Tout commence par une erreur de frappe. Marcel Berthier tape Berger au lieu de Birgé et tombe sur mon blog. Il a travaillé sous la direction de mon grand-père du 15 juin 1941 jusqu'à son arrestation par les Allemands à la Compagnie d'Electricité d'Angers et Extension. Le lendemain, Cyprienne Gravier, la secrétaire de Gaston Birgé, dont je porte le prénom en second, lui demande d'emmener mon oncle et ma tante chez des cousins à Maison-Laffite. La mère de l'aîné, Jean, mon père, est morte de la typhoïde lorsqu'il avait trois ans. La leur est séparée de mon grand-père depuis déjà quelques années. Mon père a quitté Angers pour vivre à Paris. Mon grand-père, directeur de l'usine d'électricité, était un notable de province avec chauffeur et cuisinière, loge privée au Théâtre d'Angers, il avait fait les Arts et Métiers. Mon père, qui avait eu une gouvernante, avait plus ou moins été élevée par Cypri chez qui je suis souvent allé en vacances rue Béranger. Dans la garage, il y avait de grands drapeaux français, anglais et américain qu'elle avait cousus pour la Libération. Je n'ai évidemment jamais connu mon grand-père puisqu'il fut déporté et gazé à Auschwitz, à la suite d'une dénonciation.
J'ai toujours cru que c'était à cause de ses origines juives et que l'inscription "mort pour la France" sur la plaque du boulevard qui porte son nom à Angers était usurpée. C'est du moins ce que mon père pensait, car Gaston prétendait que Pétain protégerait tous les Juifs de France comme il l'avait promis. Ingénieur des Arts et Métiers avec la Légion d'Honneur, il n'a pourtant jamais accepté de porter l'étoile jaune. Mon père, très politisé, avait connu la montée du nazisme de 33 à 39 en Allemagne et n'était pas dupe une seconde. Lorsqu'il apprit l'arrestation de mon grand-père, il contacta Victor Chatenay qui était en liaison avec Londres et fit tout ce qu'il put pour le sauver. J'ai raconté tout cela. Mais le témoignage de Marcel Berthier éclaire cette époque d'un jour nouveau et me donne des informations précieuses sur mon grand-père dont je ne sais presque rien.
Gaston Birgé, dont on m'a plusieurs fois dit que je lui ressemblais, était né le 14 décembre 1890 à Neufchâteau dans les Vosges. Arrêté en juin 1942, il fut transféré à Drancy où mon père réussit à lui rendre visite une seule fois, mais en vain, puis à Compiègne. Le convoi 59 l'emportera à Auschwitz le 2 septembre 1943. Marcel Berthier raconte : Gaston Birgé a été détenu d'abord à la prison d'Angers dont le coiffeur, M. Girard, nous donnait des nouvelles. Le salon de M. Girard était rue Savary à côté du Café qui faisait le coin de la rue Pierre Lise et de la rue Savary, ce pouvait être le 16... Comme il avait été transféré à Drancy, Cyprienne Gravier m'a demandé un jour d'aller voir à Paris un journaliste de "Je suis partout" auquel M. Birgé avait rendu service, avec l'espoir que l'on pourrait par lui obtenir un droit de visite ou faire passer lettres ou colis. Je suis allé à Drancy avec lui mais en vain. En fait ce journaliste n'avait que le pouvoir qu'il se donnait et il nous a promené !
Le 15 juin 1941, démobilisé des Chantiers de Jeunesse, j'ai commencé à travailler à la Cie d'Electricité d'Angers et Extensions dont Gaston Birgé était le directeur, à la comptabilité dirigée par Mlle L. Pendant ses congés en août, Gaston Birgé a décidé que je la remplacerais, "scandale" de C., l'ingénieur en chef, de P., un ancien CRS, le chef des encaisseurs. Gaston Birgé, lui n'était pas en vacances ! Il m'appelait pour un oui ou pour un non et c'est à cette époque que j'ai commencé à bien connaître Cyprienne Gravier, sa secrétaire, qu'il appelait "Gravier" et tutoyait comme il tutoyait tout le monde ou presque. Quand il arrivait le matin, à l'heure, s'il avait son chapeau sur le nez, l'humeur était mauvaise, s'il l'avait sur la nuque, tout allait bien. En octobre il m'a nommé chef du service des compteurs qu'on appelait le laboratoire... À son arrestation, Cyprienne Gravier n'avait pas le choix, j'étais le seul ou presque suffisamment "sûr", disponible immédiatement et capable d'accompagner les enfants sans gros risque, jamais les Allemands ne penseraient à moi, pour eux je n'existais pas. Il en allait tout autrement d'elle-même, du chauffeur, Jean Fonteneau, de leur mère ou des amis connus comme tels de Gaston Birgé. Pendant les jours qui ont suivi l'arrestation Cyprienne Gravier n'a pas dévié de son trajet rue Béranger-quai Félix Faure, et Jean Fonteneau pas plus du sien rue Saint-Laud-quai Félix Faure, ils étaient probablement surveillés encore qu'il ne soit pas certain que les Allemands s'intéressaient aux enfants, ni même qu'ils aient connu leur existence. Le motif de l'arrestation de Gaston Birgé était professionnel, il trafiquait les chiffres de production et de consommation d'électicité et les Allemands ne l'ont su que par une dénonciation venant de la Cie d'Electricité d'Angers. La famille n'avait aucune part dans cela. Mais nous ne le savions pas à ce moment.


Pour que vous compreniez ce qui s'est passé il faut que je vous parle de l'environnement professionnel de Gaston Birgé.
Au sommet de l'organisation la Sté de Distribution d'Electricité de l'Ouest (SDEO), 8 rue de Messine à Paris, propriétaire du poste de transformation et d'interconnexion Haute tension/ Moyenne tension d'Angers. Ingénieur en chef : X. (Sup'elec). En dessous la Cie d'électricité d'Angers et Extension (CEAE) chargé du réseau Basse tension et de la distribution aux abonnés... Ingénieur en chef : C. (Centrale), à côté la Sté Auxiliaire d'Énergie Électrique (SAEE) en charge de la centrale thermique d'Angers, Ingénieur en chef : F. (Arts et Métiers).
Gaston Birgé coiffait le tout jusqu'au début de 1942. À ce moment la SDEO, appliquant les lois sur les Juifs de Vichy, a nommé un nouveau directeur, un Alsacien protestant, tandis que Gaston Birgé restait "conseiller technique" en titre et vis-à-vis de beaucoup le directeur de fait. Contre lui il y avait C., très jaloux, L., chef comptable et son subordonné, P., chef des Encaisseurs, ancien CRS, ces deux derniers très pro-Allemands. Avec lui il y avait Y., très encombré par ses histoires d'adultère, B., caissier depuis très longtemps et un dessinateur, poète, artiste, ancien lui aussi dans la maison, Jean Fonteneau et Cyprienne Gravier. Les autres pas hostiles mais "surtout pas d'ennuis". La dénonciation vient sans doute de L. qui a fourni les éléments avec, peut-être la complicité active de C., mais c'est P. qui l'a presque certainement réalisée en passant par les "copains CRS-Gestapo".
Quand il m'avait nommé chef du service des compteurs, Gaston Birgé m'avait aussi donné la gestion des restrictions d'électricité chez les abonnés, en me recommandant la modération. En 1942 chaque abonné ne devait pas dépasser la consommation moyenne d'une période précédente (1941, je crois), mais comme il n'y avait plus guère de gaz ou de charbon, les abonnés achetaient des plaques de cuisson et des radiateurs électriques (des petits, juste 1000 watts, disaient-ils, oui mais 1000 W = 50 lampes) et les consommations s'envolaient. Il fallait arranger les choses et cela scandalisait P. qui aurait volontiers mis les contrevenants en prison. Tant que Gaston Birgé était là il n'y avait rien à craindre, mais après son arrestation, P. a obtenu de C. que je sois muté avec X. comme répartiteur (trois ingénieurs et moi, travaillant 3X8 heures). Il s'est arrangé (comment ?) pour que je sois inscrit sur les listes du STO. Prévenu par M. Cons, chef de cabinet (?) du préfet, je suis parti à Toulouse en août 1943 grâce au Baron Reille, un ami de Gaston Birgé. À la même époque M. Cons est devenu Préfet de l'Ariège...
Gaston Birgé avait "roulé" de très hauts personnages et ils n'ont pas aimé quand ils l'ont su. Il ne faut pas oublier que le château de Pignerolles à Saint-Barthélemy abritait un important État-Major de la Marine. C'était l'échelon militaire le plus élevé de la région, grosse consommatrice d'électricité (les bases, les radars, etc.) avec un droit de regard particulier sur les chiffres et sur ce qu'elle payait. Le poste de répartition d'Angers couvrait la zone : Lannemezan (Pyrénées), Eguzon (centrale hydraulique), Distré (Poste de transformation près de Saumur), Le Mans (SNCF), Caen, Paris (Métro) et les répartiteurs communiquaient entre eux par la téléphonie Haute-Fréquence que les Allemands ne pouvaient contrôler. C'était donc un système sensible et important.
À la libération C., P. et L. ont été inquiétés, mais les enquêtes étaient menées par d'anciens flics ou CRS qui protégeaient efficacement leurs "amis". Ils ont été révoqués et frappés d'indignité nationale mais, à ma connaissance il n'y a pas eu de vrai procès. C. est mort très rapidement, les autres ? Les vrais coupables étaient à la SDEO, mais ils s'en sont tirés....
Le témoignage de Marcel Berthier, à qui je suis reconnaissant d'avoir ravivé ses souvenirs, me permet de renouer avec ma cousine Susy, la plus jeune des quatre enfants de mon oncle Roger, décédé d'un cancer il y a trente ans. Elle est musicienne et joue du steel drum. Susy m'envoie deux photos de mon grand-père, je n'en possédais aucune. Sur la seconde, la ressemblance avec mon père, frappé d'un cancer il y a vingt ans, est flagrante. Ma tante Ginette est morte il y a deux ans, et avec elle ont disparu toutes les archives de la famille dont il ne reste plus aucun protagoniste vivant. Je fais suivre toutes ces informations à ma sœur Agnès et à ma fille Elsa qui est très attachée aux histoires familiales. Je comprends enfin l'inscription de la plaque à Angers du boulevard qui porte son nom : "Gaston Birgé, mort pour la France".