Jean-Jacques Birgé

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mercredi 30 novembre 2011

Intouchable ?


Il suffit de ne pas partager l'engouement pour un succès populaire pour être immédiatement taxé d'intello qui méprise l'ensemble de la population. Ce discours formaté exprime le refus d'une critique qui risquerait de faire bouder son plaisir devant une franche rigolade ou un mélo larmoyant. L'image du peine à jouir est collé au front des pisse-froid qui se permettent d'analyser les causes du succès jusqu'à en critiquer les ressorts souvent réactionnaires ou leur absence d'invention dans la forme.
Hier matin dans les pages Rebonds de Libération, Jean-Jacques Delfour expliquait clairement en quoi le film Intouchables était un remake de Cendrillon avec le pauvre noir miraculé par un riche handicapé dont l'argent ne fait pas le bonheur. Exit "la lutte des classes, la violence par laquelle les bourgeoisies ont accaparé les richesses, les moyens de production et le pouvoir politique, l'histoire des décisions et des actes qui ont conduit à ces zones de relégation et à y enterrer vivantes des générations d'exclus, d'oubliés, d'humiliés, des générations entières qui se délitent dans le chômage organisé." Delfour pointe le choix de "la mièvrerie plutôt que la complexité, les bons sentiments plutôt que l'analyse." Il fustige un film sadique et misogyne où surtout "l'instruction, la culture, le désir d'émancipation, la révolte sont inutiles ; la beauté cosmétique et le hasard ont seuls quelque puissance." La morale bien-pensante et anesthésiante empêche de voir que les deux crucifiés ne doivent leur salut qu'à l'argent, déifié par toutes les couches de la population ; l'humour qui atténue les excès d'affects réussit à camoufler la détresse sociale dominante. Il ne faudrait pourtant pas confondre succès populaire et populiste, quitte à se faire taxer d'aigri pour avoir osé douter du goût de la majorité, intouchable !
Il y a longtemps que les films qui confortent le public dans leurs croyances ne m'intéressent plus. Jean Renoir disait que l'on ne convainc personne qui ne veuille être convaincu. Lorsque j'étais enfant j'ai vu pour la première fois les spectateurs applaudir à la fin d'une séance de cinéma. Depuis cette projection de Z de Costa-Gavras dans une salle des Champs Élysées, je me suis méfié des films "évidents" qui ne laissent pas la place à la réflexion. Pour qu'un film me plaise, j'ai besoin qu'il me dérange et m'interroge, qu'il ne soit pas manichéen, et qu'il ait recours au langage cinématographique en faisant preuve d'invention. Le moindre effet de distanciation m'enchante, de Tex Avery à Jean-Luc Godard. Cela ne m'empêche pas de voir toutes sortes de films, blockbusters de l'industrie américaine, documentaires de création, fictions du monde entier, animations pour enfants, films expérimentaux non-narratifs ou spectacles de divertissement qui coupent du réel après une journée de travail de quinze heures. Mais, en tous cas, j'essaie de ne pas être dupe des effets démagogiques ou des idéologies réactionnaires (qui vont parfois se nicher dans des détails techniques comme l'utilisation honteuse de la musique dans la majorité des films) qui hantent ce médium de l'identification, phénomène que le cinématographe a poussé à son paroxysme. Le philosophe Slavoj Žižek s'appuie souvent sur l'analyse des films pour décrypter le monde contemporain. La violence, la misogynie, le racisme, le nationalisme, l'endoctrinement n'ont jamais été aussi bien servis qu'au cinéma (et à la télévision). Heureusement il existe nombreuses œuvres qui interrogent, résistent et révèlent sans pour autant être ennuyeuses, comme les abrutisseurs patentés le soufflent aux bons-spectateurs.
Rien n'est pourtant joué d'avance. Aucune inéluctabilité n'est inscrite dans l'Histoire tant que des hommes et des femmes continueront de penser par eux-mêmes. Nous devons rester sur le qui-vive et, après avoir pris le temps de la réflexion, comprendre qu'il est devenu celui d'agir. Mais ça est-ce une autre histoire...

mardi 29 novembre 2011

La vocation


Si les parents déterminent généralement l'avenir de leurs enfants, les rencontres imprévues peuvent heureusement provoquer des bifurcations, nous permettant d'échapper à ce qui semblait entériné par notre appartenance sociale. Ainsi, pendant nos années de formation, certains professeurs orientent parfois considérablement nos choix. Je me souviens de Monsieur Marnay, prof d'anglais au Lycée Claude Bernard. Plus tard, Jean-André Fieschi joua le rôle de passeur en m'apprenant la plupart de ce que je sais aujourd'hui et la manière de continuer à l'acquérir sans lui. Si au lycée j'avais eu un professeur d'arts plastiques comme Marie-Laure Buisson peut-être aurais-je suivi un chemin différent.
Lorsqu'elle enseignait au collège de Palaiseau, elle m'avait montré d'incroyables pop-ups réalisés par ses élèves. Mutée depuis l'année dernière au Lycée Julie-Victoire Daubié à Argenteuil, elle a ouvert un blog à l'intention de ses seconde, première et terminale. J'ai découvert ainsi le résultat du thème Riens du tout remarquables qu'elle avait initié. La pomme d'Ananda P. sculptée avec les dents côtoie les plastiques illuminés de Guillaume M et Eddie B, et comme chaque fois l'imagination des adolescents surprend par leur originalité et leur fantaisie. Elle peut être grave comme pour les séries Fascination anatomique ou J'aurai ta peau, ludiques comme Copié-collé ou Autoportraits stylés. Marie-Laure Buisson donne évidemment des pistes en organisant des visites de musées, rassemblant du matériel pédagogique et passant des heures de préparation sans compter... Il faut voir ses yeux briller quand elle évoque les travaux de ses élèves.

lundi 28 novembre 2011

La presse jazz enterre son avenir


Comme je discute de ma lettre ouverte à la presse papier intitulée Après le disque avec un ami journaliste à Jazz Magazine, je lui demande pourquoi les unes affichent toujours les mêmes gueules depuis des décennies. En octobre Miles Davis illustrait la couve pour la quantième fois ? J'ai l'impression que les revues spécialisées n'arrivent pas à se renouveler, s'appuyant sur un lectorat vieillissant ou dans le meilleur des cas sur de jeunes nostalgiques en manque de nouveaux courants sur lesquels naviguer.

Comme je lui pose la question si la une sur un jeune musicien pour lequel nous sommes tous les deux prêts à prendre tous les paris ferait moins vendre le magazine il confirme que personne à la rédaction n'en sait rien. Alors pourquoi continuer encore et encore avec Miles, Joachim Kühn, Aldo Romano ou même Louis Armstrong (sic) ? On croirait la rubrique jazz plan-plan de Michel Contat dans Télérama. Inversons la donne et insérons un cahier central sur les archives ! Cette année il y eut certes Tigran Hamasyan et trois chanteuses, Laïka, Terez Montcalm, Youn Sun Nah (les filles instrumentistes continuent de subir la ségrégation), mais leur swing ne va franchement pas révolutionner le jazz et ouvrir des portes sur le futur à une musique dont le public a de plus en plus de cheveux blancs ou le crâne chauve.

De l'après-free jazz les plus belles avancées ont pourtant été considérablement marquées par l'Europe. Dans les années 70, époque d'une rare inventivité dans tous les domaines artistiques, un musicien comme Michel Portal avait influencé quantité de jeunes français. Les sirènes du chiffre ont depuis banalisé l'aventure. Dans les années 80, l'improvisation libre rayonna au delà de nos frontières. Cela devint hélas un genre au lieu d'une méthode. À la fin des années 90, tout semblait possible, les trucs les plus improbables pouvaient bénéficier de plusieurs pages dans Les Inrocks. Et puis, au début du nouveau siècle, on a simplement entretenu les braises juste pour que le feu ne s'éteigne pas. Le jazz manouche remplissait les salles d'ados découvrant qu'il y avait autre chose que le rock ; voilà qui aurait plu à mon père ! Il avait fait partie du Hot Club de France, mais moi, qu'avais-je à découvrir de virtuoses qui grattaient pourtant des dix doigts ? Les conservatoires de la musique les formaient de mieux en mieux sans leur donner les armes pour imaginer de nouveaux mondes. Aujourd'hui les expériences les plus diverses renaissent dans des bars où l'on passe le chapeau, mais toutes les bonnes places sont jalousement gardées par des vieux qui se tiennent les coudes, directeurs de festival cyniques ayant perdu la flamme et musiciens usés qui ne lâcheront pas facilement leur os.

Sous d'autres cieux les adeptes de l'ordinateur et des musiciens attachés au geste instrumental réconcilient la musique électro-acoustique de Pierre Schaeffer avec les recherches timbrales minimalistes. D'autres revivals en perspective. Mais en France tout est cloisonné. Les écoles ne se mélangent pas facilement. Être inventif vous renvoie-t-il forcément à un genre ? Pas de place dans le rock tombé aux mains des marchands. Pas plus dans le jazz, secteur protégé des anciens. Reste à constituer sa petite association en se regroupant entre potes. Pour reproduire les vieux schémas protectionnistes imperméables.

Mon ami journaliste m'assure que Jazz Magazine parle de tout le monde ou presque. C'est vrai, l'offre est large, mais tout se fond et se confond en l'absence de parti pris. La hiérarchie éditoriale guide les programmateurs frileux. Ce devrait pourtant être le rôle de la presse, des organisateurs, des agents, des institutions que sais-je (puisqu'on en a créé quantité), de défendre de nouvelles utopies au lieu de ressasser éternellement les mêmes couplets. C'est comme en politique : de nouvelles forces existent, mais elles sont atomisées, isolées, étouffées par une industrie lobbyiste et des appareils dépassés par la crise, conventionnels pour ne pas dire réactionnaires, avec la peur de perdre ses avantages acquis alors qu'ils font semblant de s'inquiéter pour leurs enfants.

vendredi 25 novembre 2011

Le vrai visage de Samuel Fuller


Voilà des lustres que je défends le travail de Samuel Fuller au risque de me faire incendier comme pour l'œuvre de Jean Cocteau ou ma collaboration avec Michel Houellebecq autour de ses poèmes. Les malentendus sont légion. On répète trop souvent ce qui se dit communément sans vérifier sur pièces. Ici l'erreur est à imputer à Georges Sadoul qui, dans son Dictionnaire des cinéastes de 1965, traite le cinéaste d'anticommuniste, raciste et militariste. Mauvaise lecture d'une œuvre qui est le contraire absolu de ce jugement à l'emporte-pièce. Si ses entretiens avec Jean Narboni et Noël Simsolo intitulés Il était une fois Samuel Fuller (Cahiers du Cinéma) avaient pu rectifier le tir, Un troisième visage, son autobiographie de 608 pages qui vient d'être traduite en français par Hélène Zylberait (ed. Allia), avec préface de Martin Scorsese, dissipe définitivement tout malentendu. Rarement un cinéaste américain se sera engagé avec une telle constance dans sa dénonciation de la guerre, de la violence, du racisme, du machisme et de la folie des hommes... Godard, Truffaut, Moullet, Brookes, Cassavetes, Wenders, Gitaï, Comolli et bien d'autres ne s'y étaient pas trompés.
Conteur exceptionnel et prolifique, Fuller fait le récit de sa vie avec le même punch, direct et crochet, que pour ses films, de Violences à Park Row à The Big Red One (Au-delà de la gloire) en passant par Pick Up on South Street (Le port de la drogue), House of Bamboo, Run of the Arrow (Le jugement des flèches), Forty Guns (Quarante tueurs), Underworld USA (Les bas-fonds new-yorkais), Shock Corridor, The Naked Kiss (Police spéciale), etc. Mais, en apôtre naïf de la vérité, il raconte son histoire au crépuscule de sa vie en tentant de présenter l'impossible troisième visage, celui que même les proches ne peuvent distinguer chez chacun d'entre nous. Issu d'un milieu modeste il construit son rêve par étapes avec une rigueur incroyable, d'abord grouillot puis journaliste, scénariste puis réalisateur, enfin producteur de ses films, s'appuyant sur son expérience et ses aventures pour rédiger des dizaines de scénarios, tournés ou pas, dans l'univers du crime, sur les champs de bataille ou dans la marathon que lui impose une profession qui n'épargne personne. Car, comme les plus grands, Stroheim, Renoir, Welles, Cassavetes, et presque tous les cinéastes en fait, son parcours est semé d'obstacles, d'arnaques et d'humiliations que son volontarisme l'aidera chaque fois à surmonter, jusqu'à sa mort en 1997.
Né en 1912 il évoque le New York des années 20 avec la même acuité que la seconde guerre mondiale qu'il a vécue aux premières loges, du débarquement en Afrique du Nord à la libération du camp de concentration de Falkenau qu'il filme avec sa petite caméra 16mm Bell & Howell. Le portrait acerbe qu'il dessine d'Hollywood est aussi passionnant que sa vision de Paris où il vivra une quinzaine d'années sur la fin de sa vie. Le livre montre un homme intègre qui se bat contre des producteurs parfois indélicats, qui souvent donne leur premier grand rôle à des acteurs inconnus, qui dénonce l'arrogance des riches et fantasme la démocratie comme nombre d'humanistes. On se souvient de son improvisation dans Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, lorsque Belmondo lui demande ce qu'est le cinéma et qu'il répond : "Un film est comme un champ de bataille. Amour. Haine. Action. Violence. En un mot, émotion." Son autobiographie, dictée à sa femme Christa Lang, se lit comme un roman qu'il est impossible de lâcher avant de l'avoir terminé.

jeudi 24 novembre 2011

Banzaï !


Connaissant mon goût pour la cuisine asiatique, ma fille m'a offert pour mon anniversaire le livre de Harumi Kurihara de la collection "dans votre cuisine" (Flammarion). C'est la Bible de sa cousine Chloé qui a déjà expérimenté plusieurs des recettes sans n'en rater aucune tant la publicité "la cuisine familiale japonaise pour tous" s'avère exacte. Comme il me manquait du katsuobushi (pétales de bonite séchée), du katakuriko (fécule de pomme de terre) et de l'algue kombu, je suis allé faire mes courses à l'Opéra. Le reste des ingrédients essentiels sont le riz rond japonais, des sauces de soja japonaises, le mirin (liquide sucré légèrement alcoolisé), le bouillon dashi, les graines de sésame grillées, le vinaigre de riz, des nouilles soba et udon, du tofu (fromage de soja), du miso (pâte de de soja fermenté), des algues nori, du wasabi (raifort vert), du shichimi togarashi (sept condiments en poudre), de l'ail et du gingembre frais, du sucre en poudre, mais tout cela figurait déjà à ma panoplie. Je n'ai plus qu'à suivre les indications très simples du livre de recettes. Il paraît que c'est sublimement bon. Je fais confiance à ma fille et ma nièce.
En parcourant les rayons de l'épicerie coréenne Ace, rue sainte Anne, ou du japonais Kioko, rue des Petits Champs, je me rends compte que l'on ne trouve plus les produits habituels. La plupart des importations japonaises ont été remplacées par des coréennes, américaines ou européennes. La catastrophe de Fukushima a porté un rude coup à l'industrie alimentaire. Et l'on ne nous raconte pas le dixième de la réalité de l'île. Aujourd'hui on sait que le cœur du réacteur n°1 a fondu trois heures après le séisme, et percé la cuve deux heures après, le n°2 aurait commencé à fondre 77 heures après le séisme en perçant la cuve trois heures après, le n°3 aurait fondu 40 heures après le séisme, percé sa cuve 79 heures après et, début de ce mois de novembre, le plus haut niveau de radioactivité y a été enregistré ! Il est difficile de connaître la vérité. Des messages électroniques échangés au sein du gouvernement britannique et rendus publics début juillet montraient sa volonté délibérée de minimiser l'impact de Fukushima dans l'opinion, avec l'aide d'EDF Energy, d'AREVA et de Westinghouse alors qu'un accord portant sur la construction de huit nouvelles centrales nucléaires se préparait à être signé. Les Tokyoïtes ont appris à consommer moins d'électricité et ne boivent plus l'eau du robinet. Combien de temps faudra-t-il pour que l'on apprenne les conséquences dramatiques sur la planète ?
J'évite de donner trop de détails pour ne pas vous couper l'appétit. Ce serait dommage. Le best seller de Harumi Kurihara met l'eau à la bouche et les recettes semblent en effet faciles à réaliser. Leurs noms ne paient pas de mine, car c'est la cuisine de tous les jours. Mais les ingrédients laissent augurer des révélations gustatives et un aspect diététique qui ne me fera pas de mal ! Je vais donc m'y coller, moi qui préfère lire ce genre de bouquin comme des romans gastronomiques pour me laisser ensuite aller à l'invention face à mes fourneaux.

P.S. : hier soir nous avons constaté la fermeture du restaurant Koba qui semblait définitive. Nous serions bien allés au Kunitoraya 2, mais comme indiqué par Sacha, seul le menu de midi est abordable. Nous avons donc dégusté un nattō chez Foujita, rue Saint Roch...

mercredi 23 novembre 2011

Le long couloir blanc


Jamais le studio n'avait été aussi encombré. J'avais oublié qu'un marimba pouvait mesurer plus de trois mètres ! Si on ajoute le vibraphone, le portique de gongs et les tables de percussion de Linda Edsjö, la chanteuse Birgitte Lyregaard est obligée de se transformer en hiéroglyphe pour rejoindre sa place. J'enregistre toutes les répétitions, on ne sait jamais ce qui peut sortir d'un premier contact. Les essais sont tout de suite encourageants. Si l'accord avec Birgitte avait été évident dès la rencontre qui avait abouti à la création du trio El Strøm avec Sacha Gattino, j'ignorais presque tout des talents d'improvisatrice de Linda. Lorsque j'évoque l'improvisation, je fais toujours référence à cet instantané qui réduit au minimum le temps entre composition et interprétation. Elle exige une soif de l'inconnu, de la présence d'esprit, une écoute critique et simultanée de toutes les parties de l'orchestre, et une culture générale qui va bien au delà de l'histoire de la musique.
Dans la première pièce qui mêle l'invitation séduisante des bateleurs et la menace hors-champ de l'attraction à découvrir à l'intérieur de la tente, les rythmes du marimba me laissent libre de jouer de la trompette à anche, de mes nouvelles guimbardes à deux lames et surtout du Theremin que je n'avais pas pratiqué depuis belles lurettes. Comme j'utiliserai plus tard le H3000 sur une autre scène pour transformer les voix des deux filles, je l'ai branché sur un pédalier qui m'offre plus de possibilités que les sempiternelles sinusoïde et onde en triangle.
Nous jouerons donc la seconde étape à l'autre extrémité du Musée d'Art Moderne de Strasbourg, sur une estrade un peu plus grande. Linda me fait oublier le timbre monotone du vibraphone en variant ses techniques de jeu tandis que Birgitte jongle avec le danois, l'anglais, le français et le latin pour révéler la poésie planante du long couloir blanc où nous nous sommes enfoncés. Si j'avais commencé à la flûte hyperbasse, toute la seconde partie est dirigée par le tempo du Tenori-on, une sorte de séquenceur pas à pas qui oblige Linda à ruser pour faire swinguer ma machine avec ses mailloches. Des extraits de Visite de Jean Cocteau ouvrent la porte d'une chambre sans murs.
Nous irons ensuite nous promener parmi les machines étonnantes que les sciences occultes ont inspirées aux savants. Musique ambulante où Linda ressemble à une colporteuse d'onguents ou de colifichets, Birgitte à une porteuse de voix et où je me sers d'une réverbe à ressort acoustique pour déplacer la réalité vers un monde imaginaire où les spéculations font vaciller les esprits les plus cartésiens.
La dernière pièce nous ramène sur la grande scène pour un chaos de citations plus improbables les unes que les autres. Les ondes hertziennes, radiophonie du passé ou modulation de fréquence en direct, rappellent les rayonnements visibles et invisibles, X et gamma, lumière et obscurité, mais aussi les voix oubliées des fantômes qui nous ont engendrés. En transformant celles des deux Scandinaves par de surprenants effets sonores, j'espère représenter l'enfer et le paradis que La chambre de Swedenborg annonce avant le grand saut.

mardi 22 novembre 2011

Séméniakoscopie


En 1997 Valéry Faidherbe participait au CD-Rom Carton que je réalisai à partir du fonds photographique de Michel Séméniako. Faidherbe nous filma, Bernard Vitet, Michel Séméniako et moi-même, dans l'espèce de photomaton inventé par le photographe où chacun pouvait faire sa propre lumière avec un faisceau de fibres optiques. Quatorze ans plus tard il imagine à son tour une machine à faire du Séméniako ! Il lui propose de restituer ainsi son geste de peintre de lumière, mais dans le mouvement. En septembre 2011, il tourne son film, Séméniakoscopie (8 minutes), dans le cadre de la résidence du photographe à Marcoussis.
"En superposant le temps de la réalisation des poses nocturnes, le film donne à voir la construction de l’image qui est l’addition sur une seule photographie de tous les coups de pinceaux lumineux colorés donnés par Michel Séméniako avec sa torche dans l’espace photographié. Il restitue ainsi la magie de cette révélation lumineuse du paysage. La bande-son documentaire restitue la concentration de cette merveilleuse fiction où la lumière réécrit l'histoire ou la géographie. Le vidéaste en profite aussi pour faire quelques expériences de mélange du temps et de l'espace, un grand désordre qui contraste terriblement avec le calme des prises de vues" (2 minutes).
Sur le point de terminer le montage de ce luxueux making of, Faidherbe, à qui j'avais présenté le photographe, effectue une quadrature de ce cercle d'amis en ajoutant quelques accords musicaux et un bout de refrain de la chanson que nous avions composée, nous-mêmes tentés d'exprimer l'étonnante technique du photographe, paradoxalement invisible dans le cadre qu'il habite et construit.
L'ectoplasme (Birgé-Vitet)

lundi 21 novembre 2011

Après le disque / Lettre ouverte à la presse papier


Comme la presse littéraire boycotte les éditions numériques (alors que publie.net fait, par exemple, un véritable travail de défricheur tant dans la qualité des ouvrages que dans leur présentation), la presse musicale ignore ostensiblement la publication des albums en ligne qui se multiplient sur Internet en marge d'une industrie quasi monopoliste en pleine déconfiture. Paradoxe, les blogs sont de plus en plus courtisés par les éditeurs classiques qui ont compris que le buzz naissait de plus en plus grâce à ces passionnés.

Comme François Bon écrit Après le livre, il serait urgent d'enregistrer Après le disque !

Commençons par le bilan comptable. La majorité des musiciens enregistrent des albums pour entériner leurs avancées artistiques et par souci de communication. Ils gagnent leur vie grâce au spectacle vivant ou à des commandes de musique appliquée (cinéma, théâtre, ballet, etc.), extrêmement rarement des royalties qui leur sont consenties sur les supports matériels. Hors les grosses ventes style variétés, entre les exemplaires donnés, les envois et les frais divers, un disque coûte la plupart du temps plus cher qu'il ne rapporte. Pour GRRR qui a toujours soigné ses objets manufacturés et leur présentation, pressage et livret nous revenaient minimum à 5000 euros pour 1000 exemplaires que nous mettions plusieurs années à écouler. Si l'on ajoute les envois postaux l'entreprise a toujours été déficitaire. Pour un disque vendu 15 euros prix public, la part producteur est fortement réduite après passage du distributeur, du diffuseur et de la TVA (à noter que nous vendons toujours le fonds de catalogue parallèlement à notre nouvelle orientation). La publication numérique en ligne que nous proposons sur le site drame.org est gratuite, donc accessible à tous, et peut rayonner jusqu'aux confins de la planète. Nous touchons donc plus d'auditeurs pour un coût considérablement moindre, voire quasi nul. Et gratuit pour le consommateur, détail notable, avec des objectifs de communication largement plus satisfaisants. Mais la presse papier fait la sourde oreille. Pourquoi ? Est-ce autant d'annonceurs qui ne passeront pas de publicité dans leurs colonnes ? Cela revient à soutenir les majors au détriment des indépendants. N'oublions pas que la majorité des journaux et magazines appartiennent à de grands groupes de presse et des multinationales (ou grosses fortunes). Est-ce l'ignorance des nouvelles mœurs de consommation ? Cette surdité mènera-t-elle les rares revues spécialisées survivantes à leur perte ?

Pendant dix ans j'ai milité pour une association de producteurs indépendants de disques qui préféra attendre le déclin plutôt que de reconsidérer ses objectifs à la lumière des nouvelles pratiques. Nous avions pourtant alors les moyens de notre mutation. Je suggérai de développer un site Internet anglais/français avec des news mises à jour quotidiennement en liaison avec les productions de la cinquantaine de labels (plus de mille références !) plutôt que de dépenser une somme folle pour un journal papier (gratuit et sans pub, c'était déjà ça !) qui sortait trois fois dans l'année et coûtait une fortune en frais de port. La décision ne me venait pas de gaîté de cœur, car j'en partageais avec passion la rédaction en chef. Totalement isolé, traité de jeuniste (!), épuisé de me battre contre des moulins à vent, je démissionnai plutôt que de participer à la catastrophe annoncée, aujourd'hui imminente.

Les musiciens continueront de jouer, mais vivront de leur art avec plus de difficulté. La crise n'en est qu'à ses débuts, elle touche tous les secteurs et celui de la culture est sacrifié par tous les partis qui prônent la rigueur. Elle est pourtant le dernier rempart contre la barbarie.
Tout se délite. Dans le passé, les journalistes avaient ordre de n'écrire des chroniques de disques que s'ils étaient distribués officiellement, manière de se débarrasser des petites productions jugées pas assez professionnelles. Les distributeurs ayant pour la plupart mis la clef sous la porte (après les magasins de disques spécialisés assassinés par la Fnac, "le fossoyeur de la culture"), il fallut bien assouplir cette règle draconienne. Quand les derniers acteurs saisiront-ils que les jeunes n'écoutent plus de disques, mais sont branchés sur leurs lecteurs portables ou leur ordinateur ? Or ce sont ces jeunes qui construisent l'avenir, que nous l'apprécions ou pas.

Depuis près de quarante ans mes disques physiques ont été chroniqués par la presse écrite, généraliste autant que spécialisée à tel point que les extraits de presse occupent deux mètres de linéaire sur les étagères. Aucun de mes albums virtuels n'a bénéficié du moindre écho. Trois ouvrages sont parus en 2011 dont deux avec El Strøm (Sound Castle et Fresh 'n Chips) et une musique de film avec Antonin-Tri Hoang et Vincent Segal. Le duo de 2010 avec Segal est un de mes préférés. En 2009 c'était le trio Somnambules avec Sacha Gattino et Nicolas Clauss, et en 2008 le trio live avec Donkey Monkey. L'ensemble, proposé gratuitement titre par titre ou sur la radio aléatoire du site, rassemble 33 albums inédits ! Solos, duos avec Bernard Vitet, pièces pour orchestre, séquences historiques, rencontres avec un nombre étonnant de musiciens, projets d'Un Drame Musical Instantané, musique appliquée, etc., et même des remix de stars internationales comme Thurston Moore... 88 heures choisies parmi 300 heures d'archives, et la possibilité de mettre en ligne de nouveaux projets le jour-même de leur finalisation ! Des auditeurs conscients du travail que cela représente et soucieux de soutenir l'initiative versent régulièrement des petites sommes sur le compte PayPal. C'est encore très timide, mais encourageant. Nous continuons à vendre les beaux objets ouvragés du passé avec la même régularité, aussi maigre que nos collègues. Mais pas une ligne, ni même une news dans la presse papier. C'est moins désespérant qu'absurde.

vendredi 18 novembre 2011

L'antichambre de Swedenborg


La teinte rouge fait-elle référence aux flammes de l'enfer ou à celles du bûcher sur lequel on brûla des dizaines de milliers de femmes rebelles à l'autorité masculine ? Zosime de Panopolis aurait-il recouvert l'escalier de la cave de son cinabre, soufre et mercure du vermillon, pour dissuader nos invités d'y descendre ? Un ange s'y fracasse la tête pour que personne ne voit ce que les yeux de Linda réfléchissent. La scène primitive est nimbée de fumée. Le serpent se mord la queue : Ἓν τὸ πᾶν καὶ δι' αὐτοῦ τὸ πᾶν καὶ εἰς αὐτὸ τὸ πᾶν καὶ εἰ μὴ ἒχοι τὸ πᾶν οὐδέν ἐστιν τὸ πᾶν. Quoi qu'on y fasse on y retourne. Poussières d'étoile. Notre projet ferait délirer n'importe qui. Il pose les questions que chacun évacue. Limites de l'analyse. Notre travail me rappelle les Questions d'importance de Claude Ponti (publie.net) découvertes avant-hier dans un vertige imputable à leur éternité quantique. Inévitable parce que sans âge. Début des répétitions avec la chanteuse danoise Birgitte Lyregaard et la percussionniste suédoise Linda Edsjö en vue de la création du 26 janvier 2012 au Musée d'Art Moderne de Strasbourg dans le cadre de l'exposition L’Europe des Esprits ou la fascination de l'occulte, 1750-1950. Nous alternons la séduction du bateleur avec la gravité du rituel, tout pour la science, extrême danger. Entrez, entrez si vous voulez faire tourner les tables de la loi. Je repense à la lettre de Pasteur où il annonce qu'il va s'inoculer la rage pour tester son vaccin sur lui-même. Nous nous en sortons plutôt bien. Les Curie y laissèrent la peau. Les baguettes du marimba sont des pinceaux, les mots claquent comme les cloques des grands brûlés, le Theremin traverse l'éther en reniflant en vain les vieux cotons. Tout chavire. Nous éteignons le feu avant de ranimer l'âtre. La teinte rouge fait-elle référence au drame de m'en faire ou à la viande du boucher ? Seconde séance en perspective. Demain nous empruntons le long couloir blanc sans savoir où il nous mènera. C'est excitant. Si La chambre de Swedenborg est un contrepet, y m'reste un mystère.

Photo : Sonia Cruchon

jeudi 17 novembre 2011

AmalGame Story entre art et culture


La langue anglaise fait la distinction entre l'art et l'entertainment, terme difficile à traduire en français. Les États Unis envahissent la planète de leurs divertissements alors que nous prétendons vivre au pays de la culture. Samedi dernier, le journal Libération affichait les jeux vidéo en une à l'occasion de l'exposition Game Story au Grand Palais, revendiquant, par dessus le marché (!), le statut d'œuvres d'art, "bonnes ou mauvaises", à cette énième déclinaison de l'industrie culturelle américaine dominante.

Dans son édito, Sylvain Bourmeau inclut ce nouvel engouement dans une suite chronologique qui commencerait par Cinéma pour se poursuivre avec Jazz, Bande dessinée, Rock, Télévision, Rap jusqu'à Jeux vidéo. Cet amalgame ne s'embarrasse pas des nuances. Le cinéma naquit dans les foires, eut ses lettres de noblesse du temps de l'ancienne cinéphilie et périclita dans les recettes records de produits formatés pour adolescents US, modèles à suivre www (world wide web) ; le jazz est resté une niche où ses véritables auteurs tirent le diable par la queue les bénéficiaires des publicitaires pour parfums pour hommes - sans que le rock lui paye son tribut, l'un appartenant aux Noirs, l'autre alimentant la tire-lire des Blancs. Même tour de passe-passe avec le rap : tel Elvis à une autre époque, Eminem fut la réponse fabriquée pour faire face à la montée du ghetto. Comme pour chacun de ces phénomènes la bande dessinée la plus inventive est ainsi rangée avec le bas de gamme, et tout ce qui passe à la télévision est à la même enseigne. Cet aparté pour replacer le jeu vidéo dans une suite logique, système de récupération et d'exploitation plus capitaliste qu'artistique.



Passé cette digression historique, si mon intervention est polémique, elle se justifie par la politique de conservation patrimoniale que cette exposition entend insuffler à coups de millions au détriment, forcément, d'autres secteurs, comme je m'en expliquai à Jean-Noël Lafargue sur son Dernier des blogs :

L’engouement pour le jeu vidéo est compréhensible et sa célébration calculée, démagogique au Grand Palais ou lucrative à la SACD. Mais qu’en est-il des CD-Roms culturels, des jeux moins populaires certes (un peu Arte contre TF1, non ?), dont la France s’était fait une spécialité ? Aucun fonds n’a été affecté à leur maintenance, entendre leur adaptation à de nouveaux supports après l’éclatement de la bulle Internet qui avait sonné leur fin (sans rapport direct de cause à effet). Du Puppet Motel de Laurie Anderson (excellente collection Voyager) à notre Alphabet (produit par NHK-Educational) en passant par les Reactive Books de John Maeda, les Machines à écrire d’Antoine Denize, les fantaisies graphiques de Peter Gabriel, les Oncle Ernest d’Éric Viennot, autant de chefs d’œuvre qui portent des noms d’auteur au lieu de l’anonymat « corporate » du jeu dit vidéo. Ma collection qui fonctionnait essentiellement sous Mac OS 9 dort dans un coin du grenier, alors qu’il faut voir la surprise émerveillée des étudiants en nouveaux médias lorsqu’ils en découvrent les fleurons sur une vieille machine qui peut encore les lire… Ces œuvres d’art sont des jouets d’une rare invention dont l’influence aura plutôt marqué les installations actuelles que le secteur industriel du jeu vidéo, et il serait temps de les sauver avant disparition totale.



Pour développer les termes de ce commentaire, je préciserai avoir été ulcéré du revirement de la SACD en faveur du jeu vidéo contre les œuvres multimédia qu'elle abandonna après la faillite d'Initial Cut. La réponse apportée par son Directeur Général, Pascal Rogard, fut claire, la société d'auteurs ne pouvant se permettre d'ignorer un secteur qui pourrait rapporter des sous alors que les créations sur Internet n'étaient supportées par aucun modèle économique (malgré l'étonnante créativité qui marqua le secteur avant qu'il ne se concentre sur les services et le commerce) et que les installations artistiques n'ont évidemment aucun soutien de l'industrie (malgré l'expansion extraordinaire de ces nouveaux moyens d'expression). Depuis, il n'y a plus aucun administrateur multimédia au Conseil d'Administration, mais un conseiller pour la création interactive, l'éternel Alain Le Diberder, qui, fait exceptionnel, n'a jamais été élu, contrairement au reste du Conseil. Comme pour l'absurde loi Hadopi, l'ensemble des sociétés d'auteurs se sont laissées phagocyter par les éditeurs et les producteurs au détriment de la plupart des auteurs. Rappelons aussi que le secteur du jeu vidéo est certainement celui où le statut d'auteur est le plus bafoué et où règne une exploitation terrible et rédhibitoire.



Ici comme ailleurs nous avons à faire avec d'un côté la puissance d'une industrie, multinationale et lobbyiste, et d'un autre à des créateurs indépendants que l'État a lâchés au profit du privé. Sa mission serait justement de rééquilibrer le rapport de force de manière à ce que les chercheurs, rêveurs, utopistes, les artistes qui inventent des mondes qui ne sont pas à l'image du nôtre, continuent de provoquer les facteurs de produits grand public pour les faire évoluer, pas seulement techniquement ! En regardant les titres des principales sections de l'exposition Game Story (Sports/Arts martiaux, Kawaii, Science-Fiction, Historique, Guerre/Action/Aventure, Fantasy/Fantastique/Horreur) on comprendra qu'il s'agit essentiellement d'un enfumage chargé d'évacuer tout recul critique. Historique contre Histoire, Guerre et ses dérivés musclés contre Politique, Kawaii contre Comédie, etc. Le modèle graphique est clairement le cinéma de divertissement américain et l'animation asiatique, effets de mode dont l'éphémère n'est compensé que par la nostalgie. J'aimerais être convaincu du contraire, mais ce ne sont pas les dix illustrations choisies par Libération qui risquent de me faire changer d'avis. À noter que les les pages 4 et 5 reproduites ici sont signées Bethesda Softworks, Warner Interactive, Microsoft, deux fois Sony et Activision, trois fois Nintendo ! Sic.



Il existe heureusement des indépendants pour ruer dans les brancards tels les Belges de Tale of Tales ou Entropy8Zuper, une Américaine et encore un Belge, qui montrent que le jeu vidéo peut devenir un art à part entière en s'affranchissant de l'influence hollywoodienne, tant esthétique que narrative. Dans son article de Libération, Olivier Séguret n'est pas dupe de ce qu'il revêt aujourd'hui, "creuset majeur de la culture contemporaine... vigueur industrielle et puissance commerciale... mainstream qui occupe l'essentiel de la très vaste et très vague catégorie des loisirs culturels...", mais en glorifiant exclusivement son aspect le plus formateur, entendre formatage, il participe à une injustice flagrante envers celles et ceux qui continuent à œuvrer dans l'ombre des grands médias et, paradoxalement, de la société du spectacle, les artistes.

En conclusion, je rappellerai la phrase de Jean-Luc Godard : « La culture, c'est la règle ; l'art, c'est l'exception ».

mercredi 16 novembre 2011

Littérature et musique 1


Voilà, j'ai reçu tout ce que j'avais commandé, comme annoncé dans mon article sur un des CD de Burroughs, produit par le talentueux Hal Willner, spécialiste de tribute albums évoqués également dans cette colonne. À ceux qui pensent qu'un album de texte dit en anglais risque de leur tomber des mains, je réponds du tac au tac que nenni, le flow de ces écrivains vaut tous les chanteurs américains dont vous ne comprenez pas plus les paroles. Sauf qu'ici l'écriture est d'une autre nature, littérature inspirant bien des apprentis paroliers de la musique populaire d'outre-atlantique. À l'écoute d'Allen Ginsberg, William Burroughs, Bob Holman et de leur prédécesseur, le rock 'n roll Edgar Allan Poe, vous comprendrez pourquoi ici Iggy Pop, Diamanda Galás, Marianne Faithfull, Dr John, Jeff Buckley, Sonic Youth, John Cale, Donald Fagen, Michael Franti, Arto Lindsay, Chris Spedding, et ailleurs Bob Dylan, Laurie Anderson, Lou Reed, Tom Waits, Kurt Cobain, Soft Machine, Throbbing Gristle, R.E.M. ou Bill Laswell leur rendent hommage. Remarquablement accompagnés par des musiciens inventifs qui savent ce qu'ils leur doivent, les textes dits par leurs auteurs, à l'exception de Poe servi, entre autres, par Abel Ferrara, Christopher Walken ou Gabriel Byrne, sonnent comme des déclarations d'indépendance, des cauchemars psychomoteurs, des grooves de l'enfer.


Dead City Radio (1990) est un hörspiel cinématographique, extrêmement travaillé comme le deuxième Burroughs, Spare Ass Annie (1993), qui swingue un max. In With The Out Crowd (1998) de Holman oscille entre pop et musiques improvisées européennes. Si tous dévoilent une diversité de climax étonnante et une inventivité musicale hors du commun, chaque pièce de The Lion For Real (1989) de Ginsberg confiée à la composition de l'un des musiciens parmi lesquels Bill Frisell, Marc Ribot, Marc Bingham, Gary Windo, Lenny Pickett, Steve Swallow, Michael Blair, Beaver Harris, en fait le plus contemporain. Le double Closed on Account of Rabies (1997) privilégie le texte de Poe et les ambiances sombres qu'il réclame. Là encore l'accompagnement musical et la partition sonore sont aussi remarquables que les interprètes dramatiques. Un peu paresseux, j'ai téléchargé une version numérique (gratuite) du texte des contes et poèmes pour suivre sur iPad sans trop d'effort. Des chansons d'Ed Sanders ou Deborah Harry and The Jazz Passengers ponctuent les deux CD. Sur le livret dessiné par Ralph Steadman avec préface de Baudelaire qui commençait chaque journée en louant Poe et le traduisit en français, je reconnais les noms de Ken Nordine, David Shea, Wayne Kramer, Greg Cohen... J'écoute en boucle tous les disques.

Je ne résiste pas au plaisir de rappeler l'existence de l'album consacré à Carl Stalling (1990), autre icône de la culture nord-américaine, compositeur extravagant de Bugs Bunny, Bip Bip, Porky, Speedy Gonzalez et tant d'autres dessins animés hirsutes, et l'un des maîtres de Frank Zappa ou John Zorn, lui-même consultant de cette production Willner. Les zappings de Stalling rappellent autant les cut-ups de Burroughs que les films de Jean-Luc Godard.

J'ai toujours été sensible aux lectures en musique. Dès 1973 j'enregistre des improvisations sur des textes de Philippe Danton, Gilbert Lascault ou... Burroughs (tiens, tiens !). Sur Trop d'adrénaline nuit (1977), premier disque d'Un Drame Musical Instantané, je clame un texte inédit de Jean Vigo sur un trio de percussion. En 1981-82 j'assure la direction musicale des Éditions Ducaté, cassettes enregistrées avec Annie Ernaux (La place), Jane Birkin (Lettres de Katherine Mansfield), Annie Girardot (Maudit Manège de Philippe Djian, interdit par l'auteur), Ludmila Mikaël (Le chemin de la perfection de Sainte Thérèse d'Avila) ! La rencontre potentielle de la littérature et de la musique me fascina avant même de remettre au goût du jour les ciné-concerts, manière de donner accès aux textes à ceux qui ne lisent pas encore ou aux chefs d'œuvre du cinéma muet à ceux qui ne supportent pas le silence. Pour nombreux la lecture à haute voix commence aussi parfois avec la m/paternité !

Se succédèrent Un théâtre de dernier ordre (1978) de Josef von Sternberg avec Françoise Achard, Trou (1982) d'après Poe (ça alors !), Le château des Carpathes de Jules Verne et Le dandy des gadoues de Michel Tournier avec Frank Royon Le Mée (1987), Le pic avec Dominique Meens (1987), Le K et Jeune fille qui tombe... Tombe... de Dino Buzzati avec Michael Lonsdale (1985), Richard Bohringer (avec qui nous avions créé J'accuse d'Émile Zola en 1989, augmentés d'un orchestre de 80 musiciens) ou Daniel Laloux (1990), Let My Children Hear Music de Charlie Mingus (1992), puis le CD Sarajevo Suite (1994), dont j'assume la direction artistique avec Corinne Léonet, entièrement construit autour des poèmes d'Abdulah Sidran, et encore deux disques avec Michel Houellebecq dont Établissement d'un ciel d'alternance (1996). Autant de CD que de spectacles vivants. J'adorai aussi accompagner André Dussollier, Bernard-Pierre Donnadieu, André Velter (1992), Claude Piéplu (1994), Alain Monvoisin (1998). Moins rock 'n roll que les Américains, ils n'en divulguent pas moins la beauté de la langue française croisée avec une musique suggestive qui évite définitivement l'illustration. Marche sur le fil que j'espère renouveler bientôt avec Birgitte Lyregaard autour de divers auteurs dans La chambre de Swedenborg (Strasbourg, 26 janvier 2012), et en improvisant avec Jacques Rebotier (Le Triton, juin 2012)... L'an passé, j'accompagnai un texte de Ginsberg avec Vincent Segal à La Maison Rouge (partie 2 du film), décidément, il n'y a pas de hasard !

Enfin, mon roman La corde à linge, récemment édité par publie.net, aborde la question en insérant des musiques et des sons dans le cours du récit, ponctuations ou accompagnements optionnels, lisibles exclusivement sur iPad (ou iPhone), les autres liseuses se contentant pour l'instant du texte et des images.

mardi 15 novembre 2011