Jean-Jacques Birgé

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lundi 31 décembre 2012

Pareil ou différent ?


Pareil ou différent ? D'un côté on peut craindre que 2013 soit pire. La dégringolade annoncée se vérifie. La planète subit l'érosion du profit. Les financiers ont la plupart des gouvernements à leurs bottes et les exploités se contentent de moins. Quand s'en contenteront-ils de moins en moins ? Lorsque la coupe sera pleine elle débordera fatalement. Mais ce n'est pas encore l'heure des vœux, bien que nous en ayons déjà reçus alors que l'année n'est pas terminée. On a pourtant jusqu'à fin janvier. Pressés d'en finir ou de commencer ? J'aurais aimé avoir écrit ceux de POL, image et texte tout à fait remarquables !
Pareil ou différent ? À la taille de l'univers chaque vague représente un siècle.
Le sable effacera nos pas.
Ce n'est pas une raison pour marcher n'importe où. Sur les traces des uns ou sur les pieds des autres, à côté de nos pompes ou droit dans nos bottes, vers la sagesse ou à notre perte, sur des charbons ardents ou tout simplement du pied gauche... On peut toujours s'envoler comme ce type au-dessus de l'horizon, un petit point dans le ciel, mais il lui faudra redescendre sur terre, la tâche est immense.

vendredi 28 décembre 2012

Premier chat, premier feu


Il était une fois... Mais une seule fois. Le premier chat. Le premier feu. Le même jour. À la même minute. Antonin, quatre mois. Il découvre l'animal tout doux et les flammes. Ça va chercher loin. Le feu protègeait des fauves. Même si Antonin est très en avance pour son âge (il joue régulièrement avec la Machine à rêves inventée par son père, le grand Nicolas), Adelaide, sa maman, ne l'a pas laissé s'approcher de la cheminée ! Quant à Scotch, nous lui avons demandé d'éviter de se coucher dans le petit lit improvisé, nous avons également posé une grille devant l'âtre. Les trains descendent vers le sud. Ce soir, c'est nous qui devrions dormir chez eux... Le soleil nous réchauffera et la douceur sera celle des amis.

jeudi 27 décembre 2012

Typiques et atypiques


Ágio de Bernardo Devlin comme L'étang change (mais les poissons sont toujours là) de François Tusques sont aussi différents qu'une carpe et un lapin. Le premier est un disque de techno plutôt minimaliste, le second un solo de piano jazz. Mais chacun dans son genre est atypique.
La jaquette argentée d'Ágio cache un boîtier noir immaculé. L'album de Bernardo Devlin, avec sa voix grave et ses silences, fait irrémédiablement penser à ceux de Scott Walker. Les rythmes et les timbres sont travaillés de manière à ne jamais occulter le texte portugais auquel je ne comprends rien du tout. Les intentions traversent pourtant la barrière de la langue. Je l'écoute comme l'écho d'une autre, variation sur l'immobilité et l'irreproductible.
Le double CD de François Tusques enregistré sur un Steinway de rêve rature l'histoire du jazz en un carnet d'esquisses où les époques se télescopent sans heurt. On ne les sent pas tourner. Les aiguillent se figent. Les dominos noirs et blancs tombent les uns derrière les autres comme des morceaux de sucre qui fondent à leur tour dans une lutte sans merci avec notre époque. Comme souvent chez Tusques le titre fait référence à la poésie didactique du maoïsme en la détournant avec l'humour potache d'un éternel gamin. Ni grave ni léger il nous laisse flotter au gré des nénuphars...

mercredi 26 décembre 2012

Changement de programme


Dimanche, avec Antonin-Tri Hoang et Vincent Segal, nous avons enregistré la maquette d'un album intitulé Dans tous les sens du terme en vue d'une hypothétique production dont le thème est Reprise. Ayant enchaîné les treize pièces comme des marathoniens, à la fin de l'après-midi nous étions totalement lessivés. Pour Prise de risque, Antonin et Vincent échangèrent leurs instruments. Le premier frottait l'archet sur le violoncelle comme je jouais du hou-kin, le second s'époumonant dans le sax alto. Mais la véritable difficulté fut pour moi de découvrir un autre programme que celui que j'avais prévu. Ayant envoyé la proposition de Reprise à mes deux camarades ils l'avaient prise au mot tandis que je pensais enregistrer la musique d'un film de Jacques Perconte ! Sans aucune préparation je n'ai eu d'autre choix que d'improviser une heure quarante de musique, ce qui en soi n'a rien d'effrayant, sauf que je choisis et prépare toujours les instruments en fonction des circonstances et que je sélectionne les programmations des machines électroniques en amont, ce qui me prend en général quelques heures.
J'aurais pu me douter que quelque chose clochait cette veille de Noël lorsque le matin-même Vincent me parla au téléphone du malentendu de Maria João Pires qui, entendant l'orchestre attaquer sous la direction de Ricardo Chailly, découvre qu'elle s'est trompée de concerto de Mozart, confondant celui en do et celui en ré.


Le document est étonnant. Il faut voir son visage se décomposer lorsqu'elle se rend compte de son erreur. Elle échange quelques mots avec le chef d'orchestre pour lui expliquer sa confusion alors que l'orchestre joue l'ouverture, heureusement suffisamment longue pour que la pianiste virtuose se ressaisisse. On peut lire sa pensée au fur et à mesure sur son visage. Soudain, en une seconde, elle se jette sur le clavier et jouera de mémoire et sans faute le concerto au programme. J'espère vivre un tel miracle à la réécoute de notre session lorsque je me mettrai au mixage après les fêtes !

mardi 25 décembre 2012

Le pâté magique (reprise)


En cette période de fêtes diminuée de ce que les nantis appellent la crise pour camoufler leur goinfrerie au détriment du plus grand nombre, le foie gras n'est pas à la portée de toutes les bourses. Aussi redonnerai-je la recette de mon célèbre pâté, recette que je tiens de ma camarade Brigitte Dornès, et qui me vaut chaque fois tant de félicitations, nombreux convives le comparant à la gâterie évoquée plus haut. Toute proportion gardée, voilà donc facile, bon marché et du plus bel effet gustatif :
1. Faire cuire 500g de foies de volaille dans du vin blanc (il m'est arrivé de les remplacer par du foie de lapin et c'était drôlement bon, j'avais ajouté aussi une cuillerée à soupe de miel, miel que j'avais moi-même mis en pot à La Ciotat où le papa de Françoise possède quelques ruches).
2. Dans un mixeur, broyer les foies égouttés avec 400g de beurre salé, un peu de poivre, un petit verre de cognac, et le tour est joué ! A partir de là, on peut imaginer toutes les variations, en remplaçant le cognac, en ajoutant des herbes, etc.
3. Mettre le résultat au frigidaire, attendre 24 heures, ce méli-mélo peut se conserver facilement une ou deux semaines, mais il est très rare qu'un de ces pâtés vive aussi longtemps... Attention, c'est riche ! Mais tellement bon, vous n'en reviendrez pas et perdrez votre appétit d'oiseau, ne pouvant faire autrement que d'y revenir. Succès assuré. Cela fait 30 ans que je récolte les compliments de mes invités et qu'on me demande la recette. C'est si facile que c'en n'est pas croyable.
Bon appétit et joyeuses fêtes !

lundi 24 décembre 2012

The Museum of Everything (à ne rater sous aucun prétexte)


Pas osé prendre la photo clandestine, des panneaux indiquant 1000 € d'amende en cas de désobéissance. C'est évidemment une bonne blague. Les artistes exposés dans cette ancienne école vouée à la démolition se fichaient bien des us et coutumes, lorsqu'ils n'en étaient pas les victimes. Autodidactes, visionnaires, atypiques. L'humour anglais s'affiche dès la cour, avant de grimper vers la folie que représente The Museum of Everything. C'est la plus belle exposition visitée depuis des mois. Je me souviens de la surprise de celle consacrée à Jean-Michel Basquiat, mais ici il y en a des dizaines à découvrir sur trois niveaux. C'est le seul musée ambulant au monde à présenter les œuvres d’artistes non découverts, involontaires et spontanés des 19e, 20e et 21e siècles, des artistes pour qui il n'est d'autre question que l'urgence. L'art brut. Comme pour les films à suspense je préfère ne rien révéler de l'intrigue. C'est hallucinant. Peintures, photographies, sculptures, installations répondent à des situations extrêmes, des histoires à dormir debout, des scènes terribles de la vie quotidienne qu'il a fallu conjurer, avec les moyens du bord.
La présentation est aussi remarquable que les 500 œuvres. L'adéquation est parfaite entre l'expo et son support. Un modèle de scénographie muséographique. Esprits et fantômes hantent littéralement les lieux. Les planchers craquent. Les fresques des écoliers se mêlent aux élucubrations des artistes qui marchent sur la tête. Exhibition #1.1, une partie seulement de l'entreprise colossale, est si bien pensé par James Brett, qui réfute le titre de collectionneur, que l'on en reste coi devant les objets dérivés de la boutique. Leurs prix ne réfléchissent plus celui, modeste, de l'entrée : 5€ - 2,5 pour les étudiants - 0 pour les enfants. Et par dessus le marché les gardiens sont bénévoles ! Cough, cough ! Jusqu'au site Internet concocté aux petits oignons. Alors pour la photo j'attendrai la réédition imminente de l'épais catalogue, épuisé, très beau et donc très cher. Modèle économique géré par La Chalet Society, modèle de communication, modèle de médiation culturelle, modèle d'exposition, cela tranche avec les tableaux et les sculptures qui ne peuvent en être, des modèles. La personnalité de chaque artiste est unique, éclatante, bouleversante.
S'il est une exposition à voir à Paris cet hiver, vous n'avez plus le choix. Elle devait être terminée, mais son succès la prolonge jusqu'au 24 février. C'est ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 19h, les vendredi et samedi jusqu’à 20h, et pendant Noël et le Nouvel An. Sa situation géographique est tout à fait improbable: 14 boulevard Raspail à Paris, à l'embranchement avec le boulevard Saint Germain. L'immeuble fait tâche avec le quartier devenu bourgeois jusqu'à l'écœurement.

samedi 22 décembre 2012

Pere se prononçait Pèla


J'avais rencontré Pere Fages grâce à Brigitte Dornès qui me racontait leurs aventures de pirates du temps où Franco régnait sur l'Espagne, sa fuite en chemise de Barcelone, ma camarade au volant d'un camion rapatriant tous les meubles du Gros à Paris et le passage de la frontière où les douaniers découvrent sa bibliothèque marxiste. Mais le véritable conteur c'était lui. Il nous faisait rêver avec ses voyages au pays de l'Impératrice Yang Kwei Fei quand personne n'allait encore en Chine, les histoires de l'Alt Empordà ou n'importe quel sujet qui avait rapport à l'Histoire. La plus belle fiction copiait platement le réel. Il était toujours resté sceptique sur l'information et la manière dont elle nous est servie, réchauffée après avoir été vidée de son sens. Je me souviens du Noël 1989 où nous avions soulevé ensemble les incohérences de la mort du couple Ceaușescu. Après avoir été le bras droit de Santiago Carrillo qui lui rapportait de Cuba ses cigares préférés, des Cohibas, présents de Fidel, Pere continuait de penser par lui-même. Sans sombrer dans le nationalisme, il défendait sa Catalogne. Il n'est plus là pour me corriger si j'écris des bêtises. Il avait été le premier à distribuer les films de Renoir interdits sous le franquisme, de Fassbinder et tant d'autres. Il avait été ruiné par les incohérences et malversations de la cinématographie espagnole après l'échec du Christophe Colomb de Ridley Scott qu'il avait coproduit. Il avait dû vendre la maison d'Ordis où il avait fondé un festival mémorable. Les souvenirs sont si nombreux que je m'y perds, entre la pêche au lamparo et les excursions en montagne, mais il y a une chose que l'on ne peut pas oublier, c'est sa cuisine ! Pere était un maître en la matière. J'en salive en me rappelant son riz à la catalane, les petits oiseaux qu'il me prépara à manger sous une étoffe, ses fonds de sauce qui lui prenaient des journées entières à concocter. Les amis disaient qu'à n'importe quelle heure où ils se pointaient nous étions à table. On a bien ri. Nous nous sommes délectés. Nous buvions les meilleurs vins. Nous avons fait les quatre cents coups. Mais c'est fini. Notre ami s'est éteint mercredi. Saloperie de crabe ! Je pense à Bri, toujours aussi héroïque l'air de rien, à Pierrot devenu un homme grâce à lui, à toutes celles et ceux à qui il va manquer, et à celles et ceux qui l'ont précédé.

vendredi 21 décembre 2012

Le Météore


Dans Le Météore l'anticipation salue le passé de mon père.
Publié par Stellarque, le nouveau numéro du fanzine de science-fiction aborde la collection mythique Série 2000 des Éditions Métal qu'avait cofondées mon père, avec le coauteur du Matin des magiciens, l'écrivain Jacques Bergier. Didier Reboussin reprend l'article que j'avais rédigé sur les nombreuses activités de l'aventurier que fut mon père, Jean Birgé, apportant quantité d'informations littéraires que, de mon côté, j'ignorais. Reboussin souligne également que mon père fut probablement le seul à livrer une chronique traitant de musique et SF pour la revue Satellite. Grâce à ses recherches j'apprends que les couvertures furent dessinées par mon oncle Gilbert Martin avec l'aide de ma tante Arlette, sous le pseudonyme de GAM.


Quinze ans avant la célèbre collection argentée Ailleurs et Demain conçue par Paco Rabanne, ils avaient ensemble imaginé des livres métallisés, cuivre, or ou argent. Cela n'en rapporta probablement pas tant, vu que mon père changea ensuite une fois de plus de métier ! Reboussin met aussi l'accent sur les écrivains phares de la collection, Charles et Nathalie Henneberg (la véritable plume du couple alors qu'il signait seul !), Ferdinand Lecoublet dit Jean Lec, Robert Collard dit Lortac, Pierre Versins, Albert et Jean Crémieux, Jean Rousselot dit Christian Russel, Claude Yelnick, Adrien Sobra, etc., dont il décrit les étonnants pédigrées. Mon père dédaignait le fantastique où où l'on peut inventer n'importe quoi, pour se passionner pour les romans d'anticipation qui préjugent de l'avenir. Engagé politiquement dès ses plus jeunes années, il se battit toute sa vie pour que certains monstres ne reviennent jamais. Rien d'étonnant à ce qu'il me donna tôt à lire Demain les chiens et le livre de Bergier et Pauwels...

jeudi 20 décembre 2012

Les couleurs du prisme, la mécanique du temps


Après le remarquable ouvrage de Daniel Caux, Le silence, les couleurs du prisme & la mécanique du temps, réunissant ses écrits, Jacqueline Caux propose un film dont il fut à l'origine et qu'elle réalise, quatre après la mort de son mari, autour de l'école minimaliste américaine. John Cage et Daniel Caux en sont les narrateurs, grâce à des archives exceptionnelles. On retrouve donc les prestations de La Monte Young, Pauline Oliveros, Terry Riley, Steve Reich, Philip Glass, Meredith Monk, Gavin Bryars et Richie Hawtin alias Plastikman, avec qui elle s'entretient tout au long de ce long métrage qui paraît enfin en DVD. Si le tournage récent de séances de répétition recèle maint trésor qui étonnera les plus blasés, on se serait bien passé des sempiternels plans de rues de New York (déconnectés du sujet) pour accompagner les passages de musique seule. Comme si les images manquaient de cette période, images fixes, documents, ou n'importe quoi d'autre que les tartes à la crème paysagères. Les musiques des uns et des autres auraient pu susciter quelques allégories ou synonymes plus suggestifs,mais bon c'est un détail. Alors que je reste hermétique au néo-clacissisme de Bryars, le passage de Cage aux répétitifs, puis de ces minimalistes ou du Miles Davis électrique à la techno devient transparent.Les couleurs du prisme, la mécanique du temps est accompagné d'un passionnant témoignage de Daniel Caux qui, autour de sa discothèque, se souvient de son parcours de découvreur... DVD trouvé encore une fois au Souffle Continu.

mercredi 19 décembre 2012

Playing with the Dead de Pierre Bastien


À l'issue de chaque représentation de Pierre Bastien, les photographes amateurs envahissent la scène, le public se pressant autour du Mecanium pour admirer ou comprendre l'orchestre miniature que le musicien améliore ou transforme petit à petit depuis 1977.
Lors d'une historique nuit des solos au Théâtre Mouffetard, Pierre expérimenta sa première machine construite avec des éléments de Meccano tandis que le trio d'Un Drame Musical Instantané détournait le programme, Francis Gorgé cachant Bernard Vitet et moi-même d'un ample drapé sous lequel nous jouions à deux sur un saxophone rallongé, Bernard au bec, mes mains actionnant les clefs. L'année précédente, nous participions tous à Opération Rhino pour un concert de soutien à la clinique anti-psychiatrique de La Borde ; c'était la première fois que je rencontrais Pierre et Bernard, mais aussi Jac Berrocal et Daunik Lazro au milieu d'une dizaine d'autres allumés. Je retrouvai Pierre en 2009 au Musée des Arts Décoratifs pour Musique en Jouets, il présentait un petit ensemble de machines musicales tandis que dans l'autre salle s'ébrouaient les cent lapins de Nabaz'mob. Si nous nous vîmes à d'autres occasions, ces trois dates marquent des jalons notables de nos deux parcours parallèles. Aussi étais-je ravi d'aller assister hier soir au spectacle Playing with the Dead au Théâtre Berthelot à Montreuil, lieu qui vit la création du grand orchestre du Drame en 1981, notre premier grand succès, et plus récemment la création de Dépaysages avec Perconte, Segal et Hoang.

Pierre Bastien, accompagné du batteur Steve Arguëlles au phrasé toujours aussi élégant et du jeune bassiste néerlandais Bruno Xavier Ferro da Silva dont le swing rappelle la période électrique de Miles Davis, a enrichi son orchestre automatique miniature deux lecteurs DVD passant en boucle de courts extraits d'archives musicales. Les images de ces films se mêlent sur le grand écran aux captations en direct du Meccano tandis que leur bande son s'intègre au trio. Lors du rappel, l'incessante rythmique quasi technoïde devient lyrique sous les pistons de la trompinette de Pierre Bastien. Excellente soirée, d'autant que je n'avais pas revu Steve Arguëlles depuis belles lunettes, et que je garde un souvenir mémorable de sa prestation sur le CD Machiavel. Dans la salle, je ne fus pas surpris de croiser David Fenech, Vincent Epplay ou Ravi Shardja...

Alors qui rencontrerons-nous ce soir mercredi ? Car nous retournons au même endroit assister à la projection des premiers films de Jean-Denis Bonan dont Françoise fut l'assistante et dont je fus l'élève au montage lors de ma première année d'études à l'Idhec. Cerise sur le gâteau de cette semaine du bizarre à Berthelot, Bernard Vitet, qui ne pourra hélas pas être des nôtres pour raison de santé, composa en 1968 la musique de La femme-bourreau, l'un des deux films inédits de Jean-Denis proposés par Choses Vues à 21h. Comme hier soir l'entrée est gratuite, mais il est prudent de réserver.

mardi 18 décembre 2012

Le cirque foutraque du clown Nikolaus


Entre la machine de guerre hyper rodée du Cirque du Soleil et le cirque foutraque du clown Nikolaus, le choix est vite fait. Une spectatrice assise à côté de moi sous le chapiteau de Nikolaus me raconte que les meilleures places au Soleil sont à 180 euros. Cela fait cher la sortie en famille. D'autant que l'on s'amuse nettement plus du faux "n'importe quoi" de la troupe de Tout est bien que de la mise en scène militaire des gymnastes médaillés. Drôle de comparaison, me direz-vous. C'est que le cirque propose aujourd'hui un large éventail de spectacles qui vont du morbide zoo animé le long des plages estivales aux créations frontales qui n'ont plus grand chose à voir avec la poussière de la piste.
Dimanche après-midi à Antony, nous étions donc assis au premier rang, places toujours dangereuses car les éléments ne manquent jamais de vous y éclabousser. Nous fûmes servis, otages, au sens propre, des pirates. Les planches volent, s'amoncellent et s'écroulent constamment jusqu'au finale dont je ne veux pas vous gâcher la surprise. Le travail de Raymond Sarti est particulièrement remarquable tant il semble fait de bric et de broc alors que l'on sait pertinemment que la sécurité est forcément passée par là et que tout cela nécessite une maîtrise absolue, réglée au quart de poil. Les costumes de Fanny Mandonnet, tout aussi bricolés avec le rien qui nous entoure, participent aussi grandement à la réussite du spectacle que nous offrent les acrobates et les jongleurs, renouvelant les numéros traditionnels par leurs pitreries déjantées.

N.B.: si vous ne pouvez vous rendre à Antony mercredi (15h), vendredi ou samedi (20h) ou dimanche (16h) de cette semaine, la tournée de la Compagnie Pré-O-C-Coupé passera par La-Seyne-sur-Mer et Marseille avant de revenir à La Villette du 17 au 28 avril 2013.

lundi 17 décembre 2012

Schizophrénie quantique de l'impro solo


Chaque fois que je me risque au solo le souvenir du collectif vante les joies du partage. Nous étions pourtant deux, samedi soir lors de I.R.L. Performances, à dialoguer de concert en images et musique. J'avais pour l'occasion enfilé mon percoat. C'est ainsi que j'appelle le long manteau d'hiver dont les dessins me rappellent les compressions vidéographiques de mon camarade Jacques Perconte. Devant le grand écran où sont martyrisés jusqu'à la magnificence ses plans d'océan et de plantes oscillant dans le vent, le public n'y voit que du feu, mais je lutte contre les éléments. Tandis que je joue de la flûte dans un micro perché à un mètre cinquante du sol je dois inscrire le numéro d'un programme en risquant de me faire mal au do. La quinte de tout penche vers la surcharge lorsqu'il me faut changer d'instrument virtuel sur l'ordinateur qui trône devant mon clavier alors que l'obscurité m'empêche de lire les paramètres d'un petit instrument électronique que je pousse du coude. Hips, il y a un hic dans mon dispositif. Les instruments acoustiques permettent de glisser facilement de l'un à l'autre à la faveur d'une pause, d'un silence, d'un soupir ou d'une respiration. Les coups de tête sont impossibles avec l'électronique dont il faut saisir les paramètres avant d'en jouir. Lorsque nous improvisons à plusieurs musiciens, j'ai le temps de réfléchir, d'attendre, de préparer la suite. La gymnastique qu'implique le solo est d'une autre nature, schizophrénie quantique qui m'oblige à prévoir au moins une minute à l'avance quel sera mon prochain coup pour ne pas me retrouver échec et mat, et ce tandis que je me voue corps et âme à l'instant. S'il n'était que deux temps... Mais je me suis surpris à rajouter une couche de passé à ce présent et ce futur. Car il m'arrive parfois de regretter un mouvement et de me demander comment le rattraper. Me voilà triple à la même seconde, jeu de miroirs temporels qui m'éloigne du solo chaque fois que je le tente, la performance circassienne ou sportive m'attirant moins que l'écoute qu'implique l'orchestre. La présence d'autres musiciens me laisse le temps de voir, à défaut de regarder, l'écran que Jacques éclabousse des incroyables couleurs que ses boucles structurent sur un rythme contemplatif que ma tension instrumentale, lorsque je suis seul, cherche sans cesse à saisir pour me laisser porter par le flux. Scotch, descendant direct du chat de Schrödinger, reste perplexe.

vendredi 14 décembre 2012

Dépaysages en duo avec Jacques Perconte


Demain samedi au Centre Mercœur j'interpréterai avec Jacques Perconte une version en duo de Dépaysages, notre spectacle expérimental où les images de l'un inspirent l'autre et réciproquement. Si Jacques jouera de ses savantes compressions comme il le faisait lorsque nous étions trois à l'orchestre, je dois repenser totalement ma manière d'intervenir. Il m'est en effet impossible de compter sur les sons de qui que ce soit lorsque je dois charger un programme ou passer d'un instrument à un autre. Cette gymnastique aussi physique qu'intellectuelle m'oblige à jongler, me servant de mes mains, de mes bras, de mes coudes et parfois même du bout de mon nez, pour effectuer une transition délicate ou un passage radical. Je choisis donc certains instruments que je peux faire tourner et laisser seuls un instant pendant que j'en connecte de nouveaux. Si la flûte, la trompette à anche ou une guimbarde accaparent tous mes membres, je bloque parfois les touches de mon clavier avec la languette de capuchons de stylos ou je laisse tourner une séquence sur le Tenori-on ou le Kaossilator. Demain j'en profiterai pour tester quelques ambiances plus réalistes qui se mêleront aux transpositions poétiques que la musique suscite. De son côté Jacques expérimentera de nouvelles combinaisons et projettera sur grand écran les sublimes images dont il a le secret.
I.R.L. Performances au Centre Mercœur, 4 rue Mercœur, 75011, samedi 15 décembre à 21h.
Au même programme, 5 steps de Kostik Animal (Christophe Tostain) et Let's go to town! de Demolecularisation (Project_Singe), soit Jérôme et Jean-François Blanquet.
Paf : 5€

jeudi 13 décembre 2012

La machine à rêves de Leonardo gratuite sur l'AppStore



Voir s'inscrire cette icône sur votre iPad est le signe indubitable de la mise en ligne de La machine à rêves de Leonardo da Vinci sur l'AppStore. Sortis vainqueurs de la course d'obstacles qu'ont représentée les derniers mètres, nous poussons un soupir de soulagement béat. J'avais tenu un Journal de la création dans cette colonne, discours de la méthode dévoilant les arcanes de l'œuvre réalisée avec le plasticien Nicolas Clauss et programmée par le développeur Nicolas Buquet. Considérée évidemment de mon point de vue, puisque je me posais essentiellement des questions de son et de musique, même si ma vigilance s'exerçait aussi autour du scénario et de tous les détails techniques et artistiques qui parfois m'échappaient. Sonia Cruchon, notre dévouée et zélée coordinatrice de production, y passa ses jours et ses nuits...
... Jusqu'à la publication du site Internet davincireve.surletoit.com dédié à l'application pour iPad2 et iPad3, réalisé par le collectif Surletoit, à savoir également le graphiste Mikael Cixous et le développeur Patrick Joubert.



Aux côtés de la galerie d'images fixes, captures-écran prises pendant les tests, résident la présentation en page d'accueil, les dernières nouvelles, nos biographies, les crédits de l'équipe, un film démo sans paroles, et un didacticiel en images dont un film explicatif. À ce propos je ne saurais trop vous conseiller son hilarante version anglaise et l'italienne, plus sensuelle ! Nous espérons maintenant que La machine fera le tour du monde, puisque, exclusivement musicale et picturale, elle est universelle... L'application étant gratuite, il serait dommage de ne pas l'essayer pour découvrir les rêves de Leonardo da Vinci en vous les appropriant. Vous entrerez alors dans un monde contemplatif où vous pourrez fabriquer vos propres tableaux, les envoyer à vos amis par mail, FaceBook, Flick'r, etc. dès que vous en aurez saisi la richesse. Plus vous manipulerez doucement la machine plus vous en contrôlerez les rouages, vous approchant des émotions qui nous la firent construire...

mercredi 12 décembre 2012

Pour en finir avec le travail (reprise)


Quand Debord, Vaneigem et les situs écrivaient des chansons...

(...) à l'avant-première de La fiancée du danger, film dont j'avais composé la musique, la réalisatrice Michèle Larue me présenta Jacques Le Glou. Distributeur de films français à l'étranger, il est aussi connu pour avoir réalisé un disque-culte avec ses copains situationnistes, Pour en finir avec le travail (en écoute sur Deezer).

"Chansons du prolétariat révolutionnaire" écrites par Guy Debord, sa compagne Alice Becker-Ho, Raoul Vaneigem, Étienne Roda-Gil, détournements de Le Glou de chansons fameuses (Il est cinq heures d'après Dutronc-Lanzman, La bicyclette de Barouh-Lai devenue La mitraillette, Les bureaucrates se ramassent à la pelle d'après Prévert-Kosma, etc.), l'ensemble est évidemment jubilatoire, et magnifiquement réalisé selon les codes de la variété de l'époque avec des musiciens de l'Opéra. Seule chanson historique, L'bon dieu dans la merde, est célèbre pour avoir été chantée par Ravachol en montant sur la guillotine. Les voix sont celles de Jacques Marchais, Jacqueline Danno (sous le pseudonyme de Vanessa Hachloum, Hachloum comme HLM !) et Michel Devy. Le 33 tours, épuisé en quatre mois, a été réédité en 1998 par EPM, et à nouveau en 2008 sous le titre Les Chansons Radicales de Mai 68.

Le Glou m'en apprit de belles sur les droits d'auteur. En 1974, Brassens, Ferré et Moustaki avaient refusé que leurs chansons soient détournées par cette bande d'anarchistes. Aujourd'hui la législation a "évolué". On peut changer les paroles d'une chanson sans avoir besoin d'en demander l'autorisation ni aux ayants droit ni à la Sacem, mais ce sont les auteurs de l'original qui touchent les droits ! Les chansonniers ont de beaux jours devant eux.

Je termine ce billet en ne résistant pas à vous livrer les premiers vers de La java des bons enfants écrits par l'auteur de La société du spectacle, définitivement politiquement incorrect :

'' Dans la rue des Bons Enfants
On vend tout au plus offrant,
Y avait un commissariat
Et maintenant il n'est plus là.
Une explosion fantastique
N'en a pas laissé une brique,
On crut que c'était Fantômas
Mais c'était la lutte des classes...
Sache que ta meilleure amie
Prolétaire, c'est la chimie...''

P.S. : les véritables auteurs s'étaient amusés à attribuer les chansons à des auteurs "imaginaires". Ainsi, dans le 33 tours original, La java des bons enfants était signée Raymond Callemin, dit Raymond-La-Science, membre de la Bande à Bonnot, et datée de 1912. En réalité il s'agissait pour celle-ci de Guy Debord et Francis Lemonnier" (saxophoniste de Red Noise et Komintern !).

mardi 11 décembre 2012

Escalade de drogues légales


Il arrive parfois que les transitions arrivent à propos. Au moment où le Di-Antalvic, analgésique miracle, est retiré du marché, ce qui représente une catastrophe pour quantité de personnes souffrant du dos ou de diverses douleurs, le massage chinois que je suis héroïquement depuis quelques années prend le relais, et ce sans les effets secondaires redoutés. Si la séance est souvent douloureuse cette pratique a l'immense mérite d'avoir supprimé totalement les lumbagos que je traînais depuis plus de 25 ans. Qui ne m'a jamais vu en baïonnette avec les jambes décalées du tronc ne peut imaginer la souffrance à l'origine de cette position antalgique. Or je n'ai vécu aucune crise depuis trois ans alors qu'elles étaient quasi mensuelles et particulièrement redoutables. Pendant des années j'ai évité de prendre le moindre médicament allopathique, m'en remettant d'abord aux bons soins de kinésithérapeutes, puis de zélés ostéopathes, sans parler de la magie exercée par le magnétiseur ou un rebouteux au fin fond de campagnes quasi médiévales. Leurs pratiques m'ont souvent tiré d'affaire, mais je replongeais irrémédiablement, accompagnant ma chute d'un grand cri japonais. J'avais donc trouvé deux méthodes pour m'éviter de devenir nonagénaire en l'espace de quelques secondes. Au moindre soupçon, heureusement devenu rare, je prenais deux gélules de Di-Antalvic pour ne pas envenimer la situation. Je tuais ainsi dans l'œuf torticolis, sciatalgies et lombalgies. Le massage chinois, supplice inadapté pour certains, était l'autre botte secrète. Il tira d'affaire nombre de mes camarades musiciens, médecins, dentistes, etc.

Mais voilà que le Di-Antalvic et autres Propofan, mélanges d'antalgique et d'opiacé qui avaient su séduire 8 millions de Français, sont interdits depuis octobre 2011, le surdosage pouvant entraîner la mort. C'est le propre de quantité de médicaments entreposés dans votre pharmacie, sauf que le Di-Antalvic coûtait très cher à la Sécurité Sociale, car il était délivré sur ordonnance et remboursé. À moins que le brevet de la petite molécule DXP, arrivé à expiration depuis déjà pas mal de temps, n'était plus aussi rentable avec l'apparition des médicaments génériques ! Chaque nouvelle molécule mise sur le marché assure minimum 20 ans d'exclusivité à son laboratoire. Dis Tonton, pourquoi tu tousses ? La dextropropoxyphène est donc remplacée par le bon vieux paracétamol prescrit seul (c'est l'aspirine qui fait des trous dans l'estomac et ne soulage pas du tout certaines douleurs), par la codéine (inefficace pour 13% des gens qui ne le métabolisent pas) ou par le tramadol (la voilà, la petite dernière). Depuis que les analgésiques existent, ils ont toujours été dangereux en cas de surdose, accidentelle ou suicidaire. L'industrie pharmaceutique se targue chaque fois de retirer tel ou tel du marché à cause des risques prétendument découverts récemment. Les migraineux se souviennent du magique Optalidon ! Les nouveaux seront incriminés dans quelques années, comme les précédents. C'est avant tout une histoire de gros sous contée par de cyniques profiteurs.

Alors qu'en est-il des médicaments de remplacement ? C'est là qu'on se marre. Ils sont plus puissants que le Di-Antalvic qui occasionnait très peu d'effets secondaires. D'après ma pharmacienne l'Ixprim, composé de tramadol et de paracétamol et ne réclamant aucune ordonnance, produit des vertiges et des nausées, tandis que le paracétamol codéine donne des nausées et constipe ! Comme elle me dit que je peux combiner les deux, j'en déduis que je pourrais profiter à la fois de vertiges, nausées et constipations pour désirer être soulagé des conséquences de ma hernie discale et de mes deux disques écrasés... Sympa ! Pas d'autre solution que de tester.

Si le paracétamol codéine n'a servi à rien, j'ai par contre réussi à être complètement défoncé avec l'Ixprim. Deux gélules ont suffi à me rendre ivre, hilare et béat. Le genre de truc totalement déconseillé si l'on doit sortir de chez soi, qui plus est, conduire. Je n'y pense même pas. Mais si un jour j'ai vraiment mal et que j'ai envie de m'envoyer en l'air j'ai une boîte pleine de cette drogue légale qui ne réclame aucun surdosage pour voir des éléphants roses. Quand je pense que la loi interdit le cannabis et laisse en liberté les dealers patentés je me pose des questions sur les lobbys qui les y autorisent.

Toutes ces considérations doivent être prises avec des pincettes, car je ne suis pas médecin, mais un simple usager. Cette phrase me rappelle une des Claudettes revenue d'une nuit avec Jimi Hendrix avec un T-shirt où était écrit "I've been experienced !". J'ai parfois de drôles d'idées, mais cet article a été écrit sans l'aide d'aucun expédient.

lundi 10 décembre 2012

Sylvain Rifflet et Alphabet


Bien avant d'avoir réalisé mon propre Alphabet en 1999 d'après Kvĕta Pacovská avec Frédéric Durieu et Murielle Lefèvre, j'adorais ce qu'en faisaient les graphistes et autres plasticiens. Lorsque les musiciens s'en emparent son évocation génère souvent de belles surprises. Ainsi le Concise British Alphabet de Soft Machine sur leur second album, enregistré à l'endroit et à l'envers, et, plus près de nous, Sylvain Rifflet qui le joue dans le désordre au gré de son inspiration protéiforme, porté par de magnifiques envolées lyriques. Samedi, sur la scène du Triton, son quartet est léger comme l'air qu'il souffle sur le public qui s'est déplacé malgré la pluie qui glace Paris et Les Lilas.
Son Alphabet rappelle le rock progressif du temps où il s'inventait, empreint de jazz et de classique. Il ne s'agit ici d'aucun revival, mais une superbe invention de thèmes, timbres, rythmes qui nous emmène simplement ailleurs. Les flûtes de Jocelyn Mienniel et la clarinette de Rifflet donnent forcément un petit côté musique française à l'édifice. La batterie de métaux de Benjamin Flament, traitée électroniquement comme tous les instruments de l'orchestre, et la guitare de Phil Giordani dessinent un étrange rituel où la répétition accélère nos pulsions cardiaques sans que le palpitant n'étouffe la sensibilité des compositions. Sur scène, le quartet ne se cantonne pas à ces quelques lettres de noblesse. Rifflet nous livre les prémisses de son prochain projet autour du compositeur Moondog, propose un nouvel arrangement de Xiasme d'Edward Perraud en passe de devenir un tube parmi tous ces musiciens hypercréatifs et, en dernier rappel, un solo de sax ténor où Rifflet souffle magiquement le Tout dit clôturant le dernier disque de la chanteuse Camille.
Sylvain Rifflet et Alphabet offrent gracieusement leur travail aux internautes qui souhaitent le télécharger en mp3, à moins de préférer le recevoir chez soi sous la forme d'un CD pour seulement 10 euros. C'est bientôt Noël !

vendredi 7 décembre 2012

Bish Bosch de Scott Walker


Les albums qui sortent de l'ordinaire sont si rares qu'il est impossible d'échapper à ceux de Scott Walker. Je n'ai ressenti un tel choc qu'avec Captain Beefheart, Robert Wyatt, Björk, des voix comme celle de Jack Bruce chez Michael Mantler, ou sur notre continent Colette Magny, Brigitte Fontaine, Camille, Claire Diterzi, pour ne pas citer les éternels, tel Jacques Brel que Walker adapta scrupuleusement en anglais. De préférence chanteurs ayant dessiné leur univers musical en faisant fi de ce qui se fait ou pas. Si ses paysages sonores évoquent d'étranges scènes de film, la voix de Scott Walker, sorte de ténor déjanté ou de crooner emphatique, en dérange plus d'un/e. Il faudra parfois du temps pour s'habituer à cette manière de clamer sa rage ou sa douleur. Bish Bosch, son tout nouvel album, ne produit peut-être pas la même surprise qu'en leur temps Tilt et surtout The Drift, mais sa singularité, sa rigueur et son invention bousculent tout autant.

Bish Bosch signifie que le travail est terminé, il se réfère à la peinture torturée de Jérôme Bosch pleine de petites scènes cruelles et provocantes, et à l'argot de "putain". Ce mélange de sources réfléchit bien la démarche poétique de son auteur, maniant sans prérogatives le trivial et le sublime, le passé et le futur, le bien et le mal. Nous voyageons sur la même galère de la Grèce Antique à la Roumanie de Ceaușescu, de Hawaï aux Alpes, nous heurtant à des concepts de biologie moléculaire ou respirant de sulfureuses puanteurs fécales. Lorsque le mythe croise le quotidien on ne peut s'empêcher de penser à Pasolini, d'autant que Scott Walker ne se prive pas de citations bibliques et de références psychanalytiques. Ses textes nous bringuebalent sur des montagnes russes où il est pratiquement impossible de s'accrocher au garde-fou tant il se plait à changer brusquement de décors ou à convoquer d'historiques monstres au détour d'un vers.

Comme on le voyait dans le film 30th Century Man, il a beau inventer des sons inouïs avec toutes sortes d'objets ou d'instruments comme le Tubax, nouveau modèle de saxophone contrebasse, profonds ou aériens, tranchants ou veloutés, jamais la musique ne saurait produire le malaise que sa diction peut susciter. D'autant que cette fois il ne se prive pas de jouer de silences le laissant souvent a capella. Scott Walker est un minimaliste explosif. Les évènements se succèdent sans précipitation, mais avec une détermination effrayante. Le suspense est colossal. Chaque fois jusqu'à l'effondrement du majestueux et laborieux château de cartes. Si l'orchestre à cordes est utilisé pour des effets de vertige ou si les percussions martèlent l'espace comme dans le film Pola X de Leos Carax, les guitares électriques et les claviers numériques n'ont pas toujours l'efficacité dramatique de ses illustrations circonlocutoires, entendre que la poésie n'est jamais ici explicite, afin de générer des effets différents à chaque nouvelle écoute. Les envolées explicitement rock participent-elles au cut-up burroughsien des références ou sont-elles une tentative d'amadouer les oreilles rétives ?

Le graphisme de la pochette de Bish Bosch est aussi so(m)bre que les précédents. Il annonce la couleur ! De par son incontestable originalité, ses ambiances noires dont l'auteur se force pourtant à exclure tout cynisme, sa poésie hermétique truffée de connotations encyclopédiques, sa monotonie vocale aux intentions dramaturgiques, cet album ne plaira pas à tout le monde. Mais il comblera celles et ceux qui aiment les textures ciselées, les boutades incisives, les transpositions sonores inspirées par le sens des mots, la musique passionnée, et celles-ci comme ceux-là remettront encore et encore ce disque sur la platine pour s'en approcher chaque fois un peu plus, pour en varier les angles, pour en révéler les détails. Une œuvre !

jeudi 6 décembre 2012

L'organe vital


On parle parfois d'organe pour évoquer la voix sans que celui-ci soit scientifiquement répertorié. Comment alors évoquer le répertoire de la chanteuse Dominique Fonfrède sans aborder l'organe, étymologiquement, l'instrument, l'outil ? Le public plongeant les yeux fermés dans son gosier y vit sans aucun doute un remake de L'aventure fantastique de Richard Fleischer, voire, avec l'esprit caustique de la cantatrice, son double déjanté, Le voyage intérieur de Joe Dante. Dans ces deux films un être humain miniaturisé est injecté dans le corps d'un autre. C'est le sujet transposé psychologiquement de l'un des délires schizophréniques qu'elle interprète avec un humour dévastateur. Les spectateurs qui ne se tordent pas de rire en restent bouche bée. Le burlesque à la Jacques Tati alterne avec des logorrhées délirantes où les mots dégringolent comme des dominos jusqu'à la mort d'Irène. On frise l'absurde, mais la Fonfrède nous ferait avaler n'importe quoi, ou n'importe qui, la cannibale ! À tour de rôles, elle éructe, minaude, bégaie, transforme son personnage comme Alec Guiness dans Noblesse oblige. Yoyo, elle retombe en enfance ou s'enfonce du côté d'Alzheimer. Au carrefour européen des impossibles on n'a plus le choix, le tête nous tourne, dépoussiérée. Sa voix mise à nu par ses inspirateurs, même.
Françoise Toullec, femme-orchestre à la tête de son piano préparé, jouant sur les rythmes et les timbres, laisse Dominique Fonfrède libre comme l'air d'improviser mélodiquement car son fil est avant tout dramatique, comme toutes les grandes chanteuses. La pianiste appelle son art "brut" quand elle frappe les touches après avoir inséré dans les cordes gommes et baguettes qu'elle retire au fur et à mesure de Dramaticules, spectacle où la voix déborde la parole et le piano son meuble. Lorsque ça s'arrête il y en a partout. On part avec.

mercredi 5 décembre 2012

Musiques de Paris


Samedi dernier, l'Ensemble Art Sonic fêtait sa naissance à l'Atelier du Plateau. Deux autres beaux bébés, portés par leur maman ou leur papa et déjà initiés aux concerts en public, babillaient dans cette sympathique salle très prisée par les musiciens et autres saltimbanques. Si au début des années 80 nous étions très seuls avec Un Drame Musical Instantané à défendre l'héritage musical français, ou, plus largement, européen, les musiciens assimilés au jazz assument de plus en plus souvent, et de mieux en mieux, sa tendresse mélodique et sa richesse harmonique qui s'opposent à la puissance de feu américaine.
Le flûtiste Jocelyn Mienniel et le clarinettiste Sylvain Rifflet ont réuni un quintette à vent sans sax, mais plein de raffinement sensuel. Dans les orchestres actuels il est rare d'entendre le son moelleux du cor comme en joue admirablement Baptiste Germser ou la magie envoûtante du hautbois et du cor anglais dont nous a régalés Cédric Chatelain. Le cinquième membre est la seule fille du quintette, c'est déjà ça. Comme tous les autres bois, le basson de Sophie Bernado, qui arborait un magnifique collant aux motifs années 30, seule fantaisie vestimentaire au milieu des hommes en noir, est encore un instrument trop peu utilisé. Ses sons graves incisifs produisaient des alliages merveilleux de basse timbrée avec le cor d'harmonie, sur les compositions de Joce qui a écrit la majorité du répertoire de l'orchestre, ou dans les pièces de Sylvain, Edward Perraud, Antonin-Tri Hoang et Fred Pallem. Les improvisations se fondaient à pas feutrés dans les compositions. Les fantômes étaient de sortie.
Dès le début du concert j'ai pensé à l'opéra inachevé La chute de la Maison Usher de Claude Debussy. Le compositeur français rompit lui-même avec les cuivres wagnériens. On me rappellera qu'Adolphe Sax était belge, que Hector Berlioz fut le premier à intégrer cette famille d'instruments dans son orchestration, que Debussy écrivit une magnifique rhapsodie pour sax alto, il n'empêche que l'énergie que dégagent les saxophones sut séduire les jazzmen au point d'évacuer tous les bois, à de rares exceptions près. Idem avec les trompettes et trombones dont l'éclat fit oublier les cors qui se mélangent si bien aux cordes et aux bois. La musique de l'Ensemble Art Sonic a donc d'exquis relents debussystes mâtinés de moments répétitifs faisant un peu penser à Steve Reich. Rien de surprenant : le compositeur américain est aussi féru de musique indienne que Monsieur Croche. Après ce très beau concert, Hélène Collon me parla d'une interprétation récente de Francis Poulenc par Jean-Marc Foltz et Stephan Oliva à laquelle elle venait d'assister. Excellente nouvelle si les musiciens français et européens assument enfin leur propre culture pour la marier avec leurs amours d'outre-atlantique. L'industrie musicale ayant appauvri les ressources minières de la planète en les colonisant pour en faire une sorte de fast-food universel, il est logique que nous nous tournions vers nos terroirs pour retrouver nos racines. La musique du quintette Art Sonic fait remonter les nôtres pour leur donner une nouvelle vie au son des voyages qui forment notre jeunesse. Comme disait André Ricros : "Pour être de partout, il faut être de quelque part."


J'ai fini la soirée aux Petits Joueurs en embarquant Antonin-Tri Hoang et Elsa dans la bagnole. C'est pourtant à deux pas, mais ça caille sec à cette heure de la nuit. Les feuilles mortes (Prévert-Kosma) en décomposition rendent la chaussée visqueuse et propre aux vols planés. Le P'tit Bal de Poche faisait déjà danser les convives. Et ça tangue, et ça valse sur le son musette du trio composé de Lucien Alfonso au violon, Jérôme Soulas à l'accordéon et Pierre-Yves Lejeune à la contrebasse. L'ambiance chaleureuse du lieu correspond bien à cette musique festive. Et comme on guinche, Antonin rejoint l'orchestre avec son sax alto des années 30, puis Elsa qui reprend Un jour tu verras, Mon homme, La complainte de la Butte, Domino pour le bonheur des grandes tablées où l'on picole et se restaure. Je suis rentré taper en 3/4 sur mon tambour à lettres, un deux trois, un deux trois, un deux trois...

mardi 4 décembre 2012

La Machine à rêves de Leonardo à la 3ème soirée *di*/zaïn


Aujourd'hui mardi a lieu la première présentation publique de La Machine à rêves de Leonardo da Vinci, application iPad gratuite. L'œuvre purement artistique et hautement interactive est réalisée avec Nicolas Clauss et produite par la Cité des Sciences et de l'Industrie. Cette troisième soirée *di*/zaïn organisée par les Designers Interactifs se déroule donc à 20h au Divan du Monde à Paris, mais uniquement sur inscription. J'ignore s'il reste de la place, mais l'évènement, gratuit, est très couru et la salle de 500 places est toujours pleine à craquer. Ce soir, présenteront également des projets liés à la thématique "Écritures" : Étienne Mineur, Sylvie Tissot, Djeff Regottaz, Frédéric Bourgeais, Cécile Portier, Camille Pène, Samuel Petit, David Meulemans, Camille Bloomfield.
Pour une fois je n'improviserai pas mon texte, ou du moins pas dans les grandes lignes, aussi vous le livre-je ici en primeur avec un long extrait du film qui sera projeté. Une démonstration en direct sur l'iPad nous aurait semblé moins explicite car le public est si nombreux qu'il serait difficile de voir mes doigts sur la tablette, et donc de comprendre la relation entre mes mouvements et la projection sur les grands écrans accrochés au Divan du Monde.
Que cela ne vous empêche pas de venir ! J'improvise toujours plus ou moins, et surtout il y a tous les autres intervenants. Soirée passionnante assurée ! Vous pouvez également suivre la soirée en direct depuis chez vous...

Avec Nicolas Clauss nous avons gagné un appel d’offres de la Cité des Sciences et de l’Industrie pour une application iPad en marge de l’exposition actuelle sur Léonard de Vinci. La demande était purement artistique, sans but pédagogique. Nous avons ainsi imaginé une MACHINE A RÊVES comme si on proposait à Leonardo de créer pour l’iPad. Nous nous sommes inspirés de son goût protéiforme tant pour les arts que pour les sciences. Le souhait étant de propulser sa cosmogonie au XXIe siècle. Leonardo était peintre certes, mais il s’intéressait autant à l’anatomie, à l’urbanisme, aux animaux, aux machines volantes, il a inventé un nombre incroyable d’instruments de musique, il composait, touchait à tout mais ne terminait jamais rien.
Nicolas Clauss a réalisé les images, je me suis occupé de la musique.

N.B.: demain mercredi à 19h, changement de pratique, Nicolas Clauss me rejoint à la Soirée Siggraph pour une présentation plus longue, cette fois tous les doigts en direct sur la tablette tactile. Entrée également gratuite et inscription tout aussi obligatoire. Au menu, SpirOps et à nouveau les fameuses Éditions Volumiques pour lesquelles Sacha Gattino et moi jouons les designers sonores. Cité des sciences et de l'industrie à la Porte de la Villette, dans le cadre des Rencontres Start Up et Recherche, Agora – Carrefour numérique (niveau – 1).



Le texte qui colle au film, ici sans fioritures, ci-dessous reproduit :

On commence par incliner les couvercles où sont inscrits l’aide et les crédits. On peut jouer avec. S’ouvre alors LA BOÎTE À SECRETS. Incliner la boîte pour faire tomber les petits papiers arrachés au nouveau codex. Les chocs sur les bords produisent des pizzicato. On touche les petits papiers. On les tient appuyés pour avoir des notes tenues. Et on peut y mettre tous les doigts sans problème. Le dernier échantillon qui tombe dans la fente oriente le choix du rêve.

L’univers de Nicolas Clauss se dévoile avec LE PROJECTEUR DE RÊVES. On mixe d’un doigt : le niveau de chaque instrument du quatuor à cordes est proportionnel à la surface de chacune des quatre images affichées. Chacune est composée d’une image fixe et d’une boucle vidéo. La cinquième image fixe occupe tout l’écran. Caressez le lentement ! C’est très sensuel ! Laissez-vous aller à la contemplation… On perturbe le rêve d’un double-tap, l’ambiance se transforme, à l’image comme au son. J’évite d’appuyer sur l’un des coins qui apparaissent lorsqu’une image est plein cadre si je ne veux pas basculer dans la dernière étape…

… LA RENAISSANCE DU PEINTRE. Ses outils sont le zoom avant et zoom arrière, la rotation, les déplacements horizontaux et verticaux, le double-tap. En déplaçant le doigt horizontalement je fais pivoter l’une des couches de l’image sur un axe, verticalement l’image est incurvée (générant, par dessus l’orchestre à cordes, des sons électroniques). Je peux effectuer une rotation avec deux doigts (la boîte à musique joue tant que je ne retire pas mes doigts). J’écarte les doigts ou je pince pour flouter (on entend des cris d’animaux). Avec un double-tap à l’intérieur du hublot, je change l’une des deux images fixes ; à l’extérieur, autour du hublot, c’est la vidéo qui change (et en même temps les boucles de cordes qui sont la base de l’orchestre). Le violoncelliste Vincent Segal joue également de l’arbalète, un prototype unique conçu par Bernard Vitet… Il y a un nombre incroyable de médias pour renouveler infiniment l’expérience et les émotions qu’elle suscite. Le bouton en haut à droite nous ramène aux petits papiers pour choisir un nouveau rêve.

Les brûlures indiquent les rêves déjà entrevus… Enfin, il serait injuste de ne pas citer le collectif Surletoit qui nous a permis de réaliser nos rêves, à savoir le développeur Nicolas Buquet, le graphiste Mikaël Cixous et surtout Sonia Cruchon qui a dirigé corps et âme notre petite équipe. Nous remercions particulièrement Yves de Ponsay et Claude Farge à la Cité des Sciences pour leur confiance. Ultime détail : l’application est gratuite !

lundi 3 décembre 2012

Le Drame reconstitué pour quelques heures


Il était plus sympa d'aller voir Bernard à l'Hôpital Tenon avec Francis que si nous y étions allés chacun de notre côté. Réunir le trio original d'Un Drame Musical Instantané trente-six ans après sa création ranimait des souvenirs réjouissants plutôt que nous morfondre sur l'état de santé alarmant de notre vieux camarade. Notre visite lui réchauffa le cœur et nous permit à tous de dédramatiser la situation. Bernard étant en isolement, nous avons commencé par enfiler des combinaisons en papier et des gants en plastique qui nous faisaient ressembler à des cosmonautes enceintes tandis que son pyjama le faisait bercer du côté du nourrisson. On aurait pu penser à un remake de notre 20000 lieues sous les mers...
Lui qui a toujours prétendu ne jamais rêver a commencé à se souvenir de ses rêves. Sont-ce les médicaments ou quelque phénomène psychologique, allez savoir ! J'ai entendu cette semaine à la radio un spécialiste du sommeil affirmer que faire des cauchemars est le lot des personnes créatives. Bonjour l'angoisse !
Nous avons bien rigolé tous les trois, malgré la faiblesse de notre ami qui ne pèse plus que quarante kilos. Bernard ayant toujours soigné les apparences plus que la réalité, il vit une période très difficile depuis ces derniers mois. Une infirmière avait tressé ses longs cheveux blancs. Comme il ne répond que rarement au téléphone, il est compliqué de lui parler ou de lui rendre visite. J'ai récemment retrouvé quatre heures d'entretien inédits où Bernard évoque ses premières années de trompettiste, sorte de complément au Cours du Temps réalisé en 2001 pour les Allumés du Jazz. Ce témoignage recueilli quelques années plus tôt n'aborde toujours pas la période vécue ensemble, la plus longue, qui reste encore à écrire.


J'aurais pu choisir un de ses magnifiques chorus avec Gainsbourg, Montand ou Barbara, un de ses nombreux disques de free jazz ou l'une de nos élucubrations, écoutez-le avec Bardot dans Un jour comme un autre... Une histoire de Bernard Vitet...

dimanche 2 décembre 2012

Fermeture des commentaires


Pendant la fermeture (que j'espère passagère) des commentaires, consécutive à une attaque débile de publicité robotique, plusieurs centaines en quelques minutes, vous pouvez écrire directement à info(at)drame.org pour que les vôtres soient publiés tout de même.
N.B.: je les ferme par intermittence. Vérifiez. En cas d'impossibilité, je peux publier un commentaire en votre nom si vous le souhaitez...