Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mercredi 30 juin 2010

Générations De Gaulle !?


Il y a trois ans, je composai avec Hervé Legeay le thème et le design sonore d'un feuilleton en 10 épisodes sur les années De Gaulle "racontées aux enfants", soit de 1940, si l'on considère l'appel du 18 juin comme le début de son épopée, jusqu'à sa démission suite au référendum de 1969. Je dois avouer que, bien qu'appartenant à l'une de ces générations De Gaulle, je ne me sens pas du tout concerné par cette appellation comme ma fille ne se sent pas appartenir à quelque génération Mitterrand.
Il est pourtant certain que le Général De Gaulle a marqué la France, d'abord pour avoir incarné la Résistance depuis Londres, ensuite comme l'homme providentiel à la Libération et au moment de la Guerre d'Algérie, enfin jusqu'à sa chute après mai 68. S'il a évité à notre pays d'être annexé par les États-Unis en 1945, il a également réussi à se débarrasser du Parti Communiste, alors premier parti de France. Et s'il a réglé la question algérienne, n'oublions pas les massacres de Sétif et Guelma ou celui du 17 octobre 1961 devenus officiels que depuis peu. Dans ma famille, à part mon grand-père qui a toujours été gaulliste, on ne peut pas dire qu'il était populaire. Mon père considérait dangereuse la Constitution de 1958 qui donnait tous les pouvoirs à un seul homme et nous fêtâmes sa mort au Bistro 121 en grandes pompes. Pourtant, aujourd'hui tout le monde se prétend gaulliste ! Si je reste critique sur sa politique intérieure, il est certain que sa politique étrangère a empêché la France de se compromettre outre mesure avec les États-Unis, contrairement aux socialistes et à la droite actuelle. Il avait d'autre part une culture et un humour qui font défaut à bien des présidents qui lui ont succédé. Son goût pour l'absurde et ses formules à l'emporte-pièce sont tout à son honneur.
Je ne vais pas faire ici un cours d'histoire, ce dont je suis parfaitement incapable, mais je suis un peu contrarié par l'entreprise à laquelle j'ai participé. J'avais imaginé un design sonore dont tous les sons, hors archives, soient composés à la guitare. La guitare électrique m'apparaissait comme l'instrument le plus représentatif de ces trente ans. Payé des nèfles pour lancer le projet, je n'ai plus eu de nouvelle de la production jusqu'à ce que j'apprenne que son développement avait été confié à une autre équipe sous prétexte que j'étais débordé, mais sans que l'on m'ait posé la question. J'avais livré un paquet de sons à l'avance et en avais enregistré tout autant en prévision de la suite. Je reconnais ici et là mon travail, mais la rigueur de mon design sonore s'est dilué dans la foulée. Peut-être n'aurais-je pas dû exprimer mon désaccord sur le choix des voix des deux enfants prétendus. La même erreur avait été faite sur le CD-Rom "Au cirque avec Seurat". J'ai toujours trouvé épouvantable cette manie de faire jouer à des adultes des voix enfantines. La fraîcheur de l'authenticité est inimitable, un enfant joue de ses hésitations et mime les grandes personnes avec humour et candeur là où l'adulte lénifie de manière insupportable. C'est dommage, car ce sont des projets passionnants qui mériteraient l'excellence. Ce n'est pas grave, je me suis bien amusé avec Hervé et j'ai une tendresse particulière pour Jean-Pierre Mabille qui m'avait, du temps de Point du Jour, permis de revenir à la réalisation de films. Mais ça c'est une autre histoire...

mardi 29 juin 2010

Création par les sons d'espaces imaginaires


La transformation des espaces urbains selon l'heure ou l'époque m'a toujours passionné. En 1979, suite à une commande de Dominique Meens, Un Drame Musical Instantané avait inauguré cet aspect de notre travail à Arcueil avec "La rue, la musique et nous". En 1981, j'avais sonorisé le Parco della Rimembranza qui surplombe Naples en cachant des haut-parleurs dans les arbres. Le premier soir la nature ressemblait à une autre planète avec atterrissage d'une soucoupe volante et tempête sidérale ; le lendemain je diffusai simplement les sons de la journée pendant la nuit produisant un effet bien plus étrange que la veille. En page 7 de la plaquette du Drame, imprimé au-dessus du plan de Paris réalisé par Turgot, nous annoncions la "Création par les sons d'espaces imaginaires, une métamorphose critique d'un espace livré à l'illusion".
Mes projets d'installations sonores se réfèrent toujours au passé ou à l'avenir. J'aime recréer les temps oubliés en faisant remonter des archives les sons disparus ou les réinventant autant qu'imaginer la cité du futur en la rendant palpable. Le chronoscaphe est mon instrument favori. En 1995, je bénéficiai de moyens considérables pour créer de toutes pièces une fête foraine sous la Grande Halle de La Villette. 70 sources sonores différentes et simultanées, avec plus de 200 haut-parleurs, sans compter les orgues de foire et le bruit des manèges, sonorisèrent "Il était une fois la fête foraine" pendant quatre mois, une thématique populaire pour un univers à la John Cage. Je reproduisis l'illusion au Japon pour “The Extraordinary Museum” et “Euro Fantasia” grâce au scénographe Raymond Sarti, également en charge de "Jours de cirque" en 2002 au Grimaldi Forum à Monaco. Entre temps, Michal Batory m'avait demandé de sonoriser l'exposition “Le Siècle Métro” à la Maison de la RATP pour laquelle j'avais dû imaginer, entre autres, Paris en 1900 et en 2050. Cet aller et retour entre l'analyse critique du passé et l'anticipation du futur est une constante de mon travail. Il fera même l'objet d'une œuvre qui me tient à cœur depuis plusieurs années et que je réaliserai enfin en 2011.
L'installation sonore idéale consisterait pour moi à remplacer tous les sons d'un quartier, d'un complexe commercial, d'un lieu urbain qu'il soit, en analysant les besoins des usagers pour se débarrasser des conventions formatrices. J'adore le travail que fit, par exemple, Rodolphe Burger, pour le tramway de Strasbourg en faisant dire aux autochtones le nom des stations avec leurs accents locaux. La fusion des racines et de la technologie moderne répond parfaitement au besoin des voyageurs. J'ai du mal à apprécier la plupart des installations sonores contemporaines dont l'espace de monstration est en opposition avec l'œuvre (je reviendrai sur celles qui m'ont plu ;-). Le design sonore en tant qu'art appliqué me semble ici plus adapté aux nécessités que l'expression intime de l'artiste qui s'épanouira parfaitement en spectacle ou sur support enregistré. Sauf à tout insonoriser par isolation phonique, le son déborde toujours du champ où il est prétendument circonscrit. Et puis surtout, on ne peut pas écouter n'importe quelle musique à n'importe quel moment n'importe où !
En regardant les manifestations pendant le G20 à Toronto, je reconnais les avenues où nous étions encore la semaine dernière. Les affiches du festival Luminato ornent toujours les mâts. Et pourtant rien n'est pareil. Le son n'est plus le même. Les images ont cédé la place à d'autres. Le propos n'a plus rien à voir. Mais tout est enregistré. Pas seulement par la télévision. Mais par les lieux eux-mêmes. J'aimerais pouvoir retourner dans le passé, avant que les gratte-ciel n'envahissent downtown, avant que le tramway ne fixe ses baleines de métal au corset des rues. J'aimerais imaginer ce que deviendra la ville lorsque nous aurons enfin compris que le cancer automobile a envahi nos vies bien au-delà de la chaussée, que, même s'il faut creuser un peu plus, sous les pavés il y a toujours la plage...

lundi 28 juin 2010

Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon


Le film d'Elio Petri m'avait marqué à sa sortie en 1970, mais je n'en gardais aucun souvenir si ce n'est la figure de Gian Maria Volontè, un acteur politiquement engagé à une époque où le cinéma italien était particulièrement productif. Le scénario ne réserve aucune surprise puisque tout est posé dès la première scène, un crime gratuit qui vaudrait démonstration à son auteur, chef de la brigade criminelle promis au poste de directeur de la section politique qui considère droits communs et révolutionnaires de la même engeance. Son crime tendrait à prouver que personne n'aura l'audace de le démasquer même après avoir laissé sciemment une multitude d'indices qui l'accusent formellement. Sa fonction sociale serait au-dessus des lois et sa hiérarchie n'aurait aucun intérêt à le voir condamné alors que l'Italie traverse une période troublée par une recrudescence d'attentats. Le pouvoir peut mener à tous les abus comme à la folie. L'Histoire en fit souvent la démonstration. Le sado-masochisme du commissaire serait une soupape de sécurité à son omnipotence si elle ne se bloquait, le pouvoir ne guérissant pas l'impuissance. C'est sur ce terrain que sa maîtresse le blesse, l'acculant à passer à l'acte. Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon révèle la mécanique fascisante de l'État lorsqu'il se croit au-dessus des lois, comme nos "démocraties" avec des chefs d'état dont les décisions et les largesses arrogantes n'ont d'égal que leur sentiment d'impunité.
Carlotta nous gratifie encore d'une édition DVD quasi définitive, copie remasterisée et bonus exceptionnels dont un entretien passionnant avec Ennio Morricone qui raconte dans le détail comment il a composé la musique sans ne voir aucune image, des témoignages de première main et un long documentaire sur le réalisateur.

dimanche 27 juin 2010

Diptyque pour 13 mots et un paysage


C'est la mode des web-documentaires. Tant mieux si cela permet à des œuvres telles Duo pour 13 mots et un paysage de Karine Lebrun d'exister et de toucher de nouveaux publics. Le genre n'est pas récent, même si l'appellation est d'actualité. WaxWeb de David Blair est le premier long métrage publié sur Internet dès 1993. En 2000, Françoise Romand initiait ikitcheneye, tentative online purement documentaire. L'an passé, Antoine mettait en téléchargement gratuit Machiavel que nous avions réalisé pour CD-Rom en 1998... L'évolution technologique permet aujourd'hui de donner au webdoc ses lettres de noblesse.
Karine Lebrun produit un objet abouti où l'interactivité se justifie par un aller et retour panoramique sur le double écran. L'image est en haute définition, le débit est fluide, l'interface réfléchie, permettant à l'internaute de profiter au mieux du spectacle en plein écran. Passé ces considérations techniques, le dispositif convient parfaitement à la rencontre de Karine Lebrun filmant l'écrivaine Christine Lapostolle dont les textes et ses ramifications dans l'histoire littéraire inspirent la lectrice transformée en vidéaste. Le paysage de bord de mer, de la pointe bretonne, le Finis Terrae, et les ambiances sonores de Sacha Gattino répondent au dialogue des deux femmes autour de la résistance qu'offrent la littérature et, par conséquence ici, l'œuvre multimédia.
Dès le premier mot, "Début", s'inscrit le hors-champ, à gauche la musique, à droite la caméra, tierce personnage se révélant lorsque Christine jette un œil à l'arrière de la voiture qu'elle conduit pour parler à son interlocutrice assise à l'arrière, et, plus fort encore, l'internaute aux commandes de l'engin. Le curseur placé sur la collure entre les deux images hésite à privilégier le son de l'une ou l'autre, les mouvements de la souris contrôlant le mixage à l'image pour "Décrire", vague vague laiteuse, écume rappelant le spectateur à son rôle de voyeur ex machina. De part et d'autre, les plans fixes calment les séquences à l'épaule, sobriété de la "Lecture", même si la tentation est grande d'écouter les deux discours simultanés quand intervient "Christophe Fiat". Astucieusement la boucle permet de revenir sur ce que l'on a négligé, les deux vidéos ne faisant jamais la même durée. Le ton murmuré du "Détachement" de Karine renforce l'élégance du travail sonore de Sacha dont l'orchestration homogène comprend pourtant "cithares, tambour à cordes, piano à queue, rhombes, shrutibox, orgue à bouche, kalimba, papier de soie, bruitages de Bretagne, électronique et traitement informatique".
Dans le sixième épisode, terme plus approprié que chapitre, car il peut être agréable d'y revenir plutôt que de vouloir tout assimiler comme un goinfre, l'eau glisse sur le sable comme l'écrivaine arpente la grève. En toile de fond, les vagues de l'océan qui viennent et se retirent recopient sans cesse leur "Écriture" à quatre mains. Pour "Conversation", Kar. apparaît enfin à l'écran (in sur le logiciel), rime riche avec X. que la lectrice prononce Xine, effaçant la référence chrétienne dont on ne saura pas vraiment si l'écrivaine s'en dégage ou l'assume, après les toiles peintes de son compagnon "Benoît Andro", une nouvelle "Promenade" et le plat de "Résistance". Comment peut-elle citer la Princesse de Clèves et revendiquer pour elles deux les termes masculins "écrivain" et "lecteur" ? Comment peuvent-elles justifier de ne pas accorder au féminin des qualificatifs d'épanouissement en prétendant que le mot "écrivaine" est moins beau que celui d'"écrivain" (hors texte, tiens-je à préciser) ? La résistance aux conventions revendiquée par Xine et adoptée tout autant par Karine épargnerait ces restes d'oppression séculaire camouflée sous des prétextes esthétiques ? De quels autres mots l'oratrice se priverait pour cause de laideur phonétique ? Qu'est ce que la beauté d'un mot si ce n'est le simple fait qu'il soit ou non approprié dans l'énoncé ? Je résiste, elles résistent, résistez-vous ?
La "Fin", peu avenante pour les deux femmes, est précédée du "Bout du monde" et d'un échange sur Toile et sofa avec "Pierre Trividic", Sacha en amorce jouant les Candide, avant que le Tchat vidéo ne close le long métrage ou le feuilleton selon qu'on le savoure en bloc ou par étapes. Karine Lebrun réussit un beau portrait d'artiste par le truchement des nouveaux médias, nous faisant entrer dans le monde sensible et critique de Christine Lapostolle par la fenêtre des écrans domestiques, avec un souci du détail où tout est pensé pour que rien ne s'échappe de la Toile tendue pour nous prendre, nous prendre au mot, car 13 n'est qu'un prétexte. Les autres sont des étoiles filantes.

samedi 26 juin 2010

Plus fort que la Légion d'Honneur


Jeudi à 14h précises ma pâte à prout est officiellement entrée dans les collections du Musée des Arts Décoratifs et, par là même, dans les Collections Nationales. Passée devant la commission, je ne sais pas si c'est la petite ou la grosse, elle portera donc un numéro d'inventaire commençant par 2010 sous le nom de Noise Blaster (ou encore pâte à pet, boîte à pet, boîte péteuse). Je l'avais achetée chez Hanley's à Londres en 1995 pour 4 £. Elle avait été exposée l'année dernière pendant cinq mois à "Musique en Jouets" dans une des ailes du Louvre qui héberge les Arts Décoratifs. Je n'ai pas gardé de photographie et j'ai racheté la semaine dernière à Toronto une pâte à prout toute neuve intitulée cette fois Wind Breaker. Ce produit a tendance à se rétracter et à sécher au fil des années. Pour qu'elle fonctionne au mieux, il est nécessaire qu'il y ait un maximum de pâte lorsque l'on y enfonce les doigts après avoir créé une poche d'air au fond du gobelet. Mais la réputation de cette matière est parfois usurpée, sa mollesse l'empêchant de s'en servir comme cale. Sur la boîte de ma pâte fraîche, il est stipulé qu'elle ne peut être utilisée à l'église, ni en classe, ni en réunion de famille. Sous son nom, on peut lire "Hearing is Believing" (L'entendre c'est y croire !).
Le même jour, sont entrés dans les collections un lapin Nabaztag, donateurs Antoine Schmitt et moi-même, ainsi qu'un piano Michelsonne de Pascal Comelade, plusieurs boîtes à musique, des Playmobil et leurs variations tchèques, des Igracek, soit une infirmière et un ouvrier. À côté de l'objet du délit j'ai photographié un coussin péteur bien que dégonflé, ce qui n'est certainement pas le cas de Dorothée Charles qui a soutenu avec passion la donation de ma pâte à prout, grâce lui soit rendue !

vendredi 25 juin 2010

Face B - Phase 3


Hier matin j'ai reçu un poster de 59x83cm plié en 8 dans une grande enveloppe blanche de Daniela Franco. L'objet commémore à la fois le site Internet et l'exposition qui eut lieu à La Maison Rouge en mai dernier. J'y avais contribué comme beaucoup (dont les noms figurent sur l'image ci-dessus si vous avez de bons yeux ou une loupe !) en donnant à l'artiste une liste de vinyles qui avaient compté pour moi. Le recto propose les pochettes imaginaires qu'a concoctées Daniela Franco accompagnées de textes probablement d'auteurs aussi virtuels que les albums présentés, une fantaisie fantasmatique à l'image du culte que les collectionneurs vouent à ce genre d'objets. La liste des faussaires inventifs est longue d'Orson Welles à Pierre-Oscar Lévy, de Remo Giazotto (l'adagio d'Albinoni !) à Michael Snow, de Borgès à Fontcuberta, etc., autant de canulars qui en disent plus long sur eux que sur leurs créatures. Ces pochettes étaient accrochées à l'entrée de l'exposition Vinyl tandis que des extraits sonores de nos listes peuvent être écoutés sur le site.
Le verso de l'affiche transforme nos disques en petites icônes dont "les 10 vinyles que j'ai achetés pour leurs pochettes et dont la musique ne m'a pas déçu, bien au contraire, puisqu'ils sont à l'origine de ma vocation de compositeur." Tout près de moi sur la page, Vincent Segal proposent "10 disques qui vont par paire" ! Nous avions réalisé ensemble un concert-visite de l'exposition Vinyl que l'on peut regarder et écouter sur Internet (YouTube, DaiolyMotion, Vimeo, comme cela pas de jaloux...) grâce au film tourné par Françoise. L'expérience nous plut tant que nous nous sommes retrouvés récemment dans les studios de Radio France et que nous comptons bien étendre notre collaboration à de prochains concerts.
La taille de l'affiche montre les limites et les spécificités de chaque média, papier ou écran. On ne peut y voir les mêmes choses. La feuille permet un coup d'œil d'ensemble, le site offre d'entendre du son et focalise sur les choix de chaque contributeur. Ils se complètent, comme une expo et son catalogue, un concert et un disque, une face A et une B, comme toi et moi.

jeudi 24 juin 2010

Rien dans les poches


Il y a quinze ans la performeuse-chanteuse-compositrice Laurie Anderson maîtrisait les nouveaux médias comme personne. Les instruments technologiques convenaient parfaitement à son univers égocentrique. Du répondeur de son tube O Superman (que j'ai adoré jouer en duo avec Vincent Segal à La maison Rouge) à la navigation sans interface apparente du Cd-Rom Puppet Motel, des vocodeurs et harmoniseurs vocaux au film Home of the Brave, ils semblaient avoir tous été conçus pour elle. Aussi, lorsque j'ai vu le journal sonore qu'elle a réalisé pour l'A.C.R., l'Atelier de Création Radiophonique de France Culture, j'ai bondi sur le bouquin et ses deux CD encartés (ed. Dis Voir, coll. ZagZig, 35€). Hélas, Rien dans les poches manque terriblement d'âme. Le choix de lire le texte en français est une très mauvaise idée car on a l'impression d'une dictée, mot à mot remonté en studio. Le ton de Laurie disparaît derrière un débit robotique sans expression. L'aspect désincarné de la récitation s'entend d'autant plus que certains bouts de reportage laissent entendre sa voix in situ, vivante et enjouée. La déception ne s'arrête pas là. Enfermée par la commande, la globe-trotteuse déverse des anecdotes fades sans prendre le recul nécessaire à l'exercice. Seul l'ennui des tournées transparaît sous la diction monotone et la superficialité des confidences. Les ambiances sonores ne sont pourtant pas inintéressantes, notez l'euphémisme, les passages musicaux agréables, même si noyés par le formatage. Le livre est sympa, joliment illustré de photographies et mis en pages, mais tout aussi vide de sens. Il ne passionnera que les fans ou les auditeurs qui n'ont jamais entendu d'évocations radiophoniques. Les autres préféreront les anciens disques de la diva new-yorkaise ou des Hörspiels plus inventifs.

mercredi 23 juin 2010

Le duo des chats de Michael Snow et Mani Mazinani


Dimanche à Kensington Market. Moins de vingt personnes assistent au duo de Cats (Octave Cat Synthesizers) de Michael Snow et Mani Mazinani. Pas de maffé pour ce soir. Le Ternaga African Bar a poussé les tables. Au premier étage la salle du restaurant sénégalais est réservée jusque fin août. L'entrée est gratuite. Dix jours après le vernissage de Solar Breath (Northern Caryatids) et Light Air, orchestré par Atom Egoyan, les deux artistes sont passés de la vidéo au duo de synthés analogiques. Ça miaule. Ça crache. Ça se fait les griffes. Ils possèdent le même instrument. En fermant les yeux, je repars quarante ans en arrière, quand je commençai à jouer du synthétiseur, un ARP 2600 que j'espère racheter si un salaire escompté se vérifie. L'improvisation, telle que je la conçois, exige d'anticiper les mouvements ; la composition instantanée s'édifie sur les leçons du passé et l'anticipation de l'avenir. Michael et Mani s'amusent comme des petits fous. Le concert est émouvant entre le vieux chat et le chaton persan dont les voix se croisent et nous caressent souvent dans le sens contraire à celui du poil. Ça fait rêver. L'esprit vagabonde.
En art, Antoine m'explique qu'une réalisation réussie valide le concept tandis que j'apprécie une œuvre au nombre d'interprétations qu'elle rend possibles. L'idée unique s'oppose à la polysémie. Godard disait que ce qui est important ce n'est pas le message, mais le regard. Comment accorder les deux ?
Dehors il y a plus de flics que de Torontais. À pied, à cheval ou en voiture, ils sillonnent la ville, la survolent en hélicoptères, érigent des barrières métalliques de plus de quatre mètres de haut, bloquent des rues, ils contrôlent, mais personne ne les prend au sérieux. Les Torontais, comme les Québécois, détestent le premier ministre canadien, le très conservateur Stephen Harper. Ce déploiement de force est-il le signe d'une faiblesse ? L'approche du G20 rend l'air irrespirable.
Je garde en tête le ronronnement des filtres résonnants et les feulements des oscillateurs de Michael et Mani. J'avais oublié un détail. Avant et après le show, Snow avait choisi du Jelly Roll Morton.

mardi 22 juin 2010

Le vivier du CNSM


Avant de partir à Toronto où j'ai tenu une sorte de journal de voyage, nous sommes allés écouter les créations pour orchestre de quelques étudiants du Département Jazz et Musiques Improvisées du CNSM, le Conservatoire National situé Porte de Pantin. Tout en haut des marches, Xavier Prévost, en charge des concerts jazz à Radio France, repère les jeunes musiciens qui renouvelleront le paysage musical français. Le jury prend des notes, les jeunes gens en produisent de belles. La qualité de leurs interventions est surprenante de vigueur et d'invention. Antonin Tri Hoang (à l'alto sur la photo) passe en premier, musique toute en nuances, avec des alliages de timbres inédits entre la contrebasse et la clarinette basse. Le trompettiste Louis Laurain m'impressionne particulièrement par son énergie où le geste s'allie à la musique. Déjà présent dans la pièce d'Antonin (j'apprends à l'instant qu'il a reçu les Mentions "très bien" à l'unanimité avec félicitations pour la conception ET la réalisation) qui joue de l'alto, le saxophoniste Benjamin Dousteyssier (au baryton sur la photo) est le suivant. Musique découpée à l'arrache, il électrise le public par sa fougue avec un ensemble doublant batteries, contrebasses, pianos, trompettes, plus quatre sax et un trombone, soit treize à la douzaine ! Antonin s'était adjoint un instrument rare avec Emmanuel Domergue au mellophone. Les deux pièces d'environ une heure se complètent merveilleusement et nous ressortons rassasiés comme cela nous arrive rarement des concerts de leurs aînés. La solidarité qui les anime n'y est certainement pas étrangère. À suivre.

lundi 21 juin 2010

Back to the Future


Il était temps. Nous retournons chez nous, vers notre avenir. Ce n'est pas cet avion à hélices épinglé au-dessus du lac Ontario, mais un très gros porteur qui nous emportera cette nuit au-dessus de l'Atlantique après douze jours passés à Toronto. Les horaires des représentations ne nous auront pas permis de nous reposer ni de travailler sérieusement sur les autres projets en cours. Antoine dit qu'ici tout est en pointillé. Nous n'avons pas vu grand chose du festival, car Luminato est totalement éclaté sur la ville et rien ne permet vraiment aux artistes de se rencontrer. Si la métropole est très étendue, le centre est relativement petit. Je me rends compte que la plupart de mes photos représentent des immeubles, des maisons, des séquences urbaines. Nous avons sillonné les différents quartiers sur la selle de nos vélos jaunes en en criblant le plan de repas exotiques. Pendant que nous nous baguenaudions, les lapins ont joué leur rôle dans une salle à l'acoustique agréable. Nous repartons vers de nouvelles aventures qui, pour moi, portent les dates de l'automne en ce qui concerne Samsung, et 2025 ou 2052 pour deux projets d'anticipation...

dimanche 20 juin 2010

Au bout du rouleau


Si la fatalité ne s'acharnait pas sur nous, on ne l'appellerait pas la loi des séries. Dès qu'Antoine est rentré de chez le loueur de vélos où il a dû racheter un U, nous avons filé comme des dératés vers le Distillery District pour donner le feu vert à la marmaille lagomorphe. En tournant sur Parliament Avenue, je sens un truc bizarre. Mon pneu arrière est à plat. J'extrais un énorme clou provenant des chaînes du tramway dont les rails enchevêtrés sont autant de pièges mortels pour les cyclistes. Hélas les passants à qui je demande où trouver un réparateur me font tourner en rond dans la zone périphérique de Lake Shore, se contredisant les uns les autres. À qui faire confiance dans de telles circonstances ? Je pousse l'engin pendant une heure, sous la pluie et en sueur, pour échouer finalement à la Distillerie où je me fracasse le crâne sur une poutre basse en attachant ma bécane.
Miraculeusement je tombe sur Arsinée et Atom venus montrer nos lapins à leur fils Arshile, chute plus agréable que ma virée slapstick. Me voyant décomposé, Atom prend les choses en main, il enfile la bicyclette crevée dans son coffre, m'amène jusqu'à un taxi sikh dont il négocie la course qu'il va jusqu'à régler lui-même. Je sais déjà comment le remercier de toute sa gentillesse, mais ça c'est une surprise.
Le gros type mal embouché de la location me rend le vélo réparé une heure plus tard et je pédale à nouveau comme un fou pour arriver à temps à la représentation de Best Before, un spectacle interactif où chaque spectateur a une télécommande et un avatar sur le grand écran en fond de scène. L'expérience est intéressante et amusante, un peu longue et pas assez incisive à mon goût, mais elle laisse présager de spectacles futurs. Comme je n'avais ni le nom du théâtre ni son adresse, j'ai fait des pieds et des mains pour arriver juste comme le spectacle commence, déshydraté et à bout de force. Nous remontons ensuite jusqu'à Queens Park où une centaine de cuisiniers proposent des plats des quatre coins du monde. Il y a un nombre incroyable d'événements à Toronto ce week-end. Des rues sont bloquées, des essaims de policiers à deux roues sillonnent la ville, mais il fait beau, c'est déjà pas mal !


Le quartier de Kensington Market est apaisant. Nous faisons nos dernières emplettes avant le départ lundi. L'ambiance est très baba cool. Les vêtements, les maisons, les badauds rappellent un tout petit peu le Summer of Love, un air de West Coast américaine. Le son tonitruant des orchestres de rock envahissent les trottoirs. J'avoue préférer la trompette mexicaine d'un trio avec contrebasse et guitare. À Toronto, même les conducteurs, qui ne cessent de nous donner des leçons de morale assez pompantes sur notre manière de rouler, sont aimables. Malgré tout, les relations sont assez superficielles et nous restons hélas en dehors de la vie locale. Heureusement nous connaissions quelques amis qui nous ont accueillis bras ouverts.
Nous terminons la journée par encore un vernissage, cette fois au Museum of Contemporary Canadian Art, le Mocca sur West Queens West. Le thème d'Empire of Dreams est le rapport qu'entretiennent avec l'art les constructions urbaines. L'exposition est d'un meilleur niveau, mais plus classique que celle de la veille. Je me finis au jus de cerise noire.


Enfin, pas tout à fait. J'abandonne Antoine à la tournée des bars qui diffusent du punk rock à fond la caisse pour rentrer sans lumière à l'hôtel, exténué par une journée sans repos. Pensant repasser à l'hôtel me changer, je n'ai pas emporté mes petites lampes géniales qui se fixent au guidon avec un élastique. Quel soulagement ! Le marathon est terminé. Vite dit ! Apercevant les baigneurs vingt-six étages plus bas, je décide d'aller piquer une tête. Façon de parler, car les plongeons sont interdits. C'est exactement ce qu'il me fallait. Après quelques longueurs dans la piscine ouverte même par les plus grands froids de l'hiver canadien, je remonte taper cette journée bien laborieuse. Merci à celles et à ceux qui auront eu le courage de me lire jusqu'au bout. Moi, je n'en peux plus.

samedi 19 juin 2010

La clef, une énigme


Cette nuit ma bicyclette a dormi toute seule. En descendant vers The Power Plant où avait lieu le vernissage de l'exposition Adaptation: Between Species, Antoine a perdu la clef du U de son vélo. Nous avons fait tout le chemin, aller et retour, sans succès. Quelqu'un l'aura ramassée. Les policiers qui se sont multipliés comme des lapins quadrillent le quartier, mais je crois que c'est plutôt pour le G20 qui se réunit bientôt à Toronto. Nous avons continué notre vagabondage en attachant ensemble les deux engins, mais cette nuit celui d'Antoine fréquente les valises de la consigne. Mon camarade n'aime pas les clefs. Je le comprends, je démonterais bien toutes les portes de la maison ! D'habitude il oublie ses clefs ou les confond. Ce n'est pas aussi grave que de laisser son sac avec passeport, appareil-photo, etc. dans le panier de son vélo comme je l'ai fait hier soir aussi pendant que nous dînions à Chinatown. Je suis chanceux, comme disent les Québécois, de l'avoir retrouvé en sortant. J'ai été quitte pour quelques secondes d'adrénaline. Juste avant que nous ne sortions du restaurant, la lumière s'est éteinte dans tout le quartier. Joli encombrement aux intersections ! La remarquable auto-discipline nord-américaine ne fonctionne alors plus du tout. Arrêt sur image. On ne bouge plus. On klaxonne. Pour dire qu'on est là. L'obscurité.


Pendant qu'Antoine fait un premier aller et retour à la recherche de l'objet perdu, je flâne le long des quais. Le vernissage diffuse la même musique tonitruante que partout. Ce choix reste un mystère. Mettre de la dance pour une exposition d'art contemporain fait preuve d'une faute de goût, d'un manque de discernement. L'enceinte urbaine serait une aubaine pour les designers sonores ! À l'intérieur j'aime bien l'étrange rituel du motard ramassant le cadavre d'un kangourou renversé (Shaun Gladwell, Apologies 1–6), le renard enfermé dans un musée londonien que les caméras (couleurs) de surveillance suivent dans ses moindres mouvements (Francis Alÿs, The Nightwatch), les six aveugles découvrant au toucher la peau de l'éléphant (Javier Téllez, Letter on the Blind For the Use of Those Who See), la fille qui fait la morte pour se faire lécher la figure ou les pieds par ses lévriers (Michelle Williams Gamaker, Sunday Afternoon II)... Ce sont toutes des vidéos intelligentes et sensibles, mais je ne continue qu'à y voir un plan de cinéma, tout au plus une séquence. C'est le temps que les visiteurs consacrent à une œuvre. On picore.

vendredi 18 juin 2010

Régime de croisière


Avant d'aller déjeuner West Queen West dans un restaurant tibétain, nous avons visité le Ship O' Fools de Janet Cardiff et George Bures Miller, jonque échouée à l'entrée du Trinity Bellwoods Park, avec à son bord tout un capharnaüm de matériaux recyclés constituant un orchestre brintzingue qui s'anime automatiquement pour recréer une ambiance de tempête. L'installation ressemble à la fois au Mécanium de Pierre Bastien et au spectacle d'Un Drame Musical Instantané, 20 000 lieues sous les mers, créé à la Péniche Opéra en 1988. Sur un premier bateau amarré à Jaurès, nous avions réalisé un musée de vitrines animées par les prestidigitateurs James et Liliane Hodges tandis que nous jouions en direct, Bernard faisait passer la tête des spectateurs sous une énorme cloche de verre qu'il frappait, Francis jouait de la guitare, j'avais encore mon ARP 2600. La seconde partie se déroulait sur une autre péniche. Les spectateurs étaient assis sur de faux rochers de part et d'autre d'une scène ressemblant à un long podium étroit de défilé de mode sur lequel évoluaient les danseuses. Les marionnettistes et les régisseurs étaient obligés de ramper sous le public et de diriger les personnages avec des fils juste au-dessus d'eux. Nous jouions respectivement les rôles de Némo, du harponneur Ned et du journaliste Arronax pour cette adaptation du roman de Jules Verne où le Capitaine incarne l'impérialisme colonisateur. Il ne reste bizarrement aucune image, mais la musique fit l'objet d'un disque chez GRRR. Ship O' Fools est une plongée sonore amusante, surtout quand les éléments se déchaînent.


Plus tard nous avons recherché des galeries d'art, mais rien n'eut grâce à mes yeux. Je suis trop difficile. Ça me déprime. Je photographie le mur peint au-dessus du parking du Musée d'Art Contemporain qui en dit plus long sur les fantasmes de notre civilisation que pas mal d'œuvres exposées, par exemple, au 401. M'interrogeant sur l'urgence, la révolte ou l'inéluctabilité, je m'inquiète de savoir ce que deviendront tous ces artistes en herbe. Émotion ou questionnement sont les deux qualités que je recherche dans une œuvre d'art.


Au Women's Art Ressource Centre (WARC) qui y est situé, le public peut improviser sur The Emotion Organ d'Amanda Stegell. Encore un projet sympathique, mais qui ne me nourrit pas assez. Le jeu au clavier d'un harmonium déclenche des couleurs projetées sur les pals d'un ventilateur en mouvement. Il est aussi censé produire des odeurs, mais nous n'avons rien senti. Il y a un nombre incalculable de structures gérées par les artistes eux-mêmes. L'autodiscipline permet au système d'autogestion et de cooptation de parfaitement fonctionner. Nous découvrons beaucoup d'autres œuvres dont j'ai oublié les titres. Urgence et inéluctabilité ? Je me rabats sur la bouffe ! Après un dîner hongrois-thaï (!), nous terminons la soirée au 43ème étage et à la bière. Je descends taper mon article au radar.

jeudi 17 juin 2010

Mélopée en sous-sol


La chute des escaliers roulants était impressionnante, mais le premier soir, en faisant la photo depuis le hall de l'hôtel, je n'avais pas imaginé ce qu'il y avait au bout, ni même s'il y avait un bout. La piscine étant au troisième étage, nous avions bien envisagé des salles de réunion ou des réserves, un point c'est tout. En nous promenant dans le quartier, nous avions désespérément cherché une boulangerie ou un endroit simple pour prendre le petit-déjeuner, sans beaucoup de succès. Nous étions agréablement surpris par l'absence de fast-foods à chaque coin de rue. Aussi avions-nous décidé de pousser plus loin vers l'ouest chaque fois que nous avions besoin de quelque chose.
Hier matin, comme Antoine ne trouvait pas de yaourt aux fruits frais avec céréales semées sur le dessus, je suggérai d'aller jeter un œil au Path, enchevêtrement de couloirs en sous-sol servant à circuler l'hiver dans la ville enneigée et l'été à attraper la crève dans l'air conditionné poussé au-delà du raisonnable. Comme il pleuvait, c'était le moment ou jamais d'expérimenter les passages couverts. Nous découvrons alors des centaines de magasins souterrains, il y en a plus de 1200, la foule, le métro à six heures du soir. Imaginez un centre commercial labyrinthique de 28 kilomètres de long, boutiques, fast-foods, cordonneries, photocopieurs, marchands de journaux, absolument tout sur 371 600 m2. Y sont connectés cinquante gratte-ciels, les plus grands hôtels, les théâtres, vingt parkings, la gare, le métro... Je me suis retrouvé au milieu d'un grand magasin qui ressemblait aux Galeries Lafayette ! Ce serait trop simple si les couloirs suivaient les rues en surface, mais le Path a sa propre logique et nombreux Torontais me confient qu'ils s'y perdent encore. Quant au petit déj, nous avions le choix entre américain, français, chinois, japonais, italien, grec, coréen, mexicain, etc. Nous avons beau savoir maintenant que tout est là, sous nos pieds, nous continuons à préférer enfourcher nos vélos et prendre le soleil même s'il joue à cache-cache.

mercredi 16 juin 2010

Flightstop & Firegirl


En face du Sheraton, le Toronto Eaton Centre ouvre ses portes à 10 heures... J'ai le temps d'aller prendre un petit déjeuner au Commensal, succursale du célèbre restaurant végétarien de Montréal. Mieux vaut y déjeuner ou dîner ; le prix est fonction du poids des aliments choisis parmi une centaine de plats du buffet... L'immense galerie du "mall' abrite donc Flightstop, une œuvre de 1979 de Michael Snow, soit soixante oies sauvages avec photo imprimée sur leur corps de métal. À Noël 1982, le complexe commercial leur avait ajouté des nœunœuds rouges autour du cou. L'artiste avait plaidé pour atteinte à l'intégrité de son travail et avait eu gain de cause, faisant au Canada jurisprudence. Pour la petite histoire, contrairement à ce que Vincent avait cru comprendre, la fameuse Walking Woman entrevue dans New York Eye & Ear Control n'est pas Carla Bley, bien qu'une image de celle-ci apparaisse en effet furtivement dans le film. Michael Snow présentera de nouvelles œuvres au Fresnoy en février 2011.


Après Little Portugal et Little Italy hier, nous pédalons cette fois jusqu'à Little India, à l'autre bout de Toronto, pour déjeuner. Au retour nous longeons les studios de cinéma et des sites industriels pas très glamour, mais c'est si bon de sentir le vent à bicyclette sous le soleil revenu.


La jeune chanteuse de blues Layla Zoe, une force de la nature rappelant Janis Joplin que nous avions entendue à la soirée d'ouverture de Luminato, nous rejoint au Distillery District pour la seconde représentation de Nabaz'mob. Ce soir-là les consignes avaient été drastiques, robe fancy ne collant pas du tout à son personnage, ordre et choix de trois chansons parmi les sept standards qu'il lui avait été demandé de présenter, aucune vente de disques, orchestre imposé, etc. Son cinquième album The Firegirl réunit ses propres chansons, un plus large éventail de ses possibilités vocales et de sa sensibilité. Le titre Miner's Hole échappant aux codes me plaît particulièrement avec son propre accompagnement au synthétiseur, mais ses blues tel Birthday Song sont terriblement prenants.


Après dîner végétarien au Fresh, Layla nous emmène finir la soirée au Rex où se succèdent les groupes de jazz. Si la musique swingue agréablement, en particulier l'orchestre de Justin Gray à la basse à six cordes, composé de son jeune frère Derek, batteur inventif et aérien, les frères Kay, décidément encore deux frères, aux saxophones et un guitariste, je tangue tout autant après deux grands verres de bière. Aussi je rentre directement à l'hôtel en espérant m'endormir rapidement. Je rêve.

mardi 15 juin 2010

Chaînes de vélo, bandes magnétiques, film celluloïd, la grande boucle


Journée off pour les lapins hier lundi. Après le déjeuner au Rivoli, Atom nous conduit à son studio où sont accumulés tous ses trésors. La transcription pour guitare qu'il a lui-même réalisée d'une pièce de John Cage, dédicacée par le compositeur, à la même époque où je le rencontrai à l'Ircam, période Roaratorio dont nous sommes fans tous les deux. Une lettre de Hanecke questionnant la technique vidéo utilisée par Atom. Des affiches. Des photos. Un film 35mm représentant une séance de montage tourne en synchrone sur son ancienne table de montage Steinbeck double bande.


Cette installation "domestique" me rappelle sa merveilleuse exposition Hors d'usage réalisée à Montréal en 2002. Des Québecois prêtèrent leurs vieux magnétophones à bande des années 50 et 60 et racontèrent la dernière fois qu'ils s'en étaient servis. Leurs mains manipulant les bobines sont projetées sur un plexiglas incliné donnant l'impression d'une image fantôme au-dessus des appareils. C'est extrêmement émouvant. Je lui raconte l'histoire de mon premier Radiola en 1963, à l'origine de ma vocation. Atom nous montre d'autres restes de ses installations dont celle où figure une immense boucle de film celluloïd qui circule comme des lianes dans un grand hangar obscur.
Il nous dépose au Community Bicycle Network où nous louons deux vélos jaunes comme nous l'a suggéré Françoise avant le départ. Depuis sa dernière visite, l'un de ces engins porte d'ailleurs son nom ! Le rétro-pédalage pour freiner ce n'est pas top, mais on s'y fait. Décidément nous adoptons Toronto avec une facilité déconcertante, à moins que ce ne soit le contraire ?
Nous aurons réussi à croiser Kay qui s'envole demain pour atterrir chez nous à Bagnolet. Alex et Eric, pas revus depuis notre safari thaï à dos d'éléphants, nous rejoignent pour dîner dans son "funky neighbourhood". L'annonce de la découverte (ou de la cachoterie) des mines de lithium et autres métaux précieux en Afghanistan ne manque pas d'alimenter notre discussion. Le retour à bicyclette a un goût de fraîcheur et de liberté.
De mardi midi à jeudi 18 heures, deux représentations par jour de Nabaz'mob remplacent l'installation en boucle qui recommencera vendredi jusqu'à dimanche soir.

lundi 14 juin 2010

Toronto traversé (dans sa longueur)


Tard dans la nuit je rédige le journal de notre voyage. Les lumières de la ville ne reflètent pas âme qui vive. Ce ne sont que bureaux vides. Le week-end, le quartier est mortel, mais il suffit de faire quelques pas pour trouver de l'animation en remontant Queen West et en bifurquant au nord vers Chinatown. Les restaurants asiatiques jalonnent notre route, avec une variété de plats que nous ignorons à Paris, tant en sushis qu'en mets vietnamiens, chinois ou coréens. Je reconnais les parfums de Belleville, mais c'est à Kensington Market que je trouve des trucs idiots à rapporter comme le Wind Breaker (pour remplacer ma pâte à prout dont j'ai fait don au Musée des Arts Décoratifs à Paris), une cloche chinoise à battant de bois, les Kaboom Sticks et surtout le Zube Tube (The Ultimate Cosmic Sound Machine) trop long pour entrer dans ma valise et dont je n'ai pas la moindre idée de comment lui faire passer la douane au retour. L'atmosphère Village rappelle plutôt la côte ouest des États Unis tandis que le Financial District derrière le Sheraton ressemble immanquablement à New York.


Chaque quartier dégage une atmosphère particulière. Les immeubles en brique des anciennes usines du Distillery Historic District, désaffectées pendant des décennies, ont été investies par des boutiques chics, des galeries d'art et, pendant toute cette semaine, par nos petits rongeurs ! Le week-end, après avoir lancé l'opéra et mis les guides au parfum nous avons la journée pour nous. Samedi, en traversant l'Old Town, nous tombons par hasard sur Woofstock, un immense marché pour chiens, le plus grand d'Amérique du Nord. On ne peut en imaginer l'étendue sans l'avoir vu. Des chiens de toutes races, grands comme des veaux, petits comme des rats, costauds comme des labradors, touffus comme des chiens de traîneau, tirent leurs maîtres vers les stands où sont vendus tout ce dont la gente canine peut rêver. Des concours de reniflage de cookies sont organisés sur l'une des scènes. Un tapis rouge annonce un défilé de mode. Et pas une crotte sur les trottoirs ou même sur le goudron ! Je pense à l'opéra pour chiens qu'avait imaginé Erik Satie avec le rideau s'ouvrant sur un os gigantesque.


Luminato, "festival des arts et de la créativité", est très critiqué pour squatter tout l'argent dédié à la culture au Canada. Il est certain que c'est somptueux. La programmation est extrêmement éclectique avec une tendance explicite pour les spectacles populaires, orientés vers les différentes communautés qui constituent la vie de Toronto. Nous sommes invités à des soirées comme celle d'ouverture où Antoine et moi nous refaisons une beauté dans les toilettes en sous-sol, sous l'immense chapiteau. Le Path est une seconde ville où les galeries souterraines communiquent entre elles pour que la ville ne soit pas paralysée en hiver... Les cartons d'invitation indiquent "tenue de cocktail" ou "week-end chic". Antoine qui s'est composé le costume d'un yachtman sorti de "Certains l'aiment chaud" envie les regards se portant essentiellement vers mon accoutrement orange. Si je reçois maints compliments qui devraient plutôt revenir à Issey Miyake, j'entends aussi qu'il faut du courage pour porter cela et que ce ne peut être qu'un étranger pour l'oser ! Les Torontais sont pourtant extrêmement libres dans leur manière de s'habiller et de se comporter.


À la soirée d'ouverture, lourdement sponsorisée par Armani, le festival lui-même portant L'Oréal partout à son fronton, je tombe dans les bras d'Arsinée et Atom. Les photographes nous mitraillent et je me demande si je ne vais pas me retrouver en page "people" comme les night-clubbers dont la notoriété a toujours été pour moi un vrai mystère... Le lendemain j'ai les pieds en compote d'avoir arpenté Toronto toute la journée de samedi. Dimanche, nous avions donc prévu de nous reposer, mais après le déjeuner setchouanais délicieusement parfumé nous avons passé l'après-midi à l'AGO, le Musée des Beaux-Arts de l'Ontario construit par Frank Gehry, un labyrinthe où les œuvres récentes côtoient les anciennes, jusqu'à ces sculptures inuït préhistoriques qui semblent avoir totalement inspiré l'art moderne. Comme il est interdit de prendre des photos, je trouve un tableau non surveillé dans un couloir tout blanc. Il s'agit d'un ready made pompier ayant échappé à la vigilance des conservateurs...


Le soir j'ai l'immense plaisir de rencontrer Michael Snow, discussion d'abord en anglais, continuée dans un français que l'artiste manie avec la même gentillesse. La projection de La région centrale en 1971 a changé ma façon de regarder et les films, et le monde qui m'entoure. J'ai également la chance de posséder, entre autres, un exemplaire de Cover To Cover, livre-objet interactif permettant de regarder un film imprimé sur papier à la vitesse souhaitée par chacun de ses lecteurs. L'œuvre présentée à Luminato s'intitule Solar Breath (Northern Caryatids) : un rideau devant une fenêtre vient se plaquer contre son cadre à chaque courant d'air tandis que l'on aperçoit de temps en temps le panneau solaire produisant l'électricité nécessaire au tournage et que l'on entend le hors-champ sonore de la pièce. Mani Mazinani, un ancien étudiant d'Atom Egoyan (le cinéaste est responsable de cette exposition en hommage à feu David Pecaut) s'en est inspiré pour créer Light Air, une double projection sur écran vidéo et sur rideau de fumée où les deux espaces simultanés produisent une effet de décalage temporel. Nous dévorons tous ensemble les merveilleux sushis de Ki en écoutant les discours hyper-pros des différents sponsors et organisateurs du festival. Les anglo-saxons savent manier l'humour sans être trop long, contrairement à nos concitoyens qui plomberaient n'importe quelle soirée de ce genre.


En sortant nous allons admirer l'Allen Lambert Galleria adjacente, conçue par Santiago Calatrava. Ce long article se termine comme il a commencé. J'ai regagné mon 29ème étage. Le panorama nocturne ressemble à une toile peinte percée de petits trous pour laisser passer la lumière, comme pour de vrai !

dimanche 13 juin 2010

Qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son


Pour commencer j'ai inversé les jours de création. La première de Nabaz'mob à Toronto était hier et c'est ce soir à minuit que passe l'émission Tapage Nocturne où je joue en duo avec le violoncelliste Vincent Segal. Je ne souhaitais pas signaler France Musique au dernier moment et les Canadiens pouvaient attendre aujourd'hui pour l'annonce de l'opéra qui sera montré à Luminato jusqu'au dimanche 20 juin.
Nous avons commencé nos longues promenades à la découverte des différents quartiers de la ville. Si j'ai plusieurs fois eu la chance d'enregistrer aux grandes orgues, que ce soit à Stuttgart ou Paris, je n'ai jamais vu de près comment fonctionne un carillon. En flânant depuis le Distillery District où notre clapier est installé, nous sommes passés devant une église dont la pelouse était occupée par des joueurs d'échecs, des adeptes du taï-chi et une clocharde en représentation depuis le début de la matinée. Un musicien s'en donnait à tout va, envahissant Queen Street de ses furieuses mélodies, modulateur en anneau acoustique avec lequel aucune installation sonore ne peut rivaliser. L'usage d'un tel mobilier urbain est un ravissement que même la sirène hurlante de la police ne saurait ternir :

Ayant laissé mon magnétophone à l'hôtel, j'ai tenté le coup avec l'application Dictaphone de mon iPhone. Ça vaut ce que ça vaut, mais en cherchant sur Internet je m'aperçois que le carillon de l'Église Unie Metropolitan Church est célèbre à Toronto. Le blogueur qui l'évoque me laisse penser que c'était probablement Gerald Martindale frappant les 54 cloches de la tour avec ses poings plus les pieds du pédalier pour les basses dont la plus grosse pèse quatre tonnes et demie. Les diling diling du premier mouvement de Nabaz'mob sont bien riquiquis en comparaison. L'acoustique de l'Ernest Balmer Studio au Tapestry New Opera nous permet aussi de jouer sans amplification, ce qui est toujours plus impressionnant. Cent petits haut-parleurs que j'écouterai demain en repensant au concert de cet après-midi qui nous a figés sur place, hypnotisés par les grappes de notes frappées avec une fougue qui franchement n'avait rien de liturgique !

samedi 12 juin 2010

(Tapage) Nocturne par Birgé et Segal


La radio nous permet de vérifier que nous sommes sur la même longueur d'ondes. La Passion du Vinyl avait été une performance, un jeu de réminiscences, une action-music à deux voix. Cet échange valide nos cordes sympathiques en jouant sans images. Le producteur Bruno Letort n'aurait pu en avoir l'initiative sans avoir entendu parler de notre visite-concert de l'exposition Vinyl à La Maison Rouge. Il n'avait pas vu le film tourné par Françoise Romand. Mais l'idée du duo lui avait plu. Attraper Vincent Segal entre deux trains lui semblait une épreuve. Le violoncelliste et moi avons instantanément sauté sur l'occasion. Sans n'avoir jamais répété ensemble, nous nous étions promenés parmi les pochettes de disques de la collection Schraenen. Sans n'avoir jamais répété ensemble, nous avons hoché la tête pour dire que oui, nous étions prêts. L'enregistrement tournait.
Tout était très doux. Comme la nuit. Nous avions passé deux heures à brancher la mixette, mais surtout à ne pas réussir à récupérer France Musique dans mon ordinateur. Question de câbles, d'asymétrie, d'impédance. Tant pis, fit Vincent, on fera sans. J'acquiesce. Ce n'est pas grave. Je voulais transformer le son de la modulation de fréquence en temps réel, comme dans les années 70 lorsque je montais en direct mes radiophonies. Il est comique de voir tout ce monde penché sur la question sans qu'aucun stress ne s'en dégage. Nous nous lançons donc dans une suite de mouvements courts dont la conversation est le fil rouge, avec en option majeure une ambiance acoustique à ce nocturne "tapageur".


Tapage nocturne est le nom de l'émission de Bruno Letort qui passe le dimanche à minuit sur France Musique. Plutôt que jouer aux casques, Vincent Segal proposa de ne pas amplifier son violoncelle tandis que je diffusais le son de mes machines au travers de deux enceintes, à une puissance acoustique s'entend. Tendre l'oreille, être sans cesse à l'écoute, nous réalisons que "nous" jouons ensemble, avec nos instruments relégués à leur rôle d'instruments. D'habitude, si nous sommes amplifiés ou lorsque nous nous coiffons d'un casque, ce sont nos sons qui jouent ensemble, pas nous.
La palette de Vincent me fait penser à un mobile de Calder. Chaque élément a sa forme, son timbre, et l'œuvre n'est équilibrée que par l'audacieuse composition qui l'unifie. Il alterne pizz et archet, joue plusieurs mélodies simultanément, écrase les accords ou rythme l'inexorable pulsion qui nous amène jusqu'à ce dimanche minuit, puisque ces compositions "instantanées" ont été mises en boîte il y a quelques jours. Débarrassé de mes claviers, je joue du Tenori-on sur lequel j'ai ajouté deux banques de sons personnels (la voix d'Elsa enfant et les percussions échantillonnées de mon VFX), ainsi que de la mascarade machine, l'application conçue avec Antoine Schmitt pour notre duo ensemble. L'instrument constitué d'un ordinateur portable avec webcam et, par extension d'un spot et d'un NanoKontrol, est une sorte de Thérémine du XXIème siècle que l'on contrôle en bougeant les mains à la manière d'un montreur de marionnettes à gaine. Je fais l'appoint avec ma trompette à anche, une varinette et un appeau. Notre musique de chambre se joue d'une jeune complicité où chacun réagit au doigt et à l'œil.
Il y aura une suite, sur scène très probablement, et lors d'autres rencontres avec Vincent Segal comme sur le disque que je devrais enregistrer sous mon nom propre pour la collection Signatures de Radio France. Mais ça c'est une autre histoire. En attendant, l'émission de demain dimanche soir (13 juin) est également diffusée dès lundi pendant un mois sur le site de France Musique.

vendredi 11 juin 2010

Les lumières de la ville


Ne sachant pas quelle photo choisir j'en ai juxtaposé trois pour une petite reconstitution de la vue grandeur nature qu'offre Toronto depuis la baie vitrée de ma chambre d'hôtel. Le Sheraton occupe à lui tout seul un "bloc" avec sa Queen's Tower de 43 étages. L'ascenseur passe directement du 4ème au 23ème, mais nous nous arrêtons humblement au 29ème. Comme d'habitude, pas moyen d'ouvrir la fenêtre et l'air conditionné obéit mal à mes injonctions. Je grelotte alors que dehors il fait bon. Entre deux gratte-ciel on aperçoit le lac Ontario. Le quartier est très agréable, galeries d'art, restaurants exotiques fréquentés par des jeunes, cosmopolitisme permettant à chacun de vivre comme il l'entend... En rentrant de dîner le panorama s'est allumé comme les vieilles cartes postales que l'on place devant l'abat-jour pour passer du jour à la nuit.


La CN Tower (553,33 mètres !) s'est éclairée en rose. Les petits rectangles de lumière ne sont que des bureaux. Ma chambre donne au sud et celle d'Antoine au nord. Lui voit le City Hall et la verdure qui s'étale à perte de vue sur les 630 km² de la ville. Tôt demain matin nous installons nos lapins. Mes yeux se ferment tandis que je repense à la nouvelle installation que nous avons imaginée dans l'avion et qui pourrait voir le jour en novembre, enfin, si elle résiste à l'analyse ! La sirène d'un gros navire trompe sans cesse, sans que l'on sache pourquoi. Malgré le décalage horaire, c'est la nuit ici comme à Paris.

N.B.: j'en parlerai plus précisément d'ici là, mais dimanche soir à minuit sur France Musique dans Tapage Nocturne, Bruno Letort diffusera le duo que j'ai enregistré avec le violoncelliste Vincent Segal...

jeudi 10 juin 2010

Nous revoilà partis


Plus de huit heures cette fois pour rejoindre Toronto. Nos cent lapins sont restés sur place depuis les représentations de Victoriaville. Ils ont pris la route pour l'Ontario aussitôt leur clapier regagné tandis que nous traversions l'Atlantique dans l'autre sens, sur les ailes de la mélatonine. C'est reparti pour un tour. Nous les rejoignons maintenant pour une douzaine de jours à Luminato, le célèbre festival canadien. Les bestioles dorment sur place et nous au Sheraton où nous nous ébattrons dans la piscine pendant qu'ils remueront leurs oreilles à l'ombre. Ne sachant pas nager, leurs revendications portent seulement sur la qualité de la lumière et de l'insonorisation. La configuration du Studio 316 de l'Ernest Balmer Studio au Tapestry New Opera (55 Mill St., Building 58, The Cannery) est telle qu'ils ne devraient pas avoir besoin d'amplification. Les cent petits haut-parleurs situés dans chaque estomac se répondront en un mouvement brownien où règne le principe d'incertitude en une délicate centophonie.
Nous présentons l'opéra Nabaz'mob sous ses deux versions.
En installation permanente : samedi 12 (12h-20h), dimanche 13 (12h-18h), vendredi 18 (17h-22h), samedi 19 (12h-20h), dimanche 20 (12h-18h).
En spectacle : mardi 15, mercredi 16 et jeudi 17 (12h30 et 18h).
Toronto rime pour moi avec Michael Snow dont je suis un admirateur depuis ma première année à l'Idhec en 1971 où Jean-André Fieschi nous avait projeté La région centrale. Je pense aussi à Atom Egoyan grâce à qui nous avons été invités et que nous retrouverons là-bas avec Arsinée Khanjian. Nous aurons juste le temps de croiser Kay Armatage que Françoise hébergera à Paris en mon absence et que je ne crois pas avoir revue depuis notre repas de fourmis grillées à Changmai dans le nord de la Thaïlande ! Toronto, c'est aussi Glenn Gould, Teresa Stratas, Neil Young, Frank Gehry, David Cronenberg pour citer quelques artistes qui m'ont remué plus que les trous d'air, perturbations qu'évoquent de temps en temps stewarts et hôtesses et que j'adore sauf au moment des repas ou lorsque j'ai besoin d'aller faire un tour au fond de l'appareil...

mercredi 9 juin 2010

Les compositeurs de musiques en vrac


La confusion la plus terrible règne parmi les compositeurs de musique dite contemporaine. Sur le site Musiques en vrac je découvre avec stupeur une pétition signée par plus de 500 personnalités s'insurgeant contre l'élection à la Villa Médicis de deux compositeurs de musiques actuelles. La confusion porte d'abord sur musiques et musiciens : il apparaît que les seconds sont plus en vrac que leurs productions pour avoir cautionné une telle initiative sans en avoir mesuré les causes et les conséquences. La confusion s'exerce entre la critique des autorités de tutelle et la division que certains tenants de la musique contemporaine officielle veulent continuer à imposer à des compositeurs qui ne sortent pas du sérail.
Premièrement, la pétition anonyme évite tout engagement de ses rédacteurs, pour ne pas se faire mal voir du Ministère de la Culture tout en le critiquant sous couvert de ses signataires.
Deuxièmement, passé le haro stérile et fratricide sur les musiques actuelles que l'on pourrait appeler musiques contemporaines populaires en cela qu'elles n'ont pas rompu leurs racines avec l'actualité sociale comme il était courant de le vivre avant les années 50, les deux compositeurs de musiques actuelles et leurs projets ne sont cités nulle part. Or il s'agit des projets de Claire Diterzi et du binôme Malik Mezzadri-Gilbert Nouno. Je doute que nombreux signataires eussent validé l'honteuse pétition s'ils avaient connu le nom des artistes incriminés.
De là à penser que les anonymes rédacteurs sont un ou plusieurs manipulateurs il n'y a pas loin lorsque l'on sait que la première, Claire Touzi Dit Terzi dite Claire Diterzi, en plus d'être une femme dans un monde machiste très fermé, est "née d'un père kabyle qu'elle n'a pas connu" et que Malik Mezzadri dit Magic Malik est "né en Côte d'Ivoire et a grandi en Guadeloupe", origines assez peu courantes dans le secteur ô combien réactionnaire de la musique classique fut-elle contemporaine.
Surtout, le travail de ces trois compositeurs, quels que soient leurs secteurs d'intervention, a toujours été marqué par la recherche, le troisième larron, Gilbert Nouno étant lui-même un compositeur de musique électro-acoustique reconnu. Les contemporains, et même les jazzmen, ont toujours fantasmé le succès des rockers sans en connaître la réalité quotidienne.
Que l'on accorde des Villa Hors les Murs à des Delbecq et des Vigroux passe encore, mais que Rome accueille en sa maison mère des métèques dont le chemin a croisé le jazz, le rock, et pire, la chanson française, est intolérable pour une bourgeoisie imbue d'elle-même et gardienne de ses prérogatives de classe. Combien de signataires ont-ils écouté la musique de Malik, Nouno ou Diterzi ? L'ignorance des uns et des autres justifient les signatures incohérentes avec la morale de nombre d'entre eux. Si je n'ai eu qu'un bref contact avec Magic Malik lors de la production de la compilation des Allumés dont je fus en charge, j'ai écrit tout le bien que je pensais de la plus décriée, une des rares artistes inventives depuis Camille à oser confronter son imagination au monde aussi fermé de la chanson française. Car toute cette affaire pue la ségrégation hexagonale, absence de solidarité asphyxiant le monde artistique de ses préjugés d'un autre temps. Cette pétition n'a rien de contemporain. Et si le Ministère a imposé ces choix pour des raisons démagogiques, réjouissons-nous qu'il profite à des artistes qui le méritent et sortent du train-train soporifique d'un milieu refermé sur lui-même, dont les pratiques consanguines n'ont rien à offrir à la France de demain.

P.S.: Contre-pétition
P.P.S.: sur le site où mène le lien ci-dessus je me suis exprimé longuement, exercice exténuant, grâce aux commentaires aujourd'hui fermés par Benjamin Renaud, lui-même fatigué par l'énergie que requiert la gestion d'une telle entreprise. Beau travail, précis et modérateur, qu'il en soit remercié !

De l'origine du monde


Le tableau de Courbet m'a toujours plongé dans un abîme de réflexions sans fin, tel l'effort à me représenter le big bang. Là où l'astrophysique génère encore une angoisse indicible, la culture physique me caresse dans le sens du poil. Du sexe de ma mère à ceux de mes partenaires, voire de ma sœur ou ma fille, je ne peux souffler mot. Des souvenirs qui se confondent, cher Jacques Lacan (acquéreur du tableau en 1955 pour le cacher derrière une toile de son beau-frère Masson). Chaque syllabe s'égrène dans l'ombre, mystérieuse ou révélatrice. Les atomes s'accrochent aux lèvres comme les notes de la valse des sphères imaginée par le compositeur Tony Hymas ou l'escalier infini de ses grappes de croches. Son album qui vient de paraître sur le label nato ressemble à la musique d'un film impossible à tourner, une volée de cordes vertes, la chair de l'orchidée, le goût de l'espoir, la vie retrouvée. Enregistrée avec le Sonia Slany String and Wind Ensemble, sa suite De l'origine du monde peint une fresque cruelle sur le mur des Fédérés. La tendresse noie toute colère dans un océan d'archets où flottent les voix de Violeta Ferrer et Nathalie Richard pour rappeler que cinq ans plus tard le Maître peintre d'Ornans fut en 1871 l'un des acteurs de la Commune de Paris. Condamné à payer de sa poche la réédification de la colonne Vendôme, symbole de la barbarie qu'il avait suggéré d'abattre, et acculé à la ruine, il mourra en 1877, avant la première traite.
De L'origine du monde au commencement de notre ère, de l'éternité à l'instant présent, il n'y a qu'un pas que Tony Hymas, épaulé par le producteur Jean Rochard, franchit comme l'Èbre ou le Rubicon, le cœur aussi haut que le poing. Aussi, les chants de Marie Thollot et Monica Brett-Crowther ne sont pas d'Élysée. Ils incarnent la Résistance. L'accordéon de Janick Martin vient en renfort du piano de Hymas, avec en perspective la harpe d'Hélène Breschand et le violoncelle de Didier Petit. La peinture est encore fraîche. S'y fondent les images d'un épais et somptueux livret illustré par Benjamin Bouchet, Daniel Cacouault, Stéphane Courvoisier, Chloé Cruchaudet, Nathalie Ferlut, Sylvie Fontaine, Simon Goinard Phélipot, Stéphane Levallois, Jeanne Puchol, Rocco, Eloi Valat, Zou et, torgnole salutaire, Gustave Courbet. Le label nato (dist. L'autre distribution) répond à la crise de l'industrie phonographique en publiant cet obscur objet du désir, 112 pages à savourer en musique...

mardi 8 juin 2010

Ciné-Romand sur UniversCiné


À l'initiative d'une cinquantaine de producteurs et distributeurs indépendants français, UniversCiné est un site de vidéo à la demande (VoD) proposant plusieurs centaines de films indépendants tel qu'on puisse y faire maintes découvertes. À côté des classiques, le choix permet de donner une seconde chance aux œuvres dont la sortie en salles fut trop confidentielle. On peut louer pour 48h (3,99€) ou acheter (9,99€), télécharger ou regarder en streaming. L'offre légale est nettement moins chère qu'un DVD, même si certains collectionneurs seront frustrés de ne pas posséder l'objet graphique quand celui-ci le mérite ! Par contre, UniversCiné offre des bonus exclusifs de très grande qualité.
Ainsi l'entretien que Françoise Romand a donné à Laurent Carpentier donne vraiment envie de voir ses films. Les extraits ponctuent intelligemment les propos tenus par la réalisatrice. UniversCiné a donc choisi de diffuser en VoD son dernier long-métrage, Ciné-Romand, tandis qu'elle termine le prochain dans sa salle de montage.
Tourné entre 1999 et 2004, présenté dans des versions provisoires au Festival de Rotterdam en 2002 et au Festival de Femmes de Créteil en 2005, on croyait Thème Je achevé, mais Françoise a décidé de revisionner ses rushes avant de lancer la fabrication de son quatrième DVD dont Claire et Étienne Mineur confectionneront encore une fois la pochette haute en couleurs. À la fois tendre, drôle et provoquant, Thème Je est une auto-fiction où l'imagination vient titiller le réel avec insolence. Il sera complété par son premier film, Rencontres, où dès 1977 on reconnaît son style mêlant documentaire et fiction avec le thème de l'identité servant de fil rouge à toute son œuvre.

lundi 7 juin 2010

Mosaïque raccord


Le mur de la douche était devenu lépreux. L'eau s'infiltrant annonçait une petite catastrophe au plafond des archives. Situé au pied du mur et sans recul, c'est le coin plus moche de la mosaïque, le moins travaillé. J'ai retiré une poignée de terre sableuse comme si le jardin était remonté jusque là et j'ai rebouché le trou à la colle. Il ne me restait plus qu'à enfoncer délicatement les petits carreaux de pâte de verre. Demain ou le jour d'après, en finissant au joint blanc je tenterai de colmater les fissures. Le carrelage s'est fendu. J'imagine que la maison bouge.
Elsa m'avait aidé à boucher les trous autour des nouveaux robinets avec les pâtes de verre, rouge/vert/noir/blanc au premier, dans les nuances de bleu au second. Avec le reste nous avions tapissé la margelle au fond du jardin. À l'île Tudy, et surtout à Paris, j'avais recouvert des murs de carreaux cassés. Le plus gros chantier fut celui du boulevard de Ménilmontant, huit mètres de large sur deux de profondeur, avec cheminée, plans inclinés, escalier, plus la cuisine et deux fenêtres encastrées, des semaines de travail avec Michèle et Jérôme, l'architecte qui avait conçu l'appartement.
La salle de bain en Bretagne a été refaite, il ne reste plus qu'un bout dans la cuisine. Le grand œuvre à Paris sautera avec les futurs travaux. Alors partout on dirait les restes d'anciens vestiges. Si l'on ne craignait l'inondation, on laisserait la lèpre envahir les murs. Comme les fresques du film Roma de Fellini qui s'évanouissent au contact de l'air...
Ma muse, à l'origine étymologique du damier coloré, fera à nouveau couler l'eau glacée sur sa peau satinée en poussant d'étranges cris qu'on ne saurait si d'orgasme, de douleur ou de jeu. Comme elle se douche la fenêtre ouverte, je me demande ce qu'imaginent les voisins qui passent dans l'allée !

dimanche 6 juin 2010

Ils diront qu'ils ne savaient pas


Sur le site de l'UJFP, l'Union Juive Française pour la Paix, le réalisateur israélien Eyal Sivan publia en octobre 2009 une lettre éloquente pour expliquer son refus de voir son film Jaffa, la mécanique de l'orange projeté au Forum des Images dans le cadre de la célébration du centenaire de la ville de Tel-Aviv. Profitant de l'actualité, nous regardons sa version télévisée, hélas réduite de 90 à 52 minutes, enregistrée sur France 5 en mars dernier. Malgré nos connaissances en la matière, nous restons stupéfiés devant le mythe que le gouvernement israélien a su forger au fil de la colonisation. Dans son best-seller, l'historien Schlomo Sand décrit "Comment le peuple juif fut inventé". Au travers de chansons et de documents d'archives exceptionnels, censurés pendant des décennies, le film de Sivan nous apprend comment la ville palestinienne de Jaffa fut rayée de la carte pour devenir un label nationalisé par Israël.
Lorsque j'étais petit mes parents me racontaient que les Israéliens avaient transformé le désert en jardin à force de travail. Les images incontournables révèlent le mensonge. Devant celles où les bulldozers israéliens détruisent les orangeraies sous prétexte qu'elles pourraient abriter des armes, un vieux Palestinien souligne qu'il est différent d'aimer sa terre et de vouloir la posséder. Palestiniens et Israéliens témoignent de cette "époque où l'on ne s'entretuait pas", où Juifs et Arabes vivaient ensemble (depuis des années j'ai recueilli à ce propos le témoignage d'Israéliens, Juifs, Musulmans ou Chrétiens, de Palestiniens aussi, des communistes il est vrai... ), avant que les Anglais ne soutiennent l'immigration de la diaspora, retour à la terre totalement fantasmatique puisque les Juifs ne furent jamais chassés de Terre sainte... Comble de l'ironie, ce mythe sioniste n'existe que dans les récits chrétiens, propagande camouflant toute entreprise de colonisation.
Lorsque j'étais petit mes parents vantaient les kibboutz comme une organisation socialiste où tout était mis en commun. C'était ignorer le nationalisme de ce socialisme et son aspect fondamentalement colonialiste. En 1920, les Juifs ne possédaient que 7 ou 8% des terres. Les paysans palestiniens leur apprirent comment cultiver les oranges sans imaginer que leurs élèves deviendraient leurs maîtres. Même laïques, il est difficile de convaincre les Juifs que je rencontre tant l'histoire a été falsifiée. Hier encore, un jeune homme me demandait si je ne serais pas content d'être accueilli en Israël en cas de recrudescence de l'antisémitisme ; je lui répondis qu'en termes de sécurité c'est bien le dernier endroit où j'irais me réfugier !
Lorsque j'étais petit mes parents m'expliquaient que, malgré toutes les persécutions séculaires, les Juifs étaient toujours là parce qu'ils avaient su se battre sans ne jamais être du côté du manche, sans n'avoir jamais tenu le bâton. Je suis né quatre ans après la création de l'état hébreu. Nous aurons mis le temps à apprendre ce qui s'y passait vraiment. Les communistes orthodoxes ont mis combien de temps pour comprendre les méfaits de Staline ? J'écris aujourd'hui parce qu'ils ne puissent pas dire un jour qu'ils ne savaient pas.
Le discours colonial est le même partout. La paranoïa est la même partout aussi : "tuons les tous avant qu'ils nous tuent !" Les archives montrent les Palestiniens jetés à la mer en 1948, et non le contraire. La réalité s'oppose au fantasme de la peur. On accuse son ennemi de ce qu'on lui fait subir. L'histoire d'Israël est un cas psychanalytique. On voit Jaffa s'écrouler sous les bombes israéliennes. On arrache les cultures, on détruit les maisons, on spolie, on occupe, on affame, on assiège, on arraisonne en eaux internationales avec les flammes des mitraillettes, sous prétexte de terrorisme. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, les Allemands taxaient les résistants de terrorisme. Israël refuse les enquêtes internationales tandis qu'un peuple entier se meurt, livré aux religieux par ceux-là mêmes qui ont détruit tout espoir démocratique, l'armée d'occupation et son "plomb durci". La collusion de l'état et de la religion n'ont jamais rien donné de bon. Le réalisateur palestinien Michel Khleifi, ami et co-auteur de Route 181 avec Sivan, rappelle que "le défi auquel nous devons faire face, en tant qu’artistes et intellectuels, est de poursuivre nos travaux non pas GRÂCE À la démocratie israélienne, mais MALGRÉ elle".
Face aux documents irréfutables montrant la manipulation, Sivan montre celles du réalisme socialiste à l'israélienne. Ah les belles oranges juteuses de Jaffa™ aux allures victorieuses ! Les ouvriers agricoles palestiniens sont condamnés à travailler sur la terre qui leur appartenait.
Il faut des livres pour raconter comment naît un mythe au fil des siècles. J'abrège. Marina Da Silva a très bien parlé de Jaffa, la mécanique de l'orange dans Le Monde Diplomatique, film dont la qualité cinématographique ne gâte rien. J'abrège aussi puisque j'ai fini par trouver le film d'Eyal Sivan sur le Blog de Nicole. J'abrège, parce que la question sans réponse est ancestrale chez le peuple du livre, parce que Simone Bitton aussi sut filmer le Mur de la honte et l'assassinat de Rachel Corrie, parce que les Juifs du monde entier qui se révoltent aujourd'hui contre les crimes du gouvernement israélien me font me sentir moins seul devant l'horreur que m'inspirent la terreur, l'injustice et la stupidité. Le gouvernement israélien ne pourra pas éternellement bafouer tous les codes de l'honneur, celui d'être humain, celui d'être un Mensch.

samedi 5 juin 2010

Antoine Serre, peintre à bicyclette


En sortant mon vélo, j'ai aperçu au coin de la rue un monsieur sur un pliant qui semblait prendre des notes par dessous ses lunettes. Séduit par nos couleurs, Antoine Serre dessinait nos maisons. Je suis repassé une demi-heure plus tard comme il avait entrepris de les peindre. Après avoir réalisé maints croquis de voyage en Afrique, il a pensé que ce serait une manière de connaître sa ville, voire de rencontrer du monde, chose moins facile à Bagnolet qu'au Cameroun ! Son matériel tient sur le porte-bagages de son vélo électrique qu'il m'a gentiment laissé essayer. L'accélération au démarrage est ahurissante. Ensuite les côtes se grimpent comme qui rigole. Le peintre assemble les paysages urbains de Bagnolet dans un grand carnet en accordéon qui offre un point de vue passionnant sur l'instant présent. On ne regarde pas une aquarelle comme une photographie. Le regard de l'artiste privilégie certains détails au détriment des autres. Il force le réel, accentue les contrastes, révèle les bâtiments que l'habitude a fait disparaître...

vendredi 4 juin 2010

Philippe Falardeau, la vérité des mensonges


Découvrant par hasard La moitié gauche du frigo du Québécois Philippe Falardeau, nous eûmes l'irrésistible envie de voir ses films suivants, Congorama et C'est pas moi, je le jure ! Pendant tout la durée de son premier long-métrage à la fois politique et hilarant, nous nous sommes demandés s'il s'agissait d'un documentaire ou d'une fiction. Un jeune réalisateur y filme les déboires de son co-locataire à la recherche d'un emploi. C'est beaucoup plus fort que les démonstrations laborieuses des documentaristes tristes dont la France a le secret. Pour le second film, il n'y a plus d'ambiguïté sur sa nature, le scénario est magistral, les comédiens merveilleusement dirigés et l'humour toujours aussi décapant. Dans tous les cas, c'est filmé avec une grande intelligence et une soif du détail qui épate au détour de chaque plan en évitant les explications laborieuses et les redondances audio-visuelles. Je ne peux m'empêcher de me demander pourquoi la critique privilégie toujours les mêmes réalisateurs et les mêmes films quand il en existe d'aussi inventifs.


Le troisième film valide quelques clefs de l'univers du cinéaste comme la difficulté de marcher ou la paternité, mais c'est surtout du mensonge qu'il est question, car Philippe Falardeau adore nous raconter des histoires. Il ne pouvait trouver meilleur médium que le cinéma ! La franchise du héros de La partie gauche du frigo trouve un écho avec le vol de l'ingénieur joué par Olivier Gourmet dans le sublime Congorama et la mythomanie du gamin de C'est pas moi, je le jure ! Le scénario de Congorama est à des kilomètres de la paresse de la plupart des films français. Les fils du récit se tissent en un imbroglio où tous les éléments du puzzle finissent par trouver leur place dans une folie maniaque où l'asservissement à la quadrature du cercle est tourné en dérision, comme dans le dernier plan où Gourmet bouge la tête à la manière saccadée de l'émeu. Cherchez les DVD, Congorama est distribué en France, les autres au Canada...

jeudi 3 juin 2010

Broken Circles de Franck Vigroux


La musique électronique de Franck Vigroux représentait déjà une extension de son jeu de guitare. Par son écriture pour orchestre il agrandit le cercle en saturant l'espace de zébrures électriques. Les termes collent à la fission de l'atome, la densité des cercles concentriques est brisée avec rage. Vigroux a eu l'intelligence d'engager deux électrons libres parmi les interprètes, Marc Ducret et Matthew Bourne prennent de temps en temps la tangente, à la guitare ou au piano Fender. Philippe Nahon dirige de main de maître ce petit ensemble amplifié également composé de clarinette, trompette, piano, violon, alto, violoncelle et percussion. L'Ensemble instrumental Ars Nova s'est adjoint la soprano Géraldine Keller. Seul point faible de Broken Circles, le texte pseudo poétique de Philippe Malone souligne les tentations contemporaines du compositeur par un pompiérisme auquel on préfèrera les sirènes industrielles. On aurait rêvé de la même audace que pour la musique. Elle défrise, irrite, gratte où ça vous démange. Les trames noir et blanc projetées sur l'orchestre par Philippe Fontes insistent sur les cassures en assurant la cohésion. Le son poussé de Carlos Duarte emporte sans agresser les oreilles. En première partie de cette soirée présentée à La Dynamo de Banlieues Bleues par le festival Extension organisé par La Muse en Circuit, Vigroux triture seul ses machines, jouant de l'infra-basse, des distorsions et du bruit blanc, structurant son discours du concassage et de la fusion des timbres en une ode métallurgique qui laisse entrevoir un timide magma sourdre sous les apparences de l'énergie mâle. Souhaitons que les ensembles de musique contemporaine passent plus souvent commande à des compositeurs (et des compositrices !) qui n'en sont pas issus, c'est rafraîchissant, même aux heures les plus brûlantes.

mercredi 2 juin 2010

Le psychédélisme de Tanaami est contagieux


En les scannant j'ai fait glisser le bandeau sous le livre relié qui est en fait un format allongé (non carré) compilant près d'une centaine de dessins pleine page sans commentaires, précédés d'une préface de feu Shūji Terayama rédigée en 1975 et suivi d'une filmographie de Keiichi Tanaami qui s'étale jusqu'en 2009. L'objet est superbe et mériterait à lui seul l'acquisition bien qu'il ne soit que l'accompagnement du DVD présentant 14 films d'animation de celui que Terayama appelait "Sombre magicien du cinéma électrique. Prestidigitateur de la télévision en couleur. Gérant de la discothèque mentale. (...) Méditation zen de l'agent de vente de l'érotique (...) Apprenti coloriste ayant dans l'idée que les ombres aussi ont bien des nuances." Si je connaissais depuis longtemps l'œuvre de Terayama pour l'avoir rencontré hagard dans les rues de Cannes nocturne et lui avoir tenu compagnie pendant le festival du film de 1972, je ne connaissais de Tanaami que la pochette de l'édition japonaise du Jefferson Aiplane After Bathing At Baxter's. Les deux heures de film sont suivies d'un entretien avec Tanaami et d'un petit sujet d'Arte sur son travail.
Chalet Pointu, en collaboration avec Carte Blanche, publie ce petit chef d'œuvre de psychédélisme nippon (31,60€ port inclus), trip lysergique convoquant le traumatisme du bombardement de Tokyo en 1942, les poissons rouges de son grand-père, des yeux et des oreilles, des formes érotiques, et plus essentiellement des images puisées dans sa mémoire ou extirpées de ses rêves. La technique du flicker provoque la transe. Plusieurs des films sont des duels graphiques avec son ami animateur Nobuhiro Aihara. Les musiques, successivement de Takashi Inagaki, Morio Agata, Kuknacke ou Masahiro Saeki, soutiennent l'animation des dessins à la main dans une pop instrumentale drôle, hypnotique et inventive dont les Japonais ont le secret. Retour aux origines de l'art, improvisation, enfance, plaisir... Sans story-board, les films de Tanaami défiant la logique, la contagion nous gagne et nous nous laissons progressivement aller à notre tour à la rêverie. Lysergique, balbutiai-je.

mardi 1 juin 2010

Quatre articles sur la politique israélienne (rappel)

Sur mon statut FaceBook, j'ai écrit "La paranoïa est un suicide programmé". On me demande de m'expliquer. Depuis 2006, j'ai écrit 4 articles sur ce Blog : Autodestruction, En Israël le communautarisme a enseveli la réflexion politique, Où fait-il bon vivre ? et le dernier en 2009, Neige Nuit Sable Sang. Dès 1967, je suis entré en rupture avec la politique d'Israël pour ne pas renier ma culture...

Internet permet d'être sans avoir eu à penser


Si L'Internet fait des bulles avait un intérêt historique sur le commerce en ligne, I am the Media ne parle que de l'outil au détriment du contenu. À en croire l'enquête de Benjamin Rassat, les Blogs ne sont qu'affaire de narcissisme au travers de l'auto-googlisation et donc de course à l'Audimat. Son "I am" est bien loin du "cogito ergo sum" cartésien. Ici on "est" sans avoir eu à penser ! Le film n'apprend rien, c'est une ennuyeuse litanie de têtes creuses qui ne connaissent qu'un chiffre, le numéro 1, soit être en tête de sa liste. Les questions sont trop bateau pour générer la moindre réponse intéressante ; même le détracteur Andrew Keen qui n'y voit que masturbation intellectuelle reste fade et l'avatar schizophrénique de Rassat accumule les poncifs. I am the Media tourne surtout autour des Vlogs (vidéo blogs), où ces exercices d'exhibitionnisme les plus populaires sont sans paroles. Le voyeurisme qu'ils suscitent est le même que celui de la télé-réalité. Pas un soupçon de regard critique sur le Blog, journal intime devenu public, sur les motivations des auteurs qui ont quelque chose d'autre à défendre qu'une occupation de l'espace, hymne stérile et rabâché au fantasme warholien des quinze minutes de célébrité pour chacun. Le film fait l'impasse sur les différentes formes que peuvent prendre ces chroniques régulières, souvent dirigées par des amateurs (soit ceux qui aiment), en libre accès pour tous les internautes, et qui concurrencent les médias plus traditionnels tremblant de ne pas en comprendre les ressorts faute d'une véritable réflexion sur les révolutions que les nouvelles pratiques engendrent. Même chose pour les sociétés d'auteurs qui ratent le coche en misant sur la répression au lieu d'adapter la protection des droits aux nouveaux usages ; se laissant circonvenir par les industriels, elles vont à contre-courant des intérêts des auteurs qui sont de faire circuler les œuvres avant de compter sur ses doigts les intérêts numéraires. Les conséquences d'Internet sont encore difficilement évaluables, mais il est évident qu'il transforme la pensée bien au delà du médium. Et quand la pensée change, l'être s'y conforme. Quod erat demonstrandum.

turkey visa | platinum play