Jean-Jacques Birgé

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samedi 31 octobre 2009

Au kaléidophone


Si le titre de l'ouvrage est long comme le bras, son contenu est d'une densité et d'une intensité rares par les temps qui courent. Le silence, les couleurs du prisme & la mécanique du temps rassemble les écrits de Daniel Caux, disparu l'an passé. Sa lecture est indispensable à quiconque voudrait connaître les autres musiques contemporaines, celles qui durent batailler en France contre le monopolisme des héritiers du dodécaphonisme. Daniel Caux, avec une précision de langage, un souci du détail et le recul nécessaire pour embrasser les mondes de la musique, offre un panorama exceptionnel des écoles américaines, que ce soit celle de la nuit, le free jazz, ou celles qui se sont affranchies de Darmstadt, c'est-à-dire ceux que l'on a appelés "répétitifs" ou "minimalistes" selon les époques. En lisant les propos de Cage, La Monte Young, Riley on comprend que des ponts existaient entre tous, entre le jazz des noirs et les cycles des blancs. Tout est lié. Cage n'a-t-il pas poussé les théories de Schönberg, dont il fut l'élève, au-delà des douze sons, jusqu'au bruit, non accordé, le treizième son ! Reich avait suivi les cours de Milhaud et Berio, Glass ceux de Nadia Boulanger et de Ravi Shankar, etc. Les lignées ne sont jamais simples.
Au travers de textes critiques et d'entretiens précieux, Daniel Caux rend d'abord hommage à celui qui imposa que "tout est musique", l'immense John Cage, qui influença tant d'artistes dont le mouvement Fluxus (si l'on connaît un peu la trajectoire de Yoko Ono, n'oublions pas que Nam June Paik et Joseph Beuys étaient musiciens) ou La Monte Young. Il insiste sur l'apport de ce dernier, qui anticipa avec ses drones psycho-acoustiques les recherches de Terry Riley, rapidement suivi par Steve Reich, Philip Glass ou le Velvet Underground. Dès les années 60, Daniel Caux avait su flairer l'importance de ces nouveaux courants, initiant les mémorables Nuits de la Fondation Maeght enregistrées sur le label Shandar. Il le faisait avec beaucoup d'humilité et de générosité, et je lui dois dès 1970 les émotions provoquées par Albert Ayler, Sun Ra, La Monte Young ou Steve Reich que j'ai la chance de découvrir en direct grâce à lui au cours de concerts mythiques. Six ans plus tard, j'assiste à Einstein on the Beach de Glass et Bob Wilson. Les entretiens réalisés alors que ces compositeurs ne sont pas encore devenus des monuments sont d'une richesse rarement égalée, d'une grande sincérité.
Dans la seconde partie, après les sérialistes des années 50, le free jazz et l'indétermination de Cage des années 60, les répétitifs des années 70, Daniel Caux évoque la génération dite "post-moderne" des années 80. Hypnotisé par la puissance de feu des Américains, en rupture avec la tradition classique dite contemporaine dont l'Ircam est en France le garant, il ratera les nouvelles musiques européennes, écrites ou improvisées, nobody's perfect !, mais s'intéressera aux compositeurs anglais. Le communiste Cornelius Cardew, encore un rejeton de Darmstadt en rebellion contre son maître, Stockhausen, défend l'importance du sens dans la musique ; Gavin Bryars a joué avec des improvisateurs comme Derek Bailey ou Tony Oxley ; Michael Nyman mêle sa passion pour Purcell aux influences répétitives et fréquente Brian Eno chez Cardew... Comme Cage s'insurgeant contre Schönberg, le maximaliste américain Glenn Branca pousse le minimalisme dans ses retranchements en saturant l'espace de guitares électriques. Même si j'ai apprécié certaines pièces ivesiennes de John Adams je dois avouer n'avoir jamais partagé l'engouement pour ces compositeurs que je trouvais biens mous et trop "religieux" à mon goût. Le néoclacissisme de Nyman ou de l'Estonien Arvo Pärt ne trouveront jamais grâce à mes yeux ni à mes oreilles.
La troisième partie abordant les musiciens de free jazz m'excite beaucoup plus, illustrée magnifiquement par des entretiens avec Albert Ayler qui incarne pour moi un des phares de l'histoire américaine, Sun Ra, Milford Graves... La quatrième pointe trois femmes d'exception, Meredith Monk, Laurie Anderson et Nina Hagen, les deux dernières toujours en entretien, et même si les analyses du musicologue sont toujours passionnantes, rien ne vaut jamais la parole des artistes... Dans la cinquième, Caux s'intéresse aux iconoclastes qui me sont probablement les plus proches, de Charles Valentin Alkan, le Berlioz du piano à Harry Partch en passant par des entretiens avec Leon Theremin, Conlon Nancarrow et Moondog (auquel je rendis hommage en participant à la compilation publiée en CD par TraceLabel)... Les dernières pages évoquent le retour de la musique électronique, des propos de Xenakis, des œuvres de Luc Ferrari, Eliane Radigue, Thom Willems, jusqu'à la techno.
Ce livre indispensable (ed. L'éclat) recèle un bonus de choix puisqu'y est inséré un CD réalisé par Philippe Langlois dans le cadre de l'Atelier de Création Radiophonique à partir des archives de l'INA des émissions que Daniel Caux réalisa pour France Culture. On y retrouve des extraits d'œuvres de nombreux musiciens cités précédemment, sans oublier Pierre Henry, Om Kalsoum, Urban Sax, Plastikman, Charlemagne Palestine, Michael Snow, leurs voix, et celle de Daniel Caux, analyste engagé, passeur passionné.
Le 9 novembre prochain à 20h30 au Centre Pompidou, Jacqueline Caux projettera son Hommage dans le cadre du Festival d'Automne avec la participation de La Monte Young, Terry Riley, Steve Reich, Philip Glass, Meredith Monk, Pauline Oliveros, Gavin Bryars, Richie Hawtin, Bob Wilson et, grâce à des archives, John Cage. Gavin Bryars terminera la soirée par un court récital au piano.

vendredi 30 octobre 2009

Pasta Unica #1


Pasta Unica m'a donné l'occasion de visiter le 104 où je n'avais encore jamais mis les pieds. Belle bâtisse aux proportions généreuses, le "nouveau" lieu a la réputation d'être une coquille vide dont la taille absorbe la majeure partie du budget en dépenses de fonctionnement, laissant des miettes à la programmation artistique. J'imagine que la première rencontre professionnelle proposée par Philippe Baudelot, Cécile Denis, Emmanuelle Raynaut et Cyril Thomas était gracieusement hébergée, dans une salle où l'acoustique désastreuse obligeait à faire des exercices surhumains pour comprendre les orateurs. Néanmoins les échanges furent passionnants, ouvrant peut-être des brèches dans le mur de confusion qui entoure les œuvres utilisant les nouveaux médias.
Le préambule rédigé par l'Argentin Pablo Zunino ayant interrogé l'uniformisation et le formatage tout autour de la planète, le ton était donné à la contestation qui demeura toujours dans une ambiance bon enfant où aucune exclusion ne fut prononcée malgré la diversité des projets présentés. Ainsi nombreux artistes venus montrer une de leurs œuvres en gestation critiquèrent le terme d'art numérique pour caractériser toutes ces formes d'expression. S'il est nécessaire de se fédérer, est-il souhaitable de se rassembler autour d'un outil plutôt que d'une démarche ? Pasta Unica a justement été créée pour apporter des réponses à ce type de question. Ainsi un observatoire de 46 questions, mazette c'est un fleuve, a été mis en ligne pour donner la parole aux différents acteurs gravitant autour des pratiques émergentes, ayant recours aux nouvelles technologies. Que de circonvolutions pour nommer l'incernable ! Artistes, journalistes, théoriciens, programmateurs, producteurs sont donc invités à livrer leur pensée.
Si les travaux de mes camarades de jeu Nicolas Clauss, Antoine Schmitt, Françoise Romand, Wolf Ka ne pouvaient que m'enchanter, je découvris le travail vidéographique de Jacques Perconte avec qui je partage pas mal de points de vue sur l'état du monde. Son plan séquence ferroviaire musicalement ascensionnel aux couleurs saturées dont les avant-plans transforment le décor du fond est épatant... Présentant FluxTune, je composai la musique de la manifestation en dessinant son titre (photo) ! La rencontre fut aussi l'occasion de revoir nombreux estimables confrères et consœurs perdus de vue depuis plus ou moins longtemps comme de discuter tango avec Zunino dont le père était bandéoniste et compositeur, et de Schönberg avec Norbert Schnell, chercheur à l'Ircam ! Le père de l'École de Vienne prétendit assurer la suprématie de la musique allemande pour un siècle. Pourquoi pas ? L'erreur fatale à la "musique contemporaine" fut que les compositeurs de l'École de Darmstadt dont Boulez le crurent ! La suite au prochain numéro...

jeudi 29 octobre 2009

31. À la décimale supérieure


Pour toute réponse, son ancien collègue leur tend trois casques à placer sur les oreilles. Max a reconnu l'un des ingénieurs de la Déesse sous son uniforme et son crâne rasé. Ils auraient mieux fait de s'assoir. S'allonger dans des coussins profonds. Comme le soir où Max avait traversé la rizière avec le flic du village comme guide, une séquence rythmique de coups de poing sur la porte, les moustiquaires abritant les Chinois tout en bleu triturant le dross et Stella à l'hôtel qui criait à sa mère : " regarde-le, tu vois bien qu'il n'est pas normal ! ". L'épais flux déversé dans leurs trompes d'Eustache leur produit l'effet d'un électrochoc. Ils ne savent pas s'ils doivent être révulsés ou se laisser aller à une douce torpeur. Chacun réagit à sa manière. Stella trouve sublime et lumineux le mix des voix du monde, les murmures de la ville et le frémissement de la campagne se mêlant au rythme des machines, les phrases qui éclatent comme des bulles brûlantes à la surface du magma, la circonférence du globe enveloppée par le vent, les ondes qui nous traversent comme des neutrinos... Elle revient toujours aux neutrinos, à leur indécelable saveur. Ilona ne l'entend pas de cette oreille. La métaphore lui lève la peau. Ses lobes sont rouges comme des tomates qui éclatent, rôties. " C'est atroce, j'ai la tête dans le micro-ondes ! ", sort-elle sans pouvoir arracher le casque qui la coiffe. Chacun exprime ses sensations sans que les autres ne les entendent. Le métal provoque des étincelles de cordon Bickford ou de gâteau d'anniversaire à l'heure du noir. Au bord du court-circuit, Ilona hurle des insanités dans une langue que personne ne comprend. Max ne se laisse pas impressionner. Ni par la prouesse technologique, ni par la chaleur qui joue au yoyo avec sa pensée, encore moins par la musique des sphères. Les fusibles des deux filles sautent aux deux extrémités du spectre. La folle solitude de Max l'a préparé à la rencontre. Il fallait faire le vide, remettre le compteur à zéro, tout oublier, faire de place dans le disque dur, et maintenant enregistrer. Le lavage de cerveau fait le ménage pour que l'encombrement ne soit qu'un passage. C'est donc ça, toute la mémoire du monde. Le secret tient dans les critères de tri. Laisser ses préjugés au vestiaire avec les habitudes, les conventions, les interdits, les tabous pour qu'un autre monde soit possible. Le projet est merveilleux. Du moins, il pourrait l'être si tous les grains du sablier étaient triés sur le volet. Avant le grand saut qui l'avait fait déguerpir, Max avait justement découvert que certaines informations pouvaient être facilement trafiquées, les algorithmes simplement falsifiés. Ce n'était pas grand-chose, mais suffisamment pour faire dérailler la machinerie. La manipulation était flagrante. Elle avait coûté la vie à Philippe. Stella avait épluché les papiers, mais le code était resté hermétique, en particulier le message plié sous la selle de Philippe. Un compte en banque ? Qui était Driss ? Le rendez-vous était manqué... Seul Max saurait en tirer parti. Le moment était mal choisi. Pour l'instant, le casting ressemble au Grand Générique de Schmitt et l'action en split-screen géant à un énorme délire paranoïaque où la mosaïque des contrastes ne prétend reconstituer aucune image ressemblante. Au milieu du vacarme la percée des solistes représente la véritable énigme. C'est là que les blouses justifient leur présence. D'une acuité perceptive hors du commun, encore que Max connaisse le nom de la substance ingérée, ils repèrent le terme suspect, pointent l'écran sur leur tablette pour mettre en avant la caméra fructueuse, le fruit défendu. La machine fait le reste, secondée par une équipe de chercheurs affinant sans cesse les fameux critères de tri surnommés critiques par les salariés de la Déesse. Le moindre mot dit, écrit, photographié est automatiquement indexé. Les murs ont des oreilles de lapin et les Webcams sont des yeux ouverts sur notre intérieur. À tous les échelons, le filtre ne laisse plus rien passer. Débrancher n'est même plus une solution, les objectifs sont trop clairs. Il faut voyager à couvert. Les GR sont pris d'assaut, mais il est déjà trop tard. L'énergie nécessaire à toute cette panoplie explique les réacteurs nucléaires abrités au sous-sol. La fumée transporte les rafraîchissements. Max agrippe une fille sous chaque bras et emboîte le pas au zombie de service qui commente ses prises sans qu'aucun des trois casqués n'en perçoivent un mot. Il aurait fallu savoir lire sur les lèvres lorsqu'il ne leur tourne pas le dos. Au bout de la passerelle de verre, une porte coulissante s'ouvre sur un nouvel ascenseur qui monte, qui monte, qui monte, pendant qu'on les débarrasse de leurs serre-tête. Redescendus, tous les trois comprennent le rôle potentiel de cette société de surveillance globale, mais une flopée de questions se pose sur le contrôle qu'offre l'erreur mathématique, un simple arrondissement à la décimale supérieure qui fait basculer la théorie dans l'absurde. Quel que soit le bout par lequel on l'attrape, l'histoire ne tient pas debout. Comme s'ils avaient bu. Ils n'ont pas le temps de dire ouf qu'ils se retrouvent dans une fourgonnette blindée qui roule vers on ne sait z-où.

mercredi 28 octobre 2009

Reconnaissance


Mon hagiographie intrigue plus d'un lecteur bienveillant. Pascale me demande de qui attends-je de la reconnaissance. Si j'en perçois ici et ailleurs, ce ne peut être que de mes pairs, entendre de mon père, suggère-t-elle avec malice. Or le 23 octobre j'ai fait de désagréables cauchemars dont la date coïncide avec son anniversaire. J'incarne en effet sa revanche, puisqu'il dût abandonner le monde du spectacle à 40 ans et retourner à l'école pour nourrir ses deux enfants. Mon père, avec ses manières de nouveau riche (c'était très relatif, il finit de rembourser ses dettes à 67 ans, trois ans avant sa mort), était très fier de son rejeton. Alors qu'il était hospitalisé pour des problèmes cardiaques, il me présente à l'infirmier qui fait son lit : "Mon fils, qui est compositeur..." Comme le type n'en a rien à battre, mon père insiste "... d'opéra !". Nous venions d'être joués à l'Opéra Garnier avec la partition de Manèges, chorégraphie de Karine Saporta avec le GRCOP, et avions enregistré L'hallali, opéra-bouffe sur un livret de Régis Franc interprété par l'Ensemble de l'Itinéraire, le premier album en CD du Drame. De là à me qualifier de compositeur d'opéra il y a un monde. Pour lui c'était la panacée universelle. Dans ses derniers jours, comme il écoutait la Callas au casque les larmes coulaient le long de ses joues. Je continue à sentir le poids de son regard posé sur moi, vingt-deux ans après sa mort qui me renvoie automatiquement à la mienne.

J'ai retrouvé la photo dans le dossier de l'opérette Nouvelle-Orléans, avec Sidney Bechet et Mattye Peters, qui sonna la faillite de mon père. Il vendit heureusement le bureau Empire, qu'il tenait lui-même de son père, avant de déménager de la rue des Peupliers à la route de la Reine à Boulogne-Billancourt. Mon oncle, Gilbert Martin, avait peint son portrait. Dans le grand miroir, j'aperçois le vieux poste de radio Telefunken, un insigne de la paix que j'avais fabriqué avec du papier d'aluminium et un téléphone à cadran.

mardi 27 octobre 2009

Maladresse


C'est malin, presque drôle ! Elsa venait de réaliser une série de portraits pour illustrer mon billet d'orgueil. Un mouvement malheureux a rendu mon appareil-photo inopérationnel. Comme c'est joliment dit, n'est-ce pas ? C'est toujours pénible pour un garçon qui prend soin de ses affaires. Je m'en suis voulu et puis j'ai pensé qu'il y avait plus grave dans la vie. J'ai fait un dernier essai. L'objectif ne sort plus. Par hasard, dans le champ se trouvaient un fauteuil orange et le canapé vert sur lequel était posée ma vareuse rose devant le sol bleu. Comment continuer à placer des images au-dessus de mes mots ? Malgré sa portière ballante, le vieux Nikon fera l'affaire en attendant la réparation. De toute manière, j'entre en studio pour la semaine et n'aurai pas beaucoup le temps d'en profiter. Je dis n'importe quoi. Vais-je m'arrêter quelques jours ? Cela m'étonnerait. J'ai un chapitre d'avance pour ma rubrique fiction, ensuite je ne sais pas.

lundi 26 octobre 2009

Orgueil


Il est toujours délicat et un peu énervant de rencontrer de (plus) jeunes compositeurs qui ne connaissent pas du tout mon travail et, en ignorant l'origine, m'annoncent fièrement mêler des bandes-son de films à leurs musiques, y ajouter des ambiances réelles ou des bruits de la vie quotidienne, mixer instruments acoustiques et électroniques, faire des montages d'échantillons volés à la radio ou à la télé, accompagner des textes en direct, s'être spécialisé dans les ciné-concerts ou créer de la musique interactive...
Si la paranoïa de Jacques Séguéla lui fit récemment prétendre qu'il inventa la publicité, je me garderai bien d'avancer que je suis l'auteur de la roue. Je ne peux néanmoins m'empêcher de ressentir un pincement au cœur lorsque je ne suis pas crédité pour les innovations auxquelles j'ai contribué. Être un précurseur, en avance sur les modes, n'est pas une qualité. L'orgueil en est flatté, mais la reconnaissance va en général aux suiveurs qui sauront exploiter commercialement ces avancées. L'isolement que cela prodigue ne permet pas de s'épanouir autrement que dans une course effrénée où l'on cherche en permanence à être le premier pour avoir toujours un métro d'avance. Connaissant bien l'histoire des arts et des inventions, j'eus dès mes débuts la précaution de laisser des traces, elles-mêmes relayées par la presse qui, si elle a souvent la mémoire courte, n'efface heureusement pas ses publications. Idem avec les récompenses obtenues dont la liste couvre des champs extrêmement variés. La conscience du temps que tout cela allait prendre m'a poussé à créer mon propre label de disques en 1975 et à revendiquer par écrit mes positions critiques aussi souvent que les occasions m'en furent données. Comme sur ce blog, il m'arrive de me contredire, mais je ne me dédis jamais.
Pour m'éviter des aigreurs, injustes en regard de la reconnaissance dont je profite dans d'autres domaines, je me suis décidé à rappeler ici quelques dates de réalisations qui n'ont jamais été fortuites, puisque toujours initiées par une réflexion incessante sur les arts et le monde qui nous entoure et dont nous sommes à la fois les acteurs et les spectateurs, les victimes et les bourreaux. Je rappelle enfin que mes études de cinéma ont largement influencé mon travail, mais qu'en musique je reste un autodidacte complet, en marge des circuits officiels que prodiguent une origine bien née ou un cursus scolaire exemplaire. Je gagne néanmoins ma vie depuis près de 40 ans en composant une musique "barjo" sans concession et une œuvre multimédia dont le succès n'aurait par contre pas eu besoin de cette mise au point.
1974 : dans mon premier film important, La nuit du phoque, j'exécute des montages radiophoniques cut que l'on retrouvera plus tard dans Crimes Parfaits (1981), développant le concept de "paysage social" contre celui de "paysage sonore" alors en vigueur. Je découvrirai John Cage peu après. J'avais déjà enregistré ma pièce pour ondes courtes et pompe à vélo en 1965 ! Entre temps, j'aurai l'occasion d'écouter la musique tachiste de Michel Magne, les reportages mixés de Barney Wilen, des passages de Luc Ferrari, les Shadoks de Cohen-Solal, les premières œuvres de Frank Zappa, le Poème électronique de Varèse, qui imprimeront leur marque indélébile sur mes propres recherches.
1975 : Défense de, disque entièrement improvisé, mêle les instruments électroniques joués en temps réel (ARP 2600) à des bandes électro-acoustiques créées dix ans plus tôt, des orgues à tuyaux au piano-jouet, des appeaux aux instruments classiques... La réédition CD de ce vinyle, devenu culte grâce à la liste Nurse With Wound, qu'en fit MIO, rassemble plus de sept heures de musique sur le DVD qui l'accompagne en plus du film La nuit du phoque. De 1975 à 1978, j'enseigne la partition sonore à l'IDHEC.
1976 : désirant faire connaître au public les merveilleuses inventions du cinéma muet, j'ai l'idée de jouer en direct une partition contemporaine entièrement improvisée avec le collectif Un Drame Musical Instantané que je viens de fonder avec Francis Gorgé et Bernard Vitet. Nous rejetons le terme improvisation au profit de composition instantanée en opposition à composition préalable. Dans les années qui suivront nous jouerons la musique de 26 films différents. La pratique des ciné-concerts était éteinte depuis l'avènement du parlant. Nous initierons, entre autres, la programmation du Festival d'Avignon (où nous "improviserons" également en direct sur les Jeux Olympiques de Los Angeles). J'ai un petit faible pour La glace à trois faces et La chute de la Maison Usher de Jean Epstein, découverts en 1972 grâce à Jean-André Fieschi, Le cabinet du Docteur Caligari de Robert Wiene, La Passion de Jeanne d'Arc de Carl T. Dreyer...
1977 : Un Drame Musical Instantané enregistre Trop d'adrénaline nuit. La pièce éponyme intègre dynamiquement la bande-son d'un film français de 1936. Dans Au pied de la lettre je dis un texte inédit de Jean Vigo. À cette époque, il était impossible d'enregistrer les films à la télévision, aussi j'en captais le son dans les salles ou sur le petit écran pour les réutiliser ensuite par bouffées (souvent délirantes et toujours sensiques) dans nos œuvres. J'imagine le concept de musique à propos.
1980 : pour le disque Rideau !, je compose Rien ne sert d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer (le titre est emprunté à Guillaume d'Orange par Bernard Vitet) en nous superposant à un orchestre classique qui s'accorde. Je découvrirai beaucoup plus tard Tuning d'Edgard Varèse, comme un adoubement ! M'enfin est quant à lui basé sur un enregistrement réalisé dans le café kabyle en face de chez moi.
1981 : création du grand orchestre d'Un D.M.I. mêlant mes synthétiseurs aux cordes, cuivres et percussion. Francis Gorgé y joue de la guitare électrique. Bernard Vitet fabrique depuis les années 60 de nombreux instruments originaux, lutherie souvent copiée (clavier de poëlles à frire, de pots de fleurs, de limes ; contrebasse à tension variable ; trompes et flûtes chromatiques en PVC, trompette à anche, trompette plongée dans l'eau, cor multiphonique, etc.). À Musica à Strasbourg en 1983 nous créons la musique de L'homme à la caméra de Dziga Vertov pour cet ensemble.
1984 : La Bourse et la vie est une œuvre pour le trio (synthétiseur PPG, guitare électrique, trompette à effets) avec le Nouvel Orchestre Philharmonique de Radio France. En plein théâtre musical, nous risquons une grève (inscrite dans la partition !), mais le chef, Yves Prin, arrange le coup. Sur l'album Carnage, il y a également une pièce où nous remplaçons les instruments et les bruitages par des voix.
1985 : nous renouons avec la tradition des textes accompagnés en musique. Le K sera nommé aux Victoires de la Musique en 1992.
1987 : L'hallali est l'un des premiers CD à sortir en France, certainement le premier en musique nouvelle. Nous utilisons toutes les ressources de ce nouveau support (large plage dynamique, silence). Dans l'opéra-bouffe éponyme, j'utilise le vocodeur pour répondre à la soprano et à la basse qui interprètent les rôles principaux. La même année, je zappe en direct les chaînes de télévision sur satellite pour écrire un scénario à la volée que l'orchestre improvise illico.
1988 : l'album Qui vive ? intègre une radiophonie TV dans Des haricots la fin.
1992 : je participe à la création de la collection de disques Zéro de Conduite produite par André Ricros pour offrir aux enfants des œuvres de qualité conçues spécialement pour eux.
1993 : mon court-métrage Le sniper est la première fiction tournée à Sarajevo pendant le siège.
1994 : l'exposition-spectacle de la Grande Halle de la Villette Il était une fois la fête foraine scénographiée par Raymond Sarti est sonorisée par 70 sources indépendantes et des centaines de haut-parleurs.
1997 : Carton est le premier CD-Rom d'auteur à sortir en France. Je dois ce saut dans le multimédia au Puppet Motel de Laurie Anderson et à la confiance de Pierre Lavoie (Hyptique). Précédemment, avec Au cirque avec Seurat je pose les bases du design sonore dans les œuvres multimédia (humanisation de la machine, évolution de la partition en fonction du temps, notions de palette sonore, etc.). Mon site drame.org date de la même année.
1998 : le CD-Rom Machiavel est une œuvre comportementale réagissant au plaisir et à l'ennui, réalisée avec Antoine Schmitt.
1999 : le CD-Rom Alphabet est jugé par certains comme l'apogée de l'art interactif sur ce support. 15 prix internationaux.
2004 : La Pâte à Son, conçue avec Frédéric Durieu, anticipe le futur FluxTune, des machines à composer la musique sur un modèle radicalement différent du séquenceur.
2005 : Participation à la création du lapin Nabaztag, premier objet communicant grand public. J'invente pour lui tout ce qui passe par le conduit auditif.
En marge de ces créations, je suis fier d'avoir participé à la reconnaissance du statut d'improvisateur à la Sacem, ainsi qu'au dépôt sur support matériel plutôt que sur papier et à la signature collective, des réformes indispensables suite aux nouvelles pratiques. Je regrette que mes conseils n'aient pas été suivis en ce qui concerne la création sur les nouveaux médias et la mutation d'Internet. En ce domaine, mes interventions à la Sacem, à la Sacd et à la Scam semblent avoir été vains.
Toute cette autosatisfaction n'exclut pas que d'autres aient creusé leur sillon avant les miens. En réalité, personne n'invente jamais rien, il n'y a pas de création spontanée. Ce rappel permettra seulement de réintégrer mes différents apports à la chronologie.

dimanche 25 octobre 2009

Remettre rien sans cesse à demain


Comme chaque samedi mes bonnes intentions n'ont pas été suivies d'effet. Décidé à me reposer après une semaine bien chargée, j'ai commencé très tôt en écrivant une petite contribution sonore d'une minute pour le Tapage Nocturne de Bruno Letort consacré au Mur du Son, en référence au 20ème anniversaire de la chute du mur de Berlin. J'ai évidemment pris le contrepied de ce que j'imagine que les autres compositeurs produiront en enregistrant dans la foulée cette pièce exclusivement vocale (en ce qui me concerne !) et que j'ai intitulée Casual, en français on traduira "décontracté" ou "informel", que l'on prendra soin de prononcer avec un accent français de circonstance "Cage Wall", mon idée consistant à ébranler un mur a priori infranchissable lorsque l'on connaît les interdits radiophoniques ! À découvrir donc dimanche 15 novembre 2009 à 23h55 sur France Musique...
Comme il était dix heures du matin, je suis resté travailler au studio pour jeter un œil à la partition du premier module de 2025, le serious game destiné aux ados de 12 à 16 ans sur lequel planchent Nicolas Clauss et l'équipe de Tralalere. J'en suis évidemment sorti vers 19 heures après avoir réalisé un dépouillement quasi total, du moins en l'état d'avancement des animations et séquences interactives. J'ai essentiellement programmé le V-Synth pour les ambiances en boucle, les sons de navigation et ébauché la musique pour trouver la couleur générale avant d'aborder ce premier module. C'est toujours compliqué de réaliser un pilote en imaginant les potentialités de la série. J'ai terminé la journée en cherchant quelques sons de cordes et de cors pour donner une petite note cinématographique à ma partition, mélange d'électronique légère et de rythmes lourds destinés à produire un peu de stress chez le joueur chronométré.
J'aurais pu venir taper ce billet, m'allonger pour lire ou regarder un film, mais Françoise m'a demandé de chercher des sons de cours de la Bourse en anglais pour l'extrait qu'elle montrera jeudi prochain au 104 à l'occasion de la première de Pasta Unica. De mon côté j'ai envoyé à Cécile Denis une présentation linéaire de FluxTune que j'ai montée sur FinalCut à partir d'une copie-écran, avec Françoise pour me tenir la main, échange de bons procédés.
Si je tiens toujours mes promesses, je fais exception à mon égard. Par exemple, aujourd'hui dimanche je me suis promis d'être plus sage et de vaquer à des occupations moins studieuses. En d'autres termes j'espère avoir de la visite pour me dissiper et me forcer à faire ce que je ne sais pas faire, rien.

samedi 24 octobre 2009

elles, Soulages et le manteau musical


Dès que je suis sorti du métro, Franck Vigroux m'a demandé qu'est-ce que c'était que ce bruit. J'étais heureux de constater que mon camarade avait l'ouïe fine et la curiosité en éveil. Le reste de la journée, j'ai bien senti quelques regards interrogateurs, mais personne ne comprenait d'où le son de grillon métallique provenait, d'autant que l'oscillation qui épousait mes pas était relativement discrète. L'élégance de mon vêtement faisait en outre de l'ombre à la partition sonore. Dans la semaine, plusieurs Africains m'avaient arrêté dans la rue pour complimenter le chic de mon ensemble, ce qui me comblait d'aise venant des princes de la sape. Toute la journée je me suis donc promené avec un drôle d'instrument, une bille d'acier enfermée dans un ressort bouclé. Je l'avais mis dans ma poche de manteau pour le rendre au luthier Sylvain Ravasse avec qui je travaille sur le projet de poème symphonique pour 100 vélos de Wolf Ka.
La petite percussion résonnait dans les salles du Centre Pompidou où j'avais choisi de visiter l'exposition Soulages. Noir c'est noir, mais il y a toujours de l'espoir. Les tableaux de Pierre Soulages sont incroyablement actuels et devraient ravir les amateurs de minimalisme et d'exigence absolue, j'avais envie d'écrire de musique techno tant les rythmes qui habitent les toiles sonnent modernes. La plupart des toiles ont d'ailleurs été peintes assez récemment. La scénographie épouse la pensée de l'artiste, variation autour d'un thème aussi simple que profond.
Deux étages plus bas, elles@centrepompidou m'enchante par la variété et la richesse de la sélection. À noter tout de même que l'exposition consacrée aux artistes femmes issues de la collection du Centre a au moins eu le mérite de pousser celui-ci à acquérir quelques œuvres lorsque les responsables se sont aperçu(e)s que le fonds en manquait redoutablement ! Parmi l'immense éventail présenté, je me rends compte que les pièces qui m'intéressent sont parmi les plus revendicatrices, entendre par là pas seulement féminines, mais aussi féministes. Comme chez leurs confrères mâles, beaucoup trop d'artistes se contentent d'attraper le train en marche et clonent les stars de l'époque, ou des précédentes... La révolte contre leur condition pousse les plus inventives à créer des œuvres qui ne peuvent fondamentalement ressembler à celles de leurs compagnons de voyage. La Mariée de Nikki de Saint-Phalle pour laquelle le Centre m'avait commandé une musique il y a quelques années et sa Crucifixion nous accueillent à l'entrée dans toute leur férocité. Je suis moins sensible aux Portraits Grandeur Nature d'Agnès Thurnauer que je préférai en petits modèles aux revers de Jean-Philippe Renoult et DinahBird affichant joyeusement leurs badges "La Corbusier", "Marcelle Duchamp" ou "Jacqueline Pollock". Si mes affinités me portent vers Eva Aeppli, Jana Sterbak, Kiki Smith, Dorothea Tanning, Annette Messager, je suis ravi de découvrir des dizaines d'artistes dont j'ignorais l'existence. L'exposition est si importante que je n'ai pas eu le temps de tout voir et encore moins de m'y appesantir, aussi y retournerai-je prochainement, puisqu'à mon avis toute exposition devrait se déguster en minimum deux étapes, la première pour un tour d'horizon, la seconde en prenant le temps nécessaire aux œuvres qui nous passionnent ou nous interrogent intimement.
En rejoignant Wolf et Sylvain, je m'aperçois que la musique que je produis en marchant n'est pas la même si je laisse les pans de mon manteau ouverts ou si je ferme un bouton. Nous discutons ensuite des mille manières de faire sonner un vélo et d'en accorder ensemble une centaine !

vendredi 23 octobre 2009

30. Voyage au centre de la Terre


Erreur d'appréciation, ce n'est pas le mur qui s'enfonce, mais le sol qui se soulève. La cabine s'envole produisant un sifflement étrange avant de se stabiliser et de s'ouvrir sur un couloir de la couleur des blouses des petits bonshommes verts de tout à l'heure. Pas d'autre issue pour notre trio que de s'avancer jusqu'à ce qui ressemble à un nouvel ascenseur. Aucun bouton n'offre de choix d'étage. Quatre parois coulissent autour de l'habitacle dont le sol est vitré. C'est reparti pour un tour, mais cette fois la nouvelle cabine dévale vers le centre de la Terre, laissant deviner les strates virtuelles de l'arsenal envahies de créatures de Huber. Le soin apporté au décor tranche avec l'aspect extérieur en béton sur lit de boue séchée. Ilona pense au magasin Akeï qui avait ouvert dans la Zone près de chez elle, un espace où le moindre désir des clients est comblé avant qu'il ne soit exprimé. La perfection clinique avait déclenché une vague de suicides sans précédent tant au sein des employés que parmi les usagers. La libido se nourrit des fantasmes à jamais renouvelés. L'exiguïté du bolide qui traverse le boyau vertical fait remonter celle des trois protagonistes se pressant les uns contre les autres le long de la paroi. L'attraction foraine laisse craindre quelque coup fourré, comme le sol du cylindre se dérobant sous les pieds ou les faisant glisser sur un toboggan de la mort ! Les terreurs enfantines refont surface dans un mouvement contraire. À force de croiser des méduses et autres bestioles improbables, c'est à se demander si le parfum distillé ne contient pas quelque substance hallucinogène. Ralentissant enfin il se stabilise avant que les parois ne disparaissent devant des rues bordées de gratte-sol à perte de vue où chaque fenêtre est un écran brillant dans cette nuit artificielle surchauffée. Des petites fumées s'échappent de grilles sur lesquelles avancent Max et Ilona tandis que Stella, le nez en l'air, tente de comprendre à quoi rime cette débauche d'images volées, dont la profusion semble interdire l'analyse. C'est la régie vidéo de l'univers. Des caméras de surveillance côtoient des chaînes de télévision de l'autre bout du monde. Rien de surprenant. On finit par s'habituer. Sur une des façades les images de personnes cadrées serrées et faisant face à l'objectif suggèrent que le système a pris la main sur les webcams des usagers. Certaines montrent des bureaux ou des appartements vides. Comme tout univers kafkaïen, le comique recouvre le drame absurde d'un glacis de vertige. Et puis il y a le son, le son qui sort de partout, qui rebondit, qui s'efface sous le coup de l'addition, un nuage de brume sonore, le drone de la civilisation, sa basse continue. Comment les petits bonshommes verts arrivent-ils à faire le tri devant ces milliards de pixels ? Qu'ils soient prisonniers d'une société de contrôle n'étonne en rien le trio vers qui s'avance un des crânes rasés. C'est au moins un être humain, fait remarquer Stella qui a beaucoup d'imagination. Son père, comme elle, a reconnu l'œuvre de la Déesse. Elle dévore ses enfants en volant leur image et leur voix. Elle les broie, les malaxe et les filtre dans une passoire d'un nouvel âge que d'aucuns espéraient rester croupir dans les tiroirs de savants fous à la solde des manipulateurs. La prouesse scientifique aveugle les physiciens. Comment résister à l'attrait d'un nouveau jouet, lorsque sa dimension atteint les limites du possible ? N'envisagent-ils jamais les effets secondaires ? L'armée initie ou récupère tout ce qui est à portée de son budget. Qu'avons-nous fait ? lance Max, atterré, au clone qui allait ouvrir la bouche.

Rappel : le premier chapitre a été mis en ligne le 9 août 2009, inaugurant la rubrique Fiction.

jeudi 22 octobre 2009

La taille assassine


Tout le quartier se croise à son chevet. Deux ans après avoir fait couper un magnifique peuplier, mon voisin récidive en martyrisant son deuxième et dernier arbre. C'est une honte, un crève-cœur. Les oiseaux, petits et grands, venaient s'y percher. Les merles y avaient leur nid. Sa haute silhouette se découpait sur le ciel comme une ombre bienveillante sur la rue. J'en ai des crampes d'estomac tellement je suis en colère, impuissant devant tant d'ignorance. Le cèdre protégeait les voisins d'en face des rites d'un autre âge où la communauté repliée sur elle-même écorche ses chants dans des cabanes en bois qui poussent comme des colonies dans ce qui est devenu une cour. La verdure atténuait le bruit de ses nombreux enfants qui jouent aussi bien au foot qu'ils ne psalmodient ! Fâché contre eux parce qu'ils continuent à envoyer des ballons dans notre jardin, cassant systématiquement les pots et écrabouillant les fleurs, je leur avais expliqué à quel point nous tenons à ce coin de verdure. Ils m'avaient simplement répondu qu'ils avaient essayé de faire pousser des plantes, mais que cela donnait trop de travail à entretenir. Sic. Ils avaient aussi précisé qu'ils détestaient la nature. Cela ne les empêche pas de nourrir paradoxalement et illégalement les pigeons, volatiles urbains qui chassent les espèces de passage. La mairie m'avait répondu que la loi ne leur interdisait pas de tout arracher. Nous leur avions, les uns et les autres, exprimé notre attachement pour le grand conifère, mais ils ont le droit pour eux et nous vivons, semble-t-il, sur une autre planète, dans une utopie où seul le présent peut être messianique. Les ouvriers qui ont taillé comme des sagouins ont répondu à Françoise qu'ils ne coupaient pas tout, mais le massacre est affiché. Notre voisin, avec qui nous essayons néanmoins d'entretenir des relations de bon voisinage, détruit systématiquement toute la flore qu'il occupe, d'abord la haie qui nous séparait, ensuite le peuplier, puis l'herbe remplacée par des dalles, et aujourd'hui il ne reste qu'un tronc décharné. Phénomène étrange.

mercredi 21 octobre 2009

29. Des milliards de pixels


Les paupières de Stella s'ouvrent sur une scène ahurissante. Elle ne sait pas ce qu'il faut croire du décor ou des êtres qui le peuplent. Des millions d'écrans retransmettent les images du monde telles que toutes les polices en ont rêvé. Les empilements forment des rues arpentées par des petits bonshommes en blouse vert fluo. Tournant la tête, elle voit son père allongé sur le sol, à côté d'une femme dont le visage est barbouillé de suie. Elle cherche un miroir, une surface capable de réfléchir sa propre existence. Si tout est réel, l'est-elle elle-même ? Elle s'approche du corps de Max, effleure son front du bout des doigts, appuie sur la chair comme pour savoir si c'est de la vraie. Elle pense qu'elle va se réveiller. Comment en être certaine ? Elle se frotte les yeux. Elle baille. Se pince la joue. Une saine panique monte depuis le bas du dos jusqu'à la pointe de ses longs cheveux blonds. Encore des vagues. Papa, crie-t-elle, au milieu du vacarme que la vitre laisse filtrer. Les bruits, soupe immonde d'ambiances de foule, de moteurs et de musiques d'ascenseur, rebondissent les uns sur les autres en un mouvement brownien qui ne peuvent lui faire oublier sa migraine. Les types en blouse verte avec des casques sur les oreilles sont, eux, extrêmement calmes. Focalisés sur les notes qu'ils prennent avec un stylet sur une tablette électronique, ils marmonnent dans leurs barbes d'imberbes. Tous se ressemblent sous leur crâne chauve, un micro minuscule au coin des lèvres. Négligeant cette incroyable Metropolis, Stella n'a d'yeux que pour son père. Elle se précipite dans ses bras tandis qu'il émerge de son coma. C'est comme renaître à la vie. Son cœur sursaute, mais son emballement ne l'empêche pas de rester sur le qui-vive. Max effectue d'abord un mouvement de recul afin de s'assurer qu'il ne s'agit pas d'une manipulation. La dernière fois qu'ils se sont parlés, Stella était de l'autre côté de l'océan. Certains regards ne trompent pas. Il respire son parfum de petit beurre à croquer pour commencer à y croire. Reprenant ses esprits, il est assommé par le gigantisme de l'arsenal. Max voudrait encore embrasser Stella, mais Ilona est toujours inconsciente. Il la secoue à son tour. Elle ne bouge pas. Stella tâte son pouls. Il bat. Max la caresse. Toujours rien. Une bonne claque dans la figure est plus efficace, suggère la fille. Le rose perce sous la poussière. Les lourdes paupières qui ont fait craqué l'ours hirsute commencent à battre. Les cils se décollent. Un sourire. Nous ne sommes au bout ni de nos peines ni de nos surprises. Les deux femmes se regardent comme si elles s'étaient toujours connues, aimées. C'est une nouvelle famille. De celles que l'on se choisit. Stella en fait la collection. Certains sèment des enfants partout, Stella fait éclore des papas et des mamans comme s'il en pleuvait. Elle prétend qu'elle est une fille adoptrice. Ses géniteurs s'en étaient bien accommodés, ayant toujours une baby-sitter sous la main lorsqu'il leur prenait l'envie de sortir en amoureux. Fascinée par l'usine à images qui s'étend derrière le carreau, Stella ne sait plus par où commencer. Max rayonne. Ilona inspecte la cabine surélevée, cherchant une issue, pendant que le père et la fille bafouillent des explications sans queue ni tête pour qui n'a pas suivi le fil des épisodes. Les nouvelles sont accablantes, mais la rage est intacte. Il faudrait reprendre l'histoire depuis le début. Les ellipses sont aussi nombreuses que les coups de théâtre. Un nouvel acte vient de débuter sans qu'ils en assimilent encore les conséquences. Qu'ils soient encore en vie est plutôt bon signe, fait Ilona, narquoise, moins à l'euphorie que ses deux compagnons. Derrière eux, dans un vacarme de cordes frottées, s'ouvre le lourd mur de LED qui s'enfonce comme dans un puits sans fond.

mardi 20 octobre 2009

28. Marche forcée


Une ligne pointillée, les rails d'un tramway, un homme couché. Les humains voient des signes partout. Dans la forme des nuages, dans le marc de café, dans les cartes, dans les ombres ou dans le temps que met un feu tricolore à passer au vert. Une éclipse peut signifier la fin du monde et une date du calendrier l'arrivée du Messie. Ilona et Max trouvent l'idée amusante, voire intéressante, un système vectoriel qui leur permet d'avancer quand tous les éléments semblent se liguer contre eux. La peur est mauvaise conseillère. Le gâchis organisé fait des ravages. La marche arrière n'est plus de saison. Reconstruire les cycles en inventant de nouvelles images. Ils ont compris quelque chose. Ce matin ne doit compter que sur eux-mêmes. Ils en voudraient d'autres, la rage de vivre, mais sans l'épée de Damoclès qui pèse au-dessus de tous les inconscients, le consensus social, le sommeil programmé. L'échec ne les trouble pas. Seul le renoncement est mortifère. Ils imaginent qu'ils ne sont pas tout seuls. Fleurissent ou fleuriront un peu partout d'autres brasiers et des soldats du feu, de véritables pyrophiles, se battront contre l'hypnose. La pensée d'une fontaine leur donne le courage de continuer. Se demandant si tous les précédents réveils n'ont pas été inutiles, ils s'étaient levés avec la même intention, traverser ce paysage de mort, braver la poussière et la puanteur exhalée par les cheminées pour s'en approcher et savoir une fois pour toutes de quoi il retourne. Sur cette terre labourée la semence est un narcoleptique. C'est l'œuvre du diable ou d'une machine, crache Ilona. Les arêtes coupantes rappellent les roches volcaniques déchiquetées par les vagues. Les chevilles se tordent, les mollets sont griffés au travers du tissu. On trébuche lorsque le sol tremble sous nos pas. Aucun plat n'aide à se redresser. Les bourrasques vous lacèrent le visage. La route principale n'allait nulle part. En friche. Bitume arraché, une terre aussi noire que la nuit, un ciel de plomb à vous coller le saturnisme quand on rêverait de saturnales éternelles, tous les hommes et les femmes ensemble refaisant le monde autour de libations à vous mettre la tête à l'envers. Marcher sur les étoiles, embrasser la lune, Ilona et Max s'y étaient refait une santé avant le grand départ. Un passage interdit, de nouveaux barbelés, un chemin désaffecté. Ils avancent contre vents et marées, sans comprendre qui souffle, du chaud ou du froid. Leurs efforts sont récompensés. Après des heures de lutte contre des éléments qui n'ont rien de naturel même s'ils en ont l'apparence, ils font face aux terribles blocs de béton surmontés d'immenses tours de fumée qui s'enfoncent dans les crevasses desséchées. Un large escalier descend vers l'enfer. Leur fatigue est telle que le plus petit obstacle leur paraîtrait infernal. Épuisés, ils s'assoient un instant sur les marches sans voir les ombres qui se profilent derrière eux.

lundi 19 octobre 2009

Ali Baba et les 40 voleurs


The Auteurs proposent des films récemment diffusés par exemple dans des festivals et de plus anciens dans de belles copies disponibles en streaming sur Internet. Certains sont gratuits, mais le coût de 5 euros par film pour la plupart reste encore trop élevé pour un film à voir chez soi sur un petit écran. Si votre choix vous déplaît et que vous arrêtez la projection dans les vingt premières minutes, vous ne serez pas crédité. La liste des films disponibles dépend également du pays où vous êtes localisé. L'offre de la VOD (Video On Demand) grandit de jour en jour, mais elle repose essentiellement sur la peur de se faire prendre en téléchargement illégal ou sur la morale des usagers qui jugent indécent de profiter des œuvres sans rien payer.
La loi Hadopi ne profite hélas absolument pas aux auteurs dont les droits sont bafoués, que ce soit au profit des majors qui signent des accords avec certains acteurs du Net ou des pirates qui passent de la publicité sur leurs plateformes. Il est délirant d'apprendre que ThePirateBay facture 5 euros le brouillage de votre IP pour ne pas être identifié par la police du Net plutôt que de verser ces 5 euros aux sociétés d'auteurs, à leur charge de les redistribuer aux ayant-droits, comme un système type licence globale l'aurait permis. Avec les applications sur iPhone, on constate que lorsque les sommes demandées sont basses, les utilisateurs habitués pourtant à pirater passent facilement à la caisse, participant au développement d'un nouveau modèle économique. Ce que les contradicteurs avancent le plus souvent, c'est l'opacité du système de rétribution et les sommes prohibitives exigées. Je passe sur l'aspect répressif qui n'a jamais moralisé qui que ce soit et ne profite même pas aux caisses de l'État si on met en rapport les sommes dépensées et celles qui sont engrangées, sans parler de l'impossibilité physique de faire appliquer la loi. On pourra tout au plus sanctionner quelques boucs émissaires, comme ce fut pratiqué honteusement dans le passé.
Pris en étau entre des lois qui ne profitent qu'à l'industrie culturelle et aux fantasmes liberticides du pouvoir, avec à leurs basques une cohorte d'artistes aveuglés par la peur et des gains illusoires, comment ne pas être troublé par les sites où circulent des œuvres invisibles partout ailleurs ? Car si la survie des auteurs dépend bien de la protection de leurs droits, qu'en est-il de la circulation des œuvres souvent empêchée par des producteurs indélicats ou le manque d'imagination des diffuseurs, télévision et édition DVD comprises ? La plupart des films ne sont diffusés qu'en de rares occasions, pendant un festival très ciblé, une fois tous les dix ans à la télé, ou pendant une ou deux semaines à 14h dans une salle parisienne ! Sur certain illi-site, ce sont 65000 films excluant Hollywood, Bollywood et tout le mainstream courant sur les sites pirates qui sont en Peer to Peer, comblant les rêves les plus fous des cinéphiles et des amateurs de cinéma expérimental ou simplement différent ! La caverne d'Ali Baba et les 40 voleurs est en général inaccessible sans parrainage et les règles y semblent terriblement strictes, une morale en valant une autre, beau débat en perspective... On est loin des 200 films proposés par The Auteurs dont la démarche est louable et à suivre sérieusement, mais dont les choix reste conformiste (excellent article de Nicholas Elliott dans Les Cahiers du Cinéma de septembre). Je paierais sans hésiter un abonnement fort-fait-taire à l'un de ces sites où des cinéphiles du monde entier, venus de pays dont on ne sait souvent pas qu'ils produisent des œuvres cinématographiques, mettent en ligne des centaines de chefs d'œuvre inconnus et de films ne ressemblant pas aux grosses daubes américaines qui encombrent le Web et les salles, échappant ainsi au sacro-saint plan promo avec budget pub obscène pour arriver à égalité devant le spectateur ébahi et ravi.
Les indépendants n'ont rien à attendre des lois hadopistes qui se votent sur leur dos. Il leur faut impérativement s'organiser pour imaginer de nouvelles formes de distribution et de rétribution qui rangent aux oubliettes des méthodes qui ont fait long feu et qui risquent de les faire grimper sur le bûcher au soulagement d'une industrie cynique et arriérée. Leur loi aboutit à laisser dévorer les petits par les gros, pour concentrer entre quelques mains la production internationale. Mais d'autres schémas sont envisageables et ce avec le soutien d'un nouveau public, jeunes gens qui, en grandissant, ne pourront que désirer une offre large, intelligente et respectueuse des auteurs et des artistes.

dimanche 18 octobre 2009

Vingt arrondissements en conduite automatique


Pourrais-je jamais me lasser de Paris ? Je fais halte à chaque pont traversé pour admirer la perspective. Je grimpe cette fois à Beaubourg, un autre jour au studio de Gustave Eiffel, en haut d'une tour de Notre-Dame ou sur n'importe quel toit où se réincarnent illico Fantômas et Musidora. Mes rues sont celles du Ballon rouge et la Seine me rappelle la première péniche de Bruno Schnebelin lorsqu'elle mouillait sous le pont d'Austerlitz. Je suis né dans la rue des Martyrs, précisément Cité Malesherbes, ma mère Boulevard de Strasbourg et ma grand-mère rue Saint-Denis. Depuis que nous habitons de l'autre côté du Périphérique, nous apprécions d'autant plus les charmes de Paris que nous nous y sentons comme des touristes. À chaque quartier correspond une ou plusieurs histoires, je salive en pensant aux restaurants de chaque arrondissement, je cherche les jardins et je pédale le sourire aux lèvres lorsque je n'arpente pas le bitume. Mes souvenirs n'ont rien de nostalgique, ou du moins ils s'équilibrent avec ma curiosité pour les transformations urbaines. Je regrette l'obscurité de certains passages comme des rues avant les phares obligatoires. J'adore l'invasion des vélos et le mélange du moderne et de l'ancien. Le plus simple et le plus amusant sera pour moi aujourd'hui de faire un petit tour dominical, arrondissement par arrondissement, en pratiquant la conduite automatique.
1. Le Palais-Royal de Colette et Cocteau est d'abord mon jardin d'enfant, à deux pas de mon école rue Vivienne. Nous poussons parfois jusqu'aux Tuileries pour les ânes et le manège de chevaux de bois... Mon père avait un bureau au 1 rue Turbigo. Je me souviens de l'odeur des Halles, mélange de senteurs printanières et de putréfaction.
2. Plus douçâtres, les grands boulevards qui sentent les pralines mènent à l'Opéra, chef d'œuvre de Charles Garnier, où je regrette de ne plus aller depuis que les œuvres lyriques ont été déportées dans l'abominable bâtisse de la Bastille. Une de mes fiertés est d'y avoir été joué du temps du Drame.
3. La chanteuse Tamia habitait rue Charlot. Aucune des bandes enregistrées ensemble n'a été publiée. Dommage ! On y reviendra...
4. Entre la maison de Victor Hugo et la rue de Sévigné mon cœur balance. "Sur cette table, j'ai écrit La légende des siècles" a gravé dans le bois le peintre-écrivain. Mes amours de 20 ans ont ressassé l'autre adresse à en devenir fou. J'ai mis quelques années à m'en échapper.
5. La serre du Jardin des Plantes m'emporte sur un tapis volant jusqu'aux profondeurs de la jungle. J'y passe toujours quand c'est fermé, en toute déception. Le hammam de la Mosquée me renvoie dans les cordes du chanvre lorsque nous y allions en bande lysergique.
6. Il y a toujours du sable, mais la chaussée a été goudronnée. On se pressait du citron dans les yeux pour supporter les grenades lacrymogènes.
7. Avec mon cousin Serge nous rejouions Ben Hur avec la poussette en osier de Grand-Maman. Nous allions voir des films à la Pagode. Le rideau de scène du Sèvres était orné de publicités fluorescentes pour des magasins du quartier.
8. Ma tante Catherine m'avait invité à manger une énorme glace, un Chocolate Rock, au Drugstore des Champs Élysées, pour mon anniversaire. Je me souviens comment nous cherchions une table avec mes parents et plus tard au Pub Renault. Maman adorait les illuminations de l'avenue.
9. Elle m'emmenait faire des courses aux grands magasins, c'était beaucoup moins drôle. Je suis totalement allergique à la chaleur oppressante qui s'en dégage. On pouvait passer la journée à prétendre m'acheter un slip de bain et faire tous les rayons pour évidemment revenir bredouille. L'horreur !
10. Je repense à la petite fille que j'ai renversée avec ma 4L quai de Jemmapes. Elle doit avoir plus de 40 ans. Les parents criaient "C'est pas de votre faute !" et Francis se souvient que j'étais devenu vert pomme. Plus de peur que de mal. J'ai appris à (me) conduire ce jour-là.
11. L'appartement était somptueux, mais je trouvais le quartier triste et gris. Je m'arrêtais toujours face à l'ancienne entrée de la prison de la Roquette, là où sont restées les stèles de la guillotine. J'y sens l'Histoire des mœurs, l'absurdité des hommes. Je repense aux 300 candidats recalés au poste du dernier bourreau.
12. Le Thaïlandais de la rue Crozatier a disparu depuis longtemps. Comme la maison d'Hélène qui rappelait celle de Dame Tartine...
13. Au 7 rue de l'Espérance, j'avais pignon sur rue et musique à la cave. L'indépendance. Le chat Lupin qui rappliquait au galop quand je le sifflais.
14. Nous avons hanté les Olympic. Le patron du resto péruvien s'est tué en automobile. Je me souviens du goût de son ceviche. J'ai rapporté chez moi le totem de la troupe sur la plateforme de l'autobus.
15. L'appartement de la rue Léon Morane possédait une sorte de terrasse étroite en rez-de-chaussée où nous nous inventions des aventures extraordinaires dans nos déguisements de fortune que mon père appelait chienlit. Il a perdu son travail après qu'un cambrioleur ait volé sa serviette. Je courais autour de la table en somnambule, les yeux fermés.
16. Elsa petite les aurait appelés les riches nazes. Je fréquentais le Mini Racing à cause des filles qui n'avaient d'yeux que pour les frimeurs de l'avenue Mozart. J'ai appris là-bas à ne plus perdre mon temps. La nature offrira plus tard d'autres latences, plus propices à la respiration.
17. Les luthiers s'agglutinaient rue de Rome. Je jouais un temps de la trompette et du trombone. Nous déjeunions dans le wagon supendu au-dessus des voies.
18. Tournage au cimetière de Montmartre avec Rollin. Tournage de films d'étudiants à la Goutte d'Or devant les bordels où les queues s'allongeaient. Merveilleuse rencontre boulevard Barbès.
19. Les Buttes Chaumont sont après le Père Lachaise mon espace vert préféré. Belleville rime avec cuisine chinoise. Et puis on se rapproche doucement...
20. Quelle drôle d'idée que de m'être lancé dans cette écriture automatique de souvenirs capitaux. Heureusement qu'il n'y a que vingt arrondissements ! Je m'arrête à la Porte des Lilas totalement fourbu d'avoir arpenté l'escargot de ma mémoire. Mais un dimanche que voulez-vous que je fisse ? Sinon aller voir ma fille Elsa sur son trapèze tout à l'heure à l'Atelier du Plateau, avec d'autres circassiens accompagnés par les musiciens Michel Godard (tuba), Bruno Helstroffer (théorbe) et Olivier Lété (basse)... Je lis que c'est complet, allez vous promener !

samedi 17 octobre 2009

Sévice militaire


À quelle nostalgie l'attrait de la guerre renvoie-t-il ? Tuer ou être tué. Une fois que les hommes sont sur le terrain, il n'y a pas d'alternative. Le service militaire n'est plus obligatoire. Censé faire disparaître les classes sociales sous l'uniforme, il faisait perdre un an à qui avait mieux à faire. Cette égalité devant la loi n'était que de surface. Les petits bourgeois savaient y couper et les pistonnés rentraient chez eux le soir. La violence des pauvres était canalisée sous les ordres de sous-officiers exerçant leur pouvoir débile sur les jeunes recrues. C'était parfois une manière de sortir de sa condition, d'échapper à son milieu, de voir du pays. Les hommes entre eux pouvaient transposer leur homosexualité refoulée en amitié virile. Les anciens combattants fourmillaient de souvenirs croustillants. Les seuls films de guerre supportables sont ceux qui la dénoncent, même s'ils continuent d'exercer leur pouvoir de fascination morbide. Les guerres résolvent les crises sociales et les expansions démographiques. Les jeux de guerre sur les consoles vidéo participent à l'abrutissement de masse. Ils révèlent ce qu'il y a de pire chez les humains, aveuglement, veulerie, ignorance et stupidité.
Par prudence, je ne m'en suis jamais ouvert publiquement, mais je fus réformé P5, "exempté du service actif, réserviste service de défense sauf inaptitude à tout emploi". P signifie Psychologique et P6 équivalait à la camisole... Cette désignation aurait pu m'empêcher de faire carrière dans l'administration ! Mon sursis m'avait permis de terminer mes études de cinéma et je ne me voyais pas interrompre ma vie en postulant au service cinématographique des armées. La coopération avait quelque chose d'obscène. Certains camarades avaient craqué en Afrique autour de la piscine entourée de leurs boys. D'autres avaient joué le jeu sur ordre du groupuscule trotskyste auquel ils appartenaient. J'étais résolument non-violent et n'aurais pas tenu une arme pour un empire, forcément colonial. Une psychanalyste m'avait remis un certificat signalant "une schizophrénie dissociative avec inversion du rythme nycthéméral". Elle racontait que je m'étais spécialisé dans les films de vampires et que vivre la nuit était incompatible avec le rythme militaire. C'était en 1975. Le comique fut de me retrouver assistant de Jean Rollin quelques mois plus tard sur Lèvres de sang. Je me souviens être parti aux "trois jours" qui en duraient la moitié après 48 heures sans dormir, ayant juste terminé le disque pour l'année de la femme réalisé par le PCF. Refusant de dormir avec d'autres hommes, j'ai passé la nuit au cachot, la porte ouverte et la lumière allumée. Après cette troisième nuit de veille, je n'étais pas bien frais. Je n'avais coché aucune des cases du test lorsqu'il s'agissait d'actes de guerre, mais, sorti d'une grande école, je ne pouvais faire l'imbécile. Le verdict consistait en une hospitalisation quinze jours plus tard. L'angoisse ! Remettre ça alors que j'étais certain de ne pas sortir conscrit de la caserne de Blois... À l'Hôpital Percy de Clamart, la seconde manche dura à peine une heure. " Vous vous entendez bien avec votre père ?". Deux minutes de silence. "Oui", hésitant et pas convaincu du tout. "Et avec votre mère ?". Un oui instantané, franc et massif retentit dans le bureau du psychiatre chez qui j'avais passé la séance à chercher par terre une aiguille qui n'existait pas en pensant en boucle aux esclaves du Metropolis de Fritz Lang. Le médecin me tendit ma réforme tandis que les troufions étaient écœurés que je leur exprime que je n'en avais rien à foutre. Philippe Labat avec qui je partageais l'appartement de la rue du Château à Boulogne quitta les militaires ennuyés de ne pouvoir le garder en leur lançant : "Rien ne résoudra la tragédie de l'être !".

P.S.: plongé dans les dernières pages de L'insurrection qui vient, j'avais raté la photo de l'affiche du métro qui avait suscité ce billet (si l'analyse sociale du petit bouquin est extrêmement fine et les trois premiers quarts passionnants, les conclusions du Comité invisible sont hélas un raccourci immature). Comme je retournais à la station Mairie des Lilas, la guichetière de la RATP, se transformant en auxiliaire de police, m'empêcha de continuer mes prises de vue : "il est interdit de photographier dans un endroit public". Je tentai sans succès de la sensibiliser au choc représenté par le slogan "La guerre comme si vous y étiez", mais rien n'y fit. Je me contenterai donc d'un cliché pris par Françoise à qui j'avais glissé discrètement l'appareil. Pour avoir, entre autres, vécu le siège de Sarajevo, je sais à quel point l'affiche est criminelle et je reste interdit devant ce qui est accepté ou non par la Régie Autonome des Transports Parisiens et par ses usagers. De retour à la maison, je découvre d'ailleurs que la veille Jean Rochard s'est servi de la même affiche pour initier son propre blog !

vendredi 16 octobre 2009

27. Cryptogrammes


S'enfoncer dans les entrailles de la Terre peut générer une certaine appréhension si l’on est tant soit peu claustrophobe. Est-ce retourner dans le sein de la mère ou s'entraîner à l'ultime voyage ? Nul n’étant encore capable de rebrousser chemin, la régression ne peut que se tourner vers l'avenir. Les regrets sont inutiles. La boussole qui coiffe la cervelle de Stella indique le sud avec raison. Arrivée en haut des marches, il est donc logique qu'elle marque une prudente hésitation. Seul le ronronnement d'une soufflerie monte vers la grille que Stella vient de forcer.

Les notes n'étaient pas toujours très claires. Philippe avait usé de codes lui permettant de se relire pour éviter qu'un lecteur indélicat en saisisse le sens. Naïf ! Stella avait immédiatement décelé les tournures qu'il partageait avec Max. Lui et son père avaient passé plus de temps à jouer avec des cryptogrammes qu'à suivre les cours de maths. S'il leur fallait remplacer les lettres par des chiffres dans leurs équations adolescentes, pourquoi ne pas faire l'inverse et chercher ce que signifiaient les opérations a priori simplistes qui ornaient les marges ? Stella avait passé quelques soirées à se creuser la tête et le résultat valait le déplacement de neurones. Les plans ressemblaient à ceux d'une usine, mais allez savoir ce qu'on y fabrique ! Quelque chose clochait : si les échanges interministériels avec la Déesse sont d'un inintérêt troublant, pourquoi sont-ils tous barrés du tampon "Confidentiel - Copie interdite" ? Les équations griffonnées ne peuvent qu'éveiller la curiosité. Stella trouva le procédé grossier. Deesse + Minerve = Morsure, Pit+Pit+Pit+Pit=Boum, Phil:Max=Aix, Kali*Jim=Nuke étaient les premières énigmes qu'elle déchiffra. Fallait-il vraiment prendre au sérieux ces gamineries indignes des enjeux qui se profilaient à la lecture des en-têtes ? Les conclusions lui avaient sauté aux yeux. Le centre de tri abrite une usine en sous-sol sous couvert de brûler les déchets. Toutes les fumées n'ont pas la même odeur, mais la vapeur d'eau n'inquiète plus les riverains.

Stella prend son courage à deux mains pour dévaler le grand escalier. Dans la descente, elle remarque que toutes portes sont murées. Il est déjà trop tard lorsqu'elle aperçoit les caméras. Au fond du trou, là aussi elle se heurte à un mur. Cela ne tient pas debout. On ne construit pas un tel édifice pour aller se cogner à un bloc de béton. Stella passe les doigts sur la paroi glacée d'où suinte un liquide un peu graisseux. Elle cherche quelque indice qui lui permette de s'infiltrer, car le plan est formel, il y a un passage, indiqué sous le nom de La fuite. Bien que de petite taille, elle use de ses ressorts pour s'accrocher au conduit de ventilation. L'antenne est évidemment dissimulée derrière la grille. Dommage que la zappette n'ait pas été jointe aux dossiers ! En tordant un peu le métal, Stella réussit à se glisser, ses talents d'acrobate lui permettant de ramper le long du tuyau. Elle ne réfléchit plus, elle avance. La chaleur devient rapidement insupportable. La sueur semble suinter de tous ses pores. Certaines rigoles sont bouillantes, d'autres glacées. Elle avance toujours. Après des coudes et des abrupts, une nouvelle grille met un terme à sa reptation. Le spectacle auquel elle assiste est stupéfiant. La tête lui tourne. Une spirale abyssale avale le rythme des machines.

jeudi 15 octobre 2009

Pop-up électronique


Après le piano qui parle, le pop-up qui s'allume ! Dans le High-Low Tech group du MIT Media Lab, Colombia University à Boston, une étudiante en ingénierie mécanique, Jie Qi, a passé l'été à réaliser un prototype de pop-up électronique avec l'aide du Pr Leah Buechley et de Tschen Chew. Le livre s'allume lorsqu'on bouge les tirettes, au contact des doigts, sous leur pression et leurs caresses. Jie Qi donne les clefs de son œuvre et décrit les pistes vers ces livres enchanteurs (PDF et blog, ainsi que ses précédentes réalisations). Papier et peinture conductrice, LEDs, micro-contôleur Arduino en composent la matière première. Pour répondre à la virtualisation de la musique ou de l'édition littéraire, qu'y a-t-il de plus astucieux que de fabriquer des livres-objets qui se servent des nouvelles technologies ?
En France, Étienne Mineur et Bertrand Duplat sont en train d'imaginer toute une série de livres interactifs d'un genre nouveau, explorant des techniques éprouvées ou inédites, pliages, puces, codes 2D, nanotechnologies, pour nous faire rêver. En juillet dernier, Étienne avait déjà dirigé un workshop à la Fondation Santa María de Albarracín en Espagne : livres qui se tresse, fait des bulles, se déchire, brûle, tombe, etc., et en avril il avait présenté au PechaKucha ses premières avancées... Reste à trouver les financements pour publier ces livres magiques en un suffisamment grand nombre d'exemplaires.

mercredi 14 octobre 2009

Le piano qui parle


Cette année au Forum Mondial de Venise, un piano récitait en anglais la Proclamation of the European Environmental Criminal Court. Ce n'est pas toujours très compréhensible, mais les intentions y sont. Le compositeur autrichien Peter Ablinger a transféré le spectre vocal d'un enfant à un ordinateur contrôlant un piano mécanique. Il a traduit les fréquences en pixels à une résolution suffisamment fine tel que seul un piano sache restituer le texte parlé, la mécanique étant contrôlée en midi et la programmation ayant probablement été réalisée sous Pure Data. Le résultat n'aurait pas déplu à Conlon Nancarrow !

Merci à François de Morant évoquant ce vocodeur acoustique. Je souhaite vivre assez longtemps pour continuer à m'émerveiller devant toutes les découvertes que nous ne cessons de faire en espérant que l'une d'entre elles remettra le monde à l'endroit. Une vieille chaussette n'exhale pas que l'odeur.

mardi 13 octobre 2009

Tourner chèvre autour du Centre Pompidou


Ou comment j'ai été obligé de faire deux fois le tour du Centre Pompidou pour avoir le droit de voir la charmante petite exposition Un folioscope, des flip books présentée par la Bibliothèque Publique d'Information autour de la collection de Pascal Fouché. J'avais bêtement commencé par faire la queue aux caisses pour obtenir un laisser-passer alors que l'expo sur les flip books est gratuite et ne nécessite aucun billet. Remontant au premier étage, je tombe face au signal de sens interdit à l'entrée de la BPI avec une flèche indiquant l'entrée à l'autre bout du monument en haut des escalators. Évidemment, la préposée au contrôle des cartes m'indique qu'il faut que je retourne sur mes pas, à l'endroit où j'avais cru comprendre qu'il était interdit de passer. Et pour cause ! L'agent de sécurité, la contredisant, m'explique qu'il n'y a là aucune entrée, bien qu'un simple ruban m'empêche d'accéder à mon but, et qu'il faut que je fasse le tour par la grande Place et me présente à l'entrée face à la rue Rambuteau, soit à deux mètres de là où je me trouve. Obéissant, je redescends, galope, remonte, contourne et me retrouve à devoir vider mes poches pour avoir l'autorisation de passer sous le portique anti-métaux. Le procédé m'étonne, car le reste du bâtiment n'impose qu'une fouille approximative des sacs. La BPI doit recéler quelque trésor dont j'ignore tout, à moins que les attaques terroristes y soient plus à craindre qu'au Musée ? Après avoir récupérer mes clefs, sous, téléphone, etc. j'ai le droit de jouer avec quelques flip books et regarder les vitrines. Tandis que je choisis de m'en aller, on m'indique que la sortie ne peut se faire que par la grande Place, les deux mètres qui me sépare de la rue Beaubourg l'exigeant formellement. Je refais donc le même chemin que dix minutes auparavant pour rejoindre la bouche de métro Rambuteau. J'aimerais bien connaître la figure de l'imbécile qui a conçu ce périple que je rigole un bon coup. J'ai beau savoir que la BPI est indépendante du Centre, que celui-ci est réputé pour l'incommunicabilité entre ses différents services, que toute administration cache en son sein et à tous les niveaux quelques pervers rendant la vie impossible à leurs subalternes et aux usagers, je me suis tout de même fait avoir. Bravo, bien joué !
Pour me remonter le moral et me remettre en jambes après cet épisode kafkaïen, je suis passé au Pain de sucre déguster un gâteau au chocolat, puisque c'était l'heure du sucre de mon chrono-régime...

lundi 12 octobre 2009

Transparence de la musique d'ameublement


J'ai passé mon dimanche après-midi à regarder des épisodes de Fringe, science-fiction haletante, histoire de me changer les idées et de m'obliger à faire un break. Ce matin, j'enregistre plusieurs séquences dans la salle de bain : clapotis dans la baignoire, gouttes d'eau à différents débits, douche, gant de toilette, des ambiances très douces pour la partition que je compose pour la galerie d'exposition de Saint-Gobain dans le Marais, ayant précédemment appartenue à Claude Berri. C'est encore un pari un peu fou. Je dois écrire et enregistrer une petite demi-heure à diffuser en boucle permanente sans rendre folles les personnes qui travailleront là toute la semaine et ce jusqu'à ce que mort s'en suive... De la séquence ou du personnel ? Il est question d'accompagner les différents verres technologiques qui seront exposés en permanence en six thèmes et vingt-six variations. Le reste de la partition sera essentiellement réalisée avec des sons de synthèse. Chaque séquence a son style et sa couleur pour que l'on identifie chaque verre. Je commence à avoir une petite idée de comment cela doit sonner pour que chacun ait sa spécificité musicale en conservant l'aspect ambient de l'ensemble. C'est vraiment de la musique d'ameublement, mais elle doit faire sens et posséder un caractère original. J'y pense comme une œuvre malgré les fortes contraintes techniques et environnementales, plus excitantes qu'autre chose. Sonia et Valéry m'ont suggéré de composer deux pièces, l'une pour les démonstrations, plus fournie que la seconde que je compte fortement épurer pour créer une ambiance qui tournera presque tout le temps ! Il faut intégrer le silence musicalement, varier la longueur des séquences, empêcher que l'on identifie trop vite la chronologie pour éviter le sentiment oppressant de la boucle... Je dois absolument considérer la permanence comme un plus, une amélioration des conditions de travail. Dans des cas comme celui-ci je tente de me mettre dans la peau des auditeurs qui travailleront dans ce nouvel espace.

dimanche 11 octobre 2009

La croisière s'amuse (The Love Boat)


L'idée était charmante. Fêter son mariage en croisière sur la Seine à bord de la péniche Sans-Souci sous pavillon catalan revêtait quelque chose de surréaliste. On devient vite un touriste à redécouvrir Paris, d'abord dans les ambres du soleil couchant pour faire demi-tour à la nuit tombée entourés des étincelles de la ville lumière. Les amis avaient vieilli de trente ans, les enfants de certains ont l'âge de leurs parents à notre dernière rencontre, d'autres m'avaient connu barbu aux cheveux longs. Sur le pont il avait fini par faire frais. On descendit dîner et parler de ce que représente encore ou toujours l'institution du mariage, ses coutumes pour la plupart vidées de leur sens, les interrogations des jeunes adultes évoquant leurs diverses conceptions de l'amour, ce qu'ils en attendent tandis que les plus vieux savent que rien ne se passe jamais comme prévu, rêvé ou fantasmé, pour le pire et le meilleur s'entend. Hormis les mots et les regards, les gestes de la cérémonie à la Mairie ressemblent trop à ceux des enterrements pour que je ne puisse faire autrement que de m'en émouvoir. Cravates sur habits noirs, les filles sur leur 31, les vieux attendant leur tour, les jeunes ne sachant pas où ils mettent les pieds, embrassades à la queue leu-leu, décorum suranné des pompes et circonstances. La joie des jeunes mariés sauve la mascarade d'une société qui cherche à se rassurer quand les festivités évoquent un temps à jamais révolu et que le présent ne correspond plus à rien d'actuel. Il reste tout à inventer.


En voyant ce grand gaillard avec sa maman je repensais à la crevette d'il y a 32 ans et ne pouvais m'empêcher de regretter l'absence de son papa disparu il y a dix ans. Pince sans rire, cascadeur effarouché, révolutionnaire conservateur, Claude Thiébaut avait partagé quelques aventures d'Un Drame Musical Instantané, jouant du guide-chant sous un drap et diffusant des cassettes audio de reportages improbables pendant que notre trio dansait autour de lui. Je l'avais d'abord entendu avec Alpes accompagner Catherine Ribeiro au percuphone construit par Patrice Moullet, le frère du cinéaste. Plus tard il gèrerait les archives audiovisuelles du Parti Communiste à Uni/Ci/Té puis Zoobabel et me fit découvrir les films de Protazanov ou les fantaisies animées de Paul Terry. C'est grâce à lui que j'acquis les droits du photogramme de La vie est à nous qui orne la pochette de Trop d'adrénaline nuit.
Hier soir, je retrouvais donc le petit garçon qui à son tour figurera sur le recto du CD Sous les mers. Devenu pilote de ligne, Pierre-Étienne Dornès se plie d'hilarité chaque fois qu'il me revoit sauter au-dessus de la table d'Ordis tandis que j'imite un chimpanzé pour le faire rire et me fige en l'air, punaisé par un lumbago fulgurant. Ses copains sauront à leur tour épingler son indéfectible sourire. Brigitte, sa maman, a toujours été le comble de la gentillesse, capable de traverser la France pour venir au secours d'un camarade. Je lui dois mes plus belles partitions sonores pour le cinéma et mes premiers droits d'auteur conséquents lorsqu'elle était monteuse. Avec Pere Fagès, aristocrate catalan marxiste et un des meilleurs cuisiniers qu'il m'ait été offert de rencontrer, nous avons tous les trois accumulé les souvenirs merveilleux et des discussions sans fin où nous analysions la décadence d'un monde incapable de se renouveler, perdu dans ses morbides tours de passe-passe, empêtré dans des manipulations de ce que l'on a coutume d'appeler la démocratie et qui ressemble surtout à une soupape de sécurité pour que le Capital puisse continuer à faire suer le burnous, en d'autres termes exploiter les classes les moins favorisées jusqu'à leur ôter toute vie.
Les mariages nous permettent donc de revoir les amis chers qui vivent au loin, de faire des rencontres passionnantes que l'on aurait manquées à bouder dans son coin et de faire des entorses sévères à mon chrono-régime à peine commencé !

samedi 10 octobre 2009

26. De mâle en pis


Elle avait espéré qu'avec le temps, va, tout s'arrange, que les petits garçons deviennent des hommes, qu'à force de bomber le torse ils grandissent, qu'au contact des femmes cesse leur manège enfantin, qu'ils pensent un peu moins avec leur queue, que les synapses s'accrochent aux wagons et qu'ils apprennent à partager avec leurs compagnes. Mais c'est pisser dans un violon, et Ilona sait le faire debout en visant les ouïes à en inonder l'âme. Elle les savait lâches, douillets et cossards. Elle les avait découverts suicidaires, masos et butés. Pour avoir entendu tant de conneries sur LA femme, généraliser à son tour ne l'ennuie pas, puisque les "conneries" ne peuvent sortir que de son sexe, si depuis des siècles les grands hommes sont tous des mâles et les filles ne sont que des mères et des putains. Tous ces lieux communs l'avaient poussée à s'engager. Pas par manque de féminité. Certainement pas. Cette pute en a à revendre et sans mâcher ses mots. Pour fuir la démission de toutes les Lysistrata et comprendre le pourquoi du merdier qu'on lui a légué, ça oui. Elle est jolie, mais les bêtes en rut se feraient même un radiateur. Elle est maline, à les faire fuir. Elle est sympa, ils avaient fini par l'adopter en oubliant qui elle était. À force d'enfoncer le bouchon de son féminisme dans leur trou de balle d'homos refoulés, elle avait même réussi à en faire flancher plus d'un. Elle ne baise que s'ils acceptent de se faire mettre. Ils aiment tous ça quand c'est elle qui opère. Leur brutalité n'est que le rempart de leur fragilité et de leur inaptitude. Comme les timides qui ne savent plus s'arrêter de parler. Comme ceux et celles qui prétendent le contraire de ce qu'ils désirent par peur de l'exprimer. Elle repère les gars attirés par les hommes à leur narcissisme, fascinés par leur bite, et à leur haine des pédés qui les travaille. Ceux-là, elle les laisse sur le bas côté parce qu'ils n'ont jamais réussi à la faire jouir. Elle préfère les sensibles qui se posent mille questions, les torturés du ciboulot qui font des rimes pour ne pas bégayer, les frères de combat qui ne craignent pas pour leur virilité et savent jouer de leurs faiblesses.
Un truc la chagrine chez Max, son âge. Elle aurait préféré tomber amoureuse d'un freluquet, pratiquer à son tour le détournement de mineur, au moins cela aurait renversé les usages. Y en a marre des quinquas, sexas et tutti quanti bedonnants, grisonnants, qui se tapent des minettes ou simplement des femmes plus jeunes. L'inverse passe mal. On est pourtant tous et toutes le miroir de l'autre. Emballer une jeunesse vous donne des allures printanières, c'est du moins l'image que le voyeur se fait de lui-même. Il a besoin de s'aimer. Et de semer. Ilona n'a pas d'enfant et elle n'en aura jamais, la machine est cassée. C'est rassurant pour les vieux qui la draguent. Elle est triste lorsqu'elle y pense et elle y pense souvent. Elle restera une fille, jamais une mère. Son allure juvénile tient à cette déception. La fantaisie de son adolescence ne s'est jamais envolée. Elle est tombée amoureuse de ce type hirsute à l'instant même où il est apparu dans son champ de vision. Avant de tourner la tête, elle l'avait déjà senti. Le bruit du tonnerre avait précédé la foudre. Le paradoxe l'avait renversée. Sa colère de femme se fond maintenant dans les bras qui l'étreignent. Elle ne se dilue pas. Il faudrait faire quelque chose de grand pour venger toutes les femmes qui ont sacrifié leur vie pour leurs époux. Elle rêve d'être une grande femme et qu'elle marche devant, avec d'autres de son sexe, pour montrer aux hommes que le courage ne se mesure pas à en avoir ou pas.

Rappel : le premier chapitre a été mis en ligne le 9 août 2009, inaugurant la rubrique Fiction.

vendredi 9 octobre 2009

La subversion des images


En sortant de chez mon magicien préféré, celui qui me remet d'aplomb sans y toucher, nous sommes allés voir l'exposition du cinquième étage du Centre Pompidou consacré aux photos des surréalistes. Si La subversion des images est sous-titrée "Surréalisme, photos, film", c'est surtout par ses images fixes qu'elle surprend, par leur profusion et leur richesse, et par l'écho qui rebondit sur notre époque. Les collages et autres cadavres exquis sont les grands-pères des mix et remix, samples et détournements. L'iconographie photographique s'est déplacée dans le camp du son (!). Pourtant l'amusement que prend toute cette bande de chenapans à jouer leurs tours pendables à la société ne ressemble pas à la superficialité de la plupart des artistes contemporains. Les surréalistes voulaient "changer la vie" et leurs facéties de garnements débordant d'imagination ressemblent plus à la période des années 60/70 qu'à notre morosité frileuse. En sous-pesant le somptueux catalogue de 480 pages, je me demande tout de même s'il n'est pas plus confortable d'apprécier les reproductions photographiques dans son salon que d'arpenter les neuf salles pour en savourer tout le jus. La scénographie est simple, le blanc s'imposant encore une fois avec quelques effets de miroir sur tranches, mais nombreuses œuvres basses sont encore destinées aux nains et la fatigue m'assaille avant que j'arrive au bout du petit marathon. Préférant mon sofa aux banquettes rondes sans dossier, je survole et butine l'expo pour me goinfrer, rentré à la maison.
Les neuf films (Buñuel, Dali, Richter, Cornell, Man Ray, Germaine Dulac et Artaud, Roger Livet, etc.) sont extraordinaires, mais tout cinéphile en aura déjà fait ses choux gras. Reprenons donc la visite en tournant les pages. 1. "L'action collective" ne peut que m'enchanter tant elle excite l'esprit communautaire qui m'est cher. Portraits de groupes avec femmes (rares...) 2. (et souvent reléguées à leur nudité plastique)... "Le théâtre sans raison" pointe la folie comme mot d(e dés)ordre. Jamais n'abolira le hasard. 3. "Le réel, le fortuit, le merveilleux" nous replonge dans le Paris de jadis que probablement aucun de nous n'a connu et qui porte déjà à nos yeux les habits surréalistes. Au tranchant parfait. Mannequins et statues. 4. "La table de montage" héritée de Lautréamont engendre toutes sortes de rimes impossibles qui vont chercher leur non-sens dans la psychanalyse, hélas ici quasi absente. Ça colle pourtant. 5. "Pulsion scopique" renverse les échelles et suggère un autre monde qui est pourtant du nôtre. L'œil de verre du voyeur se rince au cabinet noir interdit aux enfants et pour cause. Ce ne sont pas les seules images qui nous surprennent, car partout on voit bien qu'on ne s'embêtait pas. Le réel plus surréaliste que nature. 6. "Le modèle intérieur" esquisse donc ce qui fait défaut, à savoir les arrière-pensées de ce groupe d'empêcheurs de tourner en rond, son inconscient esquivé. Fermez les yeux une fois pour toutes. Tout est à voir. 7. "Écritures automatiques" donne son sens à la future indétermination qu'on qualifie trop souvent aujourd'hui d'aléatoire. Miracles de l'instant. Le mouvement arrêté. 8. "Anatomie de l'image" convoque les recettes alchimiques d'alors, on brûle, on gratte, on frotte, on renverse... Mais le corps reste obsession, l'éros caché enfin révélé par la plaque photosensible. 9. "Du bon usage du surréalisme" montre que toutes les avant-gardes comme tous les révolutionnaires sont récupérés et permettent au système qu'ils attaquent de perdurer. Les poils de Dora Maar, les hippocampes de Painlevé, la forêt de brosse à dents du jeune Robert Bresson, les larmes de Man Ray font réclame.
Avant, on se sera délecté de Breton, Éluard, Desnos, Prévert, Bataille, Char, Léo Malet, Ernst, Bellmer, Brauner, Magritte, Ubac, Brassaï, Atget, Cartier-Bresson, Kertész, Eli Lotar, Jacques André Boiffard, Paul Nougé, Maurice Tabard, Jakob Tuggener, Vane Bor, Roger Parry, Wols, Manuel Alvarez Bravo, Jindřich Štyrský, Georges Hugnet, Yamanaka Tiroux, Wilhelm Freddie, Miroslav Hak, Artür Harfaux, Benjamin Fondane, Claude Cahun et Moore (Suzanne Malherbe), Valentine Hugo, Suzanne Muzard pour terminer cette liste par quelques filles perdues puisque les femmes ont tant inspiré cette bande de joyeux drilles qui ont révolutionné l'histoire de l'art et par là-même la vie, notre vie.

Photo : Françoise Romand

jeudi 8 octobre 2009

Le café musical


Servez-vous un café. Sucrez. Mélangez. Tenez la tasse par l'anse en en tapant doucement le fond avec la cuillère. Vous entendrez le son monter vers l'aigu. Quand il sera stabilisé recommencez à touiller. Les petites notes de percussion au fond de la tasse regrimperont vers l'aigu. Comment ça marche ? Quelle loi physique décrit le phénomène ? Je n'en ai pas la moindre idée. J'ai demandé à Valéry si on pouvait jouer avec d'autres liquides, mais depuis dix ans qu'il pratique ce sport il n'a jamais esayé. Après avoir tout renversé, j'ai réussi à reproduire l'expérience, mais avec tous ces cafés j'ai eu un peu de mal à m'endormir !

mercredi 7 octobre 2009

Quand le butinage mène à l'insurrection


Ce que je peux être naïf ! J'ai cru. Ne vous méprenez pas, l'image est trompeuse. Je n'ai pas été victime d'une crise de foi. Mais je suis cuit et archi cuit. Pensant m'endormir sur mes lauriers pour respirer ne serait-ce qu'une journée, j'ai été rattrapé par ma réputation. Le téléphone a sonné alors que je trônais au dessus de mes affaires courantes. Un nouveau pari impossible à relever et me voilà déjà sur les rails. Valéry a seulement dit : "Est-ce qu'on peut passer te voir ?" J'ai répondu que je serai là toute la semaine. Il a alors précisé : "Tout de suite, disons vers 16h ?" Cela me donnait tout juste le temps de me reculotter et de me raser. Et j'ai plongé. Vernissage début novembre, vingt-huit séquences d'une minute maximum, "ambient music" pour un paravent de verre en installation permanente dans une galerie très réverbérante, du cousu main à l'arrache parce que je n'aurai le montage lumière que cinq jours avant la première. Si ce n'était Valéry et Sonia, j'aurais les foies, mais je sais que je serai épaulé. Stop. Je me donne une journée pour butiner deux trois trucs qui s'accumulent sur ma pile. Stop. Cette fois, c'est un mail d'Antoine qui sonne le glas de mes illusions de vacances : trois événements lagomorphes à budgétiser pour un triptyque Paris-Londres-Berlin avant la fin de l'année. Comment résister ? Le film de Pierre-Oscar est repoussé à 2010 et je saurai parfaitement m'organiser avec Nicolas pour la websérie que je n'entamerai pas avant une dizaine de jours... Devant l'ampleur de la tâche, je suis déjà lessivé. C'est idiot. Il suffit que je ne fasse rien aujourd'hui et demain je serai propre comme un sous-homme neuf. Vite fait bien fait je résume la pile que j'ai devant les yeux. Si c'est ce que j'appelle me reposer...
Dieu en personne met définitivement Marc-Antoine Mathieu au rang d'un Francis Masse. Sa nouvelle bande dessinée est drôle, impertinente, critique. Dans un autre registre, l'entretien que Daniel Yvinec a accordé à Stéphane Ollivier dans Jazz Magazine remet les pendules à l'heure quant aux persiflages dont il fut l'objet depuis qu'il a pris la direction de l'Orchestre National de Jazz. C'est toujours agréable de lire des propos intelligents dans la bouche d'un musicien ! Ceux de Robert Wyatt dont il a adapté les chansons et qui lui font suite sont tout aussi enthousiasmants, d'autant qu'ils ne sont qu'un avant-goût du corpus plus consistant à paraître fin octobre sous la plume de Philippe Thieyre aux Éditions des Accords. Plonk & Replonk, les collages humoristiques du suisse provoquent alternativement l'atermoiement et le franc éclat de rire, ce qui me fait le plus grand bien. J'ai écouté enfin d'une oreille distraite le dernier album de M, toujours à la hauteur de nos espérances quant au mariage de la chanson française et du rock. Mister Mystère est doublé d'une mise en clips de la quinzaine de titres tournés et réalisés par l'auteur avec sa sœur Émilie. Auteur de plusieurs des textes de M, Brigitte Fontaine sort également Prohibition qui ravira les inconditionnels, mais frustrera un peu ceux qui la suivent depuis ses premiers pas. Très rock et homogène, l'album a une pêche d'enfer, mais les compositions d'Areski sentent le réchauffé. Les textes sont quant à eux puissants, à la hauteur de nos rêves d'anarchie, faisant parfois penser à Léo Ferré. La voix, un peu essoufflée, donne d'autant plus d'urgence à l'entreprise détonnante. Dans mon for intérieur, j'oscille entre la lecture de 4 groupes sanguins, 4 régimes et la tentation du chrono-régime en me demandant si je ne vais pas composer un mix pondéral des deux, histoire d'être à même de danser bientôt sur ces rythmes endiablés...
J'ai gardé le meilleur pour la fin. L'insurrection qui vient du Comité invisible, attribué un temps à Julien Coupat, est une œuvre fulgurante, un brûlot politique d'une force poétique à laquelle je ne m'attendais pas. Il y a du Rimbaud et du Noir Désir chez ces jeunes qui ont soupé de la société du spectacle. C'est bien écrit, précis, incontournable. Ces Communards des Temps Modernes ont écrit le Manifeste de notre époque. On comprend mieux pourquoi le pouvoir s'est acharné sur celles et ceux qu'il soupçonnait de l'avoir écrit. Ça vous met la tête à l'envers. Leur rage est communicative. S'il est coutume d'écouter souvent les chansons qui nous envoûtent, je n'ai pas fini de le relire.

mardi 6 octobre 2009

Écris-moi une chanson


En 1994, Elsa avait 9 ans. Bernard et moi avions eu l'idée de lui écrire une douzaine de chansons, mais elles sont restées dans un tiroir comme des dizaines de projets inachevés. J'ai traîné trois semaines avant de trouver les mots de la première. Ensuite, j'en écrivais une chaque jour pendant que nous passions l'été en Bretagne. À la rentrée, Bernard s'est attelé à la musique et nous avons enregistré des maquettes de ce que cela pourrait devenir. Nous aurions aimé remplacer mes programmations par des musiciens, mais nous avons laissé le temps filer. J'ai déjà publié ici Les étoiles filantes et La glace. Ce troisième inédit figure aussi sur le disque téléchargeable avec la revue Sextant n°3.
C'était un jour comme aujourd'hui. Je n'avais pas d'inspiration. J'ai demandé à ma fille si elle avait une idée de sujet pour une chanson. Elle m'a répondu par les six premiers vers que j'ai recopiés tels quels et qui sont devenus le refrain...



Écris-moi une chanson
Pour les jours
Où j’ai envie de vivre
Écris-moi une chanson
Pour les jours
Où j’ai envie de mourir

Pour les jours
Où j’ai envie de mourir
Peu m’importe l’amour
Il n’y a rien qui m’attire
Lorsque seule contre tout
Je cherche à maîtriser
Les cauchemars ou les loups
Cachés sous l’oreiller
Si je pouvais choisir
Je supprimerais le soir
Au moment de dormir
Le sommeil tue l’espoir

Écris-moi une chanson
Pour les jours
Où j’ai envie de vivre
Écris-moi une chanson
Pour les jours
Où j’ai envie de mourir

Pour les jours
Où j’ai envie de vivre
Je veux beaucoup d’amour
Tant que ça me laisse ivre
Être entouré d’amis
Ou des singes du zoo
Dans la cour du lycée
Ou au milieu des flots
Il faut pour me ravir
Il faut par dessus tout
Qu’au moment de dormir
On me fasse un bisou

Écris-moi une chanson
Pour les jours
Où j’ai envie de vivre
Écris-moi une chanson
Pour les nuits
Où j’ai si peur de mourir

lundi 5 octobre 2009

Les petits cours d'eau font les grandes rivières


Éric Dalbin a mis en ligne quelques photos signées Yves Malenfer du rideau d'eau dont j'ai composé la musique pour le stand RCZ de Peugeot au Salon de Francfort. On y aura un avant-goût du travail graphique de Phormazero, mais il faudra attendre le film pour entendre la partition en mouvement. Voir billet du 15 septembre pour plus de détails. J'y développe comme d'habitude mon discours de la méthode.
Se rendre utile est une démarche gratifiante. Certains compositeurs rechignent à composer de la musique appliquée, or il est souvent plus sain de travailler pour le privé que pour le public. Les rapports humains sont directs, les désirs et les appréciations s'expriment, c'est déjà pas mal, de plus, clairement, ce qui est fort appréciable. Je rappelle que, par exemple ici, j'ai été totalement libre d'écrire ce que je voulais, sans aucune contrainte si ce n'est le cahier des charges qui spécifiait exclusivement que la "création artistique" devait être "cristalline et futuriste". Techniquement, je composai avec le son de l'eau venant percuter le bassin récupérateur. Je me verrais très bien éditer le résultat comme n'importe quelle œuvre personnelle. Le Poème Électronique de Varèse n'a-t-il pas été conçu pour le Pavillon Philips de l'Exposition Universelle de Bruxelles en 1958 !
Les rémunérations afférentes à ce genre de commande permettent en outre d'en créer d'autres ou d'en accepter dont le budget est inexistant. J'ai l'habitude de dépenser d'une main ce que je perçois de l'autre. Ainsi les salaires générés par notre opéra de lapins nous offrent les moyens de prendre le temps pour réfléchir à de nouvelles créations ou simplement de choisir les travaux qui nous excitent le plus et les partenaires les plus sympathiques, de ceux avec qui nous vibrons en sympathie. J'ai déjà écrit que je ne travaille plus qu'avec des gens gentils !
Ainsi je rêve de mes prochaines collaborations, que ce soit avec Antoine Schmitt (nous avons deux projets "live" sur le feu, l'un assez lourd pour lequel nous sollicitons des aides publiques, l'autre, commandé pour une première partie de Nabaz'mob en ouverture du Festival de Victoriaville au Québec), avec Nicolas Clauss (deux projets encore, le trio live avec Sacha Gattino et le "serious game" pour Tralalere dont les trois premiers modules doivent être prêts avant la fin de l'année), avec Étienne Mineur (pour des livres interactifs convoquant les dernières avancées technologiques), avec Valéry Faidherbe (une commande pour Saint-Gobain qui va se préciser dans les jours qui viennent), avec Françoise Romand (projets de films en cours), avec Pierre-Oscar Lévy (la musique du film devrait s'écrire avant qu'il ne commence à monter et Bernard Vitet sera de l'aventure) et quelques autres, tous amis de longue date ou qui le deviendront, avec qui je partage la soif d'inventer et de rêver. Je reste à l'affût de nouvelles idées comme de rencontres inattendues qui bouleverseront ce à quoi je m'attendais. Ainsi hier matin quelle ne fut pas ma surprise lorsque la pianiste et compositrice Ève Risser m'alpagua sur le quai de la gare de Strasbourg ! Pour l'instant je prendrais bien quelques jours de repos, mais en suis-je capable ?

dimanche 4 octobre 2009

Investir en toute sécurité


Il est temps de révéler la vérité sur l'expansion de nos activités avec la mise en Bourse prochaine de notre nouveau bébé. Devant le succès remporté par nos lapins, Antoine et moi avons décidé d'investir nos bénéfices en montant une société qui corresponde à la demande de sécurité exponentielle des Français. Nous proposons l'installation de portes blindées et de serrures de sécurité, marché touchant la quasi totalité de la population. La planète s'enfonce de plus en plus péniblement dans une crise économique dont on n'est pas prêt de voir le fond. La différence de classes fait un grand écart chaque jour un peu plus douloureux à s'en faire péter les articulations. Le lien social se brise avec l'appât du gain à tous les niveaux, les moins bien lotis prenant exemple sur les hommes et femmes qui régissent la planète. La solidarité est un terme que n'utilisent plus que quelques vieux soixante-huitards ringards. Chacun va devoir protéger son bien, quelle qu'en soit la taille. Véhicules comme habitations vont devoir s'équiper de systèmes toujours plus inventifs pour repousser les assauts de ceux qui n'ont plus rien et à qui on aura tout pris, jusqu'à leur âme. Notre société va donc poursuivre son offensive sur le marché des coffres-forts et des systèmes d'alarme visant une clientèle de particuliers, de PME et de collectivités recherchant l'efficacité absolue contre les empêcheurs de s'engraisser tout rond.



Si vous pensez que nous exagérons, regardez les flammes lécher les portes de la capitale, tremblez au vu de la file qui s'allonge devant les soupes populaires à l'approche de l'hiver, notez les prix grimpants des produits de première nécessité, écoutez l'arrogance de ceux qui commandent à ceux qui nous gouvernent, évaluez leur cynisme, appréciez le tact de leurs lois discrètes et efficaces. Le monde a changé. Repliez-vous dans vos abris. Nous sommes là pour vous sécuriser. Avant Noël, nous lancerons un service de livraison à domicile qui vous permettra de tout commander sans ne plus jamais sortir de chez vous ainsi qu'un système d'enseignement agréé sur Internet qui évitera les agressions de la rue, qu'elles soient délinquantes ou virales. Les excursions strasbourgeoises arrosées à la bière sont terminées. Nous prenons le train. Chacun rentre chez soi, comblé, cassé, et prêt pour de nouvelles aventures !

samedi 3 octobre 2009

On a mis le feu


Ce sont deux histoires. Pendant qu'Antoine et moi frisions l'émeute à la Nuit Blanche de Metz avec nos lapins des garçons sauvages incendiaient des automobiles à Bagnolet devant chez nous. Je pense à la peur de nos voisins réveillés par l'explosion de leurs fenêtres suivie des flammes. À l'Arsenal, ancien dépôt de munitions messin, nous avons proposé de faire gracieusement une quatrième représentation pour satisfaire les centaines de spectateurs qui n'avaient pu assister aux précédentes, mais l'organisation a refusé. L'atmosphère était explosive. Dehors la foule scandait : "Les lapins ! Les lapins !" À la maison, Françoise a filmé le feu qui, le lendemain matin étonnamment, ne semblait pas avoir endommagé l'arbre au coin de la rue. Nous avons tous les deux pensé avec effroi à la cuve à mazout provisoire devant le garage qui doit être enlevée lundi matin, mais Antoine m'a expliqué que c'était un liquide trop gras pour s'enflammer. L'accueil de Véronique Albert a été adorable, et les intermittents du spectacle de la Nuit Blanche nous ont permis de réaliser trois représentations enflammées. Nous avons juste eu le temps d'admirer "Line Describing a Cone", le film-dessiné de 1973 d'Anthony McCall projeté dans la fumée de l'Église Saint-Pierre-Aux-Nonnains et coucouche-panier-papattes-en-rond. Ayant passé la journée plié en deux par le réveil de mon hernie discale j'appréhende la journée de demain. Nous devons remonter "Nabaz'mob" à l'Aubette à Strasbourg avant 14h. Antoine dit que, tordu comme un bonzaï dans mon costume noir et or, je ressemble au Juge Ti. Il est bientôt trois heures, extinction des feux.

vendredi 2 octobre 2009

La série interactive d'HBO est "plus que vous ne l'imaginiez"


Pour l'instant HBO Imagine n'est qu'en anglais, mais l'expérience vaut le détour. Le cinéma interactif est une aberration car il va à l'encontre de cet art du temps dont le montage a le secret. Cela ne signifie pas que toute narration exclut l'interactivité, loin de là ! Ce n'est simplement pas du cinéma, mais autre chose. Le principe d'une série télévisée où les différents personnages, leurs motivations et les évènements se découvrent au fur et à mesure des épisodes a été appliqué par les spécialistes de la chaîne américaine HBO à une histoire complexe où l'ordre de la découverte est choisie par le spectateur. Les séquences sont reliées entre elles par des fils permettant d'orienter ses choix. Cerise sur le gâteau de cette toile d'araignée qui se confond avec celle de l'écran, certaines scènes sont présentées sous quatre angles complémentaires sur les quatre faces d'un cube permettant de regarder chacune des scènes, voire deux simultanément. Jouer sur le même écran du champ et du hors-champ recèlent de possibilités ici encore balbutiantes, mais très excitantes. Des liens renvoient à des discussions sur FaceBook ou des messages sur Twitter. La réalisation est à la hauteur de la chaîne qui a produit Six Feet Under, Sex and the City, Les Soprano, Deadwood, The Wire, True Blood, Generation Kill, etc. HBO est celle du cinéma, modèle de Canal + à son lancement. À sa propre création l'idée était de ne pas faire de la télévision : la chaîne de télé sans télé ! Jusque là aux USA, les annonceurs étaient les patrons et décidaient des programmes comme on le voit dans la série Mad Men. Je ne suis pas allé assez loin dans l'histoire pour comprendre de quoi il s'agit : un banquier enlevé dans une galerie d'art, un quinquagénaire infidèle, un enfant fuyant des malfrats, des meurtres, etc.


Je reviendrai dessus lorsque j'aurai pu jouer suffisamment avec l'intrigue, mais à l'hôtel strasbourgeois d'où j'écris ces lignes la liaison est un peu lente et je suis censé travailler ! Tout à l'heure j'ai répondu à un entretien radiophonique en direct depuis la voiture qu'Antoine conduisait en dévalant la spirale d'un parking, c'était très rock'n roll... À peine la dernière note de notre opéra venait-elle de s'éteindre, nous démontions le clapier pour faire trois représentations ce vendredi pour la Nuit Blanche à Metz (19h, 21h, 23h à l'Arsenal dont l'architecte est Ricardo Bofill) et nous devons être revenus à Strasbourg samedi à 14h pour lancer à nouveau les lapins salle de l'Aubette. Notre marathon vient insérer ses propres séquences parmi celles d'HBOimagine tant que j'en perds le fil de la Toile...

jeudi 1 octobre 2009

25. La platitude des horizons


Face à l'église s'élève une fabrique de ressorts abandonnée. Qui fait sonner les cloches à une époque où personne ne remonte plus sa montre ? Voilà vingt siècles que l'on nous raconte des histoires. Il y a eu trop d'accidents. On enregistre de vieux tic tac pour faire vrai. Le silence est dangereux. Il faut savoir interpréter. Prendre le temps. Le jeu remonte à des semaines en arrière. Max qui avait fini par s'y laisser prendre souhaite maintenant remettre les pendules à l'heure. Il sait bien que seule sa version fait loi. Comme ils n'ont pas de cartes, Ilona lui propose de tirer le Yi-king. Sans tiges d'achillée non plus, elle trouvera bien trois pièces de monnaie. C'est une idée qui plaît davantage à Max, par pensée émue pour John Cage dont l'enseignement a guidé ses recherches à la fac lorsqu'il se passionnait pour les principes d'indétermination. Le livre des transformations avait tant chamboulé ses recherches qu'il avait failli se faire virer. Les soixante-quatre hexagrammes ressemblent aux soixante-quatre codons de l'ADN... Il avait été marqué par la loterie de l'hérédité au Palais de la Découverte. Un de ses plus vieux souvenirs d'enfance avec les anneaux de Ça tourne, un truc terrible qui lui démettait l'épaule si par malheur il réussissait à enfoncer la baguette dans le cercle. Le manège des Tuileries lui avait ainsi laissé entrevoir ce qu'était la rançon du succès. Le secret de l'identité génétique le renvoyait à ses plus intimes interrogations. Dans toutes les familles dorment des cadavres dans les placards. Quelle que soit la profondeur du trou, ils empoisonnent la vie des générations futures. Plus on avance, plus les racines de la névrose sont difficiles à décrypter. Max fait comme tout un chacun. Il chasse les mauvaises pensées par l'action. Certains font la vaisselle, d'autres hantent les supermarchés, les accros au travail rivalisent avec les joueurs, on s'étourdit comme on peut.

Il parlait rarement de son père. Pilote de ligne, il avait terminé sa vie dans les flammes d'un accident jamais élucidé. Certains prétendaient qu'il était ivre lorsque l'avion s'était crashé dans la forêt. D'autres qu'on lui avait fait porter le chapeau lors des essais du prototype qui ne verrait jamais le jour. Du moins pas sous cette forme. On continue à voler avec ce qu'il est devenu. Les lettres de son nom ont été interverties, voilà tout. Max n’est pas idiot, il sait parfaitement que son père réalisait des essais pour une compagnie qu'il connaît trop bien. C'est peut-être la raison de ses emmerdements. Max avait traité avec le diable en espérant apprendre la vérité. L'estime et l'amour qu'il portait à son père étaient un fardeau dont il aurait aimé se défaire un jour. Depuis tout petit, il avait pris l'habitude de regarder le ciel. Comme si on atteignait les nuages avec la grande échelle. Les pompiers n'auraient rien pu faire. Une boule de feu avait traversé le firmament. Un coucher de soleil aussi rapide que la lumière. Tant de questions étaient restées sans réponse. Pourquoi les poser toujours trop tard ? Peut-être ne se présentent-elles justement que parce qu'il n'y a plus personne pour y répondre ? Il aurait aimé que Stella le connaisse. Elle avait deux ans lorsque la catastrophe s'est produite. Une étoile est née et l'autre s'est éteinte sans qu'elles aient le temps de se croiser. Max s'était accroché à sa fille parce que ce ne pouvait être que la bonne. Il l'a regardée grandir comme si elle représentait le mouvement inverse de la chute. L'étincelle de toute vie. Le renversement des perspectives. Le voilà l'horizon. On y grimpe en rêvant d'atteindre l'autre versant, mais on s'épuise devant la cime inaccessible, fût-elle aussi plate qu'une mer d'huile.

La sienne était d'un calme olympien. Sa maman ne disait jamais rien, mais elle savait agir en cas de coup dur. Elle rattrapait les balles comme personne. Sans en faire une montagne. Il l'avait crue longtemps. Se taire ne fait pas de vagues. Moins on en dit, mieux on se porte. Aux suivants de ramasser les morceaux ! Elle avait toujours soigneusement évité les sujets qui fâchent. À la balle au prisonnier, les vainqueurs sont les évadés. Comment aurait-elle pu faire autrement, elle qui n'avait jamais rien su d'elle-même ? Pourquoi s'intéresser au passé ? Elle s'en passait très bien. Elle le croyait. Elle ne savait rien. Elle n'avait jamais voulu savoir. Max dut faire avec, c'est-à-dire sans. Sans savoir d'où il venait, si ce n'est d'elle. Il avait dû inventer, il avait dû s'inventer, pour commencer. Changer de nom, changer de crèmerie, changer de look, changer de tout. Tout changer, voilà tout. Max rimait avec trop, Paris avec pari. Un matin, il avait pris ses cliques et ses claques pour attraper le premier train. Depuis, il recherchait sa mère et son père. Le regard de son père et les mains de sa mère. Une présence perpétuelle contre une absence impalliable. Morale et tendresse dont il n'est toujours pas sevré.

Ilona l'écoute sans broncher. Leurs épaules se touchent. La nuit a jeté son voile pudique sur la voix qui ne cesse de s'éteindre. Elle croyait avoir trouvé l'âme sœur et c'est encore un bambin qui rapplique. Ce que les hommes peuvent-être prévisibles !

Rappel : le premier chapitre a été mis en ligne le 9 août 2009, inaugurant la rubrique Fiction.

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