Jean-Jacques Birgé

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vendredi 28 février 2014

Les mails à la poubelle


Les mails sont devenus si nombreux qu'ils ne sont plus un moyen certain d'atteindre leurs destinataires. J'en ai récemment fait la pénible expérience en participant à la promotion de mon nouveau roman USA 1968 deux enfants conçu exclusivement pour iPad. Pour ne pas succomber à la paranoïa parce que la majorité des journalistes, à qui Les inéditeurs proposaient un code-promo en vue de télécharger gratuitement l'application, ne répondaient pas, nous avons eu recours au logiciel MailChimp. Il permet de savoir si le destinataire d'un courriel l'a ouvert, a cliqué sur le lien, et si oui quand ? Résultat : la grande majorité l'avaient zappé sans l'ouvrir, son expéditeur leur étant inconnu parmi les centaines de mails reçus ce jour-là. J'ai moi-même plusieurs fois retrouvé un message capital dans la boîte des indésirables ou glissé distraitement dans ma poubelle. Une solution consiste à prévenir l'intéressé qu'un courriel va suivre, mais encore faut-il avoir son numéro de portable. L'annuaire qui compilait les numéros fixes n'est plus d'aucune aide. Seul le réseau des connaissances peut nous sauver, mais là réside l'inégalité entre les individus ! Contrairement au monde anglo-saxon ouvert à l'inconnu, la société française n'a d'oreille que pour celles et ceux qui lui sont recommandés. Cette barrière explique que les "fils et filles de" sont mieux lotis que d'autres. On pourra toujours tenté de faire ami-ami sur FaceBook, tâté du réseau professionnel LinkedIn, mais en l'absence de recommandation ou de notoriété on risque fort de prêcher dans le désert. C'est rageant car quantité d'œuvres ne pourront atteindre leur cible. Leur public existe, mais le contact ne se fait pas.
J'en suis venu à me demander si je n'allais pas revenir au courrier postal, mais une journaliste de Libé me répond que là aussi elle croule sous la pile des lettres timbrées. À une époque j'envoyais une carte postale de L'origine du monde de Courbet pour obtenir à coup sûr une réponse, l'image choc attirant l'attention.
En définitive il n'y a que le téléphone ou le contact direct qui soient aujourd'hui véritablement efficaces. D'où l'importance du réseautage. Cela explique les adhésions opportunistes à un parti, une loge, une communauté, une famille, une église, une école, une association, et point de salut pour les ours et les indépendants ! Tout est cloisonné. La curiosité n'est pas motrice. À l'heure d'Internet on se rend compte que rien n'a vraiment changé. L'absurdité règne toujours en maître. Notre vieux monde ne fonctionne que sur ses acquis alors que l'inconnu est le sang neuf dont toute société a besoin pour évoluer et se réinventer sans cesse.

jeudi 27 février 2014

House of Cards, l'original


Comparons la récente série House of Cards créée et écrite par Beau Willimon, commencée et coproduite par David Fincher, et l'originale britannique réalisée par Andrew Davies de 1990 à 1995. Celle de la BBC était composée de 3 saisons de 4 épisodes chacune, House of Cards, To Play The King, The Final Cut, quand chaque saison (dont on ignore le nombre, mais probablement 5 ou 6 !) de son remake américain diffusé par Netfix en comprend 13. C'est dire qu'évidemment la version actuelle en expansion figure quantité de nouveaux personnages et de séquences remis au goût du jour.
L'original et sa copie mettent en scène un dirigeant politique avide de pouvoir, prêt à tout pour le conquérir et le conserver, sa femme l'y poussant sans remord malgré les moyens criminels expéditifs qu'il emploie. La presse tient un rôle décisif, manipulée ou complice de la corruption et du jeu de go in vivo. Que le sexe y soit représenté comme un mobile ou un extra, il est aussi provocateur que les révélations relativement fidèles au monde politique qui nous gouverne. Les commentaires de Mediapart au sujet de mon article sur ce tout-à-l'ego représentent un éventail qui va du "tous pourris" jusqu'à se rassurer que "heureusement c'est exagéré". La comparaison entre les deux adaptations du roman de Michael Dobbs prend alors tout son sens, loin des détails techniques que d'autres s'amuseront à noter scrupuleusement !
Si la version américaine montre un univers où tous les politiciens sont corrompus, prêts à vendre père et mère pour arriver à leurs fins, avec aucun personnage positif puisque même les journalistes indépendants sont prêts à toutes les bassesses pour relater le scoop du siècle, l'anglaise est fondamentalement plus juste, car elle n'évacue pas l'aspect politique quand son remake ne se consacre qu'aux querelles de palais. Entendre que cette version initiale ne se cantonne pas de s'immerger dans le milieu puant du pouvoir, mais qu'elle y oppose au moins la misère de la rue, résultat des magouilles des nantis qui en veulent toujours plus. Que l'Américain d'aujourd'hui Frank Underwood est un démocrate de droite alors que le Britannique d'hier Francis Urquhart était un conservateur montre la différence fondamentale entre les deux pays, le potentiel de révolte étouffé aux USA, la lutte des classes toujours vive en Grande-Bretagne. Le rôle grandissant de la télévision est aussi en grande partie responsable des différences à vingt ans d'écart. Dans la version de 1990-1995 on reconnaît les visions humanistes de certains membres de la Couronne Britannique, rappel que l'aristocratie se devait de faire alliance avec les pauvres face à la bourgeoisie dont l'arrogance est sans limites. Les plans de coupe sur la misère manquent cruellement à la nouvelle adaptation, comme le rat londonien qui revient régulièrement en amorce pour nous signaler qu'un décor a toujours deux faces, fut-il inhumain de part et d'autre, mais pas pour les mêmes motifs !
Dans la version anglaise les a-parte sont beaucoup plus présents que les petits sourires en coin. Urquhart, remarquablement interprété par Ian Richardson, s'adresse régulièrement au spectateur pour exprimer le fond de sa pensée alors qu'Underwood jette plus souvent un coup d'œil de complicité de manière à rendre sympathique son personnage de méchant. La sexualité, si elle est moins exhibitionniste dans la version anglaise, n'en est pas moins perverse. Les références freudiennes y sont plus explicites tandis que le recours à la psychanalyse reste de vitrine dans la nouvelle version, comme si l'évolution des mœurs justifiait les outrances actuelles. Spacey n'en est pas moins shakespearien, mais Richardson renvoie au théâtre grec originel.
Pour en revenir aux commentaires de Mediapart il n'y a hélas aucune exagération dans les portraits des hommes qui nous gouvernent ; j'en veux pour preuves les affaires Ben Barka, Bérégovoy, Boulin, les assassinats politiques, les effacements staliniens, les mensonges des États-Unis sur l'Irak ou l'Afghanistan, etc., et surtout les millions de morts de chaque guerre qui se sont battus pour qui et pour quoi, les sacrifiés du tiers-monde, la famine qui tue 30 000 enfants par jour, on n'a que l'embarras du choix face à ces sacrifiés sur l'autel du profit... La liste de ces crimes est infinie, vertigineuse, comme les grands paranoïaques qui dirigent le monde depuis des siècles. Quant aux "tous pourris", cette exagération ne peut servir que les intérêts de l'extrême-droite. Même si le pouvoir corrompt, il existe des hommes et des femmes de bonne volonté. Il faut absolument changer le système pour en éviter les abus : tirage au hasard, mandat limité dans le temps, responsabilité des actes...
L'auteur du roman étant lui-même un dirigeant du Parti Conservateur, on constatera que l'humour anglais, cynique pince-sans-rire, correspond bien à la phrase récurrente du héros machiavélique : "You might very well think that; I couldn't possibly comment." Alors si vous vous demandez si l'original est meilleure que la copie je répondrai : "Vous pouvez très bien le penser et je ne pourrais le commenter."

mercredi 26 février 2014

Bernard Vitet à la télé


L'INA est une mine d'or pour qui veut fouiner dans les archives de la télévision. Jacques me signale une émission en direct de Jean Christophe Averty présentée par Sim Copans avec Georges Arvanitas au piano, Bob Garcia au sax ténor, Bernard Vitet à la trompette, Luigi Trussardi à la basse, réunis par le batteur Mac Kac dans la cave du Club Saint Germain sur un thème de Jay Jay Johnson. Un couple danse sur la piste. Jazz Memories du 7 novembre 1959 !


Les enregistrements avec mon camarade Bernard Vitet sont plutôt rares. Les deux Châteauvallon de 1972 et 1973 avec Le Unit, soit Michel Portal, Beb Guérin, Léon Francioli et Pierre Favre, sont évidemment mes préférés. Mais je suis ravi de découvrir une séance d'enregistrement de février 1961 dans un studio des Champs Élysées avec le quintet d'Arvanitas (cliquer ici), Bernard cette fois au bugle, François Jeanneau au ténor, Pierre Michelot à la basse et Daniel Humair à la batterie.


Bernard est passé du be-bop au free jazz avant de quitter tout cela pour fonder avec nous Un Drame Musical Instantané en 1976. D'un commun accord et à sa demande Francis et moi avons cessé de l'appeler Babar, son surnom d'une époque révolue. Seuls ses vieux camarades continuaient à l'affubler de ce sobriquet qu'il détestait. Il n'avait de cesse de perdre l'embonpoint qui le lui avait valu à s'en rendre malade. Il se serrait la ceinture comme un fou et finit par ne plus rien manger. Il n'empêche qu'il ne perdit jamais la classe, soignant son look jusqu'au bout. Voyez la bagouse !


New School du 17 août 1971. Le free jazz est sur toutes les lèvres. Le quintette du contrebassiste Beb Guérin invite le ténor Barney Wilen à jouer de l'ocarina, le pianiste François Tusques du xylophone et de la scie musicale, et le batteur Noël McGhie à frapper délicatement ses cymbales.
Bernard a encore changé d'instrument... Et de look ! Il joue là d'une trompette de poche que je ne lui connais pas, mais ce n'est pas celle de Joséphine Baker qu'il a fini par vendre à Don Cherry.

mardi 25 février 2014

L'art du partage



Ouverture encyclopédique

À six ans je lus le Petit Larousse illustré de la lettre A à la lettre Z. Plus tard, je dévorai le Grand Atlas Mondial du Reader's Digest, explorant chaque coin du monde par les cartes, le relief, les statistiques, les grandes découvertes ou les photographies sur papier glacé qui fermaient l'ouvrage. Aujourd'hui encore je n'irais pas me coucher sans avoir appris quelque chose de ma journée et à mon tour j'ai choisi de transmettre ce qui m'avait été légué par celles et ceux que j'ai eu la chance de rencontrer. Le blog que je tiens quotidiennement depuis sept ans en est l'une des manifestations.
Diplômé de l'Idhec, l'Institut des Hautes Études Cinématographiques devenu la FEMIS, je composais la musique de mes films. Les camarades me réclamant des partitions sonores pour les leurs, je devins sans m'en apercevoir compositeur de musique, abandonnant pour un temps la réalisation. Je ne concevrai plus alors mon rôle de compositeur que dans la confrontation aux autres arts. Le cinéma et la musique étant déjà des formes d'expression qui se pratiquent généralement à plusieurs, j'en parle souvent comme de sports collectifs, avec l’immense avantage de pouvoir y ignorer la compétition au profit du partage !
Méfiant vis à vis des spécialistes qui ne voient le monde que sous un angle unique et étroit, je me penserai désormais comme un généraliste, quitte à développer ici et là quelques spécialités, de préférence inédites, de manière à ne pas souffrir la comparaison avec les virtuoses qui travaillent huit heures par jour leur instrument...
Lors des conférences que je donne sur le rapport du son aux images, j’insiste toujours sur la nécessité de s’inspirer d’autres arts que le nôtre. Je crains par dessus tout la consanguinité et l’enfermement communautaire qui empêchent la rencontre, fruit de tous les possibles.

Un drame musical instantané

On cherchera vainement dans l’Histoire de la musique l’origine de la mienne et celle du groupe Un Drame Musical Instantané, fondé avec Francis Gorgé et Bernard Vitet en 1976, car toutes les influences y sont présentes. D’y négliger aucun style, aucun continent, aucune démarche, c’est n’en privilégier aucun, nous laissant libres d’emprunter toutes les formes dès lors qu’elles servent notre propos. Nous l’appellerons d’ailleurs « musique à propos », terme plus juste que celui d’instantané qui ne se référait qu’à l’improvisation que nous opposions à la composition préalable et pratiquions exclusivement aux débuts de notre rencontre. Dès 1980 nous commençâmes à écrire, structurant en amont notre langage, pour ne garder de la composition instantanée que l’interprétation ouverte, variations inattendues au gré de notre humeur ou des événements politiques qui nous occupent.
Je cherchais naïvement à me renouveler sans cesse et mes amis de commenter « c’est bien toi ! » à mon grand dam. Mes racines plongent naturellement dans ma formation de cinéaste, ma musique obéissant à des lois cinématographiques plus qu’aux règles du contrepoint et de l’harmonie. Le montage (entendre le montage cut et les ellipses qu’il génère, à savoir que ce que l’on coupe est plus important que ce que l’on garde !), les effets de perspective (gros plans, plans d’ensemble, etc.), le rôle des ambiances et des bruits dans la partition sonore, la narration (commune aux poèmes symphoniques), l’utilisation nécessaire de certaines musiques culturellement connotées, fondent ma méthode de composition.
Autodidacte en musique, j’inventai des moyens techniques d’arriver à mes fins en contournant mes incompétences. Lorsque cela ne suffit pas, je fais appel à des camarades capables de combler mes désirs, quitte à cosigner avec eux ou avec elles. Pendant les trente ans qu’a duré le Drame, nous nous suffisions à nous-mêmes, très complémentaires, progressant en toute indépendance. Mais à ne rien demander à personne, aucun musicien ne nous demandait plus rien. Nous étions maîtres depuis toujours de nos moyens de production puisque j’avais fondé les Disques GRRR en 1975 et possédais mon propre studio, nous avions monté un grand orchestre et étions producteurs de tous nos spectacles. Je commençai à me sentir étouffé par cette indépendance qui m’avait pourtant toujours permis de vivre de mon art. En travaillant sous mon nom propre, je me donne aujourd’hui l’occasion de multiplier les rencontres avec des artistes venus d’horizons les plus divers, y compris des musiciens !

Pour être de partout il faut être de quelque part

Lorsque je rencontre un individu, professionnellement ou dans la vie quotidienne, j’aime connaître ses spécialités. Vous remarquerez le pluriel. Qu’elles soient gastronomiques ou artistiques, je cherche leur personnalité, souvent fortement orientée par leurs origines géographiques, sociales, professionnelles, etc. Je désespère d’entendre des œuvres qui se ressemblent, sans référence à leurs terroirs. Le formatage induit par le marketing ou l’impérialisme culturel américain réduit dramatiquement le paysage musical.
Les prérogatives de classe sont aussi néfastes. J’en veux pour preuve la bataille stérile qui fit rage récemment à propos de la nomination à la Villa Médicis de deux compositeurs, l’une venue de la chanson française, l’autre du jazz. La recherche n’est pas l’apanage de la musique dite contemporaine. Au XXe siècle, à partir de l’École de Darmstadt, les compositeurs « savants », pour la plupart, se coupèrent des musiques populaires, s’enfermant dans un sérail consanguin qui ne pouvait générer que des enfants idiots. Les dernières révolutions, technologiques comme souvent dans l’Histoire des arts, proviennent du marché grand public et de sa lutherie : guitare électrique, synthétiseur, informatique domestique, etc.
D’un autre côté, la world music, par un impérialisme plus paternaliste que malveillant, perdit l’essence des sources empruntées. Le mélange ne peut être prolifique que s’il s’agit de véritables rencontres et non d’une absorption colonialiste sans comprendre les cultures invitées. Les démarches sont parfois louables, je pense aux espagnolades des impressionnistes ou aux oiseaux de Messiaen, mais peuvent paraître ridicules ou absurdes en regard des originaux.

Solidarité et persévérance

La musique était déjà un mode d’expression universel ne nécessitant aucune traduction. Elle s’importe, s’exporte, ouverte à toutes les rencontres. Jamais, dans l’Histoire des hommes, cela n’aura été aussi facile. Internet rend instantanée la communication. Les moyens de locomotion permettent de filer à l’autre bout de la planète en quelques heures. L’anglais est devenu la langue universelle (même si cela ne va pas dans le sens de ma démonstration !). Et pourtant jamais la création n’aura été aussi handicapée. La mainmise des multinationales sur l’industrie du disque, la politique réactionnaire des sociétés d’auteurs face à la circulation des œuvres, les replis communautaires, les querelles de chapelles, la frilosité des programmateurs - hormis quelques uns comme Les 38e qui proposent toujours des spectacles qui sortent de l’ordinaire ;-) - empêchent les voix originales et indépendantes de se faire entendre.
Le pire des risques est de n’en prendre aucun. Sans rencontre, le goût n’y est pas. Il faut savoir épicer son travail avec ceux des autres, donner, recevoir, partager. Qu’y a-t-il d’autre qui vaille de vivre ?

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Ce texte fait partie du livre Composer le monde qui vient de paraître autour des 22 éditions du Festival des 38e Rugissants (article d'hier). Écrit il y a trois ans, il répondait à la demande de "réfléchir aux croisements des cultures, des disciplines, des lieux..." Depuis, le festival a fusionné avec le Grenoble Jazz Festival pour devenir Les Détours de Babel. Trois créations ont marqué mon passage aux 38e : Zappeurs-Pompiers 2 en 1989, Sarajevo Suite en 1994, Sarajevo, suite et fin en 2003. L'illustration est issue de la couverture interactive de USA 1968 deux enfants, roman augmenté publié pour iPad par Les inéditeurs.

lundi 24 février 2014

Composer le monde


La commémoration des 22 ans du Festival des 38e Rugissants à Grenoble valait bien que l'on en attende trois pour savourer la somme des contributions faisant de l'ouvrage un outil passionnant pour comprendre la musique du monde, plus contemporaine que nulle part ailleurs car émergeant de partout à la fois. Le remarquable texte de son directeur Benoît Thiebergien place d'emblée le sujet sur le terrain politique du colonialisme et des traditions. Il révèle les paradoxes transculturels qu'une quinzaine de compositeurs, interprètes, musicologues et acteurs culturels vont développer sur 160 pages de ce livre-DVD. Coordonné par Catherine Peillon, l'ensemble présente une réflexion originale indispensable sur la création musicale contemporaine.
Alexis Nouss secoue l'objet philosophique entre nomadité et nomadisme. Bruno Messina invite à prendre le large loin des chemins balisés. Thierry Pécou revalorise le geste. Zad Moultaka analyse sa genèse hétérophonique depuis le balcon libanais de son enfance. Pierre Sauvageot assène un alphabétique coup de pied dans la fourmilière. Au travers de l'histoire des Percussions de Strasbourg Jean-Paul Bernard avertit du danger du métissage s'il consiste à unifier au lieu d'accepter l'autre tandis que Bernard Fort préfère respecter les biolimites. Carlo Rizzo souligne l'importance de la relation humaine de personne à personne, antidote à la mondialisation formatée, et Keyvan Chemirani d'insister sur la qualité du casting pour que les rencontres soient productives. Quant à Henry Fourès, Laure-Marcel Berlioz et Cécile Gilly, ils se font essentiellement les porte-voix des institutions.
Pour l'ensemble Ars Nova Benoist Baillergeau évoque la rencontre du texte et de la musique, ce que Bernard Cavanna raconte merveilleusement dans son choix de la langue populaire, quotidienne, vulgaire, loin de "l'enculage de mouches" de tant de précieux. Et Jean-Paul Dessy d'en remettre une couche en revendiquant une musique intemporaine, comme François Rossé de revenir sur l'histoire de la musique depuis le milieu du XIXe siècle pour revaloriser un primitivisme nécessaire, pulvérisant la géographie au profit d'une intemporalité et d'un pluralisme des identités biologiques. La musique dite contemporaine en prend pour son grade et je me reconnais évidemment chez ces empêcheurs de tourner rond. Je reproduirai donc demain ma contribution intitulée L'art du partage, concept dans l'air du temps puisqu'il est le thème de la prochaine Revue du Cube à laquelle je participe également !
L'ouvrage se poursuit avec quantité de petites photos et les alléchants programmes des 22 éditions avant que le festival des 38e Rugissants se transforme en Détours de Babel. Extraits et entretiens composent le film autour de sept aventures "transculturelles" : les Percussions de Strasbourg avec Adama Dramé et Jean-Pierre Drouet, Passeurs d'eau de Thierry Pécou et Yaki Kandru, Sarangî Strings Sound System de Jean-Paul Dessy et Drhuba Gosh, Zhiyin de Xu Yi, An-Nâs de Zad Moultaka, Gazing Point de Kudsi Erguner et des improvisations de François Rossé. Simple bonus, ce témoignage vidéographique ne reflète pourtant pas la dimension critique des textes du livre, ni la démarche créative de ce festival hors normes, exemplaire sous bien des angles.

P.S.: le livre paraîtra en juin sur le label l'empreinte digitale, distribution Abeille Musique à la rubrique DVD.

vendredi 21 février 2014

Ceinture à Paris


La nuit tombe sur la banlieue qui n'en a plus pour longtemps à s'appeler la banlieue. Le périphérique recouvert, il n'y a plus aucune trace des fortifications. La Métropole n'a plus d'octroi à franchir pour avaler ses nouveaux arrondissements qui conserveront leurs noms communaux, mais quantité de lois se décideront au Centre. Paris nous serra la ceinture. La Métropole est une métaphore de l'Europe. D'un côté des économies substantielles pour les dépenses à cheval sur plusieurs villes, de l'autre une mainmise totale de la riche capitale sur divers secteurs comme l'urbanisme. 90 élus pour Paris, 2 pour Bagnolet, tout est à l'encan. On ne sait pas grand chose, mais c'est pour 2016, autant dire demain...
La nuit tombe au large de La Ciotat où j'aurais pu flotter sans ce maudit lumbago qui me cloître à la maison. Heureusement Scotch et Gezi m'accompagnent de leurs cabrioles lorsqu'ils daignent ouvrir un œil. Le vieux matou retrouve une nouvelle jeunesse devant les facéties de la minette que je garde en l'absence des amis qui se sont envolés pour Istanbul. Technique éprouvée, en fréquenter qui ne sont pas de son âge. Cela fonctionne dans tous les sens. En attendant de me redresser, mon planning est vide. Je peux tout faire. Sauf que c'est rien du tout.

jeudi 20 février 2014

Perception instantanée


Dès qu'un orchestre de jazz français concocte un cocktail à bases de racines locales je tends l'oreille et mes pieds se mettent à bouger tous seuls. Même si l'interprétation n'a souvent pas la puissance des cousins d'Amérique j'ai une tendresse particulière pour les musiciens qui s'approprient les ingrédients exotiques pour les mettre à leur sauce. Les copies conformes ont le goût des boissons en boîte. D'ailleurs le piano-bar m'empêche de me concentrer ou de suivre les conversations. Fuyons les lieux où la musique envahit l'espace qui ne lui est pas consacré.
Ou bien qu'elle assume son potentiel révolutionnaire et casse la baraque ! En jazz deux carafes remplissent mon verre : les terroirs qui s'en inspirent sans tenter de le copier et les revendications des Afro-Américains dont la légitimité produit les plus belles envolées lyriques, du blues au rap en passant par le free-jazz. À une époque mes menus se composaient de Fats, Cab, Mingus, Kirk, Ayler, Shepp, Sun Ra, l'Art Ensemble et le chariot des desserts qui suivait le cortège en sifflant, sniffant, soufflant, frappant jusqu'à ce qu'on les pousse dehors en éteignant la lumière.
Au programme hexagonal je ne m'attends pas à ce que le swing donne son sens à la chose. La bourrée, la gavotte, la java ont leur charme, mais ça se danse un peu raide, et le pétard est trafiqué. La valse et le tango trouvent meilleurs jeux de jambes ailleurs que par ici. Quitte à consommer local, si l'on tient aux produits bio qui font voir la vie en rose sans les éléphants, on commandera du musette ou des danses de salon. Les traditions ont du bon quand on peut les mettre au goût du jour. Rien à voir avec le folklore, certes millésimé, mais fixé à jamais par les livres d'histoire. Gloire aux aventuriers qui tracent leur chemin à la fourchette, aux initiateurs qui rapportent des épices inédites, aux inventeurs qui font cramer les vieilles poêles !
Ces lignes m'ont été inspirées par l'écoute du nouvel album de l'Orphicube d'Alban Darche, un CD très sympa intitulé Perception instantanée (sortie chez Yolk le 31 mars). J'ai l'impression qu'on diffuse dans la pièce à côté La séquence du spectateur, une succession d'extraits cinématographiques du programme dominical de l'unique chaîne télé de mon enfance. Sauf que l'on n'entend ici que leur son, passé au travers du filtre des décennies. Paso doble, valse et reggae au menu ! L'étrange objet produit le même effet que la série britannique que je viens d'entamer, Life on Mars, enquête policière où le détective ne sait pas si par quelque mystère il est reparti quarante ans en arrière, s'il est fou ou s'il est dans le coma après un accident de la circulation. On danse d'un pied sur l'autre, épreuve que mon lumbago me permet seulement d'esquisser. Quoi qu'il en soit le ton est personnel et les parfums suffisamment variés pour qu'on y revienne.
J'en profite donc pour me servir un autre album récent paru chez Yolk, quartet Jass formé d'Alban Darche au ténor cette fois, du batteur John Hollenbeck (ils ont tous les deux composé pour l'ONJ d'Yvinek), du trombone Samuel Blaser et du contrebassiste Sébastien Boisseau. À la première bouchée ça sonnait trop jazz à mon goût, et puis laissant les morceaux fondre doucement, j'ai commencé à sentir les contradictions qui me sont chair, et les nouvelles traditions européennes ont mis leur grain de sel et, pas si sectaire, je me suis laissé aller jusqu'au prochain épisode.

mercredi 19 février 2014

House of Cards 2 ou le tout à l'ego


Le succès de la série House of Cards est très ambigu. Si le scénario politique est celui d'un thriller à rebondissements la dénonciation de ce monde sans pitié, peuplé de paranoïaques avides de pouvoir, est à double tranchant. Comme dans le dernier film de Martin Scorsese, Le loup de Wall Street, la fascination pour son héros peut être extrêmement pernicieuse. Dans House of Cards les acteurs incarnant tous des personnages détestables on ne peut s'identifier qu'au gagnant, plus malin que les autres dans l'exercice de manipulation des masses et de leurs dirigeants, élus ou pas. Pire, la dénonciation de ce monde sans foi ni loi, ou plus exactement apte à forger des lois qui assouvissent leurs désirs de puissance, par tous les moyens, banalise la corruption et les pires magouilles politiciennes. On arrive vite au "tous pourris" qui ne servira qu'à démobiliser les citoyens, et en bout de course à favoriser l'extrême-droite.
Passé ces considérations capitales, la saison 2, dont Netflix a mis en ligne les 13 épisodes d'un seul coup et qui sera diffusée par Canal Plus à partir du 13 mars, est encore plus meurtrière que la première, plus tordue aussi. Les clins d'œil que Kevin Spacey jette au spectateur ne font que renforcer la connivence et la sympathie pour son personnage d'intrigant prêt à tout pour arriver au plus haut sommet de l'État. « Plus réussi est le méchant, plus réussi sera le film » clamait Alfred Hitchcock. Nous voilà servis ! Seul le Président semble exempt d'arrières-pensées, marionnette encore plus vulnérable que les pions qui servent les pires desseins des hommes d'affaires et des pouvoirs qu'ils financent en sous-main. On préférera la série danoise Borgen qui avait au moins le mérite de mettre en scène des personnages qui croyaient en leur mission.
Pour m'être récemment impliqué dans les élections municipales de ma ville je me rends compte à quel point House of Cards est proche de la réalité. J'en ai froid dans le dos. Les candidats sont capables de glisser d'un parti à un autre si la place d'adjoint au maire est plus alléchante. On est plus proche d'entretiens d'embauche que de dévouements citoyens... Mon amie Élisabeth appelle ces tractations le tout-à-l'ego ! Le parti qui règne sur tout le département peut financer discrètement des partis d'opposition pour affaiblir la liste la plus gênante, celle qui, historiquement la plus légitime, défend le programme le plus consistant. Diviser pour régner. Si les tractations sont particulièrement aberrantes, pour ne pas dire écœurantes, il existe pourtant des hommes et des femmes qui désirent réellement s'impliquer pour changer le quotidien de tous, en commençant par les plus démunis. Le candidat de la liste que nous soutenons propose d'ailleurs le vote des étrangers aux décisions municipales, la prise en compte des pétitions au conseil municipal dès lors qu'elles représentent au moins 600 signatures, etc. Et surtout de s'appuyer sur les citoyens, qu'ils soient encartés ou pas. Non, tout n'est pas pourri au Royaume de Danemark, et si les méchants imaginés par David Fincher sont légion, nous sommes nombreux et nombreuses à souhaiter que ça change et à retrousser les manches pour que la politique ne soit pas qu'une affaire de spécialistes. Ce serait là véritable démocratie et non la mascarade des urnes qui ressemble plus à une démission qu'à un engagement.

mardi 18 février 2014

Le synthétiseur, instrument pédagogique


L’achat de mon ARP 2600 fut déterminant. La démonstration d’un vendeur zélé de la rue de Bruxelles, près de Pigalle, me fait m’endetter, alors que je n’ai aucune attirance pour la musique en boîte qui s’échappe de ce genre d’instrument. Je déteste son côté "astiquez les cuivres" que j’ai découvert avec le Switch on Bach de Walter Carlos, devenu depuis Wendy Carlos, ou le côté plastoc du tube Pop Corn ! Je serai plus convaincu par les sonorités du groupe White Noise ou les oscillateurs des Silver Apples, mais ils n'utilisent pas de synthétiseurs à proprement dit. Jusqu'à leur arrivée sur le marché, les sons électroniques demandaient un matériel considérable.
Le truc formidable pour un autodidacte, c’est qu’il n’y avait aucune tradition de l’instrument, aucune méthode, aucun modèle. Tout restait à inventer. De plus, l’instrument possède une logique très pédagogique. J’y cours, vole et nous venge. Il faut penser le son dans toutes ses composantes en partant de zéro pour le générer. Le panneau d'affichage est très clair, avec quantité de potentiomètres linéaires et de trous où insérer les cordons qui le fait ressembler à un central téléphonique. Les trois oscillateurs, contrôlables en tension haute ou basse fréquence, traversent un filtre puis un amplificateur. On choisit une courbe, sinusoïde, triangle, carré ou impulsion en fonction du timbre recherché. Suit son traitement. Il y a deux générateurs d’enveloppe, un suiveur d’enveloppe, un modulateur en anneaux, un générateur de bruit rose ou blanc, un circuit d’échantillonnage et de maintien (sample & hold), une réverbération stéréophonique à ressort, une entrée pour une source extérieure, des inverseurs et des mélangeurs, mais le plus important c’est que l’on peut connecter n’importe quoi, dans n’importe quel sens, sans risquer d’esquinter la machine. Cet instrument marie une rigueur d’analyse et une approche totalement empirique. Lors des représentations en public, il faut à la fois jouer et préparer ce qu’on va envoyer trois minutes plus tard. L’ARP ne possède en effet aucune mémoire, même pour l’accordage des oscillos, et le protocole midi n’apparaîtra que des années plus tard. J’y fais mes gammes : rapidité des réactions dans le cadre de l’improvisation, présence d’esprit sur scène, mais également dans le contexte plus banal du quotidien ! Réagir vite en période de crise est un atout majeur.
Je me suis longtemps servi de ce synthétiseur dans mes cours sur le son pour en expliquer la structure : timbre, hauteur, durée, intensité. Regret de l’avoir vendu. J’ai pris l’habitude de me débarrasser des instruments qui n’ont pas servi depuis dix ans. J'ai fait la même bêtise avec mon orgue Farfisa Profesional. L'ARP 2600 eût été un instrument idéal pour fabriquer des familles de sons lorsque je me suis mis à composer des chartes sonores pour le multimédia. Je m'en suis séparé six mois trop tôt. J'ai failli en racheter un, puisque j'avais conservé tous les patchs, dessins de mes programmes, mais comme en amour je n'aime pas revenir en arrière. Malgré le revival des synthés analogiques j'avais déjà joué ce bon tour, autant passer à autre chose et laisser aux nouveaux musiciens le plaisir de la découverte. (Le son sur l'image, extrait, 2004)

lundi 17 février 2014

Lilith et Mickey One en DVD


Les films Lilith (1964) de Robert Rossen et Mickey One (1965) d’Arthur Penn sont deux chefs d'œuvre absolus où la folie se fond avec la magie du cinéma. Pas encore la star d'Holywood qu'il deviendra à partir de Bonnie and Clyde, Warren Beatty y incarne deux personnages fragiles et attachants. Presque autant que la sublime Jean Seberg dont Lilith est probablement le plus beau rôle. L'éditeur Wild Side sort en même temps en DVD ces deux joyaux méconnus qui ont pour cadre l'un la schizophrénie, l'autre la paranoïa. Tout en nuances, la folie prend le spectateur dans ses filets contrairement à son rôle symbolique de McGuffin chez Alfred Hitchcock ou voyeuriste comme dans Vol au-dessus d'un nid de coucous. Le pouvoir de fascination et d'attraction est tel qu'il interroge chacun d'entre nous sur la ligne étroite qui dans certaines circonstances nous sépare de la folie.


Mickey One est une sorte de polar déjanté où les improvisations du saxophoniste Stan Getz sur les cordes d'Eddie Sauter soulignent le noir et blanc très jazz du film kafkaïen. La séquence où l'artiste muet joué par Kamatari Fujiwara rend hommage à Jean Tinguely, avec la sculpture monumentale Yes qui s'autodétruit, me fait l'effet d'un solo de batterie où les cymbales explosent comme le personnage part en morceaux à force de courir sans savoir pourquoi. Ce troisième film d'Arthur Penn est un échec comme Lilith, le dernier de Robert Rossen, cinéaste communiste blacklisté par le maccarthysme.


Lilith est un film à part, un film de somnambule où la poésie qui s'en dégage nous fait basculer dans une zone que nous ne faisons qu'appréhender, l'inconscient. Jean Seberg n'y est pas qu'une sorcière érotomane, c'est une femme dont la liberté est incompatible avec la société. Son rôle rappelle douloureusement sa propre vie que Mark Rappaport a su magnifiquement mettre en scène dans l'étonnant From the Journals of Jean Seberg, un autre film injustement méconnu. Là où la nature semble apaisante et merveilleuse les êtres humains y évoluent avec difficulté, en proie à des démons que la psychanalyse ne sait qu'effleurer. Les autres acteurs sont fantastiques, Warren Beatty en infirmier influençable, Peter Fonda en pensionnaire de l'institut psychiatrique. La lumière d'Eugen Schüfftan a la magie des contes de fée, noir et blanc diabolique comme celui de Ghislain Cloquet dans Mickey One. Que les deux films soient associés ne tient pas qu'à la présence de Warren Beatty, ils ont été tournés à la même époque, réponse de Penn à la Nouvelle Vague, chant du cygne de Rossen, hommage sublime au cinématographe, un art entièrement basé sur le système d'identification où la fascination reste inexplicable sans s'enfoncer dans les zones sombres de notre psyché.

vendredi 14 février 2014

Trop de lumière


J'ai posé ma patte sur mes yeux. J'attends une visite. Sans savoir qui c'est. Il fait jour. Il fera nuit. Trop de lumière pour la sieste. Si personne ne passe j'attendrai le dîner. J'adore rencontrer de nouvelles personnes. D'abord je regarde. Dans le passage. Au centre du cercle. Les filles me plaisent mieux que les gars. Je me case. Il ne faut pas que ça bouge. C'est pour moi. Exclusif. En attendant j'ai posé ma patte sur mes yeux. Le ciel s'est obscurci. Le vent fait voler les allitérations. Il joue avec les mots. Déroulant. Comme une pelote de laine. Il miaule. Je ronronne. Jean-Jacques lit S. en français. Chapitre après chapitre, il s'y prend en deux fois. D'abord le roman, puis les échanges manuscrits dans les marges. Mauvaise méthode. Il se retourne vers moi. Le bruit de ma langue. Pédicure, manucure. Je lui fiche la paix. Son dos le handicape. Il marche penché. J'essaie d'être discret. Toilette. Contorsions. Et je replonge dans mes rêves. J'attends la visite de Guézi. C'est pour dimanche.

jeudi 13 février 2014

Cocorico déplacé


Un ami me raconte que lors d'une manifestation culturelle qu'il a organisée les participants étrangers étaient charmants et coopératifs tandis que les Français débordaient de prétention et d'arrogance. Il y a toujours des exceptions, mais souvent les visiteurs sont des modèles de courtoisie pendant que les jeunes franchouillards se comportent comme des petits cons. Même constat entre les stars et les seconds couteaux. J'essaie de comprendre comment l'on peut être aussi cuistre. Les étrangers de différentes nationalités se retrouvant momentanément dans notre pays sont curieux les uns des autres alors que les locaux protègent leur pré carré, pardon, hexagonal. Sont-ce leurs acquis qu'ils défendent jalousement, le besoin des faibles de s'affirmer ou les restes du colonialisme ? Ce comportement n'est pas commun à tous les pays. On est plus ou moins bien reçus selon les cultures. À notre niveau l'emblème national montre que les traditions débiles ne datent pas d'hier. Si coq et gaulois se disent tous deux gallus mallus ortinigus en latin, la référence à l'orgueil remonterait à Philippe Auguste. Pourquoi ce trait de caractère typiquement français génère-t-il automatiquement des comportements indignes ? Si l'on en juge par la politique d'immigration de nos gouvernements successifs nous avons encore beaucoup de progrès à faire en matière d'accueil ! Le ministre de l'intérieur porte bien son terme. Lorsqu'il met son nez dehors il reste bouché (on ferait d'ailleurs bien de faire pareil à son approche). La France est pourtant composée d'une palette de couleurs inégalée, mélange de parfums du monde entier, de ceux qui sont allés jusqu'au bout de la terre à ceux qui ont rêvé de culture et de savoir vivre, paysages et terroirs si variés, où la langue, les arts, la philosophie, la cuisine et tant d'autres merveilles doivent à toutes les tribus qui l'ont occupée et s'y sont installées. Cocorico !

mercredi 12 février 2014

Équilibre précaire


La douleur lancinante fait vaciller ma bougie. Elle penche dangereusement. Pas une goutte de cire ne vient tâcher le parquet. Ma bougie est aussi fausse que celle de Jason Shulman décrivant une sphère. Pas moyen de me concentrer sur un texte long. Je passe du coq à l'âne en dansant d'un pied sur l'autre. Les cubes en équilibre sur un fil se décalent les uns derrière les autres. Castagnettes. Même le balancier est trop lourd pour que je m'en charge. À plat. Je délègue. À force de répétitions on sait bien que ça passe. Maigrir. J'envoie des messages dans une bouteille. Les mails se perdent dans la foule. Appels à l'aide. Des pigeons reviennent de voyage, porteurs de bonnes nouvelles. Je les cueille lorsqu'ils passent à proximité du divan. Le vent fait plier les bambous. Je reste stoïque. Aucun mérite. Pas question de dégainer. Les jambes se dérobent. Au voleur ! Des pièges les attendent. Yuccas pointus, herbes coupantes. J'oscille. Main chaude ou pigeon-vole ? L'objet perdu est toujours là où il devrait être. Question d'organisation. Je m'installe. Incapable. Il faut que je bouge.

mardi 11 février 2014

Serge Hureau : Gueules de Piaf


Comme je réécoute Le Voyage d'Hiver arrangé par René Lussier la voix de Keith Kouna me rappelle diablement celle de Serge Hureau. Le directeur du Hall de la chanson a monté plusieurs spectacles, hommages décalés à des vedettes de la chanson comme Charles Aznavour, Édith Piaf ou Mireille. Dans le CD Gueules de Piaf (Rue Bleue, 1995) Hureau chante dans une tradition canaille tandis que les polyinstrumentistes Montferrat (guitares, basse, banjo, violon...), Michel Risse (percussions, piano préparé, harmonicas...) et Pierre Sauvageot (trompettes, trombone, saxhorn, piano électrique...) l'accompagnent avec des instruments parfois inhabituels tels chaîne d'acier, chaussures à clous, balai brosse ou piano-jouet... L'orchestration est résolument inventive et les arrangements toujours à propos. C'est à mon goût ce qui manque le plus à la chanson française, du culot ! Il y a longtemps que je connais cette petite bande : Sauvageot était un élève de Bernard Vitet, Michel Risse était le batteur de Bekummernis et Serge Hureau participa à l'aventure de l'exposition-spectacle Il était une fois la fête foraine...
Hureau a choisi des chansons pour la plupart peu connues de la môme Piaf, essentiellement des faces B : La ville inconnue, Un monsieur me suit dans la rue, Browning, Paris-Méditerranée, Coup de grisou, Elle fréquentait la rue Pigalle, Quand même, Les deux ménétriers, Il riait, L'hymne à l'amour, La belle histoire d'amour, Monsieur saint Pierre, Comme un moineau, Les mômes de la cloche... Chantées par un homme, elles se démarquent plus facilement de l'extraordinaire artiste dramatique à la voix inimitable. La collaboration intelligente avec des musiciens sachant saisir la liberté du jeu, avec une palette de timbres inspirée, confère à cet album une modernité décapante. L'an passé Hureau a monté un nouveau spectacle Piaf avec Olivier Hussenet et Claude Barthélémy. Ses collaborations rappellent celles de Brigitte Fontaine ou Colette Magny avec des jazzmen ou des musiciens contemporains, parmi les plus intéressantes et les plus remarquables...

lundi 10 février 2014

Lumbago


Faut-il être idiot pour me coincer le dos une fois de plus ! Rien de nouveau sous le soleil, je me suis abîmé à 18 ans, la hernie discale et les trois disques écrabouillés j'en avais 31, voilà donc trente ans que je suis (ir)régulièrement handicapé. J'en prends chaque fois pour trente ans, mais quelques jours plus tard j'obtiens une remise de peine. Les ostéos ont remplacé les kinés, et depuis quelques années je ne pousse plus jamais de grand cri japonais en m'écroulant par terre, en particulier grâce au vigoureux massage chinois. La gymnastique matin et soir devrait m'empêcher de me mettre en baïonnette, avec les jambes décalées du tronc, position antalgique qui n'amuse que les camarades devant qui je me désape. Mais voilà, il arrive que j'exagère en faisant des folies de mon corps. Si certaines sont trop agréables pour les éviter, d'autres relèvent de la plus grande stupidité. Il faut pour cela un concours de circonstances, fatal, comme de porter un arbre en torsion après avoir scanné trois cents photographies du Drame toute la journée. C'était à prévoir, surtout après une légère prise de poids. Donc voilà, il ne suffit plus que d'enfiler ses chaussettes pour se retrouver avec un lumbago pas piqué des hannetons. Je l'écris comme un pense-bête, mais tout effort prévisible devrait automatiquement m'inciter à me gainer. Dans le cas contraire je n'arrive pas à penser à grand chose d'autre, d'autant que j'ai avalé analgésique et anti-inflammatoire, aussi ressasse-je dans cette colonne le spleen du bonzaï humain qui prend son mal à patience.

vendredi 7 février 2014

Humanité, quelle question ?


Après l'empathie, l'utopie, la confiance, Après l'humain ? et Créativité, je rédige ma sixième contribution à la Revue du Cube sur le thème du partage. Mon texte me hante. Il commence par la phrase indépendante : "J'aimerais croire en l'avenir." Comme je le pratique souvent dans ce genre de texte, le dernier paragraphe évoque les pourtant après une description sombre de ce qui se profile si nous n'agissons pas rapidement. J'ignore si c'est encore de saison, car certains sont beaucoup plus pessimistes, notant que la fonte de l'Arctique s'accélère au delà des prévisions. On entrevoyait une hausse du niveau de la mer d'un mètre, on s'approcherait plutôt des dix mètres, avec des conséquences désastreuses, nous plongeant dans une nouvelle ère glacière. Le Gulf Stream détourné et nous voilà avec le même climat que Montréal dont nous partageons la latitude, pour commencer. Le réchauffement climatique est un concept erroné, surtout si l'on ajoute les retombées radioactives de Fukushima... L'espèce humaine n'est pas éternelle. Chacun d'entre nous non plus. Est-ce que tout a une fin ?
Cela ne nous empêche pas de nous foutre sur la gueule, sans arrêt, bien au contraire. Comment expliquer les guerres qui ravagent la planète ? Même si la violence et la mort sont rentables, n'y aurait-il pas d'autre manière de penser, d'envisager de vivre ensemble ? L'absurde règne en maître. Sommes-nous capables de penser par nous-mêmes quand rien ne nous y prédispose. La manipulation est totale, absolue. Les pressions économiques qu'exerce la société, celles psychologiques qu'exerce la famille, les manipulations dont les médias sont les vecteurs nous empêchent de remettre en question nos us et coutumes. Nous sommes devenus aseptisés, nous avons oublié notre animalité, ou du moins nous avons feint de l'avoir perdue. L'information est une religion moderne. Les gourous de l'informatique rêvent d'une révolution qui n'obéirait pas aux lois de l'exploitation de l'homme par l'homme, ni de la nature évidemment. Les scientifiques inventent des formules innocentes que les maîtres du monde transforment en engins de mort. La machine s’emballe, nous précipitant contre un mur qu'il eut suffi de contourner à défaut de ne pas l'avoir construit.
Je suis resté l'enfant naïf et plein d'espoir qui adhérait à onze ans aux Citoyens du monde. L'absurdité des hommes, leur besoin de tout dominer, à commencer par les femmes, m'est toujours aussi incompréhensible. Quelles forces nous gouvernent ? De quelles bestioles sommes-nous les véhicules ? Que nous réserve l'avenir ?
En créant les liens hypertexte je m'aperçois que ma première contribution à la Revue s'intitulait déjà Tout partager entre tous !

jeudi 6 février 2014

In a world, la voix off force l'écoute

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Si j'évite voire exècre la voix off omniprésente sur les documentaires cinématographiques, les transformant en banal reportage, j'apprécie la qualité des comédiens qui se prêtent au jeu lorsqu'elle est indispensable. Le rôle du narrateur réclame un casting sévère en fonction de l'émotion ou du sens que l'on souhaite produire. Certaines voix doivent incarner Monsieur Tout-le-monde, d'autres rassurer, convaincre, inquiéter, amuser, etc., et certaines incarnent des personnages identifiés. D'avoir eu la chance de travailler avec des comédiens comme André Dussollier, Claude Piéplu, Michael Lonsdale, Daniel Laloux ou Dominique Fonfrède me rend exigeant lorsqu'il s'agit de distribuer des rôles. Toute création radiophonique réclame un casting rigoureux pour que les images mentales se construisent et fassent exister les corps. Il ne suffit pas de les choisir, il faut aussi savoir les diriger. Trop souvent les acteurs sont livrés à eux-mêmes et s'ennuient.
L'actrice Lake Bell a écrit et réalisé une intéressante comédie sur le monde du voice-over, la voix off qui vient se poser par dessus les bandes-annonces des films. Reste à régler le sort de la musique, ici encore hélas au régime habituel.


In a World... confronte un père machiste, avec une voix de basse comme j'aurais rêvé d'en posséder une, à sa fille qui souhaite quitter ses imitations vocales pour marcher sur les traces paternelles. Avec humour et tendresse Lake Bell réussit son pari et dresse un portrait de l'Amérique en filigranes, puisque les névroses familiales s'étalent sans complexes sur l'écran. Dans un monde dominé par les hommes, des femmes décident de prendre le pouvoir.
Qu'est-ce que le pouvoir si ce n'est être capable ? Les médias, les us et coutumes, les habitudes tendent à nous dissuader de changer le monde. Pourtant tout est possible. Il suffit d'arrêter d'écouter les sornettes et de s'y coller.

mercredi 5 février 2014

Bagnolet en plongée


Prenant le thé chez Caroline et Stan j'en ai profité pour photographier la vue de leur seizième étage. Voilà 15 ans que j'habite Bagnolet et que je rêve de dominer Paris depuis les barres devant chez nous. Entre elles et nous, les lofts qui sont montés de trois mètres sur le trottoir d'en face ont caché ceux du bout de la rue Diderot. J'avais répondu à Françoise que la perte de la découverte qui s'ouvrait à nous serait peut-être compensée par l'arrivée de voisins sympas. On ne saurait dire mieux. C'est incroyable comme de vivre dans un pavillon crée des liens rares lorsque nous sommes en immeuble. La promiscuité éloigne les gens les uns des autres. On protège son intimité là où l'indépendance réclame du lien social. Il y a évidemment quelques brebis galeuses comme les célèbres sorcières du fond de l'impasse, mais notre quartier est un village où nous nous rendons régulièrement visite les uns les autres et partageons de très fortes amitiés. La campagne pour les élections municipales a multiplié les connexions et nous avons fait récemment connaissance avec des riverains qui deviendront probablement des amis, même si tous ne soutiennent pas (encore) comme nous le candidat du Front de Gauche, Laurent Jamet !


Si le plateau où nous habitons est situé à cent mètres de haut par rapport à la Seine le seizième étage rajoute cinquante mètres, ce qui le place à la hauteur du second étage de la Tour Eiffel, minuscule comme la Tour Montparnasse, le Panthéon, le Sacré Cœur dans le panorama incroyable qui s'offre à nous. Seules les Twin Towers des Mercuriales nous regardent avec prétention et me suggèrent d'aller un de ces jours y faire un tour...

mardi 4 février 2014

Raconte-moi des mensonges

...
Tell Me Lies de Peter Brook n'avait pas été projeté depuis 1968 ! Il est formidable de découvrir 45 ans plus tard le pamphlet contre la guerre du Viêt Nam que ce célèbre metteur en scène croyait perdu. Le film, pas la guerre ! Encore que toutes les guerres sont perdues du point de vue des morts et même des autres, de tous les autres. Et Peter Brook de suggérer que la remasterisation du film coïncidant avec la boucherie en Syrie lui confère une actualité (que l'on voudrait nous faire croire) éternelle.
Tell Me Lies tente d'ouvrir les yeux de celles et ceux qui ne veulent pas voir. L'image de départ d'un enfant brûlé au napalm justifie que la troupe de théâtre dirigée par Brook à New York monte US. Son adaptation cinématographique tournée dans le Swinging London de 1967 n'en conserve que les chansons qu'il monte en contrepoint d'un mélange vivifiant où les frontières entre documentaire et fiction sont effacées. Les trois jeunes comédiens, parmi lesquels Glenda Jackson, les interprètent face caméra avec un mordant inhabituel sur des paroles satiriques d'Adrian Mitchell qui échappent au message formaté du genre. Leurs improvisations, déjà à l'origine de la pièce américaine, dynamise le propos, à l'instar de cette party organisée par l'équipe où de vrais politiciens sont invités. La musique jazzy très Broadway composée par Richard Peaslee renforce également la critique, absurdité des conflits dont les véritables enjeux ne sont jamais révélés, complicité des masses face aux crimes perpétués en leurs noms. Le style inventif du film le rapproche de ceux de Dziga Vertov, ciné-tracts qui swinguent et réfléchissent la vie mieux que toutes les démonstrations dogmatiques et le côté bien-pensant appelé aujourd'hui "politiquement correct". J'y pense en ce moment où les affiches pour la campagne électorale des municipales à laquelle je participe sont vraiment trop tartignoles.


Le DVD publié par Blaq out propose deux entretiens passionnants, le premier avec le réalisateur, également producteur, dont le style a changé à partir de ce moment, le second avec Séverine Wemaere et Gilles Duval qui ont exhumé ce brûlot indispensable, pépite dont l'éclat devrait guider les jeunes créateurs dans notre époque de démence où la révolte est bien molle et les films trop souvent à son image.

lundi 3 février 2014

Que faisaient vos parents ?


Lorsque j'évoque le périple de trois mois que nous avons réalisé seuls aux États-Unis en 1968, ma petite sœur et moi alors que nous n'avions que 13 et 15 ans, la question est toujours la même : "mais que faisaient vos parents ?". Je répète que mon père pensait que les voyages forment la jeunesse et que ma mère s'inquiétait. Cette réponse est évidemment incomplète. C'est l'une des raisons qui m'a poussé à écrire USA 1968 deux enfants, le roman que Les inéditeurs viennent de publier pour iPad. On me demande ensuite pourquoi exclusivement pour iPad et pourquoi pas un ePub. Parce que Mikaël Cixous n'aurait pas pu soigner la mise en pages abondamment illustrée voire animée, ni Mathias Franck programmer l'œuvre interactive qui orne la couverture et faire en sorte que tout se tienne. Apple a de graves défauts, mais pas celui de la qualité ! Cette réponse est tout aussi incomplète. Il y a bien d'autres raisons dont la première est ce roman lui-même que l'on appelle augmenté, mais qui aurait pu tout aussi bien se revendiquer multimédia ou je ne sais quoi. Les prochaines œuvres seront également des applications.
Pour les lecteurs et lectrices qui ont déjà acheté mon nouveau roman sur l'AppStore je vous confie un petit secret : Mathias a glissé un Easter Egg ! Notre œuf de Pâques est un petit machin interactif caché quelque part dans le but de déclencher un sourire, tradition qui remonte à l'époque des CD-Roms. Les tablettes, et l'iPad plus qu'aucune autre, nous permettent de réactiver notre passion pour ces objets interactifs qui ont stupidement disparu du jour au lendemain avec l'éclatement de la bulle Internet en 2000, alors qu'ils recélaient des trésors d'imagination, de beauté et de ludicité. Nous avions coutume de dire que nous produisions du contenu et, peu importe le support, nous pourrions toujours l'adapter à l'avenir. La question se pose aujourd'hui crument. Tout cela coûte cher, du moins en temps homme-machine. Ressortirons-nous Carton et Machiavel, Somnambules, Alphabet et tant d'autres ? Parmi tous nos projets nous envisageons en effet une série vintage en faisant profiter ce patrimoine des ressources actuelles...