la collaboration d'improvisateurs et de handicapés. Comme si l'un pouvait exister sans l'autre ! En duo avec Jean qui joue de la flûte zavrila, un instrument de sa fabrication, ils ont récemment enregistré Un bon snob nu, double CD palyndromique pour Signatures, le label de Radio-France. Pascale chantait déjà dans notre installation Les Portes après avoir participé à Somnambules, Sarajevo Suite et Fin et maints enregistrements comme la musique que je composai pour l'antichambre des Robots au Futuroscope.
Une drôle de famille comme on en voit peu, où l'esprit et la générosité se conjuguent avec les parfums de la garrigue.

vendredi 24 novembre 2006

Tant que les pauvres ne lisent pas Libé !


Hier matin, Libération titrait "6,8 millions de pauvres". La rédaction et le service marketing du quotidien à l'agonie feraient bien d'accorder leurs violons, car le numéro de jeudi est accompagné du supplément "Fooding". Et que lit-on en haut de la page 3 de ce guide des restaurants parisiens ? "Quand on veut flamber... en débouchant un pétrus 99 à 1440€ au Versance, en commandant sans grimacer 250g de sevruga à 520€ au Cristal Room Baccarat, en choisissant le menu surprise du mystérieux Barbot à 250€ à l'Astrance, sur un pigeon qui atteint des sommets au Sensig, avec, pour les plus petits joueurs, un filet de bœuf à 28€ au Severo..." Quel cynisme ! Libération a beau faire sa une de "la pauvreté gagnant le monde des salariés" et souligner que "l'insécurité sociale a augmenté", il dévoile sa face rougeaude de bourgeois nanti parisien. Dans son édito au supplément, Alexandre Cammas sait seulement s'insurger contre les 35 heures qui condamnent le gigot de sept heures et l'interdiction de fumer dans les lieux publics. La confrontation des deux unes est fatale. Après s'être fait arnaqué par July, Rothschild, le mouton de Sarko, peut s'empiffrer de ces pâturages glissants.
Si le quotidien disparaissait, comme il est partout annoncé, on pourrait toutefois regretter le pluralisme des pages culturelles, l'imagination et l'à propos de certains titres et les grandes illustrations, photographiques ou dessinées. J'avoue le feuilleter chaque matin aux premières heures de l'aube, après qu'il soit tombé dans ma boîte aux lettres... Les petits caractères du Monde, l'autre quotidien centriste mais du soir, m'ont toujours paru illisibles et, ouvrant Le Parisien, je continue de trouver qu'il ressemble à n'importe quel gratuit populiste. Reste heureusement Le Monde Diplo, une fois par mois, feuilleton à ne consommer qu'à dose homéopathique pour ne pas sombrer dans la neurasthénie.

jeudi 23 novembre 2006

Violence des échanges en milieu tempéré (2)


Le 30 août dernier, j'ai rédigé un billet sur l'excellent film de Jean-Marc Moutout, Violence des échanges en milieu tempéré (2003). Hier soir, j'ai regardé les boni figurant sur le DVD et j'ai été étonné par la qualité de ses deux précédents courts métrages, Tout doit disparaître (1996) et Électrons libres (1998). Dans tous, Moutout dresse un portrait terrible du monde du travail sans que l'ennui ne montre jamais le bout de son nez. Je n'en dirai pas autant de l'amertume que ces films laissent en bouche, univers implacable où les plus défavorisés ont peu de chance de s'en sortir et où les désabusés s'enfoncent un peu plus dans le désespoir. Regarder le monde en face, c'est ce que le réalisateur propose avec un savoir faire exceptionnel, tant par l'acuité critique que par un casting impeccable et une direction d'acteurs qui les rend tous tellement crédibles, même les plus petits rôles. Moutout est un orfèvre, capable de démonter le mécanisme d'horlogerie qui broie les salariés dans les engrenages trop bien huilés du capitalisme cynique. C'est un mot que l'on n'emploie plus beaucoup, doit-on aujourd'hui appeler cela libéralisme pour être compris ? Le réalisateur présente enfin Par ici la sortie, un documentaire sur la sortie en salles de son long métrage. Il écoute les spectateurs avec la même attention qu'il a étudié son sujet, et évoque les difficultés de la distribution. Dans le cinéma français, ce n'est pas tous les jours que l'on croise un nouvel auteur, passionnant, honnête et juste.

mercredi 22 novembre 2006

Taille mannequin


En claquant derrière moi la porte du jardin, j'aperçois en face cette image surréaliste. Difficile à décrypter de l'endroit où vous vous tenez, le flyer STOP des Jeunesses Communistes collé sur le panneau représente une hache fendant en deux le mot AVENIR.

mardi 21 novembre 2006

Les films d'Henri Cartier-Bresson


Dans tous ses entretiens, HCB rappelle qu'il fut l'assistant de Jean Renoir sur La vie est à nous en 1936. Sur la Partie de campagne, ils étaient trois assistants, Jacques Becker était le premier, il était le second, Luchino Visconti était plus là en observateur. Il le sera encore sur La règle du jeu. En 1937, Henri Cartier réalise son premier documentaire, Victoire de la vie, sur l'entraide médicale au service de l'Espagne républicaine assaillie par les troupes du général Franco. La musique est de Charles Koechlin. L'année suivante, il signe un second film sur la guerre d'Espagne, cette fois pour le compte du Secours Populaire, L'Espagne vivra. Les deux films sont passionnants, témoignages accablants pour cette Europe de l'Entente Cordiale qui se fait la complice du fascisme solidaire. Mussolini et Hitler envoient des hommes, des tanks, des avions, mais la France et la Grande-Bretagne refusent de soutenir la république espagnole. Le troisième documentaire, Le retour, tourné en 1945, est terriblement émouvant, retour des camps de millions d'hommes sur les routes allemandes. Certaines images, comme dans Nuit et brouillard ou La mémoire meurtrie, sont insoutenables, les retrouvailles à la gare émeuvent monstrueusement.
1970. Les deux derniers documentaires sont des commandes de la chaîne de télévision CBS News. Ils sont tournés en couleurs, son direct et sans commentaire. Le premier, Impressions de Californie, porte un regard tendre sur l'époque, tandis que le second, Southern Exposures, est plus politique, critique d'une société en pleine mutation : décadence des grands propriétaires terriens, affranchissement des noirs, main mise de la religion... Le pacifisme et le combat contre le racisme se renvoient la balle d'un film à l'autre. Les films réalisés par HCB montrent l'engagement de HCB au-delà de l'instant décisif. JR me raconte, qu'interrogé aux actualités par la télévision française alors qu'il est déjà très âgé, comme l'interviewer lui demande s'il a quelque chose à ajouter, le photographe lance seulement "Vive Bakounine !". HCB affirme son regard libertaire.
L'homme savait aussi être un séducteur élégant. Je me souviens l'avoir croisé un an avant sa mort pendant les Rencontres d'Arles de la Photographie, s'appuyant sur une canne, entouré d'une nuée de petites jeunes filles. Il s'est éteint en Provence à l'âge de 95 ans. Le superbe coffret DVD contient un livret de 90 pages et un second disque avec, cette fois, des films sur lui : Biographie d'un regard de Heinz Bütler (2003), L'aventure moderne de Roger Kahane (1975), Contacts de Robert Delpire (1994) - magnifique collection initiée par William Klein que l'on peut trouver en 3 volumes DVD avec la complicité des plus grands photographes commentant leurs planches-contacts (Arte), Flagrants délits du même Delpire (1967) que HCB salue souvent comme l'un de ses deux grands metteurs en pages avec Tériade, Une journée dans l'atelier d'Henri Cartier-Bresson de Caroline Thiénot Barbey (2005) qui le montre en train de dessiner et peindre, formation que le photographe revendiquera toujours comme clef de son regard, et Écrire contre l'oubli : lettre à Mamadou Bâ de Martine Franck et lui-même, trois minutes commandées par Amnesty International en 1991. La photographe Martine Franck, sa dernière compagne, préside la Fondation Henri Cartier-Bresson.
Le coffert édité par mk2 est une mine sur laquelle on sautera sans hésiter et sans aucun dommage si ce n'est celui de voir le monde avec un autre œil. Bien qu'il ne semble y avoir aucun rapport, je le rangerais pourtant à côté de Jacques Tati pour cette manière révolutionnaire de nous apprendre à regarder. C'est rare.

lundi 20 novembre 2006

Eurydice retrouvée


Rien n'égale mon bonheur. Nous pourrions en profiter pour nous reposer, mais nous sommes tous les deux invités à participer aujourd'hui à un jury multimédia dont les prix seront remis à l'endroit même où nous nous sommes rencontrés. Pas question de se faire du pied. Modèles uniques dont nous avions chacun choisi les couleurs. Françoise avait poussé la languette jusqu'à y faire broder Thème Je, le titre d'un de ses derniers films. On ne m'y voit pas, mais j'apparais au générique sous le nom énigmatique du Joker.

dimanche 19 novembre 2006

Le bouclage du n°17 me fait oublier la panne de la nuit


Hier je terminais mon billet par "On doit pouvoir vivre d’amour et d’eau fraîche sur quelque île retirée du Pacifique…" sans m'attendre à ce que mon blog tombe en carafe une seconde fois en quinze jours. À voir dans quel état d'hébétude cette panne m'a plongé, j'ai comme un doute sur mes facultés à me passer facilement de toute cette nouvelle technologie. Heureusement, mes camarades des Allumés m'ont remis le cœur à l'ouvrage pour boucler le nouveau numéro du Journal, le dix-septième du nom. Comme chaque fois, je prends une petite photo-souvenir de cette mémorable journée mancelle.
La une de Zou va dépoter un max, ça va faire jaser ! Au sommaire, la mort annoncée du disque (c'est à voir !), la production (ça réfléchit), la dérive vers le téléchargement, Claude Barthélémy, Vincent Courtois, des questions Flash à Christofer Bjuström, Carole Hémard, Franck Vigroux, un GLQ par André Minvielle, des articles de Jean Rochard, Pablo Cueco, Jean Morières, Jean-Louis Wiart, des chroniques dvd et bouquins policiers, des dessins de Cattaneo, Johan de Moor, Ouin, Andy Singer et de Vercors avant qu'il ne devienne l'auteur du Silence de la mer, une superbe bande dessinée de Chantal Montellier et Jiair qui continuera à raison de deux pages par numéro...

samedi 18 novembre 2006

Googlisant Google


Dans le billet du 31 octobre dernier, je signalais les astuces de la barre d’outils Google pour Firefox. Jetons aujourd’hui un coup d’œil vers d’autres outils développés par Google pour ce navigateur.
Les outils linguistiques comprennent un traducteur automatique de l’anglais ou de l’allemand en français, mais aussi de l’arabe, du coréen, du japonais, du chinois du russe vers l’anglais, ainsi qu’une recherche orientée vers certaines langues. Le résultat est souvent hilarant, mais permet tout de même de se faire une idée de quoi ça parle, ailleurs... Le plugin Google Browser Sync synchronise vos signets de Firefox sur plusieurs ordinateurs. Ainsi vous retrouverez tous vos marque-pages où que vous soyez… Google Analytics donne d’intelligentes statistiques sur votre site... Il existe encore une multitude d’autres outils tels Google Earth, Google Maps, Google Video, Google Calendar, Google etc., et un nombre étonnant d’extensions pour téléphones portables.

Tout cela peut pourtant sonner très inquiétant lorsque l’on sait que Google a racheté YouTube (partage de vidéos), JotSpot (service de wiki d’entreprise), Neven Visions (reconnaissance d’images, de visages…). Quant à MySpace, c’est News Corp., la société de l’ultra-conservateur Rupert Murdoch qui possèdait déjà Fox (rappelons que c’est Fox news qui a fait élire frauduleusement George W. Bush), le Times et le New York Post, qui l’a racheté, tandis que Google payait un milliard de dollars pour pouvoir y passer de la publicité pendant quatre ans !
Beaucoup plus dangereux est le nombre d’informations personnelles que la société de Mountain View possèdera bientôt sur chacun d’entre nous. Plus de compatibilité et d’ergonomie entraînent souvent plus d’informations à fournir, plus de cookies (mouchards) cachés dans nos machines, et de moins en moins d’intimité. Spotlight, le système de recherche en hypertexte d’Apple, va dans le même sens, puisqu’il suffit de taper un mot pour que le moteur le retrouve où qu’il soit dans un texte, une légende, etc. On n’est plus en sécurité nulle part. On vous localise avec votre téléphone portable, votre carte de crédit, on connaît tout de vos goûts par vos achats ou les sites Internet sur lesquels vous êtes allé vous promener. Les mots de passe sont souvent stockés dans votre machine et le moindre vol de la bête pourrait ainsi vous être fatal, même si vous en avez conservé un double. La copie est donc fortement conseillée, il serait totalement stupide de ne pas conserver un double de vos informations les plus précieuses dans un lieu très sûr. Mais là encore, ce qui vous sauve en cas de pépin pourrait vous coûter très cher en cas de flicage, puisqu’en copiant et multipliant vos données personnelles leur sécurité se fait de plus en plus fragile. Si vous êtes un tant soit peu rebelle, je ne donnerai pas cher de votre peau lorsque la société durcira ses tendances de plus en plus policières. Toutes les données sont prêtes, la loi aussi, parfois. Un jour, peut-être devrez-vous la vie à la destruction de votre mémoire centralisée… On doit pouvoir vivre d’amour et d’eau fraîche sur quelque île retirée du Pacifique…

Photo : Google, New York City - au détour d’un couloir, on pose sa trottinette…

vendredi 17 novembre 2006

Le dictionnaire visuel


Je l’avais offert il y a dix ans à un petit garçon qui, depuis, a dû devenir un jeune homme. En fait, j’en bavais d’envie. Je peux profiter à mon tour de cette nouvelle édition (La Martinière). En regardant l’image d’un objet, on peut identifier toutes les pièces qui le composent, et ce dans des domaines aussi variés que l’astronomie, la nature, l’être humain, l’alimentation, la maison, le bricolage, les vêtements, l’architecture, les machines, etc. Comme le volume approche des mille pages, pour illustrer le billet j’ai ouvert au hasard et je suis tombé sur la salle de bains et les w-c. J’en ai de la chance, je me suis toujours demandé comment fonctionnait une chasse d’eau…

jeudi 16 novembre 2006

Nabaztag/tag entend par le nombril


Ce matin, Mathilde m’envoie la couverture d’un livre sur le design avec Nabaztag en couverture !
Et voilà que Nabaztag/tag sort ces jours-ci avec un micro à la place du nombril, un jack pour sortir le son sur des enceintes externes et la possibilité de jouer les sons audio en streaming, sans restriction de durée. C’est le nouveau lapin dont je fais le design sonore pour Violet comme je me suis déjà occupé de son grand frère. La nouvelle bestiole (en précommande) entendant par le nombril, on peut lui donner des instructions par commande vocale, envoyer directement des messages à ses congénères et il peut même reconnaître s’il y a du monde autour de lui. Il reconnaît même les étiquettes électroniques (RFID) qu’on aura collées sur son livre de chevet, ses clefs ou son portefeuille… On peut aussi écouter des podcasts ou des Webradios MP3. Des tas de services se développent sans cesse, Violet va si vite que certaines fonctions semblent échapper à mon traitement zélé… J’enregistre dans l'allégresse des centaines de nouveaux messages avec Maÿlis et Alexandre, les voix du lapin en français et en anglais.
J'espère que les nouvelles possibilités du lapin/pin vont nous permettre, avec Antoine, de sonoriser plus facilement notre clapier lorsque la centaine d’entre eux pourra se brancher grâce à leur petit jack en guise de queue pour interpréter notre opéra, Nabaz’mob !? Vivement de nouvelles représentations, j'ai toujours eu une âme de globe-trotter...

mercredi 15 novembre 2006

Malachi Ritscher s’immole par le feu


JR fait suivre les liens de deux articles. Le premier vient du Chicago Sun-Times. Vendredi dernier, à une heure matinale de grande affluence, un homme s’est immolé par le feu en signe de désapprobation avec la guerre en Irak, rappelant le geste des bonzes pendant la guerre du Vietnam. Sur le blog du Chicago Reader, ses amis, sa famille, ceux qui l’ont connu, ceux qui découvrent aujourd’hui son existence, s’interrogent sur l’acte politique et l’état de fragilité psychique de Malachi Ritscher.
À la télévision, je prends en cours de route le film qu’Ed Harris tourna en 2000 sur Jackson Pollock. Le peintre, alcoolique, s’est tué en voiture à l’âge de 44 ans. Son instabilité psychologique s’efface devant son œuvre. La scène où il écoute Billie Holiday me fait soudain penser à ce que je viens de lire. Une grande tristesse.
Malachi Ritscher avait 52 ans, il s’intéressait à la poésie, à la peinture, collectionnait un peu tout et n’importe quoi, livres, couteaux, yeux de verre, mais il dédia surtout sa vie à défendre la scène jazz avant-gardiste de Chicago. Toutes les semaines, à l’Empty Bottle ou dans une autre boîte, il sortait son équipement portable et il enregistrait. Des milliers d’heures qu’il lègue à Bruno Johnson d’Okkadisk dans un testament intitulé Out of Time qu'il a placé sur son site en le rédigeant à la troisième personne du singulier. On peut aussi y lire une déclaration expliquant son geste, cette fois à la première personne. Son site montre les photos que Tim Ershot prit de Sun Ra, William Parker, Joe McPhee, Jerome Cooper, Mike Patton, Lol Coxhill, Henry Grimes, Dave Douglas, Peter Brötzman, Sam Rivers, Evan Parker, John Zorn… Ses enregistrements donnèrent lieu à des disques de Paul Rutherford ou Irene Schweizer.
Quel désespoir pousse un homme jusqu’à ces extrémités ? Comment comprendre la bande à Baader-Meinhof ou le sacrifice de Ian Pallach sans le percevoir ? Quelle différence y a-t-il entre canaliser sa difficulté d’être par la création ou par la destruction, a fortiori l’autodestruction ? Qu’est-ce que ce monde peut offrir aux écorchés vifs, à ceux qui ne peuvent l’accepter dans ses iniquités et sa brutalité ? Sur la même chaîne de télévision, Van Gogh de Maurice Pialat succédait au très beau portrait de Pollock aux prises avec ses démons, ses pinceaux et ses couleurs. Pour me changer les idées, je joue à Pollock avant d’aller me coucher. Quelques gouttes de peinture sur un linceul blanc.
Pour Ritscher, la sublimation n'était pas assez forte. Il n’avait probablement aucune autre échappatoire. L’Amérique de Bush prend lentement conscience de l’horreur où le pays s’enfonce toujours plus profond. Génocide indien, esclavage, Canal de Panama, impérialisme, Guerre des étoiles, etc. La liste est trop longue. Récemment, Afghanistan, Irak, et même dans les limites de ses frontières avec 9/11, la Nouvelle Orleans après Katrina, la misère partout... Comment les États-Unis peuvent-ils endosser un si lourd fardeau ? Ritscher lance un signal d'alarme. Le réveil risque d’être encore plus terrible.

mardi 14 novembre 2006

Meat Love

Deux tout petits films.
Le premier est de Jan Svankmajer, un des maîtres de l’animation tchèque. Il dure une minute. C’est un classique. Un clin d’œil aux amateurs de viande rouge. Svankmajer est l’auteur d’un inquiétant et sublime Alice d’après Lewis Carroll, mais ça fait peur aux enfants ! Ces autres longs métrages sont un peu barbants, cela arrive souvent chez les animateurs, voir Nick Park et Bill Plympton... Possibilités de dialogue est mon court métrage préféré de Svankmajer qui signe seul, mais travaille en étroite collaboration avec sa femme, Eva Svankmajerova. Très beau livre sur eux deux aux Éditions de l’Œil intitulé Bouche à bouche. Les deux compilations DVD chez Chalet Films sont à acquérir sans délai.

Le second film est un inédit des frères Quay, deux disciples de Svankmajer qui ont su trouver leur place. Il ne dure que trente secondes. Juste une pub ambiguë contre le sida. Les frères Quay sont aussi passés au long métrage avec Institute Benjimenta, mais là aussi je préfère leurs courts…

Je viens de découvrir un autre animateur tchèque dans la même mouvance, Jiri Barta, avec sa compilation de courts, Labyrinth of Darkness. Les techniques d’animation sont variées comme chez les Svankmajer, mais Barta n’en a pas la personnalité. Dans le même paquet venu des USA, il y avait un troisième volume de leurs courts métrages, The Ossuary and Other Tales. Il est complémentaire de la double compilation américaine Kimstim, The Collected Shorts of Jan Svankmajer, mais attention, quelques doublons avec les deux volumes édités en France par Chalet. Je ne l’ai pas encore regardé, mais je m’en lèche déjà les babines.

lundi 13 novembre 2006

Les dindons de la farce


Je viens de rédiger cet article pour le Journal n°17 des Allumés du Jazz qui sortira début décembre. Abonnez-vous, c'est gratuit ! Vous le recevrez par la poste.

Préchauffage

Les Allumés du Jazz ont décidé de lancer une réflexion sur les mutations en cours dont serait victime l’industrie du disque. Les nouveaux systèmes qu’elles induisent comme le téléchargement des fichiers audio et à terme la dématérialisation totale des supports (1) ne nous semblent pas représenter l’unique solution de production si nous voulons défendre la qualité artistique des œuvres, voire leur simple existence. De même, les goûts de nos auditeurs n’indiquent pas qu’ils souhaitent s’affranchir de la culture de l’objet auquel ils restent très attachés.
Le style des musiques que nous produisons est peu adapté à un saucissonnage par morceau, souvent formaté pour le passage en radio. Même si le téléchargement pourra à l’avenir se faire par album complet, nos publics ont de même toujours montré leur goût pour la qualité graphique des pochettes et leur réalisation matérielle. On a parlé de la disparition du livre, on voit aujourd’hui à quel point l’information était erronée. Par exemple, la qualité actuelle des fichiers MP3 ne sied absolument pas à la précision audiophile de nos répertoires et écouter la radio, même commandable en AOD (Audio on Demand) (2), n’a pas la même fonction que d’écouter un disque en suivant les notes de pochette le livret entre les mains. Encore faudrait-il soigner cette présentation pour rendre l’objet induplicable autrement que pour sa seule partie sonore. Créer le désir reste l’apanage du commerce, fut-il culturel !
Si les pouvoirs publics et les sociétés civiles embrayaient le pas de l’industrie discographique sans prendre en compte la spécificité de nos musiques, nous craignons que l’intégralité de notre secteur artistique ne disparaisse pour des raisons qui ne nous concernent que très peu. Quelques uns de nos distributeurs ont déjà fait les frais de cette mutation. Citons aussi l’exemple du CD-Rom d’auteur et culturel, disparu avec l’éclatement de la bulle Internet alors qu’il n’était absolument pas concerné par cette bulle spéculative (3) ! Tout le secteur du jazz et des musiques improvisées, pas seulement le disque mais tous ses acteurs, peuvent ainsi craindre d’être entraînés par une manipulation économique dont ils se sont pourtant toujours exclus pour des raisons artistiques.

Comment se faire plumer

Soixante dix millions de vidéos sont regardées chaque jour sur YouTube. Le français DailyMotion ou l’universel GoogleVideo lui emboîtent le pas. Google rachète YouTube. Les sites en question sont attaqués régulièrement pour utilisation abusive de contenus, mais comment contrôler un système conçu pour faciliter le partage des informations ? L’importance de cette délinquance organisée et suscitée, au moins sept millions d’internautes chaque jour, submerge les moyens de surveillance. Google aurait trouvé une solution en signant des accords de non-agression avec chaque major : 50 millions de dollars à chacune pour commencer, en attendant une part sur les recettes engendrées par la publicité qui va rapidement se mettre en place (bannières sur les sites, fenêtres pop-up, etc.). La plupart des majors auraient réinvesti leurs bonus dans YouTube avant son rachat, et les aurait récupérés juste après pour que ces fonds ne profitent pas aux ayant-droits (4) ! Warner et Universal sont devenus partenaires officiels de YouTube pour la musique, CBS et NBC pour la télévision. DailyMotion, 750 000 visites par jour, signe avec MTV, Universal, France 5 ou CanalPlay. TF1 lorgne sur la régie publicitaire de DailyMotion. Si tous ces sites aux apparences libertaires et généreuses signent des accords avec les « ayant-droits au gros catalogue », qu’adviendra-t-il des petits indépendants que nous représentons ?
On comprend mieux notre colère contre la loi sur le téléchargement votée par la France, une loi idiote, répressive et inadaptée, qui criminalise les internautes et ne permet pas aux artistes indépendants de subsister. Un système forfaitaire aurait pu permettre aux petits de subsister. Attention, dans les débats il est toujours exclusivement question de perception, alors que ce qui nous préoccupe réellement est la répartition des sommes perçues. Les partisans de la licence globale n’ont pas désarmé (5) Si les sites Internet de partage de fichiers signent avec les gros fournisseurs de contenus, nous ne donnons pas cher de notre peau. Les producteurs de jazz ou de quoi que ce soit qui n’est pas de la variété (format chanson) disparaissant, les musiciens ne pourront plus, dans un premier temps, que se tourner que vers les réseaux de musique vivante, mais comment exister sans support de promotion et de communication ? Car si le disque disparaissait et si la plupart des sites de téléchargement ne promeuvent que le répertoire des majors, où trouvera-t-on la diversité qu’offrent les indépendants, les seuls à continuer de prendre des risques, à enregistrer de nouveaux artistes, à proposer des genres commercialement mineurs, tels le jazz et les musiques improvisées, mais aussi, par exemple, le classique et le contemporain ? Il y a bien la solution du site MySpace où des milliers de jeunes musiciens mettent en ligne quatre morceaux, pas plus, dans l’espoir d’être découverts par les majors, mais là encore cela ne peut fonctionner que pour les genres en vogue à la radio ou à la télé. Ciel, sommes-nous faits ? (6)
Si certains annoncent la mort du disque avec une inquiétude feinte, n’est-ce pas plutôt celle des indépendants qui est visée, avec tous les répertoires qui ne rapportent pas suffisamment à l’échelle de la planète ? En pleine mondialisation, ce sont à terme tous les répertoires nationaux et régionaux qui pourraient être atteints, enterrés encore un peu plus profondément par la variété américaine qu’on a coutume d’appeler ici, avec pudeur, internationale.

Recettes

(1) La dématérialisation totale des supports devrait doucement nous amener à ne plus posséder chez soi qu’un système de reproduction et une télécommande reliée à une médiathèque babylonienne en ligne. Un téléphone portable pourrait très bien faire l’affaire, permettant de commander l’écoute de ce que l’on souhaite où que l’on se trouve, à la seule condition de se trouver à proximité d’un système de reproduction audiovisuel. Pour ceux qui souhaitent tenir entre les mains un peu d’information ou quelque forme graphique associée, deux solutions s’offriraient, la projection sur écran des éléments ou l’impression des fichiers relatifs par l’internaute motivé.
(2) L’A.O.D. comme la V.O.D. (Video On Demand) ressemblent à une radio ou une télévision dont on choisit le programme à la carte. On paye à la séance, séance qui peut commencer à la demande.
(3) La spéculation n’a pas changé depuis Zola. Son roman L’argent décrit très bien les mécanismes spéculatifs. La bulle Internet affectant les valeurs boursières technologiques dont l’indice est le Nasdaq a explosé en l’an 2000. À partir de 1995 le Nasdaq a été multiplié abusivement par 5 en cinq ans, grâce au libéralisme galopant, à un excédent d’épargne financière pour les futures retraites et surtout à une surcote des valeurs informatiques et de télécommunication faisant croire à une nouvelle révolution industrielle ! Tout a dégringolé lorsque les investisseurs se sont rendus compte que les bénéfices espérés n’étaient que chimère.
Tentons une explication simple des mécanismes de la Bourse, car s’il y a des perdants il y a aussi toujours des gagnants ! Il s’agit d’abord d’attirer les spéculateurs par d’hypothétiques profits juteux. Si ça marche, ça monte. Dans le cas contraire, ça descend. Le principe est monstrueux puisqu’il consiste essentiellement à s’enrichir sur le dos des petits actionnaires. Le système le plus simple est de vendre à la hausse et en quantité, ce qui produira immanquablement une baisse. Les petits actionnaires auront tendance à s’inquiéter et à suivre le mouvement en liquidant leur portefeuille, alors que l’action aura chuté, donc ils vendent moins cher et amplifient la chute du cours. Il suffira au gros actionnaire de racheter le maximum d’actions alors qu’elles sont en vente au taux le plus bas pour rafler la mise. L’action remontera, mais sa propriété aura changé de mains ! Pour les petits épargnants n’ayant pas la possibilité de diversifier suffisamment leurs placements toute erreur sera fatale. Pour les propriétaires du système, c’est tout bénéfice. On naît riche, on ne le devient pas.
(4) Sources : blog du 30/10/2006 du milliardaire Mark Cuban, et l’article de Bruno Icher et Frédérique Roussel dans Libération du 10/11/2006.
(5) La Spedidam publie plusieurs dossiers très complets sur le Peer to Peer.
(6) Le camarade Wiart rappelle que pour lancer un courant nouveau, il fut nécessaire d’associer un producteur puissant, une radio, un magazine et une salle de spectacles. Il pense aux années 60 quand s’associèrent Barclay, Europe 1, Salut les copains et l’Olympia. Nous n’avons rien de tout cela, et pourtant ! Lorsque tout semble foutre le camp, la solidarité laisse entrevoir un avenir rieur…

dimanche 12 novembre 2006

Chat !


Chat ! C'est celui qui dit qui y est. Notre rêve julesvernien s'exauce sur la Toile. Françoise m'appelle de La Ciotat en visiophonie et ça ne coûte rien. Rien de plus du moins. Il n'y a pas encore de diffuseur de parfum, pas moyen non plus de passer le bras à travers l'écran pour te caresser. Reste entier le fantasme cronenbergien. L'audiovisuel manque de chair et ne respire pas. Ça n'a pas de goût. Tout est dans la tête. Au jeu de la main chaude, c'est froid. Pour retrouver ce que nous sommes, il faudra débrancher. Être ou ne pas être. La médiation c'est ne pas. Quand la grande panne se produira-t-elle ? Un nouveau baby boom. On sortira. Y-aura-t-il assez de bougies ? Les cyclistes et les piétons seront avantagés. L'universel se fondra dans le quotidien de proximité. Résurrection. Chat ! C'est toi le chat, je t'ai touchée.

samedi 11 novembre 2006

L'île aux fleurs


Durée : 12mn
Je suis trop flemmard ce matin. Je tente de me défiler en cherchant sur YouTube ou DailyMotion quelque court-métrage que j'adore et que j'aimerais vous faire partager. Hélas je ne trouve ni Les saisons d’Artavazd Pelechian ni A Movie de Bruce Conner, ces deux-là ne semblant pas exister non plus en DVD. Je surfe encore un peu sans succès lorsque j'ai l'idée de taper le titre L'île aux fleurs dans DailyMotion. Ce site est l'équivalent français de YouTube ou Google Video. Il n'est pas utile que je parle du film puisqu'il n'y a plus qu'à cliquer dessus pour qu'il démarre. Rien ne vaut l'idée qu'on s'en fait soi-même, pas question de le déflorer, celui-ci ni plus ni moins qu'un autre. La découverte de ces petits bijoux est un tel choc ! C'est en discutant avec Luc Moullet de son Genèse d'un repas que Françoise a évoqué le film de Jorge Furtado. Je me suis aperçu qu'il figurait sur l'excellente double compilation DVD du Festival de Clermont-Ferrand éditée par le magazine Repérages que je possédais et dont l'acquisition est vivement conseillée.
À propos de ces sites qui répertorient des dizaines de millions de films téléchargés librement par les internautes en dépit des lois sur le droit d'auteur, j'ai lu hier un article éloquent dans Libération. Les principales multinationales de la musique et du film passeraient des accords particuliers avec ces sites : elles toucheraient une partie des recettes publicitaires en échange de quoi ils ne poursuivraient pas ces copies illégales difficiles à contrôler tant leur volume est colossal ! Si je comprends bien, c'est une nouvelle manière d'arnaquer les auteurs, puisque ces recettes reviendront aux majors et qu'il n'est pour l'instant absolument pas question de reverser quoi que ce soit aux ayant-droits. Quand les sociétés civiles comme la Sacem, la Sacd ou la Scam se réveilleront-elles ? Quand cesseront-elles de faire le jeu de l'industrie ? La proposition de licence globale pourrait empêcher ces nouveaux abus.
En attendant, profitez de L'île aux fleurs puisque c'est la loi de la jungle...

vendredi 10 novembre 2006

Le poème électronique de Varèse et Le Corbusier


Comme j'ai appris à intégrer des vidéos dans mon blog et que j'ai plusieurs fois parlé d'Edgard Varèse (billet du 12 mai) et de Le Corbusier (billets des 25, 26 et 27 août, et 11 septembre), je ne peux résister à mettre en ligne le célèbre Poème électronique présenté à Bruxelles en 1958 dans le Pavillon Philips de l'Exposition Universelle.
La musique de Varèse était retransmise par 425 haut-parleurs et vingt groupes d'amplificateurs devant 500 spectateurs qui pouvaient admirer les images projetées par Le Corbusier et filmées par Philippe Agostini. Le jeune compositeur-architecte Iannis Xenakis (son Concret PH de deux minutes alternait d'ailleurs avec le Poème qui en dure huit) réalisa le bâtiment conçu par Le Corbusier et dont la forme ressemblait de l'extérieur à une tente de cirque à trois sommets, tout en courbes hyperboliques et paraboliques futuristes, et de l'intérieur à un estomac ! Seize séances par jour à raison d'une toutes les demi-heures pendant 134 jours font un total d'un million de visiteurs. Dans cette reconstitution l'impressionnante spatialisation, un des rares rêves de Varèse qu'il put réaliser, manque autant que l'éclatement des images et des lumières colorées et mouvantes...
"La musique était enregistrée sur une bande magnétique à trois pistes qui pouvait varier en intensité et en qualité. Les haut-parleurs étaient échaffaudés par groupes et dans ce qu'on appelle des "routes de sons" pour parvenir à réaliser des effets divers : impression d'une musique qui tourne autour du pavillon, qui jaillit de différentes directions ; phénomène de réverbération..." (E.V., conférence au Sarah Lawrence College en 1959).
Varèse utilisa des voix, des cloches, de l'orgue, un ensemble de free jazz (avec Charlie Mingus, Teo Macero, etc.) qui marque probablement la naissance de ce style musical et des sons électroniques à travers une série de filtres, modulateurs en anneau, distorsions, fondus et diverses manipulations de la bande magnétique telles que mises à l'envers et changements de vitesse. Aucun synchronisme entre sons et images, mais une dialectique du hasard !
Sept séquences : Genèse, Esprit et matière, De l'obscurité à l'aube, L'homme fit les dieux, Comment le temps modèle les civilisations, Harmonie et À l'humanité tout entière. À propos du Poème, Varèse parla de "charge contre l'inquisition sous toutes ses formes". Dans ses indispensables Entretiens, lorsque Georges Charbonnier lui demande quel est son dernier mot, le compositeur répond : imagination.

jeudi 9 novembre 2006

My Name is Albert Ayler


My Name is Albert Ayler. C’est ainsi que le saxophoniste ténor le plus original de toute l’histoire du jazz se présente un soir à Sunny Murray et Gary Peacock. La nuit dernière, j’ai pu télécharger sur dimeadozen le passionnant portrait réalisé par le suédois Kasper Collin. Soixante dix neuf minutes d’entretiens, d’extraits vidéo, de photos de famille et les rares images muettes existantes d’Ayler. Sa voix est heureusement très présente grâce à des interviews réalisées entre 1963 et 1970. Son père Edward, son frère le trompettiste Don Ayler, le batteur Sunny Murray, le violoniste Michael Sampson, Bernard Stollman fondant le label ESP avec Spiritual Unity, ses ami(e)s, Mary Parks (Mary Maria) refusant d’apparaître à l’image pour conserver sa part de mystère, témoignent de la personnalité élégante et réservée du compositeur. On le voit jouer du ténor, chanter New Grass, mais il resterait à rénover la copie invisible des Nuits de la Fondation Maeght sorties seulement en CD, pour moi le plus extraordinaire témoignage du génie d’Albert Ayler. Surveillez aussi le site du film qui est annoncé en ligne pour bientôt !
Le blues, son passage dans l’armée, sa culture, son inventivité, sa mystique égyptienne ont suscité une musique étonnante qui ne ressemble qu’à elle-même. Pourtant, les temps ont été difficiles, les musiciens pouvant rester quatre ou cinq jours sans rien manger. Coltrane envoya un peu d’argent lorsqu’Albert lui écrivit désespéré. Je suis touché de l’entendre se référer à Charles Ives, obligé de faire un autre travail pour continuer à écrire sa musique. La chanteuse Mary Maria, sa compagne d’alors, raconte qu’il pensait que sa mort pourrait représenter une solution pour sauver sa famille de la misère… Mais on ne sait rien.
Le 5 novembre 1970, Albert Ayler quitte l’appartement de Mary Parks. Son corps sera retrouvé le 25 novembre, flottant dans l’East River. Il avait 34 ans.

mercredi 8 novembre 2006

Dé-montage de Sarkozy



J'ignore qui est l'auteur de ce montage révélateur.

Électrofication


La Mission Jazz 93 organise sa saison 2006-2007 sur le thème de l’électro. Des ateliers pédagogiques aboutiront à cinq créations dirigées par Paul Brousseau, Yves Robert, Michel Benita, Guillaume Orti & Olivier Sens, et par moi-même.
J’ai rencontré hier les professeurs du conservatoire de Pavillon-sous-Bois et des écoles de musique de Romainville et des Lilas qui m’aident à organiser l’un des ces projets pédagogiques. Je ne m'intéresse pas à l'électro en tant que style ou mode, mais telle une collection d’outils. L’atelier est ouvert à tous les élèves. Je me suis proposé d’aller à la rencontre de leurs désirs plutôt que de leur imposer une partition finie qu’ils n’auraient plus qu’à interpréter. La structure définitive de l’œuvre dépend du nombre des participants et de leur instrumentation. Comme les journées de stage sont peu nombreuses, l’aide des professeurs Guilhem André, Julio Laks, Patrice Mazières et Bernard Michel sera déterminante.
Premier contact, je compte présenter mon travail un peu comme j’ai l’habitude de le faire dans les écoles d’art ou de multimédia, puis d’écouter ceux et celles que j’aurais réussi à séduire. Suivront deux séances de travail déterminantes qui aboutiront à un enregistrement discographique et à un concert, le Triton étant de la partie.
Le spectacle Électrofication s’élabore autour d’images interactives projetées sur grand écran (Pixel by Pixel, Big Bang…) et par l’utilisation d’effets électroniques en temps réel transformant tant le son que le jeu des improvisateurs. Cette approche offre également de programmer des modules musicaux interactifs originaux (La Pâte à Son, FluxTune) pour ouvrir de nouveaux horizons à la composition. L’ensemble s’articule donc autour d’un travail de soliste « électrofié », de la programmation de machines musicales et de jeu en imitation pour les humaniser. Il y est question des relations anthropomorphiques entre l’homme et la machine.
Mais ce n’est que la première partie de la soirée. La création commandée par la Mission 93 sera suivie d’une autre, celle-ci avec les nouveaux Somnambules composés d’Étienne Brunet (sax alto, cornemuse, ring modulator), Éric Échampard (batterie, électro), Nicolas Clauss (images interactives sur grand écran) et de moi-même (machines, trompette à anche).


Je partage depuis trente ans avec Étienne le goût des histoires à dormir debout et des musiques innommables. J’écris aussi dans les Allumés comme il rédige sa rubrique Petite Fleur Électronique chaque mois dans Jazz magazine. Il y a cinq ans nous avons fait un concert pour casques en trio avec son fils Léo à la gameboy ! Bien que tous les deux aimions bien jouer les empêcheurs de tourner en rond, la quadrature du cercle est impossible, même avec la rythmique lyrique d’Éric Échampard. En 2003, lors des Rencontres d’Arles de la Photographie, nous avons tenue la scène pendant plus de trois heures sans que je ne pense jamais à Éric comme à un batteur mais comme un musicien ! Quant à Nicolas Clauss, il n’est pas nécessaire que je présente ici un de mes historiques alter ego, un frère. Il manipulera images et sons avec une simple souris, loin de toute technoïdicité. Le quartet, se jouant du modernisme comme des archaïsmes, présentera un spectacle audiovisuel inédit autour de courtes pièces aussi variées qu’inattendues. Je ne joue plus très souvent à Paris que vous méritiez de manquer le 3 mai prochain, alors notez dores et déjà cette date sur vos calendriers...

Photo du Placard : Syvie Astié

mardi 7 novembre 2006

Goutte-moi ça !


Goutte-moi ça ! sous-titré Les recettes « faites ici » des habitants de la Goutte d’or est un très joli livre de 144 pages publié par un collectif de gourmands qui livrent leurs recettes « comme à la maison ». C’est simple et plein de couleurs. On voyage d’un point du globe à un autre parce que dans ce quartier de Paris toutes les cultures sont représentées. Le Grand Mix est encore à l’œuvre, réussi parce que chacun a préservé ses racines pour en faire profiter les autres. Les illustrations réalisées également par des artistes du quartier fonctionnent parfaitement avec le propos, c’est beau. Maintenant, pour savoir si c’est bon il va falloir s’appliquer, car l’ouvrage mitonné par Les xérographes en donne l’envie et fait rêver. Sur leur site, ils donnent les adresses de Barbès où trouver ce joli cadeau qui ne coûte que 20 euros. En attendant de passer en cuisine, je feuillette le Pepe Supi de Cathy (Côte d’Ivoire), le Guizado de Teresa et de son père (Cap Vert), le poulet bicyclette au miel de Julia (Togo), les noix de Saint-Jacques d’Orly Chap (Bretagne), le gratin de fruits de mer du Chili, le couscous sucré de Rahma (Maroc), le jus de bissap de Maïmouna (Guinée), et tutti frutti.

lundi 6 novembre 2006

Un Ensemble


Françoise m’a offert un tableau merveilleux d’Aldo Sperber. Sous la vitre d'un cadre épais, une planche scolaire de petits dessins en couleur sous-titrés en espagnol est découpée en son centre pour y insérer une photo de jambes qui dépassent d’une poubelle. J’imagine que la personne qui a les jambes en l’air le dos au mur derrière une grille cherche avec entrain comment poursuivre son œuvre. Le soir n’est pas encore tombé.
Les vignettes représentent un scorpion, musicien, tambour, petit diable, mon étoile, mon cœur, le web, black, perroquet et une crevette. La mort y est décapitée et le soleil loupe son rendez-vous avec la lune, mais la dame, à l’abri d’un arbre et armée de flèches, préfère la fréquentation du diablotin à celle du courageux ou de l’ivrogne…


Mon interprétation enfantine ne vaut que pour un jour. Le cadre profond trône à côté des huit boîtes de sardines des Mouettes d’Armor qu’Elsa m’a rapportées de L’île-Tudy. Chacune a son parfum, je n’ose pas les entamer tant elles forment un remarquable ensemble avec le vase en ampoules électriques d’Aldo et le tableau dont j’ignore s’il porte un nom.

dimanche 5 novembre 2006

L'invitation au voyage


Le premier livre que je me souviens avoir lu de la première à la dernière page est le Petit Larousse illustré. Mon édition datant de 1961, j'avais donc neuf ans. C'est, avec le Grand Atlas Mondial du Reader's Digest, l'un des plus beaux cadeaux que je reçus enfant. D'autres dictionnaires suivront, le Robert supplanta le Larousse.
Cette semaine, Elsa a eu la gentillesse de retrouver mon exemplaire dans la maison de l'Île Tudy où il a continué à subir les attaques du temps sans faillir. Seule la planche en couleurs sur les avions s'est détachée et la couverture effacée, plus de jaune ni de noir, juste le fond gris et les bords élimés comme les manchettes d'une vieille chemise qu'on continue à porter jusqu'à ce qu'elle craque.
Je reproduis ici la seule iconographie sur la peinture dite moderne à laquelle j'eus accès en dehors des tableaux abstraits de ma tante Arlette qui pendaient dans notre appartement. Les douze reproductions serrées sur un recto verso figurent les fondations de mon histoire de l'art. Il y a quelques mois je fus très ému de découvrir l'original de L'odalisque de Matisse à la Fondation Beyeler à Bâle. Mes émois pubères ont probablement commencé devant cette femme torse nu les jambes écartées dans son pantalon saharien.
Et puis au milieu, entre les noms communs et les noms propres, il y a les pages roses qui listent les locutions latines et étrangères, mais le latin s'est perdu et on ne les utilise plus beaucoup. Dommage, encore une chose qui faisait rêver. Tempus edax rerum. Je n'ai pas fait de grec. Les racines se dissolvent dans la terre.
C'est mon anniversaire. Ma maman m'a offert le dictionnaire visuel. Je suis heureux comme le gamin que je ne cesserai jamais d'être.

samedi 4 novembre 2006

Blog en panne


Ma base de données MySQL est tombée en rade vendredi à 18h30 pour n’être réparée qu’à l’instant. Cela aurait pu me faire des vacances, mais je me faisais un sang d’encre. Avais-je perdu toutes mes données, sauvé certaines, mais lesquelles et quand la connexion serait-elle rétablie ? Cela tombait mal, mais ça tombe toujours au plus mauvais moment. J’avais passé la journée de vendredi à améliorer la présentation du blog, réduisant la hauteur du bandeau supérieur, ajoutant un traducteur automatique Français-Anglais, installant un compteur adapté à mes désirs, réorganisant les catégories après avoir classé les billets relatifs aux voyages, etc.
J’ai appelé au secours, mais personne n’était là, ni mon hébergeur ni les copains qui auraient pu me fournir un soupçon d’explication, voire me rassurer. Online (ça dépend de Free) prévient qu’ils répondent en 48 heures jours ouvrés, c’est long pour une publication en carafe. Le message restait ésotérique :
1016 - Can't open file: 'dc_post.MYI' (errno: 144)
Fatal error: Call to a member function on a non-object in prepend.php on line 190.
J’ai fini par trouver la réponse dans les forums de DotClear et réparé ma table dc_post tout seul, comme un grand. N’empêche, il y a encore un truc bizarre, mais je ne vais pas vous embêter avec ça. Je suis bien content de vous retrouver. Je dis vous, mais est-ce bien vous ou est-ce que je parle de moi en vous prenant comme alibi ? Publier un article chaque jour crée des liens. Vous écrivez parfois un commentaire ou postez un mail à mon adresse personnelle, vous m’en parlez quand nous nous croisons dans la vraie vie. Vous en discutez entre vous tandis que de mon côté j’ai moins de choses à rabâcher. Tout est dit. J’entends mieux. J’apprécie de pouvoir faire partager émotions, connaissances, points de vue documentés et réflexions à un nombre de lecteurs qui ne cesse de s’accroître. Alors j’écoute. Mieux.

vendredi 3 novembre 2006

L'outil ne fait pas l'œuvre


Lundi, dr0p publiait un petit article agrémenté de trois vidéos sur une équipe barcelonaise de luthiers numériques, dirigée par le professeur Sergi Jordà, présentant la Reactable, un instrument de musique électro-acoustique équipé d'une interface tangible qui ressemble à une table translucide sur laquelle on pose des objets. Plusieurs interprètes peuvent jouer simultanément de l'instrument en disposant et bougeant différents objets qui contrôlent un synthétiseur modulaire. La forme des objets varie selon qu'ils représentent un oscillateur, un modulateur, un échantillonneur, un filtre, un séquenceur, etc. Aucun apprentissage n'est nécessaire, l'instrument est empirique et parle de lui-même. Une caméra vidéo cachée sous la table analyse la nature, la position et l'orientation des objets. Un vidéo-projecteur dessine des animations sur la table écran de façon à rendre compréhensible toute interaction et résultat sonore. Dans la page Related, Martin Kaltenbrunner répertorie près d'une cinquantaine d'autres instruments aussi épatants que la Reactable et qui méritent la visite.
Comme d'habitude avec toute nouvelle lutherie, il y a un écueil entre l'invention et son exploitation. Les luthiers sont hélas souvent tentés de conserver l'apanage de la démonstration, étouffant leur bébé sous trop d'attention. Il est capital de confier ces instruments à des compositeurs sachant en tirer des résultats inédits et imprévisibles, fondamentalement variés. Car, s'il est réussi, ce n'est pas l'outil qui fait la musique, mais les auteurs qui se l'approprient pour poursuivre leur œuvre. Toute la différence est là. Complémentaires. Les instruments qui résistent au temps sont ceux qui permettent la déviation et l'appropriation. Mais si chacun peut avoir aujourd'hui l'illusion de devenir artiste, il existe un fossé entre s'amuser sans arrière-pensée et avoir conscience que toute œuvre est une morale.

Photo © Bram de Jong

jeudi 2 novembre 2006

King Kong Théorie


Virginie Despentes, l'auteur de Baise-moi et d'une demi-douzaine de romans, publie un pamphlet féministe au vitriol qui se lit d'une traite comme le flow d'un rappeur, ou plutôt d'une rappeuse, car aucun homme ne semble capable d'aborder la question de l'émancipation masculine comme Despentes crache sa rage sur l'inégalité des sexes, culture machiste oblige, planétaire. La romancière démonte le viol et la prostitution, le regard des hommes et la complaisance des femmes avec des mots tranchants, phrases courtes qui renvoient à ce que le féminisme a produit de meilleur. Mieux, elle donne l'espoir que le monde pourrait changer. Le viol est le risque encouru par les femmes dans une société cynique qui élève les garçons dans une supériorité négationniste avec la complicité des mères, odieux passage à l'acte au delà du fantasme, que Despentes surmonte par un salutaire volontarisme. La prostitution est mise en perspective avec le mariage, clandestine contre légale. Le sexe s'exprime aussi par la lutte des classes. Le livre, à déclarer de salubrité publique, s'adresse autant aux hommes qu'aux femmes.
Illustration de la couverture de King Kong Théorie par Marie Meier.

mercredi 1 novembre 2006

Les panos de Jean Duquesnoy


Il pourrait sembler paradoxal d'illustrer un billet sur les panoramiques du photographe Jean Duquesnoy par une image au format 4/3 si la trapéziste n'était autre que ma fille Elsa, prise en vol au centre de la piste du Cabaret Sauvage lors du dernier Vrai-faux Mariage Tzigane.
Même si le panoramique est plutôt "fait pour les serpents et les enterrements" (dixit Fritz Lang jouant son propre rôle in Le mépris de J-L. Godard), les écrans larges nous submergent en dissolvant les bords du cadre dans les limites du champ visuel, no man's land où la perception remplace la vision. Duquesnoy titre "Tombé dans le pano", et c'est vrai qu'on y plonge, bain de foule ou extension du désert, interdit aux agoraphobes ! Sur son site, les images du Vrai Faux Mariage sont les plus représentatives que j'ai pu voir du spectacle de La Caravane Passe et de La Clique de Pléchti, celles qui rendent le mieux cette folie festive qui s'empare des danseurs jusqu'à épuisement deux heures plus tard.
Duquesnoy réussit son coup lorsqu'il filme les foules, les manifs, les scènes où il se passe mille choses à l'écran (je regarde ça sur mon ordi). Il réussit à donner cette impression de communauté, de partage qu'il est souvent difficile de capter, sauf à maîtriser le cadre serré, le hors champ en amorce. Ses clones forment aussi d'amusantes saynètes que le photographe pourrait développer dans l'avenir, à condition de prendre le recul nécessaire, ici comme ailleurs, à savoir mettre en scène ce qui se joue entre les différents personnages de ses tableaux vivants, créant ainsi une dialectique nécessaire dans un plan aussi large.

Watch The Strain online TV series about vampires from executive producer of Lost.