Jean-Jacques Birgé

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jeudi 30 juin 2011

Une étoile est sans ciel (2)


Ayant tardivement enrichi mon travail par une partition sonore in situ, j'aurai, cette fois comme tout le monde, commencé par l'image et fini par le son. Entre temps je jouai une partie de ping-pong entre photographies et textes, les premières suscitant les seconds, et le récit impliquant à son tour l'iconographie. Mon premier roman, Une étoile est sans ciel, à paraître bientôt sur publie.net, ne pouvait avancer si je ne trouvais une image pour amorcer chacun des 47 épisodes. Il m'arriva de réaliser le cliché lorsque j'en eus besoin, mais le plus clair du temps j'emmagasinai une petite réserve de photographies narratives sans être illustratives, images évocatrices permettant à chacun/e de se faire son cinéma et à moi de continuer mon petit bonhomme de chemin. Je désespérai de ne pouvoir utiliser telle ou telle que j'aimais bien parce qu'elle me faisait rêver, mais ne correspondait pas ou plus à l'intrigue. Aux deux tiers du roman je décidai de sortir du noir et d'arrêter la parano. Pas facile d'être positif dans ce monde en perdition ! La plus grande partie de mes photos en rab ne fonctionnait plus avec la nouvelle direction empruntée. J'eus de plus en plus de mal à écrire. Je n'ai aucun regret, car si les laissées pour compte me faisaient de l'effet lorsque je me triturais les méninges pour arriver à suivre, depuis que j'ai terminé elles ont perdu leur suc. Mon prochain roman sera forcément d'une toute autre nature.
J'ai ajouté plus d'une vingtaine de musiques, d'ambiances et d'évènements sonores, mais supprimé les liens hypertexte qu'autorisent pourtant les eBooks, ces livres augmentés (le terme me semble plus approprié qu'interactifs) qu'il est agréable de lire sur iPad. En me penchant sur quelques passionnantes publications récentes de publie.net j'ai constaté que ces liens font sortir le lecteur du récit en quittant l'application pour un navigateur, tandis que les lecteurs sonores (players) ou les images qui s'animent sur un clic (vidéos) nous y plongent au contraire plus profondément, frôlant l'intime ou jouant de la distance sans nous perdre. Le WebObjet d'Alain François et les explications de Gwen Catalá m'ont ainsi permis d'entrevoir les possibilités de ce nouvel objet. J'en ai aussi profité pour me promener sur le site de l'éditeur et sur celui de François Bon, le tiers livre, rassuré d'y rencontrer cet intrépide stakhanoviste pluridisciplinaire dont la fantaisie n'égale que la rigueur et la détermination. Si vous n'étiez pas là à me lire régulièrement, j'oserais "on se sent moins seul".

mercredi 29 juin 2011

Tartines


Derrière l'hôtel particulier, passé l'exposition design pour gamins, le jardin semble meublé pour des trolls fans de Jacques Tati. L'orage menaçant, le cirque est aussi désert que l'espace enfants à l'heure où Ikea ferme ses portes. Le dernier film de Tati, Parade, a bien été tourné à Stockholm. Je pense plutôt à un remake de la maison de Mon oncle pour des personnes de petite taille. Qu'est-ce que sont donc les enfants ? L'âge adulte varie selon les cultures.


La christianisation a raccourci les trolls géants en petits lutins. Coup de ciseaux. Persiste l'impression de perfection où la fantaisie est programmée. Macabre soudain. La croix n'est pas la même que sur le drapeau, mais je finis par décrypter une image surréaliste. La fin d'un film qui fait peur. Canine ?


Au fond, derrière les barreaux, un sens interdit. La plaque de rue indique que nous sommes à Paris. Déjeuner au Centre Culturel Suédois rue Payenne. Tartines.

mardi 28 juin 2011

Le soin du détail


Si personne ne voit la couleur de mon slip pourquoi m'évertue-je chaque matin à en choisir un assorti à mes vêtements ? J'ai d'abord un mal fou à en trouver dont la teinte soit franche et vive sans qu'ils coûtent la peau des fesses. La série J.Press accrochée sur le fil fut acquise le 23 février 2008 à Bangkok pour une poignée de cacahuètes. Qualité irréprochable 100% coton. La commerçante les vendait seulement par douze et trois ans plus tard je n'en trouvai malheureusement nulle trace dans les soïs, ces passages couverts de ChinaTown. Comme je travaille souvent en peignoir de bain, ma compagne me connaît mieux nu ou habillé qu'en sous-vêtement. Il m'arrive encore pourtant de l'enlever par un habile mouvement du pied pour m'en coiffer et la faire rire, mais la question qui me tarabuste n'est pas celle du déshabillage. N'ayant jamais adhéré à la Fête du Slip, que justifie ce soin apporté au moindre détail de mon accoutrement ?
Est-ce manière de répliquer aux compliments sur mes costumes que de montrer mes chaussettes en soulevant le bas de mon pantalon et d'ajouter que même mon slip est assorti, au risque de faire passer le visage de mon interlocuteur au pâle ou celui de mon interlocutrice au rouge cramoisi ? J'eus l'astuce de porter caleçon imprimé de crânes de mort le jour où un imbécile souleva mon kilt. Les autres soirs je laisserai planer l'énigme... Pourtant, ce n'est pas pour la galerie que chaque jour je choisis un slip dont la couleur se marie avec mes vêtements, mais pour moi seul ! Comme il y a une tranquillité d'esprit à savoir que mon mouchoir en tissu plié dans ma poche droite ne jure pas avec le reste. On est bien dans son slip comme on l'est dans ses baskets. Façon de parler car je préfère des chaussures qui respirent et ne compriment pas les arpions. Ces règles ne s'appliquent pas mécaniquement à toutes les parties du corps. J'ai beau ne fréquenter aucun vestiaire collectif, ni risquer de dévoiler mes sous-vêtements par un geste maladroit, il m'est arrivé plus d'une fois de devoir tomber le froc avec la sérénité de celui qui vient de se changer. Quitte à jouer les coquets autant aller jusqu'au bout !
Pourquoi alors ne pas me peindre le corps pour pousser le bouchon encore plus loin, si l'encre était facilement applicable et changeable au gré de ma fantaisie quotidienne ? Les jours de manif j'apprécie les visages peints suggérant l'humeur de son ou sa propriétaire. Je ne suis pas certain que mon analyse soit juste, mais cela me donne au moins une idée pour l'avenir...

lundi 27 juin 2011

Odeia en campagne


Mes portraits sur fond orange sont devenus une marque de fabrique. El Strøm, le duo Hoang Delbecq et maintenant ODEIA ont posé devant le mur du garage. La vivacité de la teinte restreint les choix des couleurs qui lui répondent. Contrariant, j'ai choisi une photo dans le jardin pour laisser la surprise à celles ou ceux qui choisiraient d'aller voir le site d'ODEIA et d'écouter quatre de leurs titres, ou sur leur myspace.
Ma fille Elsa revient au chant qu'elle n'a jamais quitté, après avoir fait de la contorsion sur trapèze pendant une dizaine d'années. On avait entendu sa voix sur la compilation Buenaventura Durruti du label nato et dans maints CD-Roms avant de l'admirer voltigeant dans Le Vrai-Faux Mariage de La Caravane Passe. Enfant, elle avait interprété des chansons que j'avais écrites pour elle avec Bernard Vitet. La voilà partie pour de nouvelles acrobaties, cette fois vocales. Plus proche des chansons de sa mère, l'accordéoniste Michèle Buirette, avec qui elle tourne le spectacle Fille de la mer, elle évoque en riant mes élucubrations bruitistes.
En fondant ODEIA avec le violoniste Lucien Alfonso, le violoncelliste-guitariste Karsten Hochapfel et le contrebassiste Pierre-Yves Le Jeune, Elsa a réalisé l'un de ses rêves, chanter de sublimes mélodies des quatre coins du monde avec un trio à cordes qui ont fait écrire à un rédacteur "anonyme" : "Poussé par un vent nouveau associant musique traditionnelle et improvisation, le groupe ODEIA joue sur la corde sensible. Et ses musiciens n'en ont pas qu'une à leur arc : vocales, frottées, pincées, expérimentales, elles leur font franchir les frontières, l'âme cachée dans les caisses leur servant de passeport. Le bagage du quatuor, composé de musique traditionnelle, classique, jazz, free jazz, etc., est le mélange de leurs racines profondes et des souvenirs qu'ils ont rapportés des pays traversés. Par ses évocations chantées en grec, italien, ladino..., ODEIA entraîne le public dans une nouvelle Odyssée où le cœur chavire sans que l'équipage s'y noie. Mais les sirènes n'ont pas dit leur dernier mot !"

vendredi 24 juin 2011

My Winnipeg à La Maison Rouge


Les expositions collectives apportent toujours leur lot de satisfaction et de désillusion. Chacun, chacune y fait son petit marché, cueillant des rêves au gré de sa fantaisie ou de ses angoisses. Ils apportent l'engrais dont nous avons besoin pour cultiver notre jardin en réfléchissant l'univers de façon métonymique. My Winnipeg, empruntant son titre au cinéaste Guy Maddin qui présente Hauntings, une installation de 2010 sur onze écrans où sont projetés autant de courts-métrages, rassemble à La Maison Rouge (jusqu'au 25 septembre, puis au MIAM de Sète) des artistes canadiens originaires du Manitoba dont la capitale, Winnipeg, est réputée comme la ville la plus froide du monde. Les commissaires Paula Aisemberg, Hervé di Rosa et Anthony Kiendl ont choisi des œuvres où l'humour tempère souvent la rudesse des longs hivers de glace, tandis que Noam Gonick propose au sous-sol Winter Kept Us Warm, une collection d'œuvres érotiques, dessins, peintures, sculptures, céramiques, censée réchauffer les corps...


Séquestrés par le climat, les artistes se regroupent dans de larges ateliers, constituant des collectifs comme la Royal Art Lodge ou l'Indian Group of Seven. Ils travaillent alors avec les matériaux qu'ils y ont accumulés, d'où la profusion de collages et d'objets rapportés. Paul Butler invite ainsi les participants parisiens de sa Collage Party à créer une œuvre collective. Certains artistes sombrent dans le pittoresque quand d'autres y bâtissent une œuvre. La maison en feu et les sculptures humanoïdes de la jeune Sarah Anne Johnson succèdent à l'encyclopédique There's No Place Like Home initié par Sigrid Dahle où les archives se confrontent à la contemporanéité. L'aspect poisseux des œuvres naît-il des inondations répétées, de la noirceur de l'hiver ou de l'histoire coloniale que doivent endosser toutes les Amériques ? Dans la salle de la Royal Art Lodge l'art brut de Jonathan Pylypchuk répond aux crayonnages inspirés par la bande dessinée. Un pianiste accompagne The Lotus Eater, film de Marcel Dzama. Quel que soit l'auteur les images cinématographiques semblent avoir toujours été trouvées dans un grenier poussiéreux et humide...


Guy Maddin en a fait son style. Faux vieux films où le noir et blanc, les coloriages à la main et les lumières expressionnistes dessinent des scènes surréalistes déjantées. Son dernier long métrage, My Winnipeg, projeté dans une des salles, est probablement le plus sincère de sa filmographie kitschissime, chant d'amour à sa ville natale où il continue de vivre, faux documentaire expérimental où le protubérant commentaire finit par provoquer l'asphyxie. Comme dans les collages de ses confrères et consœurs la surabondance de signes homogénéise la virulence, et Winnipeg tend à ressembler à un sarcastique vide-grenier quand les beaux jours reviennent.

Les photos représentent L'effondrement du temps et de l'espace dans un univers en perpétuelle expansion de Kent Monkman, Propelled through life by a staggering lack of dignity de Jonathan Pylypchuk et Hauntings de Guy Maddin.

jeudi 23 juin 2011

Le zouave


C'est à n'y comprendre rien. Les malaises chroniques justifient-ils le recours à l'homéopathie ou à la psychanalyse ? 4CH d'oxygène et une saison de In Treatment avec Gabriel Byrne ressemblent à des fictions télé que je n'imagine même pas allumer. Vous avez vu les programmes ? Les granules ne peuvent donc rien à l'embouteillage et le divan parqué derrière un grillage risque de s'envoler avant que je fasse le saut périlleux. Leitmotiv quotidien, je cours après le temps, fuite aussi extravagante que tenter de se dépasser soi-même. Croche-patte assuré. Fuyant toute procrastination, je traîne ma carcasse comme un isard en sortir de table, rebondissant lourdement de pièce en pièce, pour répondre aux sollicitations à l'instant où elles se présentent. Une porte se referme qu'une autre est déjà ouverte. Courant d'air. Mon shoot au blog devient de l'alpinisme, ginseng des montagnes de Changbai et miel de La Ciotat en guise de piolets. J'assure mes prises. La note est salée. Je l'envoie aux praticiens, qu'elle étanche leur soif. Un griffon sur un point d'orgue vaudrait mieux qu'un bémol dans un concert de loups-anges. Je taille les boucles d'Atys pour l'Opéra Comique et cherche à contourner l'aube de Peer Gynt quand midi sonne à ma porte. Le facteur apporte la pièce détachée que je finis par visser au plafond des couverts. Succès. Pas de blâme. Les dernières tomates sont rouges de confusion, mais si petites qu'on n'en fait qu'une bouchée. Je pense à la viande pour ce soir. Donnez-moi du lard, je te dis. Les enfants viennent dîner. Vous l'entendez, il ne pense qu'à l'amour. Ils sont si grands que je rétrécis. À l'Alma l'eau m'arrive aux genoux. Je replonge sur la planète. Dans quel état ? Pierre Oscar a désigné quatre parties : le conte de fées, la tension, l'horreur et les propositions. On n'a pas le choix, mais l'espèce humaine est insondable. J'enfile un paletot pour ne pas avoir froid au dos. Inquiet, je voudrais tout faire le jour-même. Croiser mes listes organise le chaos. En avance sur son temps, un pétard de 14 juillet nous allonge le temps de dire ouf. C'est bon. Le divan aura au moins servi à quelque chose.

mercredi 22 juin 2011

"Thème Je" en exclusivité


Il est des mois creux. Janvier est de ceux-là. Sans enfant scolarisé, c'est le moment idéal pour partir au soleil. Les prix sont bas, les sites déserts. À vérifier la date, certains penseront que je suis tombé sur la tête et ils auront raison, mais cela ne date pas d'hier. Le climat de notre mois de juin fait plutôt penser à novembre. Et encore ! C'est un automne pourri que nous vivons là. Pourtant le printemps avait été radieux, surtout pour les Arabes. Enfin, pas tous. Mais l'idée que l'impossible avait vu le jour avait redonné de l'espoir à celles et ceux à qui l'on objectait que "un oranger sur le sol irlandais, ça on ne le verra jamais" (Bourvil). Il n'y a plus de saisons, répétaient les grand-mères. Le réchauffement de la planète est accompagné d'effets secondaires. Le temps qu'il fait, le temps qui passe, sont des données relatives, que l'on s'ennuie ou que l'on s'affaire. Juin a toujours été pour moi un mois plein où les projets se bousculent au portillon. Cette agitation a paradoxalement suscité les phrases précédentes. Le sujet est pourtant d'un autre ordre, ou d'un autre désordre.
Car le thème du jour, c'est "moi". Entendre le titre du dernier film de Françoise Romand, Thème Je, une question dont j'ai la joie d'être la réponse sans y figurer autrement que métaphoriquement et subrepticement dans le rôle du Joker. En anglais, The Camera I, machine androïde, renvoie à l'œil de Dziga Vertov. J'ai toujours apprécié les jeux de mots, et j'applaudis ici les maux du Je de Françoise qui s'est filmée comme aucun cinéaste n'ose le faire, sans ne jamais chercher à se présenter à son avantage, plus appliquée à défendre "l'autre" avec compassion, quitte à se sacrifier pour son sujet. Lorsqu'il s'agit de soi, l'abîme vous flanque le vertige. Heureusement Thème Je vous embarque pour 1h45 d'aventures aussi drôles que dramatiques.


Plutôt que recopier le dos de la jaquette à laquelle je participai, je préfère citer la critique Anne Gillain : "La quarantaine parisienne, Françoise Romand se perd dans les cœurs et dans les villes. Une auto-dérision jubilatoire vécue sur plusieurs continents en mélangeant les langues dans une diversité culturelle, raciale et sexuelle ancrée dans son époque. Loufoque, ce portrait déjanté d'une cinéaste non linéaire explore l'auto-fiction avec ce mépris joyeusement décapant pour les conventions et susceptible de séduire un public jeune. Dans un genre assez inédit au cinéma, avec fantaisie et malice, humour et grincements de dents, elle met en scène des fantasmes fantasques. Elle s'invite au scalpel dans votre miroir, s'invente des jeux de hasard et un secret de famille. Cette expérience en DV flirte avec la webcam pour poser des questions de cinéma."
Tourné entre 1999 et 2010, le film ne voit son aboutissement que cette année. J'en vis une des innombrables versions alors que je vivais avec Françoise depuis déjà quelques mois. S'il m'apparut comme son meilleur film depuis Mix-Up ou Méli-Mélo, une question me tarabustait et une mise au point s'imposa : "as-tu vraiment besoin de vivre avec deux hommes à la fois ?" et "moi, tu ne me filmes pas, parce que je suis dans la vraie vie." Huit ans plus tard, Françoise a terminé le montage, intégré les chansons que j'avais écrites avec Bernard Vitet en 1992 et qui collent parfaitement aux différentes scènes qu'elles accompagnent, quitte à transformer le drame en joyeuse comédie.
La magnifique pochette de Claire et Étienne Mineur rejoint la collection DVD qu'ils ont illustrée, après Appelez-moi Madame et Ciné-Romand. Bonus tourné en 1977, Rencontres, le premier film de Françoise, montre à quel point son cinéma a de la constance : ses documentaires appartiennent plus à la fiction qu'à une quelconque quête du réel. Sa fantaisie s'étale sur l'écran quelle que soit la saison, tandis qu'elle nous livre ses quatre vérités de menteuse en scène. Elle nous raconte des histoires. Qu'imaginer d'autre lorsque surgit une caméra ? Chacun prend la pose. Françoise n'essaie jamais de nous la faire oublier. Elle joue avec, entraînant les acteurs dans son sillage.
Le DVD ne sortira qu'en septembre (dist. Lowave), mais on peut l'acquérir en exclusivité en écrivant à la production.

mardi 21 juin 2011

Jour chômé


Court extrait filmé par Françoise Romand du concert donné vendredi dernier avec Antonin-Tri Hoang (sax alto et clarinette basse) et Lucien Alfonso (violon) au Souffle Continu. On me voit ici au Tenori-on...


J'ai déjà raconté cette histoire. Pour la première Fête de la Musique, le 21 juin 1982, nous avions équipé la 2CV de Brigitte Dornès d'un pavillon de haut-parleur et ouvert la capote. Nous jouions debout avec les musiciens que nous croisions dans la rue ou qui étaient à leur fenêtre. Je partageais anches, flûtes, percussion et instruments électroniques sur piles avec Hélène Sage tandis que Marianne Bonneau enregistrait notre promenade musicale. J'en ai numérisé un long extrait pour le site drame.org (index 7). L'année suivante, les professionnels avaient récupéré la belle initiative, la transformant en foire d'empoigne pour occuper les meilleurs spots de la capitale. De ce jour, j'ai décidé que le 21 juin serait pour moi un jour chômé, espérant que les amateurs sauteraient sur l'occasion pour mettre le pays en musique. Comme un jour des fous, sorte de tintamarre Cagien !

lundi 20 juin 2011

Converser ou conserver ?


Improviser entre musiciens qui ne se sont encore jamais rencontrés musicalement a toujours un goût de trop peu. Lorsque l'expérience est heureuse ! On aurait aimé développer une séquence chargée de promesses, revoir une association de timbres, reprendre une mélodie, écouter mieux les autres...
Sans aucune répétition les premiers pas peuvent être hésitants. Très vite on reprend ses sens, surtout lorsqu'une pause permet de repartir sur un autre pied.
L'improvisation libre devrait autoriser tous les outrages, toutes les citations, tous les rythmes, toutes les absences, tous les tons, la voix, le texte, les mélodies, les bruits et le silence.
Improviser, c'est réduire le temps entre la conception et la réalisation, c'est composer dans l'instant. Cette fulgurance ne tend pas pour autant vers zéro ; le cerveau doit intégrer à la fois la logique de son propre discours, celui de ses alter ego et la structure globale de la pièce en jeu. L'équilibre est ardu. On ne découvre ce qui s'est réellement joué qu'à la réécoute de l'enregistrement (s'il existe). L'objectivité est un leurre. Il suffit d'être content de soi pour trouver la performance globale exceptionnelle ou mal dans sa peau pour s'en voir contrarié. Du public on prend les compliments ou les critiques, mais n'en rien croire. Chacun, chacune, se fait son cinéma et entend différemment la musique. Sa culture, sa forme, sa quête du moment interagissent sur la perception. Les musiciens, comme les spectateurs, n'y échappent pas.


Le danger n'est pas si terrible. Est-il plus risqué de répéter inlassablement la même formule à succès que de se lancer sur le fil, prêt à toutes les fulgurances. Il est certain que dans la continuité l'improvisation connaît des temps forts et des temps faibles. Mais n'est-ce pas le lot de toute œuvre de jouer sur la tension et la détente, la consonance et la dissonance ? Les spectateurs sont probablement plus sollicités face à une musique qui se crée dans l'instant devant eux comme lorsqu'ils admirent un acrobate en haut du chapiteau. L'œuvre écrite est en quelque sorte prémâchée. L'œuvre instantanée tient compte du moindre bruit de la salle, elle intègre ce qui se passe au delà de la rampe, générant un dialogue impossible, qui tient pourtant plus de l'échange que du don.
Cette conversation s'opposerait à son contrepet, la conservation. Digressions, coupures de paroles, monologues, ping-pong, complicités, séductions, déférences. Dans le feu de l'action ou de la passion on se laisse emporter. Le moment est unique, irreproductible. Comme chaque seconde de notre vie... Ici, que l'on y on assiste ou y participe la création peut chambouler nos certitudes. Rappelons pour terminer une phrase de S.M.Einsenstein qu'Un Drame Musical Instantané inscrivit en exergue de leur première publication en 1976 : "il ne s'agit pas de représenter un spectacle qui a achevé son cours (œuvre morte), mais d'entraîner le spectateur dans le cours du processus (œuvre vivante)." Déjà je ressasse. L'improvisation n'empêche ni la répétition ni la citation, n'est-ce pas ? Et mon point d'interrogation invite au dialogue !

Photogrammes du film tourné par Françoise Romand au Souffle Continu, improvisations avec Antonin-Tri Hoang et Lucien Alfonso.

vendredi 17 juin 2011

Duo avec Antonin-Tri Hoang ce soir à 18h30 au Souffle Continu


Bousculade au portillon. Contrairement à d'habitude j'ai oublié de faire une photo avec Antonin Tri Hoang lorsque nous nous sommes rencontrés pour préparer le concert de ce soir. C'eut pourtant été bien pratique pour illustrer l'annonce de notre duo au magasin de disques Le Souffle Continu, 20-22 rue Gerbier, 75011 Paris (entrée gratuite), mais le temps presse. Je n'ai que celui de donner corps à mes rêves.
Le blog tourne à l'égocentrisme. Ces dernières semaines j'accumule les projets et les créations à une vitesse vertigineuse : la petite parade pour dix vélos à musique demain après-midi à Villeurbanne, la publication prochaine de mon premier roman, la direction musicale des Soirées des Rencontres d'Arles, la composition du long métrage de Pierre Oscar Lévy dont Hubert Védrine est l'auteur, la préparation du nouveau site des Ptits Repères, des boucles pour l'interface DVD de Atys à l'Opéra Comique filmé par François Roussillon et cette invitation musicale où nous improviserons en duo, avec en invité (qui n'est plus une) surprise, le violoniste Lucien Alfonso.
Le Souffle Continu, caverne d'Ali Baba pour les amateurs de musique atypique, magasin de disques vinyles et numériques, de livres sur le sujet, etc., annonce la soirée sous mon nom et "l’occasion de faire un point sur (ma) copieuse discographie, d’écouter cette rencontre exceptionnelle..." J'ai donc pris en photo mes instruments du jour, Tenori-on branché sur KaosPad, Kaossilator branché sur filtre Jomox, trompette à anche, guimbardes et varinette. Hors-champ, un poste de radio branché sur la Mascarade Machine, programma informatique conçu avec Antoine Schmitt, qui se joue sans qu'on y touche et transforme les ondes hertziennes en musique !
Je connais Antonin depuis qu'il est né (biographie la plus récente en cliquant sur "Lire la suite"), mais nous n'avons encore jamais croisé nos instruments. Je me souviens de ses incantations qu'il rythmait de mouvements de tête de gauche à droite pour s'endormir. Ce serait chouette qu'il en joue une à cette occasion ! Il sera sans amplification avec son sax alto et sa clarinette basse. J'ai toujours évité le terme d'improvisation, lui préférant celui de composition instantanée. Espérons que cette revendication trouvera écho dans notre échange et que les formes que nous dessinerons pourront nous émouvoir en faisant sens !

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jeudi 16 juin 2011

Une étoile est sans ciel (1)


Une étoile est sans ciel est le titre de mon roman avec photographies intégrées au récit. Bientôt à paraître chez publie.net, le projet a pris encore une autre tournure. Pour les eBooks, François Bon m’a astucieusement suggéré d’ajouter du son ici et là si j’en voyais l’opportunité. J’en ai glissé dans certains épisodes quand cela faisait sens. Les musiques sont suffisamment variées pour surprendre l’auditeur, de préférence plus évocatrices qu’illustratives selon le processus liant déjà les photos et le texte. Elles peuvent accompagner la lecture ou marquer des pauses, en particulier lorsque leur durée dépasse celle du texte. Elles restent optionnelles, libre à chacun ou chacune de jouer avec. Ainsi mon premier roman est devenu un nouvel objet, audiovisuel, interactif, comme j’ai toujours aimé en inventer.
Pour accompagner la lecture, j'ai choisi des pièces, presque toutes inédites, enregistrées entre 1981 et 2011. Y figurent de nombreux musiciens : Bernard Vitet évidemment, mon coéquipier depuis 35 ans, le tout nouveau trio El Strøm avec la chanteuse Birgitte Lyregaard et Sacha Gattino, le trio original d'Un Drame Musical Instantané avec Francis Gorgé et sa dernière mouture live avec Philippe Deschepper et Nem, le chanteur Baco, la pianiste classique Brigitte Vée, le saxophoniste Lol Coxhill, ma fille Elsa que l'on entendra enfant, mais aussi adulte avec Lucien Alfonso, Karsten Hochapfel et Pierre-Yves Le Jeune dans le groupe Odeia, mon camarade Nicolas Clauss et le violoncelliste Vincent Segal à qui je dois la rencontre avec François Bon.
J'ai retrouvé de précieux documents historiques et enregistré quelques nouveaux effets. 79 minutes de musique et de son accompagnent ainsi les 47 épisodes. Je n'attends plus que l'iPad pour tester l'objet multimédia qui me donne furieusement envie de continuer à écrire et à imaginer de nouveaux alliages. Cette alchimie, savant cocktail de méthode et d'accidents, est l'essence de tout mon travail.

mercredi 15 juin 2011

Dix prototypes de vélos à musique


Le Grand Lyon a débloqué dix Vélo'V auprès de J.C. Decaux qui aimerait s'engager dans notre projet de poème symphonique pour 100 vélos (nouveau site), mais dont la politique et le contrat avec les municipalités ne permettent pas de le faire directement. La présentation samedi prochain à Villeurbanne pendant Les Invites n'est qu'une étape. L'effet de masse sur lequel est basée la composition musicale ne peut fonctionner avec un dixième des effectifs requis, mais nous tournons un petit film pour convaincre de nouveaux coproducteurs et partenaires. Les cinq prototypes parmi les dix familles d'instruments inventés avec le luthier Sylvain Ravasse pointent efficacement les questions techniques et artistiques que nous aurons à résoudre avec le concepteur de l'œuvre, Wolf Ka, dont les précédentes œuvres touchaient plus aux nouvelles technologies qu'à la mécanique ambulatoire !


Aux Ateliers Frappaz Sylvain règle les trompes, sorte de cornemuse à quatre pavillons actionnée par un soufflet sous la selle, tandis que Wolf fixe les plectres sur les rayons pour attaquer les lames des sanzas. Les vélos à percussion, ici tambour et cymbale, ne furent pas une mince affaire pour le luthier qui façonna un système à cinq temps avec échappement du marteau comme sur un piano.


Pour la petite démonstration de samedi notre équipage embarque quatre sanzas, deux bols chantant, une cymbale, un tambour et deux orgues à klaxons. La scène sera celle de la Place Lazare Goujon entre les deux bassins affleurant sous les magnifiques édifices années 30 à l'esthétique stalinienne, hôtel de ville et palais du Travail, donnant à notre petit ballet bricolé une touche tatiesque très sympathique.

mardi 14 juin 2011

Warren Beatty, cinéaste militant !


Elisabeth Lequerret nous avait conseillé de regarder Bulworth, mais nous ignorions qu'elle ne l'avait pas encore vu. Aussitôt suggéré, aussitôt commandé ! La surprise est de taille devant cette satire échevelée, réalisée par Warren Beatty qui y tient le rôle du sénateur démocrate de Californie écœuré de défendre des idées libérales qu'il ne partage pas. Il abandonne alors la langue de bois au profit des bouts rimés du rap (la musique est signée Dr. Dre & LL Cool J, Youssou N'Dour & Canibus, Method Man, KRS-One, Prodigy & Kam, RZA, Mack 10 & Ice Cube, The Black Eyed Peas, Public Enemy, etc.) et il met un contrat sur sa propre tête. De rebondissement en rebondissement, le film, sorti en 1998, est hilarant et souvent prémonitoire, par exemple lorsque Bulworth dénonce l'assurance sociale que sont obligés de souscrire tous les pauvres...


Jonathan Buchsbaum s'en mêle en nous rappelant que Warren Beatty avait déjà signé Reds en 1981. Nous nous attendions à une chronique plan plan, c'est un nouveau choc, particulièrement la première moitié du biopic contant l'histoire de John Reed, journaliste communiste américain qui rejoint la révolution russe et écrivit Dix jours qui ébranlèrent le monde. La seconde moitié est cinématographiquement plus banale, mais le film recèle une charge explosive et des partis pris formidables comme le témoignage face caméra des véritables survivants (tels Scott Nearing, Dorothy Frooks, George Seldes, Henry Miller) ayant connu le personnage joué par Beatty. Diane Keaton dans le rôle de Louise Bryant, Jack Nicholsoon dans celui d'Eugene O'Neill, Maureen Stapleton en Emma Goldman sont tout aussi épatants.


Nous n'allions pas en rester là. Nous enchaînons avec Shampoo d'Hal Ashby (1975) dont Beatty a écrit le scénario, et The Parallax View d'Alan J. Pakula (1974) qu'apprécieront les amateurs de complots. Nous avions récemment revu, toujours avec Warren Beatty, deux chefs d'œuvre méconnus, Mickey One d'Arthur Penn et Lilith de Robert Rosen, tous deux de 1964.
La plupart de ces films existent en DVD.

lundi 13 juin 2011

Antonin-Tri Hoang répond à trois questions de Benoît Delbecq (4)


Quatrième et dernier épisode de l'entretien croisé entre Benoît Delbecq (1, 2) et Antonin-Tri-Hoang (3) à l'occasion de la sortie de leur duo Aéroplanes chez Bee Jazz (dist. Abeille Musique)...

Question n°3 de Benoît Delbecq, et non des moindres :
Proust est bien présent dans la pochette d'Aéroplanes et je m'en réjouis. Quel lien établis-tu entre l'écriture musicale et l'écriture littéraire d'un Proust ? Ce point de vue évolue-t-il selon que la partition déclenche ou implique des phases d'improvisation ou non ? Un manuscrit mille fois raturé de Proust ressemble-t-il d'une façon ou d'une autre à la pertinence d'un phénomène d'improvisation ?

Réponse d'Antonin-Tri Hoang :
Ces questions sont passionnantes ! Il y a quantité de liens à faire entre l’œuvre de Proust et la musique ; je ne me risquerai pas à les énumérer, je peux seulement essayer de parler de mon expérience personnelle.

Au moment où je travaillais sur mon mémoire, j’ai été attiré à la lecture de La recherche par la découverte de certains passages qui traitent directement de musique. Je n’ai à ce jour rien lu de plus beau sur le sujet, rien lu qui exprime aussi précisément et concrètement la sensation du temps en musique. Le narrateur détaille avec extrême minutie chacun des instants insaisissables de la perception, que la mémoire ne parvient à capturer qu’après plusieurs auditions de l’œuvre, tout en restituant la continuité du temps. On est comme plongé dans l’infiniment petit du temps, on découvre notre propre écoute : « Mais les notes sont évanouies avant que ces sensations soient assez formées en nous pour ne pas être submergées par celles qu'éveillent déjà les notes suivantes ou même simultanées. » Les liens de La recherche avec la musique, qu’elle soit écrite ou improvisée, sont très forts ne serait-ce que par l’importance dans l’œuvre du phénomène sonore. « Le crépitement de ma respiration couvre le bruit de ma plume et celui d’un bain qu’on fait couler à l’étage au dessus » disait Proust dans une lettre, lui qui fut si sensible au son, obligé de se calfeutrer dans son appartement pour s’en isoler. Le son est partout, et est très vite associé à de la musique par l’imagination : les voix des vendeurs de rue deviennent des chants grégoriens, les cloches de Balbec semble sortir de Pelléas et Mélisande… Tout peut devenir musique, œuvre d’art, par association d’idées, irruption soudaine de souvenirs.


L’écoulement du récit peut parfois sembler être improvisé, tant les phrases semblent nous emmener d’un endroit à un autre presque par coïncidence ; on peut se retrouver transporté autre part sans s’en rendre compte tant la matière du texte se transforme au fur et à mesure, patiemment, en tournant autour de zones très précises, se changeant insensiblement en autre chose. Le discours suit un développement naturel, semblant aller par enchaînement de conséquences, comme si chaque phrase découlait uniquement de la précédente. À l’intérieur de la phrase même le discours évolue : on ne peut anticiper son atterrissage, ou plutôt son retour à la surface, tant les déviations et parenthèses qui suivent l’impulsion initiale nous entraînent dans les profondeurs du sujet. C’est ce naturel de l’évolution du discours, qui a toujours l’air d’être dans l’instant même, qu’on peut apparenter à de l’improvisation. Mais, comme si on regardait une mosaïque de trop près, on se rend compte ensuite, en reculant, en observant l’œuvre dans une échelle plus grande, que ces phrases dessinent une structure très précise, immense, composée.


Si l’écriture permet de revenir en arrière à loisir jusqu’à la publication de l’œuvre, l’improvisation, qui se construit en même temps qu’elle se produit, ne permet pas la rature. En ce sens, une page mille fois raturée de Proust tient du domaine de la composition, parce qu’elle fait cohabiter des temps différents d’écriture et de réécriture sur une même surface : un mot écrit un jour, sa rature un autre jour, un feuillet collé par-dessus encore plus tard. Mais dans les « Carnets » on peut voir un travail préparatoire de l’œuvre future fait à base de petites notes, sans mise en forme, les mots sont jetés sur le papier sans trop de re-travail : on s’approche alors de l’improvisation. Avec la violoncelliste Elena Andreyev on improvise à partir de ces carnets, où figurent à plusieurs reprises les termes « aéroplane » ou « encore aéroplane » qui appellent à eux seuls des passages magnifiques dans l’œuvre, et qui m’ont inspiré le titre du disque !

P.S. (jjb) : de son côté, Igor Juget a filmé un petit entretien vidéographique pendant les séances...

P.P.S. (jjb) : duo du Jean-Jacques Birgé (Mascarade Machine, Tenori-on, Kaossilator...) et Antonin-Tri Hoang (sax alto, clarinette basse), vendredi 17 juin à 18h30 au Souffle Continu, 20-22 rue Gerbier 75011 Paris (entrée gratuite).

vendredi 10 juin 2011

Buenaventura Durruti : Vivan las utopias !


Elsa avait onze ans. Nous lui avions fait chanter ¡ Vivan las Utopias ! en référence au ¡ Vivan las Caenas ! (Vive les chaînes ! À bas la liberté !) anti-napoléonien repris par Luis Buñuel au début de son film Le Fantôme de la liberté. Bernard Vitet avait mis mes paroles en musique. J'aimais le décalage entre la voix d'enfant, la détermination du texte et la musique festive.

Quinze ans plus tard, le label nato réédite l'album Buenaventura Durruti, œuvre collective à l'initiative et sous la houlette de Jean Rochard. Un superbe livret de 136 pages accompagne le double CD : nouveaux textes, nouvelle présentation, mise en page noire et rouge pour ce sublime hommage à l'anarchiste espagnol mort à Madrid en 1936. La musique est la même, trente six plages où viennent naître et mourir les vagues de la révolution espagnole.

Mon père s'était engagé dans les Brigades Internationales, mais une crise de rhumatismes articulaires aigus l'empêchèrent de partir. Aucun de ses camarades n'en est revenu. Nous avons boycotté l'Espagne jusqu'à la mort de Franco en 1975. En souvenir de sa jeunesse et de la Résistance je n'ai jamais eu d'autre choix que de m'engager lorsque les occasions se sont présentées.

Si je sens plus de nostalgie que de rage dans ces deux heures incandescentes, n'est-ce pas à cause de l'occasion manquée, du gâchis impardonnable dont sont responsables les "démocraties" européennes et, pire, la trahison de Staline ? Hitler en conclut qu'il aurait les coudées franches. Il n'empêche que les artistes présents sur les deux galettes sont merveilleusement inspirés. Les nommer tous est impossible, alors je me souviens des voix d'Abel Paz, Violetta Ferrer, Nathalie Richard, Lucia Récio, Anna Vilás, Beñat Achiary, Phil Minton, Kader L'Aktivist, des pianos de Tony Hymas et Benoît Delbecq, des guitares de Noël Akchoté, Marc Ducret, Jean-François Pauvros et Raymond Boni, des clarinettes de Tony Coe, Carol Robinson et Sylvain Kassap, des saxophones d'Evan Parker et Guillaume Orti, des instruments basques de Michel Etchecopar, du oud d'Alla, des contrebasses d'Hélène Labarrière et Dave Green, des percussions de Steve Arguëlles et Mark Sanders, du duo Pifarély Couturier, du Ladybones Trombone Quartet et de la Marmite Infernale... Sans compter ceux qui accompagnèrent Elsa au sein d'Un Drame Musical Instantané : François Corneloup au soprano et au baryton, Herné Legeay à la guitare, Michel Godard au tuba, Xavier Desandre-Navarre aux percussions, Bernard à la trompette et moi rythmant tout cela à la machine à écrire, chatouillant ma fille qui épata tout le monde en filant la chanson d'une traite, mais demandant à reprendre le troisième pied de tel vers qu'elle ne trouvait pas assez juste !... Près d'une centaine de musiciens célèbrent la résistance, des auteurs aussi, de Durruti, Emma Goldman, Carl Einstein, George Orwell, Lucia Sánchez Saornil à Philippe Carles, Stéphane Ollivier, etc. Mais il est une chose terrible, je suis incapable de me souvenir du nom de tous les Espagnols présents sur les deux disques. L'oubli est criminel.

Buenaventura Durruti est un album incontournable, une des plus belles réalisations de nato dont les compilations sont légendaires, œuvres à thème rassemblées par MC JR, tels Godard ça vous chante ?, Vol pour Sidney, Les BO du journal Spirou, Les films de ma ville, Joyeux Noël, la trilogie amérindienne de Tony Hymas et mon préféré, nouvellement réédité également, Les voix d'Itxassou de Tony Coe, sans oublier Le Chronatoscaphe, livre-objet d'une densité inégalée dont je réalisai les cinquante interludes !

En bonus, les paroles de ¡ Vivan las Utopias ! en tapant sur "Lire la suite"...

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jeudi 9 juin 2011

Plastique ludique


À la bissectrice de notre récent voyage à Prague et de l'époustouflante installation d'Anish Kapoor au Grand Palais, l'exposition Plastique Ludique à la Galerie des Jouets du musée des Arts décoratifs à Paris présente les créations de la designer de jouets tchèque Libuše Niklová. Ce n'est pas parce que la plupart de ses jouets sont gonflables qu'ils vous couperont le souffle, mais leur fantaisie poétique laisse rêveur. On aimerait ne pas savoir nager pour emprunter la bouée papillon, on voudrait avoir le droit de prendre son bain avec son Nautilus, on adorerait pouvoir assembler son bestiaire en kit pour réaliser soi-même des bestioles couinantes au corps d'accordéon (en accords d'éon ?). Je compte bien retourner acheter un buffle rouge, un éléphant bleu ou une girafe gonflables, réédités par la firme Fatra (25 euros, exclusivement à la boutique du musée) !


Gaspar s'est prêté au jeu comme le fils de l'artiste, Petr Nikl, homme de théâtre et illustrateur, s'amusant avec les jouets sonores de sa mère qui l'ont inspiré. Un troupeau de buffles s'est échappé des vitrines. Les enfants les chevauchent dans un joyeux tintamarre, désacralisation de l'espace muséographique dont est coutumière la conservatrice Dorothée Charles qui a, cette fois, travaillé avec Tereza Bruthansová, commissaire de l'exposition qui se tiendra jusqu'au 6 novembre. Il y a deux ans, nos propres lapins avaient passé cinq mois dans cette aile du Louvre ! On reste entre bêtes... Cela me rappelle chaque fois l'anecdote rapportée par Jean Cocteau de la création de Parade avec la musique d'Erik Satie ; devant lui une dame s'esclaffa "si j'avais su que c'était si bête j'aurais amené les enfants". Alors, n'hésitez pas, allez-y avec eux, et si vous n'en n'avez pas prenez-vous par la main : la Galerie des Jouets du Musée des Arts Décoratifs produit une fois de plus un temps suspendu, qui renvoie, dans le meilleur des cas, à l'essence-même (et je ne dis pas cela parce que l'on peut voir en contrebas dix-sept sublimes automobiles de collection des années 30 à nos jours) de ce qui nous permet d'avancer, l'art de s'envoler dans l'imaginaire, de transposer le réel dans un monde magique, celui où personne ne nous dit que c'est impossible, parce que les rêves sont la seule vérité dont nous ne devrions jamais douter.

mercredi 8 juin 2011

Fleur de pluie


Il était temps qu'il pleuve. Les paysans craquaient comme leurs terres fendues par la sécheresse. Nos bambous avaient la jaunisse. Comme nous dînions d'un festin chinois chez nos amis d'en face les éclairs projetèrent nos ombres sur les murs blancs, puis les cordes se mirent à tomber sans le sirop hollywoodien qui formate stérilement la moindre scène sentimentale de leurs envahissantes importations. À en juger d'après leur diamètre, l'averse était grave telle un ensemble de contrebasses annonçant la résurrection des sols. En photographiant notre maison sous un angle inédit pour nous, contrechamp de notre paysage habituel, j'attrapai dans mes filets une fleur de pluie, arc-en-ciel nocturne offert par la municipalité qui planta jadis des réverbères d'une taille autoroutière, éblouissant le sommeil d'autres voisins sous leurs velux. J'aperçus alors le lierre grimpant insidieusement le long de la façade, lierre que j'avais arraché parce qu'il obstruait la gouttière et qui revient à la charge, s'agrippant comme un vampire. Marie-Laure rit encore de mes acrobaties, me servant de mes orteils pour le décoller aux endroits inaccessibles. Dès que le soleil revient, je sors la grande échelle...

Deux jours plus tard je n'ai toujours pas attaqué la façade. Je savais que j'étais débordé, mais j'ignorais que l'avarie viendrait de la cave. L'averse est trop soudaine. Les canalisations sont incapables d'évacuer assez vite toute l'eau des gouttières. L'inondation recouvre la presque totalité du sous-sol. Jonathan m'aide à déplacer les quelques milliers de disques sur des palettes que Françoise est allée chercher dans une entreprise plus haut dans la rue. Écopant et jouant des poids et haltères, nous sauvons le stock. Ce n'est plus une fleur de pluie, c'est devenu un champignon.

mardi 7 juin 2011

Antonin-Tri Hoang répond à trois questions de Benoît Delbecq (3)


Mohamed Gastli eut l'excellente idée de proposer à Antonin-Tri Hoang de commencer par un duo avec un pianiste de renom avant de produire un album de son orchestre. Parmi les musiciens suggérés figurait Benoît Delbecq. Le choix était couru d'avance.
Troisième épisode de leur entretien croisé (épisodes 1 et 2) à l'occasion de la sortie de leur duo Aéroplanes chez Bee Jazz (dist. Abeille Musique)... C'est au tour d'Antonin (22 ans) de répondre aux questions de Benoît (45 ans).

Question n°1 de Benoît Delbecq :
Quel est ton tout premier souvenir de musique entendue, lequel t'a alors attiré l'attention tout particulièrement ?

Réponse d'Antonin-Tri Hoang :
Ta question m’a fait me souvenir d’un fait que j’avais totalement oublié ! Je me souviens que tout petit, me demandant ce que pouvait représenter une heure, j’avais arbitrairement décidé que cela devait correspondre à la durée d’un morceau de musique, d'une piste d’un disque. Une chanson = une heure ! C’est le souvenir le plus vieux que j’ai trouvé, et c'est peut-être donc la dimension temporelle de la musique qui a capté d'abord mon attention. Peut-être que c'était un moyen de rythmer la journée, de séparer le temps en parcelles mieux assimilables.
La musique qui a imprégné mon enfance est surtout faite de chansons je crois. Et peut-être que les chansons en anglais me marquaient plus parce que j’essayais de les imiter le soir en chantant pour m’endormir. Qu'est-ce qu'il y a dans les chansons qui nous marque si fort ? Mes premières émotions musicales, je les constate en écoutant aujourd’hui les Beatles ou Wild World de Cat Stevens qu’écoutaient mes grandes sœurs, mais aussi des chansons qu’écoutaient mes parents (par exemple Le petit bal perdu par Bourvil) : des émotions qui semblent très anciennes et enfouies remontent à la surface et font ressurgir comme une réalité disparue. C’est à la fois agréable et presque violent, comme si l'essence d'une certaine époque me revenait d'un seul coup.


Je crois que le premier disque qu’on m’ait offert est L’École du Micro d’Argent du groupe Iam, qui m’a donné envie d’être rappeur pendant un moment. Puis j’ai choisi la clarinette à cause du concerto de Mozart : cet instrument me semblait sans limite et j’aimais le bruit des clés. Pour mes dix ans on m’a offert quatre disques qui m’ont marqué très profondément et m’ont donné envie d’en avoir d’autres : Klezmer N.Y. de David Krakauer, une compile Benny Goodman, une compile Boris Vian ( j'étais fasciné par Vian, le poète-ingénieur-musicien) et une compile Bourvil, encore lui. C’est par ces quatre disques que j’ai commencé à écouter beaucoup de musique, ce ne sont pas vraiment mes disques préférés (quoique Vian et Bourvil...), mais ils ont été des points d’introductions vers de nombreuses autres découvertes.
Par contre, je n’arrive pas à me souvenir de mes premières expérience de concerts, qui sont peut-être des moments de musique trop fugitifs pour pouvoir s’ancrer de manière précise dans la mémoire, contrairement aux disques qui s’y incrustent avec l’écoute répétée. Je ne crois pas avoir de souvenir de concerts qui datent du temps où je n’avais pas les outils pour comprendre un peu la musique. C’est dommage, peut-être que cela me reviendra.
Parenthèse :
Je ne sais pas si je te l’ai dit, mais le morceau qui introduit le disque, Précipité Vert, contient, camouflée, une chanson que j’ai écrite avec mes premières notions de solfège à 9 ans environ ! En redécouvrant cette ritournelle sur un bout de papier je me suis dit qu’il fallait en faire quelque chose…


Derrière Antonin, l'ingénieur du son Étienne Bultingaire inspecte si tous les micros sont à leur place. La finesse du son est un des éléments majeurs du disque, les deux musiciens travaillant dans un confort d'écoute propice à l'état de grâce. La sérénité qui se dégage de la plupart des morceaux est étonnante.

Question n°2 de Benoît Delbecq :
Ton mémoire au CNSM s'appelait Finir la musique... Où et comment se place ton éventuelle sensation de satiété musicale par rapport à un projet mené à terme comme Aéroplanes ? Que contiendra d'emprunté à celui-ci ton disque suivant ?

Antonin-Tri Hoang :
Pour être honnête, il y a un décalage entre ce que j’avais imaginé d’abord, sans ton point de vue, et ce qui s’est ensuite réalisé avec notre travail en commun. Pendant le travail d’écriture, ne pouvant anticiper ton apport, j’éprouvais les besoins de compléter encore et encore les pièces, et de vouloir contrôler l’ensemble de la forme, sans vraiment y parvenir. En écrivant seul au préalable, j’avais beau savoir pour qui et dans quelle direction j’écrivais, je ne pouvais combler par l’écriture tout ce que toi tu apporterais. J’avais, par exemple imaginé une plus grande perméabilité entre les pistes, de manière à ce que divers éléments se retrouvent disséminés un peu partout, mais avec les répétitions est apparue la logique du jeu ensemble, plus importante que tout le reste à mon sens, et qui nécessitait de faire de la place, si bien que moi qui pensais ne pas avoir assez de musique, j’en avais, en fait, trop ! Il y avait beaucoup à partager avec toi, les morceaux se sont transformés avec la combinaison de nos points de vue, et le plaisir de jeu a effacé le projet pour laisser place à la réalité du duo. Que le disque se soit construit par l’échange et le jeu est ma plus grande satisfaction.
Je sais qu’à l’avenir je retrouverai toujours cette différence entre projection et réalisation, et c’est ce que je trouve fascinant dans la musique : sa réalisation passe par plusieurs étapes, au cours desquelles l’apport des autres est prépondérant. Je ne vois pas l’écriture comme une fin en soi, je pense que l’essentiel se produit après, quand elle passe par le filtre des musiciens. Je ne veux pas savoir si je suis auteur ou non, j’aime bien l’idée d’écrire « pour », de modifier au gré des résultats et des envies, tout en gardant des convictions et des lignes directrices. Je pense continuer dans cette idée. Bien-sûr le format du duo est parfait pour ce genre de choses (à condition de bien s’entendre, et ce fut le cas !), diriger une plus grande formation est une autre histoire.

À suivre.

lundi 6 juin 2011

Benoît Delbecq répond à trois questions d'Antonin-Tri Hoang (2)


Suite de l'entretien croisé entre le souffleur Antonin-Tri Hoang (22 ans) et le pianiste Benoît Delbecq (45 ans) à l'occasion de la sortie de leur duo Aéroplanes chez Bee Jazz (dist. Abeille Musique)...

Question n°2 d'Antonin-Tri-Hoang :
Comment sens-tu le fond de l'air ?

Réponse de Benoît Delbecq :
D'où je t'écris, l'air est délicieux, ici à 10h45 au Cap Gris-Nez près de Calais où je passe quelques jours en famille avec les kids, cousins-cousines, etc. Marée montante, le Cap Blanc-Nez majestueux, et la pointe de la courte dune... Il y a eu un concert d'un grive musicienne à 6h du matin... Un excellent air !
Pour le reste, politiquement, l'air est effroyablement nauséabond. Et il est très clair qu'on ne peut plus développer sa pensée comme avant. L'intellectuel est combattu à ciel ouvert par la pensée unique (une expression d'Ignacio Ramonet piquée par Chirac...), c'est un virage inédit et très inquiétant.


Culturellement parlant, j'assiste médusé à une désertification sans précédent de l'esprit de curiosité et d'indocilité face au mainstream - et pas seulement quand à la musique bien sûr. De plus en plus, et c'est acquis, ce sont des élus locaux/régionaux, etc. et des groupes financiers qui déterminent la vie culturelle, les choix éditoriaux du spectacle vivant, de la production cinéma, etc. Et, ce que veulent avant tout les élus, c'est du retour sur investissement - cela, c'est récent. Or la culture ça n'est pas cela, ce n'est pas l'entertainment. C'est un virage politique majeur, et je ne vois pas chez les politiques à droite comme à gauche la moindre envie consistante de considérer ce fait nouveau. Récemment, un programmateur m'a demandé de rendre un nouveau projet multi-disciplinaire plus glamour côté rédactionnel, photos etc. Je suis resté sans voix. Et pourtant, il s'agit de quelqu'un de très pointu, mais qui subit un telle pression de ses élus qu'il a franchi le pas de jouer leur jeu. Tout cela est nouveau pour moi. Le fond de cet air là est pestilentiel, c'est l'air du marketing culturel... Pour moi qui me suis structuré à une époque si riche où tout semblait possible...
Le temps où la culture était un potentiel d'épanouissement et d'enrichissement pour chaque individu est derrière nous. Je vais paraître nostalgique mais il est loin le temps où l'on pouvait aller écouter Steve Lacy à la MJC de Marly-le-Roi (bon, ok, il est décédé aujourd'hui). Je trouve ça pathétique. Internet permet de découvrir plein de trucs, mais, globalement, il est le vecteur de l'apologie du mainstream, du marketing... Ce qui est pour moi incompatible avec l'idée même de musique non vénale. La solution sera politique ou ne sera pas - enfin pour ma part je n'ai pas de levier pour agir contre ce flux, si ce n'est continuer mes travaux.


Question n°3 :
Si tu n'habitais pas à Paris (Clichy) où vivrais-tu ?

Réponse de Benoît Delbecq :
J'ai la chance d'avoir pas mal voyagé de par le monde, et ai des proches un peu partout, musiciens ou non, et je me sens bien à plein d'endroits, mais ce n'est pas comme y vivre - la différence entre tourisme et immigration !
Je suis très lié au Canada de par mon parcours et mes passages au Jazz Workshop de Banff, ainsi qu'à la scène du Festival de Jazz de Vancouver qui m'a fait rencontrer des pans entiers de musiques qu'on a très très rarement l'occasion (ou pas du tout !) d'entendre en France. De par ma pratique de la langue anglaise, j'ai des liens privilégiés avec l'Angleterre, le Canada, les USA... Bien sûr New-York est très attirant, il y a une énergie spéciale, mais... Je vis là où mes trois enfants vivent, et, séparé de leurs mères parisiennes, il ne serait question pour moi de m'en éloigner tant qu'ils ne volent de leurs propres ailes - et ce n'est pas pour demain car ma petite dernière a 5 ans ! Mais il est vrai que mon travail commence à être pleinement reconnu aux USA et je fais en sorte d'y jouer son mon nom dans les temps à venir. Je vais faire les démarches pour un permis de travail de longue durée, nous verrons bien. D'ici là à y vivre, le pas n'est pas prêt d'être franchi avant longtemps. Mais je m'éloignerai bien de la ville de Paris qui est aujourd'hui, pour les musiques que j'aime, quasi désertifiée. La pression immobilière y est épouvantable, cela s'en ressent sur les conditions de vie, et le nombre de lieux en chute libre (quand à ceux qui ont un piano décent... que dire...), et j'observe que nombre de mes collègues étrangers de ma génération partent pour Berlin, où il se passe beaucoup de choses, c'est une ville que j'aime beaucoup. Ceci dit, j'aime profondément Paris (et Clichy !) et n'ai jamais envisagé sérieusement de partir, tout en râlant j'y suis très heureux.

P.S. (jjb) : prochainement, Antonin-Tri Hoang répond à son tour à Benoît Delbecq.

vendredi 3 juin 2011

Benoît Delbecq répond à trois questions d'Antonin-Tri Hoang (1)


Comme j'avais déjà évoqué ici l'enregistrement du CD Aéroplanes d'Antonin-Tri Hoang (saxophone alto, clarinette, clarinette basse) et Benoît Delbecq (piano et piano préparé), je cherchai une idée originale pour saluer la sortie de ce petit bijou (prévue pour le 16 juin) quand Stéphane Ollivier, qui les avait interviewés pour Jazz magazine, me suggéra de leur demander de se poser mutuellement trois questions. Cela ne me ferait pas vraiment des vacances, car attraper ces deux globe-trotters ne fut pas une mince affaire. Je leur demandai donc de jouer le jeu, avec la plus grande sincérité. Les réponses, assez longues, sont publiées ici en plusieurs épisodes.

1ère question d'Antonin-Tri Hoang :
Ton parcours est-il fait de choix persévérés ou poursuit-il une évolution naturelle ? Penses-tu qu'il puisse y avoir des changements radicaux dans ton évolution future ?



Benoît Delbecq :
Il y a un peu des deux. Mais j'ajouterai un facteur central qui est celui des rencontres que j'ai pu faire au fil des années et qui ont vu ma pratique évoluer dans certaines directions. Je n'ai jamais eu envie d'imiter, mais plutôt de m'inspirer de la liberté de pensée de mes "présences réelles" d'artistes qui m'ont montré la voie, et de créer ma liberté à moi - tout comme en peinture pour Sam Francis par exemple. Schönberg disait, dans l'introduction de son Traité d'Harmonie, "ce livre est né de ce que m'apprirent mes élèves"... Je pense souvent à cette phrase, et il n'est pas faux de dire que ma vie d'artiste est née de ce que m'ont transmis un certain nombre de figures-clés de mon parcours. Pas forcément des artistes d'ailleurs... En outre, ayant enseigné longtemps l'improvisation, l'harmonie, etc., cette expérience a été déterminante dans mes choix persévérés.
Si je remonte à mon adolescence, il est très clair que d'être allé à l'IACP en 1983 suivre les ateliers d'Alan Silva tout en étudiant des musiques écrites du XXème siècle avec Solange Ancona (au CNR de Versailles), également avec le compositeur David Lacroix, tout en apprenant à jouer le "jazz" avec Serge Adam et/ou le batteur Alain Mourey à la même période... Ma rencontre avec Mal Waldron... Tout cela a représenté la "base"  de ma réflexion et de la mise en œuvre de ma soif de musique qui s'invente dans le fugitif. Jouer dans le Celestrial Communication Orchestra d'Alan a été une expérience collective et sonique complètement unique et fondatrice pour moi. Souvent, depuis, je rêve de musique et cherche avec quels outils retrouver ces rêves dans la réalité, comme je rêve de donner l'impression que le temps recule, alors je cherche des agencements un peu mathématiques pour créer des sensations de vertiges rythmiques.


Alors bien sûr, il y a des choix persévérés, ils sont nombreux tant du point de vue esthétique qu'instrumental ou orchestral (je dis orchestral mais à ce jour je me suis surtout intéressé à des petites formes orchestrales car permettant une empathie de l'instant dans l'improvisation). En m'intéressant très tôt à la linguistique par exemple, à la rythmicité des langues, mon oreille à évolué vers ce que j'appelle une "attitude d'oreille" qui m'appartient. Il s'est agi pour moi de réunir mon intérêt pour des formes dites contemporaines (à ceci près qu'il y a des choses tout à fait de notre temps dans la musique ancienne !) avec celui pour l'improvisation et ses possibles à un certain moment de l'histoire du jazz. Autrement dit, il m'a fallu nombre d'années afin de "réunir" mes envies de musique avec mes capacités d'écriture et de réalisation au piano et, surtout, en groupe. Mais aussi point de vue du timbre, de l'émission du son, que de celui des détails d'accents, des illusions rythmiques...Une fois certains fondements de désir établis, il y a eu une évolution naturelle, elle continue d'ailleurs, seulement plus on avance plus les évolutions se font lentement car il faut que le corps suive ! Je travaille aujourd'hui essentiellement sur des idées que j'ai élaborées au printemps 2009 lors de ma résidence à la Civitella Ranieri Fundation (Italie), et à l'heure qu'il est seuls trois quatre morceaux (dont Binoculars !) en contiennent de façon réellement "nouvelle"… J'ai donc l'impression de débuter - ce qui est très réjouissant, car non seulement cela me donne à creuser toujours plus loin mais c'est aussi vivifiant pour moi de plonger dans l'inconnu lorsque je réfléchis à écrire et/ou travaille mon instrument et mon jeu improvisé. C'est parfois quasiment imperceptible aussi, alors que parfois cela a pris plusieurs années...

Je ne me protège aucunement des changements radicaux, bien au contraire, je suis toujours à l'affût d'idées qui pourraient soudainement me faire voir les choses autrement... Même si, bien sûr, je garde une certaine idée des choses, en tout cas d'un certain état d'esprit de l'agencement musical... Mais travailler pour l'image par exemple est une toute autre façon de voir, parfois intéressante... Récemment j'ai rêvé d'un nouveau morceau pour Kartet mais je n'ai pas encore réussi à mettre une note sur le papier... Je suis très lent pour écrire, j'écris plein de métaphores, ensuite je commence à définir des formes, des mouvements... Cela peut prendre un an parfois...


Récemment, j'ai décidé de reprendre des cours de piano ! Après 25 ans sans en prendre, c'est suite à un long échange avec mon ami Fred Hersch, lequel m'a poussé à aller plus loin encore dans mes découvertes à l'instrument. Aussi, ce désir correspond avec une rencontre avec la pianiste Alessandra Agosti, une élève de Michelangeli Benedetti qui m'a montré il y a trois ans une approche du piano tout nouvelle pour moi - du coup, je creuse et me régale comme un jeune passionné de 16 ans... C'est assez radical, comme changement, à mon âge !

Pour ce qui est de l'esthétique, j'ai encore maintes idées à mettre en œuvre... Des tonnes de petites notes par-ci par-là... Et j'ai toujours les oreilles à l'affût de toute remise en question de mes propres convictions, et parfois j'entends des choses, et me dis "ah, oui, excellent ça, je ne voyais pas les choses comme ça, mais ça me plaît, voyons-un peu comment c'est fait"... et je ne me mets pas à l'abri de toute découverte inédite qui ferait vaciller ma petite fabrique personnelle - même si j'y suis très attaché, il s'agit après tout d'outils que je me suis construit au fil des années. Mais certes le temps est un facteur incompressible, et je garde l'impression que je n'arriverai pas à aller au bout de tout le possible - tant mieux, d'ailleurs, enfin... J'avance à mon rythme autant que je le peux.

jeudi 2 juin 2011

Gais Gay Games


Gais Gay Games est le dernier film de ma compagne, la cinéaste Françoise Romand. Il ne va pas le rester longtemps car suivra très vite Thème Je (The Camera I). Deux DVD coup sur coup : la maison ressemblait à une ruche toutes ces dernières semaines. C'est le quatrième et le cinquième après Mix-Up ou Méli-Mélo, Appelez-moi Madame et Ciné-Romand. J'ai trouvé le titre de Gais Gay Games, composé la musique avec Sacha Gattino et réalisé le mixage.
Lorsque Françoise est partie à Cologne en août dernier pour filmer les Jeux "Olympiques" Gays, sollicitée par le Festival LGBT de Saint-Étienne, j'ai trouvé l'idée saugrenue, rétif à toute représentation audiovisuelle du sport et pensant qu'il y avait déjà tant d'homosexuels dans les Jeux officiels que je ne voyais pas très bien ce qu'elle en tirerait. C'était mal la connaître ou ne pas lui faire suffisamment confiance. Françoise a filmé comme à son habitude, avec tendresse et humour, concoctant une comédie documentaire dont le ton ravira autant les hétéros que les homos car ce n'est pas la question. Kaléidoscope aux couleurs du drapeau gay, les paroles virevoltent, les corps s'épanouissent, les participants se livrent. Des témoins se rétractant par crainte du regard d'autrui sur leur engagement, Françoise est obligée de créer des stratagèmes inventifs qui soulignent la modernité du film. Prétexte à se rencontrer et être ensemble, la compétition sportive l'est aussi à mettre en scène des êtres humains, entendre qu'ils "sont" et que leur humanité ne s'embarrasse pas des clivages communautaires. Ce moyen métrage d'une trentaine de minutes est accompagné des bandes-annonces des autres films de Françoise, la pochette est de Caroline Capelle, l'authoring de Simon Picard. Il est sous-titré en français, anglais, allemand...
Même si certains sont graves, ses films sont tous des comédies. On verra comment, en particulier grâce aux chansons, le long métrage Thème Je ne dérogera pas à la règle de l'exception, mais ça c'est une autre histoire.

Pour recevoir en exclusivité, avant sa sortie officielle, le DVD Gais Gay Games, envoyer 10 euros (port inclus) par PayPal à romandeco@free.fr en précisant votre adresse.

P.S. : la bande-annonce est en ligne sur la chaîne CinéRomand...

mercredi 1 juin 2011

La quête du Graal, de ppp à fff


Le remix minimaliste des disques du label ECM par Ricardo Villalobos et Max Loderbauer sied parfaitement aux productions de Manfred Eicher. Là où le formatage planant de chaque album pris séparément m'endort, Re: ECM introduit une délicate dialectique slalomant entre des sources aussi variées qu'Arvo Pärt, Alexander Knaifel, John Abercrombie, Miroslav Vitous, Louis Sclavis, Bennie Maupin, Paul Motian, et plusieurs morceaux de Christian Wallumrød. Si je suis fan de la linéarité monotone de Michael Mantler, friand des inventions brechtiennes d'Heiner Goebbels ou de la trompette veloutée d'Arve Henriksen, rares sont les disques ECM que j'arrive à écouter sans avoir l'impression d'être dans un salon de massage.
La difficulté des DJ est d'obtenir les droits de ce qu'ils triturent ou l'astuce de malaxer ce qui les y autorisera. Lorsque l'on n'appartient pas à l'écurie d'une major, s'associer avec un label est une aubaine que Villalobos et Loderbauer ont su saisir au bond. J'accordai jadis à DJ Nem l'autorisation de se servir des disques GRRR sans que je sois d'ailleurs capable de reconnaître, la plupart du temps, les échantillons prélevés parmi mes productions ! Le double album Re: ECM, très reposant sans être soporifique, est une parfaite équation entre les différents termes qui le composent.


Comme j'évoquais White Noise et Silver Apples, deux disques qui m'inspirèrent à mes débuts, Théo me conseilla Golem du groupe allemand Sand enregistré en 1974. Les entêtantes guitare et basse des frères Papenberg rythment la voix de Johannes Vester pour un minimaliste et psychédélique krautrock où les synthétiseurs ont fait leur apparition. Klaus Schulze, auquel Philippe Labat aimait me comparer pour me taquiner, fait une apparition aux congas.
Je continue néanmoins à préférer les délires électroniques de David Vorhaus, Delia Derbyshire et Brian Hodgson qui, avec le percussionniste Paul Lytton (sur Black Mass Electric Storm in Hell) et les chanteurs John Whitman, Annie Bird, Val Shaw, me firent "tripper" plus d'un samedi soir. Acheté en 1969 à l'intuition pour sa pochette, An Electric Storm, premier album du groupe White Noise, n'a pas pris une ride tandis que les suivants n'ont malheureusement aucun intérêt.


Également acheté au Souffle Continu, où je jouerai le 17 juin à 18h30 de mes drôles de machines en duo avec Antonin-Tri Hoang (sax alto, clarinette et clarinette basse), The African Twintower Suite est la musique composée par Hanno Leichtmann pour un film du provocateur metteur en scène Christoph Schlingensief. Mélange de rythmique allemande pour percussion et échantillons bouclés (Leichtmann), de musique indienne (Ravi Srinvasan et Vandana Sharma), de claviers électriques (Sir Henry), le résultat tient d'un capharnaüm composant la bande-son d'un film remonté pour le disque, mais impossible à se figurer tant ses éléments semblent délicieusement incongrus.


De son côté, Franck Vigroux me conseille Massacre de Wolfgang Mitterer, dont l'argument s'inspire du massacre à Paris de Christopher Marlowe. Saint-Barthélémy de la musique classique, son opéra est resitué dans une perspective politique actuelle, guerre de religions mêlant l'électronique à cinq voix lyriques et au Remix Ensemble, neuf instrumentistes remarquablement dirigés par Peter Rundel. La richesse de l'œuvre ne se découvre qu'à une écoute attentive, où les éléments disparates se démasquent, malgré la surabondance de références savantes qui parquent le massacre dans le ghetto estampillé "musique contemporaine". Exige d'y revenir pour en saisir toute la richesse.
Je termine par une compilation réalisée par Vigroux sur son label D'autres cordes intitulée Archipel électronique vol1. Christophe Ruetsch, Erik M, Annabelle Playe, Bérangère maximin, Jérôme Montagne, Kasper Toeplitz, Sébastien Roux, Samuel Sighicelli et le maître de cérémonie se succèdent en une débauche électro-acoustique qui doit plus au GRM qu'à l'Ircam si je compare avec Massacre. Entendre des conducteurs de machine les mains dans le cambouis plutôt que des musiciens cravatés. Très belles pièces, l'électricité règne, la saturation n'est jamais loin, l'énergie est intacte, rien ne se perd, rien ne se crée.
C'est peut-être le bémol que j'ajouterais à tous ces univers si personnels, cités depuis le début de cet article. On ne quitte jamais les écoles, qu'elles se nomment microhouse, krautrock, classique contemporaine, électro-acoustique, etc., toutes pourraient être logiquement affublées d'une étiquette alors que je cherche désespérément l'innommable. J'évoque le Graal, seule motivation qui continue à me faire acheter des disques. Il apparaît en de rares occasions. D'après ma petite enquête, il semblerait que mes collègues musiciens sont toujours aussi peu nombreux à se ruiner dans les magasins de disques, à quelques exceptions près. C'est à ce prix pourtant que s'opèrent nos révolutions intérieures.