Jean-Jacques Birgé

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mardi 31 mai 2011

Revision


Voilà plusieurs jours que j'ai décidé d'écrire un billet sur le fait que je dors très peu. M'endormant facilement à bout de fatigue et étant trop heureux de me réveiller, j'émets des doutes sérieux sur ce qui se trame dans mon inconscient. Alors que je viens de trouver le titre de mon billet, Sans sommeil, je découvre que j'ai abordé le sujet le 31 janvier 2007 et que je lui ai même attribué ce titre-là !
Jouant aux dix films à emporter sur une île déserte avec Jonathan, je fais une recherche dans mon Blog, et vlan, L'ile déserte sort du chapeau à la date du 18 mai 2007. Je ne m'étais alors autorisé que des films publiés en DVD. La donne a changé. Ma cinémathèque a considérablement augmenté. Aujourd'hui, comme nos listes sont trop longues, nous choisissons seulement des films que nous pourrions revoir quel que soit le moment, là, à l'instant.
Dans le désordre, comme ils me viennent, je sélectionne :
Muriel (Alain Resnais) qui était déjà le premier de ma liste précédente et dont j'ai affublé ma fille en second prénom à son grand dam
La nuit du chasseur (Charles Laughton), film orphelin que Carlotta vient de ressortir au cinéma
Adieu Philippine (Jacques Rozier) dont je connais tous les dialogues par cœur
Johnny Guitare (Nicholas Ray), idem
L'âge d'or (Luis Buñuel) puisqu'il faut bien n'en choisir qu'un
Faust (F.W.Murnau) d'autant que le Drame en avait composé une partition complète et que nous ne l'avons jamais joué
Le testament du Dr Mabuse (Fritz Lang) comme M qui forme dyptique avec lui
Le testament d'Orphée (Jean Cocteau), son dernier film résume toute son œuvre
Anathan (Josef von Sternberg), un autre dernier film, en japonais, commenté par l'auteur
La grande illusion (Jean Renoir) pour ne pas prendre La règle du jeu que Jonathan emporte déjà !
Les demoiselles de Rochefort (Jacques Demy), mais c'eut pu être Les parapluies ou Une chambre en ville
Uccellacci e uccellini (Pier Paolo Pasolini) aussi bien que La ricotta
Histoire(s) du cinéma (Jean-Luc Godard), pirouette élargissant fabuleusement le champ
Cela fait déjà 14 et tous ceux ou celles qui se prêtent à l'exercice trichent en ajoutant qu'ils ont laissé de côté tel ou tel, comme moi Les petites marguerites (Vera Chytilova), Un chant d'amour (Jean Genet), La rue de la honte (Mizoguchi Kenji), Vertigo (Alfred Hitchcock), Mon oncle (Jacques Tati), Le guépard (Lucchino Visconti), Gertrude (Carl T.Dreyer), Persona (Ingmar Bergman), La glace à trois faces (Jean Epstein), A Movie (Bruce Conner), The Peeping Tom (Michael Powell), Hellzapoppin (H.C. Potter), La route parallèle (Ferdinand Khittl), L'homme à la caméra (Dziga Vertov), La face cachée de la lune, que je ne pourrais pas forcément regarder là, tout de suite, sans réfléchir. J'ai carrément oublié Welles, Pasolini, Dreyer, Moullet, Vigo, Bresson, Ophüls, Fuller, Chaplin, Keaton, Fassbinder, Oshima, Varda, Marker, Jacques Tourneur, Lynch, Pelechian, faute de n'avoir pas su choisir... Ni documentaires ni animations, ni ceux de Françoise ou les miens, ni courts-métrages... Le pari est stupide.
Aussi subjectif que moi, Jonathan Buchsbaum sélectionne Muriel et L'âge d'or comme moi, mais ajoute La règle du jeu, Dead Man, Citizen Kane, Satantango, La terre tremble, M le maudit, Les mémoires du sous-développement, Point Blank, Le samouraï, L'éclipse et bien d'autres, parce que nous trichons définitivement tous ! Jonathan, qui m'a suggéré Hell in the Pacific de John Boorman pour illustrer notre île déserte, propose que la prochaine fois nous nommions dix films des vingt dernières années en espérant qu'on arrivera à dix...
L'exercice est un peu vain, mais il peut fournir des pistes. Les choix, forcément subjectifs, renvoient à l'histoire de chacun. Le cinéma a tout à voir avec le souvenir et le fantasme, l'identification à des histoires vécues et les perspectives que l'on se donne encore. Dans ma liste je note tout de même que la mémoire et le testament se complètent, que l'on peut toujours tourner la page et renaître, que tous mes chouchous sont des vecteurs tirant leurs sources dans le passé pour mieux affronter l'avenir et qu'ils incarnent tous une lutte contre la mort. Ce qui me ramène à mon interrogation initiale sur les raisons de ma veille. Le cinéma m'empêcherait de m'endormir, donc de mourir, mais c'est la musique qui me réveille, un merle en particulier, me rassurant chaque matin que je suis toujours en vie.

lundi 30 mai 2011

Belleville à ciel ouvert


Dimanche, l'avant-dernier jour des Portes ouvertes des ateliers de Belleville était aussi la dernière exposition de Marie-Christine Gayffier au 8 rue du Moulin Joly. L'artiste a vendu pour s'installer à Bagnolet, surface oblige. Ses dernières toiles et quelques photographies ressemblaient à des fenêtres ouvertes sur le monde. Derrière les vitres, qu'importe la météo, les cieux défilent, épinglés comme des papillons. Descendu en Vélib' depuis les hauteurs lilasiennes, je regrimpai à pied vers le Parc de Belleville où le Toukouleur Orchestra avait commencé à jouer devant l'amphithéâtre bondé.


Le violoniste Lucien Alfonso récoltait les fruits des semaines de bataille livrées contre l'adversité. Embarquer la mairie du XXe, autant de musiciens guinéens, sénégalais, carcasonnais et parisiens, et le public enchanté, c'est jumeler Paris avec Hamelin ! La voix et la kora électrifiée d'Ousmane Kalil Kouyaté, les percussions de Kounkouré, les saxophones de William Hountondji (à l'origine avec Alfonso des jams du Toukouleur), la basse de Sory Papus Diabaté font pencher le navire vers l'Afrique tandis que la guitare de Michael Gimenez, la batterie de Xavier Roumagnac et le violon d'Alfonso redressent la barre vers un magnifique panorama où se découpe le Panthéon derrière les arbres. De bas en haut les pelouses étaient recouvertes de jeunes gens alanguis, bercés par le rythme jusqu'à ce que le bœuf suivant le concert s'éteigne de lui-même. Rappeurs, chanteurs, percussionnistes, saxophoniste vinrent chacun à leur tour marquer la fin d'après-midi d'une joie qui faisait oublier que certains devraient bientôt se faufiler entre les pièges tendus aux sans-papiers, terme exécrable pour désigner ceux qui n'ont pas les exigés.


Devant le Toukouleur Orchestra, du nom du bar où se tient d'étonnantes jam-sessions, toutes sortes de danseurs se succédèrent, dont un charmant couple qui occupa l'avant-scène pendant la moitié du concert. Ils tâtèrent du hip hop et de la capoeira, avec un naturel plus émouvant que toute virtuosité acrobatique. Nous remontâmes sans trouver un seul Vélib' sur notre chemin, pestant contre la mauvaise gestion du parc cycliste qui engorge les stations du centre et déserte les périphériques. Marcher nous offrit de voir les rues sous un angle que nous ne connaissions pas, poursuivant les découvertes de l'après-midi...

vendredi 27 mai 2011

Comment devenir riche ?


Hier matin Jonathan me fait suivre un article du New York Times sur la nouvelle résidence de DSK que la presse française résume ensuite sans en livrer les détails. "His new home is a free-standing 3-floor town house in TriBeCa, on the market for nearly $14 million. The town house features a rooftop deck, a fitness center, a custom theater, a steam spa bath, two Italian limestone baths, two Duravit jet tubs, a waterfall shower and a dual rainfall steam shower." Patrick Dorffer traduit l'annonce de la mise en vente à 13,995,000 dollars : "Quatre chambres, trois salles de bain avec baignoire et douche, une salle de cinéma, une autre dédiée au sport, un spa avec bain de vapeur, une terrasse sur le toit avec mobilier d'extérieur et coquette statue de cochon... Le tout sur trois étages, pour 630 m2 au total, avec parquet en chêne, dans une rue pavée en plein cœur de Tribeca, quartier résidentiel de Manhattan à New York, dans lequel il aura pour voisins Mariah Carey, Jay-Z, David Letterman ou Robert De Niro. Dominique Strauss-Kahn a pris possession mercredi de sa résidence surveillée à 50.000 dollars (35.000 euros) par mois, au 153 Franklin Street. Mais donnez-vous la peine d'entrer pour une petite visite guidée." Appréciez le choix musical !


Sur FaceBook Marie-Anne interroge : "Ça c'est de l'info ! Quel intérêt ?" et me traite gentiment de petit malin lorsque je feins de comprendre l'effet quasi brechtien de son commentaire. Comme elle ajoute "Le scandale est-il dans cet appartement payé sur ses deniers ou dans nos cellules insalubres où s'entassent des personnes non encore jugées ou dont la place serait plutôt un centre de soins ?", je réponds "Sans la plus-value faite sur le dos des pauvres, il n'y aurait pas de riches !". Car qu'est-ce qui permet à quelques uns de s'enrichir lorsque le plus grand nombre reste pauvre ? L'héritage repousse la question aux générations antérieures sans la résoudre. En quoi un travail aurait-il plus de valeur qu'un autre ? Coup de bluff magistral lié à l'oppression de classe qui valorise l'organisation à l'action ou simplement antériorité de l'innovation ? Ou est-ce l'arnaque de la propriété que Proudhon assimile au vol ? La plus-value faite sur le dos de la majorité des travailleurs est-elle la seule méthode pour devenir riche ? La spéculation peut revêtir maintes formes, mais c'est l'acceptation du système qui pérennise l'écart de richesse. Aussi pour payer de ses deniers le barbecue ironiquement déguisé en cochon (photo) il aura fallu exploiter du monde, créant des iniquités poussant le lumpen à certaines formes de révolte anti-sociales rejetant en prison et en asile plus de pensionnaires que ces centres ne peuvent en contenir !

jeudi 26 mai 2011

La voix est libre aux Bouffes du Nord


Crime de lèse-Duchamp, Hélène Sage (photo 1) tapait allègrement sur sa collection de Ready Made tandis que Pierre Meunier sautait sur place pour scander son texte. J'étais hélas incapable d'écouter le flot de ses bons mots, accaparé par l'improvisation musicale dont les outils bruts sonnaient comme un poème électronique que n'aurait pas renié Edgard Varèse.
Suivaient les peintures noir et blanc de Vincent Fortemps qui venait de recevoir le Prix belge du Meilleur Livre et qu'accompagnaient Jean-François Pauvros à la guitare électrique et Alain Mahé électro-acoustique délivrée par ordinateur. Les dessins maculés, grattés, malaxés, projetés en transparence sur l'écran se transformaient sans cesse, créant de magnifiques abstractions dont l'ultime était étalée sur le visage barbouillé de l'artiste au moment du salut !


La première partie de cette seconde soirée des Jazz Nomades aux Bouffes du Nord se termina par un incroyable numéro chorégraphique de Jeanne Mordoj (photo 2) jonglant avec des jaunes d'œuf. La voix de Catherine Jauniaux et le violoncelle de Gaspar Claus jouaient les blancs avec la grâce d'une montée en neige pour réussir la plus belle omelette qu'il m'ait été donné de déguster au théâtre.
Après l'entr'acte de la soirée intitulée Glissements progressifs du désir en référence à Robbe-Grillet, la comédienne Cécile Duval éructa avec rage et humour un texte corrosif de Charles Pennequin que la chanteuse Guylaine Cosseron reprenait en écho, malaxé par les effets spéciaux de sa voix virtuose.


En guise de conclusion, le trio des Diaboliques (photo 3) fit corps, et d'esprit. Cela faisait des décennies que je ne les avais vues sur scène. La chanteuse Maggie Nicols, dans une forme éblouissante, ponctua ses sauts périlleux d'alertes claquettes et de son célèbre humour british dont les balles étaient merveilleusement rattrapées par la pianiste Irène Schweizer et la contrebassiste Joëlle Léandre, a piece of cake ! Entendre une tranche de gâteau plutôt qu'une tranche de vie...
Toute la soirée on aura été dans l'accompagnement magique de solistes bien allumé(e)s, ce lustre de bougies incandescentes rendant ses ors à la magnifique salle du Théâtre des Bouffes du Nord, toujours brute dans son jus.

P.S. : la soirée est intégralement en ligne jusqu'à fin décembre 2011 sur le site d'Arte !

mercredi 25 mai 2011

Sincères


Exprimer son sentiment sur le travail d'un ou une amie est un exercice toujours délicat lorsque l'on a choisi d'être sincère. Il est, par exemple, vain de dire quoi que ce soit à l'issue immédiate d'une représentation. L'artiste qui sort de scène n'a pas d'oreille, du moins pour entendre d'autre critique que les louanges de rigueur. La plupart des invités préféreront donc s'en tirer hypocritement par des applaudissements en esquivant le sujet, quitte à s'en ouvrir en l'absence de l'intéressé. Si ces fuites ne sont pas dignes de notre amitié, à moins d'avoir été totalement emballé on félicitera le travail, remerciera pour l'invitation et préférera en discuter à froid. Si l'on est catastrophé, on choisira alors de donner humblement son avis sur quelque détail. Au mieux, notre effort bienveillant produira une réflexion que l'on imagine salutaire. Ne pas s'attendre à ce que notre analyse soit rapidement assimilée. Il faudra à notre interlocuteur du temps et autant de confiance pour s'approprier à son tour la voix de l'autre.
Celle de Birgitte Lyregaard s'expose coup sur coup avec deux nouveaux CD, sensibles et brillants, exercices de style anticipant celui de ma sincérité. Blue Anemone est un album de standards de jazz où le minimalisme élégant de l'accompagnement du piano d'Alain Jean-Marie correspond parfaitement à l'approche nordique de la chanteuse danoise. Transmutées en fragiles berceuses les mélodies de Gershwin (Do it again), Handy (Forgetful), Monk (Monk's Mood), Barbara (Nantes) ou Arlen (Somewhere Over The Rainbow) dessinent d'harmonieux nuages dans lesquels on croira reconnaître des objets familiers. À l'heure où j'écris aucun ne se transformera pourtant en mouton, même si la justesse et la tendresse de la voix ont la douceur du coton ! La saxophoniste Alexandra Grimal volète de temps en temps autour du duo comme dans un conte de fées où poussent ces anémones bleues.
Le deuxième album est résolument pop. Fruit d'une collaboration de sept ans entre le claviériste Rune Kaagaard et Birgitte Lyregaard, SecretPet appartient encore à la veine scandinave qui nous enchante depuis l'apparition de Björk, electro avançant sur des pattes de colombe et recherche de timbres rares pour les philatélistes de la musique. Si la chanteuse danoise a autant de cordes à son arc que dans sa gorge de merle chanteur, elle sait colorer chacune de ses apparitions en s'appropriant un style unique dont la variété étonnante ne peut que me séduire. Ailleurs elle se transformera en poétesse rock ou conteuse d'histoires à dormir debout, en ambassadrice des ressources de son pays (avec Linda Edsjö) ou en improvisatrice absolue, capable de passer d'un ton à l'autre en un quart de seconde si nécessaire. Cette fois le vent du nord nous apporte la fraîcheur de ritournelles coquines qui dansent dans le soleil couchant et l'énergie rockisante qui justifie les effets spéciaux habillant la voix de costumes propres à la fiction. De nombreux invités apportent leur concours à cet orchestre moderne avec leurs basses, batteries, guitare, trompette, violon et effets électroniques. On dira qu'elle est bien entourée.
N'attendez pas que j'ajoute un bémol à ces exercices de style aussi sincères que virtuoses, même si je préfère évidemment la liberté dont Birgitte jouit dans notre travail en trio avec Sacha Gattino au sein de El Strøm. On pourra y retrouver, ou pas, toutes ces inspirations et bien d'autres comme la fois où je me suis mis à faire le pitre oriental ou lorsqu'elle plaqua Lover Man sur nos excentricités. L'improvisation libre autorise toutes les citations comme les propositions les plus inouïes. En marge de notre travail de laboratoire, nous commençons dès aujourd'hui à composer des pièces courtes qui préciseront notre démarche. Ce matin Birgitte dort encore, Sacha se prépare et je tape ces lignes pour préciser ma pensée avant la séance de tout à l'heure...

mardi 24 mai 2011

Funérailles clandestines


J'ai rédigé ce billet il y a plus de deux ans, mais Jonathan Buchsbaum m'avait demandé de ne pas le publier avant que le livre de Mark Jacobson ne soit édité. Maintenant que The Lampshade: A Holocaust Detective Story from Buchenwald to New Orleans (L'abat-jour : un enquêteur de l'holocauste de Buchenwald à la Nouvelle-Orleans) est sorti, je remercie Jacobson pour le scoop qu'il communiqua à mon ami new-yorkais qui me le confia à son tour ce 2 septembre 2008.
Les habitants étaient alors plus préoccupés par le passage de Gustav que par les funérailles des victimes non identifiées de Katrina. Un ouragan chasse l'autre, mais le scandale n'a pas été effacé. Le gouvernement fédéral n'a pas fait grand chose pour reconstruire la ville complètement délabrée depuis 2005. Devinez pourquoi ? Avez-vous vu, par exemple, When The Levees Broke ou Treme ? Et à qui appartiennent les quatre-vingt corps inhumés ? Pardon, six ! En effet, l'enterrement officiel, pour lequel Jacobson avait été prévenu à 6 heures du matin pour une cérémonie deux heures plus tard, concernait seulement six cadavres ! Où sont passés les autres ? Soixante quatorze corps avaient été enterrés la veille dans le secret... Quatre-vingt personnes non identifiées depuis la catastrophe, cela aurait fait trop mauvais effet pour la ville. Quatre-vingt portés disparus, non, quatre-vingt portés en terre sans avoir disparu. C'est énorme. Ne pas confondre avec les six cents disparus reconnus ! Ces quatre-vingt-là n'en font pas partie, ils n'ont simplement pas été réclamés, personne ne fut capable de les identifier. Leur nombre donne la mesure de la misère et l'escamotage celui de la mascarade. De quel pays parlons-nous ? Des États Unis d'Amérique.
Le livre de Mark Jacobson est une enquête sur l'origine de l'abat-jour en peau humaine de l'époque nazie qu'il a reçu d'un ami de la Nouvelle-Orleans juste après Katrina, et la réflexion qu'elle implique sur sa judéité.
La photo récupérée sur Internet porte la légende : Milvirtha Hendricks (1920-2009). Her little life was made larger because of the impact of Katrina on New Orleans (Courtesy: SF BayView).
En 1968, ma sœur et moi avions passé la journée à New Orleans, admirant les maisons et croisant un orchestre de jazz fidèle à la tradition. Ne connaissant aucun endroit pour y dormir, nous étions repartis le soir par un des Greyhound Buses qui nous avait amenés le matin-même. Nous passions ainsi la nuit sur les routes lorsque nous ne trouvions personne pour nous héberger. J'avais quinze ans, Agnès en avait treize et demi. Tout seuls nous avons fait le tour des USA pendant près de trois mois, voyage initiatique que je raconterai lorsque j'aurai retrouvé les diapositives... Une histoire en entraîne une autre. Trois ans plus tôt, le 12 août 1965, j'assistai à l'enterrement d'un type que je ne connaissais pas, mais qui portait le même nom que moi, à Stratford, Connecticut. Le rite m'avait estomaqué. Six Feet Under. Ce soir j'ai rouvert le journal illustré que je tenais en anglais...

lundi 23 mai 2011

Nurse Jackie, une urgence


Ce billet s'adresse à celles et ceux qui ont été accros à Six Feet Under ou qui attendent la suite de Mad Men avec impatience ! Régulièrement des amis américains ou canadiens nous suggèrent quelque nouvelle série, ce qui se fait de plus intéressant dans le cinéma d'outre-atlantique, Hollywood s'étant définitivement fixé sur une cible adolescente formatée et les indépendants subsistant tant bien que mal grâce aux investisseurs et au public européens sans retrouver la charge explosive du siècle passé. Fort de dresser un portrait sévère et politiquement incorrect des États-Unis, avec une recherche formelle originale, les séries produisent l'effet d'accoutumance de tout très long métrage. Déçu par la troisième saison de Breaking Bad qui, faute de moyens, s'est essoufflée dans des dialogues interminables, et dans l'attente d'un sursaut de la prochaine saison de True Blood, nous avons testé Shameless et In Treatment (En analyse) sans risquer de voir nos nuits dramatiquement raccourcies et nos week-ends se passer dans le noir de la salle de projection. J'ai évoqué le mois dernier les héros négatifs qui peuplent ces productions, fruits de la récession américaine et d'une crise qui n'en est encore qu'à ses prémisses. Finalement, bien que n'ayant jamais été fans des séries hospitalières, nous avons flashé sur Nurse Jackie.
Jackie, infirmière chef au service des urgences d'un hôpital privé (USA obligent) baptisé ironiquement "All Saints", ne supporte le poids qui pèse sur ses épaules jusqu'aux lombaires qu'en ingurgitant toutes sortes de substance dont la Vicodin. Cet analgésique opiacé est aussi prisé par les héros de Dr House, Californication, Entourage et Six Feet Under ! Elle vit dans le mensonge pour ne heurter aucun des deux hommes qu'elle aime et son rôle maternel n'est pas simplifié par sa profession accaparante. Si tous les personnages, que l'on aurait tort d'appeler seconds rôles tant ils sont aussi déterminants, pathétiques donc attachants, réfléchissent la difficulté d'être de chacun, véhiculant avec justesse l'ambiguïté des non-dits et des passages à l'acte. Filmé astucieusement, avec gros plans en contrechamp sans paroles et profondeur de champ pour la mise en perspective, Nurse Jackie écorne tous les poncifs de la société américaine, voire hélas la nôtre avec un certain délai : dépression générale, explosion de la famille, économie domestique, homosexualité, troubles de l'enfance et de la vieillesse, prise en charge de la maladie, euthanasie, pauvreté, etc., le tout avec un humour ravageur dont le cynisme n'est que celui des personnages, mais jamais le regard que les spectateurs lui portent. Nurse Jackie, encours de troisième saison aux États-Unis, est une série adulte qui s'appuie sur un espace critique pour annoncer la catastrophe et proposer des remèdes adaptés à chacun/e. Ça marche ou pas.

samedi 21 mai 2011

Anti-communisme, Art nouveau et Arpentage


En fait de Musée du communisme, c'est plutôt celui de l'anti-communisme, les cartes-postales vendues à l'entrée pouvant même prétendre à l'adjectif "primaire" pour leur humour cynique style "Pas besoin de détergent à Prague puisque nous avons le lavage de cerveau !". Je prends quelques clichés de la salle d'interrogatoire et nous suivons la chronologie de 1945 à l'abstraction de ces dernières années en passant par le Printemps de Prague en 1968 réprimé par les chars russes, la Charte 77 initiée, entre autres, par Vaclav Havel et la Révolution de velours qu'il baptisa ainsi en hommage au Velvet Underground en 1989. Les films projetés sont particulièrement émouvants comme ceux du Musée Mucha où l'on voit Paris, New York et Prague au début du siècle en regard des affiches Art Nouveau.


À Prague les distances sont toujours beaucoup plus courtes que nous l'imaginions. Nous n'emprunterons pas une seule fois le tramway, mais nous aurons marché, marché, marché, en long, en large et en travers. Cela tombe bien avec l'orage qui se profile et les hallebardes qui s'en suivront. C'est aussi le meilleur moyen pour apprécier les édifices d'époques si différentes, mais qui s'intègrent tous au plan d'urbanisme. Il semble, par exemple, que les couleurs pastels vert pistache, jaune pâle ou gris bleu obéissent à un nuancier assez strict. On reconnaît souvent les touristes à leur nez en l'air.


Comme en France tout le monde traverse n'importe comment. L'indiscipline serait-elle un signe de création protéiforme ? Entendre le mouvement brownien qui s'insinue dans tous les arts sans qu'aucune école n'écrase la diversité. Malgré sa situation géographique la capitale de la République Tchèque possède le charme des pays du sud, elle respire la culture par tous les pores de son bitume, ou plutôt de ses pavés, pavés que Françoise admire à chaque pas. J'ai failli en glisser quelques uns dans sa valise, mais au delà de vingt-trois kilos cela peut coûter cher !
L'orage est passé aussi vite qu'il avait foncé sur nous, lavant le ciel des quelques nuages qui faisaient ressembler le paysage à un Chirico. Nous avons rouvert les yeux sur un à-plat bleu, climat idéal pour terminer notre escapade...

vendredi 20 mai 2011

Au vert de Malá Strana


Pensée émue pour les camarades avec qui j'ai l'habitude de partir en tournée, grands amateurs de bière. Inventeurs de la blonde au XIXe siècle (Pilsner Urquell ?), les Tchèques en sont les plus gros consommateurs au monde, loin devant les Irlandais. Comme en Belgique et en Allemagne, elle est délicieuse, rafraîchissante, mais il me faudrait rester un an avant d'en avoir goûté toutes les variétés, car après un ou deux verres je sens la rue vaciller. La femme au bock, qui me rappelle Kienholz, est perchée sur le toit d'un immeuble, à côté d'une cousine qui porte une planche de surf sous le bras et d'une troisième allongée près d'un fusil. Toute la ville est érigée de sculptures en bronze, souvent contemporaines, plutôt figuratives, décalées comme celles de David Černý ou dramatiques comme celles d'Olbram Zoubek pour le Mémorial aux victimes du communisme en bas de la colline de Petřín que nous longeons avant d'y grimper par le funiculaire.


Toutes les villes se ressemblent plus ou moins depuis les hauteurs. Le fleuve qui les coupe en deux est enjambé de ponts. Quelle que soit leur couleur les toits unifient le paysage et la quantité de verdure marque la qualité de l'air. Prague est bien lotie. L'ascension de sa Tour de Petřín, un modèle réduit de notre tour Eiffel de 1891, nous dissuade de visiter le château qui n'a jamais été le genre d'excursion que nous affectons. La foule des touristes et le style des bâtiments nous font plutôt pencher vers un bon restaurant au-dessus du Jardin Wallenstein.


Le mur de stalactites artificiels où sont cachées des formes animales et grotesques donne à ce jardin baroque italien un air de conte carrollien. Les bosquets taillés dissimulent des enclos de verdure où les ébats licencieux pouvaient probablement se commettre sans être dérangés ! Après la vieille ville hier (quartier Staré Mĕsto) notre seconde journée fut tournée vers la verdure, des vergers de Petřín à l'île de Kampa (quartier Malá Strana, de l'autre côté du fleuve). Protégés par des retenues obligeant les bateaux à emprunter le canal, les pédalos mouchètent la Vitava.


Et partout explose un festival d'architecture, à tel point que ce musée vivant marque la ville plus que toute autre chose. Jamais nulle part nous n'avons marché autant la tête levée vers le ciel. Les tons pastels donnent leurs parfums sucrés aux façades ornées de cariatides et de sculptures. Les toits ondulent ou se redressent pour se grandir. Les styles se fondent et s'opposent harmonieusement. En plus des références déjà citées lors de mes précédents billets, on reconnaît l'influence italienne et pharaonique, et au delà, à quel pont les architectes tchèques ont influencé la construction de New York. On s'y croirait parfois. J'allais écrire "les yeux fermés", mais c'est aller un peu loin !


Je les rouvre pour redescendre. Après une pause en fin d'après-midi où nous regagnons notre hôtel, nous ressortons le soir pour profiter du décor déserté des cohortes de touristes. Dans la journée il semble qu'il y en ait plus que d'autochtones. J'imagine que les Pragois n'ont pas les moyens de se loger au centre ville et que la banlieue limitrophe n'a pas le charme de l'ancien, ou bien il faut s'éloigner vers la campagne...


En sortant de la brasserie où nous avions jonglé avec la bière maison et la Becherovka, une liqueur forte et onctueuse qui sentait "aussi" le clou de girofle, nous sommes allés admirer l'immeuble dansant de Frank Gehry et Vlado Milunić. Il n'y avait pas que l'immeuble surnommé à l'origine Fred et Ginger qui valsait !

jeudi 19 mai 2011

Le dit des pierres


Concours de circonstances, la pleine lune a laissé la place au plein soleil. On devine le bleu du ciel derrière les vitraux de l'Elite Hotel. Prague resplendit dans cette lumière méditerranéenne inattendue. Comme à Venise, on y souffle le verre et les églises pullulent telles des champignons, ici à la crème. Chaque rue rivalise d'immeubles magnifiques, gothiques, Renaissance, baroques, art nouveau, cubistes (!), contemporains... Nous ne nous attendions pas à un tel chatoiement pâtissier. La cuisine tchèque sait également être légère : soupe de carottes à l'orange et céleri, lapin de Bohême du sud au romarin, truite à la marjolaine, etc.


Les Tchèques sont plus aimables que ce que l'on nous avait raconté. On sent pourtant le stress sous les sourires. Nous avons parfois l'impression d'être dans un film de Věra Chytilová ou Miloš Forman. Les boutiques de marionnettes rappellent plutôt Jiří Trnka ou Jan Švankmajer et les statues de David Černý constituent l'extension contemporaine de l'humour de Franz Kafka.


À l'aéroport j'ai acheté Le cimetière de Prague, dernier pavé d'Umberto Eco, sur les conseils de Bernard Vitet à nouveau hospitalisé pour avoir ruiné ses poumons à grand renfort de deux paquets par jour depuis toujours. Je partage avec mon ami le goût de jouer les détectives. La synagogue espagnole n'a rien perdu de son charme ni le "jardin des morts" de son éclat, mais les flots de touristes ont obligé les autorités à canaliser les flux. On tourne autour dans le sens d'un stūpa sauf que je dois porter une kippa en papier bleu marine sur ma calvitie naissante. J'ai toujours adoré me promener dans les cimetières lorsqu'ils sont plus ou moins abandonnés. Séduit par l'île de San Michele à Venise ou le Père Lachaise, j'avais toujours rêvé visiter le vieux cimetière juif de Prague. Les tombes de travers ont quelque chose de vivant, comme si la pierre poussait de terre. Les morts nous enverraient-ils des signaux ? Si c'est de fumée, la décomposition des corps transforme les atomes, produisant entre autres des gaz à effet de serre, oxyde de carbone et surtout méthane. Mais leur brume verte s'est dissipée depuis une éternité, génies sortis de lampes d'Aladin qui brûlent sans cesse dans les temples. Depuis, tant d'autres ont été asphyxiés sous les douches des camps nazis. Je lis la dizaine de strates enfouies dans ce jardin comme une bibliothèque dont mes ancêtres ont perdu la langue. Je suis incapable d'en déchiffrer les signes, mais, malgré la confusion et les crimes honteux que le passé ne peut justifier, ils me parlent tout de même.

mercredi 18 mai 2011

La Bohême


Il est deux heures du matin à Prague. Je frappe à la porte, mais personne ne répond. La nuit en tout cas, la ville est calme et quasi déserte. Nous ne croisons que des adolescents anglais et allemands qui font en bande la tournée des bars et des dancings. Nous sommes arrivés il y a seulement trois heures, mais nous avons déjà arpenté le vieux quartier jusqu'au pont Charles qui surplombe la Vitava que Smetana orchestra sous son nom allemand de Moldau. L'architecture est magnifique, un croisement entre Vienne, Strasbourg, les villes du Nord et quelque chose d'indéfinissable.
Nous avons fini par trouver un restaurant ouvert à cette heure tardive et même réussi à souper local, du canard farci d'un truc marbré aussi bourratif que l'accompagnement, tranches de quenelles de pomme de terre et de quenelles de farine, que les choux vert et rouge chauds et acidulés permettront peut-être de digérer cette nuit sans faire de cauchemars à la Little Nemo. C'était bon. Françoise s'est contentée de galettes de pomme de terre au fromage, à l'ail et à la marjolaine.
À Charles De Gaulle j'ai cru qu'on ferait le voyage en car tant l'avion était garé loin sur la piste. Le survol de Prague illuminée présenta le Château dans un écrin d'or pétillant, un peu comme une bière blonde pulvérisée. La journée de demain nous réserve d'autres surprises...

mardi 17 mai 2011

Explication de texte


J'ai demandé à quelques amis de me donner leur avis sur mon roman-photo. Ce n'est pas évident. L'une préfère les rapports psychologiques, un autre est gêné par les phrases sentencieuses qui brisent la fluidité du récit, un troisième évite soigneusement le sujet, mais me donne des conseils avisés sur le genre d'éditeur susceptible d'être intéressé... Mes compétences littéraires sont trop limitées pour que j'évalue la qualité de mon travail. Les réactions sont pourtant les mêmes que chaque fois que j'entreprends une nouvelle activité, cohérentes en tout cas vis à vis du monde que j'essaie de faire vivre à travers mes œuvres. Je fuis les longues descriptions au profit d'une écriture serrée et rythmique, privilégiant les ellipses et les effets qu'offre le montage. Prendre du recul avec l'intrigue en créant des a-parte vient probablement d'une interprétation naïve des théories de Brecht. En 1977 quelqu'un reprocha déjà à Un Drame Musical Instantané de pratiquer le coïtus interruptus ! Le zapping m'apparaît tel un puzzle où chaque pièce doit retrouver sa place. Les jeux de mots, les citations, les allitérations révèlent des hors-champs mettant en évidence l'incapacité de l'auteur à s'effacer devant ses personnages. Les interrogations provoquées sont autant de manières d'échapper au formatage, la fluidité du récit un anesthésiant qui empêcherait de penser par soi-même. Par contre les formules à l'emporte-pièce, fussent-elles paradoxales, démasquent le donneur de leçons dont le désir de partager remonte à l'enfance. Le style littéraire lui-même n'est pas en cause, mes maladresses intimes se projetant sur l'écran, l'enregistrement ou le papier. Ce serait ennuyeux si j'en souffrais, mais il n'affecte que mes interlocuteurs rétifs à mon rabâchage de moraliste scout, entendre l'éclaireur armé de son couteau suisse et de sa lampe de poche, gamin dont la maturité apparente fait plus facilement accepter les déclarations péremptoires. Ce n'est pas un hasard si j'ai choisi d'abord la poésie, puis la musique pour m'exprimer librement. De même l'abstraction des images me convenait mieux que l'écriture frontale. La discipline quotidienne du blog participe à cet apprivoisement du verbe entrepris lors des longs monologues où je cherche un début de réponse aux questions qui n'en ont pas. Elle participe à mon affranchissement autant qu'elle favorise le narcissisme de l'artiste. Me voilà bien avancé !

lundi 16 mai 2011

Fantômas avec Nous autres


J'écoute D503, l'évocation radiophonique (actuellement accessible sur le Net à cette adresse) que Franck Vigroux a composée pour l'Atelier de Création Radiophonique de France Culture et qui concourt pour le Prix Italia. Travail ciselé. L'ACR est devenu un exercice de style ! Franck aime les extrêmes, dans le grave comme dans l'aigu. Les graves donnent du corps à l'esprit, les aigus vous vrillent le cerveau tels des électrodes plantées dans le nerf du sujet. Son texte est emprunté à Nous autres de l'écrivain russe Eugène Zamiatine qui inspira Le Meilleur des mondes à Aldous Huxley et 1984 à George Orwell.
1984, c'est l'année où Un Drame Musical Instantané sonorise l'intégrale des épisodes muets de Fantômas de Louis Feuillade, mais je m'égare. "Le plus grand criminel de tous les temps, qui n'hésite pas à torturer et à tuer pour arriver à ses fins" est un amateur face à "L'État Unique, qui prétend régir toutes les activités humaines et faire le bonheur des hommes au détriment de leurs libertés individuelles." Dans tous les cas la question du pouvoir vient titiller nos mâles utopies. La réalité est brutale. Elle se cache derrière ce qu'il est coutume de nommer démocratie autant qu'elle se révèle, passé les premiers soubresauts de chaque révolution. Comment croire que le pouvoir puisse œuvrer pour le bien de tous ! Nos orchestres hérétiques entendent-ils se soumettre ? Le phénomène politique occulte la mégalanthropie. Ne suis-je femme, animal, arbre et la mer, avant de me demander pour qui je voterai aux prochaines élections ? Les urnes sont funéraires et le système enfante des monstres mécaniques. Cher D503, regardez la Terre depuis L'Intégral, ce vaisseau spatial destiné à convertir les civilisations extraterrestres au bonheur, que voyez-vous qui nous profite ou à qui ? Franck Vigroux emploie le vocabulaire électroacoustique pour titiller la machine tandis que le Drame renvoyait le passé à demain en convoquant ses invités à traverser le miroir.
Chez Vigroux le piano de Maurer ou le clavecin cinglant sont des objets électriques. Même sans Vitet accaparé alors par un drame familial, nous n'avions, Gorgé et moi, pas d'autre objet qu'interroger le lieu, Paris, et l'époque, ses us et coutumes, renverser la vapeur pour créer d'autres modèles, pas contre, mais à côté. Raymond Sarti me faisait récemment remarquer que, étymologiquement, concourir n'est pas courir contre, mais courir avec. La semaine dernière, j'ai ajouté dix heures de musique inédites à celles déjà en ligne, en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org. En 1984, Fantômas au Théâtre Déjazet rassemblait ainsi Jean Querlier, Magali Viallefond, Hélène Sage, Michèle Buirette, Bruno Girard, Marie-Noëlle Sabatelli, Patrice Petitdidier, Gérard Siracusa, Youval Micenmacher, Francis Gorgé et moi-même pour deux fois cinq épisodes. Le ciné-concert est devenu un exercice de style. Cet enregistrement aura mis 27 ans à nous parvenir. Combien de temps faudra-t-il à D503 pour apprécier l'imprévisible et la précarité du bonheur ? Quelle catastrophe faut-il espérer pour que les hommes se ressaisissent ? L'utopie de Thomas More pose mille questions. Nos analyses se posent à peine sur le premier barreau d'une échelle qui grimpe vers les étoiles. Retour à l'envoyeur. Franck, où seras-tu à l'avenir ?

vendredi 13 mai 2011

Le lion, sa cage et ses ailes


Sans l'avènement de la vidéo portable Le lion, sa cage et ses ailes n'aurait jamais existé. Sans celui du DVD je n'aurais pas pu regarder les huit films qu'Armand Gatti tourna avec les ouvriers immigrés de chez Peugeot à Montbéliard. Il aura fallu deux inventions technologiques pour que nous parviennent ces paroles rares dans le paysage audiovisuel français. Sur son site l'exceptionnelle biographie d'Armand Gatti rédigée par Marc Kravetz raconte le poète, dramaturge, cinéaste, mais aussi résistant inlassable, parachutiste tombé de nulle part, déporté, évadé, journaliste, globe-trotter. Son père balayeur anarchiste et sa mère femme de ménage franciscaine l'appellent Dante Sauveur Gatti, mais ce n'est pas le sujet qui nous intéresse ici, concentrons-nous sur l'objet !
Double DVD publié par les Éditions Montparnasse dans la collection dirigée par Nicole Brenez et Dominique Païni, "Le geste expérimental", Le lion, sa cage et ses ailes rassemble huit films tournés de 1975 à 1977 avec Hélène Chatelain et Stéphane Gatti, par, pour et selon les ouvriers, regroupés en communautés d'origine. Là où le repli communautaire pourrait paraître réactionnaire, la responsabilité de chacun renvoie à une solidarité de tous. Dans le livret l'introduction de Jean-Paul Fargier et la reproduction des affiches en sérigraphie annonçant le film rendent ma chronique bien fade. Si l'époque produisait des images grises, cent fleurs écloront sur le terreau vidéo. Cette Babel schizophrène est une œuvre unique, exemplaire, parce qu'elle échappe à tout ce qui a existé jusqu'à aujourd'hui. Elle pourrait incarner la véritable télé-réalité ou le cinéma-vérité, des modèles subjectifs évidemment, car la fiction a la véracité du rêve et le documentaire s'inspire des individus sans ne jamais généraliser. Pour être de partout il faut être de quelque part. On comprend mieux pourquoi des Polonais filment Le Premier Mai, des Marocains Arakha, des Espagnols L'oncle Salvador, des Géorgiens La difficulté d'être Géorgien, des Yougoslaves La Bataille des 3 P., des Italiens Montbéliard est un verre... Partout la musique les accompagne. Le cinéma militant de Gatti rappelle celui de Godard, parce qu'il fait éclater la narration traditionnelle en s'interrogeant sans cesse, provoquant chez les spectateurs un sentiment de jamais vu tout au long de cette épopée des temps modernes. Il propose aux ouvriers immigrés de composer leurs propres scénarios, de critiquer ce qu'ils ont tourné, 90 heures en 6 mois pour aboutir à 5 heures 30 de films d'inégale longueur, sans formatage, tous radicalement passionnants. Du grand art l'air de rien.
À l'heure où les immigrés sont une fois de plus la cible de la sociale-démocratie plus réactionnaire que jamais, où la télévision est incapable de se renouveler et de jouer son rôle pédagogique, où le cinéma nous sert les sempiternels atermoiements, où le formatage règne partout en maître-étalon, il est indispensable de suivre cette cure de jouvence qui libère la parole, les images et les sons du peuple. Ce sont nos voix que l'on a muselées, car nous fûmes ou nous sommes tous, à l'exception des banquiers cyniques qui assèchent le monde, des travailleurs immigrés, résistants aux vies irremplaçables, garants de la mémoire comme de l'avenir, porteurs de la nécessité de créer, librement.

jeudi 12 mai 2011

Chrysomèle contre romarin


La chrysomèle du romarin attaquant le buisson parfumé qui penche vers le soleil depuis que les bambous noirs ont poussé, je suis obligé de cueillir ces cousines du doryphore une à une et de les écrabouiller malgré la sympathie qu'elles m'inspirent. La bestiole est assez jolie avec sa carapace verte, mais c'est elle ou le romarin. Chaque année sonne l'hécatombe, d'abord les branches ravagées, ensuite le piétinement. Le matin je repère bien les insectes adultes remontés vers les têtes, mais ce sont les larves qui font le plus de dégâts.
J'ai d'abord cru que c'était un doryphore, sobriquet des troupes d'occupation allemandes pendant la seconde guerre mondiale, nommées ainsi parce que les envahisseurs mangeaient les patates des Français qui crevaient la dalle. Comme leur uniforme était vert-de-gris, j'ai été trompé par l'analogie de la couleur. Le véritable doryphore a des rayures jaune et noir, style Nestor.
Le romarin, plus efficace frais que séché, est bourré de qualités médicinales et culinaires. Françoise concocte des infusions bienfaisantes, Marie-Laure embroche des coquilles Saint-Jacques sur les branchettes, j'en mets dans les ragoûts, les courts-bouillons, les grillades, etc. Et puis surtout, je le caresse en serrant ses branches sans les abimer pour que son parfum m'enveloppe avant de rentrer à la maison...

mercredi 11 mai 2011

Alain Bashung dilué dans les limbes


Tels des fantômes flous flânant sur la tombe du rock, Tels de vagues rêves dans son chant insomniaque, les amis d'Alain ne savent pas retrouver l'articulation de Bashung. L'hommage rendu est enveloppé des voix des survivants, mais le timbre reconnaissable de chacun ne suffit pas à faire foi pour qu'on y lise les dates effacées par les anniversaires, enquillés jusqu'à plus soif. L'à-peu-près se note aux paroles inentendues quand tout est là pourtant, des airs secs au sable des portugaises, des mots liquides qui devraient la gorge enflammer, mais ne laissent que le parfum suranné des "jeunots" affamés. La petite entreprise, certes sympathique, vibre sans que leurs cordes s'y frottent ni s'y piquent ; il ne reste hélas que des ombres, la lumière s'est éteinte, les allumettes humides.
Bashung ne commençait ni par les paroles, ni par la musique, il les menait de front et soignait l'articulation dont il avait le secret. Sans vagues pas de risque de noyade. Les choix des copains sont explicites : Aucun express pour Noir Désir, Gaëtan Roussel 'passe pour une caravane, M rêve de Madame, Biolay n'a pas l'envergure de l'entreprise, Kerenn Ann fume pour oublier que tu buvais, Johnny Depp tient tous les instruments de son angora Vanessa, Stephan Eicher part en volutes, Dionysos saute en 2043, BB Brunes court après Gaby, Miossec rate Joséphine, Raphaël se pique d'apiculture et Christophe alcaline pour qu'il revienne. On a les disques. Le DVD Faisons envie (55mn) de Thierry Villeneuve qui accompagne le CD Tels Alain Bashung, est un double making of, de la compilation et du disparu. L'alternance des archives, des témoignages et des extraits n'évite pas le formatage attendu. On rêverait que ce genre de bonus nous accompagne aussi longtemps que l'audio. Pourquoi les maisons de disques soignent-elles au mieux le packaging, mais banalisent les reportages glissés dans le quatrième volet ? Une chanson est un court métrage, une petite fiction qui nous emporte, comme un clip que l'on se repasserait en boucle. Lorsque les paroles sont lues à plat, elles réveillent soudain la poésie de Bergman, Grillet, Fauque, Bashung et la musique se rappelle à notre bon souvenir, un instant diluée dans les limbes.

mardi 10 mai 2011

Art contemporain nouveaux médias


Comme je referme Art contemporain nouveaux médias que Dominique Moulon vient de publier aux nouvelles éditions Scala, je le glisse à côté de la thèse d'Hervé Zénouda, Les images et les sons dans les hypermédias artistiques contemporains, de la correspondance à la fusion (ed. L'Harmattan), des numéros spéciaux d'Art Press Techno anatomie des cultures électroniques et L'art et la Toile, de ceux de MCD consacrés par Anne-Cécile Worms aux Arts numériques et par Anne Roquigny à 15 ans de création artistique sur Internet, des généreuses contributions d'Annick Rivoire ou Clarisse Bardiot dans différentes revues et d'une tonne de catalogues de festivals, auxquels j'ai participé, aussi fournis en informations. Je n'oublie pas les monographies de quelques précurseurs tels John Maeda, Marita Liulia ou le catalogue de La subversion des images du Centre Pompidou. Les plus passionnants sont évidemment ceux qui développent un regard personnel, mais le feuilletage systématique fournit des pistes à qui veut les suivre. Comparé au reste de mes bibliothèques, cela ne pèse pas lourd. Après avoir été prolifiques sur CD-Rom dans les années 90, puis sur Internet au début du siècle, les arts numériques cherchent toujours leur modèle économique, installations aidant. Ils ont pourtant envahi l'espace théâtral, le cinématographe et se déclinent de galerie en spectacle vivant, sans que ses plus beaux fleurons trouvent grâce aux yeux et au portefeuille des collectionneurs et des musées. Est-ce le souci de la pérennité ou la jeunesse de ces expressions qui freinent le marché de l'art ? Antoine Schmitt me confie qu'il livre désormais le code source et un service de maintenance avec ses œuvres. D'autres signent un contrat qui octroie aux acheteurs la propriété du code si les artistes disparaissent. Les projections nécessitent des lieux obscurs et nombreuses installations sont de l'ordre du monumental. Il y a pourtant de quoi satisfaire tout le monde, petits formats simplifiés et délires mégalos, kitscheries et œuvres conceptuelles, mises en scène dramatiques et matières plastiques, agit-prop et art officiel ! Toutes ces pièces ont le mérite de poser mille questions sur l'art et l'époque, sur les nouveaux outils et les libertés qu'ils offrent, sur la fragilité de notre monde et la prison dans laquelle nous nous enfermons nous-mêmes.

lundi 9 mai 2011

L'exposition Interfaces interroge le multi-écran


Interfaces est un récit interactif sur le design multi-écran, vu à travers 43 projets et 17 regards croisés de chercheurs et designers. Réalisée par Les Designers Interactifs et La Fracture Numérique dans le cadre d’Adobe Live – La Creative Week, l'exposition de l'Atelier Richelieu se double d'un site Internet où sont présentées les vidéos des intervenants.
Imaginer l'avenir est un jeu d'enfant pour qui s'y penche sérieusement. Regardez le sourire en coin des inventeurs et les sourcils froncés des responsables ! Les uns et les autres sont partagés entre le désir de voir leurs rêves se transformer en réalité et le doute que les usages se conforment à leurs pronostics. La question que le commissaire de l'exposition, Benoît Drouillat, pose à tous est ambiguë. "Le multi-écran" est-il la multiplication des tablettes et téléphones intelligents ou l'embouteillage des informations rassemblées sur un écran géant ? Est-ce un défi aux indispensables économies d'énergie ou une référence artistique au Napoléon d'Abel Gance et au light-show psychédélique ? N'est-ce pas prendre le sujet par le mauvais côté de la lorgnette ? De quoi avons-nous réellement besoin ? De quelles impossibilités naîtra le réel ?
Il est dommage qu'ici encore une seule fille (Amélie Boucher) témoigne au milieu de la cohorte de garçons aux front dégarni et cheveux argentés (Emmanuel Alix, Giuseppe Attoma, Rémy Bourganel, Frédéric Cavazza, Jean-Louis Fréchin, Lucas Grolleau, Pierre-Damien Huyghe, Romain Landsberg, Arnaud Mercier, Vincent Puig, Matthieu Savary, David Serrault, Eric Scherer, Stéphane Vial, Simon White et moi-même). La sensibilité féminine offre des ouvertures que la mâle passion pour les nouvelles technologies néglige. Si le design est un art appliqué, il concerne pourtant le quotidien des hommes comme des femmes.
Les rubriques s'organisent selon les affinités de chacun : architecture et espace, design sonore, jeux, médias et contenus digitaux, objets connectés, services.
Interrogé sur le projet FluxTune (2'26) réalisé avec Frédéric Durieu, je filme une petite démonstration (1'54) de notre instrument de composition musicale atypique, conçu pour être utilisé sans apprentissage, du moins tel que les musiciens l'entendent.


Après une brève tentative d'explication (plus détaillée ici !) sur notre création qui est toujours inédite bien que nous l'ayons conçue dès 2004, j'aborde le geste instrumental (2'59) et m'interroge sur le thème imposé (1'45).

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En regardant les trois vignettes de mes contributions vidéographiées par Marina Wainer je ne peux m'empêcher de penser aux mimiques d'Yvette Guilbert commentant en images L'art de chanter une chanson (Ed. Bernard Grasset, 1928). Joignant la parole au geste, je lance simultanément les trois vidéos (essayez à votre tour !) et je note au fur et à mesure les mots qui ressortent du tintamarre ubique, me souvenant cette fois des expérimentations de George Ives, père du compositeur Charles Ives, qui avait fait jouer dans des tonalités différentes deux fanfares, marchant depuis chaque extrémité de la rue principale pour qu'il puisse inscrire les notes au fur et à mesure qu'elles lui parvenaient !
Cette fantaisie iconoclaste ne serait-elle pas ma véritable réponse au sujet du multi-écran ?

vendredi 6 mai 2011

Panic sur Florida Beach


Derrière son sens aigu du spectacle Joe Dante est un cinéaste éminemment politique. Je ne connaissais que ses Gremlins (1984), qui ne m'avaient pas emballé outre mesure, avant de suivre film à film la liste des comédies transgressives américaines de Jonathan Rosenbaum. Nous avions commencé par Innerspace (L'aventure intérieure, 1987) et La Seconde Guerre de Sécession (The Second Civil War, 1997) qui provoquèrent l'hilarité générale, saines séances où rire à gorge déployée vaut toutes les vitamines. Le second serait à projeter toutes affaires cessantes en ces périodes de haute manipulation médiatique avec interventions guerrières à la clef ! Le virus Dante nous ayant contaminés, nous avons continué avec Explorers (1985), Les banlieusards (The 'Burbs, 1989), Small Soldiers (1998) et Matinee, sans compter quelques unes de ses participations à des séries télévisées et films collectifs. Hors Gremlins, l'échec commercial relatif de ses films est parfaitement justifié par leur ton politiquement incorrect, car Dante est viscéralement un indépendant. Dans tous il aborde la paranoïa, la peur de l'autre et de l'inconnu engendrant la violence, en faisant basculer le récit dans l'absurde que les films de genre exacerbent. Leur humour se révèle le meilleur antidote au racisme et à l'intolérance.


Carlotta a l'excellente idée de publier le DVD de Matinee, en français Panic sur Florida Beach, un petit bijou d'humour ravageur sur la projection d'un film d'horreur dans une ville de Floride au moment où éclate la crise des missiles de Cuba en 1962. La fascination pour les monstres de série B trouve son explication dans la paranoïa nucléaire de l'anti-communisme d'alors. Cette comédie décapante dessine un portrait de l'Amérique, au travers de ses préjugés et ses phobies, mais fait également figure de parcours initiatique pour des adolescents découvrant l'amour en même temps que l'horreur. Film dans le film à plus d'un titre, Panic sur Florida Beach est aussi une réflexion sur la production cinématographique au travers du truculent John Goodman jouant le rôle du réalisateur invité à projeter son Mant! (L'homme-fourmi) (en Atomo-Vision et Rumble-Rama s'il-vous plaît, court-métrage présenté en bonus à côté d'une passionnante interview de Joe Dante) dans cette petite ville de Key West, juste en face de Cuba ! Les angles d'attaque sont si variés que le film représente un véritable kaléidoscope braqué sur l'époque. Panic sur Florida Beach n'est pas un film mineur, c'est une mine dont l'heure a sonné.

jeudi 5 mai 2011

Musique d'accompagnement pour une scène photographique


Le titre de mon article se réfère évidemment à la Musique d'accompagnement pour une une scène de film (Begleitungsmusik zu einer Lichtspielszene) d'Arnold Schönberg (sur l'INA ou Deezer) pour laquelle Danièle Huillet et Jean-Marie Straub tournèrent jadis une remarquable Introduction cinématographique. Si le schéma opératique le plus courant est "exposition, action, catastrophe", Schönberg crée le drame sur la trame "danger menaçant, angoisse, catastrophe". L'économie de moyens déployée ici pour un résultat optimal est évidemment un modèle qu'il est aussi agréable qu'utile de suivre !
Comme je ne veux rien dévoiler qui ne soit officiel, je commence par regarder la conférence de presse des Rencontres d'Arles de la Photographie et je parcours la programmation. Me voici donc embarqué avec l'équipe de réalisation, Olivier Koechlin, Valéry Faidherbe et François Girard, pour une nouvelle aventure arlésienne. J'avais déjà occupé le poste de directeur musical des Soirées de 2002 à 2005, mais n'y étais pas retourné depuis. Si mon rôle tient du conseil, comme pour le "mano a mano" entre les agences Tendance Floue et Seven ou l'hommage à Roger Thérond, je mets la main à la pâte en sonorisant les dix ans du Prix Découverte et les autres, ou des expositions qui dureront tout l'été, comme celle de la photographe mexicaine Dulce Pinzon (La véritable histoire des super-héros, photo ci-dessus). Le reste est projeté sur écran géant au Théâtre Antique, avec musiciens en direct ou montage préenregistré. L'artiste JR clôturera la dernière soirée et je suis impatient de voir l'exposition consacrée à Chris Marker, de La jetée à son travail sur Second Life, dans le cadre de From Her On.
Sonoriser les montages photos est indispensable pour que le spectacle naisse, mais c'est un exercice difficile, voire dangereux. La rencontre de la musique et des images engendre de nouveaux sens qui ne doivent pas trahir les intentions des photographes. Lorsque je ne compose pas moi-même des originaux, j'essaie en général d'utiliser des œuvres peu connues dont les références ne handicapent pas le mariage arrangé tout en évitant l'illustration redondante. Je recherche donc les complémentaires en ayant à l'esprit l'effet produit sur les quelques 2500 spectateurs ! Il s'agit de créer le rêve ou la réflexion dans un temps très court, en surprenant, mais confortablement pour ne pas écraser les images. L'ensemble sonore doit faire œuvre, se tenir d'un bout à l'autre, tout en entretenant l'attention. Ce n'est pas toujours simple lorsque les sujets sont variés dans un même programme, ou les séquences extrêmement courtes, mais les enjeux sont stimulants. Pour l'instant nous en sommes à découvrir nous-mêmes les alliages magiques où l'intuition rivalise avec le synchronisme accidentel. Je plonge dans ma discothèque en grimpant le long des étagères, je bloque les dates des musicien(ne)s pressenti(e)s et savoure le travail de mes camarades réalisateurs qui mettent en forme la semaine de spectacles du 5 au 9 juillet prochains.

mercredi 4 mai 2011

Youkaïdi, youkaïda, où est Ben Laden ?


Le 11 septembre 2001 j'avais invité ma fille adolescente à, pour une fois, regarder la télévision pour constater comment le discours changerait au fur et à mesure de la soirée. La démonstration avait été flagrante. Nous retrouverons plus tard, dans les films dénonçant la manipulation médiatique, les témoignages disparus au fur et à mesure de l'élaboration de la version officielle. On m'accusa évidemment de paranoïa de la conspiration, sans que jamais ne soit apportées de réponses aux interrogations suscitées par la douteuse explication du gouvernement Bush.
À l'investiture de Barack Obama j'avais souligné ici qu'il était le candidat préféré de la CIA. Comme d'habitude, nombreux camarades ne prirent pas très au sérieux ces allégations.
En septembre 2006, mon article "Ben Laden, mort-né" passa relativement inaperçu. Me référant à un article du Figaro (si si !) repris par la résistance américaine, j'y écrivais que Ben Laden était une création pure et simple de la CIA et que, risquant de dévoiler le pot aux roses, il ne pourrait jamais être capturé vivant.
Bilan des courses : Obama vient de nommer le directeur de la CIA, Leon Panetta, secrétaire à la Défense, et une semaine plus tard le Super Vilain est tué par un raid rondement mené ! La côte du président actuel remonte dans les sondages alors que sa popularité était très basse. Les fiascos afghan, irakien, lybien, etc. sont un peu occultés. L'occident chrétien crie victoire.
La photo de Ben Laden mort, diffusée dans le monde entier (devinez son origine) s'avère un faux, tiens tiens, et ce grâce à la vigilance d'utilisateurs de Twitter ! Alors plutôt que de prouver l'impossible on jette le cadavre à la mer. Pour justifier ce nouvel escamotage on avance le désir de ne pas créer de lieu de pèlerinage aux terroristes du monde entier. On se marre. On peut se demander pourquoi le métal fondu du World Trade Center a été intégralement envoyé en Chine pour recyclage. Pour éviter de créer un lieu de pèlerinage ? Et la presse de répéter servilement les mêmes inepties sans émettre le moindre doute sur les informations qui lui sont transmises par les organes gouvernementaux.
Pour l'instant en marge du discours officiel, le rôle des blogueurs s'assimilerait-il à une veille citoyenne ? Revendiquons une nouvelle démocratie, directe cette fois, où le pouvoir de la population serait d'abord de réfléchir au lieu de se laisser entraîner à des jeux télévisés décérébrants et à des concours d'intox qui rappellent les livres d'histoire où j'apprenais comme Napoléon était un grand homme et les Africains que leurs ancêtres étaient Gaulois. Il fallut que certains s'insurgent pour que l'on arrête de nous servir ces balivernes. Les guerres ont de tous temps été justifiées par d'énormes mensonges (première et seconde guerres mondiales, guerres coloniales, ou plus récemment invasion de l'Afghanistan et de l'Irak, intervention au Rwanda ou en Côte d'Ivoire, etc.). Combien de temps encore nous fera-t-on avaler ces couleuvres ?
Plus c'est gros plus ça passe. Il ne s'agit heureusement ni de "théorie du complot", ni de négationnisme, mais simplement de comprendre que l'information détenue par le pouvoir a toujours été une arme redoutable, que ce soit les histoires à dormir debout que les religions nous assènent depuis des siècles ou la messe du 20 heures où l'on n'apprend jamais rien des tenants et aboutissants des "faits" servis à l'heure des repas. Plutôt que chercher qui dit la vérité, analysons les enjeux pour comprendre qui nous berne et pourquoi.

N.B. : en cherchant des informations contradictoires sur Internet j'ai trouvé une interview de Benhazir Bhutto affirmant que Ben Laden a été tué en 2002, elle sera assassinée cinq ans plus tard. En janvier 2010 l'ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, Alain Chouet, affirmait la mort d'Al-Qaïda devant le Sénat, également en 2002. Hier, sur son blog, Pierre Oscar Lévy, toujours sur la brèche, reproduisait l'intégrale de la passionnante allocution en vidéo que je vous recommande fortement.

mardi 3 mai 2011

Comme un lundi


Je suis monté sur la chaise pour filmer Vincent Segal improvisant avec mon Kaossilator. Il a posé mon instrument jaune citron et les 2 mini-haut-parleurs dans le fond de sa boîte de violoncelle. Leurs LED bleues font de la lumière. Le son électronique vient de nulle part lorsque le couvercle est refermé. Autrement il jaillit comme un diable. J'ai accumulé les couches de timbres, provoqué des élisions, pour aboutir à un magma rythmique qui semble évoluer dans le temps alors que je ne peux plus intervenir sur la boucle ; d'une part je suis perché, d'autre part mon synthétiseur de poche a été confisqué. Jusque là tout se passait sur le pad, avec deux ou trois doigts. Il y a une sensation physique sensuelle à caresser l'écran opaque, à le tapoter, à agir sur les contrôles sans cesser de jouer. L'atelier de Vincent est minuscule. C'est le prix pour habiter dans une maison du Moyen-Âge en plein Marais. On remonte le temps au fil des écoutes, Emmanuelle Parrenin, Los Lobos et les Latin Playboys, Daniel Shafran avec Chostakovitch... Et puis on joue, comme des enfants. Après le déjeuner nous rendons visite au charmant disquaire de la rue Charles V qui ne vend que du vinyle et qui nous fait goûter le son comme si c'était une pâtisserie fine. Pause.
Je rejoins Françoise au Centre Pompidou pour voir Othoniel : grosse déception, nous aurions dû en rester à la station Palais Royal qu'il a décorée. Nous reviendrons pour François Morellet que Marie-Christine Gayffier et Antonin-Tri Hoang nous exhortent de ne pas rater. Curieux, j'achète un nouveau DVD de vieux clips de Michel Gondry et le dernier CD de Youn Sun Nah que j'ai aperçue en vidéo. Le dîner au Bal Perdu se termine trop tard pour que j'ai le temps de regarder ou d'écouter quoi que ce soit. Je prends juste le temps de taper ces lignes et je vais me coucher en espérant dormir sereinement. Plusieurs fois par nuit je me réveille en me souvenant de mon rêve. Ce n'est pas toujours agréable. Mon peu de sommeil est-il lié à la joie de constater que je suis vivant dès que j'ouvre un œil ? Ainsi à la première seconde de ce lundi matin j'ai trouvé la musique d'une des expositions mexicaines que je dois sonoriser en Arles cet été, une évidence telle que j'étais obligé de me lever sur le champ pour aller vérifier concrètement. Le soir, par contre, je m'endors vite, et tard.

lundi 2 mai 2011

Retour sur la mort de Ben Laden


Le 23 septembre 2006, j'écrivais un billet intitulé Ben Laden, mort-né...
No comment ?

Le casse du siècle


Ce n'est pas une crise, c'est un casse ! Plusieurs films récents montrent comment une bande mafieuse a pris le contrôle des ressources planétaires à son profit. La théorie du complot explose devant les faits qui parlent d'eux-mêmes. Pas de parano, ce n'est plus de mise, mais une interrogation sévère sur comment s'en débarrasser.
Le film Solutions locales pour un désordre global de Coline Serreau montrait l'absurdité criminelle de l'industrie agroalimentaire (et ouvrait quelques perspectives de résistance). La collection de DVD "Docs citoyens" éditée par les Éditions Montparnasse rassemble également La Stratégie du choc, We Feed the World - le marché de la faim, Tchernobyl - la vie contaminée - vivre avec Tchernobyl, Plastic Planet, Les Médicamenteurs, Disparition des abeilles - la fin d’un mystère, Ces fromages qu’on assassine, Écologie - ces catastrophes qui changèrent le monde, etc. Inside Job de Charles Ferguson décortique l'escroquerie internationale qui a abouti au crash économique de 2008. La dépression mondiale a coûté plus de 20 000 milliards de dollars, engendrant pour des millions de personnes la perte de leur emploi et leur maison, et d'un autre côté permettant à quelques uns de s'enrichir au delà de l'imaginable. L'industrie et surtout les banques ont mis la main sur le pouvoir politique, faisant partout passer les lois qui les arrangent, dérégulation leur permettant chaque fois d'engranger plus de profits, en ruinant les petits et s'attaquant à la classe moyenne encore solvable ! Dommage que le film de Ferguson ne bénéficie pas d'une analyse marxiste, il aurait été encore plus saisissant. Le seul énoncé des faits rapportés par des économistes, journalistes et politiciens suffit à démontrer le crime dont sont responsables les banques. Les Français Dominique Strauss-Kahn et Christine Lagarde, qui font partie de l'éloquente distribution du film, ont l'air de gentilles brebis à côté des assassins patentés, c'est tout dire ! Le journaliste Denis Robert, qui avait montré comment les chambres de compensation camouflaient les échanges économiques inavouables, a finalement eu gain de cause...
Face au hold-up bancaire, à la destruction systématique des ressources naturelles, à l'appauvrissement des populations et à la famine qui continue de sévir, la prétendue démocratie en prend un coup. Dans le passé on vous concoctait une bonne guerre qui envoyait au casse-pipe les laissés pour compte pour rééquilibrer la société, mais depuis que les armuriers ont trouvé le moyen de vendre leurs armes aux pays pauvres, le front a changé de lignes. En réalité cela se perpétue, mais à une plus grande échelle. La guerre que nos gouvernements à la solde de l'industrie mènent contre le monde fait moins de dégâts sur nos territoires nationaux sans savoir se débarrasser de ses indésirables. Et lorsque la Novlangue évoque les effets collatéraux, qu'est-ce que 2000 victimes en un jour quand 30000 enfants meurent toujours de malnutrition dans le même temps, et ce 365 jours par an ? Les chiffres n'ont jamais voulu rien dire. Ce ne sont que des images, des images distillées par les Informations pour nous abrutir.
Nous sommes tous complices, confortablement assis devant nos écrans hypnotiques. Nous ne serons pourtant pas indemnes. Les armes de destruction massive (économie confisquée, nucléaire aux retombées planétaires, massacre des espèces animales et végétales, etc.) sont à l'image de ce que les générations précédentes craignaient avec les bombes atomiques, personne n'est plus à l'abri ! Les assassins sont suicidaires, mais nul ne peut présager des réveils des peuples. Les révolutions sont parfois rouges, parfois brunes, et elles aboutissent souvent à des massacres, passé l'enthousiasme des premiers jours. Quoi qu'il arrive elles sont inéluctables. Le printemps arabe montre que rien n'est immuable et que les femmes et les hommes peuvent se révolter et changer la donne. Le mensonge qui entoure la catastrophe de Fukushima finira par se dévoiler, petit à petit, avec tact ! Mais la mafia des banques a de la ressource. On a cru longtemps que la télévision était devenue le nouvel opium du peuple, c'était sans compter l'esprit communautaire et la peur. Plutôt que d'assumer nos responsabilités qui nous condamnent comme complices, plutôt que d'affronter la mort devant laquelle nous finissons tous égaux, plutôt que de nous mettre au travail pour chasser les cyniques profiteurs, nous préférons nous enfermer dans des replis communautaires où les encensoirs diffusent leurs messes soporifiques. La religion fait son come back. Il ne manquait que ça ! Rappelez-moi où est l'interrupteur pour allumer la lumière... L'obscurantisme n'annonce pas de bonnes nouvelles. Sans éducation, la démocratie est un canular. La loi du plus grand nombre est dictée par les marionnettistes.
Le pire est arrivé lorsque le Capital est devenu marxiste et que les peuples ont oublié une fois de plus de se battre pour leurs intérêts de classe. L'ultralibéralisme est une révolution internationale telle qu'imaginée par Trotsky, sauf qu'elle profite aux riches qui ont compris le mécanisme. Le crime organisé a pris le pouvoir sur nos gouvernements. Le communautarisme et le nationalisme sont la réponse des indigents. Il n'y a plus beaucoup de solutions. S'enfoncer dans l'entropie autodestructrice ou arrêter brutalement le hold-up dont est coupable une bande de cols blancs toujours plus avides, drogués au nombre de zéros sur leurs comptes offshore ? Il n'y a rien de bien nouveau dans ce casse de quelques uns au détriment de l'ensemble. Sauf que les proportions sont devenues planétaires, les dégâts irrémédiables. Jamais dans l'histoire de l'humanité les risques n'ont été si grands. Le seul progrès dont nous pourrions être fiers est celui qui supprimerait l'exploitation de l'homme par l'homme, et sa mégalanthropie détruisant avec lui toutes les autres espèces. Le reste est de la poudre aux yeux. Il y a du choix sur le marché de la drogue. Que souhaitons-nous défendre ? Quels sacrifices sommes-nous prêts à faire pour que cela change ? Quelles histoires pouvons-nous raconter à nos enfants ? Sera-t-il une fois ?