Jean-Jacques Birgé

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vendredi 29 mars 2013

Tout pour le son


Sous la tente au-dessus du périphe, au fond du parquet dans la lumière, un trio se livrait à un exercice de musique sommaire, un cran avant le binaire, tension sans détente, change pas de main je sens que ça vient, la montée de sève se faisant attendre en vain, seules nos oreilles saturées suaient des boules, Quies retirées au bar dès les premières mesures. Lorsque je lis les programmes des festivals et que je n'y reconnais personne je me dis qu'il faut bien que j'écoute ce que fabriquent les jeunes musiciens. D'autant que mes anciennes connexions ont la fâcheuse tendance à prendre leur retraite alors que ma soif d'invention n'est pas prête de se tarir.
Heureusement Fanny Lasfargues attaqua sa contrebasse à la mailloche, à l'archet, à la brosse, à la baguette en composant des boucles dont le timbre semblait minéral. En écoutant le son de son solo au Cirque Électrique je pense au film de Mark Kidel que je viens de voir sur Edgard Varèse. Le Bourguigon n'en avait que pour le son. Ceux de Fanny lui auraient plu, basse électroacoustique cinq cordes branchée sur une ribambelle de pédales d'effets avec l'artefact en bandoulière et le cristal au bout des doigts.


À l'entracte le froid de l'hiver qui n'en finit pas malgré la date de péremption nous était tombé sur les jambes. J'ai repensé à Varèse dont on entend dans le film un enregistrement très correct de la session qu'il dirigea en 1957 avec Mingus à la basse, partition graphique préfigurant le free-jazz et générant par là-même un éclairage inédit sur l'histoire de la musique. Bonne nouvelle, la cassette que m'a donnée Robert Wyatt est donc une pâle copie de l'original. Kidel ne se trompe pas d'inspirations en illustrant la musique, là où Bill Viola s'était planté dans les grandes largeurs avec son désert pris à la lettre, grossière erreur.
Les témoignages sont de première main. Je découvre la haine de Varèse pour son père, son amour de la peinture et sa passion pour l'alchimie, une tentative d'explication concernant la disparition des premières œuvres et sa dépression qui lui fit songer un temps au suicide. Quinze ans sans écrire, c'est dur. Évoquant les scandales que les représentations de ses œuvres n'ont pas manqué de provoquer, le compositeur "qui refusait de mourir" précise que pour vomir sa musique il faut d'abord l'avaler ! En inspectant le DVD commandé aux Films d'Ici j'ai la nette impression qu'il est gravé à l'unité. Donnez donc du travail à la petite main qui s'en charge !

P.S.: petite erreur de sous-titre, il s'agit d'Eddy Bert. Quant à Bird il mourut juste avant d'avoir eu le temps de prendre des leçons avec Varèse...

jeudi 28 mars 2013

Trop tard


Gary me prête un CD de ZAUM, le groupe du batteur anglais Steve Harris. Comme d'habitude je fais une recherche sur Google pour étayer mon article et j'apprends que l'auteur de l'album I hope you never love anything as much as I love you est mort depuis déjà quatre ans. Il en avait soixante. J'ai tout de suite été séduit par l'originalité des improvisations du groupe avec lequel je ressens de profondes affinités musicales. La pochette spécifie d'ailleurs "composition instantanée" plutôt qu'improvisation. Ils sont sept : Cathy Stevens (violectra), Geoff Hearn (saxophones), Karen Wimhurst (clarinettes), Udo Dzieranowski et J'm Black (guitare), Adrian Nawton (échantillons live et trouvés), plus Andrea Parkins (accordéon et ordinateur) et épisodiquement quatre chanteuses parmi lesquelles l'épouse de Steve Harris, Cathy Prince.
On s'y prend souvent trop tard. Comme lorsque l'on remet sans cesse au lendemain la visite à un ami et qu'un jour ce n'est plus la peine. Certains prétendent qu'ils sont débordés, mais ce ne sont que de faux prétextes, on a toujours le temps de faire ce que l'on souhaite faire, personne n'est dupe, assumons nos choix. D'autres proclament ne pas avoir cinq minutes et vont droit dans le mur. Mais là j'arrive seulement après la bataille parce que je ne savais pas. Je ne savais pas que j'avais un cousin à la mode de (Grande) Bretagne qui voulait s'échapper du jazz tout en en adoptant les meilleurs concepts, la liberté, l'appropriation individuelle dans un contexte collectif, la rapidité d'esprit, la conversation... De l'autre côté on s'affranchit du blues avec ses douze mesures, des standards et autres thèmes imposés, du swing des Afro-Américains et de l'impérialisme culturel des USA, pour privilégier les ambiances cinématographiques, des timbres inédits, l'héritage de la musique classique européenne, les bois et les cordes plutôt que les cuivres, une encore plus grande liberté, une manière de penser par soi-même loin de tous les formatages que les marchands tentent de nous imposer par leurs choix éditoriaux et leurs programmations paresseuses ou par voie de presse trop souvent à leur botte. Steve Harris, comme tant d'autres heureusement encore vivants, était un homme libre. Il va en falloir beaucoup plus pour renverser la vapeur et sortir notre époque du marasme où le Capital l'enfonce.

mercredi 27 mars 2013

Une Amérique belle et cruelle


Tout va bien en Amérique, l'essai théâtral et musical de Benoît Delbecq et David Lescot, ressemble à la bande dessinée de Mike Konopacki et Paul Buhle d'après Une histoire populaire des États Unis d'Howard Zinn. La très belle mise en musique de jalons symboliques de l'histoire de l'Empire américain est une adaptation séduisante des deux siècles de crimes que chaque Étasunien devrait connaître. Tout en demi-teintes les acteurs égrènent le cynisme candide de la découverte du continent par Christophe Colomb, la conquête de l'Ouest, le génocide indien, l'esclavage, le Ku Klux Klan, la pègre sicilienne, la répression sanglante des grèves, etc. On pense à la remarquable série télévisée Tremé filmée à la Nouvelle Orleans après le passage de l'ouragan Katrina où les informations sociales sont insidieusement livrées tandis que la presse tait scandaleusement le sort de la ville détruite. La musique y est aussi présente partout, manière de supporter l'intolérable. On est pourtant loin de la colère politique de la Suite des Black Panthers chantée dans les années 60 par Colette Magny et de son appel à la révolte sur fond de free jazz. Les temps ont changé, mais l'avenir réserve bien des surprises.
Au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris, et ce jusqu'au 6 avril, les images vidéo d'Éric Vernhes donnent une profondeur de champ à la fois poétique et historique à l'évocation musicale, le found footage dressant le décor et les traitements en direct ressuscitant les fantômes. Qu'ils chantent, rappent ou slament, Mike Ladd, D' de Kabal, Ursuline Kairson, Irène Jacob, donnent toute leur puissance aux textes lorsque la musique s'impose. Delbecq au piano, Steve Arguëlles à la batterie, Franco Mannara à la guitare électrisent la scène. La passion que génère la culture américaine mêlée à une critique implacable de son histoire ne peut qu'engendrer une mélancolie sincère, à la fois belle et cruelle.

Photo © Christophe Raynaud de Lage - Wikispectacle

mardi 26 mars 2013

Trop loin


C'est loin. Dix heures de train. Dans les couchettes de seconde classe le tissu a remplacé le skaï bombé qui faisait suer. C'est déjà loin. On a repris ses petites habitudes. Là-haut elles sont plus grandes. Remplir les réservoirs avec l'eau glacée de la source sans les laisser déborder. Alimenter le feu dans l'âtre. Compter le nombre de repas avant la prochaine sortie. On s'est tous goinfrés sans prendre un gramme. Parquer les voitures en haut du chemin et faire le reste à pied. On s'enfonce. Le temps peut changer en quelques secondes. Le soleil fait fondre la glace. Un coup de vent emporte le linge qui sèche, transformant les draps en décor de carton pâte. Une quinzaine de vautours tournent au-dessus de la vallée. Les charognards voient tout. Le brouillard s'épaissit. Une fouine traverse la route. La biche hésite. Un camion verse dans le fossé. Pour une fois les 4x4 se justifient. Un coup de volant maladroit et nous voilà collés par la glace. La dameuse est le couteau suisse de ce bourbier. Il n'y avait personne. Maintenant il n'y a vraiment plus personne. Seul le son aigu des flocons qui tournoient dans le blizzard cinglant ou le grave des avalanches lorsque le thermomètre est plus clément.

lundi 25 mars 2013

Improjazz brise l'omertà


La presse spécialisée continue de boycotter les albums musicaux qui ont adopté une forme dématérialisée sur Internet. À moins d'une mutation tardive, ils signent leur propre faire-part de décès. Les grandes surfaces ne vendront bientôt plus aucun CD et les petits magasins ont un débit trop mince pour faire vivre producteurs, distributeurs et, last but not least, les artistes. Il n'y a qu'à la fin des concerts que les albums physiques partent comme des petits pains, pour peu que le public ait apprécié le show. La tendance est aujourd'hui au téléchargement, légal ou pas. Nous ne sommes pas là pour nous en réjouir, d'autant que les conditions de diffusion sont souvent déplorables, mp3 compressant la musique en en supprimant les détails, haut-parleurs riquiquis des ordinateurs, junk food culturel affadissant l'écoute critique...
Il n'empêche qu'en offrant gratuitement ses nouvelles productions, en écoute et téléchargement, le label GRRR a multiplié de manière explosive son audience sans dépenser les sommes importantes que la fabrication physique imposait. Pour l'industrie discographique c'est un manque à gagner. Pour les artistes c'est une aubaine. Les grosses machines ont du souci à se faire tandis que les indépendants pourraient y voir une opportunité salvatrice, leur économie étant forcément à repenser en ces temps de "crise" où le Capital est devenu plus meurtrier que jamais. Encore faudrait-il que les journalistes soient un peu plus solidaires de ceux dont ils dépendent réellement ! Leur emploi ne tient qu'à la bonne santé du secteur tout entier. Idem avec les programmateurs qui ne prennent aucun risque en choisissant toujours les mêmes artistes et en faisant la sourde oreille aux jeunes mouvements qui s'animent...
Un CD comme Tamala du Toukouleur Orchestra, produit grâce au crowdfunding, sort sans label ni numéro de référence ; à quoi bon puisqu'il ne se retrouvera pas dans les bacs, mais qu'il sera distribué par les musiciens eux-mêmes pendant les concerts ou via leur site Internet ? On le trouvera également sur toutes les plateformes de téléchargement moyennant 34,99€ et 10% de commission versés à Zimbalam qui se chargera de l'opération... Et ça marche !
Improjazz brise une fois de plus l'omertà sur les albums GRRR en publiant un article signé Gary May dans le numéro 193 de mars qui vient de sortir, à propos de Rêves et cauchemars du trio que j'ai formé avec Antonin-Tri Hoang et Edward Perraud. Gary May annonce également les albums d'El Strøm avec Birgitte Lyregaard et Sacha Gattino...

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vendredi 22 mars 2013

Assez d'hics !


Je suis intermittent du spectacle depuis 1974, date d'entrée en vigueur de l'aide telle qu'elle existe plus ou moins encore aujourd'hui. En quarante ans les conditions d'accès sont devenues plus difficiles tandis que les taux ont considérablement baissé. Comme pour les salaires leur dégringolade est inversement proportionnelle au coût de la vie. En quelques années l'euro a rejoint le franc. En dix ans la baguette de pain a donc vu son prix multiplié par six pendant que nos salaires, au mieux, stagnaient. Dans le milieu du spectacle, 2013 marque une chute vertigineuse. D'une période douloureuse nous basculons vers un épisode criminel. Qu'attendons-nous pour nous révolter ?
Réclamer notre dû a toujours été une épreuve, que ce soit pour percevoir nos salaires ou pour recevoir l'aide à laquelle nous avons droit et pour laquelle nos aînés se sont battus. Ainsi, à mes débuts, l'Assedic refusa de me verser mes allocations chômage et, après scandales tonitruants et envol de cendrier, je reçus enfin deux ans et demi d'arriérés. Les brimades y sont monnaie courante, mais mon boulanger préfère les espèces sonores et trébuchantes. Aller à l'ANPE se fait toujours à reculons. La manière dont on est le plus souvent reçu est plus humiliante que de devoir défendre son gagne-pain face à un patron indélicat.
J'écris au moment où mon dossier va être débloqué après quatre mois d'échanges aussi absurdes qu'inhumains. Est-ce la faute de la machine ? Aujourd'hui les salariés des organismes sociaux ne font que réparer les erreurs de l'ordinateur. C'est du moins ce que l'on nous raconte, comme si les machines n'avaient pas été programmées par des personnes et que leur usage disculpait celles et ceux qui s'en servent en suivant à la lettre les directives qui leur sont imposées. Hier matin, après trois réclamations non suivies d'effet, malgré qu'il m'ait été garanti chaque fois qu'une réclamation générait "automatiquement" une réponse sous quarante-huit heures, je me suis rendu à mon antenne Pôle-Emploi dans une ville lointaine de mon département, voyage que je conseille vivement à quiconque voit son dossier bizarrement en panne. La veille, l'attente d'au moins deux heures avait été dissuasive. Je m'y pointe donc à la première heure. Le préposé fait une photocopie de mon relevé de carrière que j'avais pourtant posté deux fois et il me fait remplir un dossier de demande déjà envoyé et évidemment en leur possession. Chaque fois que j'essaye de saisir pourquoi il m'interrompt, il me fait comprendre qu'obtempérer sans poser de questions est la seule voie vers le déblocage de mes indemnités de chômage. Il me fait même remarquer que la somme que je vais recevoir dans une semaine figure un joli pécule ! À quoi ça rime ?! Comme si c'était un cadeau de l'État, une gratification supplémentaire, une cagnote… J'en reste bouche bée. Je signe tout ce que l'on me demande de signer, espère que le paiement sera paraphé le lendemain par le chef de l'agence et file sans demander mon reste. Le préposé nia jusqu'au bout qu'il puisse s'agir d'un blocage, que le système soit faillible, que ses collègues aient pu omettre de cocher une case, qu'ils soient débordés après les compressions de personnel dont ils ont eux-mêmes été victimes.
Même si le taux risque de marquer une chute libre dans mes revenus j'attends impatiemment la retraite où je n'aurai pas à passer cette épreuve humiliante et déstabilisante, mélange d'incompétence et de mauvaise foi, qui pousse certaines personnes particulièrement fragiles à des actes désespérés et suicidaires, ou Akhenaton de chanter... Mâtin, quelle époque !

jeudi 21 mars 2013

Step Across Japan


Le film We Don’t Care About Music Anyway… est à la noise ce que Step Across The Border était à la nouvelle musique improvisée il y a vingt ans. Dans les deux films, les images et leur montage évoquent le son des musiciens qu'elles enregistrent, réfléchissent leurs sujets de conversation et retournent aux paysages qui les ont inspirés. Alors qu'un couple de cinéastes allemands avaient suivi le guitariste anglais tout autour du monde, les Français Cédric Dupire et Gaspard Kuentz se sont focalisés sur Tokyo. Les deux documentaires de création avaient probablement besoin de ce regard extérieur pour rendre le bouillonnement des scènes musicales et révéler leur environnement social.


La noise japonaise, faite de stridences et de saturations, de scratches et de rythmes mécaniques, de hurlements et d'amplification des sons du corps humain, est une réaction extrêmement vive au formatage des idées comme des paysages du Japon contemporain. En 1996, arpentant les rues de Tokyo, je demandais à mon ami Aki Onda pourquoi il ne photographiait de sa ville que les coins pourris et la misère. Le film m'aide à comprendre Ōtomo Yoshihide qui, à la même époque, me répétait ce qu'il venait de chanter sur scène : "I hate Japan!". Pour faire écho aux musiques violentes et désespérées de Sakamoto Hiromichi, Yamakawa Fuyuki, L?K?O, Numb, Saidrum, Takehisa Ken, Shimazaki Tomoko et Ōtomo Yoshide, les cinéastes ont choisi des déserts urbains parsemés de détritus, usines désaffectées et plages polluées sur lesquels plane le fantôme d'Hiroshima. We Don’t Care About Music Anyway… tient sa magie du montage des sons dû à Jacob Stambach sous la houlette de Noa Garcia-Kisanuki et de celui des images à la fois redondantes et complémentaires. Si les compositions musicales manquent furieusement de dialectique, elles dessinent un juste portrait en creux du Japon qui tranche avec l'idée que s'en font les occidentaux. D'autres, tel Franck Vigroux qui m'a signalé cette perle noire, voient dans notre société les mêmes scories, fascinés par la déchéance d'un monde qui court à sa perte sans être pour autant capables de proposer de nouvelles utopies. Reconnaissons que l'exercice est de plus en plus difficile. À voir sans hésiter.

mercredi 20 mars 2013

GRRR animé


On me raconte que ce sixième album numérique paru chez GRRR depuis le début de l'année plaît particulièrement aux jeunes auditeurs, entendre par là en-dessous de quarante ans. C'est ainsi, plus on avance dans la vie, plus les jeunes vieillissent… Lorsque j'avais vingt ans, une femme de trente représentait LA femme. Et comme j'ai pu en être amoureux ! Avec le temps, les trentenaires m'ont l'air de gamines… Cela n'enlève rien à leurs qualités humaines ou professionnelles. Lorsque je lis le pédigrée de mes deux camarades de jeu c'est moi qui suis le bambin de la bande, autodidacte avançant tant bien que mal, obligé d'inventer pour pallier mes incompétences.
Fanny Lasfargues et Antonin-Tri Hoang ont une maturité musicale qui leur laisse choisir leur voie au milieu des infinies propositions que le métier pourrait leur suggérer. Ils ont su jusqu'ici résister au formatage que les écoles et les usages imposent. Que dis-je ils ont su, ils ont dû ! Que de mauvaises manières la mode et la critique autorisée voudraient nous faire imiter, tant dans nos vies que dans notre art… Ces agents de la circulation n'ont d'autre arme que de taire ce qui se joue autrement. Toute une après-midi je me suis donc roulé par terre avec Fanny et Antonin comme les enfants rêveurs que nous sommes restés.
Comme les cinq autres albums déjà parus cette année, Animé est un recueil de compositions instantanées qu'il est coutume d'appeler improvisations, mais le terme étant devenu un genre aux mains d'ayatollahs s'interdisant toute mélodie tonale ou rythme soutenu, je préfère léviter, avec ou sans apostrophe, au-dessus de cette mêlée informe où une chatte ne reconnaîtrait pas ses petits. Voilà, tous les coups sont permis, à savoir que la règle est celle de la conversation, où l'on se répond, s'interrompt, s'unit, un art du partage où les critiques sont toujours constructives, parce qu'avant de produire on aime d'abord être ensemble.
Fanny Lasfargues avait apporté sa basse électroacoustique à cinq cordes et une ribambelle de pédales d'effets que je n'ai pas pris le temps de lorgner tant j'étais concentré sur la musique qui se composait dans l'instant. Antonin-Tri Hoang qui avait déjà participé aux agapes de GRRR avec Vincent Segal ou avec Edward Perraud soufflait alternativement dans ses clarinettes ou son alto, et j'attends le jour où je le verrai emboucher les trois à la fois façon Kirk !
Même si je ne l'annonce qu'aujourd'hui, l'album était en ligne le lendemain-même de son enregistrement, comme chaque fois… Lucky Luke de l'édition phonographique virtuelle, j'imaginai les titres et je choisis une photo qui me rappelle le glitch de certaines de nos pièces, distorsion du temps où l'accident renvoie aussi bien à la vie qu'à la mort, l'ambulance et ses sirènes laissant espérer une suite à cette belle plante, le son du pot cassé rappelant notre partie de jonglage où rattraper les balles ou les manquer rapporte le même nombre de points. Cinquante cinq minutes en écoute et téléchargement gratuits comme les 43 autres albums offerts gracieusement sur le site drame.org...

mardi 19 mars 2013

Faute d'inattention


Comme l'amour, l'amitié se cultive. À s'endormir sur ses acquis on risque la rupture. Le passé ne peut être un gage du présent, encore moins de l'avenir. Une révision s'impose, sommaire ou complète, tous les 5000 ou les 10000, et pour les plus téméraires chaque matin, à l'heure où tant d'autres se rasent les antennes.
Les doléances peuvent parfois sauver une relation si elles sont entendues, assimilées. Si l'on ne change personne qui ne le souhaite, chacun peut rectifier sa propre position et entamer un nouveau cycle. On n'échappe pas à sa névrose, que l'on suppose d'origine familiale, mais il est toujours possible de l'aménager, soutenu par une assistance professionnelle ou with a little help from my friends.
Plusieurs fois dans ma vie j'eus ainsi la chance d'avoir des amis bien intentionnés qui eurent le courage de me remonter les bretelles en me renvoyant mes critiques façon boomerang dans certaines périodes de doute quelque peu désespérées. Si la révélation n'avait été brutale j'aurais fait ceinture jusqu'à la saint-glinglin. Leur réponse était toujours courte, une phrase indépendante, affirmative ou interrogative, mais sans échappatoire. Je leur sais gré de m'avoir sauver la vie dans ces instants fragiles comme à d'autres de m'avoir accompagné sur la durée.
M'ouvrant à des amis sur une récente déception ils évoquèrent l'ego surdimensionné de ce camarade. Or, dans la sphère artistique où j'évolue, nous avons tous un ego aussi démesuré. Le danger vient du manque d'attention que nous aurions envers celles et ceux qui nous entourent. L'égocentrisme a bon dos de justifier l'égoïsme. Le premier est souvent nécessaire au créateur, le second est la garantie de faillir jusqu'à la rupture, ultime ressource de l'autre, dans le cadre d'un couple, d'une relation amicale ou professionnelle.
Privilégier le mode affectif dans les rapports humains m'expose aux déconvenues, mais je ne peux imaginer vivre autrement que dans le partage. Pas seulement des biens, des idées ou des valeurs morales, mais aussi avec la certitude absolue que personne ne peut réussir seul. La position sociale ne pesant pas lourd face à la composante humaine, le collectif me semble l'unique chance de nous sortir du bourbier. Il m'est de plus indispensable de transmettre à mon tour ce qui me fut légué, de protéger celles et ceux que j'aime, d'apprendre à les écouter au delà de nos divergences, de ménager leur susceptibilité, de reconnaître à chacun son apport dans le puzzle inextricable dont nous composons tous ensemble les pièces.
M'entendant lui répéter les mêmes mots prononcés il y a quelques années face à des amis indélicats et perdus depuis, et que mon camarade connaissait par cœur pour en avoir été lui-même la victime, j'en eus la bouche pâteuse et la nuit insomniaque. Confronté à son incompréhension devant ce qui n'est qu'une position de principes le bilan s'est imposé, amer et dépressif. Ma responsabilité est entière, car dans tous ces cas je jouai le rôle de passeur, de père ou de moteur. Le sentiment d'échec que je ne peux m'éviter de ressentir, à l'image du monde que nous rêvions de léguer, ne m'empêche pas de continuer à construire des alternatives au calcul égoïste que le Capital impose comme modèle.

lundi 18 mars 2013

Ravitaillement


Il n'arrêtait pas de neiger. À raison de quarante centimètres par jour nous risquions d'être submergés par les vagues blanches que le vent dessinait sur la poudreuse. Soufflant à soixante kilomètres à l'heure il faisait voler les flocons parallèlement à la pente. Sur les pistes on n'en était pas encore au jour blanc, mais on s'en rapprochait. Lorsqu'il est impossible de distinguer entre le ciel et la terre nombreux skieurs perdent l'équilibre et, ne serait-ce qu'à l'arrêt, s'écroulent sur eux-mêmes. Les luges nous permettent de rapporter les vivres jusqu'à la grange.


Deux jours plus tard il faisait très froid, mais le ciel était bleu. On s'enfonçait jusqu'à la taille. Et puis le soleil a fait fondre la neige qui dégringolait du toit en petites avalanches. Le blanc a de nouveau effacé le bleu. Il a gelé. La température est remontée.
J'aurai lu la Trilogie berlinoise de Philip Kerr (polar passionnant qui se déroule en 1936, 1938 et 1947, mis à part les poncifs éculés alcool et petites pépés), Tokyo de Mo Hayder (trop convenu si l'on connaît le massacre de Nankin et les perversions nippones), L'homme qui ne voulait pas fêter son anniversaire de Jonas Jonasson (la bonne surprise, inventif et explosif), Une opérette à Ravensbrück de Germaine Tillion (qui valide la valse macabre dont j'ai écrit le texte pendant mon séjour en montagne).

mercredi 13 mars 2013

Tombe la neige


Jean-Pierre chante le vieux tube d'Adamo pour nous donner du courage. Il faut rejoindre la 4x4 en nous enfonçant dans la neige jusqu'au dessus du genou pour aller faire le marché en bas dans la vallée. Mais passerons-nous ?
Ces derniers jours Christian et Christophe avaient fait marcher la dameuse pour dégager le chemin, mais ça tombe dru depuis cette nuit. La chatte Poussière refuse de se mouiller les pattes et reste avec nous à la maison où il fait bon chaud. Les deux premiers jours Françoise et Jean-Pierre ont dévalé les pistes pendant que Michèle et moi bouquinions. Nous n'avons encore aucune idée de ce que les prochains jours nous réservent, d'où l'importance de faire des provisions !

vendredi 8 mars 2013

Déconnexion


Si l'on se fie à la photo envoyée par Adriana la grange est sous la neige. D'après d'autres témoignages il y aurait 1,50 m de poudreuse, bonne nouvelle pour les skieurs, mais légère angoisse à mon petit niveau. Je mesure à peine 20 cm de plus! Comment allons-nous atteindre la maison ? Les fenêtres sont enfouies et il va falloir pelleter pour dégager la porte dont les cadenas sont certainement gelés. Chargés de nos affaires personnelles et des provisions pour tenir une dizaine de jours nous risquons de nous enfoncer jusqu'au cou à notre arrivée. Comme tout le reste de l'équipement, les raquettes sont dans la grange ! Dès que nous aurons réussi à nous faire un chemin et à pénétrer à l'intérieur il faudra encore pomper l'eau depuis la source en espérant que le tuyau n'est pas gelé. Françoise me répète de ne pas m'en faire, que c'est comme au Canada, sauf qu'eux là-bas sont équipés et organisés pour ce genre d'expédition ! Je soufflerai quand nous aurons de l'eau au robinet et du feu dans l'âtre... Je pourrai alors jouir du paysage et de cette halte salutaire, loin d'Internet et du téléphone. Bien au chaud et au sec, la bande d'Odeia en profite pour enregistrer son album à la maison en notre absence. En regard de ce qui nous attend dans les Pyrénées toute inquiétude à ce sujet ne peut avoir de prise ! Retour à la civilisation le 18 mars.

P.S.: j'ai fermé les commentaires pour ne pas avoir à effacer un par un plus d'un millier de spams à mon retour. Je n'ai hélas trouvé aucune parade efficace sur DotClear 1.2.5. En cas d'irrésistible envie de m'écrire vous pouvez tenter jjbirge(at)gmail.com que je relèverai peut-être si nous descendons dans la vallée...

jeudi 7 mars 2013

Agitation de Ilhan Mimaroğlu


C'est incroyable. Comment ai-je pu oublier Ilhan Mimaroğlu ? Je ne suis pas le seul, d'autant que ce compositeur turc n'est pas des plus connus parmi les amateurs de musique contemporaine. Son originalité et son implication politique expliquent peut-être sa marginalisation. Émigré aux États Unis, il fut l'élève de Vladimir Ussachevsky, mais aussi d'Edgard Varèse et Stefan Wolpe. Sa musique électronique possède d'ailleurs le swing et l'ouverture d'esprit du Poème électronique de Varèse, Varèse qui dirigea des jam-sessions avec Charges Mingus dès 1957 ! Et Mimaroğlu de produire en 1974 Changes One et Changes Two de Mingus, albums dédiés à la mutinerie de la prison d'Attica, ou Ornette Coleman. Trois ans plus tôt il avait cosigné l'album Sing Me a Song of Songmy avec le trompettiste Freddie Hubbard contre la guerre du Viêtnam. Sa musique peut avoir des intonations classiques, free jazz ou ressembler à un cut-up pop plus efficace que tous les plunderphonics actuels, mélange de György Ligeti, Conlon Nancarrow, Cecil Taylor, Jimi Hendrix et Charles Ives.

Sacha Gattino a ravivé ma mémoire en me faisant écouter Tract: A Composition Of Agitprop Music For Electromagnetic Tape qui figure dans Agitation avec To Kill A Sunrise: A Requiem For Those Shot In The Back et La Ruche: An Elegy For Electromagnetic Tape. Je retrouve l'une des sources de mon inspiration tant pour mon engagement politique que dans la manière de l'exprimer en musique. Tout y est, le chaos encyclopédique des voix et des citations, les montages radiophoniques qui s'entrechoquent pour faire rassortir les paysages sociaux cachés derrière les notes, la mécanique de l'électronique, les grands mouvements d'orchestre et les masses qui tombent des cintres comme des couperets, le discours de la méthode, des sonorités inouïes, un univers sonore où tout est possible, même le réel. Mimaroğlu appartient à une génération où l'échantillonnage faisait partie de notre panoplie sans que les avocats bloquent tout ou fassent cracher quiconque détournerait une seconde du répertoire qu'ils prétendent protéger ! Il fait surgir des émotions enfouies qui datent d'avant mon entrée en musique, avant la révélation de Frank Zappa lorsque j'avais 15 ans. J'avais déjà parlé des évocations radiophoniques, de la musique tachiste de Michel Magne, du piano préparé, de Miss Téléphone, mais là se révèle un monde aussi riche que les Histoire(s) du cinéma de Godard, comme si je retrouvais mon père, du moins l'un d'entre eux puisque je fus engendré plus d'une fois dans ma vie. Ilhan Mimaroğlu est mort le 17 juillet dernier à 86 ans.

mercredi 6 mars 2013

L'île roumaine du Balanescu Quartet


Alexander Bălănescu n'inonde pas le marché de son quatuor comme le Kronos, mais chaque album est une jolie surprise. Après un passage de quatre ans au sein du Quatuor Arditti le violoniste s'était fait connaître avec Possessed pour lequel il avait arrangé pour quatuor à cordes les tubes du groupe électronique allemand Kraftwerk et avec le superbe Luminitza qui marquait son retour dans son pays après les années Ceauceșcu. Suivirent de remarquables interprétations de Michael Nyman, David Byrne, Robert Moran, John Lurie, Michael Torke, Kevin Volans, Gavin Bryars, etc., de nombreuses collaborations avec le cinéma dont celles avec Phil Mulloy, et trois albums du Quatuor composés par le violoniste. Le plus récent est un duo entre la chanteuse-comédienne Ada Milea et Bălănescu à la tête de son quatuor à cordes augmenté d'un percussionniste. The Island est une adaptation humoristique de l'histoire de Robinson Crusoé où l'orchestre, toujours aussi lyrique, dessine le décor et l'action face aux dialogues absurdes joués en anglais avec un accent roumain à couper au couteau. On se laisse porter jusqu'à leur île, quitte à attendre le prochain navire...


En 1994, le Quatuor Bălănescu avait enregistré Sniper Allée, une pièce que j'avais composée avec Bernard Vitet pour le CD Sarajevo Suite et dont j'ai récemment retrouvé un enregistrement vidéo réalisé au Cargo à Grenoble pour les 38e Rugissants.

mardi 5 mars 2013

Zappeurs-Pompiers 2 (1989)


Comme un condensé de mouvements passés à la moulinette des mots, le programme annonçait : "Dans les quartiers d'isolement toutes les chaînes se valent. Le nombre passe l'uniforme, plus y en a moins y en a. La télécommande brûle les doigts, on finit par zapper sa vie et celle des autres. Et puis on allume la musique, pour que ça glisse. En couleurs. Quand l'objectif est un miroir l'arroseur arrosé s'écrit sur le noir du ciel avec un micro de lumière. Vertige du direct. Les pirates hachent le programme qui rend son jus. Plein feu, salut."
Zappeurs-Pompiers 2 faisait évidemment suite à un numéro 1 qui s'était improvisé avec la chorégraphe Lulla Card (aujourd'hui Lulla Chourlin) et le comédien Éric Houzelot. Le 12 juin 1989 le second volet est créé pour l'ouverture des 38e Rugissants au Cargo à Grenoble. Lulla Card danse une paluche à la main, Guy Pannequin (des Macloma) fait le clown et Un Drame Musical Instantané signe musique et zapping en direct sur grand écran à cette époque des tout débuts de la télévision par satellite.


Zappeurs-Pompiers 2 était un spectacle sur la télévision, un spectacle dont la règle d'or était le direct. Il prétendait répondre à l'envahissement de nos vies par cette étrange lucarne, mystérieux trou noir qui aspire tous ceux qui passent à sa proximité. Non contente de ravir tous les publics, la télévision était censée générer de nouvelles pratiques de vie. Il ne restait plus aux créateurs qu'à s'y insérer ou bien encore à produire des spectacles vivants où le gigantisme et le risque sont la caution d'un instant différent et immédiatisable. Les temps ont changé, les médias aidant, mais le formatage des ciboulots est toujours au programme.
La captation n'est pas fameuse, mais elle permet d'entendre et de voir cette incroyable création où Bernard Vitet (trompette, voix, trompette à anche, flûte), Francis Gorgé (instruments de synthèse, guitare, programmation, flûte) et moi (instruments de synthèse, voix, zapping, flûte) n'avions froid ni aux yeux ni aux oreilles. C'était aussi le temps où le théâtre musical était à la mode. Nous en publiâmes une version CD intitulée Qui vive ? dont la pochette, une de mes préférées, est de Massimo Mattioli.

lundi 4 mars 2013

Autant de cordes que de feuilles sur L'arbre de vie


Ton sur ton. Mouvement imperceptible des feuilles. Il faut que je compose avec tout ce vert. Rejet de toute analogie électronique, le fantasme symphonique me hante depuis toujours. Les cordes s'imposent comme une évidence pour leur légèreté foisonnante, rebonds des archets ou tirés-poussés très courts et frénétiques. Je fais courir mes doigts. On entendra ce que l'on peut seulement deviner derrière les buissons. Une présence. Celle de Jacques Perconte ? Un animal ? Sanglier ou scarabée ! Les petits font parfois beaucoup de bruit. Inquiétant si l'on résiste, fascinant si l'on se laisse aller à la rêverie. Le thème de L'arbre de vie valide cette vie grouillante et invisible. On entendra la sève couler dans ses veines. J'empile les vertèbres après les avoir dessinées une à une. L'inconscient fonctionne à l'intuition. J'enregistre sans vraiment savoir, cherchant les effets d'orchestre, la vibration, la vie même, ce n'est jamais simple. À la fin de la séance je jette tout ce que j'ai fait et je recommence dans la continuité, par touches successives. Il ne me reste plus qu'à associer les séquences avec les différents mouvements de l'arbre qui cache la forêt. Quelques pas, une respiration, le son d'un bol chantant. L'imposante structure cède la place au synchronisme accidentel. Jacques me demande de retenir l'entrée des cordes avec le bruit des feuilles que j'ai déjà placé ailleurs et d'ajouter des basses pour faire exister la terre sous le ciel. On aperçoit l'une et l'autre sous les compressions successives, ou leurs représentations saturées, touches de jaune, de bleu, de rose. Je puise cette dialectique des éléments dans les quelques prises laissées de côté, hors-champ. Tout est déjà là, les évocations m'ont été inspirées dans les jours qui précèdent. Reste à soigner les articulations. Je découvre le titre l'avant-veille de la première : Árvore Da Vida.

vendredi 1 mars 2013

Overdose d'incompétence


Je passe des journées entières à essayer de me faire payer ce qu'on me doit. Comment travailler dans ces conditions ? Telle grande école perd mon dossier, trouve mon RIB incomplet, m'envoie un règlement qui ne correspond même pas au cinquième de mon salaire, tel employeur ne m'envoie rien du tout alors que je dois pointer à Pôle-Emploi en début de mois, cet organisme social réputé pour ses brimades à répétition a également perdu mon dossier, me redemande des originaux déjà envoyés bloquant mes allocations depuis trois mois, de son côté la Sacem m'aurait envoyé des lettres qui ne me sont jamais parvenues bloquant à son tour le paiement de mes droits d'auteur, tel client n'y a jamais déposé les déclarations communes que j'ai signées et pour lesquelles il a exigé d'être éditeur, etc. Je me demande chaque fois si les comptables salariés qui nous paient, ou plus exactement qui retardent systématiquement nos paiements, sont rétribués en temps et en heure.
Combien de temps passons-nous à l'écoute de répondeurs qui diffusent en boucle les mêmes messages imbéciles ? Lorsque l'on arrive enfin à joindre leur bureau, les responsables de ce gâchis sont malades ou en congé, leurs fonctions n'étant pas assumées par leurs assistants. Le gouvernement rend les intermittents du spectacle responsables d'un déficit mensonger. Tout est du même tonneau. Imagine-t-on la perte financière colossale pour le pays, imputable à tant d'incompétence voire de mauvaise foi et de malhonnêteté ? Car au lieu de produire, nous passons notre temps à chercher à percevoir les salaires qui nous sont dus. Cette activité stérile à laquelle s'ajoutent la réunionite, les contre-ordres et les bâtons dans les roues de ceux qui sont payés pour donner leur avis et critiquent sans proposition constructive, nous faisant refaire ce qui est mitonné aux petits oignons... À ce propos je pense sans cesse à la phrase terrible d'Étienne Auger : "Au début on donne le meilleur de soi-même, à l'arrivée on obtient le pire des autres !"
Tout cela occupe bien le tiers de nos journées et ce temps perdu a un coût phénoménal qui plombe notre économie. Heureusement que nous ne sommes pas en plus champions de la corruption, elle existe, mais elle ne s'exerce encore qu'au plus haut niveau de l'État et du capital. Qui osera prendre ce problème d'ampleur nationale à bras le corps ? On nous répète qu'il faut faire preuve d'austérité (du moins les pauvres), de solidarité (avec les banques de préférence), etc. Le déficit ne réside-t-il pas dans le choix de nos sacrifices ? De temps en temps un employé zélé débloque la situation en un tour de main, car le plus souvent bloquer la machine prend un instant, un instant d'inattention, une lassitude face à son travail d'esclave, un jemenfoutisme symptomatique d'une époque où la solidarité est devenue un slogan publicitaire ou un argument de campagne électorale, mais au quotidien, dans les rapports de proximité, comment s'exprime-t-elle entre travailleurs, entre voisins, entre amis, entre nous ?