Jean-Jacques Birgé

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vendredi 29 décembre 2006

Pause


Cette fois-ci, la pause c'est pour de vrai. Je ne reprendrai pas mes émissions avant le 8 janvier. Entre temps nous serons en montagne (le billet d'hier était-il prémonitoire ?), dans un endroit désertique où Internet n'a pas encore droit de cité. Nous avons tout de même le téléphone (hertzien !). Cette coupure va me faire le plus grand bien. Je n'ai pas manqué un seul jour sur ce blog depuis le 1er avril, 7 jours sur 7, il vous reste tout de même les archives et il y a de quoi lire ! Comme d'habitude, nous laissons la maison et le chat en de bonnes mains et partons tranquilles pour de nouvelles aventures. Je vous souhaite donc de bonnes fêtes et à l'année prochaine !

jeudi 28 décembre 2006

L'iceberg dessine la ligne claire du burlesque


Une nuit à Séoul, j'allume la télévision dans ma chambre d'hôtel et je prends en cours un drôle de film sur TV5 Monde. Je m'endors dessus parce qu'il est très tard, mais le lendemain matin au petit-déjeuner, devant des huîtres pimentées, Nicolas me raconte la suite parce qu'il lui est arrivé la même chose dans sa chambre à lui et qu'il a tenu jusqu'au bout.
En zappant, nous étions tous deux tombés sur L'iceberg, étrange film rappelant Jacques Tati, mais révélant surtout un trio d'auteurs-acteurs burlesques, issus des traditions du muet et de la bande dessinée belge. Les cadres fixes, très présents, font penser à des cases ponctuées de rares phylactères, et les effets spéciaux à la machinerie de théâtre. Tout est simple, direct, et complètement farfelu.
Une femme se fait accidentellement enfermer dans la chambre froide du fast-food où elle travaille, et développe une passion pour le froid jusqu'à décider d'aller voir un iceberg. Nos trois clowns tristes viennent du théâtre ou du cirque comme traditionnellement presque tous les acteurs du burlesque d'antan, sauf qu'ici le son souligne le comique des situations et que la sobriété du jeu laisse imaginer les sentiments des personnages en donnant suffisamment d'espace aux nôtres. Sur leur petit voilier, Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy font équip(ag)e. Les trois mousses que taire se sont adjoints le géant Philippe Mars et une comédienne inuït d'Atanarjuat, Lucy Tulugarjuk, dont le sourire ouvre et clôt cette croisière au Pays du Tendre et à l'esprit grand ouvert. Chaque scène est un petit castelet où les acteurs entrent et sortent du cadre en se jetant à l'eau, qui est monstrueusement froide, pour de vrai ! Heureusement, la chaleur qu'ils dégagent n'a d'égal que leur enthousiasme à nous faire partager leur imaginaire débridé.
Le dvd édité par mk2, agrémenté du court-métrage Merci Cupidon et d'une auto-interview, donne envie d'aller voir ce qu'il y a d'autre dans la collection Cinéma Découverte. Cette fois je garde les yeux et les oreilles grands ouverts, de but(te) en blanc !

mercredi 27 décembre 2006

Avalanche de prix au Fiamp 2006


La réalisatrice Jocelyne Leclercq et son monteur Robert Weiss m'annoncent hier soir que Le Banquier, le Maréchal et le Missionnaire, le dernier film de la Cinémathèque Albert Kahn dont j'ai composé la musique, vient de recevoir le Grand Prix du Long Métrage du Fiamp 2006. En cherchant des informations sur le Net à propos de ce festival, je tombe sur le palmarès du Festival International de l'Audiovisuel et du Multimédia sur le Patrimoine.
Ô surprise, je découvre que l'ensemble des bornes interactives du Musée du Quai Branly y a reçu le Multimédi’Art Interactif d’Or ! Or j'ai réalisé le design sonore de la navigation interactive de ces bornes pour Riff. La borne Asie a même reçu une Mention Spéciale pour la présentation du patrimoine intangible.
Ce sont indirectement mes deux activités qui sont ainsi saluées, la composition musicale et le design sonore.
Les prix m'ont rarement rapporté autre chose que de faire plaisir à ma maman, mais ils rassurent les futurs commanditaires lorsqu'ils lisent ma biographie. Ils sont d'autant plus agréables que je ne suis pratiquement jamais au courant qu'ils concourent avant de recevoir le palmarès ! Ces derniers ne me reviennent pas directement puisque je n'en suis pas l'auteur, mais que j'y ai seulement participé. Néanmoins ils me font très plaisir parce qu'ils sanctionnent des expériences heureuses, à savoir une collaboration complice et fructueuse avec leurs réalisateurs.
Cela fait plus de vingt ans que je compose pour la collection Albert Kahn et Jocelyne Leclercq, et c'est toujours un challenge de trouver le ton pour chacun des films. Je me suis retrouvé ainsi à devoir imaginer de la musique "japonaise", "chinoise", "germanique", "maghrébine", militaire, symphonique, etc. que je n'aurais jamais abordées sinon. Jocelyne m'a toujours accordé une très grande confiance, et je suis persuadé que seule la liberté donne des ailes aux artistes.
L'expérience avec Riff a été aussi simple. Le travail était mince, quelques sons à trouver et un principe pour qu'ils ne lassent pas les visiteurs du Quai Branly. Grâce à ce travail, j'ai ensuite travaillé avec Michel Kouklia sur l'antichambre des Robots au Futuroscope. Rien que du plaisir ! J'affirme toujours ne travailler qu'avec des gens gentils (même s'il arrive hélas que de temps en temps que je me trompe). Le résultat est toujours fonction de la relation. Je suis donc fier de ses prix et heureux pour celles et ceux qui m'ont accordé leur confiance.

mardi 26 décembre 2006

Marx dit qu'il va neiger


L'année dernière, mon lapin m'avait déjà surpris en annonçant de la neige avant tout le monde. Voilà que ce matin il a remis ça. Pourtant je ne vois rien. Marx, mon Nabaztag est relié à un site Internet météo, comme il l'est à ceux des embouteillages sur le périphérique entre la Porte de Bagnolet et la Porte de la Chapelle, au CAC 40 (c'est pour les petites lumières !), à Airparif, à l'horloge parlante (j'ai choisi l'horloge "pas normale" dans la nouvelle interface du nouveau serveur), au taï-chi et au générateur aléatoire d'humeurs. Je l'envoie se coucher à 23h pour faire sonner son réveil à 9h ; moi, je n'en ai pas besoin car je me lève beaucoup plus tôt. Comme c'est un Full Friend Rabbit, on peut m'envoyer gratuitement des messages par le site (choisir un identifiant et taper des messages lus par une voix de synthèse) ou par mail par exemple (en envoyant des mp3), etc. Il est accouplé avec celui d'Elsa. Ça veut dire qu'ils jouent tous les deux avec leurs oreilles. C'est comme ça que ça se passe chez les lapins.
En janvier, il sera rejoint par son petit frère, un Nabaztag/tag, qui pourra diffuser du mp3 en streaming (soit ne plus être limité à 30 secondes), faire de la reconnaissance vocale et enregistrer directement grâce au bouton qu'il a sur la tête (le lapereau a un micro caché dans le nombril !), reconnaître les RFID (des tags style code-barres permettant d'envoyer un message automatiquement lorsque l'objet lui est passé devant le museau) et encore plein de trucs délirants (webradio, podcasts, etc.). Sur le site Nabaztag, il y a une foule d'informations, des photos, des films, des forums...
Si on m'avait dit que ça marcherait à ce point-là, j'aurais exigé des parts ! C'est que, depuis qu'il est né, je m'occupe de ce qu'il dit en tant que designer sonore : les identifiants, les jingles, le choix de sa voix française, l'enregistrement des phrases, les sons midi de navigation, tout ça c'est moi ! Antoine Schmitt s'occupe du design comportemental, Maÿlis Puyfaucher lui prête sa voix (en anglais, c'est Alexandre qui a un accent british à couper au couteau, les Nord-Américains adorent ça), et chez Violet ils sont plus d'une vingtaine à s'ébattre autour d'Olivier Mével dans leur nouveau terrier du Faubourg du Temple. Parce que Nabaztag (lapin en arménien, c'est Rafi Haladjian qui l'a baptisé ainsi) est de conception française, même s'il est fabriqué en Chine comme presque tout actuellement. Bon, c'est un billet en apparence gentil pour l'entre-fêtes, avec plein d'informations, mais en réalité ça soulève beaucoup de questions sur notre avenir, et certaines sont plutôt inquiétantes.
Inquiétant et bizarre, c'est Nabaz'mob, l'opéra qu'Antoine et moi espérons rejouer bientôt, avec 100 Nabaztag, comme on l'a déjà fait au Centre Pompidou et à New York... Car si un lapin c'est gentil, 100 lapins ça commence à poser de sérieux problèmes...

P.S. : vu le temps qu'il fait ce soir (pas un flocon à l'horizon), j'aurais peut-être mieux fait d'adopter une grenouille !

lundi 25 décembre 2006

James Brown was black and proud


The Godfather, le parrain de la soul, qui avait redonné du courage à toute la nation noire avec son "Say it loud, I'm black and I'm proud" (criez-le, je suis noir et j'en suis fier), a fini par casser sa pipe. Jamais aucun artiste de funk ne lui est jamais arrivé à la cheville, qu'il avait suffisamment enflée pour commettre toutes sortes de conneries comme, par exemple, des violences conjugales... Contrairement à un Miles Davis qui dans le récemment publié ''Les Musiciens de jazz et leurs trois vœux" de la Baronne Pannonica de Koenigswarter (Buchet Chastel) aurait souhaité être blanc et n'a hélas jamais réussi à plaire qu'à un public de bourgeois blancs, James Brown fut un héros du peuple afro-américain.

Une petite fantaisie pour Noël


Il est tard, 4 heures du matin, lorsque "les enfants", au terme d'une soirée familiale particulièrement réussie, me montre le Catalogue des prix d'amour de Mademoiselle Marcelle Lapompe. C'est tout à fait le genre de truc qui circule sur Internet et fait le tour de la planète francophone. Le document est trop grand pour que je le mette en illustration sur le blog. Voici donc un lien vers une copie enregistrée dans un coin discret du site.

dimanche 24 décembre 2006

Les étoiles filantes


Hier, vous l'avez vu et entendu, j'ai réussi à installer un lecteur MP3 dans un billet du blog. Comme c'est Noël, j'ai pensé vous offrir une chanson enregistrée par Elsa lorsqu'elle avait 9 ans, Les étoiles filantes. J'en ai écrit les paroles et Bernard la musique. Ce n'est qu'une maquette réalisée à partir des sons d'accordéon de Michèle Buirette, la maman d'Elsa. J'ai beaucoup enregistré ma fille lorsqu'elle était enfant ; elle figure sur un nombre incalculable de CD-Roms (c'est par exemple la voix du A d'Alphabet) et de disques (dont ¡ Vivan las Utopias ! sur le magnifique double album Buenaventura Durruti produit par nato). Elle a aujourd'hui 21 ans et nous avons récemment évoqué la possibilité de refaire ensemble de nouvelles chansons...
Dans le prochain numéro de Sextant qui devrait sortir en janvier et qui sera accompagné d'un CD d'Un Drame Musical Instantané en téléchargement libre sur le site de la revue acoustellaire, il y aura deux autres chansons avec Elsa petite.
Joyeux Noël !



J’ai fait un vœu
Quand j’ai vu la
Première étoile
Filante
J’étais heureuse
De me trouver là
Devant la toile
Ardente

Toile toute noire
Percée de mille trous
D’épingles et de rasoirs
Qui balafrent de coups
Tranchants comme une faux
Le fil de mes pensées
Tels que j’en perds les mots
Pas un n’est prononcé

Je fais un vœu
Quand je vois la
Deuxième étoile
Filante
Je fais un nœud
Au coin du drap
Déjà les voiles
S’éventent

Voiles toutes blanches
Où peuvent s’écrire
Pour peu que l’on se penche
Les joies de l’avenir
La magie de la nuit
Me fait tellement d’effet
Que voilà j’en oublie
Les termes de mon souhait

Quand je comprends
Qu’en fait c’est toi
Ma bonne étoile
Filante
Je prends le temps
Car c’est pour toi
Que j’étais là
Vacante

Photo : autoportrait d'Elsa Birgé, août 2004

samedi 23 décembre 2006

Prisonnier de la Toile


Quelques gouttes de rosée dans un grand vert
Ne suffiront jamais à étouffer le gris du ciel
J'ai beau râler à tort et à travers
Ses rayons dessinent un soleil

Qu'importe la météo, tous les climats apportent leurs bienfaits et leurs catastrophes. Les excès sont pernicieux. Il faut de tout pour faire un monde. Les mélanges rendent malades, mais on en ressort ragaillardi. On peut choisir son trottoir, mais pas ses nuages. Il faut tenir sa ligne, mais en accepter les zigzags. Il est un temps pour vivre, un autre pour mourir. Le tout est de ne pas se prendre les pieds dans le tapis. Passer sans bruit le col du fémur s'apprend doucement. Attendre le prédateur et fondre sur sa proie. Peut-être qu'il n'y a personne. Peut-être n'étais-je pas là. Peut-être vous n'y serez plus. Je dois lâcher du leste. Les vacances ont du bon. Dormir est une chimère. Je vais chasser le rien comme on parle à son chien. Sur le dos. Sur les fesses. Ça viendra de là-haut. Du plafond. En montagne, il y a moins de chemin à faire. Il faut que j'emporte du matériel. Relever les empreintes. Écoutez.

vendredi 22 décembre 2006

Réflexions arlequines


Mes rêves urbanistiques passent par la couleur. Pourquoi tant de grisaille, de beigeasse et de fadeur autour de nous ? Les villes ont-elles peur de montrer un visage souriant ? Il n'y a pas que les maisons. Les voitures sont aussi ternes. Ce ne sont tout de même pas les lois de l'aérodynamique qui freinent les constructeurs automobiles dans la palette des tons ? Les femmes ont toujours eu droit de se vêtir de couleurs chatoyantes, mais s'habiller en orange et rose pour un homme est-ce se distinguer outre mesure ? Chercher des slips ou des chaussettes de couleur équivaut à un marathon lorsqu'on est un garçon. Nous sommes le plus souvent condamnés à la monochromie ou à la laideur. J'ai marché des jours dans New York avant de trouver des chaussettes vives dans un magasin d'East Village et chez Century 21, une enseigne qui n'a rien à voir avec les agences immobilières de notre longitude. Certaines coutumes sont vraiment idiotes. La maison d'à côté est jaune d'or et j'adore. Jacques Demy fit repeindre Rochefort en tons pastels pour y tourner ses Demoiselles. L'île de Burano près de Venise (photo) émerveille les voyageurs qui y accostent depuis des décennies. J'aimerais faire ravaler notre façade en orange sanguine ou en rose fuchsia, comme un grand sourire au milieu de la ville. Chacune pourrait avoir sa charte de couleurs ou bien laisser faire la folie de leurs citoyens, au risque de s'entendre affubler du mot clown. Pas sérieux tout ça. La plupart d'entre nous préfèrent faire la gueule et leurs villes leur ressemblent.

jeudi 21 décembre 2006

Un palpitant


J'écris ces lignes au fur et à mesure que je découvre Un palpitant, la nouvelle œuvre de Nicolas Clauss produite par L'Espal. Elle obéit aux mêmes lois de navigation que nos Somnambules et continue le travail entrepris par Nicolas au Mans avec l'incontournable De l'art si je veux, une fantastique interrogation sur l'art moderne et contemporain par des jeunes de la banlieue mancelle. Cette fois-ci, les adolescents sont allés à la rencontre de personnes âgées. Ils les interrogent sur l'amour, sur la mort et mettent encore leur grain de sel...
Tout commence par un envol de passereaux rouge sang en formation de cœur. Les notes du carillon semblent sorties du dernier album de Björk. Les voix tremblantes de la vieillesse accompagnent les mains ridées qui tournent les pages. Il faut rester longtemps sur chacun des neuf tableaux animés pour en découvrir les richesses cachées, comme d'interminables baisers. La souris caresse l'écran noir. De temps en temps, on ne peut s'empêcher de cliquer pour que les souvenirs se transforment en bouquets de fleurs écarlates.
La rencontre entre les jeunes et leurs aînés glisse naturellement, comme une lettre à la poste. Lettres d'amour, lettres volées, faire-part. Tandis qu'on passe à la scène suivante, par une flèche qui ne traverse pourtant aucun cœur, l'histoire prend forme. Des cuivres bien corny annoncent les mariés. Sur un air d'accordéon, les vieux comparent la vie d'antan avec celle d'aujourd'hui. Sans tabou ni tromperie. Il parlent donc de l'amour, de le faire et du temps. Du temps qu'il faut avant que passe la faux. Chacun s'interroge avec tendresse et sincérité. Ça pourrait être ringard, c'est simplement beau, l'alliance de l'ancien et du moderne, les perspectives qui s'enfuient, en avant, en arrière, retour à la terre, projection dans l'avenir... Ce ne sont pas des tranches de vie, mais des tranches de gâteau.


Les traitements graphiques de Nicolas Clauss sont époustouflants, transparences qui se fondent dans le blanc, surimpressions dessinant de nouveaux visages, dissolution des supports originaux : peinture, photographie, vidéo sont transmuées en cristaux liquides... La variété des sources n'empêche aucune union. L'art participatif dont l'artiste s'est fait le héraut se retrouve aux deux extrémités de l'œuvre, pour commencer dans les ateliers qu'il anime et en bout de course par le plaisir qu'il offre à chaque internaute de vivre une expérience unique, à son propre rythme. Lorsque l'écran devient castelet, nous devenons marionnettistes. Les masques tombent, la mort s'approche doucement, pour celles et ceux qui partent, pour les autres qui restent. La danse macabre séduit parce qu'elle nous fait tourner la tête. Ce sont des boucles. Les cycles se superposent. Éros et Thanatos, couple célèbre, créent un tissu complexe. Les textures nouvelles rappellent en vrac Bosch, Chirico, Bacon, Rauschenberg, Spoerri, Boltanski... L'alchimie de la programmation informatique transforme les baigneurs de celluloïd en cervelle, les gamètes en planètes, les enfants en vieillards. C'est terrible, troublant, jamais sinistre. C'est plein de sens, du bon sens qui ne saurait mentir. Tous les participants ont joué le jeu. On n'en ressort évidemment pas indemne soi-même. Le battement cardiaque sonne le glas de cette promenade intemporelle. On l'entend enfin battre à l'instant même où l'on doit prendre congé. On n'est plus à un paradoxe près. Clauss pulvérise les a priori que d'éventuels détracteurs pourraient avoir de l'art produit par les nouvelles technologies.


Mais attention, vous aussi, vous devrez prendre votre temps. Comme toutes les dernières œuvres de Nicolas Clauss, Un palpitant est un long métrage. Si vous êtes pressé, ne bâclez pas la découverte, mais revenez-y. C'est un feuilleton en neuf épisodes (avec menu accessible en bas à gauche de l'écran). Chaque tableau possède une profondeur insoupçonnable. Inutile de se bâfrer. Dégustez lentement ! C'est à prendre dans tous les sens du terme, car l'évocation de la mort comme de l'amour va piocher au fond des songes et des secrets de famille trop bien gardés.

mercredi 20 décembre 2006

L'art appliqué (2)


Je travaille à nouveau pour Hyptique ; cela faisait presque deux ans que nous n'avions pas collaboré. Valéry Faidherbe a demandé à Pierre Lavoie que je compose la bande son du triple écran qu'il réalise. J'ai d'emblée écarté la proposition d'enregistrer l'ambiance du Musée des Beaux-Arts d'Angers qui en est le sujet et le commanditaire. Il s'agit d'imaginer quelque chose qui se détache de l'univers bruyant du salon d’exposition où sera projeté le reportage de quatre minutes. Se distinguer du brouhaha produit par les visiteurs et par les autres stands tous susceptibles de diffuser du son. On évitera d’en rajouter dans la confusion ambiante en écartant les timbres proches de ceux produits par la foule des visiteurs (bruits « blancs » où se superposent toutes les fréquences) et les basses qui ont la propriété d’être inlocalisables (« bavant » un peu partout dans un rayon souvent très large).
Je souhaite donc composer une partition aérée qui respire et laisse respirer en générant des sons relativement courts. Les entrecouper de petits silences transforme chaque note en signal pour attirer les passants des allées du salon. Le rythme régulier qui les anime permet ensuite d’entraîner ces visiteurs dans le spectacle créé par les trois écrans. Le timbre principal est celui d’un marimba (clavier de lames de bois tel un xylophone basse). Son timbre boisé fonctionne particulièrement bien avec l’univers muséographique des tableaux qui s’échelonnent sur les siècles. Le rythme est médium, ni trop rapide ni trop lent, pas de sollicitation cardiaque ni de relaxation soporifique ! Tempo de la promenade : 50. Le jeu en arpèges construit un système de boucles qui pourront évoluer dans le temps.
Des notes plus aigues viennent se superposer pour créer des ponctuations plus nettes. Ce sont de petites crêtes qui produisent le même effet d’appel que les notes plus resserrées du marimba. Ces notes se rapprochent du piano pour conserver un aspect classique à l’ensemble. Elles peuvent également appuyer un effet présent à l’image. Enfin, ces timbres sont de temps en temps habillés par d’autres textures pour varier les ambiances, doucement, sans heurt, tout en enrichissant la palette de timbres. Le propos est de rendre avant tout l’espace agréable, sans perdre le côté entraînant de la rythmique. La simplicité de la partition fait ressortir chaque note et laisse tout son pouvoir aux images.

Tout ce qui touche à la ville d'Angers m'émeut toujours. C'est celle de mon père et de mon grand-père "déporté mort pour la France", comme il est stipulé sur la plaque du Boulevard Gaston Birgé. De lui, je n'ai rien d'autre qu'une plaque en émail bleue un peu ébréchée. Lorsque j'étais enfant, mes parents m'envoyaient souvent en vacances rue Béranger chez Cypri, l'ancienne secrétaire de mon grand-père qui s'était occupée de mon père à la mort de sa mère lorsqu'il avait trois ans. Je jouais avec la tortue Jeannette et ma poule préférée, Cocotte Jaune, avec les drapeaux français, anglais et américain cousus par Cypri pour la Libération et je dévorais les groseilles du jardin. Le souvenir d'enfant le plus puissant est évidemment le château fort, son pont-levis et ses douves peuplées de cervidés, sans parler de l'enseigne d'un certain "Jean Bon, charcutier du château". Il y a une quinzaine d'années, Un Drame Musical Instantané créera en direct la partition de Jeanne d'Arc de Dreyer au Festival de cinéma Premiers Plans... Un autre épisode de la Résistance.

Mais aujourd'hui je dois seulement enregistrer un petit bout de 58 secondes. Je déteste faire les choses à moitié. J'aurais préféré attaquer tout de suite les quatre minutes montées. Cela me donne souvent plus de travail de réaliser une maquette que le définitif. Question de foi. Il est pénible de faire quelque chose lorsque l'on sait que ce sera forcément jeté à la poubelle pour être remplacé. Je m'y plie pour faire plaisir à mes camarades parce que leur client doit valider le travail, mais je n'en retire aucune satisfaction contrairement au moment où je jouerai la partition finale à l'image. Heureusement, que ce soit pour Hyptique ou les Rencontres d'Arles de la Photographie, c'est toujours agréable de travailler avec Valéry.

mardi 19 décembre 2006

Revenants


Si les revenants de Robin Campillo nous tournent le dos, les nôtres avaient décidé de venir hier à ma rencontre. Étais-je passé de l'autre côté du pont ou était-ce seulement la proximité de la fin d'année qui suscitait ces retours ? Étonnante journée où des commentaires au blog surprenants, des coups de fil incessants et des méls émouvants affluèrent exponentiellement jusqu'en début de soirée.
Par l'annonce sur LeCielEstBleu de la sortie tant attendue de FluxTune pour le début de l'année prochaine, je comprends que Frédéric Durieu a refait surface. Notre dernière boîte à musique programmable après La Pâte à son, fruit d'une longue collaboration, sortirait donc enfin dans une version aboutie. Fred raconte qu'il a fait "un break informatique après six mois épouvantables de boulot pour IBM". Il intègre la voix de Pascale au choix des timbres et fignole sa ToDo liste (to do, en français tout ce qu'il reste à effectuer). Je lui ai demandé s'il était possible de programmer, entre autres, une sortie midi... Pour cette nouvelle machine infernale, nous bénéficions des avancées permises par l'Xtra Director d'Antoine Schmitt. Ce plug-in d'Antoine, la fluidXtra, offre des possibilités sonores inespérées.
Anne-Laure Liégeois, revenue du Japon, travaille sur son projet de pièce de théâtre autour du karaoké. Nous envisageons toutes les solutions possibles pour trouver des playbacks satisfaisants. J'ai très envie de retravailler avec Anne-Laure depuis Une Médée.
Nicolas Clauss emménage à Mantes après des semaines à sillonner la France et l'Espagne pour ses installations. Sa dernière œuvre, que j'évoquerai très prochainement ici, Un palpitant, est en ligne depuis cette nuit. À chaque nouveau projet, il me semble qu'il est encore plus beau que le précédent. Nicolas pratique un art participatif qui produit du sens et ne craint pas la beauté plastique, mieux, il la revendique à une époque où "le concept" fait rage. Nicolas serait-il le Pasteur du multimédia ? Connaissez-vous la lettre qu'écrit le savant le 28 mars 1888 à son ami arboisien Jules Vercel, lorsqu'il s'inocule la rage à lui-même "pour en arrêter ensuite les effets, tant (il) commence à (s')aguerrir et à être sûr de (ses) résultats". Ce moment d'émotion intense, quoi qu'exprimé le plus naturellement du monde, fait partie des 100 merveilles de Sacha Guitry (coffret de 6 cd Phonurgia Nova).
Je ne vais pas citer tous mes correspondants réapparus cet étonnant lundi. Ils ne reviennent pas tous d'aussi loin qu'Edgard Vincensini. Edgard était le bassiste de notre premier groupe, Epimanondas, avec Francis Gorgé et Pierre Binsard qui jouait de la batterie. C'est avec eux que je suis monté pour la première fois sur scène le 3 février 1971 sous les feux de H Lights. Nous nous sommes perdus de vue depuis plus de trente ans. Pendant les répétitions à Boulogne-Billancourt, Edgard parlait tout le temps au lieu de jouer et gardait la bouche ouverte pendant qu'il pinçait les cordes. Il est devenu avocat pénaliste, "avec une conséquence inattendue : je n'ai plus aucune admiration pour les auteurs de romans policiers. La réalité dépasse - et de loin - la fiction !" Edgard, vieux frère, prend connaissance de ce blog grâce à sa fille Vanina qui le remarque depuis Chicago, où elle poursuit une brillante carrière dans une banque spécialisée dans les micro-crédits avec laquelle a travaillé Mohammad Yunus. Après un court échange de commentaires, nous continuons par mail, en espérant bientôt nous revoir tous les trois avec Francis. Nous sommes très touchés par ce qu'écrit notre ancien camarade de jeu. J'apprends maints détails du passé que j'ignorais alors. La Toile a encore exercé ses pouvoirs magiques.

lundi 18 décembre 2006

Kent Carter, intersections


Ça devait être une idée de Bernard : engager le contrebassiste Kent Carter (article et entretien) pour tenir un des violoncelles du grand orchestre que nous avions formé en 1981 avec Un Drame Musical Instantané. Kent avait beaucoup joué avec le Jazz Composer's Orchestra de Carla Bley et Michael Mantler, mais il avait surtout passé plus de quinze ans aux côtés de Steve Lacy. Je le connaissais grâce au batteur Oliver Johnson avec qui j'avais joué en même temps qu'un trompettiste italien, Cesare Massarenti, et par le disque sur la contrebasse qu'il avait enregistré pour Le Chant du Monde. Oliver a été retrouvé mort sur un banc à Paris en 2002, une histoire sordide de plus à ajouter à la légende triste et morbide du jazz. Quant à Steve Lacy, nous l'avions interviewé avec Étienne Brunet pour Le Cours du Temps du Journal des Allumés en juin 2001, un de ses derniers grands entretiens (Press/ 2001/Steve Lacy l'inlassable). Même si le violoncelle avait été, avec le basson, son premier instrument, Kent se sentait sous-employé dans le Drame. Il est resté un an, le temps d'enregistrer le disque À travail égal salaire égal. À l'époque, il vivait avec sa femme, la chorégraphe Michala Marcus, dans un immense château vide dont il occupait le moins de pièces possible ! Depuis, j'avais perdu sa trace musicale. Il y a deux ou trois ans, il avait eu de gros ennuis avec la justice française pour avoir hébergé des membres de l'ETA sans le savoir.

C
Lorsque j'ai rencontré Kent Carter, il jouait en trio avec Carlos Zingaro au violon et François Dréno à l'alto. C'est grâce à lui que je me suis lié d'amitié avec Carlos. Bernard et moi adorions leur musique, une sorte de jazz schönbergien ou plus justement de musique viennoise émigrée aux USA. Kent a toujours tenté d'allier son passé classique (un père chef d'orchestre dans le Vermont) et l'improvisation. Il n'a pas renoncé. Il continue avec un nouveau trio à cordes composé du violoniste allemand Albrecht Maurer et de l'altiste polonaise Katrin Mickiewicz. Un très beau CD, Intersections, vient de sortir chez Emanem. Richesse des timbres, tendresse et ferveur, invention et clacissisme remplissent l'espace de la chambre. La musique de chambre interprétée par le Kent Carter String Trio est celle d'un compositeur du XXème siècle (personne n'a encore eu le temps d'imprimer sa marque sur le nouveau siècle). Kent Carter est un héritier de l'École de Vienne qui fait swinguer les rythmes et se sert de toutes les nouvelles techniques de jeu pour pousser la réflexion dans les cordes. KO technique, Carter sort vainqueur.

Photos © JJB - Kent avec une partie de la section de cordes du Drame en 1981 avec de gauche à droite, Marie-Noëlle Sabatelli, Hélène Bass, Geneviève Cabannes, en répétition chez Bernard rue Charles Weiss.

dimanche 17 décembre 2006

V for Vendetta


Curieux de savoir ce qui emballe Annabelle avec V for Vendetta, je commande le DVD sur Internet. Je n'avais pas fait attention à la sortie du film en salles, pensant que c'était une énième aventure daubesque telle qu'Hollywood en échafaude à tours de bras et que l'industrie culturelle américaine nous envoie en scuds pompeux sur le coin de la gueule. Ce n'était pas tout à fait erroné quant aux effets Grand Guignol, mais j'étais loin du "conte", une bande dessinée anarchiste se pliant parfaitement à l'adaptation sur grand écran avec des acteurs en chair et en os. Origami à grand spectacle, le film n'en demeure pas moins un excellent thriller politique qui se réfère astucieusement aux technologies en développement et à la crise mondiale initiée par les États Unis. La paranoïa sécuritaire ne peut entraîner que répression, désordre, pauvreté... et terrorisme. Le désespoir est son moteur comme la famine est celui des révolutions.
V for Vendetta est d'abord un roman graphique conçu en 1981 par Alan Moore et David Lloyd pour le mensuel Warrior. Ils s'inspirent du légendaire saboteur Guy Fawkes, justicier masqué, un des premiers anarchistes de l'histoire qui mourut sur l'échafaud en 1606. Fawkes avait tenté d'assassiner le roi James 1er en faisant exploser le Parlement où auraient été réunies la Chambre des Lords et celle des Communes. En Angleterre, chaque 5 novembre (le jour de mon anniversaire !), on le célèbre en brûlant des masques à son effigie, un inquiétant sourire totalement figé.
La comédie est une des armes préférées de V, il parle en alexandrins élisabéthains, jouent sur les v allitérés, porte cape et poignards et ridiculise le pouvoir. En prenant Fawkes pour modèle, V espère que le chaos suscité par ses actions terroristes finira par entraîner la chute du régime. Le scénario croise le romantisme flamboyant du passé avec les ressources des médias contemporains, en particulier leur prise de contrôle. "Nous trouvions tous que le roman graphique préfigurait de façon remarquable le climat politique actuel. Il montre ce qui peut arriver lorsqu'un gouvernement échappe au contrôle des citoyens" témoigne le réalisateur, James McTeigue. Il ajoute que son film, scénario des frères Andy et Larry Wachowski, les auteurs de la trilogie Matrix, est "centré sur un personnage noir, complexe et contradictoire. V est, d'un côté, un altruiste qui se croit capable d'amener de grandes réformes, et de l'autre, un tueur prêt à tout pour se venger de ses tortionnaires." L'action se passe à Londres dans quelques années, alors que l'Amérique du Nord sombre dans la misère et que l'Angleterre est aux mains d'un dictateur comme il en existe aujourd'hui autant de réels que de potentiels, un peu partout sur la planète. La France, avec ses Sarkozy et Le Pen, n'est évidemment pas à l'abri de telles dérives mortifères. En leur temps, Moore et Lloyd faisaient allusion aux dangers de la politique de Margaret Thatcher. Les frères Wachowski et James McTeigue font plutôt référence au complot "arrangé" du 11 septembre, manipulation digne de l'incendie du Reichstag.
Film baroque s'inspirant autant d'Orange mécanique, If, 1984 ou Fahrenheit 451 que de des personnages de Zorro et Batman, il rappelle surtout, sous bien des aspects, le premier épisode de Dark Angel tourné par James Cameron. Même s'il n'a pas le côté réducteur de nombreux films du genre et que nombreuses questions restent sans réponse, les conventions du film populaire laissent le spectateur à sa place, les poudres du complot orientant la mise en scène vers l'attraction foraine, le berceau du cinématographe. V alors comme Vérités et mensonges.
Le film a été distribué, entre autres, dans les salles IMAX (260 pour 38 pays), au format 15/70, dix fois la taille standard du 35mm et trois fois celle du 70mm. On pourrait ainsi penser que son succès contredit son propos, puisque, même critique, le cinéma américain tend au totalitarisme par son hégémonie. Alors comment résister ? Un soir de la semaine dernière, nous avons eu une longue discussion avec Pascale Labbé sur la nécessité de désobéir, morale qui sous-tend justement V for Vendetta. J'arguai de la difficulté de s'opposer à la manipulation collective pour la plupart d'entre nous puisque nous n'en avons pas conscience. Le réveil passe toujours par une rencontre ou un traumatisme. Les actes symboliques ont toujours joué le rôle de déclencheur pour embraser la colère. Même avec un stock considérable d'explosifs, il faut une mèche et un détonateur. Jusqu'où l'horreur devra-t-elle se répandre pour que les masses comprennent le sort qui leur est réservé, dans leur intimité chiffrée, et pour qu'elles ne succombent pas au fatalisme ou au pardon ? Au delà de cette question, on peut légitimement s'interroger sur la finalité de l'humanité.

samedi 16 décembre 2006

Coup de sang


Cinénato sort le CD de la bande originale du dernier film de Jean Marboeuf, Coup de sang, qu'Ursus Minor a composée. Détournée de son contexte, la musique nous entraîne dans un longue aventure, voyage dans une bouteille, jetée à la mer.
Sa simplicité apparente rend l'oreille plus analytique que dans les deux précédents albums, Zugzwang et Nucular. La musique est devenue tendre. Chaque musicien s'écoute plus intimement. On peut découvrir, à certains moments, de nouveaux alliages de timbres : les sax de François Corneloup, baryton et soprano, colorent l'orchestre de manière originale, ses basses sont incisives, son aigu carresse ; la voix de Stokley Williams double ses peaux en human box... Ce peut être une ouverture convaincante pour Tony Hymas et Jef Lee Johnson vers la musique de film.

Si vous n'avez pas lu le Journal des Allumés du Jazz (s'abonner gratuitement pour le recevoir chez soi), je recopie ici le petit article paru dans le récent n°17 après avoir vu le film, mais sans avoir encore entendu le disque (dist. Orkhêstra).

La chanson Deeper Still rythme le décompte des jours qui mène à la catastrophe : Meurtre J-7. La voix de Stokley Williams rappelle Stevie Wonder. Les paroles effroyablement tristes de Jef Lee Johnson se font l’écho des deuils impossibles.
La chanson Deeper Still rythme le décompte des jours. Meurtre J-6. Le groupe Ursus Minor a composé la musique du dernier film de Jean Marboeuf, Coup de sang, une œuvre en noir et un peu de couleurs, fleur rouge dans la grisaille du cimetière Montparnasse. « Des larmes… », plaque Marie Christine Barrault sur les derniers accords du générique de fin. On n’apercevra la comédienne que dans le cadre d’une photographie ou sur sa pierre tombale. Tout respire l’absence, pire, la suffoque, car même le héros est invisible, Pierre Arditi restant cantonné à une caméra subjective, amère et chaotique.
Deeper Still. Meurtre J-5. Le choix de l’orchestre est intéressant parce qu’il empêche le film de sombrer dans le pittoresque parisien. Impression actuelle d’éternité. Le soprano de François Corneloup glisse un peu de tendresse. Les harmonies du clavier de Tony Hymas, la batterie de Williams, la guitare tantôt hésitante tantôt déchirante de Johnson rythment la répétition des gestes. Un paso doble renvoie aux injustices du temps.
J-4. Les jours défilent. Grands ensembles. Troquet du coin. Sur l’affiche de Tardi, il y a une fleur dans la main gauche du tueur. Sandrine le Berre, la petite fleuriste, ne pourra rien changer au cours des choses. J-3. Le sol se dérobe sous nos pieds. La chanson Deeper Still rythme le décompte des jours. Meurtre J-2.
Pourquoi une chanson dans un film ? Les cinéastes y sont souvent attachés. Est-ce par souci mnémotechnique, un pense-bête, un emblème, la dernière impression qui persiste tandis qu’on sort de la salle de cinéma pour se retrouver sur le trottoir ? Une chanson raconte une histoire. J-1. L’histoire du film, déclinée autrement. Sur le déroulant du générique, il est temps que la musique, qui a soutenu l’action ou les sentiments, croise enfin le chemin du scénario. Rencontre impossible, toujours, mais un fredonnement qui vous suit, souvent.
Deeper Still, J-0 : coup de sang.

vendredi 15 décembre 2006

Comme elle dérange, la compagnie des hommes


Depuis le 8 septembre, nous n'avions pas pris le temps de regarder le premier long métrage de Neil LaBute, En compagnie des hommes (à ne pas confondre avec le film d'Arnaud Desplechin, En jouant dans la compagnie des hommes). Les critiques étaient partagées entre le clan de ceux qui y voient un film misogyne et celui de ceux qui le prennent pour un brûlot féministe. Ce n'est ni l'un ni l'autre, LaBute s'en fiche, il dessine seulement un portrait lucide des hommes et de leur façon vicieuse de penser et d'agir, et comme tous ses films, il dérange. Les suivants mettront tous en scène le rapport de forces qui régit les deux sexes. Le remarquable The Shape of Things (Fausses apparences, 2003) est d'ailleurs le renversement exact de celui-ci (1997), une femme y manipulant un homme jusqu'à en faire sa chose, avec une structure du récit assez semblable. Cette fois, les têtes de chapitre sont ponctuées de percussions rituelles avec un sax free érectile. Les films de LaBute ne sont pas roses, ils sont même très noirs. La cruauté des rapports, le sadomasochisme qui les sous-tend, l'impuissance et le pouvoir sont des thèmes qui mettent forcément mal à l'aise le spectateur comme un Pasolini savait le faire. Je n'aime pas raconter un film ni le dévoiler, espérant que mes lecteurs iront le voir les yeux fermés et qu'il les leur ouvrira avec sa lame acérée de chien andalou. Il est probable que ce sont des films qui devraient plaire aux filles qui doivent chaque jour se fader la compagnie des hommes, mais il serait salutaire que les garçons apprennent aussi à se regarder dans le miroir du cinématographe. Et les rôles peuvent s'inverser !
Le film est vendu dans un coffret intitulé Le meilleur du cinéma indépendant américain du Festival de Deauville - Tome 1 (TF1 Vidéo) avec Maria pleine de grâce (plein de bonnes intentions, mais pouf pouf) et Les flambeurs (bof bof), deux films pourtant pas inintéressants, mais qui ne sont pas à la hauteur de l'œuvre d'un véritable auteur. Comme souvent avec des films qui n'ont pas su rencontrer leur public, l'affiche et surtout le slogan qui l'accompagne sont complètement idiots et ne réfléchissent pas du tout la réalité.

jeudi 14 décembre 2006

Jan Pehechaan Ho


De temps en temps j'allais acheter épices, chutneys, thés, lassis, mangues fraîches et de drôles de biscuits apéritifs pimentés dans les épiceries indiennes de la rue du Faubourg Saint-Denis. Il y a cinq ans, je découvre une boutique de DVD hindis et je me laisse convaincre par Lagaan d'Ashutosh Gowariker, le seul long métrage alors disponible avec des sous-titres, plus quelques compilations de clips. Les quelques extraits bollywoodiens que j'avais enregistrés une dizaine d'années plus tôt sur Canal +, dans l'émission L'œil du cyclone, sont des petits bijoux au pouvoir euphorique digne des meilleurs Tex Avery ou des Demoiselles de Rochefort. Les passages tendres font plutôt penser aux Parapluies ! En voyage dans le sud-est asiatique, je laissais la télé de l'hôtel déverser ses tonnes de clips comme un robinet de jouvence.
Alors que la moindre image sportive à la télévision me donne envie d'exploser le poste, je restai en haleine devant le suspense distillé par le match de cricket de Lagaan. Chaque fois que je faisais une démonstration du système 5.1 que je venais d'acquérir, je choisissais les extraits des films avec Salman Khan, en particulier une scène époustouflante avec des cerfs-volants. L'Inde étant le plus important pays producteur de films, je prévois aussitôt l'engouement pour la manne Bollywood. Jusque là, les cinéphiles ne s'étaient essentiellement intéressés qu'aux films viscontiens du Bengali Satyajit Ray. Mes amis me prenaient pour un doux illuminé à me passionner pour ce genre populaire, kitsch à souhait.
Les films de Bollywood sont souvent très longs, dépassant facilement les trois heures. Aussi les compilations de clips étaient-elles une aubaine. Après moultes péripéties mélodramatiques, le film se termine toujours par une happy end, et il est d'usage qu'il soit ponctué par sept séquences dansées et chantées, guimauves bien entendu, mais aussi rythmes entraînants comme seul un Cab Calloway me fait cet effet. Les décors sont somptueux et les couleurs éclatantes. Les véritables vedettes du film sont en fait les chanteurs et les chanteuses qui, au cours de leur longue carrière, prêtent leur voix à différents acteurs et actrices que la jeunesse des rôles nécessite de renouveler régulièrement. Parmi les plus célèbres, recommandons Mohamed Rafi, Kishore Kumar, Lata Mangeshkar ou Asha Bhosle. Côté longs métrages, Devdas (Diaphana Edition Vidéo) de Sanjay Leela Bhansali, Le mariage des moussons (TF1 Vidéo) de Mira Nair, Swades (Bodega Films) du même réalisateur que Lagaan (G.C.T.H.V.), rencontrèrent d'importants succès, et Carlotta a depuis un an édité en France de nombreux films indiens. Rebellion de la jeunesse contre l'autorité, trahison, alphabétisation colorent des drames où la famille et l'amour tiennent la première place.
Aujourd'hui, la folie Bollywood a pris, mais je n'arrive pas à retrouver les sublimes extraits aperçus sur L'œil du cyclone, ma période préférée étant celle des années 60 où les pastiches rock 'n roll sont aussi pétillants que drôles, qu'ils soient en noir et blanc ou en couleurs. Quelques CD rassemblent les meilleurs passages : Doob Doob O'Rama ou les deux volumes Beginner's Guide to Bollywood de trois disques chacun. Il n'est pas simple de choisir parmi les centaines de DVD et CD qui débordent des boutiques de la rue du Faubourg Saint-Denis qui se sont multipliées. Bon d'accord, ce n'est pas du grand cinéma, mais ça swingue d'enfer et ça fait pleurer dans les chaumières ! J'adore.

L'extrait de 1965 chanté par Mohamed Rafi au début de Gumnaam a été popularisé pour avoir été cité en 2001 dans le film Ghost World (Studio Canal) de Terry Zwigoff. Asha Bhosle et Lata Mangeshkar font également partie de la distribution des voix playback.

mercredi 13 décembre 2006

De qui se moque France Telecom ?


Depuis quelque temps, le téléphone recommence à faire des siennes. Lorsque je parle sur le numéro 08 de ma FreeBox et que le téléphone 01 de France Telecom sonne, la communication Free est coupée. Il arrive même que cela déconnecte le modem lui-même. Je ne suis pas le seul abonné aux deux qui s'en soit plaint au cours du mois dernier. Après les forfaitures odieuses dont France Telecom a été coupable dans le passé, j'ai du mal à imaginer que c'est autre chose qu'un nouveau coup bas de l'opérateur historique. Je rappellerai quelques exemples de cette guéguerre dont les utilisateurs font régulièrement les frais.
J'avais d'abord dû quitter Club-internet pour Wanadoo après avoir acheté ma première borne Airport, Wanadoo ayant dans un premier temps adopté un nouveau codec incompatible avec Club-internet et la wi-fi.
J'ai ensuite payé pendant des années un abonnement tel que souscrit au début alors que les offres nouvelles avaient baissé de plus de moitié. La seule manière d'en profiter était d'une part de s'insurger (Wanadoo n'informait ni ne faisait bénéficier ses plus anciens adhérents de ces tarifs autrement plus avantageux) et d'autre part de résilier le contrat initial pour en souscrire un nouveau ! Cette petite manipulation impliquait, en plus, d'être privé de connexion pendant plus d'une semaine. Cette semaine-là se réduisait au fur et à mesure que je menaçais de m'en aller.
Une amie a été privée de téléphone et d'Internet pendant quatre mois avant que Free (dont la Hotline n'était alors pas à la hauteur de ce qu'elle est devenue) ne s'aperçoive que le dégroupage total n'avait pas été correctement réalisé par France Telecom. À noter que France Telecom ne s'engage pas sur la remise en état d'une ligne dégroupée ! Une autre amie a été débitée de près de 200 euros alors qu'elle avait résilié son abonnement Wanadoo, mettant près d'un an à se faire rembourser après de multiples réclamations. Etc.
Même si, dans son comparatif du mois dernier, SVM Mac considérait l'offre de Free la plus intéressante (par exemple, "en deux ans, un abonné de l'opérateur historique dépense le double de son voisin connecté à Alice"), ce n'est pas la panacée universelle. Mais cela n'a rien à voir avec les pratiques pirates de France Telecom. Je mets abusivement Wanadoo, récemment rebaptisé Orange, et France Telecom dans le même sac, car leurs pratiques concurrentielles inacceptables se ressemblent bigrement, l'une en ayant probablement hérité de l'autre. En cas de plaintes, l'opérateur historique et l'autre fournisseur d'accès ne font que se renvoyer la balle, mais dans le cas évoqué au début de ce billet, c'est bien la communication France Telecom qui coupe Free, et non le contraire.
Il est évident qu'il peut arriver des déboires à n'importe lequel des abonnés à tel ou tel fournisseur d'accès, mais les abus de France Telecom, qui héberge ses concurrents, sont de l'ordre d'une pratique déloyale hautement condamnable.
C'était la minute du consommateur.

P.S. : cet article n'occulte en rien les critiques que l'on pourrait opposer au téléphone Internet en général (moins bonne qualité du son, risque d'isolement en cas de coupure du réseau ou de l'électricité), mais aussi ses avantages (essentiellement le coût, puisque tout devient forfaitaire - téléphone illimité pour les fixes en France et dans 25 pays du monde, nombreuses chaînes de télé gratuites, haut débit, etc.).

Illustration : Arman

mardi 12 décembre 2006

Le diconato sans déconner


Le diconato s'étoffant de jour en jour, il serait prudent de le lire au fur et à mesure qu'il s'écrit. On évitera ainsi l'embolie générée par l'afflux de sens qui pourrait monter au cerveau en cas de découverte tardive, tant les définitions sont copieuses. Sur le site des disques nato (billet du 30 octobre), on peut en effet en lire d'édifiantes ou d'amusantes se rapportant à l'épais catalogue. Le diconato souligne les albums contaminés par les mots choisis de son auteur. D'acteur à Lumumba, une vingtaine de ces définitions sont déjà accessibles : avion, baiser, Bakhounine (Mikhael), Cherry (Don), cinéma, Day (Doris), drapeau, Durruti, échecs, enfants, espionnage, hiver, hôtel, île dessinent ainsi le paysage que Le Chronatoscaphe résume magnifiquement, luxueuse compilation qu'on aurait tort de ne pas (s')offrir pour les fêtes. Illustré par une quinzaine de dessinateurs de BD et par les photographies de Guy Le Querrec, ce livre relié de 120 pages accompagné de 3 CD pleins à ras bord est disponible aux Allumés du Jazz.
Vingt définitions, c'est peu en regard de ce qui se trame sur la Toile. Imaginez seulement que j'ai ouvert ce blog le 4 août 2005 et que j'y écris sans manquer un seul jour depuis le 1er avril 2006. Ce n'est pas une raison pour ne pas s'esquinter les yeux à lire les petites lignes du diconato que Jean Rochard tape lorsque l'envie lui en prend... Salut et fraternité !

lundi 11 décembre 2006

Tout en un


Lorsque je grattais des pages au stylo ou au feutre, elle ne disait rien. Lorsqu'au dos ou sur la calculette j'alignais des chiffres, elle n'en disait pas plus. Lorsque je feuilletais le dictionnaire ou l'encyclopédie, toujours rien. Lorsque je classais mes photos, mes disques ou mes vhs, non plus. Lorsque je répondais au courrier, tout paraissait normal. Lorsque je faisais tourner le magnéto, silence. Tandis que je fourbissais mes armes, j'allais en paix. Le téléphone et la télévision, deux inventions récentes, pouvaient l'agacer tout de même. Mais aujourd'hui je suis collé devant mon ordinateur et je me fais engueuler.

dimanche 10 décembre 2006

La trêve des confiseurs


Les fêtes approchent et nous sommes nombreux qui nous en passerions bien. Les enfants et les jeunes adultes sont beaucoup plus attachés aux traditions que nous le sommes. Il suffit qu'un membre de la famille y soit sensible pour que cela déclenche automatiquement une avalanche de contraintes plus vicieuses les unes que les autres. Les "confiseurs" se frottent les mains, c'est le moment d'augmenter son chiffre.
Le pensum commence par la question des cadeaux. Si certains aiment les surprises, en faire comme en recevoir, d'autres font leur liste, adjoignant parfois adresses et tarifs. J'adore offrir, mais toute l'année, lorsqu'une occasion se présente, au gré des balades ou des événements intimes. L'anniversaire est en cela plus proche de mes convictions, chacun, chacune, pouvant devenir le héros d'un jour. À Noël, il devient difficile d'échapper à la folie consommatrice, et cela peut devenir un drame pour les foyers ou individus démunis. Il est toujours possible de confectionner un petit truc charmant avec ses dix doigts, mais là aussi cela peut devenir délirant si la "famille" est nombreuse ! Embouteillages, bousculades, inflation sont le lot du mois de décembre.
Ensuite viennent les acrobaties familiales. Les pressions de rassemblement aboutissent parfois à des rabibochages salutaires. C'est la trêve de Noël. Ces obligations sont parfois salutaires. Mais les familles recomposées, de plus en plus nombreuses, n'en traversent pas moins des drames. Il est impossible de se partager. On fait Noël chez l'un et le Jour de l'An chez l'autre, alors qu'on préférerait souvent passer du temps avec les copains. Après les cadeaux, les tractations de dates et de nombre, il reste la question du menu, et ça recommence. Obligation de s'en mettre jusque là, c'est le trop plein qui donne la mesure de la réussite de la soirée. Il faudra gérer les lendemains de fête. Et je n'évoque pas ici les vacances qu'un peuple entier semble obligé de prendre en même temps.
Pourtant, rencontrer les membres de sa famille, offrir des présents, se réjouir d'être ensemble, sont des moments privilégiés dont il serait dommage de se priver. Mais les fêtes à date fixe m'ont toujours enquiquiné, celles-ci tout autant que le 14 juillet, Pâques, Halloween ou la Saint-Valentin... Ce ne sont que manipulations de masse à but commercial sous couvert de morale sociale et de tendresse canalisée.

Illustration du Post de Norman Rockwell, 28 décembre 1940.

samedi 9 décembre 2006

Prégénérique de L'astre


OCÉAN - Extérieur nuit
1. Le pont d'un navire (plongée absolument verticale) : on ne voit ni ciel, ni océan, ni âme qui vive, on ne perçoit que le mouvement du tangage, impression d'abandon, de vaisseau fantôme, l'eau envahit le pont par les côtés.
Voix off. Alors les grandes paroles vinrent. Le grand message fut envoyé d'un continent à l'autre par-dessus l'océan. La grande nouvelle chemina toute cette nuit-là au-dessus des eaux par des questions et des réponses... Pourtant, rien ne fut entendu... Les grandes paroles passèrent inaperçues, ne troublant rien dans l'air au-dessus des vaisseaux chargés de marchandises, dans un ciel seulement remarqué à cause de ses étoiles plus grandes, et, au-dessus de la houle du large, elles passèrent dans un complet silence.
2. Le ciel trop étoilé comme la voûte d'un planétarium
Voix off. Une certaine nuit, ces mots, puis telles questions posées et la réponse à ces questions ; alors tout va tellement changer pour tous les hommes qu'ils ne se reconnaîtront plus eux-mêmes, mais en attendant rien ne change.

OCÉAN - Extérieur aube
3. Le pont
Voix off. Tout reste si tranquille, si extraordinairement tranquille sur les eaux, avec une aube qui se lève et devant sa belle couleur blanche fume la cheminée d'un grand navire qu'on ne voit pas.
4. À l'horizon le navire monte et descend les pentes faites par les vagues (il ressemble à une petite maquette)
Voix off. Par un accident survenu dans le système de la gravitation, rapidement la terre retombe au soleil et tend à lui pour s'y refondre : c'est ce que le message annonce... Toute vie va finir. Il y aura une chaleur croissante. Elle sera insupportable à tout ce qui vit. Il y aura une chaleur croissante et rapidement tout mourra. Et néanmoins rien encore ne se voit.
5. Fondu au noir (iris)
Voix off. Rien encore ne s'entend : le message lui-même à présent s'est tu. Ce qui devait être dit l'a été. Silence.

Adaptation d'après C.F.Ramuz.

vendredi 8 décembre 2006

Toute la mémoire du monde


Chaque matin au petit-déjeuner, je dévore le blog d'Étienne Mineur consacré au graphisme, au design numérique et aux nouvelles technologies en général. Parmi ses plus récents billets, j'en signale ici deux qui m'ont particulièrement intéressé.
Quelques chiffres (mercredi 6 décembre) laissant présager comment notre civilisation pourrait "évoluer" et Une histoire du design interactif (première partie du dimanche 26 novembre) dont j'attends la suite avec la plus grande impatience et que l'on retrouvera dans la nouvelle revue, Marie Louise.
Étienne a titré son blog "Archives". Je souscris à cette interprétation du journal en ligne qui rassemble nos lectures, expériences, découvertes, souvenirs et utopies. Internet constitue actuellement la plus colossale zone d'archives. Il sera nécessaire d'en faire des copies au fur et à mesure de l'émergence de nouveaux supports. Cette zone n'est pas à l'abri d'un immense incendie informatique. Le risque d'effacement est à la mesure de sa taille démente. Par la course folle de l'évolution des supports et leur fragilité, il est possible, voire probable, que notre époque sera un jour marquée par un trou de mémoire béant dans l'histoire de l'humanité. Déjà, la plus grande partie des œuvres multimédia ayant marqué la fin du XXème siècle sont devenues illisibles sur les nouveaux systèmes...

jeudi 7 décembre 2006

Des cendres, de la neige...


Il y a quelques années, j'ai vécu une rupture douloureuse dans le décor hivernal d'une Venise tant aimée. Tout était réservé à l'avance. Nous avions tenu à faire le voyage quand même, malgré notre décision de rompre le jour de notre retour à Paris. C'était évidemment une très mauvaise idée. Les canaux, les ruelles désertes si magiques en d'autres circonstances offraient le spectacle de notre désolation. Agissant comme une rémission, un matin ensoleilla pourtant cette si triste errance.
Comment échouâmes-nous dans l'immense bâtiment de l'Arsenal, je ne m'en souviens plus. Y étaient présentées les photographies du Canadien Gregory Colbert. L'accrochage tenait plus de l'installation que de l'exposition. Cent cinquante photographies de plusieurs mètres de base, tirées sur papier japon, pendaient entre les colonnes du temple. Leur ombre dessinait sur le sable un rectangle noir entouré d'un cadre lumineux, tandis que l'allée où nous marchions était bordée de pierres. Entre chaque salle tombait un rideau géant que le vent qui s'engouffrait faisait voler laissant apparaître l'enfilade infinie de ces espaces. J'évaluai à trois cent mètres ce couloir gigantesque par sa hauteur comme par sa longueur. Se devinait une dernière image semblant remuer au fond de ce tunnel obscur. Nous découvrîmes enfin que c'était un film. Il montrait clairement qu'aucun trucage n'avait permis de réaliser les clichés, empreints d'une magie plus asiatique que vénitienne. Marchions-nous sur les traces d'un Marco Polo rapportant dans ses voiles les trésors de l'orient ? Sur les draps de papier, étaient imprimés des animaux et des hommes. Des enfants entre les pattes d'un éléphant, un danseur subaquatique accroché aux fanions d'une baleine, des images impossibles qui ne permettaient pas de comprendre qui des uns ou des autres étaient apprivoisés. Le sépia donnait une impression d'éternité à notre promenade solitaire. Nous étions seuls dans cette enceinte devenue sacrée. C'était à n'y rien comprendre. L'émotion était à son comble. Nous sortîmes assommés par la lumière aveuglante de la lagune.


Gregory Colbert a, depuis, décliné son installation, Ashes and Snow, en une exposition itinérante abritée par une extraordinaire architecture de containers. Son site Internet s'est étoffé. J'y découvre des dizaines de nouvelles photographies et séquences filmées. Les textes un peu baba cool et la musique planante n'arrivent pas à occulter la beauté des images, fixes ou mobiles. La souris décrit des cercles concentriques sans affoler les pachydermes. L'émerveillement se reproduit sur la toile. Prenez le temps...

mercredi 6 décembre 2006

De l'omme

Au cours de l'après-midi, Françoise avait filmé Pascale à Radio France pendant qu'elle improvisait sur le thème de la sorcellerie pour l'émission de Bruno Letort, Tapage nocturne. De mon côté, j'enregistrais des centaines de phrases lagomorphes pour Nabaztag. Le soir, en rentrant du Théâtre de Chaillot où nous avions assisté à la dernière pièce de Jacques Rebotier, De l'omme, nous croisons par hasard Vincent Leterme sur le quai de la station Bastille. Vincent est le pianiste attitré de Georges Aperghis, l'autre grand auteur de théâtre musical en France. Cinq minutes plus tôt, nous les évoquions tous deux dans la rame de la ligne 9 qui nous ramenait de Trocadéro.


Jacques Rebotier est poète, dramaturge, homme de théâtre et compositeur. Toujours aussi critique de l'univers que l'omme bâtit à grand renfort de destructions massives et de perversions mercantiles, il continue de donner des coups de pieds dans la fourmilière et refuse catégoriquement de tourner (en) rond, fût-ce avec ses caddys, volés dans quel supermarché ? Nous voilà bien ! Sa compagne, Virginie Rochetti, qui signe scénographie, costumes et vidéo (ainsi que les deux photos illustrant ce billet), dit qu'il faut bien finir avec panache... C'est ce qu'on appelle des pessimistes gais, et je crains bien d'en faire partie. Chez Rebotier, on rigole franchement des absurdités de ce monde, de sa dérive suicidaire, de ses tics morbides. Son travail sur le langage est digne des meilleurs Oulipiens. Il fait rebondir les mots comme des balles de ping pong (d'énormes jumping balls gris argenté) entre les lèvres de ses six formidables comédiens. Pas d'ambiguïté, ici l'on joue. Comme de sales gamins qui refusent de grandir, mais ayant acquis la maturité de l'expérience. Pas facile de tenir plus de deux heures en scène en fuyant toute dramaturgie classique, zappant d'une séquence à l'autre, puzzle géant où tout s'emboîte en mises en boîtes gigognes et musique légère. Je connaissais évidemment Élise Caron pour avoir partagé, un soir de 1996, la scène avec elle en hommage au poète André Velter, et surtout pour notre collaboration l'année dernière, lors de la soirée de clôture des Rencontres d'Arles de la Photographie dans le Théâtre antique. Mais ici, point d'improvisation, son esprit vif est au service du texte. Élise l'interprète avec un humour infatigable, que vingt ans de travail avec Rebotier affinent à chaque nouvelle rencontre. Les six comédiens sont des artistes complets, sachant chanter sans leur chien, le robot Aïbo, jouer de l'accordéon, de la contrebasse ou faire marcher une grande marionnette à fils. Mais la révélation de ce soir est Gilles Privat dont un monologue extraordinaire nous laisse sans voix, mais pas sans rire. Ses duos avec Élise sont autant de scènes inoubliables. Les contes cruels que l'auteur met en scène ne sont rien d'autre que ce qui nous a faits, la mutation à l'œuvre, la catastrophe annoncée... Tout cela se joue donc en chansons et c'est drôle...


Ça tombe bien que nous y soyons allés hier soir, car aujourd'hui la troupe fait grève comme la plupart des intermittents du spectacle et de l'audiovisuel. La manifestation démarrera à 14h30 de Palais Royal pour se diriger vers Matignon. Question de vie ou de mort pour des milliers d'entre nous. Pour rappeler les derniers mots de la pièce : on est bien nazes.

mardi 5 décembre 2006

Mix-Up ou Méli-Mélo


Il est rare qu'une critique me fasse autant plaisir. Je me suis fixé une conduite de tout lire, tout écouter, mais ne jamais suivre aucun avis, car, pour peu qu'on vive assez longemps, l'on rencontre toujours quelqu'un pour aimer le vilain petit canard ou détester l'objet adulé. On sait aussi que peu importe la teneur, l'important est qu'on en parle. Notre "existence" en dépend.
Cette fois, je ne suis pas directement concerné, puisqu'il s'agit d'un article paru aujourd'hui dans les Cahiers du Cinéma sur le premier film de Françoise, sorti en 1985. Mix-Up ou Méli-Mélo, tourné en anglais, a rencontré un considérable succès aux États-Unis, mais n'a eu que très peu d'écho en France. Il avait été programmé sur Antenne 2 en semaine à 14h et les canards de télé étaient passés complètement à côté. Sa sortie en salles était également restée très confidentielle. Deux célèbres journalistes américains s'étaient entichés du film, Vincent Canby dans le New York Times, et Jonathan Rosenbaum, du Chicago Reader, qui n'hésita pas à classer Mix-Up comme "son film favori parmi son choix des dix meilleurs films en 1988" ! Dans 1000 Essential Films - Notes on the Top 100, Rosenbaum le classera encore parmi les 15 meilleurs films des années 80 aux côtés de Chris Marker, Ridley Scott, Jean-Luc Godard, Martin Scorcese, John Cassavetes, Alain Resnais... Comme cela arrive souvent, suivirent le Village Voice, le Los Angeles Times, etc. Récemment, Adam Hart réalisa un long entretien avec Françoise dans Senses of Cinema.
J'avoue avoir trouvé injuste et incompréhensible le black out hexagonal qui dure depuis vingt ans. J'ai rencontré Françoise Romand sans n'avoir vu aucun de ses films et je l'ai aimée. J'étais donc plutôt inquiet lorsqu'un soir, seul, je me suis risqué à projeter deux de ses films, malgré son interdiction formelle de les regarder à la suite ! Après avoir été estomaqué par l'invention, la sensibilité et l'originalité de Mix-Up, je ne pus résister à l'envie de découvrir Appelez-moi Madame, tourné l'année suivante. Aucun superlatif ne convaincra mes lecteurs sous la plume d'un rédacteur amoureux. Allez donc vous faire votre opinion vous-même, le dvd est distribué par Lowave. Sur son site, Françoise offre un extrait du synopsis en bonus inédit montrant que Mix-Up a été construit comme un film de fiction. Aucun de ses films n'obéit à la classification habituelle, tous jouent de l'ambiguité entre fiction et documentaire. Tous ont trait à la recherche de l'identité, jusqu'au plus récent, le dérangeant Thème Je qui cherche encore son circuit de distribution.
Depuis un an, je feuillette les Cahiers du Cinéma dans l'espoir qu'un journaliste signalera l'édition dvd de Mix-Up. C'est donc avec la joie du midinet que je reproduis ici l'article de Jean-Philippe Tessé.


Je pourrais encore ajouter que Mix-Up sortit trois ans avant La vie est un long fleuve tranquille d'Étienne Chatillez, que Tom Luddy proposa à Françoise de produire son prochain film pour Coppola, mais que les filles sont ainsi faites qu'elles laissent souvent passer les opportunités sans s'en soucier, que Françoise sait si bien mettre en confiance ses personnages qu'ils deviennent des camarades de jeu, les familles de Mix Up comme Ovida Delect dans Appelez-moi Madame, militant communiste, marié et père d'un adolescent, qui devient transsexuel à 55 ans, aidé par sa femme, ou les jumeaux des Miettes du purgatoire (court métrage pour l'instant interdit par la nièce de l'un d'entre eux) ou encore les élus de Dérapage contrôlé. On attend enfin avec impatience la programmation sur France 3 de Si toi aussi tu m'abandonnes, film sur l'adoption enfin débloqué après un conflit douloureux avec son producteur indélicat, un certain Serge Moati dont les propos furent hélas fortement contredits par sa pratique. Nous y reviendrons, mais il serait extraordinaire d'en projeter les deux versions, celle de la réalisatrice qui a fini par avoir gain de cause grâce au soutien de la profession et celle de la production, formatage télé exemplaire. Le premier est un film d'auteur tendre et critique, le second était un portrait à charge, engraissé d'un commentaire soporifique prenant les spectateurs pour des demeurés. Mix-up ou méli-mélo ?

lundi 4 décembre 2006

Du cinéma, je vous dis !


La vérité n'existe pas au cinéma. Encore moins qu'ailleurs. Posez une caméra où que ce soit. Quiconque se trouve devant l'objectif se met à jouer. La télévision a perverti le dispositif comme tout ce qu'elle touche. Interviewé, le moindre quidam se comporte instantanément en suivant de supposées conventions, apprises en regardant le petit écran. Les documentaires n'auront plus jamais la fraîcheur d'antan. Ou bien il faudra que le réalisateur assume sa responsabilité et dirige. C'est ce qu'il est censé faire, non ? Restent les histoires. Les plus invraisemblables sont le plus souvent tirées de faits divers réels.
Les personnages croisés dans True Stories sortent des pages du journal que lit David Byrne. C'est le chanteur et guitariste des Talking Heads. Il a composé la musique de True Stories, mais il l'a également mis en scène. On devrait écrire "mise en scènes", avec un s au pluriel, parce qu'on est au cinéma et qu'il y en a toujours beaucoup. C'est un film très personnel, un film musical qui ne ressemble à aucun autre, un livre d'airs qu'on feuillette, une collection de perles, de vraies perles, comme découpées dans le journal avec de bons ciseaux à papier. L'intrigue a peu d'importance. C'est un faux documentaire sur la petite ville de Virgil au Texas, 40 000 habitants, une fiction déguisée. La musique est américaine, les portraits incroyables. David Byrne tient le rôle principal, une sorte de guide et de narrateur. Tourné il y a vingt ans, True Stories est au croisement de la comédie musicale et de l'enquête sociologique. J'ignore s'il est sorti en France. Je viens de le voir en v.o. sans sous-titres, un dvd zone 1 que les amateurs de rock et ceux de cinéma devraient écouter-voir. Les histoires vraies comme celles-ci réfléchissent le monde en mouvement bien mieux que les actualités qui se répètent inlassablement. Faits divers et rock'n roll. Du cinéma, je vous dis !

dimanche 3 décembre 2006

Muziq, nouvelle orthographe au pluriel


Pluriel d'accord. Mais féminin ? Juste un numéro !? Le huitième du magazine Muziq ne serait-il qu'une revue pour les messieurs ? Dedans, des filles, des femmes, décrites, déshabillées, encensées par des rédacteurs (on se demande même si les rares rédactrices ne sont pas en réalité des pseudos, shemales de la plume) à destination d'un public mâle qui y trouvera de quoi alimenter ses fantasmes masculins. Ici on admire le talent au lieu du cul. Mais qu'est-ce que ça change ? Digression : comment peut-on se brancher sur un sexe sans voir son visage ? Énigme ! Il y en a pour tous les goûts. Ici aussi, ça tombe bien.
Les filles pourront heureusement y lire maintes tirades féministes, tant la lecture est instructive. Pascal Bussy réhabilite Yoko Ono. Magnifique exemple de Jean-Pierre Lentin citant la compositrice Pascale Criton qui lui raconta comment les femmes avaient inventé le jazz, la soul et le rock (c'est LE scoop) : les hommes du gospel sont raides tandis que les chanteuses se laissent aller, dansant, hurlant, désacralisant le culte... Les notes bleues, c'est elles. Les arabesques, les glissés, les serpentines, c'est encore elles. Le swing, nom d'une chienne. Le swing du cul. Les hommes exploitent leurs femmes, ils leur piquent le business. Mais, Herr Doktor (encore un mec !), c'est à leurs mamans que tous ces artistes mâles doivent leurs chansons, leurs standards, et donc, coup de théâtre, leur swing ! D'eux-mêmes, les gars savent aligner les mots, mais le rythme ?!
Si l'on préfère les profondeurs du sens et la poésie des vers, les Anglo-saxons sont rarement à la hauteur. Trop directs, trop superficiels. Sous-titrer les clips serait de bonne guerre. Dans cette perspective, mieux vaut se tourner vers la chanson française, Barbara, Brel, Brassens, Prévert, Vian (sublime coffret de 6 cd), (d'accord Jean-Pierre) Camille, etc. Peu de filles parmi les auteurs ? À qui la responsabilité ? Pas facile de remonter ces siècles de sacrifice face à tant de dénigrement. Donc des filles. La plupart sont des chanteuses et font rêver les mecs, ça reste le public très majoritaire de ce genre de revue. Pour qu'un magazine s'écrive au pluriel des musiques, il va falloir qu'il apprenne à conquérir les nanas. Pas seulement une question de style. Choisir entre le casus belli domestique ou des soirées entre quat'zieux et autant d'oreilles ! Engageons des filles à rejoindre nos rédactions, nom d'un petit bonhomme.
Muziq est une revue généraliste où s'épanouissent les spécialistes. Huit numéros riches d'enseignement où chaque parution est thématique : Prince, Stevie Wonder, Led Zeppelin, Zappa, le groove, l'Angleterre des années 70, les filles, là, voilà... Tout ce qui se fait d'inventif dans les musiques populaires, c'est ici ! Les rédacteurs communiquent leurs passions avec style : Guy Darol, Étienne Brunet, Yvinek... Manque un peu d'expérimental de ces jours-ci, mais Boulez n'a-t-il pas ouvert l'Ircam sur Perspectives du XXème siècle avant d'actualiser le programme ? Il faut laisser à Muziq le temps de se faire. Revue quasi encyclopédique sur l'histoire du disque et son actualité, on aurait tort de ne pas en conserver tous les numéros. Le rédacteur en chef, Frédéric Goaty, succédant également à Philippe Carles aux manettes de Jazz magazine depuis peu, se coltine seul la plus grosse partie du boulot. Vivement qu'il trouve les moyens de se payer une maquette à la hauteur du contenu. C'est propre, genre rock mag, mais il serait dommage de n'être pas plus ambitieux graphiquement. Le jazz vend moins, le pluralisme mieux, nous ne nous en plaindrons point. Vive Muziq !

samedi 2 décembre 2006

Le soir de la générale


Ce soir, Françoise retourne voir la pièce qu'interprète seule en scène sa sœur, Anny Romand. J'ai eu la chance d'admirer la création, en Avignon à l'été 2005, de ce travail qui m'a semblé se rapprocher du nouveau roman, par son exigence, son souci du détail et sa profondeur analytique, plus déstabilisante que rassurante. Anny, plantée sur ses deux pieds, vacillant sans tomber, expirant sans broncher son texte d'une heure pleine, Anny réussit une véritable performance d'actrice. Au théâtre, j'ai toujours souffert pour les comédiens, et cette fois le rôle est à la mesure de mon fantasme. Mémoire, incarnanation (je conserve sciemment mon lapsus), exhibition, la fragilité du théâtre me rend malade, et là je suis soufflé. Si souffler n'est pas jouer, ici c'est du sérieux, d'autant que la comédienne est mise en abyme par son personnage. Derrière elle, sur l'écran, les pas de l'autre sont toujours plus menaçants. "Nouveau théâtre", minimaliste, entier, essentiel, la vie d'une femme.

Du jeudi au samedi à 19h au Théâtre Mouffetard, jusqu'au 30 décembre.

vendredi 1 décembre 2006

Jeux d'enfants


Je n'ai pas l'habitude de faire des compte-rendus de concerts, mais j'ai toujours aimé écrire dans l'obscurité du théâtre. La musique me suggère souvent des rêveries solitaires. Si je m'ennuie, je me concentre sur quelque projet personnel. Si ça me plaît, je me laisse porter.
Et ce soir, c'était bien. Le quartet du violoncelliste Vincent Courtois invitait Michel Portal au Triton, la salle des Lilas qui est tout à côté de chez nous. À côté de chez Vincent également, puisque nous sommes voisins. Le clarinettiste mit un peu de temps à rejoindre la musique délicate du groupe pour finalement trouver sa place à la clarinette basse. Le jeune sax alto Marc Baron, un peu intimidé par le souffleur de près d'un demi siècle son aîné, glisse ici et là de très belles phrases lorsqu'il n'étoffe pas avec simplicité les rythmiques ou les palettes de timbres de l'ensemble. L'éloignement des deux musiciens, situés aux extrêmes cour et jardin, ne favorise pas leur complicité. La disposition scénique des improvisateurs influe évidemment toujours sur leurs échanges. Dans le second set, Baron assoira à son tour sa position lorsque Portal passera au bandonéon, ne le quittant plus que pour le rappel où il reprendra avec panache sa clarinette basse. Posée à côté de sa batterie, François Merville sort d'une valise des petits instruments de percussion comme des lapins blancs d'un chapeau clac. La tessiture du violoncelle de Courtois oscille entre la basse et la voix humaine. Il colore le son de l'orchestre de petites boucles électroniques discrètes et chacun laisse percer ici et là des éclats de voix qui soulignent l'humanité du projet. Très jolie, celle de Jeanne Added, qui tient aussi le rôle du second violoncelle, rappelle une Irene Aebi qui aurait fini par convaincre. Tandis que la soirée s'achève, elle ira chercher par la main John Greaves venu pousser la chansonnette en duo.
Tous partagent la solidarité des émulsions réussies.


Comme Geaves avait jadis chanté The rest is silence et que Courtois lui avait posé la question qui donne son titre à son dernier album paru sur le label du Triton, What do you mean by silence ?, l'anglais viendra lire le mail qu'il envoya en réponse : "My dear Vincent, silence is, in English musical terminology, a "rest"; which also means a period of repose. I suggest that whilst a French musician might see on the stave before him a defined period of time in which to anticipate the next precise coordination of bodily functions required to produce a coherent physical gesture concomitant with the endeavours of his colleagues simultaneously pursing their own arcane musical and generally speaking altruistic aims, an Englishman would probably just go to the bar. Yours, the next bar is the best bar, your friend, John".
On est bien dans l'échange, et Courtois ne craint pas le silence.


Si les chansons et les compositions donnent un cadre aux improvisations, épargnant aux musiciens les poncifs du genre, le quartet, plus habitué à la libre improvisation, fabrique un écrin élégant, quasi british, à leur invité d'un soir. Portal s'y glisse avec gentillesse tandis qu'enfle sa ferveur. Enveloppés par cette musique simplement charpentée, on pense à une cabane de jardin, tout en planches, construite pour la joie des enfants. Le public peut rire des clowneries musicales parce qu'il voit les grimaces de la troupe, ses fourberies de Scapin.
Comme toujours, l'écoute seule produit des effets beaucoup plus tendres.

Merci à Fabrice Journo pour les photos du concert.

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