Jean-Jacques Birgé

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mercredi 30 septembre 2009

Marie-Christine Gayffier, technicienne en relief


Marie-Christine Gayffier se présente comme technicienne de surfaces (toile, papier, mur, panneau, écran). Ce mélange d'humilité et d'orgueil, de précision et d'approximation, d'humour et de sérieux dresse le portrait en creux d'une artiste intègre dont on ne peut cantonner les qualités à l'application de surfaces. Le volume qu'elle embrasse englobe la littérature, la musique, la cuisine et probablement d'autres vertus cachées qui se révèleront peut-être sur le blog/site qu'elle a récemment mis en ligne. Ses œuvres picturales renvoient souvent à ses écrits, proses de poétesse aimant ciseler le verbe et sculpter la phrase jusqu'à ce que les mots se retournent contre celles et ceux qui les lisent, leur envoyant des images en pleine figure comme autant de gifles bienveillantes. Car notre Bigoudenne n'a rien de Bécassine. Marie-Christine Gayffier a l'esprit acéré des mamans qui ont refusé la télévision, diffusé toutes les musiques, couru toutes les expos et plongé dans la littérature comme on s'accroche à une bouée de sauvetage dans une époque où sombrent les utopies et où règne la lâcheté des parvenus. Sa peinture est vive, ses critiques cinglantes et son amitié partagée. Si elle défend parfois son œuvre avec la timidité propre à nombreuses femmes artistes, elle fait souvent référence aux autres elles qu'elle fréquente de près ou de loin, Françoise Pétrovitch, Marthe Wéry, Anne Catoire... En regroupant toiles et textes sur sa page Internet, elle ouvre son atelier aux lecteurs et lectrices fatigués des galeries de surface pour une œuvre tout en relief qui renvoie au sens des choses, aux émotions humaines et à l'envie affichée de tout faire péter.


Marie-Christine fut ma voisine boulevard de Ménilmontant pendant une douzaine d'années. Je montais souvent au troisième discuter de tout et n'importe quoi sans qu'elle ne laisse jamais la place à la platitude. Elle fut l'éminence grise et la petite main de la revue ABC comme, organisant festivités et libations, rendant possibles les rêves des camarades. Nous fûmes les baby-sitters les uns des autres. J'avais coutume de dire que j'avais six mômes, avec les filles de tous les voisins, ou pas du tout, Elsa dormant là-haut lorsque nous nous absentions et Bilkis, Galilée et Antonin descendant les autres jours. Les filles venaient, il est vrai, regarder la télé chez nous et j'ai filmé une séquence craquante où toutes les trois regardent les Demoiselles de Rochefort avec des yeux énamourés. Bilkis a longtemps joué les papillons de nuit, Galilée est sortie de l'ENSCI et Antonin, toujours au Conservatoire, a rejoint l'ONJ. Marie-Christine est aussi une Mère L'Oye prête à défendre sa couvée bec et ongles. Nul hasard à ce que deviennent ses petits. Ils connaissent tout de la fête, de l'espace ou de la musique. Ils eurent la finesse de s'approprier les qualités de leur mère sans ne jamais toucher aux poils de ses pinceaux ni à ses plumes. Elle en est la maîtresse incontestée, maniant l'outil avec la sagesse du maître d'armes.

mardi 29 septembre 2009

Les Beatles au goût du jour


Je n'ai pas pu résister à l'envie de comparer moi-même la remasterisation des 13 albums des Beatles récemment sortis et la version CD que je possédais déjà. Ayant choisi Revolver comme test parce que je le connaissais peut-être moins bien que Sergent Pepper's ou le double blanc, j'ai envoyé les deux versions simultanément sur deux platines. La différence saute aux oreilles, mais n'en reste pas moins technique. La musique est la même, l'émotion n'y gagne rien. Les voix gagnent en présence comme il est coutume de les renforcer de nos jours. Mais à l'heure où les adolescents ont l'écoute souvent faussée par les mp3, racheter sa discothèque sous prétexte de cette amélioration, certes évidente dans le cadre du test, pousserait à se demander s'il ne faudrait pas aussi s'offrir une dispendieuse chaîne haute-fidélité, ce qui ne peut être à la portée que de vieilles bourses nostalgiques. Si vous êtes un fan absolu des Beatles et que vous possédez déjà tout l'attirail y compris le fauteuil de dentiste, foncez. Si vous n'avez pas encore les disques des compositeurs les plus célèbres du XXème siècle, cette édition est tout indiquée. N'attendez rien du packaging ou des ridicules mini-docs vidéos gravés en prime. Tout cela est une vaste opération marketing du même ordre que l'apparition régulière de nouveaux supports pour vous faire consommer toujours plus, et même racheter ce que vous possédez déjà. Les amateurs des vinyles originaux riront bien de tout ce tintouin et tous sauteront sur l'occasion pour réécouter les merveilleuses mélodies de la bande des quatre (ou cinq).

lundi 28 septembre 2009

Video Capture


Il y a des années que l'accessoire permettant de transférer un fichier vidéo analogique depuis un magnétoscope vers le Mac n'existait plus chez Apple. Elgato vient de commercialiser un objet simple et pratique pour récupérer ses films qu'ils soient sur VHS, Video8, Hi8 ou je ne sais quoi. Video Capture se présente sous la forme d'un petit boîtier sortant en USB et entrant par 3 fiches RCA femelles (2 audio et 1 vidéo doublée par 1 entrée S-Video). Elgato fournit un raccord 3 RCA mâles-mâles et 1 adaptateur Peritel. L'objet détecte automatiquement les formats NTSC, SECAM, PAL et PAL/60. La résolution vidéo est de 640 x 480 (4:3) ou 640 x 360 (16:9), le format vidéo H.264 à 1,4 Mb/s ou MPEG-4 à 2,4 Mb/s selon la puissance de l'ordinateur (Intel Core Duo et OSX Leopard indispensables) et l'audio AAC 48 kHZ 128 kb/s. Vous pouvez synchroniser les fichiers avec un iPod avec fonction vidéo, un iPhone ou une Apple TV et les éditer dans iMovie 09 sans réencodage. On peut même éditer directement pour YouTube...
Je vais enfin pouvoir numériser quelques trésors de ma vidéothèque. Jusqu'ici j'étais obligé de passer par le gros DVcam de Françoise. Ce ne sont pas tant les films enregistrés en VHS qui m'intéressent que les petits sujets que j'enregistrais à la télévision pour terminer mes cassettes de 3h ou 4h. Avec le temps, comme pour les musiques, ce sont ces petits bouche-trous qui m'intéressent le plus de revoir ou réécouter. Pendant des années j'ai coché le programme et enregistré des trésors dont les couleurs ont pâli tandis que le noir et blanc résistait mieux à l'usure du temps.

dimanche 27 septembre 2009

La perversion d'une œuvre comme valeur ajoutée


Si la qualité d'une œuvre peut être évaluée par la quantité d'interprétations qu'elle suscite, peut-on apprécier une installation interactive au coefficient de perversion qu'elle offre à l'utilisateur ?
La résistance d'une œuvre à être gauchie sème un doute profond sur l'intérêt qu'elle présente et la réduit à un slogan publicitaire, un message sans ambiguïté, un phénomène purement anecdotique.
Il en est de même de n'importe quel outil. S'il est correctement conçu, il intègre des utilisations imprévues, mieux, imprévisibles. Au delà de ce pour quoi il a été conçu, son universalité est le garant de sa nécessité et de sa longévité.
Ainsi, en posant mes jouets à l'envers pour leur assigner une fonction inédite, mon imagination est portée à contribution. Lorsque je transpose mes programmes de synthé vers des hauteurs extrêmes, dans le grave ou l'aigu, se produisent des effets que le constructeur n'avait pas imaginés. Ne vouant aucun culte à l'outil, mais à ce qu'il permet de faire, je laisserai de côté cette métaphore en me concentrant sur l'œuvre et sa mise en jeu. Un ami d'Antoine me confirmait que la tricherie fait bien partie du jeu et qu'enfreindre les règles permet d'en connaître les limites, voire de les repousser au delà de ce qui est imaginable. Elle rend alors certainement tout son sel aux véritables professionnels, à celles et ceux que je nomme étymologiquement "les amateurs" !
C'est, entre autres, parce qu'elle fonctionne avec mes mains que l'installation de Thierry Fournier, Step to Step, est une réussite. La vidéo d'un coach de gymnastique rythmique projetée en boucle sur un écran devant un petit podium incite le visiteur à le suivre en l'imitant. Le coach exprime à haute-voix ses figures, il les mime avec les mains en les exécutant avec les pieds. Dès qu'une ombre pénètre à l'intérieur du cadre du podium, le défilement du film ralentit, voire s'arrête net. Un élève zélé sera épatant là où un flemmard ou un petit malin attaquera la caméra de captation en cherchant à faire autre chose, à entrer en compétition avec l'œuvre imaginée par l'artiste tout en jouant le jeu : faire pour le mieux, pour son mieux à soi, pour son propre plaisir.
Ce n'est évidemment pas le seul critère d'évaluation, mais ça l'est forcément pour quiconque cherche à s'approprier l'œuvre offerte par l'artiste à son public. Rappelons qu'à l'instant où son créateur l'achève elle ne lui appartient plus. La balle est dans le camp de celui qui désormais en jouit, quitte à renvoyer l'ascenseur à son généreux donateur en travaillant d'arrache-pied sur les déclinaisons qu'elle devrait engendrer.

N.B. : d'une part j'ai choisi Step to Step pour exemple parce que cette installation avait suscité ce débat entre quelques amis. D'autre part, l'illustration n'a rien à voir avec le sujet, du moins directement, d'autant qu'il s'agit de la photo d'une installation en construction volée lors d'une promenade nocturne sur le chemin de retour vers l'hôtel ! C'est justement son interprétation ouverte et son utilisation perverse qui en justifient le choix...

samedi 26 septembre 2009

Les jours et les nuits d'Ososphère


En fin d'après-midi nous profitons de la météo exceptionnelle pour partir en croisière sonore sur les canaux de l'Ill. À gauche de l'image on aperçoit le Musée d'Art Moderne d'où partent ces Échos flottants. Gratuites, les promenades en musique offrent une découverte de Strasbourg jusqu'au Parlement Européen et au port autonome. Nous sommes surpris par les dizaines de cygnes rassemblés là. Il y en a plus que je n'en ai vus de toute ma vie. Les délicates ambiances de Christian Vialard accompagnent les deux heures de ballade avec beaucoup d'à propos. Avant de rejoindre la Laiterie où sont concentrées la majorité des festivités nocturnes, nous sillonnons à pieds la ville où ont été déposés les conteneurs abritant des installations dans des endroits fameux. Après le dîner à l'excellent catering, je grimpe sur un mirador monté pour l'occasion et photographie la foule avec au fond Le Grand Générique d'Antoine Schmitt qui se déroule immuablement tandis que le public peut y ajouter son nom au fur et à mesure. Si le monde entier y était il faudrait 200 ans pour le lire !


" Jusqu'aux os, faire ", titre imaginé seulement cinq secondes avant de commencer à jouer avec Antoine sur Radio en construction. Nous enchaînons illico, improvisant sans aucune autre préparation que le choix de notre instrumentation. La nanomachine d'Antoine jongle avec les mots tandis que la voix d'Elsa explose du Tenori-on...
Les concerts ne me branchent pas autant que les installations numériques. Transpiration dans un bain de foule autour des six salles où se suivent un nombre étonnant de groupes dont l'énergie ne suffit pas à me faire oublier les originaux. Je me concentre dans les étages où alternent des œuvres plastiques interrogeant la beauté des formes en mouvement et des immersions héritées de l'art forain. Pour les premiers, les chorégraphies de Christian Rizzo, Laurent Pernot, Thierry Fournier ou Cécile Babiole savent épouser l'espace qui leur est dévolu avec brio. Rizzo a l'élégance du geste (IL120609), Pernot l'adéquation avec la matière (The Uncertainty of Stars), Fournier l'humour de la précision (Step to step), Babiole la maîtrise de la techno (Control Room).
Parmi les seconds, L'oreille du prince m'emballe plus que je ne le supposais. Tenant du train fantôme et du palais des glaces, l'installation fait participer le spectateur à la création tout en lui offrant des points de vue, et surtout d'oreille, différents. Mixé dynamiquement par cette déambulation, le trio composé d'un violoncelliste, d'un pianiste et d'une chanteuse se découvre sous tous les angles jusqu'à ce que soit trouvé l'équilibre idéal. Le reste des spectateurs assistent au ballet au travers des vitres et des casques mis à sa disposition. Du duo Scénocosme, l'Akousmaflore qui fait chanter les plantes lorsqu'on les touche et le Sphéraléas où la dizaine de personnes réunies sous la tente composent ensemble la musique des demi-sphères sont tout à fait charmants. Comme à Linz, je note l'intérêt que tous les artistes portent au son, même si leur rigueur ne s'exerce pas toujours avec la même acuité que pour les images et les outils technologiques. Lorsque je rentre à l'hôtel rédiger mon petit article, la première nuit électronique d'Osophère est encore longue avant que le soleil se lève sur l'after. Et si les nuits s'étalent sur deux jours, cette année les installations sont exposées jusqu'à samedi de la semaine prochaine.

vendredi 25 septembre 2009

Aux couleurs de Van Doesburg


Albert, aussi astucieux que diligent, a eu l'idée de remplacer les contremarches blanches des podiums par des couleurs sombres pour que les oreilles des lapins se détachent mieux. L'équipe d'Ososphère, en pénurie de noir, nous propose un rouge parfaitement en accord avec ceux de la salle des fêtes de l'Aubette. De notre côté, nous extrayons des flight-cases suffisamment de tissu noir pour colorer la seconde marche. Les deux bandes associées au blanc de la jupe rappellent les couleurs et les formes utilisées par Theo Van Doesburg en 1928. Sur la photo, seule ma chemise n'est pas dans la gamme, mais bien qu'installant la clapier nous ne faisons pas physiquement partie de l'installation. Quatre-vingt-un ans plus tard nous rendons donc hommage à l'artiste en participant à son rêve d'œuvre totale !
Ce soir vendredi à 21h, à l'occasion de notre présence à Ososphère, je jouerai avec Antoine pour la première fois en duo et en direct, sur les ondes de Radio en Construction. La quinzaine de minutes que durera notre prestation sera retransmise sur www.ososphere.org et www.radioenconstruction.com. J'imagine que mon camarade utilisera les rythmes de ses nanoensembles tandis que j'oscillerai entre mon Tenori-on et la trompette à anche que j'ai glissée dans mes bagages. Espérons que l'échange sera aussi drôle ou passionnant que notre interview d'hier soir sur France 3 : Journal 19/20 du 24 septembre !

jeudi 24 septembre 2009

Nabaz'mob à l'Aubette 1928


Nous installons les 100 lapins de Nabaz'mob dans l'une des salles historiques de l'Aubette à Strasbourg. À la demande des Frères Horn, l'ensemble a été chapeauté dès 1926 par Theo Van Doesburg, fondateur de la revue De Stijl, avec l'aide de l'artiste dadaïste alsacien Hans Jean Arp et de Sophie Taeuber-Arp. L'architecte hollandais imagine une œuvre d'art totale (Gesamtkunstwerk) intégrant le décor, le mobilier et le graphisme de la typographie, tendance que l'on retrouvera à l'époque chez Guimard ou Mallet-Stevens. Seul le premier étage qui comprend le Ciné-Bal, la Salle des Fêtes et le Foyer-Bar, a été restauré et récemment ouvert au public. Au sous-sol le Bar Américain et le Caveau-Dancing décorés par Arp sont perdus, idem au rez-de-chaussée pour le Café-Brasserie, le Restaurant, le Five-O'Clock et l'Aubette-Bar... Le magnifique escalier par lequel on arrive à la Salle des Fêtes où nos rongeurs jouent en installation permanente aujourd'hui jeudi et samedi de 14h à 17h, a été dessiné par Van Doesburg et peint par Arp et Sophie Taeuber. Le spectacle reprendra la semaine prochaine mêmes jours et mêmes horaires, soit jeudi 1er et samedi 3 octobre. Nabaz'mob est également présenté les samedis 26 septembre et 3 octobre à partir de 17h aux personnes ayant réservé leur place pour Concatenative Mu ou Lecture(s) de bouche(s). Nous éclairons exceptionnellement la marmaille en lumière du jour et par les plaques d'émail contenant chacune seize ampoules qui réchauffent le tableau. Antoine Schmitt s'angoisse que l'on ne distingue pas assez bien la chorégraphie d'oreilles et, de mon côté, je crains que l'éclairage diffus écrase l'ensemble. L'opéra des 100 lapins n'en demeure pas moins magique dans cette pièce très blanche aux surfaces colorées dans une gamme proche des cinq LED qui s'allument et s'éteignent à l'intérieur de leurs corps de plastique blanc mat. La qualité acoustique du lieu nous permet également de diffuser l'œuvre de 23 minutes sans autre amplification que les 100 haut-parleurs situés chacun dans le ventre des lapins.
Encore une fois, nous ouvrons un Festival, cette fois Ososphère. L'effervescence règne. L'ambiance est à la fête. Certains des concerts des Nuits Électroniques affichent déjà complet. Les expositions et installations débordent de la Laiterie. Des conteneurs maritimes ont été déposés dans la ville, libre à chaque artiste d'en prendre possession pour exposer une œuvre. Antoine montre Psychic dans l'un d'entre eux, déposé à l'entrée du Musée d'Art Moderne (MAMCS), et sa dernière création, Le Grand Générique, est projetée sur le haut mur d'une maison devant laquelle passe le TGV. Des croisières sonores sont proposées sur l'ill. Lorsqu'on ne flotte pas, on s'immerge. Le bain numérique est total.
Nous avons même failli boire la tasse en récupérant nos trois flight-cases : une fois de plus, les lames du charriot-élévateur d'un brutal transporteur ont assassiné quelques uns de nos interprètes en défonçant notre caisse toute neuve pendant le transport depuis Linz en Autriche. Heureusement des remplaçants ont pris leur place as the show must go on ! Le temps est superbe, c'est l'été, il fait 30°, Strasbourg est une ville jeune et dynamique dans un décor ancestral d'une immuable beauté. De plus la gastronomie s'étale partout, participant à l'euphorie générale...

mercredi 23 septembre 2009

24. La roue de la fortune


Pendant les jours qui suivent, Ilona et Max se retrouvent dans le container et s'aiment intensément. Elle a trouvé un moyen d'échapper aux corvées en s'inventant une nouvelle activité, l'analyse de la flore en milieu critique. Les autres roupillent le plus clair de la journée. Ils n'ont aucun sujet d'étude à se mettre sous la dent et continuent de s'immuniser contre un agent abstrait, probablement le prétexte à une opération beaucoup plus dangereuse pour leur santé. En rasant sa barbe pour de bon Max s'est considérablement rajeuni. Il se laisse enfin aller dans les bras de sa nouvelle amie. Lui contant sa dérive par le menu, il en arrive à sa visite chez le cartomancien au maillot rayé. Ilona saute au plafond. Le jeu est époustouflant. Max se rend-il compte de ce qu'il a tiré ? C'est son histoire que les cinq cartes révèlent.
« Le Diable, favorable d'un point de vue matériel, indique une route toute tracée vers l'ascension sociale. La sincérité n’est pas son fort. À celui qui en accepte les inconvénients, la carte présage la réussite, souvent par des chemins auxquels il ne s'attend pas. Elle lui prodigue un rang élevé dans la société, et satisfait son appétit sexuel ! »
Ils partent du même rire.
« Attends, fait-elle redevenue sérieuse, il faut payer très cher les bienfaits de cet arcane. Si les énergies ne sont pas correctement canalisées, voire transcendées, l'avenir peut s'avérer difficile et t'isoler de tous...
La Justice veille. Nous ne pouvons progresser qu’après avoir compris nos erreurs et payé le prix. Incarnant nos propres juges, nous ne pouvons rien effacer de nos actes ni de nos pensées. C'est moral, non ? Il faut savoir assumer le passé sans nostalgie. La Justice ne rime pas uniquement avec cette exigence. Si elle suggère aussi la création de pensées positives, il faut passer à l'acte pour trouver ta propre manière de progresser. C'est l’homme face à lui-même. La descente en soi-même. Tu comprends ? Si cette carte sort en réponse à une question que tu as posée, elle signifie que tu savais déjà quelle en serait l’issue. Elle est donc inutile...
La Papesse te protège. Elle incarne le silence et le secret. Ne néglige jamais ton intuition. Fais-toi confiance. Ne crains pas les trous noirs. Là où règne la nuit, où le désespoir semble empêcher toute échappatoire, réside le point névralgique d'où tout peut recommencer. Total reset. Il faut parfois détruire pour pouvoir reconstruire. Tout raser. On ne construit pas sur des ruines. Sauf à Rome, mais je crois avoir compris que ce n'est pas ton chemin. Dans ces moments, la proximité de la nature est le meilleur remède...
Celui qui tire le Pendu doit se dépouiller pour poursuivre sa route. Le Pendu accède au monde du visible et de l’invisible par ses sentiments et ses désirs. Il faut se détacher des plaisirs terrestres. Le vert du sol n'est pas ta voie, mais le bleu du costume et de la chevelure, le blanc de son immanence lui confèrent la volonté d’agir en toute pureté. »
Elle lui passe tendrement la main dans les cheveux comme si elle le coiffait avec un large peigne africain.
« Le Pendu cherche sa vérité en prenant toujours plus de risques. Sa route n'est pas celle des autres. Elle peut être pénible. Sa générosité l'incite à partager ses connaissances. Sa soif d'apprendre le rend clairvoyant, avec des fulgurances insoupçonnées, une complicité avec l'invisible. Il est hélas prisonnier de ses sentiments. Si matériellement la carte est synonyme d’échec, elle est plus gratifiante sur le plan spirituel. Sitôt le sacrifice consenti, tu retrouveras la liberté, ou du moins son fantôme...
Tu as terminé en tirant la Roue de la fortune. L’animal qui descend symbolise la régression, le désir de se replonger dans l'épaisseur de la matière et vers les profondeurs. Avec cette lame tu es condamné à une constante évolution, au recommencement après l'échec. Toute la vie n'est qu'affaire de cycles. Sont à prévoir de rapides changements de lieu ou de travail, des bouleversements dans ta vie, des possibilités multiples d’action. Elle favorise les gens du voyage ou promet du succès dans les arts, spécialement au théâtre ou au cinéma ! Tu as des projets dans ce domaine ? »
Il rit encore, il rit tout le temps depuis qu'il l'a rencontrée, il y a longtemps qu'il n'avait plus ri comme cela, il rit tant qu'il en pleure, ce sont des larmes fraîches, de saines larmes comme les rivières de son enfance où il allait pêcher les écrevisses à la main. Rien à voir avec les immondices qu'il a croisées sur sa route. Il redevient grave tout à coup.
Ilona termine : « L'ensemble est une remise en question radicale, une plongée dans l'inconnu. Tu ne pourras jamais plus vivre comme avant. Tu dois te dénuder pour poursuivre ta route, retrouver ta liberté. Pour affronter le gardien du seuil, tu es aidé par la Papesse, mais la Justice, le Pendu et la Roue de la fortune ne te laissent aucun choix. L’heure n’est plus au volontarisme que l'Empereur représente. Viens ici, mon petit troufion ! »

mardi 22 septembre 2009

23. Ilona


Ils montent dans un container posé sur la voie, avec des roues dessous et une échelle gainée de plastique jaune fluo pour y accéder. La petite blonde lui fait signe de ne pas faire de bruit. Par le hublot le paysage désolé ne ressemble plus du tout à la campagne traversée. Il suffit parfois de changer d'angle pour qu'une nouvelle vérité voit le jour et relègue l'actualité à un écran de fumée. Max s'était interrogé sur l'interminable mur qu'il avait longé pendant quelques kilomètres avant d'arriver à la gare. Trop haut pour l'escalader, orienté plein nord, il ne faisait aucune ombre sur le chemin bordé de l'autre côté par une Bérézina d'ordures. La route était toute tracée. À se demander si la nasse n'avait pas été posée là pour faire tomber les proies dans ses filets. Un nuage noir plus artificiel que météorologique plane au-dessus d'une forêt clairsemée de cheminées surplombant les ruines d'une cité dont on ne peut deviner si elle a été détruite ou jamais achevée. Cela ne sent décidément pas bon. Littéralement. En tout cas, lui n'aime pas. Il respire sa paume pour atténuer le parfum agressif en tentant de percer le mystère qui s'étale devant lui. Pas un soupçon de nature si ce n'est quelques touffes d'herbe grise sur un no man's land poussiéreux entre le quai et l'horizon bouché par les bâtiments. L'idée que ce pourrait être des usines enterrées dont on ne voit que les étages élevés fait surface. La Déesse aurait-elle mis son plan à exécution depuis bien plus longue date qu'il ne l'avait supposé ?
La petite blonde parle parfaitement français avec un délicieux accent méditerranéen. Son père est hollandais et sa mère vient d'Athènes où elle a fait toutes ses études au lycée français. Il l'apprendra plus tard, sur l'oreiller. L'écusson jaune cousu sur la veste de son uniforme est celui de la Force Internationale de Protection et d'Intervention de la Planète, la FIPIP, un corps constitué d'éléments motivés qui dans d'autres circonstances rueraient dans les brancards. En apercevant le barbu hirsute, Ilona a l'intuition de sa vie. C’est le premier civil qu'elle croise depuis le déploiement de son unité. Il n'y a plus âme qui vive dans la région. Ses compagnons d'armes sont shootés à un cocktail de vitamines qui les rend hermétiques au réel. En fait de les doper et de les vacciner contre on ne sait quoi, les pilules les abrutissent et les rendent impropres à tout emploi. Toute leur activité consiste à attendre des ordres qui ne viennent pas. Ilona se demande si, sous couvert d'une mission de contrôle restée floue, ils ne sont pas en réalité les cobayes d'une sombre expérience. Elle ignore si elle est la seule à faire semblant d'ingurgiter la potion magique distribuée par la hiérarchie. Max croyait trouver de l'aide, mais c'est la sienne qui est requise.
Tandis qu'elle raconte son histoire abracadabrante, Ilona cherche à savoir comment Max est passé au travers du filet tendu pour isoler la région. Ressent-il des effets bizarres ? A-t-il pris des pilules ? Il répond qu'il aurait surtout besoin de grignoter quelque chose. Les barres de céréales de la fille ayant calmé sa fringale, il tente de mettre un peu d'ordre dans ses idées pour ne pas l'effrayer. Il est surtout soulagé d'avoir quelqu'un à qui parler. Ilona lui inspire confiance. Ses yeux ne le trompent pas. Depuis toujours, Max a su lire dans le regard de ses interlocuteurs. Au premier échange avec un individu, il sait à quoi s'en tenir, il connaît ses failles et ses qualités. Les rares fois où il s'est fait avoir, c'est de ne pas avoir écouté son intuition. Il en a été encombré pendant des années, incapable de partager des rapports normaux tant sa sensibilité d'écoute submerge ses autres sens. Il sait toujours comment cela va se terminer. Ou pas. Ainsi il ne connaît que les coups de foudre. Le rejet souvent, l'attirance parfois. Ces flashs se sont confirmés toute au long de sa vie. Pendant un temps, il a tout bloqué, faisant la sourde oreille pour vivre comme tout le monde, et puis, avec la maturité, il a réactivé cette faculté. Il sait parfaitement reconnaître la confiance et la complicité qu’Ilona lui inspire. Elle est plus âgée qu'il ne l'a cru au premier abord. S'il est visionnaire il n'est pas devin. C'est elle qui la première lui touche la joue, au-dessus des poils, elle caresse ses pommettes. À son tour il frôle ses paupières, dessine ses sourcils du bout des doigts.

lundi 21 septembre 2009

22. Vingt-deux


Il faut bien se rendre aux évidences. Il pleut des cordes cinglantes comme des grêlons. Drôle de pays ! On peut s'attendre à tout. La chaussée est devenue une rivière de boue charriant toutes sortes d'objets hétéroclites. Des chaises, des cageots, des chapeaux, des fleurs, un panier, un ordinateur portable, un lustre, des journaux, un ballon, une mitre, des rats... Un vide-grenier emporté par les flots... En rentrant de l'école, Max avait l'habitude de jouer dans le ruisseau avec ses copains. Ils fabriquaient des bateaux en papier qui disparaissaient dans la bouche de l'égout. Le père de Philippe qui tenait la station-service au coin de la rue fournissait les décorations en forme de coquillages. Fluctuat et mergitur. L'image de Baal avalant goulument ses enfants fit revenir Kâlî à la surface. S'il est des cathédrales englouties, ne pas s’étonner que des monstres surgissent des abysses sans que personne ne s'y attende. Une association de mots comme des malfaiteurs vous attrape à la gorge si l'on n'y prend garde et Max avait baissé la sienne. Il a piqué sur la ville.
Tout est clos. Pas une maison ne lui sourit. Les rideaux de fer baissés sentent la rouille. La gare est toute proche, mais il n'a pas un sou en poche. S'il passe un train, ce sera pour lui. S'il n'y a rien, il patientera. Les salles d'attente recèlent de pauvres hères aux cheveux longs qui ont mal aux dents. Il lui faut traverser les voies en sautant par-dessus les rails. L'odeur le prend à la gorge, mélange de mâchefer et de putréfaction. Les plantes arrachées sentent la mort en fondant. Pas d'angoisse, on entendrait un train à des kilomètres. Il a appris à voyager sans billet. Il enjambe. Passé le virage, il est cloué par une image. Sur le quai sont alignés des uniformes comme des quilles sur la piste d'un bowling avec leurs casques en guise de boules. Il rêve qu'elles empruntent le dalot, le caniveau des joueurs. Comme il regarde les affichettes annonçant la grève générale, il vise le strike. C'est faisable. Les coups les plus invraisemblables sont les plus jouissifs. Il n'y a pas que son esprit qui ne tient pas en place. Max aime les femmes avec du caractère, celles qui résistent, inaccessibles, trop belles ou trop intelligentes pour la plupart des machos. Sa crainte des flics et son attirance pour les filles qui s'assument font tilt dans son cortex endormi. Il est en train de se réveiller sans avoir composté. Sa nouvelle tête prend un ton rieur. La troupe des patineurs ne lui est pas destinée, c'est déjà ça. Pourtant la petite blonde semble lui faire de l'œil. Il n'en croit pas les siens. Elle lui indique ostensiblement le mur derrière eux. Avec insistance, comme un ordre, en cachette de ses coreligionnaires. Elle fronce les sourcils avec un air encore plus ennuyé que lui. Et son doigt toujours pointé qui s'enfonce dans l'air comme si elle appuyait de toutes ses forces sur la sonnette d'une porte qui ne veut pas s'ouvrir.
Max s'est laissé glisser contre la façade. Il attend sans savoir quoi. Il a bien changé, lui dont les jambes gambadaient seules pendant le sommeil. Dix minutes plus tard, la fille se pointe comme si elle craignait d'être suivie. C'est une mode ou une manie, se moque Max en la voyant arriver. Intérieurement, cela va sans dire. Elle a un fort accent de l'Est, pas de l'est de la France, du russe ? Il apprendra plus tard qu'elle est grecque et que le détachement est une sorte de pilote international, une expérience en vue d'analyser les comportements culturels en période de crise. Ils ne savent plus quoi inventer.

dimanche 20 septembre 2009

Cine-Romand.com


Ciné-Romand a rajeuni. À partir d'éléments graphiques de Claire et Étienne Mineur, de photos d'Aldo Sperber, de la musique de Bernard Vitet, Didier Petit et moi-même, d'extraits de films, Caroline Capelle et Sébastien Pons ont réalisé le nouveau site de Françoise Romand autour de son dernier film à paraître en DVD le 15 octobre. Pour les impatients, Ciné-Romand est envoyé en avant-première aux internautes qui le commandent dès aujourd'hui.
Organisé en 4 parcours qui rappellent le happening filmé dans les appartements autour de La Bellevilloise, le nouveau site offre deux savoureux bonus inédits au DVD, extraits des films Appelez-moi Madame et Vice Vertu et Vice Versa. Un roll-over sur les pastilles rondes permet d'entendre des dialogues enregistrés parmi les spectateurs et sur chaque page la musique s'évanouit lorsque l'on regarde un extrait des films de Françoise Romand. Lowave distribue les trois déjà édités en DVD, soit Mix-Up ou Méli-Mélo (deux bébés sont échangés à la naissance), Appelez-moi Madame (un militant communiste devient transsexuel à 55 ans avec l'aide de son épouse) et Ciné-Romand (en remontant le temps du blog : 1 2 3 4 5 6 7). Le prochain à paraître début 2010 sera le sulfureux Thème Je (une auto-fiction filmée pendant quatre ans).
À ce propos, signalons sur le DVD le court-métrage Réflexions désobligeantes où je me prête avec disgrâce à un duo grinçant dans la cuisine, rappelant avec humour les indiscrétions facétieuses de la réalisatrice, son projet iKitchen (des webcams dans des cuisines du monde entier) et son thème de prédilection, l'identité, souvent poussé à l'extrême, traversant tous ses films et que Ciné-Romand présente avec encore plus d'évidence.

samedi 19 septembre 2009

Crasse-Tignasse


L'affiche de Crasse-Tignasse collée sur la porte des toilettes de l'Ars Electronica Center à Linz en Autriche me rappelle notre disque passé au pilon par Naïve au rachat d'Auvidis. Une honte ! Toute la collection Zéro de Conduite initiée par André Ricros fut broyée. Nous avions envie de proposer des disques pour les enfants qui ne les prennent pas pour des débiles, réalisés par des musiciens inventifs qui joueraient le jeu avec astuce et sensibilité. Steve Waring, Abbi Patrix, Pied de Poule, Guy Villerd, Yannick Jaulin, Claude Barthémémy et Lucilla Galeazzi, Jean-Marie Maddedu et Michel Godard, Jean-François Vrod, Alain Gibert, Un Drame Musical Instantané œuvrèrent pour la joie des petits et des grands. Car c'était évidemment une manière de partager le plaisir de nos enfants. Heureusement Le K de Buzzati avec Richard Bohringer qui nous avait valu une nomination aux Victoires de la Musique n'était qu'en licence et je récupérai l'album sur mon label GRRR. Il n'en fut hélas pas de même avec Crasse-Tignasse, adaptation remarquable de l'allemand au français par Cavanna qui avait traduit le texte Der Struwwelpeter pour L'École des Loisirs. Le classique du Dr Heinrich Hoffmann est l'équivalent du Petit Chaperon Rouge pour les Allemands. Bernard Vitet, Gérard Siracusa et moi-même montèrent le spectacle d'après le disque que nous avions enregistré, second album de chansons suivant Kind Lieder et précédant Carton. En 1992, Elsa avait 7 ans et c'est vraiment pour elle que je me lançai dans l'aventure. Je fus récompensé le jour où j'entendis les camarades de sa classe fredonner nos chansons à la sortie de l'école...

Nous avions sous-titré l'album "neuf chansons pour les enfants qui veulent avoir peur". S'y succèdent le titre éponyme (ci-dessus chanté par Bernard Vitet, à moi les borborygmes), L'histoire du méchant Frédéric (ci-dessous par mes zigues avec Elsa en larmes et la chienne Pelloche), La très triste histoire de Pauline et des allumettes, L'histoire de Jean-regarde-en-l'air, L'histoire du chasseur féroce, L'histoire de Gaspard-mange-ta-soupe, L'histoire de Philippe-qui-gigote, L'histoire du suceur de pouce, L'histoire de Robert-qui-vole, presque toutes histoires terribles qui finissent très mal. Le pianiste Michel Musseau (ici sur la chanson Crasse-Tignasse) nous prêta main forte pour quelques titres. J'en chante la plupart tandis que le trompettiste Bernard Vitet et le percussionniste Gérard Siracusa s'occupent des autres. Sur scène, Marie-Christine Soma créa les lumières et Raymond Sarti costumes et accessoires. Dans le disque enregistré directement en deux pistes stéréo comme en spectacle je chante, joue des synthétiseurs, des machines infernales et mixe tout l'orchestre en même temps !

Pour le livret qui accompagne le CD Pascal Bussy termine son texte en clamant que " Un Drame Musical instantané a inventé un nouveau genre qui fait basculer la chanson pour enfants dans l'ère moderne : la comptine électro-acoustique ! " Comme nous avions réussi pour les petits, nous décidâmes de nous atteler à un projet pour les grands, ce fut le CD Carton avec son historique partie CD-Rom. Le même plaisir nous récompensa, Bernard et moi. Ces chansons, même les plus hirsutes, tranchaient avec le reste de nos productions. Elles nous réconcilièrent aussi avec la musique populaire que nous n'avions jamais perdue de vue.
Je rachetai de justesse quelques exemplaires de Crasse-Tignasse avant le massacre dont certains sont miraculeusement en vente sur le site des Allumés du Jazz. Cela explique pourquoi je devins producteur de mes propres disques dès 1975 : la plupart sortis sur le label GRRR sont encore disponibles...

vendredi 18 septembre 2009

Le nœud gordien


« Trancher le nœud gordien » désigne un difficulté apparemment inextricable dont seule une action originale ou brutale peut venir à bout. En France, Ronsard l'évoqua le premier en 1552 dans ses Odes, se référant à Alexandre le Grand qui aurait tranché le nœud attachant le joug au timon du char de Gordius, roi de Phrygie. Le nôtre était moins héroïque, mais si serré que je m'en démis le pouce à force de tirer dessus. Pour dénouer l'écheveau des alimentations de notre troisième clapier je ne trouvai d'autre solution que de déserrer la pelote en la secouant comme un forcené. Les embouts formaient des amas de fils que je ne pouvais me résoudre à trancher sans zigouiller l'objet dont nous avons besoin pour alimenter nos lapins. Pas question de se retrouver avec une famine sur les bras ! L'auteur de cet inexplicable imbroglio mérite d'être attaché au poteau de torture. Chaque fois que j'extrayais une alimentation de la mêlée, Antoine la testait pour l'enrouler ensuite avec quatre de ses semblables en espérant que les petits liens à chaque extrémité ne reproduirait pas une nouvelle catastrophe. Mon camarade se trompait quand il avança que le dénouement serait exponentiel. Jusqu'au bout des deux heures de ce sport infernal, les fils s'emmêlèrent à nous rendre chèvre.
Lorsque j'étais louveteau je n'étais déjà pas très fort en nœuds. Dans ma panoplie j'ai tout de même conservé avec succès le nœud plat en évitant sa défaillance dite nœud de vache. Vers 13 ans, je ne descendais pas acheter le pain sans cravate. Je crois que ce sont les deux seuls que j'ai jamais pratiqués en dehors des expressions paternelles "à la mords-moi-le nœud" et "tête de nœud" dont je compris l'origine longtemps après leur emploi. Jusque tardivement ma petite sœur noua mes lacets et lorsque je quittai le domicile parental j'optai successivement pour boots, sabots, sandales, mocassins, bottes, etc. Beaucoup plus tard, je renouai avec cette pratique en découvrant que l'esthétique justifiait l'effort. Le sac de nœuds récupéré pour notre opéra devint ainsi celui du récit d'aujourd'hui, me tirant encore une fois de ce pari stupide de ne jamais faillir à ma tâche...

jeudi 17 septembre 2009

Scratch acoustique


En commandant un stylophone tout neuf sur le site Thinkgeek, j'ajoutai au panier un drôle de truc qui annonçait "Un vinyle dans votre poche : à tout moment sortez la carte Plastinkuzz DJ Scratch de votre porte-feuilles pour produire d'authentiques sons de tourne-disques." Il suffit de passer son ongle sur la surface rainurée de l'image en 3D et le tour est joué. Les variations de timbre dépendent de la vitesse, de l'intensité et de la direction du grattage. J'adore ce genre d'arnaque, qui n'en est pas vraiment une puisque tout est clairement expliqué. Cela me rappelle "le clou de la fête" ou "le plus grand tour de la foire". On paye ainsi pour voir un clou sur un coussin rouge ou pour se faire trimbaler tout autour de la fête foraine à l'extérieur de l'enceinte ! Après quelques essais, l'affaire est plutôt concluante, à tel point que j'ai décidé d'emporter ma paire de Platinkuzz du designer Artemy Lebedev à Ososphère pour pouvoir scratcher en toutes occasions... Quant au site de gadgets Thinkgeek, j'adore leurs petits aimants hyperpuissants qui permettent d'accrocher des clefs, des outils sur n'importe quelle surface ferreuse ou de préparer un piano comme le fait Ève Risser avec beaucoup de zèle.

mercredi 16 septembre 2009

Le bordel


Après l'aquaplaning vertical, un billet planning horizontal. J'aimerais prendre le temps de m'allonger pour lire les journaux auxquels je suis abonné. Heureusement il y a les voyages, à condition que je ne bavarde pas tout le long ! Certaines périodes ne favorisent guère l'écriture de mes billets quotidiens. Cette gymnastique a-t-elle un lien avec le fait que ma fille soit acrobate ? Sur son trapèze chaque mouvement est pesé pour ne pas se mettre en danger. Pour un improvisateur tel que moi le jeu consiste à savoir se rattraper.
Je compose pour pas mal de supports différents, j'aide Françoise au lancement de son nouveau DVD, je dois écrire pour des journaux, répondre à des interviews et je suis souvent en vadrouille. Revenu lundi soir de Francfort, je repars le 22 avec Antoine à Strasbourg pour présenter Nabaz'mob salle de l'Aubette avant (jeudi 24), pendant (samedi 26) et après Ososphère (1er et 3 octobre). À Francfort la musique du rideau d'eau remplit parfaitement sa fonction, notre deuxième clapier est en forme au Musée des Arts Décoratifs, j'ai terminé l'habillage sonore du DVD de Didon et Énée, j'ai des projets de collaboration avec Nicolas, avec Pierre-Oscar, avec Antoine et Bernard, avec Sacha, avec Sonia et Valéry, avec Étienne Mineur, avec Étienne Auger, avec Françoise (heureusement que j'adore les collaborations !), etc. Je pense aussi rembrayer bientôt sur mon projet d'album "solo" qui me refait de l'œil depuis que j'en ai trouvé le titre définitif (!)... Je suis certain d'oublier le plus important... Hier matin, j'ai répondu aux questions de Marc Helfer pour la télé finlandaise, il faut tester 100 alimentations électriques pour une troisième centurie de lapins et Radio En Construction me propose de faire une performance live pendant Ososphère... Je retourne à des activités plus prosaïques, changer la lampe d'un des deux vidéo-projecteurs et installer la version 5 de Cubase. Comme tout cela ne doit pas m'empêcher de vivre, bien au contraire, je me dépêche de finir !

mardi 15 septembre 2009

Une pluie de diamants sur un écrin invisible


Début août je composais la musique d'un rideau d'eau pour Peugeot au Salon de l'Auto de Francfort (IAA) à la demande de Dalbin-Event chargé de la mise en scène d'une création artistique pour le stand de la nouvelle RCZ, une deux places très mâle et élancée. Le fabricant automobile désirait une œuvre qui se déploie sur un espace de 3000m2. Phormazero développa un graphisme approprié au système hydraulique et je plongeai dans une partition dont le cahier des charges indiquait "cristallin et futuriste".
Le rideau d'eau développé par Crystal-Group n'utilise aucune projection, ni lumineuse, ni vidéo. Ce ne sont que des gouttes d'eau tombant des cintres jusqu'au bassin qui récupère l'eau et la renvoie dans le système en circuit fermé. On pourrait faire l'analogie avec le déroulement d'un rouleau graphique d'ombres chinoises où les dessins, fixes, sont constitués de gouttes et où leur absence fait office de blanc. Sur l'écran d'eau, comparable à l'écran d'épingles d'Alexeïeff, chaque goutte délivrée par une buse correspond à un pixel. il y en a 960 sur une largeur de 10 mètres, et les images de Phormazero de tomber, de tomber, de tomber, de 5 mètres de haut.
Autour du stand, des écrans géants projettent des clips sur les nouvelles automobiles dont l'émission de carbone est imprimée sur chaque portière. La définition est époustouflante. "Écrans LED Blackface Daktronics 6mm", me souffle Jo Alet qui les a fournis. Partout le nec plus ultra de la technologie... S'il n'y avait les voitures exposées et les mannequins pour les présenter on pourrait se croire au salon de la vidéo !
Une séquence son et eau de 9 minutes 55 secondes joue en boucle. Pour caler mes séquences de musique électronique et électro-acoustique, j'ai calculé une grille au tempo de 17,14 à la noire ou l'un de ses multiples, car chacune des 170 images dure 3,5 secondes. Attaché au geste instrumental, je joue tout au clavier (VFX , VS, PPG, XT...), ajoutant un peu de persil acoustique pour rendre l'œuvre plus organique. J'ai acquis pour l'occasion différents petits instruments dont un triangle à eau. Les chimes rappellent le son de l'opéra de lapins à l'origine de la rencontre avec Éric Dalbin. D'ailleurs j'en fais une longue citation en retravaillant le montage de l'une des séquences. La musique est pensée pour éviter la lassitude sur la durée du salon, douze jours ! Moins la structure générale est repérable, moins elle est oppressante. Jouant des différences de timbres et de tempi, mais aussi d'intensité et de densité, elle est plutôt planante avec des effets de nappes et de rythmes légers. La stéréophonie est exagérée pour donner son volume à l'espace. À chaque instant je réponds au son que fait l'eau en tombant, camouflant ceux de la machine et de l'eau, ou les soulignant. Tous les instruments sont joués en temps réel pour donner de la souplesse à l'ensemble, évitant de contrarier l'effet sensuel du rideau d'eau...
Comme chaque fois qu'un artiste travaille en confiance, le résultat est à la hauteur de nos espérances. Les gouttes d'eau éclairées par la lumière blanche scintillent comme des pépites, une pluie de diamants sur un écrin invisible.
Puisque nous filmons, je suggère d'enregistrer la cascade sans la musique pour la synchroniser ensuite avec la partition. Éric Dalbin et le photographe Yves Malenfer s'affairent à immortaliser l'œuvre car nous espérons bien la remonter dans un environnement plus propice à la méditation !
Le budget d'une telle manifestation s'étendant sur une surface inimaginable est colossal. En dehors de mon enthousiasme pour le travail bien fait, je me demande si, avec la crise de l'énergie, les jours de ce genre de salon ne sont pas comptés. Les voitures électriques et les hybrides se multiplient, mais le temps de l'automobile individuelle est-il encore envisageable dans un futur rapproché ?

lundi 14 septembre 2009

ZÛM


La chanteuse Pascale Labbé sort un nouvel album sur le label nûba (dist. Orkhêstra). En équilibre sur le fil elle pratique l'a capella comme si de rien n'était. Seule, elle se livre nue en créant des sons inouïs où tout semble naturel. Elle retrouve les sons de la nature, de la nature humaine, de la nature sans l'humaine. On se laisse emporter. Est-ce un lointain passé ou le futur qui nous sourit ? Défiant les lois de la physique, la voix devient un incroyable synthétiseur organique. La chanteuse aspire, bourdonne, hulule, souffle, maugrée, murmure, chante, respire, sonne, postillonne et s'étonne. Si l'on n'en croit pas ses oreilles, peut-on se fier à ses yeux ? La pochette réalisée par sa fille, Fani Morières, évoque la planche des ophtalmologistes. Bien voir, bien entendre, faire travailler le muscle. S'écoute sans lunettes ni sonotone. Une seule prise découpée en morceaux pour mieux apprécier la mélopée, onze tranches fines qui gardent longtemps la saveur de l'instant. Dites 33 ! Ce ne sont pas des tours comme ceux du dernier disque de Jean Morières, mais le parfait nombre de minutes pour suivre les méandres de ce CD sans se perdre. Secret bonus, il serait question que d'autres musiciens s'emparent de cette voix magique pour une série de remix des plus surprenants. Sur ZÛM la muse s'amuse en musique.

dimanche 13 septembre 2009

21. Caméléon


On croit parfois que c'est terminé, c'est pour mieux rebondir. Se créer des émotions est à double tranchant. On ignore où l'on met les pieds. Les accidents de parcours sont le moteur du récit. On ne calcule plus les effets secondaires. Blessé, le corps sécrète des endorphines qui dissipent la douleur. Avec de bonnes chaussures et un vêtement adapté, le randonneur saute d'un relief à un autre comme sur une carte d'état-major. Les pages ne se tournent pas toutes seules. Tracer.
Max avance inexorablement. Les bois le rendent invisible. Il n'a pas d'ombre. Elle est partout. Son signalement a-t-il été donné à la gendarmerie ? La Déesse a bien des antennes sur les toits, des ordinateurs à bord de satellites, elle peut se payer tous les services nécessaires. Ses tentacules ne s'arrêtent pas aux frontières de Schengen. Ce n'est que de l'argent, beaucoup d'argent. Avec, on évite quelques soucis, on s'en crée d'autres. Max n'est pas mycologue, mais il connaît les plantes sauvages, l'ortie et la sarrous, le pissenlit et l'amarante, le coquelicot et le pourpier, toutes sortes de fleurs et de fruits prêts à être cueillis. Il est ravi d'avoir trouvé d'inattendues carottes blanches qu'il accompagne de petites herbes aromatiques dont il a oublié le nom. Il se risque à boire l'eau fraîche d'une source. Sa raison danse d'un pied sur l'autre. La plus grande lucidité cède de temps en temps la place à la paranoïa. On le serait à moins. Lorsqu'un avion passe en rase-motte au-dessus de la cime des arbres, il n'est pas certain que ce soit pour lui. C'est tout de même très étrange. Pendant plusieurs jours il slalomera le jour parmi les forêts pour ne traverser les bourgs qu'à la tombée de la nuit. Comme un évadé. En chipant des sous-vêtements de rechange sur la corde à linge d'un jardin il trouve un vieux couteau posé sur une pierre. Rentré dans son sous-bois, il va tailler sa barbe en aveugle. La lame aiguisée fait le bruit d'un tissu déchiré. Il doit tirer comme un forcené pour scier son buisson de poils. On pouvait rêver plus discret comme camouflage. Il rit tout seul dans ce qu’il lui reste de barbe. Combien de temps depuis la dernière fois où il s'est rasé ? Demain il s'aventurera sur la route goudronnée. "Encore heureux qu'on va vers l'été". Il ressasse ce titre de Christiane Rochefort pour se donner du baume au cœur. Le sud est une obsession. Déboussolé, il avait choisi le Triangle d'or sans hésiter. Le Château, le Parc des Cévennes et le Petit Théâtre sont éloignés les uns des autres, mais de Paris c'est comme s'ils se touchaient. Max y sera en lieu sûr. Personne ne connaît cette période de sa vie, quand il était bûcheron. Il avait déjà dû se mettre au vert. Le vent avait tourné. Dans le noir, il s'était tordu la cheville en s'assommant avec une branche. Il avait juré. Il ne jure jamais. Il a beau être coriace, cela commence à bien faire. Ses coups de tête agissent comme des électrochocs. Demain il sort du bois pour affronter le réel.

Rappel : le premier chapitre a été mis en ligne le 9 août 2009, inaugurant la rubrique Fiction.

samedi 12 septembre 2009

20. Pas d'histoire


Chaque fois qu'elle écrivait quelque chose on lui disait qu'il n'y avait pas d'histoire. Rien de plus énervant. Pourquoi se cantonner à une histoire lorsqu'il s'en croise des quantités astronomiques ? Un bombardement de neutrinos, se dit-elle, ils sont tous traversés, mais de là à s'en apercevoir, c'est une autre paire de manches qu'elle compte bien gagner. Stella s'imagine ces lecteurs à la noix comme des passoires sans poignées, collés au fond de l'évier. Elle pourrait faire coup double, retrouver son petit papa et se servir des notes trouvées dans le studio de Philippe pour son nouveau roman. En voilà une qui ne perd pas le nord ! La fouille n'avait pas été trop difficile. Stella se souvenait comment Philippe lui avait appris à retrouver les objets perdus. Ils sont toujours à l'endroit où ils devraient être, mais nous sommes incapables de les voir pour des raisons qui tiennent du lapsus et de l'acte manqué. Il disait aussi qu'il faut prendre de la hauteur, regarder la terre depuis la lune, changer d'angle. Stella, grimpée sur le bureau, s'est tordue dans tous les sens, mais rien. Le coup de fil reçu de Louise n’avait fait qu’emmêler l’écheveau des signes. Revenue à la charge avec un escabeau elle inspecte toutes les cachettes possibles contre le plafond. L'idée lui revient du panier à salade. Philippe et son père lui avaient construit une maison dans les arbres. Comment n'y avait-elle pas pensé plus tôt ? Elle détache la ficelle pendue à la fenêtre de la cuisine puis délicatement descend le sac contenant des dossiers protégés par un sac en plastique. Le ciel est noir. Il gronde menaçant. Stella range tout comme elle l'a trouvé pour ne laisser aucune trace de son passage. Au moment de rejoindre les autres elle entend plus bas craquer les marches de l'escalier. Le temps de s'accroupir derrière le buffet du palier, ils sont à côté d'elle. La porte se referme sur eux. Elle se fait chat pour ne pas se faire remarquer en dégringolant comme une matière molle. Dehors elle se fond aux retardataires et prend la tangente à la première intersection. Un grand vide s'ouvre sous ses pieds. Le ciel se déchire. Le paquet pressé sous son chandail, elle prend ses jambes à son cou et galope jusqu'à l'épuisement. Le sang bat contre ses tempes. La pluie ravine ses longs cheveux blonds. Elle court si vite que la ville semble figée autour d'elle. Le sauveur a la forme d'un bus. Ses passagers sont flous, inexistants, absents. Où aller maintenant ? Reprendre son souffle. Le terminus est une première étape. Il n'y a plus de conducteur.

vendredi 11 septembre 2009

19. Mortel


Dehors les champignons ont envahi le silence habité par les fantômes. Comment savoir si leur parfum enivre ou s'il porte l'angoisse des mutations inopinées ? Suave aux narines, la moisissure irrite les muqueuses allergiques. La poussière retourne à la poussière. Il n'y aura pas de cendres. La fête est programmée par une confrérie de vers de terre. Il ne fait plus aucun temps. Les nuages sont passés, le soleil est passé, la pluie est passée, tout est passé et dépassé. On est ailleurs. En attendant le déluge, on peut parler à voix basse. D'étroites allées écartent les danseurs. On voudrait murmurer des mots soufflés, mais la foule exige un porte-voix. Chacun y va de son couplet. L'incompréhension se lit dans les regards humides. Les temps d'arrêt ponctuent les questions maladroites que personne n'ose poser. On en apprend de belles. Les visages burinés par le vent et l'alcool font écho aux signes gravés sur les pierres. Nul n'est autorisé à s'assoir et les places allongées sont réservées. Un enfant en salopette blanche qui sème des petits cailloux demande si une vitrine se cache sous le camouflage. Que voulez-vous qu'on lui réponde ? Ce n'est pas un endroit pour la chasse. Il ne pouvait en aucun cas s'agir d'un accident. La fuite aurait suffi, mais Louise avait clairement vu deux types cagoulés dans la cabine du camion. Hélas, sa plaque était celle d'un coupé immatriculé dans le Var. Rien ne tient debout. On vacille sur ses jambes. Là aussi on est en colère. Le papier que Louise a trouvé sous la selle laisse penser que c’est grave. Elle avait composé le numéro…
Dedans l'air empeste l'alcool à brûler et le formol. La boîte est ouverte pour que chacun puisse y trouver ce qu'il a à y mettre. Des vers de poète y font déjà leurs trous quand Stella entre à petits pas serrés, comme sur des pointes. Tandis qu'elle attend son tour, un des cinq hommes en costume strict lui chuchote que ce moment est très loin, qu'elle n'a pas lieu de s'inquiéter, qu'il a l'habitude de voir ses clients se prendre les pieds dans le tapis en croyant se vieillir, mais qu'elle est déjà une autre. Elle s'approche. Les paupières de Philippe ne laissent percer aucun indice. Ce n'est plus lui. Il lui ressemble, mais ce n'est plus lui. Si l'on s'en tient aux généralités, elle en sait plus long que quiconque sur ce qui les a fait se rencontrer là, dans cette chambre à l'air vicié. La culpabilité la tenterait si elle ne connaissait pas l'attachement du journaliste pour son père. Elle chasse ses idées qui ne mènent nulle part, cherchant plutôt un signe, une image, quelque chose qui l'oriente parmi les objets exposés tout autour. Ce n'est simplement pas le moment. Elle sait devoir revenir très vite. Il y a péril en la demeure. En reculant vers la porte elle saisit des clefs suspendues à un petit aimant pendant que les professionnels referment le couvercle sur des illusions perdues. C'est mal connaître Stella décidée à retrouver son père. Le son du vilebrequin qui cliquète se mêle au chant d'un rossignol perché à la bonne adresse. Derrière le monde qui attend il y a des hommes qui font des rondes en espérant être les premiers. Stella a repéré leur manège et grimpe à l'étage au lieu de suivre le cortège.

jeudi 10 septembre 2009

La burqa contre la grippe A


Puisque le gouvernement espère nous faire passer lois et décrets aussi débiles que monstrueux en veux-tu en voilà à grands coups d'enfumage médiatique sur des problèmes qui n'en sont pas, suggérons une façon de se débarrasser une fois pour toutes des deux pipeaux les mieux cotés : en rendant la burqa obligatoire pour tous on résoudra le problème de l'exclusion des minorités sans offusquer les "amis" à qui nous vendons des armes et, par la même occasion, nous serons tous couverts contre la grippe A sans avoir besoin de nous inoculer des vaccins vaseux dont on ignore les effets secondaires à terme. Ouf ! Tout d'un coup on se sent mieux, d'autant que la burqa a le mérite de tenir chaud en hiver en évitant les courants d'air. Chacun sait que les moufles sont plus chaudes que les gants. De même les juste-au-corps occidentaux ne valent pas une bonne robe de bure où le corps peut s'ébattre en toute solitude. La cape intersidérale, imaginée par l'archéozoologue Fred Vargas "anti-H5N1" applicable à H1N1, est une burqa transparente qui plaira aux nudistes n'acceptant pas de se cacher sous les draps. Les plus grands couturiers vont pouvoir renouveler leur inspiration, échappant ainsi à la monotonie du grand n'importe quoi pour se consacrer à une variation de matières, de coloris et de motifs. Rien de plus excitant qu'un cadre pour laisser son imagination s'épancher en toute liberté dans ses limites imposées. Quant au virus, on ne donnera pas cher de sa peau de porc et nous pourrons nous consacrer à l'étude des textes qu'on essaie de nous faire avaler. Les laboratoires au dispendieux vaccin anticritique en seront pour leurs frais tandis que nous gambaderons au chaud en jouant aux devinettes pour reconnaître qui ou quoi lors de nos sorties en société. Quant à moi qui ait toujours trouvé géniale la djellaba, je n'ai plus qu'à coudre un petit bout de tissu à la capuche et je suis paré pour l'hiver.

Illustration extraite de derrière les barreaux d'Odilon Redon (1875).

mercredi 9 septembre 2009

À la poursuite de l'inouï


La fréquentation du public au 30ème Festival Ars Electronica est étonnante. S'il est nombreux, mélangé et enthousiaste, il est aussi curieux de nouvelles technologies. C'est peut-être là que le bât blesse. La programmation est orientée techno plutôt qu'artistique. Ainsi l'Ars Electronica Center ressemble plus à une petite Cité des Sciences qu'à un centre d'art. D'un autre côté, le son est partout mis en valeur dans sa relation audio-visuelle, à ma plus grande satisfaction évidemment. Ce versant de l'Europe a toujours été plus musical que notre Hexagone. On notera néanmoins qu'à l'exposition "See This Sound" au Musée Lentos ce sont les pièces historiques qui font sens là où les contemporaines restent anecdotiques. Mêmes remarques sur l'ensemble de la programmation du festival qui, cette année, propose pourtant le thème passionnant de Human Nature ; même considéré internationalement comme le plus hip de tous les festivals du genre, Ars Electronica ressemble à la majorité des manifestations où les nouveaux médias sont en première ligne, à savoir l'affirmation technologique au détriment du sens et de l'engagement. Ici comme ailleurs on ne fait pas de vagues. Mauvais esprit, je me dis que la ville de Linz, très compromise du temps du national-socialisme, a préféré se refaire une virginité en se tournant vers le futur (Mauthausen et Gusen, deux des plus atroces camps de concentration, sont à seulement une vingtaine de kilomètres de cette ville où Adolf Hitler passa sa jeunesse). Nous n'avons hélas pas de leçon à donner tant l'ensemble de la production actuelle reste tiède et les perspectives bouchées par une politique assassine. En Sarkozie on sait bien que la culture est le meilleur rempart contre la barbarie, et les révolvers sont sortis de leurs fourreaux.


Si voir sauter les balles sur le marimba de Quartet de Jeff Lieberman et Dan Paluska (photo 2) m'a fait plaisir, j’ai apprécié les petites mécaniques d’Arthur Ganson, la Morpho Tower de Sachiko Kodama et Minako Takeno et la projection immersive de Markus Huber sur le sol de l’un des ascenseurs de l’Ars Electronica Center. De l’autre côté du pont qui enjambe le Danube, sous le titre Pursuit of the Unheard, la Great Concert Evening que nous avons eu la chance d'ouvrir avec Nabaz'mob se poursuivait avec la rencontre répétée de musique électronique et de musiciens vivants. Tritan Perich mêlait dix cordes à ses séquences binaires 1-Bit, la symphonie Games, op. 45 de Norbert Zehm (photo 3) orchestrait des musiques de jeu vidéo, Elisabeth Schimana composait pour le synthétiseur de Max Brand (photo 1), ancêtre du Moog, et Christian Fennesz nous assourdissait d’une monotone noise tout aussi virile que les concerts du lendemain avec Alva Noto et Ryoji Ikeda. Ce dernier a le mérite de structurer son discours et de créer des surprises dans son brutal continuum, mais ces images me plairaient plus dans une séquence de film à la Matrix que pendant un interminable concert. On peut surtout espérer pour l'avenir d'autres utopies que les éternelles tourneries technoïdes de vieux garçons en mal de jeux guerriers. Je passe sur l'interprétation des œuvres néoclassiques de Arvo Pärt et Alan Hovhaness par le Bruckner Orchester Linz (en soulignant, pour les amateurs d’exotisme local, que nos lapins citèrent deux fois Anton Bruckner, figure notoire de Linz !), et sur l'enregistrement déplacé de Big Ben par Bill Fontana...


L'absence de dialectique caractérise dramatiquement les expériences des années 80 éternellement reconduites par les apôtres de la techno. Les spectateurs critiques (français pour la plupart, quel hasard !) ne peuvent s'empêcher de se traiter sarcastiquement de "vieux cons" alors qu'il ne s'agit en aucun cas d'une nostalgie du passé, mais de la révolte qu'inspirent le manque de combativité et l'absence de propositions constructives de ces anciens jeunes devenus profs, soutenus par leurs élèves. Ces artistes adeptes des nouveaux médias auraient-ils baissé les bras devant la puissance de l'industrie, du capital et de leurs sirènes ? Où réside leur urgence ? Que réservons-nous à cette nature humaine ? Alibi et sujet d'expériences douteuses ou recherche d'un nouvel équilibre qui devra s'affranchir de la peur qu'engendrent les révolutions ? Quel monde nous prépare-t-on et quelles alternatives pouvons-nous y opposer ? Les artistes de demain ont du pain sur la planche s'ils ne veulent pas prendre de la brioche.

Mise en ligne : le 09/09/09 à 09'09"

mardi 8 septembre 2009

18. Couper court


Tous les chemins mènent à Rome. D'autres en auraient tiré partie. Lui se fiche du Pape comme de sa première chemise. Il l'avait conçue pour ne plus avoir ni chaud ni froid en étudiant l'articulation des cristaux en milieu thermique instable. La bourse à l'innovation lui avait mis le pied à l'étrier, mais la compétition a ses limites. Tout était allé trop vite. Les records se terminent souvent par une sortie de route. Max était d'un naturel trop inquiet pour que ses chacras ne tournent pas en eau de boudin. Le zen aurait mieux collé à son tempérament. Le monde de l'entreprise l'avait dévasté au point de le faire sombrer dans une dépression qu'il n'avait su identifier qu'à ses larmes de crocodile le jour où le trop plein avait atteint son seuil critique. Déserter le GR pour les rails lui redonnait envie de mimer l'araignée de tout à l'heure ou de jouer à cloche-pied sur les traverses. Une deux, une deux. Cette nouvelle binarité le change des 0 et des 1 et n'a rien de militaire. Il avait échappé au service sans mettre en danger sa carrière. Une histoire d'œil gobée par un psy si crédule que c’était à se demander où il avait fait ses classes et si la passe n’avait pas fait coup franc. La grande muette ne plaisante pas avec les réformés.
L'appartement était petit. Le temps de monter son train électrique sa mère lui demandait déjà de tout ranger. L'herbe pousse mal sur les cailloux du ballast. Sans aller jusqu'à retourner à la position fœtale il sent l'irrésistible besoin de retomber en enfance pour sortir du marasme. L'autonomie de son système pileux n'a plus de raison d'être s'il veut retrouver sa joie de vivre. C'est la première fois qu'il y pense sans se justifier par sa paternité. Il pose son oreille sur le rail. Rien d'autre que le murmure d'une autoroute lui rappelant celui de la mer. Comme deux gouttes d'eau. Le son lui coule dans l'autre oreille telle une liqueur antalgique. Plus loin une bande d'Indiens ou de Pakistanais égarés sur le chemin de Calais a élu campement le long de la voie. Max s'approche pour partager un thé blanchâtre sur un Butagaz. Sa barbe les intrigue. On se parle avec les mains, les gestes dessinent des signes de piste. Les uns remontent d'Ancône, l'autre vise Marseille, personne ne va à Rome. On empruntera d'autres routes que les chemins balisés. C'est trop couru. Les rondes effraient les files indiennes. Mieux vaut couper à travers champs. En regardant ces déracinés lâchés par leur escroc de passeur et qui n'ont rien qu'une vague adresse sur une île, Max se dit qu'il a choisi. Il devra vivre pour que ça se sache, pour que la jungle ne se referme pas derrière lui. La fuite cède à la colère. Un orage sec tonne dans le lointain. Il prend congé de ses compagnons d'errance en forçant un sourire international qui lui fend le visage comme une grimace de pin's.

lundi 7 septembre 2009

17. Vagabondage


Cette plaisanterie lui a flanqué le tournis. L'araignée n'a pas besoin de balancier pour avancer sur le fil. Son costume de cosmonaute extraterrestre est amusant, mais moins pratique que le sien. Au contact de l'herbe le tissu se nettoie comme un chat fait sa toilette. Il aurait dû inventer le même genre de soie pour les pieds. Tais-toi. C'est bon de penser à rien. La prise en charge est offerte par la brise qui souffle sur la clairière où Max est allongé. Dans le sous-bois qui l'encercle les habitants continuent leur symphonie de bruits microscopiques. L'abri est flou, offrant une perspective sur un nulle part qui ne saurait durer. Les nuages peignent la seule issue rapide. Il se souvient de Iago et Otello dans le court-métrage sublime de Pasolini, lapidés par la foule des spectateurs en colère. Pour affronter les ronces, la marionnette retend ses fils et se redresse membre après membre, comme on numérote ses abattis. Son squelette craque. Les petites bulles de plastique explosent une à une sous les doigts des nerveux. Les plus jeunes se pincent mutuellement leurs points noirs. Attends, j'en vois encore un ! C'est sans fin. Pas pour lui. La marche procure une sensation de bien-être que le sommeil lui interdit. Les fantômes hantent ses nuits en passant par la trappe pour lui raconter des histoires à dormir debout. À quoi lui aurait servi un cintre sans la tringle ? L'araignée ne bouge plus d'un cil. Sont-ce ses yeux rougis au feu de l'étoile qui scrutent, auscultent ou tâtent la température des corps alléchants ? Ses sens sont sans dessus dessous quand souffle le soufi. Rester couché lui collait mal au cœur, une maladie qui n'existe qu'en français. Il faudra bien traduire pour alerter le monde de ce qui se trame. Quand Max s'accroche à l'arbre, l'aranéide se carapate, vieux réflexe primate qui flaire le danger. La rosée s'évapore. La solitude n'est qu'une solution provisoire. Il faut renouer des liens, s'inventer de nouveaux ports d'attache, se ficeler un itinéraire comme on barde un rôti.

dimanche 6 septembre 2009

See This Sound


Pour illustrer l'installation de Nabaz'mob au Lentos, le magnifique Musée d'Art Moderne de Linz, j'avais réalisé quelques jolies photographies avec mon vieux Nikon qui convient beaucoup mieux à l'exercice que le Lumix. Hélas ayant maladroitement tout effacé en les important je dois changer mon fusil d'épaule, ce qui arrange plutôt les petits lapins qui en ont profité pour éteindre la lumière.
Pendant que nous attendons qu'elle revienne (sur la photo on voit justement les techniciens apporter la tour dont nous avons besoin, au fond on appréciera la colline du Pöstlingberg) nous avons le temps de visiter l'exposition temporaire See This Sound (Promises in Sound and Vision). Déjà hier soir la présentation des Prix Ars Electronica permettait de constater que le son est ici au centre des préoccupations, ce dont nous n'avons pas du tout l'habitude dans notre pays de sourds. See This Sound a le mérite de montrer que la plupart de ce que l'on nous présente comme la modernité avait déjà été découvert dans les années 50, si ce n'est trente ans plus tôt. Saluons la scénographie, simple mais dont le mérite est d'isoler tous les espaces sonores sans aucune pollution de voisinage. Les installations côtoient un nombre étonnant de salles de cinéma où sont projetés chaque fois des jalons incontournables de la rencontre audio-visuelle expérimentale. Walter Ruttmann, Hans Richter, John Cage, Fluxus, Nam June Païk, Laurie Anderson, Michael Snow, Gordon Douglas, Christian Marclay, Bryon Gysin avec sa Dreamachine, La Monte Young et Marian Zazeela dans leur Dream House, il y en a 80 comme eux à nous en mettre plein la vue et les ouïes.


L'architecture du Lentos réfléchit astucieusement la ville de Linz sur toutes ses façades ou le fleuve dans le plafond extérieur où je réalise ce petit autoportrait. Si la salle dans laquelle nous jouons longe le Danube, nous devons néanmoins fermer les rideaux de l'immense baie vitrée pour retrouver l'obscurité nécessaire au spectacle. Les projecteurs sont là pour souligner les oreilles des lapins qui se perdraient sinon dans le noir et pour dramatiser certains passages que j'improvise au pupitre tandis qu'Antoine envoie les mouvements qui composent notre opéra lagomorphe. À la fin de la répétition, nous traversons la rue pour le vernissage de Lagoglyphs : The Bunny Variations à la Black Box Gallery où France Cadet y expose ses bestioles en même temps qu'Eduardo Kac y montre des fleurs génétiquement modifiées par son propre ADN. Les trophées de France rugissent, miaulent ou se balancent là où les nôtres, se découvrant des cousins, se gargarisent d'un toupet ventriloque.


Hier soir la foule s'était agglutinée sur les berges pour un concert étonnant qui a lieu chaque année pour le Klangwolke. L'Ars Electronica Center évoqué dans mon précédent billet jouait de son rayonnement électroluminescent, le public trimbalait d'étranges squelettes d'animaux blancs en les habitant de l'intérieur, l'orchestre classique répétait une inattendue musique zappienne avec chœurs stravinskiens et les marchands de saucisses avaient déployé leurs échoppes. Notre chambre donnant directement sur le Danube, nous étions aux premières loges ! L'orchestre a déjà éclaté en cuivres, bois, percussion et cloches tubulaires quand des fusées d'artifice déployées sur toute la longueur de la ville nous font sursauter. La capitale européenne de la culture 2009 a choisi l'Arche de Noë comme thème de la soirée. Des écrans géants se gonflent et se dégonflent, des barques voilées à la Christo croisent un interminable cortège d'animaux blancs qui remontent le courant comme des fantômes, des maisons de tissu à moitié immergées glissent sur l'eau, deux récitants ponctuent la cantate enflammée. À 22 heures Ars Electronica reprend le flambeau.


Après avoir dîné dans une taverne construite en 1652, escalope, goulache und Kartofeln, nous nous retrouvons tous les trois sur une grande roue perchée au quatorzième étage de l'OK Center pour la remise des Prix d'Ars Electronica. Des passerelles de bois ont été construites au faîte des immeubles pour surplomber la ville. La pleine lune éclaire le labyrinthe des voies sans issue qui s'avancent au-dessus du vide. C'est samedi soir. Partout des jeunes font la fête. La bière coule à flots.

samedi 5 septembre 2009

Les lapins en culotte de peau


Lorsque nous sommes arrivés à Linz, le clapier qui voyage désormais en trois flight-cases nous attendait. Dans ma valise j'avais pris soin de glisser des vêtements couleur carotte. La soirée de gala était évidemment consacrée à la remise des Prix Ars Electronica. Antoine Schmitt et moi avions volé jusqu'à Linz en Autriche pour recevoir l'Award of Distinction Digital Musics pour Nabaz'mob. Françoise Romand, réalisatrice du petit film qui a fait le buzz, nous accompagne sur les bords du Danube. Puisque désormais Nabaz'mob est appelé à voyager loin, Antoine a placé en avant la version anglophone du site de l'opéra, nabazmob.com. De mon côté je le mets régulièrement à jour en ajoutant des photos prises lors de chaque nouvelle installation ou représentation. Les 100 lapins Nabaztag n'offrent jamais la même interprétation de la partition et la scénographie change chaque fois en fonction des lieux.
Demain dimanche à 19h30, l'opéra ouvrira le Big Concert Night au Lentos, le Musée d'Art Moderne de Linz, dans sa version acoustique, c'est-à-dire sans aucune autre amplification que les 100 petits haut-parleurs situés dans leurs ventres respectifs. Idem à Strasbourg dans la salle de l'Aubette, imaginée dans les années 1920 par Theo van Doesburg, en collaboration avec Jean Arp et son épouse, Sophie Taeuber-Arp, les 24 et 26 septembre, et 1er et 3 octobre dans le cadre du Festival Ososphère. Pour la Nuit Blanche de Metz le 2 octobre, nous serons dans la salle de l'Esplanade de l'Arsenal conçue par l'architecte Ricardo Bofill tandis que le second clapier est toujours au Musée des Arts Décoratifs à Paris jusqu'au 8 novembre dans une version en boucle qui lui aura fait exécuter 2000 représentations !
Si Ars Electronica est le festival où les programmateurs du monde entier viennent faire leur marché de nouveaux médias le gala ressemblait à toutes les soirées du genre, auto-congratulations gigognes à mourir, contre quelques pincées de nouvelles images. Nous nous rattraperons les jours prochains avec une programmation dont la profusion justifie grandement le déplacement des aficionados. L'exotisme le plus ébouriffant était représenté par le buffet typiquement autrichien dressé dans le hall de la Brucknerhaus : des brioches de pomme de terre farcies tantôt de chair à saucisse, tantôt d'un œuf ou d'une prune, accompagnées de pâtes, de riz ou de choucroute ! Depuis la terrasse on peut voir les illuminations de l'Ars Electronica Center sur la rive opposée du Danube qui n'a jamais été bleu. Je m'endors en écoutant le vent siffler sous la porte de notre chambre dont nous avons laissé la fenêtre ouverte pour profiter de l'air pur. Demain nous passons à l'action. Les lapins n'ont plus qu'à se tenir à carotte.

vendredi 4 septembre 2009

Frank Zappa & The Mothers in the 1960's


En 2004 Frédéric Goaty me commande un article pour Jazz Magazine sur ma relation personnelle avec Frank Zappa que j'intitule Les M.O.I., l'émoi et moi. J'ai souvent écrit qu'il était le père de mon récit (musical), évitant consciencieusement d'en devenir un spécialiste comme je refusai de le faire pour Robert Wyatt sous prétexte d'une complicité qui risquait de m'enfermer dans une image ne correspondant absolument pas à mon travail de compositeur. Jeune homme j'eus en effet la chance de rencontrer mes idoles et de leur poser les questions qui me préoccupaient. John Cage eut la gentillesse de me recevoir un après-midi au Centre Pompidou pour parler de Trop d'adrénaline nuit, le premier disque du Drame. Le contact avec Jean-Luc Godard fut moins productif (!), mais les rencontres étaient plus simples qu'aujourd'hui. Si j'avais eu la chance de souffler dans le saxophone soprano de Sidney Bechet en sautant sur ses genoux, des évènements abracadabrants de mon adolescence m'offrirent de jouer de l'harmonium avec le Beatle George Harrison chez Maxim's à Paris pour accompagner les Dévôts de Krishna ou de faire le bœuf à la flûte avec Eric Clapton à la guitare sèche dans la villa de Giorgio Gomelsky, le manager des Rolling Stones. Lorsque l'on me demande comment j'ai réussi à me trouver là, je raconte que j'ai appelé John Lennon qui m'a donné le numéro de Harrison, j'ai enjambé une barrière et me suis planté devant Zappa la première fois à Amougies, j'ai été embarqué chez Pink Floyd parce que je balayais quand Gomelsky, énervé, a fichu tout le monde à la porte, de passage à la Fondation Maeght ma petite sœur Agnès et moi étions devenus des mascottes pour le Sun Ra Arkestra, Philippe Arthuys me confia le volant d'une Alpine Renault parce qu'il n'avait pas d'autre chauffeur, etc. Faire le light-show de groupes pop m'ouvrit aussi quelques portes. Plus tard, assister Jean-André Fieschi me permit de côtoyer tous les gens de cinéma dont je rêvais et bien d'autres ; travailler avec Bernard Vitet eut le même effet dans les cercles musicaux... Années de formation excitantes, faciles, évidentes.
Retrouver les débuts de Zappa sur un DVD publié récemment (sans l'autorisation du Cerbère familial) est une bonne surprise. Frank Zappa & The Mothers in the 1960's est le meilleur documentaire sur le sujet qu'il m'ait été donné de voir. En général je préfère les documents aux entretiens, mais les commentaires suivant la chronologie discographique sont ici passionnants et les extraits intelligemment choisis pour illustrer les propos de Jimmy Carl Black, Bunk Gardner, Don Preston et Art Tripp. Les années 60 coïncident avec la période la plus inventive de Zappa : Freak Out! (1966), Absolutely Free, We're Only In It for the Money, Lumpy Gravy (1967), Cruising With Ruben & the Jets (1968) et Uncle Meat (1969)... Il en va souvent ainsi des premiers pas des créateurs. C'est le moment où les rêves deviennent réalité. Le langage est posé. La suite est généralement une relecture, un approfondissement, une recherche de précision, mais la jeunesse possède une fougue et une fraîcheur qu'aucun travail acharné ne pourra jamais égaler. L'excellence est une autre histoire. L'acrobatie consiste à retrouver sans cesse l'état de création dans lequel nous étions lorsque n'existait encore aucun autre enjeu que de savoir ce que nous voulions.
Savoir ce que l'on veut est la clef d'une vie bien remplie. Les moyens d'y accéder découlent ensuite d'eux-mêmes, à condition de les encadrer d'une conscience morale à toute épreuve !

jeudi 3 septembre 2009

Le DVD "Ciné-Romand" en avant-première


Si vous souhaitez recevoir Ciné-Romand, le nouveau DVD de Françoise Romand dès aujourd'hui (sortie officielle en octobre), envoyez un chèque de 20 euros (port inclus) à l'ordre de Alibi Productions, 60 rue René Alazard, 93170 Bagnolet. Pensez à joindre votre email pour recevoir des informations sur la suite de ses aventures.

Au dos de la superbe pochette réalisée par Claire et Étienne Mineur (on notera l'air de famille avec celle de Appelez-moi Madame, pour que l'ensemble fasse collection ; on attend pour bientôt le suivant, Thème Je), on peut lire le petit texte dont vous pouvez deviner l'auteur :

Ciné-Romand est une mise en abîme des précédents films de Françoise Romand. Des spectateurs sont invités à les découvrir lors d'un happening mélangeant fiction et réalité dans le cadre d'un théâtre domestique. Les voyeurs ne sont pas toujours ceux que l'on croit. Romand s'inspire de L'arroseur arrosé, reprenant le rôle de son arrière grand-père ciotaden, le gamin facétieux qui pliait le tuyau. Après avoir filmé le public et les habitants des appartements où s'improvisent des scènes documentaires, Françoise Romand les intégre fictionnellement parmi les extraits de ses films, revisités au montage. Spectateurs, hôtes, anges-guides, acteurs et techniciens, tous deviennent des personnages de cette fiction-documentaire dans le miroir d'Alice réfléchissant une fantaisie espiègle où les rôles s'inversent et se complètent.

"Françoise Romand a ce regard qui mélange de manière indéfinissable ironie, indiscrétion et vraie passion pour les gens. La réalisatrice s'est toujours intéressée aux destinées peu ordinaires." Catherine Humblot, Le Monde

Ciné-Romand a été présenté au Centre Pompidou par les Cahiers du Cinéma dans le cadre du Festival d'Automne.
N.B. : depuis, la version du DVD a été retravaillée et entièrement remontée.

Bonus : Réflexions désobligeantes (court-métrage avec Françoise et moi, plus Antoine en invité surprise, 2009) et Mix-Up ou Méli-Mélo (bande-annonce originale, 1985)
Photographies : Aldo Sperber / Picturetank - Authoring : Igor Juget
Musiques : Jean-Jacques Birgé, Bernard Vitet, Nicolas Frize, Bruno Coulais
Français, English subtitles - 99 minutes - DVD5 / NTSC / Zone: All / Couleurs / 4:3

mercredi 2 septembre 2009

La mémoire ne fonctionne pas à sens unique


Les souvenirs s'accumulent sur les étagères. Le tri éjecte les bibelots inutiles, mais préserve les amours. Les signes dramatiques côtoient les clins d'œil amusés, les livres que l'on ne relira plus étouffent ceux que l'on s'est juré de déguster un jour. Plus la mort s'approche, moins les anciens sont accessibles. Nous avons tous la fâcheuse tendance à remplir le vide. Chaque année nous ajoutons un nouveau chapitre, accumulant sans cesse jusqu'à saturation. Il faudra bien que ça pète !
La mémoire nous joue plus d'un tour. En discutant avec l'un de mes amis de ses goûts musicaux, je m'aperçois qu'il existe une différence majeure entre mes rejets et les siens. Ne s'est pas écoulée une minute que la musique française du XXème siècle le hérisse, idem avec n'importe quelle chanson ou tout air d'opéra quelle qu'en soit l'origine. Comme je justifie ma programmation par ce qui a donné naissance à ce qu'il affectionne, mon camarade me rétorque que l'on n'a pas besoin d'apprécier les origines pour aimer ce qui nous fait vibrer là maintenant. Certes, mais si aujourd'hui je me passe de Mozart ou Bellini, ce n'est pas faute de ne pas les avoir écoutés. Sans faillir ni défaillir j'ai suivi les livrets de centaines d'opéra, fait hurler les guitares électriques de toutes les intégrales, dansé à tous les jazz et rêvé sous toutes les latitudes pour être certain de mon chemin. Il n'est aucune sorte de musique dont je ne me sois pas repu aussi loin que je m'en souvienne et si une tribu était découverte sur quelque île du Pacifique j'y traînerais mes oreilles de gré ou de force. De quelle nécessité est née telle œuvre ? De quelle Histoire procède-t-elle ? Qu'en reste-t-il ? Ne pas connaître les joies du voyage dans le temps rend dangereux le périple. Il sera d'autant plus difficile de faire ses propres choix en connaissance de cause. Petit Poucet sans cailloux, la mémoire du monde s'éteindrait si l'on n'y prenait garde. Plus la vitesse et le produit Kleenex nous sont inoculés par l'industrie de la culture, plus nous perdons nos repères. Penser par soi-même exige que nous apprenions à nous servir de la boussole et du dictionnaire.
J'ai toujours pensé que le dégoût pour tel ou tel genre musical ne pouvait qu'être le fruit empoisonné de l'héritage familial. Il suffit que maman ou papa adore le musette pour vous en écœurer et tutti quanti... Tutti fruti met mieux l'eau à la bouche. Les goûts seraient alors affaire sociale tant qu'on n'y a pas goûté. Ainsi commande-t-on à l'enfant qui chigne qu'il n'aime pas ça sans ne jamais l'avoir porté à ses lèvres... Les œuvres exigent par contre souvent que l'on aille au bout, jusqu'à leur résolution. Sans cet effort la mémoire fait défaut et les dés sont pipés. Le plaisir se réduira avec le temps à une peau de chagrin. Nous ressasserons alors éternellement les ritournelles de notre adolescence sans entendre qu'autour le monde ne sonne plus pareil.

mardi 1 septembre 2009

16. Écoutes


Une photo ne veut rien dire en soi. Son appropriation ou son interprétation lui confère sa valeur. Ce sont ses seules dimensions...
Dans le portefeuille de Philippe celle de leur premier voyage à la mer. Ils avaient neuf ans. C'était l'été au Gymnic Club. Ce n'était ni la tyrolienne qui vous faisait voler jusqu'aux rouleaux ni les agrès qui l'avaient attiré là, mais le trampoline, un immense trampoline qui allait faire de lui la coqueluche de la plage. La foule des parents venus l'admirer avec leurs mioches lui offrirent tant d'Orangina qu'il en sera dégoûté jusqu'à la fin de sa vie. À cet âge on pense à autre chose. De son côté, Max avait eu son heure de gloire en fichant une rouste à un plus grand qui lui avait piqué son ballon de foot. Il s'avèrera que le petit voleur n'était autre que le futur patron de la Déesse qui prendrait un jour la succession de son père. Panique parmi les domestiques qui avaient couru s'interposer pour séparer les deux teignes. Une amitié était née entre l'acrobate et le boxeur, deux futurs intellos de première.
Max avait accroché dans ses chiottes un cadre en merde d'éléphant rapporté de leur premier voyage en Thaïlande. Un mois de rêve où ils avaient fait les quatre cents coups, multipliant les aventures et les preuves par neuf. Le cadre ressemble à du papier grossier et ne dégage aucune odeur particulière. Ce n'était pas la photo à laquelle il tenait le plus. Celle de ses vingt ans où il faisait du pogo au milieu d'une bande de punks avait sa préférence. Et Philippe avait un faible pour celle où Slavoj Žižek le serrait maladroitement dans ses bras comme quelqu'un qui évite les effusions. Quatre images comiques en référence à leurs parties de rigolade que la fumette avait entretenue au travers des années : La Baule avec les deux singes la tête en bas les pieds en l'air devant une bande de filles énamourées, leurs grimaces sur le dos du pachyderme, les crêtes de coq se dressant dans le noir et l'embrassade gauche avec l'ours slovène.
Dans l'antichambre Max avait ramassé la photo du Gymnic Club et il avait baissé sa garde. Il avait consciencieusement évité de faire craquer le parquet. Dans l'œilleton il reconnaît bien son vieux copain sur le palier en train d'écrire un énième message. Verrou, verrou et reverrou. Max, lui, est méconnaissable. Même ballet de loquets dans l'autre sens. La barbe qui a poussé de manière folle cache des traits émaciés. Le journaliste tente une explication, mais son ami semble la tête ailleurs. Ses yeux sont ceux d'une bête traquée. Des larmes, encore des larmes, à croire qu'il fait partie de l'espèce des pleureurs, lorsque Philippe raconte le coup de téléphone de Stella. Mais pas un mot. Le silence règnera jusqu'à ce que tombe la nuit. Philippe a compris que son interlocuteur a besoin d'une période d'acclimatation. Il a largement le temps de se demander pourquoi on appelle le Jardin d'Acclimatation à Paris, ignorant que ce fut d'abord une sorte de zoo. Il bouge lentement, affirmant sa présence sans exercer aucune pression. Des mots finissent par sortir. Des phrases sans verbe. Des verbes sans phrase. Le puzzle se construit lentement. À la moindre critique, au moindre doute, au moindre risque, la Déesse dévore les enfants, les siens comme ceux des autres. L'intérêt de l'État justifie les pires exactions et les profiteurs en jouent en virtuoses. Max raconte les "orages secs" que la Déesse voudrait taire. Dans ce monde-là aussi les mots en remplacent d'autres. Philippe remplit les cases manquantes. Max lui a refilé le bébé. Il livre le numéro de deux comptes bancaires liés à une vieille affaire jamais élucidée, et pour cause. Le Président, répète-t-il trois fois, et puis que cela n'est pas le problème, c'est au-dessus que tout se trame. Trop d'intérêts en jeu. Il entrecoupe ses explications d'un galimatias marmonné comme s'il chantait dans sa barbe. Philippe n'en tirera rien de plus, pas ce soir. Raccompagnant son ami jusqu'à la porte aux trois serrures, Max lui conseille de rencontrer Driss à la Piscine. Même si son contact n'est plus à la Porte des Lilas, il continue de dire La Piscine, c'est plus frais et rime avec liquide. "Et Stella ?" Max met le doigt devant sa bouche pour lui faire comprendre qu'il est hors de question de la mouiller.
Son iPhone indique deux heures du matin lorsque Philippe reprend le chemin du XIème. La rue de Vaugirard est déserte. Il se méfie particulièrement des camions et des fourgonnettes. Tout est calme. Si quelqu'un faisait le guet cela se verrait. Il s'était fait la même remarque en arrivant en fin d'après-midi. Grave erreur. On ne sait rien de ce qui se passe derrière les autres fenêtres.

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