Jean-Jacques Birgé

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lundi 31 août 2009

15. Un, deux, trois soleils


Le VTT n'avait pas une égratignure. Louise l'a ramassé, étonnée que personne ne s'en soucie. Habitant un petit studio en rez-de-chaussée à deux pas de son kiosque à journaux, elle a eu l'idée de le rapporter chez elle. Elle ne sait pas encore si elle osera l'enfourcher ou s'il vaut mieux s'en débarrasser. Qu'est-ce que ça change ? Le mal est fait. Il suffit d'un instant pour que tout chavire. Toute sa vie s'était jouée ainsi, en quelques secondes, le temps de frapper dans ses mains, clac, et hop ! Son départ pour Madrid, son mariage à Vegas, son retour à Paris, sa fille qu'elle ne voyait plus ou qui ne voulait plus la voir, ses rencontres d'un soir et son engagement militant... La mort fait remonter à la surface de drôles de trucs. Cela aurait pu arriver à n'importe qui. On pourrait le croire. Mais le chauffeur du camion, lui, sait, à l'heure qu'il est, ce qui s'est vraiment passé.
Philippe était un as de la bicyclette. Formé à rude école, celle du cirque, il n'en tirait aucune gloire. Troisième rejeton d'une famille de circassiens italiens, il avait commencé le monocycle dès l'âge de cinq ans. L'art du jonglage ou la marche sur le fil n'avaient pas plus de secret pour lui. Sans échauffement il était encore capable d'exécuter un salto arrière, ou même avant, quand on le mettait à l'épreuve. À l'adolescence, n'ayant que peu d'appétence pour la discipline et la compétition, il avait préféré sortir du giron familial pour faire des études de philo qui le mèneraient à l'action humanitaire et plus tard au journalisme. Il est des héritages dont on se passe très bien. La famille n'est pas une fatalité. Hors la névrose on ne lui doit rien. Les choix de Philippe n'appartenaient qu'à lui. Du moins, c'est ce qu'il croyait. Il avait pris la tangente en pensant échapper au cercle. Connaissant les passages piétons, les escaliers, les sens interdits et les arrière-cours à deux issues, il avait su mettre à profit sa science des rues de la capitale pour semer d'éventuelles filatures. Discret et léger, il pouvait circuler plus vite qu'une mobylette. "Et hop, comme en Amérique !" lançait-il en enfourchant son destrier. Cela n'amusait que les cinéphiles.
Le Monde avait titré : "Un vélo percute un poids lourd". Drôle de manière de raconter les choses ! C'est le pot de terre contre le pot de fer. Pourtant c'est vrai, le cycliste est rentré de plein fouet dans le camion. Le chauffard tourne brusquement à droite, coupant la route au VTT qui, à la vitesse où tout se déroule, n'a absolument aucune chance de s'en tirer. Philippe fait le grand saut, un, deux, trois soleils, sa tête heurtant chaque fois le bitume avec un bruit d'os creux qui s'effrite comme une crêpe dentelle qu'on écrabouille entre deux doigts. Le salopard a pris la fuite, laissant le cadavre sur la chaussée, à plat ventre, bras et jambes écartés, figé dans la pause du gymnaste faisant la roue. Mais de roue, c'est la dernière. Son carrosse aura la noirceur du corbillard.
Sous la selle, Philippe avait plié une feuille de papier. Y est griffonné un numéro de téléphone suivi de " JBB88001 > DTC646, Driss 23h15 à la Piscine "..

dimanche 30 août 2009

Time Capsule désintégrée


Ce n'est pas un nouveau chapitre de la fiction. En mon absence j'avais laissé mon ordinateur branché sur Internet. Un matin, je me connecte et constate la liaison coupée. De deux choses l'une, j'exclus la troisième. Un cambrioleur n'aurait pas volé le matériel en la présence de nos anges-gardiens Ce ne pouvait être que l'électricité ou la FreeBox. Jean me confirme qu'il n'y a eu aucune coupure pendant son séjour et elle aurait laissé des traces, les horloges non connectées au satellite étant incapables de redémarrer toutes seules. Reste la connexion. Pas d'affolement. Un TGV plus tard, je constate en effet qu'il n'y a plus de réseau. Échange de câbles, tests, localisation de la panne. La Time Capsule qui me servait à la fois de borne wi-fi et de disque de sécurité pour le portable a rendu son dernier soupir. J'appelle Apple dont le numéro est devenu gratuit. Après laborieuse communication avec deux jeunes femmes scandinaves au français approximatif la conclusion est irrémédiable. L'appareil acheté il y a un an pour environ 400 euros n'est plus sous garantie et ne se répare pas. Direct à la boîte à ordures spécialisée de mon fournisseur d'arnaques. Mon interlocutrice ne pouvant trouver d'autre explication invoque la foudre : un orage aurait été aperçu sur Paris cette semaine, ben voyons ! L'installation de mon ancienne borne Airport Extreme se passe comme une lettre à la poste. Rien d'autre n'a souffert. Jusqu'à ce que je tente de reconfigurer la petite borne Airport Express qui me permet d'écouter de la musique sur iTunes sans fil en la branchant sur la chaîne hi-fi. Cette fois elle s'allume mais refuse de se connecter. Grrr !... Un disque dur va vingt fois plus vite à se synchroniser avec Time Machine pour effectuer des copies de sécurité et il en coûte le tiers ! Conclusion : ne jamais se précipiter pour acheter du matériel, préférer lire les analyses et vérifier les compatibilités avant de se lancer... J'ai ainsi résisté à acquérir le nouveau système OSX baptisé Snow Leopard. Lassitude et gâchis...

samedi 29 août 2009

14. Fausse route


Le journal est plié pour mettre l'article en évidence. Il le connaît par cœur pour l'avoir lu et relu à s'en user les yeux. Il n'y croyait pas. Il ne veut pas y croire. Il ne croira plus ce qu'il voit. D'ailleurs qu'est-ce qu'il fiche là ? Rien ne colle. Aucun lien ne pourrait être établi entre cette bicoque sinistre et sa cavale. Max essaie de mettre un peu d'ordre dans ses idées. Le monde part en lambeaux. Voilà un moment qu'il n'a pas fait le ménage. Lorsque l'on commence à chercher des signes, on en ramasse à la pelle. Si la divination coïncide avec notre attente, nous sommes subjugués, prêts à reconsidérer notre matérialisme le plus ancré. Dans le cas contraire, on n'y prête aucune attention. On ne s'intéresse aux oracles que s'ils répondent à notre attente. En affirmant ces convictions, Max repense aux paroles du Russe. C'était fort de marc de café. L'oracle aurait-il simplement orienté ses choix en le poussant à jouer la fille de l'air ? La description de la Déesse était si précise qu'il en avait eu la chair de poule. On aurait dit que l'autre lisait dans ses pensées. C'était peut-être un truc de télépathe. Comment savoir ? Il est trop loin pour rebrousser chemin et puis l'air parisien lui est devenu insalubre. C'est le moins qu'on puisse dire. Déjà deux morts. N'en était-il pas responsable ? Le suicide et l'accident lui étaient devenus plus que suspects.
Comme dans une chambre sourde, Max n'entend rien que le sang qui circule dans ses veines. Il colle son oreille aux portes. Pas âme qui vive dans cette geôle. Avec les outils rouillés, il réussit à faire sauter les gonds d'une seconde pièce. La lumière fonctionne. L'odeur de désinfectant est suffocante. La copie d'un grand tableau flamand humanise un tant soit peu la cellule dont le lit est fait. C'est propre. Il y a une carafe d'eau et un quignon de pain sur la table, une aubaine même s'il est un peu rassis. En fouillant les placards, il trouve des boîtes de conserve. Béni soit le type qui a inventé l'ouverture des sardines en tirant sur un anneau. Du temps des clefs, c'était un cauchemar psychomoteur, comme déplier une chaise longue ou un pupitre de musicien ! Pensée émue pour Luc Moullet et sa bouteille de Coca. Avec marteau et tournevis, Max récupère le contenu d'une boîte de pois-chiches qu'il mâche consciencieusement en regardant l'escalier qui s'enfonce vers le centre de la terre. Il aurait bien aimé rencontrer à qui appartenait la jambe, mais ce n'est pas son histoire. Il se fait tout un cinéma en imaginant un inceste, père abusif séquestrant ses enfants dans un bunker isolé, toute une famille qui ne verrait jamais le jour, gros délire hors de propos pour un gars qui doit traverser le pays avec à ses trousses une armée de tueurs prêts à tout pour étouffer l'affaire. C'est encore ce qu'il imagine. Seule certitude, le sud est son salut. Il empruntera donc les GR à pied pour ne pas se faire repérer. Son besoin de souffler le pousse vers la nature. Elle l'accueillerait plus facilement que la civilisation. Ce raccourci lui plaît. Façon de parler. La route est longue.
Comme il agrippe l'échelle, il entend des voix au-dessus de lui. Panique. Comment s'échapper ? Cela devient complètement délirant. Il y a des pièges dans lesquels on se jette soi-même sans penser aux conséquences. Il tente l'escalier, pénétrant à tâtons dans l'obscurité. Sa barbe toujours en écharpe, il a gardé les mains libres. Il glisse prudemment un pied devant l'autre comme des patins sur un parquet ciré. Un courant d'air guide ses pas. Après quelques minutes qui paraissent une éternité une lueur jaillit au bout du tunnel. Ses bras protégés par ses poils, il arrache les ronces qui obstruent le passage secret. Il est furieux, mais soulagé. Qu'avait-il besoin d'aller se fourrer là-dedans ? Il sait bien qu'il est des histoires parallèles, que la vie est tordue et qu'il faut savoir tourner la page.

vendredi 28 août 2009

Jardin cubiste


Nous nous découpons en ombre chinoise sur le jardin cubiste de la Villa Noailles au-dessus de Hyères. J'avais découvert son architecte, Robert Mallet-Stevens, grâce à son décor pour la résidence de l’ingénieur Norsen dans L'inhumaine de Marcel L'Herbier. Lorsque j'étais étudiant à l'Idhec, on pouvait encore aller sonner rue Mallet-Stevens à Paris pour visiter l'une de ses magnifiques constructions. Mécènes à qui l'on doit Les Mystères du Château du Dé de Man Ray, Le sang d'un poète de Jean Cocteau et L'âge d'or de Luis Buñuel, Charles et Marie-Laure de Noailles commandent en 1926 à Gabriel Guévrékian un jardin sur le terrain triangulaire situé en contrebas du parvis de leur villa. Si nous apprécions le site, les grandes terrasses et le dernier étage qui abrite la piscine, nous sommes surpris par la petitesse des chambres et de la salle à manger. Les fenêtres à miroir nous ravissent. Faisant face à un mur aveugle, on peut voir le ciel depuis ces fenêtres grâce à l'habile stratagème d'un miroir incliné. La visite nous permet de comprendre ces aristocrates éclairés qui firent œuvre de mécénat pendant un demi-siècle, commandant des œuvres à de nombreux artistes en les laissant libres d'agir à leur guise. On aura depuis longtemps saisi qu'il n'est d'œuvre aussi réussie que lorsque l'on fiche la paix à son auteur en lui accordant une confiance absolue. Nombreux producteurs devraient en prendre de la graine !

jeudi 27 août 2009

À la traîne


Retour au réel. Façon de parler tant le décalage est flagrant dès que l'on change ses habitudes. Levés à 4h pour être sur le lieu de pêche avant le lever du soleil, nous embarquons une dernière fois à bord du pointu. La ville dort à poings fermés. La veille, le vent d'est nous a empêchés de sortir avec Maurice pour aller plonger autour des deux frères, d'énormes rochers au large de Fabregas. Nous sommes restés nous baigner près de la cale où nous avons pique-niqué avec Pascale et Françoise. Je me mélange les pinceaux en accrochant à l'envers les feux indiquant normalement babord, vert, et tribord, rouge. Heureusement, Jean-Claude, à la barre, s'en aperçoit. Les étoiles cèdent la place à un ciel rouge sang, digne des plus kitsch cartes postales. Les premiers nuages de notre voyage filtrent le soleil qui projette ses rayons vers l'infini comme une gloire renversée. Pendant que je rêve allongé sur le pont les bias n'arrêtent pas de mordre à la ligne de Pascale Je les attrape avec la grande épuisette pour ne pas les perdre au dernier moment. Françoise l'aide à décrocher les hameçons. Dès que le poisson mord, il faut ramasser la traîne sans à-coup. S'il est trop gros, lui lâcher du mou et reprendre. Le temps a changé. Il fait carrément frais le matin, mais l'après-midi la chaleur humide nous assaille. Jean-Claude accompagne d'une rémoulade la chair un peu sèche des maquereaux espagnols et nous nous écroulons pour une sieste réparatrice.

Recette de la rémoulade : hacher (mais pas à la machine, cela ferait de la purée) de la ciboulette ou à défaut de l'oignon avec une ou deux gousses d'ail, des câpres en quantité, deux ou trois anchois dont on a enlevé l'arrête centrale, du persil, pourquoi pas un tout petit peu de coulis de tomate (deux cuillérées à café pour un bol), du poivre ou du piment. Touiller avec le jus d'un citron et trois à quatre cuillérées à soupe de mayonnaise à l'huile d'olive, parfois corser avec un peu de rouille. Jean-Claude varie selon les jours en ajoutant ici du curry, là de l'harissa yéménite que je lui ai offert.

mercredi 26 août 2009

13. Black-out


Un grand trou noir. Le courant ne passait plus. Max avait collé un film opaque sur les vitres, le répondeur filtrait les appels qu'il n'écoutait plus, les factures étaient de toute manière payées automatiquement et personne n'aurait l'idée de vérifier sa consommation d'eau ou d'électricité. Sa dépression ne lui avait pas retiré son instinct de survie. Philippe avait glissé chaque jour des mots sous la porte. En lui demandant de le contacter, il faisait état des avancées de son enquête. La moisson s'avérait juteuse. En cherchant son ami, il avait mis le doigt sur un truc énorme, mais il voulait en savoir plus avant de publier. Quand bien même, le laisserait-on faire ? Lui aussi se posait des questions sur ce "on" indéterminé, propre à chacun et étranger à tous.
Le logiciel censé servir à représenter de façon réaliste des mondes virtuels permettait en réalité, couplé avec les captations satellite, de reconstituer des cibles dans leurs moindres détails et en temps réel. Des contrats avaient été passés avec des pays en plein conflit, dont certains régimes prétendument opposés à la politique du gouvernement français. Le logiciel était inexploitable sans les images satellitaires fournies par l'armée française. De plus, des commissions avaient été versées ou étaient en passe de l'être à de hauts dignitaires de régimes incriminés et non des moindres. Étaient impliqués le célèbre fils d'un potentat africain et le ministre de la défense d'un pays "ami". La partie visible de l'iceberg s'était mise à fondre. Tout cela aurait pu être chose banale si Philippe n'avait acquis la conviction que le Président était au courant du marché et avait lui-même reçu un cadeau substantiel sur un compte asiatique. Cela lui rappelait l'affaire des hydrocarbures. C'était un peu trop pour un petit journaliste comme lui. Il savait que les vrais responsables s'en tirent toujours et que l'on fait payer les lampistes, fussent-ils ministres ou hauts-commis de l'État. Max était-il au courant ? Il manquait à Philippe une preuve qu'il espérait obtenir de son copain. Le black-out qui entourait l'affaire expliquait, pensait-il, sa disparition. Mais deux solutions s'offraient à lui. Soit Max était parti se mettre au vert, soit on l'y avait aidé. Cette perspective inquiétait le journaliste. Les méthodes sont expéditives. Le cosmos vous avale sans qu'on ait le temps de dire ouf. Il commençait à sentir le chaud quant à sa propre personne. Il se sentait surveillé, persuadé d'avoir été suivi la veille. Heureusement, avec sa bicyclette il connaissait la combine pour se débarrasser de ce genre de gêneur, sauf qu'il craignait d'avoir affaire à plus malin et surtout mieux équipé. Si les scénaristes écrivaient ce qui se passe vraiment dans la réalité, ils perdraient toute crédibilité. Un problème que n'ont pas les poètes. Philippe et Max avaient les mêmes références.
Des deux côtés de la vitre, c'était la nuit. Max n'osait plus respirer et Philippe, derrière la porte, se demandait dans quel guêpier il s'était fichu.

mardi 25 août 2009

12. Max n'existe pas


Max n'existe pas. Si sa fille ne s'était pas inquiétée de son silence, personne n'aurait jamais fait le rapprochement. Dans les articles relatant l'accident la presse n'a jamais révélé son nom. Qui était au courant de l'enquête de Philippe ?
Stella a toujours senti le vent venir, comme si elle avait des antennes. Elle avait la fâcheuse tendance à se considérer comme la seule adulte de la famille. Cette manière de prendre ses parents pour des adolescents incapables de se gérer eux-mêmes était énervante. À qui la faute ? Muriel et Max, Stella les appelait papa et maman seulement depuis l'année du bac, l'avaient rendue témoin de toutes leurs bêtises. Pour l'une et l'autre elle avait joué le rôle de confidente lorsqu'ils étaient à ramasser à la petite cuillère. Si elle continuait à faire sa Mère Theresa avec les garçons elle travaillait dur à devenir indépendante, et par là-même à leur ficher un peu la paix. L'analyse a parfois du bon. Les jeunes y entrent de plus en plus tôt. Max avait loupé le coche. Il avait ses trucs et ses limites. Depuis Brooklyn et sans avoir eu de contact avec qui que ce soit à Paris elle avait pressenti que quelque chose ne tournait pas rond du côté de son père. Elle avait toujours su passer son coup de fil au bon moment. Il lui avait plusieurs fois fait remarquer que son inquiétude à son sujet et ses sollicitudes lui donnait un sacré coup de vieux. Il était séparé de sa mère depuis bientôt quinze ans, mais ils se voyaient de temps en temps en camarades, ce qui n'avait pas toujours fait l'affaire de Stella. Elle craignait les réunions de famille qui lui donnaient l'impression de passer devant un tribunal. Ses parents s'en amusaient et Max attaquait souvent sur un taquin "ta mère et moi avons quelque chose d'important à te dire" dont elle n'appréciait pas du tout l'humour. Ce genre de phrase faisait remonter le jour où ils lui avaient annoncé leur séparation. Max n'avait jamais compris que sa plaisanterie soit assimilée à de la maladresse pure et simple. Cela n'empêchait pas Stella d'entretenir séparément une forte complicité avec ses parents.
Sans nouvelle de son père depuis plusieurs semaines elle avait fini par alerter les vieux copains dont Philippe qui avait travaillé comme journaliste d'investigation à Charlie Hebdo avant de s'engueuler avec l'ancien rédacteur-en-chef, un traître à la cause et un tyran réac bien lourd. Depuis, Philippe tournait essentiellement des documentaires dont l'avenir le plus certain consistait à faire la tournée des festivals du genre. Et il avait joué le jeu. Il avait fait son boulot, remontant jusqu'à la direction de la Déesse et débusquant Max dans sa retraite avant que celui-ci ne s'évapore à nouveau dans la nature. Devant le mutisme général il avait activé tous ses informateurs, passé des dizaines de coups de fil, fait le tour de tous les endroits où Max aurait pu se planquer, sans imaginer une seconde que son pote s'était d'abord terré chez lui en inventant un stratagème pour laisser penser qu'il avait pris le large.

lundi 24 août 2009

11. Sous-sol aménagé


Il y a comme un témoin de surchauffe qui s'allume dans son ciboulot. Sur quoi a-t-il mis le doigt lors de son passage chez... Il n'ose plus prononcer le nom du célèbre fabricant d'armes, fournisseur de l'État français, qui d'autre ? Il ne préfère pas y penser. Quiconque est un peu au fait de ce qui se trame développerait la même parano. Sa mise à l'écart valait peut-être mieux pour sa santé. D'autres y avaient laissé la vie. Les nouvelles technologies occupent beaucoup plus de place que la Déesse veut bien l'avouer publiquement. C'est comme cela qu'il appelait déjà son nouvel acquéreur-employeur dans l'intimité, ou parfois Kâlî, pour ne pas le nommer... Pourquoi tout ce secret que d'aucun qualifierait de polichinelle ? Mais cette fois c'était du sérieux. L'épouvantail ne pouvait être une coïncidence. La référence à l'Empereur, nom de code de l'affaire dit des cargos russes, était explicite.
Pas le choix. Max retourne explorer la maison. On fait avec ce qu'on a. Même si ses boyaux tournent bondage autour de ses viscères. La peur au ventre, il remonte la pente en suivant ses traces à l'empreinte qu'ont laissée ses souliers dans la boue collante du chemin. Ses semelles sont faciles à identifier, nettement plus évasées qu'à l'accoutumée. Voilà des années qu'il ne porte plus que des chaussures anatomiques, une ou deux pointures de plus que tous les clampins qui se martyrisent les arpions comme dans la légende des petites Chinoises. Les orteils finissent par se chevaucher. Se focaliser sur ses doigts de pieds en éventail et sur sa voûte plantaire délicatement épousée lui arrache un sourire. Il n'a pas le temps d'en profiter que déjà apparaît la cabane derrière le rideau d'arbres. C'est ça.
Rien ne ressemble à la nuit. Tout est conforme, rien n'est pareil. La porte est restée grande ouverte comme il l'a laissée. La trappe s'ouvre sur le néant comme une invitation obscène. L'absence de lumière rend le trou plus menaçant que la veille. Quelqu'un aura éteint. On n'y voit goutte, mais celles que l'on entend établissent la hauteur du puits. La barbe en écharpe, Max descend prudemment le long de l'échelle. Des veilleuses éclairent les couloirs au strict minimum. Il y a beaucoup plus de portes que de murs. Toutes sont solidement cadenassées. Sauf une qui ne résiste pas à son coup d'épaule.
Contrastant avec la propreté du corridor, la geôle est chaude et humide. Ses murs de salpêtre sont couverts d'outils mal entretenus. Sur le sol de terre battue sont jetés pêle-mêle des chaînes et des fers. Dans un placard est empilé un stock de couches-culottes dont la date de préemption ne signifie plus rien. Faisant bouger un panneau, Max découvre un astucieux jeu de miroirs apportant la clarté jusque dans ces profondeurs. Le soupirail éclaire la tête d'un animal en décomposition au milieu d'une fameuse collection de poisons. Max ne sait pas s'il doit tenter de forcer les autres portes ou prendre la poudre d'escampette. Sur l'une des étagères il a reconnu l'exemplaire du Monde ouvert à la page qui annonce l'accident de Philippe.

N.B. : le premier chapitre a été mis en ligne le 9 août 2009, inaugurant la rubrique Fiction.

dimanche 23 août 2009

À La Ciotat l'immobilier pollue les sols


Tout a brûlé. Ce n'est pas le feu. C'est le sel. Jean-Claude arrose depuis vingt ans son jardin avec l'eau d'un forage à quarante mètres sous terre. Il y a deux mois il remarque un dépôt blanchâtre autour des arbres, mais ne s'en soucie pas outre mesure. Au troisième arrosage, tout commence à crever. La haie de noisetiers qui longe le chemin de l'ancienne voie ferrée, le prunier, les néfliers, le noyer et les deux potagers se fanent à une vitesse grand v. Tous les voisins avec des puits constatent le même désastre. Les analyses sont formelles : la conductibilité de l'eau (c'est le sel et les métaux lourds) est montée à 12600 quand la norme est à 1000. De sérieux soupçons pèsent sur la société Kaufman & Broad qui a creusé deux sous-sols de parking en bordure de mer. L'eau salée a été probablement aspirée par la nappe phréatique. Comment peut-on autoriser de telles constructions ? Qui osera s'attaquer à une société aussi puissante ? Les riverains espèrent que le CIQ du Vallat de Roubaud, comité d'intérêt du quartier, se mobilisera. Dans le quartier du Clos des Plages, il n'y a plus d'eau du tout, les puits sont à sec. Un journaliste stagiaire de La Provence a réalisé une enquête étayée, mais on attend toujours la parution. Le quotidien peut-il se passer de ses annonceurs ? En se promenant le long de la plage, on est surpris par la surface qu'occupe le projet immobilier. La surprise devient saumâtre lorsque l'on en constate la profondeur. Et jusqu'à deux cent mètres à l'intérieur des terres, les Ciotadens regardent leurs jardins dépérir. La spéculation immobilière ne s'embarrasse pas de ces détails. On bétonne toujours sans se préoccuper le moins du monde de la plus élémentaire écologie. Si la municipalité ne prend pas rapidement ses responsabilités, il faudra creuser cette fois de ce côté pour comprendre...

P.S. : procès d'intention injuste de ma part envers La Provence, l'article est paru !

samedi 22 août 2009

La journée d'un pêcheur


Il est 5 heures du matin. En descendant au port des Capucins pour embarquer, nous croisons une bande de jeunes fêtards qui vont se coucher. Nuit noire sans lune. Dans les lumières de la côte les goélands, ici on les appelle des gabians, ressemblent à des étoiles filantes. Doucement le jour tend son voile laiteux sur le ciel bouffé aux mites. Je m'allonge sur le pont du pointu pour admirer la voûte. Nous pêchons à la traîne dès que le soleil se lève. Françoise attrape un bia ou maquereau espagnol de plus de 1 kg, l'honneur est sauf, mais ce n'est pas un grand jour. Nous espérons faire mieux en nous rapprochant des pierres tombées. Trois oblades se laissent prendre aux rusquiers. Nous ne rentrons pas bredouille, la pêche suffira largement au dîner de ce soir avec nos invités. Il fait très chaud, 38°C dehors, 26°C sous la surface, nous plongeons dans l'eau turquoise depuis le bateau avant de rentrer faire la sieste. Il est midi, voilà huit heures que nous sommes levés, la journée d'un pêcheur...

vendredi 21 août 2009

Online débloque


Un jour sans billet, c'était hier la première fois en quatre ans. L'hébergeur Online, qui dépend de Free, n'a pas su réparer son serveur en temps et en heure. J'avais pourtant mis en ligne mon article sur La ruche à quatre heures du matin, juste avant de partir à la pêche (photo sans trucage) ! Mais la panne est intervenue quelques minutes plus tard.
"Suite a un problème de corruption de système de fichier (reiserFS), la plateforme pf1 est temporairement indisponible depuis ce matin (...) Nous allons débuter en fin de matinée le déplacement des données vers un nouveau serveur, par ordre des sites les plus visités. Nous estimons un retour à la normale pour la majorité du trafic dans la soirée."
Ce ne fut évidemment pas le cas. Certains sites que je gère sont repartis alors qu'ils ont "Nettement" moins de visites que le Blog qui n'était toujours pas revenu ce matin... Je n'ai arrêté d'émettre que deux fois depuis qu'il y a quatre ans j'ai décidé de produire un billet 7 jours sur 7. La première fois, nous étions en montagne et je n'ai pas réussi à me dépêtrer d'une ligne téléphonique hertzienne. Arrêt de neuf jours. La seconde fois, j'avais choisi de faire une pause hygiénique d'un mois, le temps de notre voyage au Laos. Ayant pris des notes et des photos, j'avais ensuite relaté l'aventure... Online a été plusieurs fois en panne, mais j'ai toujours réussi à émettre. Cette fois encore, ces quelques mots remplissent malgré tout leur fonction !
La défection d'Online interroge ma conscience professionnelle et la légèreté du secteur gravitant autour des nouvelles technologies. Ai-je jamais déclaré forfait, annulé un concert ou une séance, été incapable d'honorer mes engagements ? Il est devenu au contraire monnaie courante d'acheter des logiciels inaboutis et de faire payer aux utilisateurs les mises à jour indispensables, sans parler des bugs natifs de nos ordinateurs. Devons-nous accepter une fois pour toutes que nos machines soient commercialisées inachevées ? Après tout, ce n'est ni une automobile ni un avion de ligne : aucune vie humaine n'est mise en danger par leurs bégaiements ! N'existe-t-il aucune réponse technologique assurant la fiabilité des systèmes que nous employons ? Ou est-ce encore la loi du profit maximum au détriment de la qualité du service proposé ?

jeudi 20 août 2009

La ruche


Comment se passerait-on des dictionnaires ?! Nous avions terminé les sous-titres et ce matin-là Jonathan et moi étions aux prises avec l'Harrap's en quatre volumes pour trouver un titre juste à Rencontres, le premier film de Françoise Romand qui figurera en bonus sur le quatrième DVD. Nous optons pour Intersections qui se comprend en français, plus précis même que le titre original de 1977. Un quatrième DVD ? C'est l'usine ! Si Ciné-Romand est parti au pressage, nous enchaînons directement avec un quatrième opus, Thème Je (The Camera I), film maudit tant il dérange ou effraie. Les deux essais se complètent admirablement. Là où Ciné-Romand est une fantaisie joyeuse tournée vers l'avenir à partir d'éléments du passé, Thème Je est un drame époustouflant s'étalant sur quatre ans, une aventure dont Françoise a heureusement tourné la page, faisant son miel des spéculations de l'avenir. Il n'en est pas moins drôle et plein d'esprit. Nous nous sommes en effet aperçus que le film mettait parfois mal à l'aise les spectateurs qui le découvraient en séance privée, mais dès qu'il est projeté en public, la salle rit souvent à gorge déployée, se délectant des facéties de la réalisatrice. À mes yeux, c'est son meilleur film depuis Mix-Up ou Méli-Mélo et Appelez-moi Madame. Il pulvérise le genre de l'auto-fiction, comme ses premiers films inventaient un genre nouveau dans le documentaire. Dans Thème Je, Françoise a retourné la caméra sur elle-même, sans aucune compassion. C'est parfois brutal, mais la sincérité est absolue, même dans les scènes les plus improbables, toujours mises en scène, le propre du cinéma. C'est peut-être une manière pour elle de s'autoriser toutes les extravagances envers celles et ceux qu'elle filmera désormais. Un long-métrage de "fiction" et deux "documentaires" sont au stade de l'écriture. J'inscris des guillemets tant ces dénominations sont sujettes à caution dans l'œuvre de Françoise. Les prochaines étapes consisteront donc à la promotion de Ciné-Romand qui sortira à la rentrée et au tournage des bonus de Thème Je, en français et en anglais. Ciné-Romand devrait permettre de mieux appréhender le travail de Françoise, re-création ou récréation à travers un parcours étonnant, happening contemporain s'appuyant sur une filmographie dont la logique explose aux yeux et aux oreilles.

mercredi 19 août 2009

10. Les cartes parlent


Le boulevard était désert. Une fille venait de s'engouffrer dans l'immeuble derrière la caravane après avoir couru depuis la bouche du métro. Pas une voiture à l'horizon. Elle ne risquait pas de se faire écraser. Les rues vides font toujours plus peur que les endroits fréquentés. Max pensait à sa fille qu'il n'avait pas vue depuis qu'elle était partie vivre à New York. Plus d'une fois son existence lui avait évité de faire le grand saut. Un garde-fou. Il ne pouvait pas lui faire ça, ce qui prouve qu'il n'était pas complètement à côté de la plaque. Mais quelle idée de passer par là ? C'était sa première sortie depuis qu'il s'était cloîtré chez lui. Les réserves de nourriture étaient épuisées. Il avait tenu encore trois jours sans rien avaler, mais un maigre instinct de survie, et les oiseaux, l'avaient sorti de sa torpeur. La lumière très blanche avait attiré son œil. On n'était donc pas couché dans le business de la cartomancie. Ce n'était pas son genre de regarder les étoiles autrement que pour s'interroger sur l'infini. On est tout petit, se répétait-il en imaginant au delà de ce qui est visible, au delà de ce qui est pensable. L'hypothèse des trous noirs lui rappelait qu'il était au bord. Il avait frappé à la porte sans trop réfléchir. Qu'avait-il à perdre ? C'était une idée marrante. Et Max d'esquisser un sourire, le premier depuis des mois. Pas de réponse. Il frappe encore. "Voilà, voilà, on vient !" ronchonne-t-on de l'autre côté de la cloison. C'est une voix d'homme avec un accent de l'est si prononcé que l'on pourrait se demander s'il n'est pas un peu forcé. Max n'a même pas pris le temps de regarder le nom de la voyante. Il est surpris de se retrouver nez à nez avec un gros bonhomme en maillot rayé. On dirait un marin russe échappé d'un film des années 30. Le gars invite Max à s'assoir et lui propose de choisir entre les cartes et le Tarot. Il tire d'abord le Diable, puis la Justice, la Papesse et le Pendu. Les oreilles commencent à lui siffler. Elles sont devenues rouges, brûlantes. La dernière carte est la Roue de la fortune. Il n'a rien écouté de ce qui touchait à l'amour, à peine saisi cette histoire de problèmes matériels, de comptes truqués, d'erreurs pouvant lui coûter cher, du prix de la négligence. Quand il lui dit : "C'est le moment de faire des projets et de rompre avec les obligations quotidiennes. Vous allez faire un bilan global et prendre des options pour l'avenir...", Max se dit que le Russe a un métro de retard. Lorsqu’il prononce "Tout cela provoquera chez vous un certain malaise, une certaine inquiétude, que vous chercherez probablement à masquer par une indifférence apparente, une certaine impassibilité ou, au contraire, une certaine agressivité, de l’hostilité, rassurez-vous, l'épreuve, quoique douloureuse, vous sera salutaire si vous savez vous contrôler", ça sent l'arnaque. Qu'attendait-il d'autre ? Au moment de casquer, le forain lui prend la main en lui glissant : "Je ne devrais pas vous le dire, mais ne croyez pas les cartes. Voyagez sans billet. Coupez à travers champs. Ils arrosent le jardin du parfum de l’amante en étouffant de lianes les fleurs écœurantes. L'enquête mène aux arènes par un salut obscène. Plus important que tout, apprenez à voler. Les ailes des pigeons porteront vos éperons. Ne craignez surtout pas de mordre la poussière, un mistral insensé nourrira votre terre." Max se retrouve soudain seul sur le trottoir, ses billets toujours dans la main. Il a marché longtemps jusqu'à trouver un distributeur de plats préparés. Il ignorait que cela existait. Il choisit un truc vert avec des tâches rouge. Son esprit est ailleurs. Il essaie de se souvenir des mots du Russe pour pouvoir les écrire en rentrant. Certains mots l'ont touché au delà du raisonnable. Comment ce type pouvait-il deviner ? Mais que savait-il en fait ? Le hasard ? C'était trop. Les images de l'enfance passent en boucle dans sa tête telle une nuée d'électrons s'écrasant sur un écran de fumée.

mardi 18 août 2009

9. Sauvé par les oiseaux


Le monde est impitoyable. Les mauvaises nouvelles succèdent aux bonnes, inéluctablement. Dans l'univers tout semble affaire de cycles, le son, la lumière, la vie, les règles, et les emmerdements. Le bon côté : les bonnes nouvelles succèdent à leur tour aux mauvaises. Dans cette affaire, Max avait baissé sa garde. Il avait oublié les leçons de son vieux maître. Puisque l'on ne peut empêcher les creux du cycle, et même si certains s'évertuent à éroder les crêtes, agissons sur sa fréquence. Faisons en sorte de réduire le mauvais temps au strict minimum et rallongeons celui des cimes. Mais Max était trop flippé pour coller au cycle. Ayant perdu de vue ces enseignements, il s'était laissé entraîner dans un précipice de consternation. Si l'aiguille du baromètre, déjà en dessous de Tempête, avait pu descendre plus bas elle aurait exécuté un nouveau tour de cadran, il s'en fallait d'un cheveu. La dépression avait crevé le fond de la sinusoïde. Rentré chez lui, Max ne savait plus que broyer du noir avec un mortier. Tout n'était qu'aspiration au vide. Son cerveau slalomait dans une nuit intersidérale où aucune escale n'était programmée. Les signes étaient d'une morbidité à faire peur. Les objets lui échappaient. La logique n'avait plus cours. Au bout de quelques semaines, sa barbe avait poussé, il avait considérablement maigri, ce qui aurait dû le réjouir, mais il n'était plus capable de réfléchir, jusqu'à ce qu'il se réveille un matin de juillet avec l'irrésistible envie de tout plaquer pour de bon. La route. Le détachement. Il était très tôt. Il avait pleuré toute la nuit. Vers cinq heures il avait décidé d'enregistrer le vacarme des oiseaux. Dans le passé il en avait souvent eu envie, mais la flemme l'avait toujours empêché de se lever. C'était l'occasion ou jamais. Obligé de s'arrêter de renifler pour ne pas rater sa prise de son, il avait retenu sa respiration pendant une heure et pendant cette heure sa cervelle s'était remise en marche. Dans le silence bruyant des piaillements et des chants. Il avait été sauvé par les oiseaux.

lundi 17 août 2009

8. Quelle jungle


L'exploration de la maison attendra le jour. Elle ne s'évaporera pas. Craignant d'être surpris dans son sommeil, Max choisit un fourré à l'écart pour récupérer des émotions de la nuit. Comme s'il était sorti de l'auberge ! À peine a-t-il sombré dans les bras de Morphée qu'une horde d'éléphants blancs envahit le défilé, piétinant tout sur son passage. Se souvenant de l'épisode du Teraï avec les troncs d'arbres qui se balançaient au bout des trompes comme des baguettes de majorettes, il a juste le temps de rouler dans les orties pour comprendre que son cauchemar le poursuit. Il pense d'abord qu'il a eu chaud, mais les piqûres urticantes lui remettent les idées à l'endroit, à lui qui ne rêve que plaies et bosses depuis qu'il a quitté la boîte sans demander son reste. Des indemnités ? Il aurait pu en obtenir plus qu'il n'aurait pu en dépenser. La société qu'il avait créée avait été rachetée sous la promesse que ses inventions ne seraient pas utilisées à des fins militaires. Il leur devait encore deux ans, il avait tenu deux jours. Il avait eu le tort de notifier en public, avec beaucoup de tact, que la nouvelle entreprise n'était pas toute sa vie. Dès lors, personne ne lui adresserait plus la parole, on ne lui communiquait plus aucun dossier, on ne l'avertissait plus des réunions. La veille du jour où tout avait basculé, il avait discuté de ses difficultés avec un collègue dans une situation similaire, un costaud qui portait toujours ses lunettes de soleil en serre-tête. Ce polytechnicien brillant souffrait de harcèlement moral depuis qu'il avait décliné l'invitation à un week-end campagnard où les cadres s'abaissaient à jouer aux guerriers ninjas. On l'avait retrouvé pendu dans son bureau. Il avait pris le temps de le ranger nickel chrome, on aurait dit un stand de démonstration Ikéa. Au milieu, le lustre en costume cravate faisait désordre. Max croyait pouvoir tout encaisser, mais sentant deux grosses larmes couler sur ses joues, il avait claqué la porte sans se retourner.

dimanche 16 août 2009

Fiction


Lorsqu'en musique nous jouons une rythmique ou que nous peignons une ambiance sur laquelle les solistes peuvent choruser à leur aise, Bernard appelle cette figure une corde à linge. Quoi que l'on y accroche, cela fonctionne. Mon blog est une corde à linge. J'aime varier les billets. Un billet chaussettes, un billet pantalon, un billet chemise, un billet slip, chacun a sa fonction propre. Certains lecteurs y voient une constante en la première personne du singulier, omettant plusieurs types d'articles qui n'obéissent pas à cette règle. J'essaye de n'en suivre aucune à part la sainte trinité titre-image-texte et l'éventuelle note en bas de page constituée par les liens hypertextes. Ces derniers jours, j'ai entamé une nouvelle rubrique, semant le trouble chez quelques un/e/s, comme si j'avais fumé la moquette ou pété un câble. On s'est même inquiété que je perde mes lecteurs. Si vous égarer est un plaisir pervers que je ne renie pas, je ne peux m'empêcher de semer des petits cailloux sous mes pas. Je laisse des signes, fabrique des indices. Le discours de la méthode renvoie à la fameuse association théorie-pratique. On ne se refait pas, mais il est toujours possible d'évoluer. La rubrique Fiction m'a happé comme un semi-remorque qu'on double sur l'autoroute. Je me suis laissé improviser sans savoir où j'allais. Phrase après phrase, jour après jour, m'apercevant qu'on pouvait lire mes chapitres dans l'ordre où je les avais tapés, où à l'envers en commençant par le plus récent lorsque la lecture impose sa descente vers le bas de la page. Les lecteurs les plus fidèles suivent la chronologie comme on lit un roman, les autres rattrapent le temps comme on feuillète un quotidien, en commençant par la fin.

samedi 15 août 2009

7. L'épouvantail


Confus de se trouver en position de voyeur, Max occulte la violation de propriété privée qui lui pend au nez comme un piercing de bœuf. Devant la nudité présumée de cette femme, il ne sait que grommeler en toussant "s'il-vous-plaît, ne me regardez pas !". Sa toux fait virer son masque au rouge cramoisi. Il s'étrangle en s'arrachant des touffes de barbe qui l'empêchent de mettre la main devant sa bouche. Dans l'affolement, n'ayant trouvé d'autre solution que la retraite, il court cracher ses poumons dans la pièce à côté. Aveuglé, il se heurte au mobilier invisible et trébuche, se cognant brutalement contre quelque chose de pointu. Il sent l'entaille et l'odeur du sang auquel il attache une importance inhabituelle pour le commun des mortels. En décryptant sa fluidité, sa couleur, son goût, l'animal est capable d'en tirer des indices qui en disent long sur la personne dans telle situation donnée. Ça lui fait une belle jambe ! Son esprit s'est égaré. La faim peut-être. Il repense à la fille. Il n'arrête pas de tousser. Lorsque ça commence, il ne sait pas quand ça finit. Trois semaines la dernière fois. Rien à faire qu'attendre que ça se tasse. Son souffle se fait plus régulier, il réapprend à respirer. S'étant relevé doucement, il s'approche de l'embrasure de la porte. Personne ! Seul le grand rectangle de lumière qui s'enfonce à la cave. Il hésite. S'avancer, c'est se jeter dans la gueule du loup. Une voix lui dit de prendre sa barbe et ses jambes à son cou, l'autre lui susurre que la curiosité est une vilaine qualité dont même lui ne saurait se défaire. Emberlificoté dans ses poils et ses pensées, Max préfère rebrousser chemin pour faire le tour de la maison. Cela ne tient pas debout, mais il a la désagréable impression qu'on l'attendait. Parmi les herbes qui poussent et se repoussent, il aperçoit un drôle d'épouvantail dont la tête en papier est empalée sur une lame de sabre. J'ai affaire à un fou, se dit-il, en connaisseur. À un fou ou à une folle ? On se moque de moi. Les évènements s'enchaînent depuis quelque temps sans queue ni tête, comme une improvisation littéraire, comme si une phrase en appelait une autre, comme si j'étais le jouet du hasard et de la nécessité. Avec le temps qu'il fait, la tête de l'épouvantail à qui l'on a donné les attributs de l'empereur devrait être transformée en papier mâché. Non, c'est qu'on vient de le planter là, à son intention, à lui d'en deviner le sens. À la rigueur, il peut comprendre pourquoi lui, mais qui est ce "on" ?

vendredi 14 août 2009

6. Effraction


Isolée au milieu des bois, la chaumière constitue le troisième sommet d'un triangle équilatéral avec le carrefour et le château. Max a jeté dessus son dévolu. Il aurait pu passer au garage pour convaincre un automobiliste de l'emmener plus loin, sauf qu'avant-hier il s'était fatigué à laisser le pouce en l'air toute la journée sans succès. Il ressentait une sorte de tendinite au poignet qui le lançait jusque dans le coude avec des décharges électriques sous l'omoplate. Un diagnostic plausible, mais un praticien aurait plutôt incriminé son port de barbe à bout de bras. Max aurait pu tenter de s'inviter chez les rupins, mais il n'avait pas envie de montrer ce qu'il savait faire avec les chiens. Il savait qu'il lui faudrait s'expliquer, on voudrait toujours en savoir plus et il n'avait pas envie de parler, encore moins de révéler ce qu'il appelle ses halos à n'importe qui. La maison, d'allure moderne, est construite en bois. Comme une cabane au Canada ou en Suède. C'est la même chose. Toute en planches. Il y flotte un parfum d'érable ou de bouleau, confirmant sa première impression au-delà de ce qui est raisonnable. L'intérieur est plongé dans l'obscurité, mais la porte n’est pas fermée à clef. Avançant à tâtons il remarque une lueur au fond, vers la cuisine peut-être. Un cadre bien découpé découvre un sous-sol fortement éclairé auquel on accède par une échelle métallique, laissant présager quelque présence humaine. Il ne s’est pas trompé, mais l'image tient du mirage. L'échelle semble accrochée à une commode à tiroirs suspendue au-dessus de la cave qui elle-même s'enfonce encore plus profondément, par un escalier abrupt dont on ne devine pas le bout. Le plus extraordinaire est une jambe de femme, sortie de nulle part, galbée, posant comme pour un défilé de mode. Il ne fait plus un geste, médusé, et celle à qui elle est censée appartenir s’est figée au même instant. L'un et l'autre se sont transformés en chats de faïence, tétanisés par une situation embarrassante où tous deux s'avèreront être des intrus sans que leurs motivations se recoupent pour autant. C'est ce qu'il croit !

jeudi 13 août 2009

5. Eh ben, je m'en souviendrai de cette planète


En se levant ce matin-là il eut une furieuse envie de changer de style. Déjà plus d'une corde à son arc, il avait rempli son carquois avec des flèches indiquant un faisceau de directions improbables. À couper à travers champs il se fichait pas mal des carrefours européens comme des limitations de vitesse. Amateur de palindromes, il aurait apprécié que les aller et retour puissent se prendre aussi à l'envers, qu'on puisse lire les livres en commençant par la fin pour remonter le temps, chapitre avant chapitre. À force de ne plus répondre de rien, il ne sait même plus comment il s'appelle, confondant fiction et réalité, un peu comme au cinéma. Dès qu'on sort la caméra, la mise en scène choisit son camp. Chaque fois qu'il ouvre un canard, il voit bien aussi qu'on essaye de lui faire avaler des couleuvres, à lui qui a goûté du python et du caïman. Depuis qu'il a lu le Journal d'un inconnu, il sait que les poètes ne mentent pas, ils témoignent. Il tient cette vérité d'une histoire de chats. Nehru l'avait racontée à Malraux qui lui faisait remarquer qu'il était revenu à lui ministre. Un jour donc, le chat de Mallarmé, le genre pantouflard qui ne sort jamais, s'aventure le long du toit et tombe museau à museau avec un matou de gouttière, ce qu'on fait de mieux comme titi parisien, avec l'accent et la casquette sur l'œil. "D'où tu viens, toi ?" lui demande l'escogriffe. Et le gros minet de répondre : "Chut ! Je feins d'être chat chez Mallarmé." C'est peut-être ça, son idée, la métempsychose dans le cours d'une seule vie, une schizophrénie under control, le total reset, effacer le passé pour renaître de ses cendres. Il est dragon dans l'horoscope chinois et il a beau en avoir vu de toutes les couleurs, son astre préféré reste la Terre. Lorsqu'il est certain de n'être entendu de personne, il marmonne souvent les dernières paroles de Villiers de l'Isle-Adam, "Eh ben, je m'en souviendrai de cette planète !".

mercredi 12 août 2009

4. La circonférence des baobabs


Dans le village d'à côté la fête battait son plein. S'il avait su, avec son petit creux, il aurait poussé jusque là pour se faufiler parmi les convives. La soirée était douce, presque chaude. Quand on vous disait, des microclimats, en France, il n'y a que ça ! Le maître de maison avait choisi de diffuser la discographie complète de Natacha Atlas, à fond la caisse, dans des enceintes, énormes, qui ressemblaient à des bunkers échoués sur la plage. L'atmosphère enfumée rappelait Tanger dans les meilleures années. On servait un risotto aux poulpes, cuit à merveille par une beauté sicilienne. Al dente, pimenté à vous arracher la gueule, avec des parfums de safran-cumin, vous m'en diriez des nouvelles. Un type en costume marin qui ressemblait à un nain de jardin servait des gésiers confits en se dandinant. Un universitaire, arrivé de New York le matin même, dissertait sur l'exception culturelle qui avait permis au cinéma français de résister mieux que ses frangins européens. Il espérait même convaincre ses compatriotes des avantages de l'ingérence de l'État dans des secteurs comme la culture ou la santé, ce qui terrorisait totalement trois abrutis Républicains, paradoxalement attirés par un fromage au lait cru qui empestait à des lieues à la ronde. Manque de bol, Max n'avait rien senti, emmitouflé dans sa barbe qui lui servait d'oreiller. Il aurait pu dormir à poil sans attraper froid tant son système pileux était développé. Quand un moustachu, forcément petit joueur à côté de Diogène, et en plus on voyait qu'il avait léché son assiette, revint sur la crise du cinéma français, le New Yorkais cita, goguenard, Toscan du Plantier en rappelant qu'on s'en inquiétait déjà au XVIIIème siècle ! Dans les bosquets des femmes riaient et des prétentieux faisaient les mariolles en pariant sur la circonférence des baobabs. Quelques invités étaient montés sur le toit fumer des joints pour regarder l'étrange ballet d'un hélicoptère dessinant toujours le même cercle, son phare braqué sur les limites de la propriété. Sous le faisceau, on y voyait comme en plein jour. Les uns disaient que les flics étaient là pour rassurer la population, les autres étaient persuadés qu'il s'agissait de créer un climat de tension pour intimider les garçons sauvages. La semaine passée, un hameau entier était parti en fumée. Le foyer avait été allumé dans l'église. Le curé avait rôti dans sa chasuble, convaincu qu'il était maître après Dieu et confondant sa chapelle avec un paquebot. Il y aura toujours des illuminés pour raconter n'importe quoi.

mardi 11 août 2009

3. La nuit du carrefour


Les Français croient toujours jouir d'un micro-climat. Probablement un reste d'indiscipline caractérisée, mâtinée d'un esprit de clocher typique. Pas d’égarement, le cadre est là pour rassurer. N'empêche que tomber sur ce brouillard épais et cette pluie fine incessante qui vous mouille jusqu'à l'os en pleine période estivale tient tout bonnement de la science-fiction ! Max avait marché, il avait marché longtemps jusqu'à ce sinistre carrefour. Si la nuit ne l'avait surpris en plein champ, il n'aurait rien eu à y faire. Mais il entendait des voix sans en déceler les enveloppes. On criait. On tirait. On chantait. Ce n’est pas le genre de la maison d'ajouter de la musique en toile de fond. Il trouverait bien une explication à tout ce mystère. Lorsqu'il ne comprenait pas une situation il disait simplement qu'il en aimait la poésie. Il ne croyait pas à la théorie du complot, ou plus exactement il pensait qu'il ne pouvait pas en être autrement, mais qu'il en faisait forcément partie, comme tout le monde. Il pressentait parfaitement que tous étaient mouillés jusqu'au cou. Son costume lui évite la baignade, mais sa barbe pèse une tonne. Il aurait besoin d’un coin sec pour l'essorer. À cette heure-ci, les habitants ont fermé leurs baraques à double-tour et ne répondent jamais à l'interphone. Oserait-il seulement sonner ? Sa tronche de sâdhu lui interdisait déjà d'être pris en stop par les âmes les plus charitables. Il lui faudrait des mois pour arriver à bon port, là où brille un autre soleil. Mais du soleil, en cet instant, il s'en fiche. Il a faim. En d'autres temps il aurait cueilli des herbes sauvages, mais là on patauge dans une boue collante et la purée de poix empêche d'avancer. Il finit par s'asseoir sous un arbre sans craindre la foudre. Lui reviennent les images fantastiques du film de Renoir, la course poursuite en automobiles, les trognes et le décor suppléant à la minceur de l'intrigue. Rien n'a beaucoup changé depuis 32, le racisme ordinaire, la guerre des classes, les petites magouilles, les grosses, plus souvent impunies. Il pense à la banque. Est-il plus malhonnête de faire un casse ou d'en créer une ? Il a fini par s'endormir. Quand on marche, on s'habitue à la sauter.

lundi 10 août 2009

2. Relief


Max s'est réveillé avec les paupières collées. Bien avant l'exil, il avait porté un autre nom, mais il est bien incapable de s'en souvenir. Il ne se rappelle d'ailleurs pas grand-chose. Sauf peut-être qu'il lui fut reproché d'en faire toujours trop, lui qui n'aspirait plus à rien qu'à laisser le monde l'envahir. Un doux retour des choses. Dans le fossé qui lui servit de couche pour la nuit, il essaie de comprendre ce qu'il voit. A-t-il jamais survolé ces montagnes de métal cabossé ? A-t-il jamais vogué sur une mer d'huile et de pétrole ? Sans cadran, sans boussole, saurait-il voler en aveugle ? À côté de la plaque. Les questions se bousculent. Tentant de rassembler ses idées comme on part en voyage, il comprend qu'il n'a que ça pour tout bagage. Pareil à l'oiseau mazouté, englué par sa cécité, il est incapable de se relever sans perdre l'équilibre. La barbe ! Crache sur le bout de ses doigts pour mouiller ses orbites. La poussière l'irrite. Quand enfin la lumière perce entre les cils, il cherche le reflet d'un miroir. Marche arrière. Les automobiles qui filent au-dessus de sa tête vont trop vite pour réfléchir quoi que ce soit. Enfant il avait rêvé de bolides volants qui traverseraient le ciel. Ça, il ne l'a pas connu. Mais il en a vu d'autres. Quel âge a-t-il ? Tous ceux qui l'a déjà vécus, mais combien ? L'addition est salée. Larmes ou salive ? Il devait s'en aller, mais pour où ? Les impasses ont des portes dérobées. Il avait voulu rendre ce qu'il avait pris, mais la loi c'est la loi. Pour tous. Il avait fui. Un réflexe de survie sans rapport avec sa situation d'alors. Lorsqu'il se déplie, ses vêtements le trahissent. Qualité supérieure, infroissable, auto-lavable, adaptée aux changements brusques de température. Ce n'était pas l'heure. Il s'était trompé. Redescendre. Faire demi-tour. On verra plus tard.

dimanche 9 août 2009

1. La Zone


Sens de lecture. Ses yeux décrivent un panoramique dont les strates forment des couches zoologiques de matières inertes conçues pour et par l'homme. Sur le ciel se découpe une de ces barres criminelles où s'empilent des êtres vivants, loin de tout, sans autre horizon qu'un coup à boire ou un gros pétard quand viendrait le soir. De son point de vue il ne peut que deviner dessous, derrière les arbres, des pavillons battant corsaires, écrasés entre la route et les dortoirs. Sa mauvaise foi occulte les jardins ouvriers, vomissant leurs vrais fruits gorgés de soleil et leurs fleurs orgueilleuses rivalisant d'espoir, engraissés par le fumier du cimetière attenant.
Plus bas, la Tour Eiffel en tuyaux de plomberie attire son œil. Elle frôle un amas d'étoiles du même métal. On aurait seulement à brancher le tout sur l'arrivée d'eau pour les transformer en fontaines. Mais ceux qui les ont posés près des grands containers les ont oubliés depuis un bail. Il aurait été plus astucieux de les squatter pour s'en faire des appartements ouverts sur la nature, sur la Zone. Du solide. Ces mobile-homes enracinés avaient probablement traversé des océans avant de venir s'échouer à l'abri des regards, devant les citernes bâchées où des cuves remplies de liquides aussi magiques que menaçants laissent imaginer de nouveaux chants du styrène.
En amorce, il devine un entrelacs de planches dont l'organisation lui resterait à jamais mystérieuse. Alors, rien n'est rose, marmonne-t-il dans sa barbe, si longue qu'elle l'empêche de marcher s'il ne l'enroulait tout autour de ses poignets. Lui redonner des jambes le menotte. Pour ne pas perdre définitivement la tête, il se glisse le long des bâtiments désertés du week-end et entreprend de gravir le monticule menant à l'autoroute. Il pensait faire du stop et rejoindre le sud. Hélas ce sport n'est plus en vogue comme au siècle passé. Sa tête de faune hirsute ne provoquera aucun renversement de tendance et il marchera des jours et des nuits à travers la Zone avant de s'apercevoir qu'il a atteint la frontière nord. Le soleil, trop haut, embué, l'avait trompé. Il n'avait pas pu voir la mousse au pied des troncs parce que les arbres avaient été coupés pour laisser s'écouler le flux. Même le soleil, se dit-il, avant de s'allonger sur le dos pour interroger les étoiles qui coulent dans ses yeux comme des larmes de plomb fondu, déchiquetées par les impacts.

samedi 8 août 2009

Flow de l'enfer


Il y a des jours comme ça. On ne sait pas où l'on va. On se lève. Prenant congé des rêves. Et puis tout bascule. Ridicule. J'allume d'un seul coup toutes les machines du studio. Ça fait pop dans le rafiot. Je voulais tester les sons enregistrés cette semaine avec le film d'aujourd'hui. Mais comme j'ajoute la réverbe rien ne se produit. La Rev5 ne s'allume plus, la panne. Je m'acharne dessus comme un âne. Il faut attendre la fin août pour la réparation. Là je reprends ma respiration. J'ai sorti une petite Lexicon, mais c'est bon, l'H3000 fera l'affaire. La réverbe situe tous les sons à leur place. De quoi aurais-je eu l'air sans espace ? Dans l'affolement, je pense à l'envers. Je deviens dément, glisse en enfer. Lorsque j'étais jeune homme, que le matériel rendait l'âme, j'évitais le pensum en rencontrant une dame. La dame est là, la dame est là, la dame est là. Quand tout va de travers, regarder bien le ciel, la lune ou les nuages, et s'attendre aux miracles. Du pire calvaire on peut tirer son miel. Il n'y a pas d'âge pour rejeter la débâcle. J'ai peint la cave en rouge, en rouge sanguinolent, mais c'est là que ça bouge, le bouge sent. Provisions de bouche à se mettre sous la dent. Grands crus à foison à en devenir cuit. Voyez donc le tableau comme un hublot. Le diable à l'œuvre. L'œuvre du diable.

vendredi 7 août 2009

Entomophagie


Comment résister ? En faisant mes courses à Belleville avec Bernard je découvre des boîtes de grillons thaïs frits chez l'épicier qui fait le coin en face du restaurant Viet-Siam. Ces grands grillons à courte queue ou brachytrupes portentosus Licht sont délicatement assaisonnés et prêts à la consommation. La plupart des Occidentaux froncent le nez en effectuant un mouvement de recul. Le rejet est évidemment culturel. Les insectes, riches en protéines, pourraient régler bien des problèmes alimentaires dans le monde, dixit la FAO. L'entomophagie se pratique sur presque tous les continents. Les grillons sont très proches des crevettes, surtout pour les hurluberlus dans mon genre qui, trop impatients pour les éplucher, les dévorent souvent sans les décortiquer. Les orthoptères craquent sous la dent. Un apéritif amusant pour 3,50 euros en attendant que la pratique se généralise...

jeudi 6 août 2009

Futuriste et cristallin


La commande consiste en une partition fortement stéréophonique d'une dizaine de minutes dont le cahier des charges indique les termes "futuriste et cristallin". Mes lapins ont fait des petits ! Comme chaque fois, je passe beaucoup de temps en préparation pour réduire la création à l'essentiel. Si j'ai bien organisé la séance, je dois pouvoir composer rapidement sans être trop freiné par des questions techniques. C'est du moins l'idée qui ordonne les tâches à accomplir. Ainsi, avant même de recevoir les images que je dois mettre en musique, j'inventorie les timbres qui me semblent coller au propos. La liste est toujours plus longue que ce dont j'aurai réellement besoin, palette dans laquelle je vais pouvoir piocher lorsque j'aurai découpé le score en mouvements dramatiques.
Deux synthétiseurs, le VFX et le V-Synth, préalablement programmés, me fournissent chacun un univers correspondant à deux mouvements très différents. J'ai rebranché mon vieux PPG en espérant en sortir des sonorités transparentes, mais mon attente est déçue car je n'y décèle qu'une demi-douzaine de sons de passage. Le XT ne m'offre qu'un seul programme qui me sourît, c'est déjà ça. Je me rabats sur des instruments acoustiques dont je jouerai en temps réel ou que j'échantillonne pour pouvoir jouer de leurs transpositions. Grelots, crotales, bol tibétain, lames, sistres, bâtons de pluie, éclairs, tambour de vagues, fins tubes de verre s'alignent sur le couvercle du piano et envahissent la cabine d'enregistrement. J'ai commandé en Allemagne de magnifiques chimes qui reproduisent exactement le son que j'avais imaginé et qui a servi de modèle à mon commanditaire. Sur les conseils de Sacha, j'ai acquis un ressort sur caisse de résonance et un triangle sur réservoir d'eau, mais le son métallique de ce dernier est trop rustre pour convenir à ma partition. Les deux jours précédents, j'avais déjà étudié les possibilités informatiques de Cubase et des instruments virtuels commandables en midi. Ayant trouvé la règle de 3 qui me permet de diviser le temps régulièrement à partir d'un nombre d'images abracadabrant, je fixe la noire à 17,14 ou l'un de ses multiples...
Il ne me restera plus qu'à rêver la musique aussitôt que j'aurai récupéré les images et à remplir les cases avec l'instrumentarium inventorié. Je dessine d'abord les mouvements généraux, cherchant les grandes lignes pour finalement me rapprocher au plus près de l'objet, soigner les détails. La dernière passe consiste à peaufiner les effets de panoramique, déterminants dans le cas de ce projet que je révélerai le temps venu.

mercredi 5 août 2009

Le surchoix


À la troisième bouteille nous avions largement dépassé le stade des confidences pour entrer de plein pied dans les généralités sur le sens de la vie. Cette philosophie de bistro nous entraînera tard dans la nuit vers des horizons évidemment inaccessibles, puisque le propre de l'horizon est justement de repousser sans cesse ses limites au fur et à mesure que l'on s'en approche.
Il faut bien toute une vie pour comprendre qui l'on est, et encore ! Encore faut-il vivre suffisamment longtemps et avoir la chance et la force d'en recommencer perpétuellement l'analyse, jusqu'à ce que mort s'en suive, seule date butoir qui nous dispensera de la course d'obstacles et nous affranchira de la douleur. Car c'est bien à notre tolérance à la souffrance que l'on pourra jauger notre bonheur, concept d'ailleurs aussi volatile que l'horizon et l'instant présent. La souffrance que l'on inflige à nos proches n'est jamais que la projection de celle qui raisonne brutalement en notre chair, induite par les mécanismes de la psyché, séquelles d'une névrose familiale à laquelle personne n'échappe. Nous n'avons comme salut que notre détermination à l'identifier et à la circonscrire au passé, soit tout ce qui n'est pas soi, ce à quoi s'oppose l'être du cogito cartésien, moi, mes choix, mes désirs, désirs à ne pas confondre avec nos fantasmes, les uns relevant du rêve, les autres du cauchemar.
La médiocrité n'est pas l'apanage de l'autre. Notre colère ne s'exerce que dans ce qui nous meut. Renversant la citation rimbaldienne "je est un autre" sans la contredire, concédons que l'autre soit en soi. C'est celui-là qu'il s'agira d'accepter, d'apprivoiser délicatement, après en avoir subi les coups les plus rudes. Rien ne sert pour autant de se morfondre sur le passé, seul l'avenir offre des perspectives, le présent s'évaporant à l'instant-même où on le frôle. Ne pouvant revenir en arrière pour réparer nos erreurs, nous n'avons d'autre choix que de ne pas les perpétuer. La culpabilité ancestrale habillant les remords d'une morbide impuissance, la responsabilité ouvre grandes les portes de l'impossible, soit le réel. La seule question qui importe est celle du choix que nous exerçons, que nous nous devons de redéfinir sans cesse, et les méandres pour tendre vers ce but en deviennent accessoires. Jamais nous n'atteindrons quelque cible, car il ne s'agit pas d'une ligne, d'un segment, mais d'un vecteur. Notre propos est de tendre vers. De cette suite d'instants décisifs, répétables à loisir, naîtra l'homme nouveau, l'ève future, prêt à remettre inexorablement son titre en jeu. Le matin ne pas se raser les antennes répétait le poète. Entendre que la sagesse vient en marchant et qu'il est doux de vieillir, maturation des vieux fûts qui accoucheront des prochains (que sera,) sera.
La crise individuelle révèle celle d'une société incapable de se remettre en cause, d'imaginer qu'il puisse en être autrement. Résoudre l'une sans l'autre tient du pari stupide...
Parti me coucher, j'ai la surprise de me réveiller au milieu de la nuit avec l'étrange impression d'avoir continué mes élucubrations jusque dans le sommeil. Mon réveil vaseux ayant mis fin à mes réflexions je me laisse à nouveau glisser dans les bras de Morphée. Tandis que ses ailes féminines me caressent le crâne, ma migraine s'estompe comme par enchantement.

mardi 4 août 2009

La nuit du phoque


Chaque fois que j’ai cité ici mon premier film, La nuit du phoque, et que j’ai voulu créer un lien hypertexte, je me suis aperçu que je n’avais rien écrit... Stop. En une phrase je commets déjà trois erreurs. Ce n’est pas mon premier film, mais le neuvième exercice réalisé pendant les trois ans de ma scolarité à l’IDHEC, l’Institut des Hautes Études Cinématographiques, ancêtre de la FEMIS. Ensuite ce n’est pas mon film, mais celui de Bernard Mollerat et moi (photo n°1), une œuvre réalisée à quatre mains. Enfin j’ai déjà évoqué son histoire, directement en anglais, dans le livret du DVD publié par MIO Records il y a six ans. La nuit du phoque accompagnait la réédition de mon premier 33 tours 30 cm, Défense de, sous le nom de Birgé Gorgé Shiroc, avec 6 heures 30 de bonus inédits du même orchestre.
Au risque de me répéter pour certains passages (que mes lecteurs les plus fidèles me pardonnent !), je vais tenter de traduire ces notes de pochette en français, après avoir salué Francis Gorgé qui a numérisé le film lorsque je me suis rendu compte que la copie optique en ma possession commençait à virer au rouge, et Meidad Zaharia, producteur israélien, qui a soutenu ce projet fou en l’agrémentant de sous-titres anglais, français, hébreux et japonais ! Depuis, Meidad a fermé boutique et j’ai racheté les quelques exemplaires qui restaient. Le double-album n'a rencontré que très peu d'écho en France, mais il s'est arraché aux USA et au Japon.
Les journalistes de All Music, JazzMan, Paris Transatlantic, Brainwashed, Progressive Ears, Aquarius, etc. eurent la gentillesse de parler de ce film expérimental comme d'un Eraserhead à poils et bourré d'humour, le comparant à Buñuel pour le surréalisme, Godard pour la dénonciation, aux films expérimentaux américains pour le grain et le montage, citant le Rocky Horror Picture Show et Trout Mask Replica, selon les uns ou les autres, un film d'avant-garde politique, drôle, psychédélique.
J'y vois surtout les premiers pas d'un très jeune homme, j'avais seulement 21 ans, qui s'est beaucoup amusé avec son copain en travaillant comme des acharnés. Nous fûmes en effet les premiers à tourner de toute notre promo, ce qui nous donna de terribles avantages, d'autant que nous additionnions nos deux budgets ! Cinq semaines d'écriture, cinq semaines de préparation, cinq semaines de tournage, cinq semaines de montage.


La nuit du phoque est donc un film de 41 minutes « tourné en 16mm couleurs par Jean-Jacques Birgé et Bernard Mollerat », en 1974, un an avant Défense de, disque-culte depuis qu’il figure sur la Nurse With Wound list. Même époque, même ambiance, même rêve, même passion, même ferveur, l’enregistrement et le film réfléchissent une période dont le mot-clef était l’invention. Les deux projets sont des collaborations.


Mollerat et moi incarnions des extrêmes fondamentalement dissemblables à l’IDHEC. J’étais une sorte de hippie libertaire aux cheveux longs et à l’accoutrement psychédélique, non-violent bien qu’un pur représentant de l’esprit de mai 68 auquel j’avais pris part alors que je n'avais que 15 ans. Avec ma mobylette grise je participais au service d’ordre pendant les manifestations et je livrais les affiches des Beaux-Arts. Je vendais Action, le journal des comités d’action, à la Porte de Saint-Cloud. J’étais entouré de musique et de lumières, ayant commencé à gratter et brûler des diapositives dès mes 13 ans pour créer des spectacles audiovisuels. Je faisais de la musique depuis mon voyage initiatique aux États-Unis à l’été 68, juste après les Événements. Six mois après avoir entendu là-bas We’re Only In It For The Money des Mothers of Invention, j’étais sur scène avec Francis à la guitare. Je n’avais aucune notion de musique jusque là et n’ai jamais pris un seul cours de quoi que ce soit qui y ressemble. J’ai dû trouver seul le moyen de réaliser mon nouveau rêve. Je faisais pousser de l’herbe sur mon balcon avec des graines rapportées de San Francisco (je me souviens très bien du Grateful Dead au Fillmore West) et commençais à lever le pied au lycée. Juste après le Bac, je réussis brillamment le concours d’entrée à l’IDHEC, ce qui n’était a priori ni mon intention ni mon ambition. Depuis, j’essaie de perpétuer la merveilleuse aventure qui dura trois ans, car ce furent des études comme nous avions tous rêvé et comme nous pourrions encore en rêver…
Bernard Mollerat et moi devînmes amis à la fin de la première année. Il était aussi cinglé que moi, sauf qu’il avait de meilleures raisons, issu d’une famille noble très catholique. Il était passé par le chemin de croix les genoux en sang, élevé par une maman qui ne pouvait pas aller aux toilettes sans emmener avec elle l'un de ses deux fils. Son véritable nom était Bernard de Mollerat vicomte du Jeu, mais lorsqu’il entra à l’IDHEC son père lui écrivit pour lui demander s’il avait trouvé un bon pseudonyme. Dans sa famille on était curé ou militaire. Il décida de laisser tomber les particules, se débarrassant du même coup des quolibets du style « ce n’est pas du jeu ». Le premier jour, quelques idiots ne manquèrent néanmoins pas de l’appeler « Soft Rat ». Comme il y avait deux Bernard dans notre promo, Descloseaux se fit surnommer « Léon » et Bernard « Gaston ». Avec fierté et énormément d’humour Bernard assumait son homosexualité, ce qui n’était pas courant à cette époque. Son coming out était emprunt d’un bon paquet de provocation, ce dont il ne se privait jamais, sans aucun autre signe ostentatoire que son humour "sophistiqué et glacé". Les cheveux courts comme un petit mouton, il portait un costume trois pièces gris à rayures fines, une chemise blanche et un parapluie pliant ! Je me souviens qu’il aimait la comédie musicale, les films de Jacques Demy et des trucs assez kitsch genre Pink Narcissus et Les 5000 doigts du Dr T que nous avions découverts ensemble à la Cinémathèque. De mon côté j’étais plus influencé par Easy Rider, Jean-Pierre Mocky et Luis Buñuel. Nous étions jeunes et tous deux adorions voir de nouveaux films sous la houlette de notre professeur d’analyse de films, le regretté Jean-André Fieschi. Nous aimions aller ensemble au théâtre, au concert, voir des ballets, voyager… L’amour, l'humour, l’action, l’aventure, "in one word, emotion", étaient notre lot quotidien. Pendant toute cette période, Bernard fut mon meilleur ami.


J’étais « la nuit » parce que je menais une vie de noctambule et Bernard était « le phoque » à cause d’une plaisanterie sur F.W.Murnau dont JAF avait dit qu’il était « pédé comme un foc ». Nos perspectives de vie marginales nous avaient rapprochés et nous avons commencé à bien nous amuser dès le début de la seconde année. À partir de là nous avons réalisé tous nos films ensemble, comme je le fis pour la musique avec Gorgé pendant dix-huit ans, et avec Bernard Vitet pendant 32 ans ! Hélas, la collaboration ne dura pas aussi longtemps avec Mollerat qui se suicida à l’âge de 24 ans. En vieillissant il craignait de perdre son pouvoir de séduction… Je pense souvent à lui, s’il avait attendu un tout petit peu, voir comment les choses évoluent, rien ne se passe jamais comme on l'a prévu. Il fit sauter tout son immeuble au gaz. La nuit du phoque est notre film. Pendant le montage il avait décidé de devenir monteur tandis que j’avais choisi la réalisation. Depuis sa disparition je n’ai jamais trouvé quiconque avec qui partager le plaisir d’imaginer et réaliser de nouveaux films.
(…) À cet endroit du texte original anglais j’évoque mes collaborations réussies dans le domaine de la musique et les films que je réaliserai ensuite.


La nuit du phoque était notre film de promotion. Nous avions décidé de tenter tout ce qui nous passait par la tête et que nous n’avions pas eu l’occasion d’essayer pendant nos trois ans d’études. C’était la dernière occasion d’apprendre quelque chose avant de quitter l’IDHEC. Nous avons dirigé des mômes et des animaux, des amateurs et des professionnels, nous avons éclairé une rue entière de nuit, filmé un groupe de rock à deux caméras, loué un travelling circulaire pour les scènes de nus olé-olé (qui nous valurent un prix à Belfort pour les raisons inverses de notre propos, le pastiche étant trop bien réalisé, photo n°3 !), nous avons joué avec les effets spéciaux, réalisé des animations, utilisé de la pellicule infra-rouge, cherché tous les écarts possibles entre son et image, etc. Je crois que Gaby et Marc, en charge des images, se sont bien amusés, comme tous ceux et toutes celles qui ont participé au tournage. Le film montre des actions plus que des caractères, chacune prenant son sens au contact des autres… Si j'en crois les spectateurs, le film reflète surtout bien son époque.


Le générique apparaît en plein milieu du film.

À l’écran :
Jean-Jacques Birgé – scénario et réalisation, son et musique, montage, discontinuité, production exécutive
Bernard Mollerat – scénario et réalisation, costumes et accessoires, chorégraphie, continuité, montage
Gabriel Glissant – lumière et 2ème caméra
Marc Cemin – caméra
Philippe Danton – titres et animation, il chante aussi (Le terroriste, photo n°5)
Thierry Dehesdin – photos infrarouges, et dans le rôle de Bölde
Roland Péquignot - machinerie
Alain Thuaut – électricité
ainsi que
André Bacq, Luc Barnier, Lucie et Louis Barnier, Mario Barroso, Richard Billeaud, Agnès Birgé, Geneviève et Jean Birgé (mon père dans le rôle de Isaac Newton, photo n°4), Danièle Bolleau, Alex Broutard, Gilles Cohen, Aude de Cornoulier, Dominique Dumesnil, Diane (photo n°3) et Philippe Dumont, Jeanine Eemans, Antoine Guerrero (photo n°2), Ivan Kozelka, Philippe Labat, Alain Lasfargues, Jean-Pierre Lentin, William Leroux, Geneviève Louveau, Laura Ngo Minh Hong, Pierre Rainer, Lucien Rohman, Albert Sarrasin, Patrick Sauvion, Michaela Watteaux, Jérôme Zajderman (photo n°6), M. Zana, les enfants Poitevin et Vienne, et beaucoup d’autres gens merveilleux.
Hors-champ :
Antoine Bonfanti - mixage
Louis Daquin – voix
Alexandre Martin - dressage des reptiles

lundi 3 août 2009

Sous-titres


Jonathan Buchsbaum aide Françoise à vérifier les sous-titres anglais de Ciné-Romand. Ce sont les derniers mètres. La situation est tendue. Je les rejoins pour traduire les citations de Brecht et rendre intelligibles les extraits de ses films sortis de leur contexte. Faut-il être fidèle au texte original ou le rendre compréhensible au public anglophone ? Nous préférons adapter les dialogues, réécrire le film. Les sous-titres font partie intégrante de la création.
Dans un passage de mon propre film, La nuit du phoque, j'avais été jusqu'à insérer un texte contemporain de la réédition en DVD plutôt que traduire le texte de 1974, pour retrouver l'effet de l'original. J'avais souhaité étendre ainsi le décalage entre l'image et le son en produisant une distanciation dans le temps (plus de 30 ans !), évidemment uniquement accessible aux anglophones qui auraient des notions de français ! On connaît le célèbre exemple de Pierre Dac réalisant les sous-titres de Hellzapoppin et faisant du texte : "Ça se corse (chef-lieu Ajaccio) !" Pour Idir et Johnny Clegg a capella j'avais tenu à aller jusqu'au bout du processus de création en gérant le rythme des sous-titres avec la monteuse, Corinne Godeau. Comme c'est un film forcément musical les versions où l'un ou l'autre sont sous-titrés finissant pas constituer deux films différents.


Jonathan a réussi à attraper son train à la Gare Montparnasse et j'ai passé la journée de dimanche à faire de la correction les yeux rivés sur l'écran, l'Harrap's en quatre volumes et WordReference.com à l'appui. Françoise n'a jamais fini. Elle rajoute encore un dernier plan pour expliciter le commentaire d'un de ses invités quand il dit croire que la soirée est terminée, espérant enfin prendre un verre et qu'il constate que le frigo est ouvert : "Mais non, le film continue..." Alors à cet endroit du montage nous rajoutons le plan du téléviseur dans le congélateur qu'a photographié Aldo Sperber et qui lance le générique de fin.

dimanche 2 août 2009

Sieste


Je me suis endormi sur la terrasse au lieu de bloguer. Heureusement que Fidel s'est trompé il y a quelques années en posant les lattes du mauvais côté. Elle ressemble à une patinoire quand il pleut, mais au moins elle est lisse pour s'y allonger. La lecture pourtant ô combien passionnante de L'hypothèse communiste m'a plongé dans une léthargie post-Viet-Siam (excellent restaurant de Belleville dont le propriétaire est le même que Lao-Siam, merci Sacha) justifiant que je glisse doucement de ma chaise longue vers la natte et m'endorme les doigts de pieds en éventail. En me réveillant, oh pas très longtemps plus tard, j'ai attrapé mon appareil sans me relever et me suis replongé dans le dernier livre d'Alain Badiou.
De quoi Sarkozy est-il le nom ? était le quatrième volume des Circonstances et je note avec amusement que mon article d'alors portait déjà le titre du nouvel opus, soit L'hypothèse communiste. Ce cinquième volume évoque successivement les faillites de Mai 68, de la Révolution culturelle chinoise et de la Commune pour resituer ce qu'est l'Idée communiste. À mon petit niveau, je comprends enfin, par exemple, le terrible épisode des Gardes Rouges, très jeunes gens armés d'un pouvoir énorme dont ils abusèrent tant qu'ils durent être détruits par ceux-là même qui les avaient engendrés. La bureaucratie, les querelles de factions ne peuvent avoir raison de notre enthousiasme, une nécessité. Si pouvoir il y a, le devoir est le réel en ce qu'il exprime l'impossible. Badiou semble tirer partie de la fréquentation de Slavoj Žižek lorsqu'il effleure une pensée lacanienne et hégelienne de l'individu, notre part d'animalité en sorte. Il le replace dans une Histoire qui ne peut être que celle de l'État et lui redonne le pouvoir que "la gauche" lui a confisqué au travers de ce qu'il est coutume de nommer "la démocratie".
Passionnante lecture, mais le livre refermé, je retourne me reposer.

samedi 1 août 2009

La place des fêtes est belle en rouge


Toujours aussi élégant, chapeau de paille et tenue gris-vert assortie à ses montures de lunettes, avec, ultime provocation, Vladimir Ilitch Oulianov à la boutonnière, Bernard Vitet promène Hunky, un fox-terrier des îles du nord dont il a pris soin d'oublier le vrai nom à particules long comme le bras. On peut d'ailleurs se demander qui promène qui, tant Bernard sort peu, handicapé par une lombalgie qui ne le lâche pas. Les amis comme ceux qui ne le connaissent que pour avoir été conquis un soir au Club Saint-Germain du temps du be-bop, sur la scène du Festival de Châteauvallon avec Portal, lors de toutes les aventures du free-jazz et évidemment pendant les 32 ans d'Un Drame Musical Instantané (voir son impressionnant pédigrée sur Wikipédia), me demandent souvent comment va Bernard. La réponse est comme il peut. Faute qu'il ne puisse plus jouer de trompette depuis quatre ans, on pourra néanmoins l'entendre avec ravissement dans Ciné-Romand, le film que Françoise sortira en DVD à la rentrée et dont elle met au point les derniers sous-titres après qu'Étienne Mineur en ait terminé la jaquette et Igor Juget l'authoring. C'était la dernière prestation de Bernard à la trompette avant que ses dents ne le trahissent. Cela ne l'empêche pas de composer, mais je crains que l'on n'entende plus jamais son timbre si particulier, tendre et lyrique, grave et mat, autrement que sur les enregistrements. Heureusement sa discographie est riche et éclectique. Mais rien n'est jamais joué.
Il travaille à rééditer son album solo, Mehr Licht !, agrémenté d'inédits de choix, mais le sens de l'organisation n'étant pas son fort cela risque encore de mettre quelque temps... En évoquant hier Don Cherry, je me suis souvenu que c'était son orchestre qu'avait élu Don à son arrivée à Paris. Il y avait Gato Barbieri au ténor, Jean-François Jenny-Clarke à la basse et Aldo Romano à la batterie. En d'autres termes, mon pote s'était fait chiper l'affaire. Cela ne les empêchât pas de jouer ensemble avec François Tusques, à deux trompettes comme Bernard le fit également avec Chet Baker. Certains disent même que Chet changea de phrasé après cet intermède qui dura quelques mois. Dans d'autres circonstances il fit aussi équipe avec Roger Guérin, Itaru Oki, Jacques Coursil, même si c'est plus facile de jouer avec un ténor, comme si l'on avait une boîte d'octave (rires) !
Bernard me livre un contrepet de son cru en guise de titre, et non pas...

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