Jean-Jacques Birgé

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jeudi 12 mars 2009

La voix de Jean-Pierre Lentin s'est éteinte


Guy Darol m'apprend la triste nouvelle. Il résume sa carrière : critique musical (Actuel, Le Monde de la Musique, Muziq), journaliste scientifique (Sciences & Avenir, Libération), producteur à France Musique puis France Culture, directeur de Radio Nova, Jean-Pierre Lentin fut l'un des membres fondateurs d'Actuel...
J'avais rencontré Jean-Pierre fin 1969 grâce à Marie-Reine, ma première petite amie. Marrante et radicalement différente des autres filles du lycée (celui d'à côté, la mixité n'étant pas de mise à cette époque), elle avait senti arriver le vent psychédélique qui allait souffler sur notre continent. La première visite chez Dagon, l'orchestre des frères Lentin, était intéressée. Ils possédaient une denrée rare que nous venions de découvrir et qu'il était difficile de se procurer. Dominique, aujourd'hui toujours batteur de la scène alternative, planait tandis que Jean-Pierre, le bassiste, incarnait déjà le patriarche de la bande, sérieux et amusé à la fois. Ils vivaient évidemment encore chez leurs parents dans le XVème où nous passions régulièrement les voir. Le père, Albert-Paul Lentin, qui m'impressionnait par son engagement anti-colonialiste et anti-impérialiste dont ses positions sur la guerre du Vietnam et sur le conflit israélo-palestinien, était alors en train de fonder le journal Politique-Hebdo. Je me souviendrai toujours d'une descente de police où la perquisition avait fini par s'avérer fructueuse aux enquêteurs qui fouillaient l'appartement. L'un d'eux avait lancé un cri de joie : "Ça y est. On les tient... Y en a au moins un kilo !". Il avait les deux mains dans le plat du chat.
Avec mon light-show H Lights, j'accompagnai ensuite Dagon, qui outre Jean-Pierre et Dominique Lentin comprenait le guitariste Daniel Hoffman et le flûtiste Fabien Poutignat (dit Loupignat, fondateur des broches lumineuses Loupi !). J'organisai même les premiers concerts de rock du Lycée Claude Bernard où je suivais mes études avec, le 4 février 1971, ces types hirsutes venus du Lycée Buffon. À la Fac Dauphine, je me joins à eux sur scène, diffusant de vieilles publicités radiophoniques remontées et jouant d'un drôle d'instrument électronique que j'avais inventé à partir d'un amplificateur de téléphone. Les Lentin m'avaient trouvé un déguisement de danseuse des Folies Bergère avec des plumes multicolores qui m'empêchaient de m'assoir ! Je réitérai l'expérience au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, l'ARC, pour l'inauguration de l'exposition Andy Warhol. Au milieu de leur répertoire à la fois carré et déglingué, Dagon interprétait un étonnant Chinese fox-trot de 1931, chanson qui leur servait d'emblème et dont il possédait le 78 tours, Opium (fumée de rêve), qui figure sur le double cd Chansons Toxiques dans l'enregistrement original du ténor Marcel's.
En mai 70, lorsque Actuel est repris par Jean-François Bizot, je passe de temps en temps au journal récupérer le nouveau numéro tout chaud. Mes deux années de différence faisaient tout de même le grand écart avec ce grand frère. Nous aurons l'occasion de nous revoir chaque fois dans des conditions toujours inattendues, comme la dernière chez mon voisin Olivier Koechlin qui avait organisé une soirée à Bagnolet avec des musiciens Gnaouas. J'aimais beaucoup échanger nos découvertes musicales et j'essaie de rédiger ces souvenirs pour que toutes ces disparitions prématurées ne restent pas lettre morte.

La réaction se répand pour l'instant sans consistance


Plus ça va, plus la droite envahit la Toile. En ces temps de crise qui se précise hélas chaque jour, j'aurais dû plutôt écrire : moins ça va, plus les propos ineptes, non argumentés et réactionnaires envahissent Internet. Je m'en suis aperçu à la teneur des commentaires sur divers blogs que je consulte régulièrement. La droite a compris l'importance des nouveaux médias, elle aura mis le temps. Mais comme les plagiaires elle aura heureusement toujours deux ou trois métros de retard, à moins que le pouvoir ne lui facilite la tâche en censurant l'expression sous diverses formes voilées auxquelles adhère sans s'en rendre compte une partie de ce qu'il est coutume d'appeler abusivement la gauche. La planète n'était déjà pas au meilleur de sa forme, rendue exsangue par l'ultra-libéralisme, forme cynique et arrogante du capitalisme, mais nous sommes entrés depuis peu dans une logique inique et suicidaire qui dépasse les bornes.
La liste est longue des signes dépresseurs : l'État renfloue les bandits du secteur bancaire, il accumule les lois répressives au lieu de développer l'information et la formation, la religion envahit l'espace public et laïque, les riches se sucrent et les pauvres tirent la langue, les marchands d'armes s'en fichent plein les poches, les pollueurs s'en donnent à cœur joie, les victimes continuent à voter pour leurs bourreaux, le colonialisme a repris du poil de la bête sous de nouveaux masques, etc. etc. Je repense à l'évêque brésilien qui, affirmant que le viol est moins condamnable que l'avortement, excommunie à tour de bras alors que la gamine a neuf ans, c'est dire ce qu'il pense des femmes ! Dans Libération, la liste des artistes mal informés qui soutiennent la loi absurde, inapplicable et répressive sur Internet (Hadopi) est renforcée par une quatrième de couverture désespérante (mieux vaut lire dans le numéro de samedi l'entretien avec Benjamin Bayart)... Je découvre encore que le Pôle Emploi (fusion ANPE-Assedic) a payé 500 000 euros leur logo alors que les Assedic cherchent des noises aux chômeurs sous le moindre prétexte (vous avez bien lu, 500 000 € pour un logo... En plus il est laid à mourir ! Pour l'anecdote, Geoffroy Roux de Bézieux est président de Mobile Virgin France et de l’Unedic). Etienne Mineur, sur le même lien que je viens de souligner, nous gratifie de l'arrogance de Jacques Séguéla pérorant que "si à 50 ans on n'a pas une Rolex, on a raté sa vie !" Comment s'étonner ensuite des idioties que laissent certains internautes en commentaires si nous sommes abreuvés d'aussi pitoyables exemples ?
Non, mais je ne vais pas commencer la beaucoup trop longue liste des sujets de déprime alors que le soleil printanier nous exhorte à prendre l'air. Pourvu que ce soit sur celui des lampions (j'ai croisé une énième manif à République en allant chercher mes nouvelles lunettes) et que l'on ne sombre pas avec tous les déçus dans une révolution en chemises brunes. C'est toujours le danger en cas de crise lorsque la population n'est pas du tout formée politiquement et que son immense majorité répète stérilement le discours creux et efficace seriné par la presse, que ce soit les chaînes de télévision à la botte du gouvernement ou les quotidiens qui appartiennent presque tous aux marchands d'armes évoqués précédemment.
Moralité : il n'y en a pas.