Mon projet d'album me pousse à numériser des dizaines d'heures d'archives. J'ai presque terminé de recopier les cassettes du répondeur téléphonique dont j'ai conservé nombreux messages des années 80. C'est émouvant. Je découvre la mort de mon père vécue de façon elliptique, sa voix affaiblie, celle de ma mère après, ma soeur... Il y a des passages très drôles, particulièrement au début : comme c'était l'un des premiers appareils du genre, les interlocuteurs sont souvent décontenancés ou bien ils laissent un message dans le style des fantaisies sonores que j'inventais pour personnaliser les annonces, effets de ralenti, délai, etc. Il y a des voix mémorables comme celles de Bernard, de Colette Magny, d'André Dussollier, de Franck Royon Le Mée, beaucoup d'amis, des anonymes, la mienne lorsque j'appelle à la maison...
À la fin des années 70, Luc Barnier faisait le trafic de répondeurs pour arrondir ses fins de mois. M'en ayant rapporté un de New York, il avait fait son petit bénéfice sur mon dos sans m'en avertir. Je l'avais mal pris et nous sommes restés brouillés pendant trente ans. Luc était un de mes meilleurs amis, nous nous étions connus au lycée, nous avions été très proches, je lui avais mis le pied à l'étrier en le faisant entrer dans H Lights, puis à l'Idhec. Ma mère lui avait prêté de l'argent et il lui en devait encore au moment de son retour indélicat. Contrarié, j'avais inscrit le mot FIN au dos de l'enveloppe contenant mon chèque. N'étant pas rancunier, c'est le seul moyen que j'ai trouvé quand tout dialogue est devenu impossible. Je tourne la page, à contre-cœur. D'autres s'écrivent. Sauf qu'un jour, le passé refait surface. Seulement les bons moments, bien heureusement. Le reste est anecdotique. Time is on our side. La mémoire est moins cruelle que les traces. Luc est devenu un des grands monteurs du cinéma français et cela m'a fait plaisir de lui reparler l'année dernière. J'aimerais bien le revoir... J'ai amorti le répondeur !
À l'époque on fabriquait du solide. Je suis allé ramper pour récupérer l'appareil dans la sous-pente et j'ai pu recopier deux messages d'annonce enregistrés sur des bandes spéciales sans fin. Je n'en ai retrouvé que deux, mais ni les marrants ni ceux en musique. Pour le premier j'utilisai un harmoniseur et sur le second on entend les miaulements de Lupin et Monsieur Hulot derrière Elsa :

En m'esquintant les genoux sur le sol rêche du grenier, j'ai aperçu sur le chemin les boîtes contenant 30 000 diapositives que je n'ai jamais regardées depuis l'époque du light-show, celles que nous avons mises en scène avec des comédiens pour H Lights, les polarisations, les abstraites, les cinétiques, les liquides séchés... Il doit y avoir aussi notre périple aux USA en 1968, le Maroc et l'Italie les années précédentes. Je ne me souviens plus quand j'ai commencé à prendre des diapos. Il faudra que je m'y plonge un de ces jours, mais le projet sur lequel je travaille est purement sonore.