Jean-Jacques Birgé

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samedi 31 juillet 2010

Laissez parler les p'tits papiers


Les collègues de Marie-Laure lui ont offert un magnifique livre pour son départ du collège où elle enseignait jusqu'ici. Dès qu'elle me l'a montré j'ai su que c'était le cadeau idéal pour Estelle dont c'est l'anniversaire aujourd'hui. Papercraft est un recueil d'objets design et d'œuvres d'art réalisés en papier, rivalisant tous d'invention et renouvelant l'émerveillement à chaque page. Aux 258 pages s'ajoute un DVD avec une partie Rom et nombreuses animations. L'édition anglaise étant essentiellement constituée d'illustrations, les non-anglophones seront peu pénalisés. Le site des Éditions Gestalten regorge d'extraits.


C'est le genre d'ouvrage que l'on peut ouvrir à n'importe quelle page pour s'entendre s'esclaffer comme si l'on assistait à un feu d'artifices. Je le feuillette pour citer les artistes ou designers que je préfère, mais c'est si varié que la sélection est absurde. La double page ci-dessus montre les performances d'Akatre à Mains d'Œuvres, mais je suis tout autant fasciné par les dentelles de Bovey Lee, les livres taillés dans la masse de Brian Dettmer, les mises en scène de Thomas Allen, les films d'Apt & Asylum, les théâtres de Swoon, les fumées d'Adam Klein Hall, le mobilier de Tokujin Yoshioka, l'univers rose et blanc de Kerstin Zu Pan, les costumes de Polly Verity, etc. Maintenant que je dois rendre l'exemplaire que Marie-Laure m'a prêté pour écrire mon article, je n'ai plus d'autre choix que d'en commander un pour moi.

Bande son par Régine (paroles Serge Gainsbourg).

vendredi 30 juillet 2010

Sun Sun Yip, bois de chêne et mûre écrasée


Sun Sun Yip a rapporté de son séjour en pays manceau plusieurs sculptures en bois de chêne qu'il a travaillées à la tronçonneuse et au ciseau à bois. Chaque fois que j'ai besoin de couper un arbre mort je l'appelle au secours tant il jubile à l'idée de faire marcher l'instrument du massacre. À côté de ses troncs creusés et recouverts de mûre écrasée, il s'est amusé à réaliser toute une série de crânes dont deux s'embrassent langoureusement. Approche paradoxale car Sun Sun cherche à mémoriser l'été, sommet de la vie. Il ramasse les fruits tombés qui seuls permettent d'obtenir la teinte foncée et fige dans l'instant ses sculptures en recouvrant la pâte noire d'un vernis à la résine d'époxy, le reste du bois restant brut. Se dégage de l'ensemble un sentiment trouble du temps qui passe, entre modernité des formes et archaïsme du matériau.
Avant de partir il me remet un DVD d'une étonnante version en triptyque de G10 pour lequel j'ai composé une musique pour ensemble de cordes traitées électro-acoustiquement. L'impression "alien" en est renforcée comme si les cristaux vivants s'étaient multipliés pendant mon sommeil. Là encore la vie s'écoule inexorablement sans que l'on en comprenne forcément les tenants et les aboutissants. De la beauté de l'inconnu naît le trouble.

jeudi 29 juillet 2010

Tout va bien


Pourquoi faut-il toujours que les ennuis nous tombent sur la tête à l'instant où nous pouvons enfin nous reposer ? Suis-je naïf de croire que je vais pouvoir enfin me prélasser à la fenêtre !
Comme Jonathan m'apprend que le tapis qui recouvre toute la salle de bain est gorgé d'eau, nous découvrons que le flexible du mitigeur est fendu sur toute sa longueur. Nous avions évidemment commencé par changer les joints, mais l'eau chaude fuyait de plus belle. Coup de chance, voilà onze ans que je conserve au grenier un mélangeur tout neuf pour bidet qui s'adapte parfaitement au lavabo. Annie m'aide à l'installer, mais la chaudière ne veut pas repartir ! Enfin, je ne sais plus, j'appelle le plombier qui est en vacances, le chauffagiste qui me dit de ne pas m'affoler et d'attendre, je mets le tapis à sécher. En bas, Annie, grattant le mur du studio avant de le repeindre, s'aperçoit que la poutre qui tient la maison est bouffée par les bêtes, il n'en reste pratiquement rien. Espérons seulement que c'est ancien.
Hier soir je faisais des comptes. Pendant quelques jours j'ai cru être riche. Je me suis seulement donné les moyens de continuer. J'ai la chance d'avoir travaillé pour pouvoir payer les travaux. Tout ce que l'on a gagné s'évapore plus vite qu'il n'a fallu de temps pour l'amasser. Ceux qui n'ont pas les moyens de réparer ou de remplacer les appareils défectueux sont simplement encore plus dans la mouise.
Moralité : tant que les ennuis arrivent lorsque le travail est terminé, tant que l'on a gagné de quoi payer la casse, tant que l'on est encore là pour en parler, c'est que tout va bien.

mercredi 28 juillet 2010

Les cheveux en quatre


Comme je n'ai plus de quoi m'arracher les cheveux tandis que mon ordinateur refuse obstinément de graver, je saisis le joker Pierre Oscar qui m'envoie la photo de Francis à l'œuvre. Chaque fois que je crois pouvoir enfin me reposer il y a toujours une bonne raison de rempiler. J'ai ainsi étalonné les 22 musiques et partitions sonores de la collection dont je vous rabâche les oreilles depuis le début du mois pour pouvoir les apporter chez Snarx tout à l'heure. Les ennuis ont commencé lorsque j'ai voulu les sauvegarder sur un DVD : "Le graveur a détecté une erreur : Sense Key = ERREUR MOYENNE / Sense Code = 0x73, 0x03". Après moultes essais infructueux j'ai employé les grands moyens. Après avoir zappé la P-RAM (tenir les touches option-command-P-R appuyées au redémarrage et attendre d'avoir entendu trois fois le son fatal du lancement du Mac avant de les relâcher) et inséré un disque de nettoyage, miracle, ça s'est remis à fonctionner. Mais l'expérience m'avait rasé la tête de l'intérieur. Je n'avais plus rien à raconter.

mardi 27 juillet 2010

My parallel or my loving drumstick


Françoise est repartie voir sa maman en me confiant la traduction des chansons composées avec Bernard Vitet qu'elle a choisi d'utiliser pour son film Thème Je (The Camera I), à paraître à l'automne en DVD dans une version radicalement différente des pré-projections qui ont eu lieu jusqu'ici. Pour faciliter la tâche à Jonathan, je tente une première traduction à l'aide de l'Harrap's en quatre volumes, ne cherchant surtout pas une traduction littérale, mais les effets poétiques que j'avais imaginés pour le disque Carton en 1996. Écroulé de rire, mon ami américain me suggère d'essayer Google qui me sortira certainement des propositions aussi sottes que grenues. C'est bien la raison pour laquelle je rédige mon blog en français plutôt qu'en anglais qui me permettrait pourtant d'augmenter considérablement mon lectorat. La précision du langage, ses sous-entendus et ses jeux de mots, ne me sont hélas accessibles que dans ma langue maternelle. Je garde l'anglais pour les conversations de tous les jours et les échanges épistolaires avec le reste de la planète. N'empêche que pour l'instant les sous-titres du film risquent d'être assez croquignolets à l'endroit des chansons. Par exemple ça pourrait donner :
My parallel or my loving drumstick
Mademoiselle calling your name
You’re old enough to love
When your quill hesitates…
Que celles ou ceux qui ont reconnu la chanson originale en français nous écrivent. Ils ont gagné...

lundi 26 juillet 2010

Le site LeCielEstBleu est devenu .org


Suite à un différent avec le créateur du site LeCielEstBleu, son ex-compagne Kristine Malden, qui en avait déposé le nom en tant qu'administratrice, l'a brutalement fait disparaître sans prévenir. Co-auteur d'une énorme partie des œuvres qui y sont présentées, j'ai immédiatement suggéré à Frédéric Durieu de le remettre en ligne avec un nouveau suffixe. L'adresse est donc devenue www.lecielestbleu.org (à la place de .com).
Rencontré en 1999 lors de la création du CD-Rom Alphabet j'ai réalisé avec Fred nombre de modules interactifs de 2000 à 2004, jusqu'à FluxTune qui reste encore inédit.
Lors d'un précédent article j'avais évoqué ces œuvres en libre accès sur Internet, à condition d'installer le plug-in Shockwave. Je dois maintenant me livrer à une petite gymnastique consistant à remplacer l'ancien suffixe par le nouveau un peu partout sur la Toile.
Cette aventure montre à quel point il est nécessaire d'être propriétaire de nos noms de domaine et de l'espace virtuel que nous créons, d'en posséder les codes en ne les partageant qu'à bon escient ou en bonne intelligence. Nos informations pouvant être à la merci de personnes indélicates comme de faillites, de pannes comme de manœuvres politiques, il est également indispensable d'en conserver copie dans un endroit sûr. Pour les personnes publiques et les entreprises quelles qu'elles soient il est également conseillé de déposer son propre nom comme nom de domaine. C'était la séquence parano pour bien commencer la semaine !

dimanche 25 juillet 2010

Taille stéréo


Pierre Oscar est arrivé au moment où Francis me coupait les cheveux. Sonia et moi avions déjà commencé depuis la matin avec Marie-Laure qui avait apporté toile et pinceaux pour jouer le rôle d'Édouard Manet dans l'atelier où il avait peint le scandaleux Déjeuner sur l'herbe. Point d'ambiance naturaliste donc, mais l'envers du tableau, petits bruits légers et une seule respiration du modèle sur son gros plan. Au fond, une grosse horloge franc-comtoise homogénéise la scène en assurant la continuité.
Avec raison notre réalisateur nous obligea ensuite à refaire la toupie du Chardin pour mieux l'animer. Nous nous étions donné tant de mal à caler la planche la fois précédente alors qu'il me suffisait de l'incliner au fur et à mesure des lubies de la toupie pour que sa rotation dure le plus longtemps possible tout en variant ses mouvements. Suivit une séance de panoramification en fonction de l'animation en relief dont le film ne présentait ici que l'œil gauche, puisque l'Enfant au toton sera vu avec des lunettes 3D comme le Böcklin.


Pour terminer cette longue journée, nous peaufinâmes les mixages de Gauguin, Poussin et surtout Courbet pour lequel Pierre Oscar (merci pour la photo dans le studio) me demanda de faire complètement disparaître le son à chaque fondu au noir faisant sombrer les dames de petite vertu dans le rêve.
Le vingt-deuxième et dernier tableau est ainsi terminé. Il ne nous reste plus qu'à étalonner l'ensemble et créer toutes les nuances entre faux silence et musique à fond les manettes. Le temps était propice à ma taille saisonnière. Françoise ayant subi le même sort prend les photos avant-après comme la pub d'une cure d'amaigrissement. Je me sens mieux.

samedi 24 juillet 2010

Pluie, vapeur et vitesse


Je ne suis pas certain de l'ordre des évènements. Mon œuvre de workaholic m'aurait-elle donné des vapeurs au point de me faire sombrer dans une douce léthargie m'empêchant de discerner le vrai du faux ? Je mixais la partition sonore du tableau de Turner lorsque la pluie s'est mise à tomber, arrosant le jardin d'une lumière de mousson. J'ai redoublé de vitesse pour arracher le linge presque sec et fermer les fenêtres, mais c'était déjà trop tard. La tentation était grande de photographier les couronnes d'eau formées par les gouttes au contact du bois, mais Pierre Oscar était déjà passé par là avec son appareil le jour où nous mixions La tempête de Giorgione.
Il ne me restait plus qu'à repartir au début du fichier en soignant le point de bouclage. La brume de 1844 camoufle le départ de la Firefly Class qui s'ébroue avant que la pluie n'arrose copieusement le pont enjambant la Tamise à Maindenhead. L'averse redouble tandis que la locomotive accélère au delà du raisonnable. L'énergie cumulée de la nature et de la science pousse le son à son paroxysme, noyant le moteur emballé sous un déluge de bruit blanc. Je suis obligé de recommencer la fin, car les caprices des harmoniques me font bizarrement entendre un intolérable et répété "Sieg Heil" constitué de l'entrechoc des gouttes, des pistons et des rails. Je ne peux pas prendre le risque qu'un spectateur ait la même sensation. En réécoutant le mixage, je m'aperçois que je monte toujours selon des références cinématographiques plutôt que musicales, préférant les passages cut brutaux au camouflage des fondus. Ainsi, insérant par le son des effets de coupe dans un plan séquence, je recrée l'image mentale d'un film imaginaire où les angles varient alors que la caméra est fixe.

vendredi 23 juillet 2010

Ne jamais coller aux images


En indiquant de ne jamais coller aux images je ne rejoue pas le combat que mène Moïse contre Aaron dans le sublime opéra de Schönberg filmé par Straub et Huillet, mais j'évoque la question du synchronisme dans un film.
Si les sons valident souvent les gestes de l'utilisateur dans une interface multimédia, au cinéma il est jouissif de jouer des effets psychoacoustiques que permettent avances et retards des évènements sonores en regard de l'image (et non de l'action, car l'action est composée des deux !). Précéder de quelques images (un dixième de seconde, par exemple) l'action visible est logique si l'on considère l'inégalité de vitesse des deux composantes. De 340 mètres pour le son (dans l'air) à 299 792 458 mètres par seconde pour la lumière, le rapport est de 1 million pour 1. Même à un mètre de l'écran la différence me semble perceptible ! La raison scientifique n'est pas la seule motivation aux glissements du plaisir de ne pas être synchrone. Suggérer par le son ce que l'on va voir, installer une ambiance avant d'éclairer la scène, faire trébucher les personnages, rompre un équilibre qui n'existe pas et n'existera jamais, jouer la complémentarité sans rechercher une vérité imaginaire, est l'apanage de la discipline. Entendre par là mon indiscipline constitutionnelle à mon statut d'auteur. Le montage cinématographique a toujours joué de ces miracles. Adepte du synchronisme accidentel explicité par Cocteau dès La belle et la bête et le ballet du Jeune homme et la mort, je suis aux anges lorsque vient le moment de placer les éléments sur la timeline, le cours du temps, où chaque vingt-quatrième ou vingt-cinquième de seconde compte. Car cette différence la plus minuscule soit-elle transforme le sens ou l'émotion d'une version à une autre.
Lorsque Bernard interpréta Moïse et que je jouai le rôle d'Aaron en sous-titre français sonore dans une évocation radiophonique de Patrick Roudier, nous nous gardâmes bien de coller aux voix des chanteurs pour que le texte reste perceptible malgré notre französischer Sprechgesang en surcharge et pas seulement musicale ! Schönberg a dû se retourner dans sa tombe, mais j'emporterai ce souvenir palpitant dans la mienne...

jeudi 22 juillet 2010

Il ne fait jamais nuit


Le tableau de Zao Wou-Ki s'appelle "Il ne fait jamais nuit". En ville comme à la campagne le noir n'existe pas et Claude Monet d'insister, "le noir n'est pas une couleur". En passant la journée à quatre pattes pour enregistrer le son des grains de riz tomber sur mes instruments, je cherchais à varier les couleurs d'une écriture imaginaire. Sur les à-plats du fond composés de deux violoncelles et de divers enregistrements de rhombe, nous pouvons entendre le riz sur les lames du xylophone et du métallophone, sur les blocs chinois et les peaux, mais j'ai aussi utilisé une ardoise et des casseroles accordées, et, pour terminer, la guitare électrique. En faisant tourner le rhombe j'ai heurté le mur et l'instrument s'est brisé. J'ai heureusement pu aller au bout de l'enregistrement en coinçant le bois dans les vis, mais ce genre d'accident me crève le cœur parce qu'il aurait pu être évité si je ne me mettais pas dans cet état d'excitation qui me fait enchaîner les prises à une vitesse digne d'un concert en public. Si je relâche la tension, il me faudra des jours ou des semaines pour obtenir un résultat équivalent. Voilà pourquoi je prépare la séance pour avoir tout sous la main, pour que la technique ne pose aucun obstacle à mon inspiration. Sonia est d'une aide précieuse tant pendant l'enregistrement qu'au montage, son écoute me permettant de prendre du recul, de voir avec ses yeux. Après plusieurs phases de doute et d'approximation, à la fin de la journée l'œuvre ressemble à ce que j'avais imaginé. Qu'il est agréable de comprendre que c'est fini !

mercredi 21 juillet 2010

L'anamorphose


En travaillant avec Pierre Oscar Lévy qui, par le biais de son "image du jour", me fait cadeau de son cliché pour le billet de ma nuit, je me demande si toute œuvre n'est pas une anamorphose. Entendre que nos motivations et les moyens pour les atteindre relèvent d'un mystère plus grand que notre prétention à maîtriser notre art, même en prenant la clef des chants les plus désespérés. De là à tordre notre fiction pour faire apparaître le réel enfoui sous des couches de savoir ou de savoir faire il n'y a pas loin. J'imagine que l'inconscient guide notre main comme un mille-feuilles hypnotise le gourmand. Voyez-y pour preuve le synchronisme accidentel que nos rêves les plus fous n'auraient jamais osé invoquer.
L'astronome de Vermeer résistait à toute analyse. Aucun lâcher prise n'établissait le contact sensible. J'ai commencé par résoudre les problèmes techniques qui m'ennuyaient depuis des semaines en réinitialisant le Midi dans l'utilitaire Configuration audio et MIDI. Comme j'avais lancé les machines sur huit pistes parallèles je débordai des quatre minutes du film de Pierre Oscar jusqu'à seize. Persuadé qu'il me faudrait trois ou quatre jours pour arriver au bout de l'œuvre, je réécoutai agacé le brouillon. Il y avait de belles choses. M'effleure alors l'idée que ce mélange de cloches tubulaires (lutherie Vitet toujours), de marimba eroica, de gongs et de pizz conviendrait peut-être... Laissant le début tel quel, sobre et répétitif, j'attaquai par la fin, riche en expérimentations timbrales, cymbales frottées, arpégiateur sur arpégiateur, filtre du circuit d'échantillonnage et de maintien sur le panoramique, etc. Je montai la musique comme un film tant qu'on oublie le plan séquence de l'image. La pièce prenait forme, mais la synchro ne rimait à rien. Reprenant le début tel quel, je coupai après une minute ce qu'il y avait en trop pour arriver à quatre minutes exactement. Start. Tout est magiquement en place. L'accélération fait tendre l'oreille à l'astronome comme à ses admirateurs. Même lorsqu'il regarde ses genoux il entend les étoiles et nous croyons les voir. L'horloge sonne au mur. On devine le ciel derrière la fenêtre fermée. La retenue de la première partie cède la place à une profusion d'équations musicales à l'instant même où l'idée jaillit, symbole de la création.
Les purs sanglots ne sont pas nécessaires pour la croire immortelle. La faux est au bout du chemin. Les deux crapules s'effacent devant le Christ en relief que trop de reproductions recadrent honteusement tandis que le crâne d'Holbein retrouve son inéluctabilité biologique.
S'il s'emporte sur son blog de temps en temps, Pierre Oscar publie sa photographie du jour qu'il envoie par mail à ses amis. Je suis chaque fois sidéré par l'acuité et la promptitude de son regard, cette manière de saisir l'instant des gens de la rue devant un décor qui semble construit pour eux ! À lui le soin de publier cette somme quand cela lui chantera. Je lui demande un simple témoignage, l'anamorphose. C'est sous son signe que nous croisons nos parapluies et nos machines à coudre sans autre effet que les ressources du son et de l'image. On nous demande d'en rajouter, mais on ne peut dessiner les moustaches de la Joconde à la Victoire de Samothrace !

mardi 20 juillet 2010

Nous sommes tous des écureuils en puissance


Le soleil sur la table du jardin m'a donné l'idée d'essayer la minuscule automobile que Françoise m'avait rapportée il y a deux ans. En l'absence d'accumulateur son capteur solaire ne permet pas d'emmagasiner l'énergie ; la petite voiture s'arrête donc à la première ombre, ce qui m'arrange pour la prendre en photo. Le climat parisien est habituellement peu propice à ce genre d'expérience si je me remémore les journées ensoleillées cette année.
Je n'ai pas cédé à la campagne commerciale m'incitant à affubler mon toit bagnoletais de capteurs dont le délai avant rentabilité risque de dépasser largement ma présence en ces lieux. Vendre à EDF de l'électricité plus chère qu'elle ne coûte réellement m'est apparue comme une grosse arnaque des lobbys solaires au détriment de l'État. De plus c'est une technologie qui évolue très vite et je crains qu'il faille remplacer tout le système bien avant les simulations financières expliquées par le représentant de commerce trop insistant. Je repense au CD que l'on nous a présenté inusable alors que mes vinyles tiennent beaucoup mieux la distance. Je ne vais pas ici détailler les raisons qui m'ont fait abandonner cette fausse bonne idée, mais le sujet me laisse songeur.
Naïf et mal informé, je me laisse aller à rêver à toutes les énergies que nous pourrions canaliser plutôt qu'en subir uniquement les conséquences dramatiques. Attribue-t-on assez de crédits aux chercheurs qui travaillent sur celle des marées, de la tectonique des plaques, de la combustion des déchets ou de nos propres mouvements ? Le charbon et le pétrole ont vécu, mais il n'y a pas que l'éolien, l'hydroélectrique, le thermique, l'organique, le nucléaire ou le solaire. Je n'y connais pas grand chose, mais en regardant la petite voiture filer sur la nappe, je me suis dit que l'on ne pouvait pas plus continuer à polluer que de foncer tête baissée dans la première offre promotionnelle politiquement correcte. Là-dessus j'ai attrapé mon épuisette et je me suis mis à courir après les écureuils. Avec toute l'énergie que j'ai déployée en vain on aurait pu au moins éclairer la penderie.

lundi 19 juillet 2010

Les tableaux de Pierre Oscar Lévy


Pierre Oscar Lévy exécute un travail de titan, donnant un coup de jeune aux chefs d'œuvre du patrimoine. En un mois il aura pondu quarante scénarios et réalisé plus de la moitié des courts métrages autour d'autant de merveilles de la peinture. Une toile, un film. Même punition en ce qui me concerne, puisque j'en compose les partitions sonores avec la gageure de renouveler chaque fois l'exercice. La démonstration de l'apport du son dans un médium audiovisuel est flagrante. En suggérant Pierre Oscar à Dominique Playoust j'ignorais à quel point j'avais vu juste. Épris de peinture depuis son plus jeune âge, il réalise un de ses rêves d'enfant et donne naissance à son tour à quelques perles du 7ème Art. Pour ce faire il aura dévoré jusqu'à cinq bouquins par œuvre, recueilli les conseils avisés de Luis Belhaouari et dirigé une équipe d'effets spéciaux travaillant essentiellement sur Flame et une autre plongée dans la 3D. Chez Snarx, avec Jean-Christophe, Mélanie, Erwann, Nicolas, Frankie et tous les autres, il jongle donc d'un pied sur l'autre entre deux salles, ce qui est peu, j'en conviens, pour avoir vu Orson Welles travailler à Saint-Cloud avec cinq monteurs simultanément ! Ses genoux en prennent un coup, mais ses chevilles résistent à l'épreuve. Chaque scénario comprend un récit, soit l'analyse historique et psychologique du tableau, un texte poétique emprunt à la littérature qui n'a d'autre fonction que de décoller de la toile, l'objectif, c'est-à-dire l'angle sous lequel il l'aborde, et le découpage plan par plan, sachant que plus de la moitié des films qu'il aura réalisés se borne à un plan séquence savamment étudié au millimètre près.
Nous faisons valider d'abord les scénarios, puis le montage, le plus souvent sonorisé, pour terminer par les effets spéciaux exigés par notre client et qui prennent un temps machine considérable. Ces artefacts sont toujours inspirés de l'étude des tableaux et obéissent à la même logique narrative que le reste de la collection. Je les imagine comme un clin d'œil brechtien révélant la commande. Ils signent le saut dans le temps que notre travail représente, à la fois savant et naïf, et rendent hommage aux peintres sublimes que nous vénérons sans plus de sacralisation que d'iconoclastie. On peut être sérieux et élever des écureuils fous (je n'arriverais jamais à prononcer correctement "Crazy Squirrel"), puisque je ne peux m'empêcher de penser à Tex Avery quand le reste du temps et selon les films je reconnais Murnau, Renoir (Jean), Laughton, Visconti, Jancso, Buñuel et tant d'autres, mais, finalement et surtout, Pierre Oscar Lévy, qui en 1983 signait Je sais que j'ai tort mais demandez à mes copains, ils vous diront la même chose (Palme d'or du court-métrage au Festival de Cannes) autour de Picasso, Premiers mètres l'année suivante et Le cabinet d'amateur en 1986 qui sont deux magnifiques collections de faux, cinématographiques d'abord, picturaux ensuite, Relief de l'invisible en 1999, zoom vertigineux dans la matière, etc.
Si Dominique, qui est à l'origine du projet avec nous deux et remplit les fonctions de producteur, nous octroya une confiance aveugle, Pierre Oscar, avec qui j'avais travaillé précédemment sur deux films, me permet de vérifier mes théories sur l'apport du son lorsqu'il vient compléter les images plutôt que les illustrer. Les partitions sonores, répertoriées selon leurs constituants, prennent plus ou moins de recul, à savoir la densité d'évocation poétique qu'elles sont en mesure de susciter. La musique est évidemment la porte ouverte à toutes les interprétations, et plus elle est difficile à caractériser, plus elle en offre ! Les partitions bruitistes, faites d'ambiances réalistes ou sonorisées par des signes jalonnant de sens les paysages survolés par la caméra virtuelle, jouent la carte de l'immersion, voire de la transe. Certains partis-pris comme l'enregistrement de la foule des visiteurs du Louvre devant Les noces de Cana relève encore d'une autre série, plus conceptuelle. Je parle de tout cela alors que nous sommes encore en plein dedans. Presque toutes les musiques ont été enregistrées avec des instruments acoustiques, le plus souvent bien réels ; je m'y suis collé pour la plupart (flûtes, trompette à anche, trompette, violon, hou-kin, piano, piano-jouet, guimbarde, percussion...), mais le violoncelliste Vincent Segal est venu me prêter main forte, ainsi qu'Elsa pour une chanson murmurée, et pour quelques bruitages complexes Pierre Oscar et Sonia Cruchon qui trouverait la solution à n'importe lequel de nos désirs impossibles... À l'avenir il serait palpitant d'opérer sur des œuvres plus récentes. J'ai déjà hâte de voir tous les films terminés, repensant au dernier vers de Renard de Stravinsky et Ramuz : "Et si ma chanson vous a plu, payez-moi ce qui m'est dû !".

dimanche 18 juillet 2010

Flûte alors


Embarqué dans une activité musicale monomaniaque, j'ai de plus en plus de mal à écrire sur autre chose. Vient s'ajouter la crainte de lasser mes lecteurs/trices à en détailler le menu, discours de la méthode que je tente de renouveler chaque jour puisque je me suis fixé de traiter chacun des vingt-deux tableaux de manière radicalement différente. Saurez-vous décrypter le sens caché de ce qui peut, au premier abord, paraître des modes d'emploi ? Dans cet autoportrait en creux, j'espère toujours que l'anecdote ou l'exemple seront suffisamment éloquents pour susciter une critique, une réflexion, ou bien livrer quelque astuce, pour que l'on n'en reste pas à la description rudimentaire de ma tambouille faussement technique !
Aussitôt dit, aussitôt fait, j'ai enregistré les deux pièces pour flûte. Très tôt, j'attaque le Portrait de l'artiste en costume oriental avec la flûte basse en PVC construite par Bernard. Je m'époumone dans son tube de 2 mètres avec une section de 3,5 cm. Cinq prises de 4 minutes chacune plus tard, je crée un espace plausible pour la scène, mais je réverbère la mélodie rythmée accompagnant le chien pour lui donner un effet artificiel, comme si c'était un avatar rêvé du peintre. Pierre Oscar (admirant l'original au Petit Palais) m'apprend que l'animal a été ajouté dans un second temps. À la sortie des 101 dalmatiens en 1961, j'avais été marqué par la scène où les maîtres ont tous un chien qui leur ressemble. Ce phénomène d'identification se vérifie souvent. Si je joue Rembrandt très grave, son ironie devient explicite avec le rythme sur le chien, sujet majeur de la toile.
L'après-midi, j'essaie de transmettre l'érotisme d'Arearea (Joyeusetés) de Gauguin tout en soufflant comme si c'était la jeune fille. La rivière diffusée en playback dans le casque, je joue là aussi en regardant le film, ce qui n'est pas mon habitude, car en général je préfère mémoriser pour profiter des effets magiques du synchronisme accidentel. J'hésite un peu, j'ânonne tout en conservant l'émotion. Je voulais utiliser une petite flûte en bois, mais Pierre Oscar insiste pour que ce soit très doux. J'en sélectionne donc une en plexiglas que Bernard m'avait construite. En fait, c'est ma préférée. J'avais peur qu'elle fasse trop japonaise, mais en choisissant bien la tonalité j'espère m'être approché de la sensualité fragile désirée.

samedi 17 juillet 2010

682 km à vol d'oiseau


Je voudrais filer à La Ciotat auprès de Françoise qui veille Rosette jour et nuit, mais le tournage des tableaux me retient à Paris. Ce n'est pas toujours facile d'être où l'on devrait.
Je travaille de 6h à passé minuit presque tous les jours. Comme pour le reste de l'équipe il n'y a ni samedi ni dimanche. Et chaque jour j'ai l'impression que respecter le planning tient du miracle. Hier j'ai mixé La Vierge aux rochers de Leonard de Vinci et préparé les séquences animées des Demoiselles des bords de Seine de Gustave Courbet. Le rêve qu'a construit Pierre Oscar autour de ce tableau me fait éloigner les rires du bal sur l'autre berge et celui d'une des filles dans un imaginaire à portée de main. Samedi la flûte tient le rôle principal, basse sur le Rembrandt, aigrelette sur le Gauguin, dans l'intimité du miroir pour le premier, en suivant la rivière pour le second. Je voudrais tout enregistrer cette fois à l'image, sur le modèle de la fugue.
Une fugue ? Je me sens mal de ne pas pouvoir te serrer dans mes bras. J'aimerais faire rire ta maman, aider ton père, vous écouter parmi les oiseaux et les cigales, mais je ne fais que reconstituer ce genre d'ambiances dans le studio que je déserte seulement aux rares heures du sommeil. Je pense à vous tout le temps, dans le moindre interstice de la fiction en morceaux que nous inventons.
Lorsque j'arrive à voler du temps à cette course folle contre la montre je m'active à terminer 2025 ex machina, un grand écart de quinze ans en prémisse de mon prochain disque, je rédige avec Antoine le texte de présentation de Petit manège, notre nouvelle installation, je résous mille problèmes domestiques ou administratifs sans réussir à m'allonger ne serait-ce que dix minutes pour lire le journal. Pourtant je suis calme, ce qui me permet d'avancer vite et bien. Il y avait longtemps que je n'avais senti cet élan musical. Tout prend sa place. Je pense que je suis calme parce que je suis avec toi et que je te sens t'affairer aussi jour et nuit. Je suis près de toi et ta pensée m'enveloppe à tout moment. Ma tristesse est modulée par l'admiration que m'inspire Rosette, égale à elle-même, à la hauteur de sa vie exemplaire. Déjà Tonton nous avait épatés. Quelle belle famille ! Est-ce que j'écris ces lignes pour m'empêcher de culpabiliser de n'être pas physiquement avec vous ? C'est possible. Je suis ici et là-bas. Je me dépêche de terminer. Ce mois de juillet n'a pas l'air vrai. Rien ne semble réel.

vendredi 16 juillet 2010

Nuits blanches


Nuits blanches a la brutalité du rêve : rien n'est plus cruel que le réveil. En 1957 Lucchino Visconti abandonne le néoréalisme qui a fait son style et son succès pour un néoromantisme où le réalisme poétique sert l'intemporalité du conte. À l'époque la critique ne lui pardonnera pas. La beauté des images en noir et blanc colle avec les contradictions intérieures des protagonistes ; le flou du brouillard qui les grise, réalisé avec des tulles immenses au lieu d'effets de fumée, la neige qui tombe sur un coup de baguette magique font ressortir les sentiments puissants qui nous enchaînent et nous entraînent. Visconti porte le théâtre essentiel à l'écran par une maîtrise absolue de l'art cinématographique. Il construit à Cinecitta le décor de Livourne, la petite Venise, pour que l'intrigue soit non seulement de toujours, mais aussi de nulle part. Dans l'un des bonus qui accompagne la superbe copie remasterisée (Ed. Carlotta), le chef costumier Piero Tosi évoque le réalisateur avec une élégance et une maîtrise dont on devine la complicité avec le maître. Le film est une leçon de vie et une leçon de cinéma. La solitude des personnages montre à quel point il est difficile de partager le même rêve. Marcello Mastroiani en garçon pudique hors de son temps, Maria Schell en jeune fille à peine sortie des jupons de sa grand-mère, Jean Marais en beau ténébreux étonnamment froid et absent, Clara Calamai la prostituée dont la tendresse et l'injustice font partie du métier, vivent dans des mondes parallèles.
En revoyant le film, j'ai pensé au tragique Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy, et puis j'ai eu très envie de revoir Les quatre nuits d'un rêveur, autre adaptation du même roman de Dostoïevski par Robert Bresson en 1971. Plus récemment James Gray rendit explicitement hommage au romancier russe et au réalisateur italien en filmant Two Lovers. La version de Bresson est, comme chez Visconti, en porte-à-faux par rapport à ses précédents films, plus terre à terre dans cet impossible qui le caractérise. Ses effets de modernité sont encore plus caricaturaux que le rock 'n roll de Nuits blanches, mais ils en retirent une éternité blessante qui nous renvoie encore à notre solitude tout en étant plus que jamais de notre temps. Sa direction clinique renforce l'aspect obsessionnel. Les quatre nuits d'un rêveur est, je crois, bloqué par des problèmes de droits, mais il serait passionnant de le comparer aux Nuits blanches comme le fit Criterion en publiant ensemble Les bas fonds porté à l'écran par Jean Renoir et Akira Kurosawa d'après un roman cette fois de Maxime Gorki...
Au cinéma, le pouvoir de l'imagination confère aux films un ailleurs qui nous est proche et que nous ne pouvons partager avec personne. Un célèbre carton dans Nosferatu de Murnau effleure cet inconscient qui se raccroche au réel en s'appuyant subrepticement sur le phénomène d'identification, reconnaissance de ce que nous avons déjà vécu, fut-ce dans un rêve : "De l'autre côté du pont, les fantômes vinrent à sa rencontre."

jeudi 15 juillet 2010

Silence on tourne


À peine avais-je le dos tourné que S. inonde la cave en voulant changer la pompe de la chaudière. Interrompu alors que je plaçais mon ambiance piscine sur le Manet qui fit scandale au salon des Refusés en 1863 (Mais que fait la police ? Elle arrive ! Sifflets à roulette et sirène pin pon d'avant l'Amérique...), je me retrouve devoir bouger des centaines de kilos de disques, éponger à quatre pattes et juguler la crise. Comme je vide les seaux d'eau encrassés par la suie je fais un vol plané à plat dos sur les planches de la terrasse. Il est trop tard pour réparer, je n'aurai pas encore d'eau chaude avant vingt quatre heures !
La journée avait commencé drôlement, en stéréophonie, à droite le réel, à gauche le virtuel. Un impressionnant orage éclate sur Paris tandis que je sonorise La tempête avec Pierre Oscar. Le tableau de Giorgione est une pure mise en scène de théâtre. Je jongle entre le tonnerre et la plaque de tôle. Les trois coups résonnent avant que la femme nue ne gronde. Le public applaudit le véritable éclair qui zèbre le ciel peint, mais en fait c'est la pluie...
Plus tard, Pierre Oscar jouera le rôle de Joseph dans le tableau de Georges de La Tour, soufflant comme un bœuf sur son labeur de charpentier face à l'enfant interprété il y a quelques jours par Sonia. Il plie sa ceinture pour imiter le bruit des semelles, mouille la mèche de la bougie avant de l'allumer et fait un trou avec une vrille dans mon tambour de bois. Tout est très délicat, souffles proches du silence.
Il m'attrape dans le mouvement avec son appareil tandis que je lui propose des sons pour le Zao Wou-Ki. Je pense utiliser un rhombe et des grains de riz tombant sur différentes percussions. Nous faisons le tri parmi les différentes ambiances que j'ai préparées pour Poussin, Courbet et Gauguin. Je cale toujours sur Vermeer.

mercredi 14 juillet 2010

Les grandes répétitions


Pour les avoir plusieurs fois évoqués dans cette colonne, je savais que le compositeur Luc Ferrari avait réalisé des films entre 1965 et 1967, mais je ne les avais jamais vus jusqu'à très récemment. Celui sur Edgar Varèse m'intriguait particulièrement et il aura fallu quarante ans pour qu'enfin les cinq grandes répétitions soient éditées par K-Films sous la forme de 2 DVD. En réalité les portraits de Varèse, Scherchen, Stockhausen, Messiaen et Cecil Taylor sont cosignés par le réalisateur Gérard Patris sur une initiative de son beau-père, Pierre Schaeffer, qui dirigeait alors le Service de Recherche de l'(O)RTF. Ferrari manque de peu la répétition avec Varèse lui-même qui a la mauvaise idée de mourir quelques jours avant l'enregistrement, mais il réussit de peu celui de Scherchen qui va s'éteindre deux mois après. Ces témoignages, aussi urgents que lorsque Guitry a l'idée en 1914 de filmer à l'œuvre Monet, Rodin, Renoir ou Saint-Saëns pour Ceux de chez nous, forment œuvre de salubrité publique. L'intelligence du regard porté sur ces artistes fondamentaux du XXe siècle fait entendre l'acte créateur dans ce qu'il a de plus intime et de plus authentique. Ce double DVD fait partie des rares objets qui devraient être obligatoires dans les écoles. Chaque film obéit à sa logique propre, réfléchissant les compositeurs et leurs interprètes au travail.
En l'absence d'Edgar Varèse, nous assistons à la répétition de Déserts dirigée par le grand Bruno Maderna et à celle de Ionisation par Constantin Simonovic, augmentés de l'Hommage rendu par Xenakis, Schaeffer, Boulez, Messiaen, Scherchen, Jolivet, Duchamp et les exégètes Fernand Ouelette et Pierre Charbonnier.
Le chef d'orchestre autodidacte Hermann Scherchen a commencé en dirigeant le Pierrot Lunaire de Schönberg. Il a créé quantité d'œuvres de Berg, Webern, Hindemith, Richard Strauss, Dallapiccola, Roussel, Dessau, Stockhausen, Nono, Xenakis, Henze et Déserts qui fit scandale en 1958, mais c'est avec L'art de la fugue de Bach que nous suivons ici ses indications. Son épouse, la mathématicienne roumaine Pia Andronescu, raconte en français à leurs cinq enfants qui fut leur père récemment disparu, un être généreux au-delà de la musique.
Toujours en français, Karlheinz Stockhausen commente son travail et dirige son œuvre emblématique Momente qui révolutionne toute la musique contemporaine en organisant une sorte de cut-up inouï où se mêlent mélodies, onomatopées, applaudissements, lettres d'amour à sa femme ou Le Cantique des Cantiques. Martina Arroyo y est exceptionnelle avec l'orchestre et les chœurs du West Deutscher Rundfunk.
En Et Exspecto Resurrectionem Mortuorum d'Olivier Messiaen je reconnais ce qui inspira à Bernard la musique de ma chanson Les oiseaux attendent toujours le Messie qui clot notre CD Carton ! Enregistrée la veille de la création dans la Cathédrale de Chartres sous la direction de Serge Baudo, l'œuvre permet au compositeur d'en donner les clefs, véritable discours de la méthode, analyse des timbres, précision de l'interprétation.
Le plus provocant reste le pianiste Cecil Taylor, le seul encore vivant, dont le free jazz reflète les positions politiques radicales. Taylor resitue sa musique dans le contexte historique de sa communauté afro-américaine, il exprime ce qu'aucune analyse musicale ne peut offrir, le pourquoi des choses, l'urgence de la révolte. Même si Messiaen fait exception en évoquant pieusement son Dieu, c'est en fait le lot de chacun des compositeurs choisis par Luc Ferrari, d'immenses provocateurs !
Il nous offre cinq leçons de musique qui l'ont certainement influencé, car il fut lui-même un très grand symphoniste (Histoire du plaisir et de la désolation) à côté de ses activités électroniques et radiophoniques. Minuscule bémol eu égard à l'importance des films, mais on eut aimé plus de soin dans l'édition du livret qui recèle nombre de coquilles jusqu'aux étiquettes des DVD qui ont été inversées. Absolument indispensable si l'on s'intéresse à la musique quelles que soient ses compétences en la matière !

mardi 13 juillet 2010

Marie des Lilas comme si c'était une gloire


Station Jourdain j'ai pensé aux parents seuls avec poussette lorsqu'il n'y a ni ascenseur ni escalator. Qu'est-ce qu'on attend pour soulager le fardeau des vieux, des handicapés, des mômes, des porteurs de valises et des râleurs ? Le train s'est arrêté au milieu du tunnel. Le conducteur pensait-il à un miracle lorsqu'il a prononcé Marie des Lilas comme si c'était une gloire ? Au terminus, je me suis ému d'une petite blonde, une canette de bière à la main, retenant ses larmes face à son punk à crête qui ne cédait pas au chantage affectif. Elle a fini par lui emboîter le pas. Combien de temps faut-il pour apprendre à ne pas se faire soi-même du mal quand on est contrarié ?
Un Africain en salopette bleue balayait consciencieusement en bas des marches. En haut, les habitants avaient ouvert leurs portes pour laisser le vent s'engouffrer. Parfois, le rideau de fer à moitié baissé ne laissait entrevoir que leurs jambes. Au premier étage des Arabes regardaient la télé au milieu des lits superposés. J'avais totalement échappé au Mondial. Moi qui suis toujours en colère sans n'être plus énervé, j'arborais mon regard attendri des soirs d'été lorsque l'on est amoureux. On dit bonsoir à des inconnus, on leur sourit. Combien de temps faut-il pour apprendre que la bienveillance est inutile si nos interlocuteurs ne sont pas réceptifs ? On donne à qui peut prendre. On parle à qui veut l'entendre. La moindre insistance braque celles ou ceux que les miroirs désespèrent. On a beau leur dire qu'on est comme eux, leur porte est cadenassée. Un chauffard dévale la rue à fond la caisse, toutes vitres fermées. J'ai d'abord cru que c'était pour faire de l'air. Plutôt une illusion de puissance.
Nous essayons de vivre ensemble, mais le passé dicte nos pas avec la brutalité des inconscients multipliés. On fait payer à ses proches le déficit des années antérieures. Et cela ne date pas d'hier ! Jusqu'à combien de générations faut-il remonter pour comprendre ce qui nous torture ? Si nous étions capables de marcher autrement qu'à reculons vers le futur, atteindrions-nous la sagesse ? Impossible, tel le bonheur on peut y tendre ou y prétendre, ce ne peut être un but, tout juste un vecteur. La paix intérieure permet de relever la tête et de se battre contre les démons, les siens, ceux des autres, l'humanité tout entière. Le concept de B.A., la bonne action des scouts, n'est pas si débile, pas que l'on s'y adonne mécaniquement pour se donner bonne conscience, mais parce qu'elle oblige à s'interroger sur notre vie pétrie de conventions et d'habitudes.

lundi 12 juillet 2010

Contrôle à distance


Même si les ordinateurs domestiques ont fait de considérables progrès ces dernières années, ils ne sont pas encore suffisamment conviviaux pour éviter à l'utilisateur lambda d'épisodiques migraines ou d'angoissantes sueurs froides. Mais n'en est-il pas ainsi de tout ce qui est mécanique, a fortiori informatique ? Plus personne ne peut remplacer la courroie d'un ventilateur avec un collant de femme s'il tombe en panne sur l'autoroute. Il en va de même pour tous les appareils électroménagers, le seul recours est le service dépannage et la commande de pièces, ou pire, l'échange pur et simple, soit la mise à la poubelle de la machine défectueuse ! Le sentiment de victimisation est toujours pénible et j'en sais quelque chose pour ne plus avoir d'eau chaude depuis samedi, ce qui n'est pas la mer à boire en cette saison...
Néanmoins, ou grâce au progrès des entreprises à rentabiliser leur affaire, les experts amateurs que nous fûmes ne répondent plus très souvent aux appels de détresse des camarades paniqués par un plantage ou un bug de leur ordinateur. Aujourd'hui les pannes sont rares, donc graves ! Il reste heureusement une tradition de solidarité entre utilisateurs, car nous sommes tous experts et novices selon l'angle où l'on se place, par nos pratiques intimes ou nos secteurs d'intervention. Francis et Antoine me sortent ainsi de temps en temps d'un mauvais pas, car plus on est compétents, plus on force le système en testant des trucs bizarres jusqu'à nous retrouver coincés dans un recoin obscur dont le développeur de l'application incriminée n'avait pas forcément conscience lorsqu'il a imaginé sa machine infernale.
Comme Francis m'envoyait les pièces de rechange dont j'avais besoin via iChat, pas pour ma chaudière, mais pour mon Mac, il m'invita à télécharger gratuitement l'étonnant TeamViewer, une application permettant le contrôle total d'un ordinateur par un autre, à distance où que se trouvent les deux postes. Les utilisations sont multiples, mais j'y vois un intérêt capital en voyage, puisqu'elle permet de se connecter à son ordinateur principal et à tous les disques durs qui y sont reliés depuis son portable ou n'importe quel ordinateur comme si l'on était chez soi. Le transfert de fichiers devient un jeu d'enfant pour ce que l'on aurait laissé derrière soi et dont on aurait un besoin urgent, par exemple. On peut aussi assister un ami en détresse en lui montrant ce qu'il faut faire, puisqu'il s'agit purement et simplement de prendre la main sur l'ordinateur distant. Tout se constate à l'écran. On voit la souris bouger toute seule ! Il suffit de télécharger la petite application gratuite, son ouverture déclenchant un identifiant et un mot de passe chaque fois différent, et de les transmettre à la personne qui va prendre les rênes. Gratuit, simplissime, sécurisé, se jouant des pare-feu, TeamViewer est un outil précieux, si réussi que c'en est un peu paniquant. On imagine les ravages si un hacker interceptait nos codes. Mais peut-être est-ce déjà un jeu d'enfant ?

dimanche 11 juillet 2010

Quai des Vertus


Quai des Vertus, deux fleurs blanches se donnent la main devant témoin. Dalila et Didier avaient trouvé un endroit original pour fêter leur mariage. Je n'irai pas jusqu'à le prétendre sauvage, mais le pique-nique l'était bel et bien, comme les fleurs, un peu à l'écart de toute habitation, squat des ami/e/s venu/e/s partager quelques heures agréables sur le bord du canal. Les danseurs s'accroupirent pour savourer le couscous chèvre au saté ou à la noix de coco. On aborde les continents en touristes, même si le mot déplaît aux voyageuses, étymologiquement pourtant équivalent. Je n'avais pas revu Lou depuis qu'elle était devenue une belle jeune fille. Tant que vous grandissez, vous me faites vieillir, et dans vos yeux je reconnais l'enfant que je n'ai jamais cessé d'être : il fait le grand écart en me criant "encore !"


Sur l'autre rive, les camions se clonaient, flotille de bétonnières bleu blanc rouge. À mi-chemin entre le pont et l'écluse, notre bivouac vit défiler les cacous sur leurs machistes engins. Les uns rôdent leur auto, les autres s'essayent à la roue arrière. Comme nous sommes sur leur territoire, je les salue en m'enfonçant dans la nuit. Le parfum de leurs cigarettes magiques embaume l'atmosphère de ce rendez-vous de juillet. Tandis que je tente de me souvenir, mes yeux se ferment, mes bras s'alourdissent et je m'endors sur mon clavier, sans me rendre compte des heures qui filent sur les rouets de nos vies. Chaque seconde est un miracle.

samedi 10 juillet 2010

Partout j'écris ton nom


Écrire, toujours écrire. Chaque jour, tous les jours. S'il n'y avait qu'ici, mais là aussi. Jouer avec les mots ou les sons échappe aux lassantes habitudes. Mon amour pour l'écriture finit par se savoir. En vérité, j'improvise. Ma main ne m'obéit même pas. Elle revnerse les lettres. Sommes-nous tous dyslexiques ? Les idées tricotent. Les bulles de savon éclatent en frôlant la portée. Les clefs perdues, je rentre par la fenêtre. L'assurance se nourrit de la commande. Courte, elle se construit phrase après phrase. Conséquente, l'intro - trois parties - conclusion mène le bal. Ça sonne aux abonnés absents. Le regard perdu sur la ligne bleue des Vosges. Oiseaux devant, oiseaux derrière, peu d'automobiles, autant d'avions, insecte, un autre, encore... Dix lignes pour hier soir, quatre ou cinq feuillets pour début d'août, le nouveau projet pour la semaine prochaine, les comptes, les chèques, signer ou faire signer ? Je passe d'un clavier à un autre. Le merle est revenu. À l'instant ! C'est la fête. Je me demandais.
Si Vincent Segal ne m'avait pas raconté qu'il adorait Fra Angelico, lui aurais-je proposé d'enregistré le playback du Couronnement de la Vierge ? Sur la basse recopiée trois fois, il ajouta la seconde voix. Je n'aurais plus qu'à poser un instrument à vent sur la corde à linge de ses violoncelles. À la recherche de trompettes célestes, j'ai ressuscité le bugle de Bernard Vitet cryogénisé il y a plus de vingt ans dans le S1000. Différents timbres. Mes mains font ce qu'elles peuvent. Je ne pense qu'au sens, à l'émotion que la scène me procure. Enregistré dix prises successives, pratiqué des élisions chirurgicales jusqu'à ne garder que l'essentiel. Sonia y entend de la bienveillance. C'est ma manière de traiter avec le sacré. Idem avec La Vierge aux rochers de Vinci. J'ai demandé à Elsa de la jouer comme Edith Scob dans La voie lactée de Buñuel, comme si elle chantonnait en faisant la vaisselle. "Ne te rase pas mon fils, la barbe te va si bien !". Elle est tendre avec les bambins, bienveillante. Un coup de vent, un ru, je noie sa voix dans l'écho de la grotte (et non pas...). Je n'ai pas pu m'en empêcher. Comme l'illustration de l'article !
Traiter avec l'histoire de la peinture, c'est se coltiner un paquet de bondieuseries. Sans foi, on s'invente sa loi. Pour y arriver, je me glisse souvent dans la peau de l'artiste, je pense à son salaire, au délai qu'il lui fallut respecter, au refus de ses commanditaires, au scandale que sa plume ou son pinceau provoquèrent... À condition de pouvoir jouer sur les deux tableaux, auteur ou sujet, le système d'identification fonctionne aussi bien en musique qu'au cinéma ou au théâtre. Je prends l'accent de mes modèles pour voyager dans le temps.

vendredi 9 juillet 2010

Mes petits pianos


Le hasard fait bien les choses. Lynda Michelsonne me demande de contribuer au livre qu'elle écrit sur les instruments construits par son père, les célèbres pianos-jouets utilisés par Comelade, Tiersen, Musseau, Les Blérots de Ravel et bien d'autres. Cherchant en vain des photos d'époque je me résigne à poser avec le retardateur, après avoir griffonné quelques notes.

Enfant, j'accumulais les objets cassés pour en faire des sculptures. Devenu musicien, je ne jetais aucune chose sans d'abord l'avoir fait sonner. On me parle souvent de ma collection d'instruments, mais c'est une boîte à outils, ma palette de timbres. Je ne me souviens plus comment j'ai acquis mes deux pianos Michelsonne, probablement des cadeaux d'amis qui n'en avaient aucun usage. Le son du plus grand vaut tous les glockenspiels d'orchestre. Ses fines tiges tubulaires sont justes et cristallines. Il évoque l'enfance, l'enfance de l'art, l'âme d'enfant de l'adulte et de l'interprète.
On l'entend sur Le réveil, au début de la seconde face de Défense de de Birgé Gorgé Shiroc, mon premier disque, devenu culte grâce à la Nurse With Wound List. Enregistré en 1975 sur le label GRRR, il fut réédité par Mio Records en 2003 sous la forme d'un double cd+dvd. Hélas, il y a trente ans, comme j'initiais de très jeunes enfants à la musique, ils tapèrent dessus jusqu'à en briser trois notes au milieu du clavier.
Aussi, récemment, quand je voulus l'utiliser pour la musique d'un film sur La chanson d'amour de Giorgio di Chirico avec le violoncelliste Vincent Segal, je me rabattis sur ses clones virtuels, plusieurs Michelsonne remarquablement échantillonnés par UltimateSoundBank. Rythmique ou mélodique, il possède une puissance et une poésie irremplaçables. J'aimerais beaucoup en retrouver un en bon état pour pouvoir en jouer à nouveau sur scène.

jeudi 8 juillet 2010

La route parallèle


278. Chaque documentaire porte un numéro. Chaque commentaire peut en cacher un autre. 280. Chaque son est à sa place. Les documentaires numérotés sont quasiment muets. Le peu de musique, superbe. 185. Les cinq hommes sont alignés derrière la table. Ils prennent des notes. Le Secrétaire, chargé de les rappeler au règlement, ne supporte pas qu'on l'interrompe lorsqu'il projette les documents. 293. Une lumière s'allume. Une autre s'éteint. Les commentaires suggèrent que les associations d'idées recèlent le secret de l'énigme. 147. Le film de Ferdinand Khittl (1924-1976) commence lorsque s'achève la seconde partie. Le premier plan est un cadre noir avec un montage radiophonique coupé cut. 242. Je l'avais oublié. La route parallèle, qui date de dix ans plus tôt, nous fut projetée un matin de 1972 dans la grande salle de la Cinémathèque Française au Trocadéro. J'avais 19 ans. Depuis, je n'ai eu de cesse de rechercher cet OVNI, un film qui ne ressemble absolument à aucun autre. Chercher les similitudes et les antagonismes. C'est pareil. Le raisonnement par l'absurde représente probablement la seule réponse possible à l'énigme de l'existence. Il n'y a même pas de question. Comparons les faits. 253. Les cinq encyclopédistes de circonstance jouent leur vie. Ce n'est pas la première équipe à se plier à l'exercice. Ce ne sera hélas pas la dernière. Saurons-nous à notre tour nous identifier à leur quête ? Un kaléidoscope d'illusions. Sur 308 documents, nous n'en verrons que 16. Le texte des documents forme toujours dialectique avec l'image. Nombreux sont en couleurs, mais la salle de projection est en noir et blanc. Le puzzle est inextricable, les dés sont pipés. 205. Changement de repère. Ce casse-pipe kafkaïen tient de la science-fiction et du "thriller philosophique".
Francis Lecomte, directeur des éditions DVD Choses vues qui importe le label autrichien Filmmuseum dont c'est le 47e numéro, me confirme que les véritables films expérimentaux n'ont pas fait le deuil de la narration. D'autre part, le cinéma rétinien, farci de conventions, a toujours bénéficié d'un circuit parallèle lui permettant de survivre aux assauts du temps tandis que les circuits commerciaux ne pardonnent jamais aux films extra-ordinaires. S'ils font un bide à leur sortie, ils peuvent disparaître corps et âme dans les plis du temps. Il faut un fou, l'ayant-droit parfois d'un des protagonistes, un amateur éclairé (à la lampe de poche), pour exhumer les chefs d'œuvre inédits du 7e Art. La route parallèle est de ceux-là. Un diamant noir dans une salle obscure.
La version française a été supervisée à l'époque par Khittl lui-même, paraît-il encore meilleure que la version originale allemande sous-titrée en anglais. Elles sont toutes deux présentes sur le DVD, ainsi que 3 passionnants courts métrages documentaires du réalisateur, Auf geht’s (1955, 11′), Eine Stadt feiert Geburtstag (1958, 15′), Das magische Band (1959, 21′ inventives sur l'enregistrement magnétique) et deux entretiens où apparaît le réalisateur (un des signataires du Manifeste d’Oberhausen en 1962, l’acte de naissance du Nouveau Cinéma allemand), plus le découpage et le dossier de presse sur la partie Rom. Aux côtés des images, des sons, des mots, il y a des chiffres, toujours des chiffres, à commencer par "un" comme dans "un film". Il en faut bien pour espérer résoudre la comédie humaine, ici une équation très brechtienne. Reproduit dans le livret, le texte remarquable de Robert Benayoun publié en avril 1968 dans Positif m'évite de décortiquer l'objet. Avril 68, on comprend que le film soit passé inaperçu ! En 98, je lui avais dédié Machiavel. À l'issue de cette nouvelle projection, je comprends que je lui dois aussi ce blog.

mercredi 7 juillet 2010

La bande des épouvantails


La maison est triste. Tout le monde est parti en même temps. Françoise est descendue voir sa maman qui va de plus en plus mal. Elsa est arrivée dans l'autre sud avec ses amis musiciens. Je crois qu'elle chante trois chansons dans leur spectacle dans trois langues différentes. Pascale est repartie aussi vite qu'elle était apparue. Le quartier est bien calme. Le chat qui vient d'avoir huit ans roupille toute la journée. Sur le chemin du métro, en revenant du rendez-vous avec Olivier et Marc qui nous ont révélé ce que devenait le joyeux projet des objets communicants, j'ai croisé une meute d'épouvantails qui occupaient seuls le jardin des Lilas. Chacun a sa personnalité, choisie par les enfants qui les ont transformés en autant de grands Pinocchio. Je devrais probablement en installer un pour me tenir compagnie quand je lève la tête de mes claviers pour mettre le nez dehors.
Hier, j'ai composé et enregistré une valse pour orchestre, deux mouvements en boucle, l'un gai, l'autre triste, avec la harpe et les timbales en éléments interactifs, pour le dernier module de 2025 ex machina que Nicolas doit terminer avant de ficher le camp à son tour. Je suis content de clore les quatre épisodes par une chose romantique après avoir joué des codes du jeu sur ordi. Ces derniers jours, je ne dors presque plus. L'excitation de la création me tient en éveil. Néanmoins, sans prévenir, à n'importe quel moment de la journée et dans des circonstances parfois assez saugrenues, je sens le sommeil qui me tire par les paupières. Plus je compose, plus je vais vite et plus les pièces me ravissent. Heureusement que toute la "bande des tableaux" est coincée à Paris jusqu'à la fin du mois ! Tenu par un secret de polichinelle, je ne sais comment nous appeler. Pierre Oscar m'a fait envoyer le Chirico, très court, une minute et quelques. C'est une chance que nous ayons enregistré dimanche avec Vincent et que j'ai attaqué le dépouillage de la séance... J'aurais été moins prolixe. À la tête d'autant de prises drôles et surprenantes, j'ai l'idée de faire plusieurs partitions sonores différentes pour le même film. Puisqu'il joue en boucle, la répétition générera la surprise ! Combien pourrai-je bien fabriquer de versions successives à partir de nos élucubrations ? Je m'y attèle.

mardi 6 juillet 2010

Encouragements et félicitations


Dans le film de 1936 de Robert Siodmak, "Le chemin de Rio", dont on entend des bribes dans le premier disque d'Un Drame Musical Instantané, "Trop d'adrénaline nuit", enregistré en 1977, Marcel Dalio fait ses "compliments !" à Jules Berry qui lui répond "Vous me décorez...". Dialogue cynique de part et d'autre puisqu'il s'agit, si je me souviens, de traite des blanches !
J'entends que les artistes apprécient les compliments, or ce n'est pas la question. La plupart vivent dans le doute et font mine d'être forts pour arriver à continuer, avec le besoin d'être rassurés. Un de mes amis clame haut et fort qu'il est génial avant d'éclater d'un rire rabelaisien. Si un admirateur lui déclare qu'il est génial, mon camarade risque tout bonnement la larme à l'œil. Hypersensible camouflé en frimeur, il préfère rigoler que pleurer. Le compliment est un terme trop flou pour que l'on sache s'il est feint ou réel. Les artistes n'ont pas besoin de félicitations pour travailler, car elles arrivent en fin de parcours lorsque tout est terminé. Par contre les encouragements sont indispensables à la bonne marche des affaires. Si l'encours est délicat, la félicité n'existe pas pour l'artiste dont l'insatisfaction perpétuelle est garante de sa créativité.

Photo : Pierre Oscar Lévy

lundi 5 juillet 2010

L'accord parfait


Le miracle se reproduit chaque fois en la présence de Vincent. Tout coule de source, le son du violoncelle prend trente secondes à régler, aucune répétition n'est nécessaire, nous nous comprenons à demi-mot voire sans paroles, lorsque je suis au clavier je le sens lorgner sur mes mains pour être certain de rattraper les balles impossibles qu'il m'arrive de lui lancer ! Nous enchaînons la musique de cinq films avec une efficacité déconcertante. Vincent Segal passe d'un style à l'autre comme qui rigole et nous ne nous en privons pas (photo : Sonia). L'atmosphère détendue permet de nous concentrer tant sur les effets de sens que sur la musique proprement dite. La première prise est la bonne. Mis en confiance par son goût de la surprise et son agilité de funambule, je m'autorise d'imprévisibles expérimentations, je me découvre des talents que j'ignorais. Je crois n'avoir connu cette complicité de jeu qu'avec Francis Gorgé du temps d'Un Drame Musical Instantané. Sur le Chirico je joue d'un ballon de baudruche en modulant les notes avec ma caisse de résonance buccale et ma guimbarde prend des intonations que je ne lui connaissais pas. Vincent pense que, n'ayant aucun complexe pour jouer quelque musique que ce soit, nous nous affranchissons de tous les préjugés musicaux dans la plus grande liberté. Il sait tout jouer, je crois ne rien savoir, ce qui revient au même lorsqu'il faut se jeter à l'eau. Dimanche après-midi nous improvisons sans effort, du pur plaisir !
Lyrique et dramatique pour le début du Lorrain, Vénitien et irradiant pour la fin, il imite le oud sur le Ingres mieux que je ne l'aurais fait avec la cythare inanga. Nous accumulons les petites formes nerveuses pour le Chirico qui n'est pas encore tourné, après avoir lu le découpage réalisé par Pierre Oscar, plus une dernière séquence dans un seul souffle pour la remontée de la montgolfière. Si j'utilise également le piano-jouet Michelsonne et la pomme-carillon pour donner l'aspect ludique et enfantin à La chanson d'amour, je suis assez fou pour agripper le violon, encouragé par mon camarade ! Comme j'évoque mes difficultés à trouver les trompettes célestes du Fra Angelico, Vincent me propose un sublime continuum à deux violoncelles qui me permettra de poser un cromorne ou un autre instrument à vent lorsque Le couronnement de la vierge aura été filmé. Pour terminer la journée, il enregistre quelques nuages inspirés par Zao Wou-Ki, le seul peintre vivant de la collection, bien que nous ne connaissions pas encore le tableau choisi.

dimanche 4 juillet 2010

Dictée musicale


Travailler sur les modules interactifs de Nicolas Clauss me change de la galerie de peinture patrimoniale.
Le matin, j'avais terminé le Böcklin, voué à la stéréoscopie, en enregistrant des cordes à l'archet et en les faisant traverser le H3000 pour donner un effet Ligetien, quelque chose qui semble statique, mais qui avance inexorablement vers la mort, très présente dans l'histoire des arts. Ensuite, j'ai revu la partition du Monet, d'après une pièce composée avec Bernard Vitet il y a une quinzaine d'années, en choisissant un Bechstein échantillonné, nettement plus réussi que les clones de piano que nous utilisions alors. Cette fois la musique, si illustrative qu'on dirait un pastiche, est simplement triste, ce qui ravit Pierre Oscar. Heureusement, dimanche est marqué par la visite de Vincent Segal avec qui j'espère finir Le Lorrain et amorcer le Chirico, deux partitions nerveuses extrêmement différentes. De toute manière, chaque partition sonore, chaque film, obéissent à leur logique propre, un tour de magie audiovisuel que nous tentons de renouveler sans jamais recommencer le même tour, si ce n'est sur eux-mêmes, puisque ce sont tous des boucles.
Nous avons donc entamé la réalisation du quatrième épisode de 2025 ex machina. Encore des boucles, mais plus courtes ! Celles-ci ne dépassent pas 20 secondes, tandis que les films du projet dont le nom est tenu secret dépassent souvent les 4 minutes. Nicolas intègre les sons que je lui envoie au fur et à mesure et nous effectuons les réglages fins au téléphone. Cherchant comment donner un rythme naturel à ma musique, quelque chose qui ait à entendre avec le rubato de la vie, j'ai l'idée de chanter chaque séquence, de la traduire en signaux Midi pour pouvoir l'orchestrer ensuite avec quatre de mes machines. Cette méthode que je n'avais encore jamais expérimentée m'ouvre des perspectives passionnantes. Il ne me reste plus qu'à apprendre à chanter des accords et le gain de temps sera considérable !

samedi 3 juillet 2010

Trompette de la mort


En m'endormant je savais qu'un truc ne collait pas. J'avais prévu de sonoriser Les Ambassadeurs d'Holbein avec un solo de trompette à anche, instrument inventé dans les années 60 par Bernard Vitet qui utilisait un bec de saxophone sopranino sur sa trompette en si bémol aigu. Aussi, dès 1976, lorsque nous avons commencé à jouer ensemble, j'ai adapté le bec de mon alto à ma trompette de poche. Quelque chose me chagrinait. Je pensais qu'il manquait une ambiance derrière les phrases entrecoupées de silence, mais le problème venait du fait qu'ils étaient deux, ces brigands ! Dans mon sommeil, j'ai imaginé inviter un autre musicien à jouer en duo, mais aucun instrument ne me convenait. Je me suis demandé comment j'aurais fait si Pierre Oscar ne m'avait pas dit qu'il n'aimait que les instruments acoustiques. D'un coup, la musique a résonné dans ma tête, le timbre du rythme cardiaque, les souffles du Christ derrière le rideau, le Waldorf MicroWave XT que je n'avais pas allumé depuis des lustres... J'ai filtré les graves et rosi le bruit blanc, mais je n'étais pas au bout de mes peines. J'ai commencé par enregistrer tous les instruments ensemble, parce que j'aime que la musique sonne comme on respire. À 8 heures du matin, j'avais quatre excellentes prises dans la boîte. Manque de chance, je ne devais pas être tout à fait réveillé, les sons synthétiques étaient trop bas dans le mixage. Tout reprendre. Je les ai enregistrés seuls et j'ai recommencé à souffler par dessus, en faisant du bruit avec les clefs, en respirant, j'ai même poussé un gémissement sur le crucifix. Entre temps j'avais suffisamment répété en regardant le film pour en connaître toutes les subtiles articulations et me souvenir de l'analyse que Luis en avait faite. La première prise était la bonne ; juste remplacer la dernière phrase par une seconde. Tout est calé à l'image près, naturellement. Le son de la trompette à anche ressemble à celui d'une clarinette basse. Dominique compare mon solo à Roland Kirk sans connaître mon attachement au saxophoniste aveugle. Je pensais à quelque chose de grave, à la mort dont les signes sont partout cachés dans le tableau jusqu'au célèbre crâne anamorphosé. J'ai trouvé un moyen de boucler mes 4'51" et j'ai envoyé le fichier son. La tension était telle dans le studio que j'en avais encore la tremblote. Le soir, Pierre Oscar me dit qu'avec la musique on dirait du Scorcese. Les Ambassadeurs ont l'air de deux crapules. La vanité est devenu un film noir.

vendredi 2 juillet 2010

Baignade à Asnières


On peut toujours se plaindre de la chaleur. Il faut savoir aussi l'apprécier. J'ai passé l'après-midi à Asnières, les yeux baignés par ces bords de Seine. Je m'y suis plongé à en attraper la crève. Les zoziaux finissant par me sortir par les trous de nez, j'ai ajouté quelques clapotis pour me rafraîchir. Écouter un train à vapeur au loin renforçait la perspective, mais le bruit des wagons salissait le tableau peint par Seurat. Je ne conserve que le sifflet de la locomotive rappelant les volatiles et surtout le gamin qui voudrait faire de la musique en serrant un brin d'herbe entre ses pouces. Quand glissent les rameurs je me repose sur le panoramique. Une voile claque. Le môme finit par y arriver, mais ça réveille le chien. J'anticipe les sons pour qu'ils justifient les deux mouvements rapides que Pierre Oscar a écrit et qui dynamisent cette après-midi lascive. Ce grand type allongé de tout son long dresse l'oreille aux moqueries des enfants. Je pense au flic frappadingue qui a sauté sur mon pote mercredi matin en l'accusant de pédophilie parce qu'il faisait des photos d'un gamin de 5 ans poussant le caddy de sa mère dans une rue du XVIème. Ça fait peur. On attend le récit de son aventure traumatisante sur son blog avec impatience ! Il fait vraiment chaud.
Aujourd'hui le travail sera plus ardu, je dois souffler la mort sur Les Ambassadeurs et je sens ma trompette se plier pour me montrer ce que je ne veux pas voir.

jeudi 1 juillet 2010

Comme une toupie


Notre client nous aura fait tourner comme une toupie, mais nous sommes à l'œuvre après quatre mois d'une éprouvante partie de yoyo. Passant moins de temps à la direction artistique du projet, je me consacre essentiellement à composer les partitions sonores de 22 courts-métrages réalisés par Pierre Oscar Lévy sur autant de chefs d'œuvre du patrimoine pictural. Les 18 autres tableaux de la collection que nous avons scénarisés sont entre les mains d'une autre équipe et il semble que l'agence en charge de l'exposition dont j'ai pourtant imaginé le projet jusqu'à sa scénographie ait décidé de se passer de nous. Dominique Playoust aux commandes et Sonia Cruchon dans le rôle de la déesse Shiva complètent notre équipe infernale avec les camarades de Snarx pour œuvrer comme des fous jusqu'à la date limite fin juillet. Je crains de revenir pas mal ici sur ce travail qui va nous occuper jour et nuit pour rendre les 21 films, certains en 3D, à la date exigée ! Chez Snarx ou chez nous, tout le monde est excité par le projet. Luis Belhaouari offre une approche historique et critique à Pierre Oscar pour les scénarios et le conservateur de l'exposition apporte toutes ses lumières. Deux films pilotes avaient été réalisés en mars dernier, l'un sur Véronèse, l'autre sur van Gogh. Le premier invite le public du Louvre au festin, le second fait planer sous les étoiles. Nous n'attendons plus que les Ektas pour pouvoir connaître le planning précis de la suite.
Je choisis les sons déjà en magasin en attendant les premiers QuickTime, j'enregistre à l'avance lorsque c'est possible, accumulant les matériaux pour être prêt à monter et mixer, et évidemment enregistrer la musique à l'image si nécessaire. Hier matin, Sonia, qui s'était entraînée, a fait tourner la toupie de Chardin qui selon le conservateur ne s'est jamais arrêtée depuis 250 ans ! Dans l'après-midi, Elsa est venue interpréter la Vierge aux rochers, défi qu'elle a relevé tout en délicatesse et sans montage dès la seconde prise. Je m'attèle maintenant à sélectionner les sons du Seurat que j'avais préparés il y a quatre mois, avec Anny en siffleuse d'herbe, et je planche simultanément sur de douces trompettes célestes, la musique du cosmos entendue par la fenêtre et une odalisque que je ne suis pas encore certain d'accompagner au oud.
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