Jean-Jacques Birgé

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dimanche 31 mai 2009

Lire aux cabinets


Lire au cabinets est le titre d'un opuscule d'Henry Miller écrit en 1952. Prétexte à d'intéressantes réflexions sur la lecture, les cinquante pages de ce petit livre rose (ed. Allia, 6,10€) interrogent le temps que pour la plupart nous ne prenons pas. Il monte en épingle notre solitude nécessaire et le besoin de faire plusieurs choses à la fois. Certaines peuvent sembler stériles comme choisir des ouvrages sans réelle consistance pour nous accompagner dans l'expulsion de nos selles, mais lire en mangeant pose des questions du même ordre. Pour mon propre usage, je retiens essentiellement que j'aurais préféré, n'en déplaise à l'auteur, me pencher sur son ouvrage, chapitre 13 des Livres de ma vie, assis sur la rondelle plutôt que suant au soleil. Rien ne me conforte plus que de choisir le livre exact qui rime avec l'activité présente, le paysage traversé, l'humeur du moment. Nicolas emporta Les enfants de minuit dans son périple indien comme je relisais Sophocle et Platon dans les îles grecques. Il en est de même pour mes accompagnements musicaux, en voiture ou à la maison ; je choisis du rock dans les grands parcs américains, de la musique bretonne au Finistère, du rap lao à la frontière chinoise, le premier mouvement de la première symphonie de Charles Ives si je suis totalement déprimé, Dario Moreno pour un réveil musclé, etc. Il n'y a que le cinéma que j'aborde à contrepied pour briser ma journée marathon et me plonger dans un autre monde, quasi schizophrène, encourageant la passivité. Quant aux cabinets, j'alterne la lecture des magazines avant de tirer la chasse et les ficher à la poubelle et la respiration ventrale, sachant bien qu'il n'existe aucun rapport de cause à effet entre la lecture et la défécation. Leur seul point commun est une pratique exigeant détente et concentration.

samedi 30 mai 2009

La nostalgie du futur


Lorsque j'avais 15 ans nous avons déménagé de la rue des peupliers à la route de la Reine. C'était juste après 1968 et avant mon entrée à l'Idhec qui coïncidera avec la vie en communauté rue du Château. Nous passâmes alors des conventions familiales aux rêves d'aventures vers lesquels notre adolescence nous conduisait par tous les sens. Pendant les années qui avaient précédé, j'avais déjà tâté de ce que la jeunesse offre de meilleur. L'indépendance fut dès lors le maître mot. Pendant mes années de lycée, j'avais moins souvent regardé par la fenêtre que je ne m'étais plongé dans l'obscurité fluorescente de la lampe de Wood ou dans des rêveries stéréo prises entre les deux oreillettes de mon casque hi-fi. En prenant cette photo récente depuis mon ancienne chambre je me rends compte que certains détails attiraient mon attention : une petite pièce en avancée sur la façade d'en face, le mur quasi aveugle qui surplombe la station-service, la route toute droite jusqu'au pont de Saint-Cloud et le Parc ! C'était ma campagne, mes sous-bois, ma jungle. Tout au fond ses collines surplombaient des images d'enfance où nous donnions rendez-vous à mes grands-parents sur l'immense pelouse. Depuis la banquette arrière de la Peugeot 203, la majestueuse grille d'entrée en fer forgé menait forcément à quelque château de cape et d'épée. Un gardien distribuait des tickets. Il fallait ensuite emprunter de longues allées rectilignes avant d'atteindre l'autre bout du Parc, plus secret. Jeune homme, j'alternerai de romantiques promenades à l'humide odeur d'humus et les miniatures japonaises du Jardin Albert Kahn. Le parc se prêtait aux confidences, le jardin aux photos-souvenirs.
Comme j'essaie de me rappeler cette époque lointaine, je suis étonné de constater le nombre de vies qu'un être humain est susceptible de posséder, et de perdre. En regardant les jeunes gens dans la rue, je comprends que certains plaisirs me sont désormais interdits, mais que les ayant déjà vécus je ne peux avoir aucun regret. J'ai déjà été jeune, serai-je jamais vieux ? S'il est une nostalgie, elle ne peut venir que ce dont on ne sait rien encore et qui pourrait nous échapper. Ma curiosité est plus forte que mes dépits. Je m'accroche, je dévore. Pour goûter la saveur du présent et envisager l'avenir et son cortège de surprises, je n'ai d'autre choix que de mettre en perspective ce qui m'a fait comme je suis. L'histoire. Tout à l'heure je disais à Sacha que j'accorde autant d'importance aux inventions les plus renversantes qu'aux sources premières dont elles sont les variations rebelles. L'origine du monde et l'ève future dans le même bain. Le blues ancestral et l'utopie la plus abracadabrante. La régression primale et la pensée la plus pointue. Le grand écart.

vendredi 29 mai 2009

Préparation et improvisation


On appelle souvent nos séances de travail des répétitions, mais dans les faits nous ne répétons pas vraiment. Disons qu'on se fait la main, qu'on fourbit nos armes, qu'on expérimente de nouveaux alliages, qu'on précise la conduite... Nicolas Clauss prépare ses modules pour lui permettre d'improviser facilement selon l'humeur du moment et la musique que nous jouons. C'est un peu la director's cut d'une œuvre interactive dont il connaît mieux que personne les possibilités. La programmation des séquences musicales oblige Sacha Gattino à préparer beaucoup plus ses interventions. Les interfaces des ordinateurs n'ont pas la souplesse des machines dédiées. Son goût pour le travail d'orfèvre le pousse à des exigences que je n'ai pas quant à mes propres interventions. Je déteste figer mon discours. Je prépare ce qui est de l'ordre de la contrainte en me laissant la plus grande latitude d'interprétation. Si le choix des instruments, les émotions à produire et la structure des pièces sont fixés, j'évite de reproduire quoi que ce soit dans le détail pour laisser la place à l'inspiration du moment. Tenter de reproduire le même tour n'a pas la force de la surprise que je me fais à moi-même. Rien ne me satisfait autant que l'improvisation. Que j'ai beaucoup ou pas préparé ce que j'ai à jouer, je compte toujours sur l'état de grâce, le miracle. Nous savons tous qu'une répétition réussie met en danger la représentation, aussi devons-nous toujours sous-jouer, à moins d'être en enregistrement. La machine se substitue alors au public, elle délaie simplement le moment de la divulgation. Travailler avec Sacha est très confortable, car c'est lui qui se colle aux rythmiques électroniques qui me sont habituellement dévolues. Ce trio m'offre de jouer d'instruments acoustiques avec une liberté que mes responsabilités de chef d'orchestre ne me permettent pas souvent, multiples guimbardes, flûtes, trompette à anche, harmonica, violon vietnamien, cithare africaine qui me rappellent mes débuts. Sacha joue de toute une batterie d'appeaux et d'un tambour à cordes. Nicolas diffuse des sons que je retraite parfois avec mes machines puisque je me sers aussi de mon clavier, du Tenori-on et de l'Eventide... Séance après séance les anciens Somnambules apprennent à se croiser au bord du toit sans trébucher. Pour ne pas entretenir plus avant la confusion avec les douze tableaux de 2003 et les expériences passées, nous imaginons un nouveau nom pour notre spectacle, "Le bruit des ombres" ?

jeudi 28 mai 2009

Nabaz'mob reçoit le Prix Ars Electronica 2009 - Award of Distinction Digital Musics


Nous sommes fiers d'annoncer aujourd'hui que notre opéra pour 100 lapins communicants, Nabaz'mob, vient de recevoir l'Award of Distinction Digital Musics du Prix Ars Electronica 2009. La cérémonie aura lieu le 4 septembre à Linz en Autriche au cours du festival qui se tiendra du 3 au 9.
Pendant qu'Antoine Schmitt termine d'adapter le second clapier constitué de v2, des Nabaztag/tag, à la partition que nous avons écrite ensemble, je me perds dans des stratégies de communication pour annoncer l'inauguration de l'exposition "Musique en Jouets" le 24 juin au Musée des Arts Décoratifs à Paris qui se tiendra jusqu'au 8 novembre 2009. Les lapins au Louvre, on aura tout vu ! Cela se passe dans une aile du Louvre pour être précis, avec des lapins qui ne savent pas encore voler, mais faut voir... Aux côtés de Nabaz'mob, participent également Pierre Bastien et ses drôles de machines en Meccano, Pascal Comelade et ses instruments-jouets et Eric Schneider et sa collection de synthétiseurs pour enfants. Dans la salle des machines seront présentés, entre autres, la Pâte à Son que j'ai réalisée avec lecielestbleu et Alphabet, chef d'œuvre épuisé de la grande époque du CD-Rom, que Frédéric Durieu, Murielle Lefèvre et moi-même créâmes dans la joie et l'allégresse d'après l'illustratrice Kvĕta Pacovská il y a dix ans déjà.
Recevoir le Prix Ars Electronica 2009 devrait nous permettre de faire voyager toute la marmaille, d'autant plus facilement que nous serons désormais à la tête de deux clapiers, sur les traces du Théâtre du Soleil à se démultiplier aux quatre coins du monde ! D'ici là, nous serons à Quimper le 12 juin au Théâtre de Cornouaille lors de l'évènement "Entre chien et loup" pour deux représentations.

mercredi 27 mai 2009

Sur la piste d'Armstrong


Gallimard Jeunesse vient de publier un joli petit livre audio sur Louis Armstrong signé Stéphane Ollivier pour le texte et Rémi Courgeon pour les illustrations. L'histoire du trompettiste nous est contée par Lemmy Constantine dont la voix accompagne les morceaux habilement choisis parmi la discographie de "Satchmo". De Bessie Smith à Duke Ellington, les collaborations avec Jack Teagarden, "King" Oliver, Ella Fitzgerald sont évoquées en musique et commentées dans la seconde partie du fascicule tandis que la première évoque une success story où tout n'a pas commencé en rose. Au-delà du conte et du jazz simplement et efficacement défendu par Ollivier, des petits encarts suggèrent astucieusement des jeux d'écoute aux enfants. Leurs titres sont éloquents : "Tout est musique", "Vive l'impro !", "Jouer en solo", "Question d'oreille", "Invitation à la danse" ouvrent nos oreilles bien au-delà de la lecture, des images et des enregistrements. Ce petit livre initiatique fait partie de ceux qui peuvent décider d'une vie, une rencontre avec l'univers sonore qui pourrait être décisive...
Avec Sidney Bechet sur les genoux duquel je jouais enfant en soufflant dans son soprano, Louis Armstrong me rappelle mon père. En écoutant le CD, je me projette dans sa chambre d'hôtel où Louis venait jouer de temps en temps parce qu'elle était plus grande que la sienne. Sa voix me rappelle l'émotion de mon père lorsqu'il posait un de ses disques sur le pick-up. Si j'ai aimé le jazz et si je suis devenu musicien, rien de tout cela n'y est étranger.

mardi 26 mai 2009

Petit creux


Embouteillage du temps de travail. Ça se corse, je ne sais plus où donner de la tête pour trouver le temps d'écrire mes billets. La voiture ressemblait à un nuage, j'ai fait changer la durite en T et c'est reparti pour un tour après vingt deux ans de bons et loyaux services. Je croyais que ma couronne en or s'était soulevée, mais c'était la molaire en-dessous qui s'était effritée, je l'ai fait réparer et c'est reparti pour un tour de mâchoire. Là elle se réveille et cela me rend dingue. Toujours pas de machine à laver depuis un mois, maismoinscher ne respectant pas les délais, je me suis énervé par mail et c'est reparti pour un tour. Les gamins d'à côté ont tant insisté pour récupérer leur ballon qui écrabouille nos fleurs que je leur ai rendu et c'est reparti pour un tour. Je leur ai bien expliqué que je ne leur en voulais pas à eux, mais à moi de leur rendre chaque fois pour qu'ils recommencent à tout bousiller. C'était marrant quand ils ont reconnu ne pas pouvoir jouer au foot dans leur salon sans tout casser ni continuer à faire pousser des plantes dans leur jardin parce que cela demandait trop d'entretien. Et puis j'ai préparé l'envoi de ma newsletter puisque des news il devrait y en avoir demain ou jeudi et là ce sera reparti pour un tour. Dorothée m'a demandé de spécifier nos actualités parce qu'on semblait ne pas en avoir beaucoup à venir, la page de communication des Arts Décos ayant l'air vide, comme si on ne fichait rien, alors qu'Antoine s'escrime sur le programme du nouveau clapier, des v2 pour l'installation qui sera inaugurée le 24 juin, et que moi je cours partout, dans ma tête, avec mes jambes et en écrivant n'importe quoi, du moment que ça me vient sous les doigts pour remplir ce fichu billet que j'aurais bien remplacé par une image de hamac, histoire de respirer cinq minutes. Mais voilà, chaque fois que je voudrais m'allonger avec un bouquin, un journal ou ma mie, le téléphone sonne et il faut résoudre un nouveau problème et c'est reparti pour un tour. Il fait beau, mais je n'en profite que lorsque je pédale sur mon Brompton entre tous les rendez-vous, alors que déjà la météo annonce de l'orage et une chute de dix degrés, on croyait que c'était l'été mais c'est reparti pour un tour. Le temps que je me décide à aller admirer une fleur qui venait d'éclore la veille sur un des cactus de Marie-Laure et Sun Sun, elle était déjà flétrie. Je dois aller chercher Sacha pour commencer les répétitions avec Nicolas. Répétition n'est pas pour moi le terme adéquat même si c'est reparti pour un tour. C'est comme les élections européennes, un seul tour et ça repart. Il faut que je m'occupe de prendre des billets de train pour la Bretagne sinon ce sera encore fichu pour les vacances alors que nous serons bientôt à Quimper avec nos lapins v.1 (le 12 juin au Théâtre de Cornouaille). Et le pire c'est que j'oublie vraiment ce que j'ai à faire, que c'est déjà l'heure du dîner, que je suis affamé et que je n'ai rien préparé. Ah si, il faut que je vide les calamars ! Françoise prétend qu'il ne faut jamais annoncé une mauvaise nouvelle à un gars qui n'a rien mangé. J'y vais tout de suite, des fois que le téléphone sonne ou qu'elle ne m'ait pas tout dit...

lundi 25 mai 2009

Chronique pop


Juste quelques mots écrits sous le soleil dominical après une belle soirée à la Maison des Cultures du Monde où l'Orchestre National de Jazz (photo recadrée d'après élément-s) créait son spectacle "Around Robert Wyatt" en deux représentations coup sur coup. Il semble que la première ait servi de tremplin à la seconde comme c'était à prévoir, aussi avais-je préféré tabler sur la séance de 21h30 plutôt que sur la précédente. Au troisième morceau, l'orchestre était sur ses rails, dès que Ève Risser eut décidé de martyriser le piano en lui infligeant de brillants clusters volontaires qui permit à l'ensemble des musiciens de se laisser un peu aller. Le projet qui donne à entendre les chanteurs en play-forward, c'est-à-dire préenregistrés tandis que l'accompagnement se fait en direct, n'est évidemment pas des plus sexys. Le clic du métronome dans une oreille, les arrangements précis de Vincent Artaud et la réduction des choruses au strict minimum ne permettent guère de folies ou de surprises de dernière minute. Heureusement les images d'Éric Vernhes palliaient à l'absence de mise en scène tant le vidéaste qui remplaçait un Carlier parti péter les plombs en Nouvelle Zélande à une semaine de la première sait improviser en triturant le réel par des effets à propos et adaptés à chaque chanson. La critique se vérifiait dès qu'un soliste pouvait tirer la couverture à lui que ce soit l'invité d'honneur Erik Truffaz à la trompette électrique ou Joce Mienniel à la flûte et éructations électroniques diverses. Daniel Yvinec, directeur artistique de l'orchestre, savait bien qu'il était d'abord question de cerner son timbre général, remettant à la prochaine création les excentricités que ses jeunes musiciens ne manqueront pas de développer, à savoir le 26 juin à l'Opéra Comique pour accompagner Carmen, film muet de Jacques Feyder ! Le magnifique duo improvisé entre l'Ève future au piano préparé et Truffaz toutes pédales d'effets activées montrait que le délire est apporté demain dès qu'on laisse le chant libre. Idem pour Sea Song, hélas absent du disque par la cruelle défection d'Alain Bashung, en somptueuse envolée lyrique. Pour le reste, les fantômes de Robert Wyatt, Rokia Traoré, Daniel Darc, Yael Naïm, Arno, Camille et Irene Jacob ne pouvaient nous décevoir si ce n'est dans l'espoir impossible de les voir un jour se matérialiser sur scène. Détail de la distribution, Julien Omé et Jean-Baptiste Réault, respectivement à la guitare et au banjo, et au sax, se tiraient parfaitement de leurs rôles de remplaçants en l'absence de Perchaud et Metzger. Coda : le public était heureux, il faisait chaud, on avait envie de connaître la suite, alors on reviendra.

dimanche 24 mai 2009

Avoir le bourdon


Le son grave monte en puissance. Le zézaiement accentue l'impression d'angoisse de la basse continue. Un bourdon s'est pris dans la toile qu'une araignée a tissée devant la fenêtre de la cuisine. Il est huit fois plus gros qu'elle. Le pique-t-elle ou s'épuise-t-il ? Tout va très vite. Il s'éteint et l'épeire le treuille illico jusqu'à son nid. La suite nous demeurera invisible. Les autres bourdons continuent leur travail comme si de rien n'était. Jusqu'à ce qu'il commence à pleuvoir. Nous rentrons la nappe et regagnons notre propre obscurité.

Sur le pick-up, Damia entonne Sombre dimanche, une adaptation de 1936 d'un tube hongrois qui entraînera tant de suicides que la chanson sera interdite à la radio. Toute l'histoire est contée en 4 épisodes !
L'original par Rezsö Seress qui lui-même sauta par la fenêtre :

Sombre Dimanche par Damia, "la tragédienne de la chanson" :

Pour éviter l'hécatombe Billie Holiday ajoutera un troisième couplet révisionniste à son Gloomy Sunday :

Comme si cela ne suffisait pas, Georgius renchérira avec Triste Lundi :

Allez, un peu de courage jusqu'à demain...

samedi 23 mai 2009

Le Ballet Triadique


Il y a une douzaine d'années je passai une semaine de rêve sur l'orgue de la Cathédrale de Stuttgart pour un ballet qui ne vit jamais le jour. L'interrogatoire que je dus subir en amont de la part des hautes autorités écclésiastiques restera un moment d'anthologie surréaliste dont je me sortis plutôt bien, sans tricher mais répondant sur le fil du rasoir. Je composai ma partition en répertoriant tous les tuyaux produisant des sons incongrus. De ce voyage ne me restent que quelques cartes postales du Ballet triadique d'Oskar Schlemmer (1923) et chaque fois que je regarde ces images une foule de pensées m'envahit. J'imagine des sons inouïs proches de Maurizio Kagel et une chorégraphie cinétique dont je n'ai jamais eu l'occasion de voir aucune reconstitution. J'en ai néanmoins trouvé un petit extrait sur YouTube :

Marc Boucher, en citant Mathématique de la danse (1926) donne corps à mes rêves : "Songeons aux possibilités que nous permettent d’envisager l’extraordinaire progrès technologique d’aujourd’hui, tel que représenté par les instruments de précision, les appareils scientifiques de métal et de verre, les prothèses, l’habit fantaisiste du scaphandrier ou l’uniforme du militaire. Imaginons ensuite que ces produits, qui sont au service des fonctions rationnelles à une époque aussi fantastique et matérialiste que la nôtre, puissent être appliqués au domaine inutile de l’art. Nous obtiendrons alors plus de fantaisie que ce que l’on retrouve dans les visions de E.T.A. Hoffman ou dans celles du Moyen Âge". Attaché au geste instrumental, j'imagine un jour pouvoir revêtir un costume qui ait la fonction d'interface pour contrôler mes sons et ma musique tout en faisant jaillir la lumière du tableau vivant.

vendredi 22 mai 2009

État major


Sur la photo "vue du ciel", nouveau service des Pages blanches de l'Annuaire du Téléphone en ligne, on voit les bâtiments en volume, contrairement aux vues aériennes et au plan où tout est tristement plat. Cela ne vaut pas Google Maps et son extension récente Street View, mais on a un aperçu du quartier pour découvrir, par exemple, la densité de jardins cachés aux arpenteurs de bitume. J'ignore à quelle fréquence Google rafraîchit ses images, mais cela s'est déjà produit une fois depuis dix ans, puisque les ateliers vétustes d'en face ont été remplacés par des lofts. Street View me permettrait même de dater la prise de vues grâce à la voiture de Nicolas garée le long de la porte jaune du garage démontée. C'était il y a un. Le mur mitoyen était encore rose et la peinture orange n'avait pas encore inondé de soleil notre portion de rue. Sur la photo ci-dessus (Pages blanches), on voit très bien la maison de Caroline en travaux, les toits des voisins et les arbres que nous faisons tous pousser dès qu'il y a la moindre place !


Rappelant l'orange de l'enceinte côté rue, le mur repeint donne une lumière extraordinaire en repoussant les limites du jardin. Tout cet orange est comme un nez de clown au milieu de la figure du quartier. Les abeilles butinent les fleurs de l'églantier. Les bambous noirs n'en finissent pas de grandir, tranchant avec l'aridité du jardin d'à côté dont le propriétaire avait mystérieusement rasé les haies qui nous en isolaient pourtant agréablement... J'étais assez en colère lorsqu'il coupa l'immense peuplier où nichait et perchait toute une volière bigarrée. Ces lignes célèbrent simplement ma joie à regarder le mur vif où l'ombre du soir apporte un peu de contraste à nos perspectives d'avenir.

jeudi 21 mai 2009

Carapaces


Nous terminions le mixage de Ciné-Romand que Françoise avait présenté en novembre dernier au Centre Pompidou dans une forme inachevée qu'on appelle un ours. À l'heure de la pause, Igor me montre un insecte dont nous ignorons le nom. En découvrant la photographie sur l'écran, nous apercevons ma silhouette qui se reflète sur les élytres. Je crois même y reconnaître les traits de mon visage...


Comme devant n'importe quel animal, je peux rester des heures à le regarder avancer, faire sa toilette, manger, disparaître... Il en est ainsi des paysages comme des visages et des corps. On ne se lasse pas de les admirer. La pause est salutaire. Le jardin pousse à vue d'œil. Je lève le nez pour voir trois soleils, celui qui se réfléchit dans les deux derniers murs récemment repeints en orange et Sun Sun qui me sourit depuis sa fenêtre. Nous habitons les uns pour les autres dans des maisons de poupées.

mercredi 20 mai 2009

Forbidden Zone, obligatoire !


Zone interdite ! Avec un titre pareil j'aurais pu évoquer l'article plein d'à-propos paru ce matin sur Télérama.fr quant à la fronde post-Hadopi qui partout s'organise. Ou bien le sujet épineux du caractère de ma mère, 80 ans hier mardi. Non, c'est juste celui d'un film ébouriffant de Richard Elfman terminé en 1980, devenu cultissime sauf en France où il est resté jusqu'ici plutôt confidentiel. Forbidden Zone est un film complètement dingue, à localiser entre Hellzapoppin et le Rocky Horror Picture Show. On y décèlera l'influence de Spike Jones et, à son tour, comment il agira de façon déterminante sur l'œuvre de Tim Burton dont le premier long-métrage date de cinq ans plus tard, d'autant que le compositeur de cette comédie musicale hirsute n'est autre que Danny Elfman, le frère du réalisateur, tous deux faisant d'ailleurs partie du célèbre Oingo Boingo...


Les extraits sont plus éloquents que mes propres élucubrations sur ce film tordant, incisif et dont la partition musicale est une petite merveille. Le DVD, édité en France par Le Chat qui Fume, offre une foule de suppléments : Voyage dans la Zone Interdite, scènes inédites, commentaires caustiques, clip d'Oingo Boingo et un entretien avec Marie-Pascale Elfman...


C'est ainsi que j'apprends que les frères Elfman ont traîné leurs guêtres avec le Grand Magic Circus de Jérôme Savary au début des années 70, à une époque où nous fréquentions les mêmes espaces d'intervention. Je me disais bien que Marie-Pascale me rappelait quelqu'un. Quant à Susan Tyrell, elle jouait dans Cry Baby de John Waters, un indéniable cousin des Elfman. Pour mémoire, Danny Elfman, qui joue ici le rôle de Satan, est le compositeur du générique des Simpson, de Desesperate Housewives et de presque tous les films de Tim Burton dont L'étrange Noël de Mr Jack (The Night Before Christmas) dont les chansons entretiennent nombre points de ressemblance avec celles de Forbidden Zone.

mardi 19 mai 2009

L'attaque de Martin Arnold


Ayant accompagné Françoise au Point Éphémère pour la signature de ses deux premiers DVD au Salon des éditeurs indépendants, j'ai fait quelques trouvailles dont les œuvres cinématographiques quasi complètes de Martin Arnold, un cinéaste autrichien qui rappelle étonnamment le Steve Reich des débuts lorsque le compositeur répétitif américain travaillait sur du "found footage" pour It's Gonna Rain ou Come Out. Ici rien de systématique, mais une science du cut-up microscopique et du bégaiement sémiologique à couper le souffle. Martin Arnold fait des boucles avec des films trouvés. Les photogrammes lui dictent des effets que son imagination cultive comme dans une champignonnière. Ondulations, glissements, flashbacks, renversements, kaléidoscopes, pas de deux diabolique dont on ne voudrait manquer aucun instant pour un en pire, parsèment Pièce touchée (1989), manège diabolique où le spectateur est pris d'un vertige hypnotique qui se développera de manière encore plus perverse dans les films suivants.


Pour Passage à l'acte (1993, ces deux premiers titres sont en français), l'artiste autrichien intègre le son à la boucle pour tailler un short (les films font chacun environ un quart d'heure) à la famille américaine et aux mâles dominants en pleine crise d'autorité. Si la scène devient cocasse, elle n'en demeure pas moins fascinante, hypnotique. Les effets stroboscopiques du "flicker film" ralentissant l'action génèrent une analyse cruelle du principe cinématographique. The Cineseizure, titre du DVD édité à Vienne par Index en partenariat avec Re:Voir (dist. Annexia), pourrait d'ailleurs se traduire "Ciné-attaque" comme dans une apoplexie.
Le troisième film de la trilogie (la suite des œuvres d'Arnold est constituée essentiellement d'installations), Alone. Life Wastes Andy Hardy (1998) détourne une comédie musicale avec une virulence inattendue. Mickey Rooney, mais plus encore Judy Garland sont torturés par le hachoir du cinéaste transformant en drame œdipien l'original par des tremblements où le mouvement des lèvres et le frémissement de la peau révèlent la sexualité refoulée des films de l'époque. Martin Arnold fait partie, comme Mark Rappoport, de ces entomologistes du cinéma qui en révèlent les beautés cachées, inconscientes et convulsives, sans ne jamais sortir du cadre.
Comme toujours, les films sont à voir sur grand écran pour que la magie fonctionne à plein. Le DVD offre en prime quelques "pubs" pas piquées des hannetons, de l'humoristique Jesus Walking On Screen à la douche de Vertigo pour la Viennale. Terriblement drôle et monstrueusement juste.

lundi 18 mai 2009

Prêche kitsch pour l'amour infini


La photo en contreplongée suggèrerait-elle la proximité de l'ascension ? En page 3 du Monde de samedi s'étale un bandeau de publicité Deutsche Grammophon pour le "recueil de poèmes écrits par le pape Jean-Paul II et mis en musique par des compositeurs contemporains dont le fils de Placido Domingo". Et devinez qui dégouline de guimauve écœurante si ce n'est le père évidemment ! Le ténor se répand en louanges sur Karol Woj'tyła, affirmant qu'Amore Infinito est "l’un des enregistrements les plus importants de sa carrière." Voilà qui donne envie d'écouter le reste ! Comme la chose "s'adresse à un vaste public", si vous avez envie de faire un peu d'anti-cléricalisme primaire, je vous suggère d'aller écouter quelques extraits sur le site de la Fnac. Le fossoyeur culturel restitue des extraits de ces puanteurs délétères. Pour celles et ceux qui n'aiment pas la musique et préfèrent savourer la pureté des mots, voici quelques lignes du pape-poète, également auteur des pièces de théâtre La boutique de l'orfèvre et Frère de notre Dieu : "Là aucun vert ne rassasiera ta vue. Il ne sert à rien aux yeux du poète de se forcer à être plus pénétrants: plus je tends le regard, moins je réussis à voir. La tension est toujours vers un seuil qui est atteint seulement par le regard ouvert, émerveillé, intense, capable de toucher le fonds et de mouvoir l'âme de manière inépuisable: rien ne peut la rassasier pleinement." Bon d'accord, traduttore traditore, alors faites-vous votre propre idée en savourant le sirop vomitif, ça vaut son pesant d'osties. À sa mort, Act-Up rappelait que "par ses positions sur le préservatif, sur la contraception en général, sur le droit des femmes à disposer de leur corps et sur l’homosexualité, Jean-Paul II a été le porte-parole d’un catholicisme réactionnaire, vecteur de discrimination, de souffrance et de mort." Il annonçait le saint-pire, Benoît XVI.
Si vous préférez les œuvres critiques, vous découvrirez un inédit (18 minutes) de Un Drame Musical Instantané dans la réédition en cd de notre premier album, Trop d'adrénaline nuit : Sancta Papaverina, qui renvoie évidemment à l'opium du peuple, y détourne allègrement un discours de Paul VI. La trompette enflammée de Bernard Vitet y est autrement plus convaincante que les monotones roucoulades de cul-bénit du ténor espagnol.

dimanche 17 mai 2009

On verra bien


Il pleut. Je ne bouge pas. Plongée dans le mode d'emploi de mon nouveau compact, un petit Lumix à glisser dans la poche où que j'aille ou me promène. Là, je fais du sur place. La rotation de l'objectif de mon vieux Coolpix 4500, plus de dix ans et seulement cinq millions de pixels, me permettait de faire des photos sans avoir l'air de viser, de cadrer les autoportraits seul ou en groupe, de prendre en plongée ou contre-plongée. Tout cela me manquera cruellement, mais je découvrirai forcément d'autres pratiques. Depuis fort longtemps il manquait au Nikon quelques pixels, comme des trous d'épingle. Igor dit que j'aurais mieux fait de prendre un Olympus pour la qualité des images. Je rêvais d'un Reflex, mais il ne m'aurait pas servi à grand chose. Trop gros, je l'aurais oublié à la maison. Là j'y suis, mais ce ne sont que des tests. Il y a de drôles de commandes comme la transformation pour affiner les silhouettes ou un onglet pour animal domestique ! La reconnaissance de visage est impressionnante. La fonction "filmer" du TZ7 fait du HD stéréo, mais ce ne peut être qu'un pis aller lorsque l'on n'a pas de caméra sous la main. Mon petit enregistreur Korg MR1 dans une poche, l'appareil-photo dans l'autre, je suis certain d'avoir au moins ce dont j'ai besoin en cas d'imprévu prévisible. On verra bien.

samedi 16 mai 2009

Or not toupie suites / lagune lacune


En novembre 2007, j'écrivais quelques mots sur l'installation que Nicolas Clauss venait de créer dans le sud de la France. Elle s'intitulait Or not toupie. Commande du site d'Arte, une œuvre interactive se construisit dans la foulée sous le titre de Or not toupie suites. La première est exposée jusqu'au 7 juin à la Maison des Métallos pour la saison numérique Immatérielles, la seconde est enfin en ligne. Elle m'a inspiré ce nouveau petit texte :
Il faut toute une vie pour apprendre qui l’on est. Le souvenir des parents encombre les enfants qui n’en finiront jamais de grandir. La route défile. On ne règle les comptes qu’avec soi-même. Au-dessus des voix des personnes âgées évoquant leurs jeunes années, des images d’antan, figées dans leur jus, se mélangent aux gestes d’enfants d’aujourd’hui. Les petits papiers pliés s’envolent comme des feux follets. Les masques tombent dans une danse macabre où l’espoir se grime en clown pour se jouer des perspectives. Personne n’est pourtant véritablement présent à l’écran. Tout se devine. La vie rêvée se dessine. Les sons enregistrés de la partition sonore, voix des contes d’hier et de demain, bruits remémorés et musique des songes, accompagnent les tableaux vivants dans une mise en abîme, un puits sans fond d’où les images d’une beauté renversante jaillissent comme des fantômes de jouvence. Hamlet fut jadis un enfant.
Hier soir, pour l'inauguration d'Immatérielles, beaucoup de monde s'était déplacé à la Maison des Métallos où l'organisation de ce magnifique espace n'était hélas pas à la hauteur de la programmation. Que cela ne vous retienne pas, c'est invisible lorsque l'on est happé par l'obscurité d'où jaillissent les œuvres exposées.


Je profitai de la proximité dans le quartier des Portes Ouvertes des ateliers de Belleville pour rendre visite à Marie-Christine Gayffier. C'est à deux pas des Métallos, de 14h à 21h jusqu'à lundi. La feuille dure de plastique transparent qui recouvre ses derniers tableaux leur donne une profondeur qui rappelle la technique des cellulos des dessins animés. J'ai toujours aimé la perspective courte que produit cet effet de peindre dessus dessous. Les pinceaux de l'artiste ont débordé sur ce support qui tient lieu de cadre plat à ces toiles sans bords. Ici les intentions sont suivies des faits.

vendredi 15 mai 2009

Reconditionnement


Rapides, efficaces, Antoine et moi avons entrepris un marathon hier pour notre opéra Nabaz'mob qui sera présenté au Musée des Arts Décoratifs du 24 juin au 8 novembre dans le cadre de l'exposition Musique en Jouets. Nous sommes d'abord allés chercher les 120 lapins v.2 dans une zone d'activités extra-terrestre, no man's land de hangars parallélépipédiques en métal où l'on est fouillé électroniquement et physiquement par la sécurité dès que l'on franchit le moindre portail. À l'intérieur du stock, nous assistons à un ballet de chariots-élévateurs ahurissant. En voyant la hauteur du bâtiment et les lames de métal qui s'emparent des palettes je comprends mieux comment nos malles avaient été éventrées par un conducteur indélicat. Notre énorme colis tient parfaitement dans ma vieille Espace. Il faudra que nous la dépiautions lorsque nous serons rentrés pour pouvoir ranger ce nouveau clapier à la maison en attendant de faire les essais. Antoine doit d'abord terminer les réglages pour adapter la programmation à ces Nabaztag de seconde génération. Les oreilles tournant plus vite, nous ignorons encore comment cela agira sur les lumières et la musique... Nous sommes ensuite passés chez Violet récupérer les dix-huit lapins qui avaient justement été blessés dans un accident de stockage. Ils sont enfin rétablis, prêts pour le prochain spectacle qui aura lieu à Quimper le 12 juin au Théâtre de Cornouaille pour le festival "Entre chien et loup". Restait la question des 25 multiprises, pour le nouveau clapier, que nous avons résolue au BHV, certainement l'endroit où nous avons constaté le plus de choix pour le matériel électrique. Les barres droites ne coûtaient que 5 euros pièce contre 14 pour les étoiles que nous utilisons habituellement. Bleues, elles se fondront mieux dans le décor. Cela n'a pourtant aucune importance puisque nous les camouflons toujours sous des pendrillons noirs... Il ne nous reste plus qu'à faire fabriquer des flight-cases pour pouvoir prendre l'avion avec toute la marmaille. Nous voilà donc à la tête de deux clapiers de cent lapins, le premier destiné à voyager tout autour du monde, le second pour l'instant plus sédentaire, élisant domicile pour cinq mois dans une aile du Louvre !
Mais le plus excitant reste à venir. Nous avons commencé à travailler sur un nouveau projet qui fera suite à Machiavel (1999) et Nabaz'mob (2006). Le premier était un scratch vidéo interactif de 111 boucles, objet comportemental réagissant au plaisir et à l'ennui. Le second, évoqué ci-dessus, interroge les notions de contrôle et d'indiscipline. Le troisième entraînera les spectateurs dans la tourmente, mais il est beaucoup trop tôt pour en dévoiler les secrets. Nous sommes enfin excités après avoir longtemps cherché ce que nous pourrions faire ensemble après Nabaz'mob. Il s'agira d'une œuvre plus explicitement politique que les précédentes, sans pour autant négliger la fascination spectaculaire que suscitent les mises en abîme.

jeudi 14 mai 2009

Encerclement


Il faut parfois une certaine gymnastique pour me retrouver là tous les jours. Hier la foudre est tombée à quelques mètres, suivie de grêlons gros comme des olives. Le déchirement du ciel produit un son inimitable, bruit blanc plus blanc que le blanc. Nous étions sous l'arbre à l'entrée du jardin. Cela nous a pris comme une douche de sabres au-dessus de la tête. Les mots claquent. Je me souviens d'une image de Cocteau dans Heurtebise : "un trousseau de clefs qui éclate". Surpris par l'éclair, Daniel a heurté brutalement le mur en sursautant. Je ne savais pas encore comment Adelaide s'était sortie du traquenard tendu par la police aux Tamouls rassemblés sur la Place de la République. Les uniformes avaient bloqué les manifestants au centre et ne laissaient personne passer ni dans un sens ni dans l'autre. Notre amie a cherché du secours auprès des passantes. Une jeune blonde trentenaire en civil lui a expliqué qu'elles n'étaient pas là pour le même motif. "Circulez ! Il n'y a rien à voir." Il n'y avait surtout personne pour soutenir les Tamouls ou témoigner de ce qui était en train de se passer. Ici, mais d'abord au Sri Lanka. Coup de fil. Je conseille à Ade de filer chercher des gens de Libé dont l'immeuble est à vingt mètres. La télé a fini par débarquer. Quelle télé ? "Surveillance vidéo" est affichée sur la porte au dessus de "images enregistrées à distance". Plus bas on lit surtout "courrier interne sans valeur". Éviter les tentations. On ne laisse pas traîner l'argent sur un coin de table. Tout est dans la dissuasion. Des fois qu'on ait l'idée de ne plus y croire ou de penser qu'un autre monde est possible... Les réflexions dans la porte en verre de la banque font énigme. Un sac ? Un corps ? Deux fois. Petit et grand. Opérateur ou modèle, je plie les jambes pour assurer la photo... Assez naïf pour croire que demain sera un jour de repos.

P.S. : en effet, juste avant de m'endormir je m'aperçois que j'ai oublié mon rendez-vous de demain matin avec Antoine pour un gros déménagement. Le moment n'est décidément pas encore venu de m'allonger avec la version papier de Mes voisins les Yamada (Hisaichi Ishii, Volume 1/3, chez shampoing). Après quatre pages, j'ai déjà ri trois fois. Il y en a trois cent cinquante.

mercredi 13 mai 2009

ON comment


Grâce à Karine, je me suis résolu à placer un filtre sur la mise en ligne des commentaires. Les messages insipides ou les insultes ne faisaient que polluer les autres. Contrairement à ce que certains prétendent, leur quantité n'est pas gage de bonne santé pour un blog. Quant à leur qualité, elle me donne le courage de continuer, même si, et heureusement, nous ne sommes pas tous et toutes forcément d'accord. Dans une discussion animée, on aiguise ses arguments, y décelant les failles et les à-peu-près. J'ai souvent raconté comment dans le Drame nous nous chamaillions souvent, mais finissions toujours par nous accorder. Il suffit de partager un projet, de vie ou de travail, pour qu'il ne soit plus question que des modalités. Encore faut-il savoir ce que l'on souhaite ! La bonne foi des bretteurs est une condition sine qua non d'un échange enrichissant...
Il n'y a donc pas grand chose de changé pour déposer un commentaire. Ayant reçu un mail m'en avertissant dans l'instant, il ne me reste plus qu'à valider sa mise en ligne. Ce délai est souvent très bref lorsque je suis devant mon écran, hélas trop souvent qu'à mon goût, et je peux même effectuer cette validation depuis mon iPhone lorsque je suis en promenade. Le système fonctionne depuis toujours avec succès, par exemple, sur les blogs de Poptronics ou d'Art et autres choses. Cette décision est aussi une petite contribution à la résorption de l'afflux d'informations qui nous étouffe et que nous alimentons. J'userai et abuserai donc de cette nouvelle fonction. Rappelons aussi aux bidouilleurs d'IP et aux schizos du pseudo que l'origine du commentaire ne trompe personne. Il est souvent difficile, et même parfois criminel, de se taire. Ne pouvant pas tout résoudre en un jour, je pratique désormais le tri sélectif, pour votre confort...

mardi 12 mai 2009

Ma main au feu


Même pas mal ! J'en ai déjà parlé, j'apprends à contrôler la douleur. Comme je ne suis pas masochiste et que je ne fais pas exprès de me faire mal, je ne peux pas tester mes théories quand ça me chante. Depuis quelques années, je travaille sur la brûlure jusqu'à non seulement ne plus la ressentir, mais ne même plus en avoir de trace. J'en étais si convaincu samedi que j'ai montré à ma compagne le mauvais endroit de ma main ! Pourtant un peu au-dessus, on voyait très bien la marque... Revenons en arrière jusqu'au grill que je touche en enfournant un poulet fumé à la mode chinoise. Ma peau ressemble alors à une viande dorée à souhait. Impressionnant. Je pose un glaçon illico sur la plaie pendant une dizaine de minutes tandis que j'étudie les sensations successives provoquées par la chaleur et le froid conjugués. J'enfile les adjectifs comme des perles sur le chapelet de mon imagination jusqu'à presque regretter de ne plus rien sentir. Quel autre secret possède le fakir qui marche sur des braises ? La brûlure finit par ressembler à celle du piment que j'affectionne plus que de raison. Je tiens l'analogie. Cela en devient agréable. La grosse sangsue rougeâtre devient un tatouage éphémère qui disparaîtra comme toutes les autres blessures. Enfin, presque toutes. J'ai sur la cuisse un coin de peau particulièrement doux qu'un bistouri dessina lorsque j'étais enfant. Comme si la leçon n'était pas suffisante, je plonge la même main dans les orties dont Françoise a besoin pour la soupe. Pas de trace cette fois, mais une anesthésie électrique et collante qui monte en pointe vers le poing. Stop. On arrête là les expériences. Aller dans le sens de la douleur, l'apprivoiser, rend ces déboires piquants et instructifs.

lundi 11 mai 2009

Lavage de cerveau


Je suis complètement débile. Heureusement j'enregistre les informations inconsciemment et je les mets en écoute régulièrement. Ce matin, en me repassant involontairement, ça fait beaucoup d'adverbes, le fil des évènements domestiques, j'ai eu un sursaut de lucidité. Il était très tôt. Pendant le rembobinage de l'affaire du lave-linge, j'ai fait un arrêt sur image et je me suis aperçu que nous avions commandé une machine à laver qui ne passerait pas les portes de la cave ! Jeudi, un acheteur d'eBay a emporté la vieille dont la courroie avait encore lâché. Nous avions conclu qu'il fallait acquérir une machine qui consomme moins, mais contient plus. Trop la charger finissait par faire claquer la courroie d'entraînement du tambour. Sauf que les portes de la cave sont de 60 centimètres de large et celle que j'ai commandée en fait minimum 69. Je me vois mal abattre la cloison à la masse. Que j'y sois suffit. D'autant que sont des murs porteurs. Aussitôt, j'envoie un courriel à Maismoinscher pour annuler ma commande passée il y a déjà quinze jours sur le site de PriceMinister ! En attendant on lave à la main et je me lamente sur mon état de fatigue qui me fait réagir avec un tel délai... Lessivé.

dimanche 10 mai 2009

Portraits en nuage de tags



Antoine Schmitt m'envoie mon nuage de tags (à gauche) que le site 123people.fr a compilé après qu'il ait tapé mon nom dans le champ de recherche.
Le moteur prétend explorer presque chaque recoin du Web pour vous aider à trouver des informations sur vos (futurs) proches. Grâce à (sa) technologie de recherche, trouvez les profils de vos amis, de connaissances ou de célébrités. Chaque profil 123people comporte des adresses email, des numéros de téléphone, des images, des vidéos, des profils issus de plateformes communautaires, de Wikipedia, et bien plus encore... Tous ces résultats sont automatisés et rassemblés en temps réel à votre demande spécifique. Aucune information n'est stockée et les adresses email, postales et les numéros de téléphone proviennent de banque de données publiques locales (France) et internationales.
Rien de très nouveau, pas de surprise, une googlisation classique donne même plus de résultats, à condition que l'on y passe du temps, tout dépendant de la notoriété de la personne et donc du nombre de pages que le site de recherche a indexées. Les agrégateurs de flux RSS comme Netvibes nous ont habitués à embrasser d'un coup d'œil les réponses que nous attendons. 123people accélère la recherche, résume et compile.
C'est évidemment la compilation qui est amusante, à l'image de l'outil "synthèse automatique" du logiciel Word qui résume un texte, le nuage de tags vous taille un costard en deux coups de cuillère à vous faire la peau.
Mon portrait au nuage de tags est plus fidèle que d'autres essais que j'ai ensuite réalisés en tapant le nom de mes camarades. Précédées opportunément par Musical et Instantané, mes casquettes de compositeur de musique et designer sonore me conviennent parfaitement après mon lien au Cinéma appuyé par L'image. La nature de mes productions (Disques Grrr, Cd-roms - souligné par la répétition !) précisent quelques uns de mes succès (Carton, Machiavel, Nabaztag, le Sniper, Alphabet et Drame pour Un Drame Musical Instantané). Mon attachement à Paris s'inscrit en lettres géantes, ma collaboration avec Nicolas Clauss occulte celle avec Antoine Schmitt, même si Machiavel est en bonne place et que le pluriel de lapins renvoie à notre Nabaz'mob ! Les choix mécaniques sont aussi arbitraires que s'ils avaient été décidés par un être de chair. Je pense aux absences, à commencer par ce blog qui m'occupe quotidiennement et, à côté de mon nuage de tags, je copie-colle celui de Françoise, aussi réussi, si si. Antoine précise "qu'il faut de la matière (beaucoup de pages et de texte) pour que l'algorithme fonctionne". À suivre (sic).

samedi 9 mai 2009

Objecteurs de croissance


Il y a une semaine, Libération publiait un entretien passionnant avec le politologue et écrivain Paul Ariès, directeur de la nouvelle publication Le Sarkophage, prônant le ralentissement de la société et sa relocalisation. Il nous invite ainsi, individuellement et collectivement, à retrouver le sens des limites. Les comparaisons sont éloquentes : là où un individu sans limites ira les chercher dans la conduite à risques, la toxicomanie, le suicide, la société explosera les inégalités, épuisera les ressources, exacerbera les conflits...
Ariès commence par nous mettre en garde contre les conséquences des crises qui accouchent plus souvent d'Hitler et Staline que de Gandhi et nous incite à apprendre à vivre beaucoup mieux avec beaucoup moins. Pour ce faire, la première décroissance suggérée est celle des inégalités sociales, car sans elle les classes moyennes continueront de tenter d'imiter les classes aisées, etc. Le monde entier ne pourra jouir des avantages des quelques nantis. Trois milliards d'automobiles est par exemple une chose impossible ! Seule issue, sortir de la civilisation automobile au profit de transports en commun quasi gratuits. Le "toujours plus" n'est viable ni dans le modèle capitaliste, ni dans celui du socialisme. Il faut donc changer notre façon de penser, décoloniser notre imaginaire de consommateur. Ariès, qui choisit la voie démocratique pour compter ses partisans, articule la décroissance sous trois formes de résistance : individuelle en accord avec nos propres idées, collective en développant des alternatives au cœur de la société, politique pour éviter la récupération par un capitalisme avide de toutes les critiques pour se régénérer. Ariès termine en évoquant le désir, moteur incontournable pour nous sortir de l'ornière où nous nous sommes fichus.
Évidemment je résume un texte qui lui-même reprend très succinctement la pensée de l'auteur. Mais c'est certainement aujourd'hui la proposition d'action la plus lucide face au gâchis, au saccage, au crime de masse organisé, à la folie de la vitesse qui nous dévorent tous tel le dieu Moloch. Si nous ne décidons pas d'enrayer la folie qui nous mène par le bout du nez, nous courrons droit à la catastrophe, et nous la savons.

vendredi 8 mai 2009

Ursus Minor au firmament


Il faut avoir vu François Corneloup faire des pointes au baryton, le chapeau vissé sur le crâne, la mine réjouie, regarder Stockley Williams jongler avec les coups. Il faut avoir vu Tony Hymas à cheval sur une fesse entre deux ou trois claviers maintenir l'équilibre du groupe feuilletant les pages volantes qui se moquent du temps. Il faut avoir vu Mike Scott lever le manche de sa guitare comme un paratonnerre pour attirer la foudre des notes de ses partenaires. Et puis battre les cartes. Hymas attaque les touches comme Corneloup claque du bec, distorsions contre métal doré. Le funk et le free cèdent la place à une improbable musique de film aux incrustations mélodiques qui nous balade sur le bitume encore fumant d'une jungle peuplée de cœurs tendres. Justes regrets de ne pas entendre plus souvent la voix bouleversante de Williams sur rythme de slap sax, riffs de touches et tricot de cordes. Superstition ! La salle est pleine, mais on plaint ceux qui, partis en long week-end, ont raté la météorite lorsqu'elle a frôlé le XXème. Ça groove au fond du temps à L'Ermitage.

jeudi 7 mai 2009

La bande-annonce originale de Mix-Up


Hier j'évoquais les films de Luc Moullet, docu-fictions avec lesquels les films de Françoise Romand entretiennent quelque cousinage, par leur fantaisie et leur inclassabilité. Parfois leurs auteurs apparaîssent facétieusement à l'écran. S'ils partagent humour et auto-critique, la comparaison s'arrête là.
La bande-annonce de Mix-Up ou Méli-Mélo (1985), le premier film de Françoise Romand, figurera en bonus de son dernier film et DVD Ciné-Romand, le temps de finaliser tout cela. Le montage est enfin terminé. Il ne reste plus à Françoise qu'à fignoler les sous-titres anglais, à mes zigues d'en peaufiner le mixage, à Igor Juget d'en concocter l'authoring et à Étienne Mineur d'en créer la pochette, et le tour sera joué ! On ignore encore la date de sortie définitive du petit dernier, probablement la rentrée de septembre. Ciné-Romand (2009) avait été montré par les Cahiers du Cinéma au Centre Pompidou pour le Festival d'Automne dans une version intermédiaire, très différente de celle qui sortira. On sait seulement qu'un quatrième DVD le suivra avec Thème Je (2004), film sulfureux qui aurait risqué d'être compris de travers sans connaître le reste de l'œuvre de la cinéaste, actuellement au travail sur deux nouveaux projets de longs métrages. C'est rageant de ne pouvoir rien en révéler, ni des uns ni des autres. Juste l'eau à la bouche avec ce petit "trailer" inédit, retrouvé récemment par Françoise !
Et puis, si vous préférez voir les films en salle, Appelez-moi Madame (1986) sera projeté à Paris au Nouveau Latina, cinéma racheté par l'éditeur Carlotta, samedi 16 mai à 19h30, en présence de la réalisatrice. Unique projection. Le lendemain dimanche 17 mai au Point Éphémère, lors du Salon du DVD et des éditeurs indépendants de cinéma, elle signera le DVD Appelez-moi Madame à 15h sur le stand de Doriane et Mix-Up ou Méli-Mélo à 16h sur celui de Lowave.

mercredi 6 mai 2009

Le 1er mai 2009 vu par Chris Marker


Annick Rivoire a de la chance d'avoir de tels correspondants pour le site Poptronics.
Lorsque Chris Marker ne lui envoie pas les collages de son chat Guillaume-en-Egypte, il met gracieusement en ligne (sous Creative Commons) 25 photographies prises pendant la manifestation de vendredi dernier. Comme j'en reproduis la mozaïque, un détail me saute aux yeux : la plupart des hommes portent l'uniforme, les femmes défilent. D'un côté comme de l'autre les mines ne sont pas particulièrement réjouies. La crise touche tout le monde. On s'interroge sur les incertitudes de l'avenir. Aragon disait qu'elles étaient celui de l'homme... Alors ?
La crise a bon dos. Quelle crise ? L'alerte aux abus d'une caste arrogante qui s'en met plein les poches sur le dos de la population, au risque de bousiller la planète, le fossé entre les riches et les pauvres qui se creuse un peu plus chaque année, le mécontentement qui gronde, un barril de poudre qui attend sa mèche... Il suffirait peut-être d'une étincelle pour que tout cela explose ? Quand je pense que de tels propos pourraient faire débarquer une meute de types en cagoules au petit matin... Ceux-là y auront toujours droit au cache-nez. Mais les allumettes sont entre les mains du pouvoir. Une chance qu'il joue avec le feu, le fada de l'Elysée ! Il fait semblant d'éteindre les incendies avec un arrosoir, il dresse des rideaux de fumée, mais ça continue, de pire en pire. Et nous, nous manifestons dans le calme, bien plan plan, le regard perdu sur la ligne bleue des roses. À force de broyer du noir, il finira bien par se redresser vers les étoiles. Chaque nuit est une promesse. Comme le regard de ces femmes, décidées, elles savent que cela ne se joue pas en un jour, elles sont patientes, opiniâtres, elles marchent, elles avancent. Ne manquons pas leurs rendez-vous.

Luc Moullet enfin !


Luc Moullet est drôle. Il prend son temps.
Luc Moullet est drôle. Il filme son temps.
Luc Moullet n'est jamais aussi drôle que lorsqu'il joue dans ses films ou qu'il les présente.
Ses films mettent du temps à sortir au cinéma, 24 ans en moyenne !
Certains atteignent des sommets. D'autres planent on ne sait-z-où ?
''Anatomie d'un rapport'' (1975) et ''Genèse d'un repas'' (1978) (ci-dessus) sont des chefs d'œuvre du docu-fiction. Des films clés de l'histoire du cinéma.
Sérieusement drôles et drôlement sérieux.
Dix courts-métrages spécifiés "très drôles (sauf un)" sont édités par Chalet Pointu, avec Luc Moullet littéralement « en shorts ». De ''Un steak trop cuit'' (1960) à ''Le litre de lait'' (2006), en passant par ''Essai d'ouverture'' (1988) et ''Toujours plus'' (1994), le réalisateur nous explique sa manière de voir le monde, unique, cocasse, critique, là où tout se qui tombe à côté de la plaque est ramassé par de braves gens qui s'en tiennent aux faits. Généreux, Luc Moullet devrait passer en potion quotidienne, autour du Journal de 20 heures, comme jadis Les Shadocks, Desproges ou les Deschiens. Il faut insister pour que le réalisateur y interprète son rôle.
Des deux longs métrages publiés récemment par blaq out, je préfère "Le prestige de la mort" aux "Naufragés de la D17". Moullet est plus à l'aise pour se diriger dans l'absurde qu'avec ses comédiens dont les à-peu-près rappellent ceux des interprètes de Mocky.
Si Moullet sait prendre son temps, c'est qu'il n'est pas pressé de mourir, même pour faire vendre ses films. Il n'est jamais aussi bon que lorsqu'il tente sincèrement de comprendre comment fonctionne un système. Changement d'angle assuré. Et ne manquez surtout pas la présentation de chaque film, court ou long, par leur auteur.


Comme Moullet préfère la gloire anthume, allez voir la rétrospective que lui consacre la cinémathèque du Centre Pompidou jusqu'au 31 mai.

mardi 5 mai 2009

Contre-champs


Je résume parce que j'ai effacé le long billet que je viens d'écrire en me trompant de bouton. Cela ne m'arrive pas très souvent, mais c'est encore une fois de trop !
Contre-champ géographique. La vue de Paris depuis la terrasse qui surplombe l'appartement de ma mère, route de la Reine à Boulogne-Billancourt, fait référence à notre visite de l'atelier du Corbusier en juillet 2007. On l'apercevra au loin en bordure gauche du cadre, tandis que se découpent le Front de Seine et la Tour Eiffel, indémodable, et que l'on voit les contreforts du Parc des Princes où nous jouions au foot pendant les cours de gym, quand je ne pouvais m'y soustraire. Je racontais alors l'histoire de cette terrasse, lieu de nos festivités psychédéliques du temps du lycée...
Contre-champ historique. Passé chez ma mère récupérer des "vieux papiers" dont elle souhaitait se débarrasser. Les posters fluorescents de ma chambre d'adolescent ont été parfaitement conservés en haut de la penderie. Je n'ai pas encore ouvert le carton de diplômes, collection impressionnante de rouleaux, de mon grand-oncle maternel Édouard Salomon, mais j'ai épluché tout le dossier de déportation de mon grand-père paternel, Gaston Birgé. Tout y est. Je lis un témoignage : Monsieur Birgé Gaston a été arrêté par la Gestapo le 12 juin 1942, dans son bureau, 1 quai Félix Faure à Angers. Il a été ensuite emmené à la Prison d'Angers (où il est resté 80 jours) puis au camp de Drancy (séjour : 1 année environ). Il est parti après pour le camp d'Auschwitz, vers le 2 ou 3 septembre 1943 (où il est passé à la chambre à gaz). Mon oncle Roger, le jeune frère de mon père, écrit : Angers (prison) du 12 juin 1942 au 2 septembre 1942. Camp de Monts (près de Tours) jusqu'au 5 ou 6 septembre. Drancy (Seine) jusqu'au 2 ou 3 septembre 1943 (matricule 30043). Weimar (camp) jusqu'à fin juin 1944. Les informations se contredisent sur le lieu de son exécution : Auschwitz est en Pologne, le camp de Weimar est celui de Buchenwald (version officielle). Cyprienne Gravier, sa secrétaire, très proche de lui avant qu'il n'épouse Odette Lévy en secondes noces et à nouveau après cela, précise : J'étais dans son bureau à prendre du courrier, vers 11 heures du matin, lorsque deux agents de la Gestapo sont entrés, l'ont interrogé et ensuite emmené. L'arrestation de Monsieur Birgé, directeur de la Compagnie d'Électricité d'Angers, en tant qu'Israélite, a été provoquée par une dénonciation faite par un nommé R.Vaudeschamps, chef de la Subdivision d'Angers du Mouvement Social Révolutionnaire, à la solde de la Gestapo.
J'apprends aussi que mon grand-père Gaston, après la mort de ma grand-mère Blanche lorsque mon père avait trois ans, s'est remarié avec Odette (pupille de la nation) en 1925 pour en divorcer en 1934... En ce qui concerne l'appartement, il est dit que : "il n'avait pas été posé de scellés. Rien n'a pu être mis à l'abri. Après avoir occupé l'appartement, les Allemands ont déménagé beaucoup de choses, dont les meubles..." Parmi les photocopies, l'arrestation de mon père le 2 juin 1944 vers 10 heures du matin à son bureau 104 avenue des Champs Élysées par deux agents de la Gestapo, déporté le 15 août, et avec à la date de libération : "évadé des trains de France". Ces informations me parviennent de manière surprenante au moment où je retrouve mon cousin Serge et qu'il décide d'esquisser notre arbre généalogique, mais ça c'est une autre histoire...

lundi 4 mai 2009

Usine au Triton


Hier dimanche, Olivier Sens (à gauche sur la photo avec les cheveux décolorés) organisait un atelier-découverte autour de son logiciel de création sonore Usine dans le cadre du festival Electrolyses aux Lilas. Tandis que David Fenech, qui m'en avait averti le matin, assistait aux présentations d'une dizaine d'artistes dans la salle de spectacle du Triton, dans les loges je profitai des conseils de Benjamin Mousset (le barbu à droite) et d'Olivier qui installaient, expliquaient, commentaient le logiciel.
Usine permet de construire sa propre configuration d'instruments virtuels pour la scène et d'en jouer "live" en retrouvant des gestes instrumentaux qui font le plus souvent défaut aux logiciels musicaux. Echantillonnage sonore en temps réel, traitement par effets sonores, raccourcis physiques des commandes, etc., Usine permet d'automatiser des manipulations fastidieuses en les réduisant au geste le plus simple pour pouvoir en jouer sans perdre le fil de l'inspiration musicale, voire d'improviser librement sans être encombré par la technique. Cela implique évidemment de configurer en amont les gestes dont on a besoin, choisis parce qu'ils conviennent à la musique imaginée. À chacun de faire le tri dans les immenses possibilités offertes par Usine pour s'approprier celles qui vous correspondent. D'autant qu'Usine peut vampiriser n'importe quel plugin VST et intégrer ses fonctions au tableau de commande que l'on se sera dessiné. Le logiciel consiste en patches, des synapses entre les différents éléments et leurs possibilités fonctionnelles, et en l'analyse en temps réel d’un signal d’entrée pour pouvoir ensuite y réagir et régler les paramètres des modules / insérables de façon à modifier le son.
Comme il ne tourne que sur PC, il faut auparavant installer une partition Windows sur mon Mac. Hélas pour moi, Bootcamp se révèle incapable de bien faire ce travail vu la quantité de mémoire libre sur mon disque dur. Qu'importe ! J'ai pu constater que les nombreux Macophiles présents le faisaient marcher correctement sur leurs PowerMac. Si Usine m'emballe je pourrai toujours régler le petit problème en question ou acquérir un portable PC avec un écran tactile. Benjamin qui prenait le temps d'aider tous les novices dans mon genre à installer, configurer, régler, travaille sur un Clevo avec une carte RME tandis qu'Olivier a collé un écran tactile sur son PC. Le geste devient alors évident.
Sans perdre en studieuse concentration, il régnait dans les loges une douce euphorie entretenue par toute l'équipe d'aficionados d'Usine. Plutôt que de "commercialiser" au sens fort son logiciel, Olivier Sens a choisi de créer une sorte de confrérie des amateurs d'Usine. Il y a un petit côté artisanal dans tout cela qui rend l'affaire très sympathique. Les professionnels ne s'y sont pas trompés. Il existe d'autres manières de faire, en particulier lorsque l'on travaille avec des machines en dur, mais Usine répond bien aux besoins des musiciens qui affectionnent le virtuel. Comment ne pas y être sensible si l'on s'intéresse à la nouvelle lutherie informatique et que l'on ne veut pas être freiné par les maladresses de la technique ! Une version quasi complète est donc offerte, mais on en trouvera une plus poussée sur le site sensomusic, payante sans être dispendieuse, avec un système de mises à jour renouvelables à l'année.

dimanche 3 mai 2009

Aux armes, musiciens !


« Les Allumés du jazz sont le seul journal de jazz à maintenir un point de vue politique sur cette musique. »
Francis Marmande in Le Monde Diplomatique, décembre 2004.

Si mon vécu et mon à vivre m'ont éloigné des Allumés du Jazz je n'en reste pas moins sensible au combat que mène l'association qui rassemble une cinquantaine (selon les organisateurs) de labels indépendants de disques de jazz et bizarrement assimilés. Le numéro 24 du Journal que j'ai animé pendant des années avec Jean Rochard, Valérie Crinière et une ribambelle d'allumés est le premier exemplaire auquel je n'ai contribué d'aucune manière. Pourtant, je m'y reconnais peut-être encore plus que dans n'importe lequel de ses prédécesseurs tant il aborde un thème qui m'est cher, celui de l'engagement des musiciens dans le quotidien et dans leur art. En ces temps d'inculture et d'arrogance, de cynisme et de destruction massive, d'injustice et d'iniquité valorisée, les Allumés font preuve de salubrité publique en publiant ce numéro qui interroge les pratiques des acteurs d'un secteur donné pour moribond, le disque, et ceux qui l'alimentent, les musiciens.
"Engagez-vous, qu'ils disaient !" fait question à nombre d'entre eux (Hélène Labarrière, Dominique Pifarély, Brianhu de Junkyard Empire, André Ze Jam Afane, Dominique Répécaud) qui évoquent l'engagement de l'artiste dans son indépendance et sa quête de liberté. Loin d'un gargarisme auto-rassurant, le Journal des Allumés donne la parole à des hommes, et trop peu de femmes comme d'habitude, qui ont toujours cherché à concilier les notes qu'ils émettent avec l'espace où elles se transmettent. Si Jean Rochard ouvre le défilé avec une salutaire leçon d'histoire, Ce soir nous irons danser sans francs et sans colliers, le producteur Gérard Terronès, le pianiste François Tusques, le saxophoniste Franck Roger, le contrebassiste Jean-Claude Oleksiak, En dépit des vieux nuages, lui emboîtent le pas en évoquant les paradoxes subtils du système des subventions et les dangers du formatage. Le pianiste Alain Jean-Marie et le percussionniste Frédéric Firmin relaient La clameur des îles. En interviewant les trombonistes Thierry Madiot et Marc Slyper, le compositeur-zarbiste Pablo Cueco rappelle les avantages acquis du statut d'intermittent du spectacle, Prolégomènes à la création, avant de se demander à quoi rime la politique culturelle de l'Etat, Bromure ou Viagra. ZukaYan fait le topo sur les Disquaires en lutte : la « crise » bonne aubaine à la Fnac aussi tandis que le disquaire indépendant du Souffle Continu raconte comment Ma petite entreprise ne connaît pas la crise. Le guitariste Jean-François Pauvros relate la lutte qu'il aura fallu mener pour conserver les studios de répétition de Campus-Terrain d’Entente, Tête de gondole ou tête de manifs ?. Jeanne Porterat rappelle l'historique de L'Internationale d'Eugène Pottier et des droits d'auteur qui y sont rattachés, L'égalité veut d'autres lois. Le percussionniste Lê Quan Ninh se penche sur la musique elle-même et sur son rôle, Le geste déployé... C'est dire si la question des luttes concerne tous les marcheurs de cette manifestation porteuse de slogans autrement plus radicaux ou réfléchis que la bonhommie sympathique, mais bien silencieuse, du défilé du 1er mai samedi après-midi à Paris. Que le bruit qui s'échappe de nos instruments ébranlent les préjugés et participent à une révolution nécessaire et inéluctable !


Les Allumés ont eu l'intelligence de confier à des écrivains le soin de chroniquer les nouveautés discographiques et à des illustrateurs celui de nous faire rire ou nous émouvoir. Ainsi les dessins de Johan de Moor, Efix, Nathalie Ferlut (couverture), Sylvie Fontaine, Ramuntcho Matta, Ouin, Percelay, Pic, Jeanne Puchol, Rocco (ci-dessus), Andy Singer, Zou et les photos de Guy Le Querrec côtoient les mots de Nicole Lat, Christelle Rafaëlli, Alain Broders, Jacques Petot, Dominique Dompierre, Stéphane Cattaneo, Benoît Virot, Vincent Menière, Germain Pulbot, Jean-Louis Wiart... Au pianiste Benoît Delbecq avec le journaliste Denis Robert de commenter la photo de GLQ de la révolution des œillets, El pueblo unido jamas sera vencido.
Ce n'est pas tout, au cœur de la manifestation qui s'étendra jusq'au 22 mai, mois printanier hautement symbolique, les Allumés proposent toute une série de disques à 11 euros (16€ pour les doubles) sur le thème "Jazz et luttes". Le Qui vive ? du Drame y est en bonne compagnie (pas républicaine de sécurité), mais auraient tout aussi bien pu y figurer nos Défense de, Trop d'adrénaline nuit, Rideau !, À travail égal salaire égal, Les bons contes font les bons amis, Carnage, L'hallali, Urgent Meeting, Opération Blow Up, etc. tant les titres de notre label GRRR ont toujours porté haut et clair leurs banderoles revendicatrices. Enfin je n'ai pas pu résister à l'irrépressible besoin de télécharger le Journal disponible en pdf sur le site des Allumés pour le lire sur l'écran au risque œdipien de me crever les yeux plutôt que d'attendre patiemment qu'il tombe dans ma boîte aux lettres...

samedi 2 mai 2009

Pecha Kucha 8, un feu d'artifices dans le noir


L'ambiance était sympathique et fraternelle. Les Designers Interactifs avaient organisé leur huitième édition parisienne de Pecha Kucha au Divan du Monde en partenariat avec la revue Étapes. La salle était pleine à craquer. Les douze designers, qu'ils soient d'images ou de sons, tournaient autour de tout ce qui se goûte, des mets gastronomiques sculptés pour le plaisir des sens à un lounge sélect de Macao où les bulles de champagne pétillent sur les murs, parfois plus sévèrement, de la carte Navigo qui fait bip aux matières tactiles, et toutes sortes de kaléidoscopes de formes appliquées tournoyant sur les trois écrans habilement disposés, si ce n'est quelques boules pendues au plafond oblitérant les rectangles tendus... Je dois avouer avoir été particulièrement séduit par les livres interactifs présentés par Étienne Mineur. Livre à déplier et replier, livre réagissant à la température, livre à puces sonores (là vous nous entendez venir sur la pointe des pieds, Sacha et moi !)... Quand le design interactif des nouvelles technologies fait un retour de flamme vers le plus interactif des supports jamais inventés. Tout bonnement génial ! Mais ne rêvez pas trop vite, Étienne présentait des prototypes, juste pour nous mettre l'eau à la bouche. Quant à moi, je présentais FluxTune, déjà évoqué dans cette colonne. Les collègues qui feuilletaient leurs books à la vitesse V des 6 minutes 40 imposées nous faisaient tourner la tête. Je préfère les démonstrations concentrées autour d'un seul projet. Qu'importe le contenu des flacons, la salle était en liesse, fascinée par le feu d'artifices des propositions des douze designers aussi passionnants que variés.


Le Pecha Kucha rassemble essentiellement des jeunes gens de la profession, le design appliqué à tout ce qui se présente. Comment rendre ergonomique notre approche du monde. À défaut de sens, comment lui donner des couleurs ? Justement, en regardant les belles photographies de Rémy Deluze, je ne peux m'empêcher de m'interroger sur l'uniformité vestimentaire des designers présents sur la scène et, plus encore, dans la salle. Est-ce une manière de ne pas faire peur aux clients que de présenter le noir (le marron, le sombre, le beige, le gris) comme un retrait qui laisse la place d'imaginer ce qui leur convient ? Toujours à la recherche de saveurs prononcées, je faisais tâche au milieu de tout ce noir dont Monet disait que ce n'est pas une couleur.

vendredi 1 mai 2009

Dératés informatiques


Pause. C'est le jour ou jamais. Il a suffi que Françoise ouvre iTunes pour que son écran 24 pouces tout neuf se mette à faire des siennes. Chaque fois que je cliquais sur une partie de l'image il improvisait de nouvelles formes. C'était assez joli, mais plutôt inquiétant. Tout est revenu dans l'ordre après un redémarrage, mais j'avoue n'y comprendre rien. Pas plus que pour Cécile qui a reçu un drôle d'appel d'un type habitant Lyon, également chez Orange, qui venait de trouver dans sa boîte aux lettres l'intégralité des mails envoyés à Cécile depuis le 12 février !? C'est encore plus angoissant de penser que tous nos mails se promènent peut-être en copies quelque part sur le Net sans que l'on n'en sache rien. Imaginez que cela tombe en de mauvaises mains... Si quelqu'un a une explication, je suis preneur... C'est sans compter les mails importants qui tombent par erreur dans la boîte des indésirables sans que l'on sache pourquoi tout bouge soudain.