Jean-Jacques Birgé

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jeudi 30 juin 2016

Plus que 5 jours de Carambolages


Il ne reste plus que cinq jours avant la fermeture de Carambolages, l'exposition du Grand Palais imaginée par Jean-Hubert Martin dont j'ai conçu l'intégralité du parcours sonore. La polémique y est allée bon train. Certains l'ont détesté, arguant qu'il n'y avait pas de cartels, ce qui est faux car des écrans indiquent le titre et l'auteur de chaque œuvre, mais il est vrai qu'on les découvre chaque fois après s'être fait sa propre idée, ou bien ils trouvent que l'enchaînement des œuvres ne rime à rien. D'autres ont adoré se laisser porter par leur sensibilité au fil du jeu des associations, chaque œuvre suggérant la suivante selon un enchaînement propre au conservateur. Conservateur n'est probablement pas le meilleur terme pour qualifier l'homme qui en 1989 avait chamboulé nombreux visiteurs du Centre Pompidou avec Les Magiciens de la Terre.


Histoire de mettre en appétit celles et ceux qui n'y sont pas encore allés j'ai choisi quelques clichés attrapés ici et là au long des 26 cimaises. Les autres reconnaîtront l'échiquier Good versus Evil de Maurizio Cattelan où un seul personnage est représenté de part et d'autre (Sigmund Freud à deux âges de sa vie!), un trompe-l'œil de Louis Léopold Boilly représentant le dos d'un tableau, Le chat d'Alberto Giacometti précédant un sarcophage de musaraigne, antiquité égyptienne de vingt-cinq siècles plus tôt... Jean-Hubert Martin a choisi de montrer des pièces rarement exposées. Pour des raisons de budget, nombreuses viennent de musées d'Île-de-France. Le somptueux catalogue en accordéon de 19 mètres de long expose évidemment les raisons de ses choix, qu'ils soient esthétiques ou sémantiques. Sinon pourquoi présenter Painting as a Pastime où Gloria Friedmann reproduit trois paysages peints par Winston Churchill, Dwight Eisenhower et Adolf Hitler, accompagnés d'une sculpture constituée de deux jambes vêtues d'un pantalon de la Wehrmacht en forme de croix gammée ?


Si elle permet à chacun et chacune de s'approprier les œuvres quelle que soit sa culture en laissant agir son imagination, l'exposition Carambolages est éminemment brechtienne. Elle interroge sans arrêt l'espace et le temps. Les sauts spatiaux-temporels sont légion. Qu'est-ce qui a changé au travers des siècles ? En composant le parcours musical j'ai cherché à jouer des mêmes effets de distanciation, ou plus exactement de distance, me rapprochant ou m'éloignant du sujet comme les visiteurs le font pour admirer de près ou de loin un tableau. Ce mouvement est toujours révélateur. Carambolages offre de changer d'angle. Comme ces trous dans la toile, de l'autoportrait de Nicola Van Houbraken vers 1720 au Concept spatial, attentes de Lucio Fontana en 1958. De même tout mon travail sonore est axé sur tension-détente, consonances et dissonances, déplacement d'un élément sur la Toile, etc.


Si vous souhaitez vous immerger totalement dans ce long métrage où l'imagination est reine, pensez à télécharger l'application avant d'y aller et emportez un casque audio avec votre smartphone...

Articles précédents sur Carambolages : 1. Le regard / 2. Synchronisme et mp3 / 3. Suivez le guide / 4. Le parcours sonore / 5. Trois angles / 6. L'origine / 6. N'oubliez pas vos écouteurs

mercredi 29 juin 2016

Pêché au Harpon


Amandine Casadamont et moi avons donné le nom de notre premier album à notre duo. Nous nous appelons donc désormais HARPON ! Occasion rêvée pour ma camarade, platiniste de circonstance, d'apporter un poulpe à déjeuner, avant que nous entrions en studio pour préparer le concert de demain soir jeudi.
Le poulpe était un rescapé d'un repas concocté par la scénographe culinaire Marie Chemorin dont les créations sont de véritables œuvres dramatiques qui se dégustent à plusieurs. Pour avoir joué les assistantes kali de la maître-queux, Amandine, qui ne fait jamais les choses à moitié, avait également apporté une charlotte au chocolat enrobée de biscuits de Reims. Je n'eus plus qu'à assaisonner la bête d'un délicat bouillon dashi au kombu et d'une pâte de yuzu goshô et nous nous mîmes à table, le riz gluant en feuille de bananier accompagnant l'ensemble. Au café, nous étions fin près pour embarquer.
Tandis que je lui fais écouter ma palette sonore en faisant courir mes doigts sur le grand clavier, Amandine choisit les vinyles qu'elle fera tourner sur ses trois platines selon les cinq thématiques cinématographiques que nous avons secrètement déterminées. J'oserai le terme de facéties tant l'humour habille nos sombres évocations sonores. Le poulpe incarne d'autre part merveilleusement l'énigme de la création ainsi que les acrobaties schizophréniques qu'elle exige de nous pour lui donner corps.

mardi 28 juin 2016

La chose pond sa bile


Lorsque j'ai envoyé ma contribution pour le dixième numéro de la Revue du Cube je n'avais pas trouvé d'illustration pour égayer subrepticement mon texte. Et puis d'habitude je lis toute la revue avant de la chroniquer, mais je suis occupé à préparer le concert de jeudi avec Amandine Casadamont. Club privé conçu par David Lynch, invitations nominatives, aussi ne puis-je l'annoncer avant, mais seulement en parler après. Donc voilà pour aujourd'hui. Mais je vous encourage à lire les autres textes de la revue dont le thème est cette fois la responsabilité.

La culpabilité ne mène nulle part, parce qu’elle est tournée vers le passé. Or on ne saurait le changer, si ce n’est en réécrivant l’Histoire, ce dont ceux qui exercent le pouvoir ne se privent jamais¹. Hors se frapper la poitrine du poing, leur réponse est l’oubli, le travestissement et le mensonge. Ce n’est pas ainsi que l’on peut espérer changer le monde. Par contre, la responsabilité marche vers l’avenir. Elle permet d’éviter de reproduire les erreurs du passé. Il y a tant de manières de se tromper qu’il est dommage de répéter ses mauvaises manières ! L’expérience offre un champ fantastique à l’expérimental.
L’humanité a prouvé plus d’une fois que les révolutions sont produites par des hommes et des femmes, des gens simples comme vous et moi, des gens compliqués comme vous et moi, des gens complexes comme vous et moi. Les héros, les chefs, les délégués ne sont que des étendards, acteurs en mal de reconnaissance à la solde d’intérêts qui devraient être ceux de la population, mais sont trop souvent confisqués par des petits malins, trop gourmands pour être honnêtes. Le pouvoir de nos représentants est celui qu’on leur octroie. Ils ne devraient exprimer que la résultante des forces de chacune et chacun, mais hélas le pouvoir leur monte facilement à la tête, et le système les pervertit à vitesse V. Pour que la responsabilité de chacune ou chacun s’exerce pleinement nous devrons probablement en passer par une démocratie directe où les délégués ne seront plus des professionnels, mais de simples citoyens. Les élections, avec leurs campagnes de publicité où les promesses ne sont jamais tenues, ont montré leurs limites. Le tirage au sort a fait ses preuves, tels les jurés d’assises. Pourquoi ne pas l’appliquer à l’organisation et à la gestion de la Cité ? Que les responsables choisis ne puissent pas être reconduits, qu’ils aient des comptes à rendre de leurs actes à la fin de leur mandat, offriraient des garanties qu’aucun gouvernement n’a su protéger jusqu’ici.
Chacune et chacun à son propre niveau a la responsabilité d’inventer et de s’inventer, en accord avec le reste des habitants de la planète. Il faut ainsi comprendre que l’humanité ne pourra survivre en s’entredéchirant, ni en exploitant sans vergogne le reste des espèces animales et végétales. Vivre ensemble est une garantie de sa propre survie.
Enfin, il ne faut pas croire que le « bien pour tous » peut s’abstraire du « beau pour tous » comme évoqué par Nils Aziosmanoff dans son édito toujours aussi remarquable. Ce n’est d’ailleurs ni une question de bien, ni une question de beau, mais le rapport intime que doivent entretenir théorie et pratique. Le fond et la forme sont intimement liés, s’influençant l’un l’autre. Aujourd’hui, par exemple, la plupart des films documentaires traitent d’un sujet (de préférence bien-pensant et dépressif) sans s’inventer une forme qui lui corresponde, ce ne sont que des reportages, et ce n’est pas non plus parce que la photo est belle que c’est réussi. Si les fictions soignent la technique, elles noient leur montage déjà formaté dans un flux musical redondant qui donne à toutes le même parfum. Les réalisateurs en oublient le style, un style approprié à l’objet de leur désir. La même misère s’exerce en musique, les chansons à texte occultent les recherches formelles. À ce rythme on ne prêche que des convaincus. À imposer les réponses plutôt que susciter les questions on gèle la pensée dans les boîtes crâniennes. Ce qui est important, ce n’est pas le message, mais le regard². La culture est le parent pauvre de la politique actuelle, tous partis confondus. Constatez les choix qui sont faits lors des grands rituels médiatiques ! Alors que dire de l’art ? C’est pourtant en changeant notre manière de penser que l’on aura une chance de voir naître des idées nouvelles.

Notes :
¹ Shlomo Sand, Crépuscule de l’Histoire, Flammarion
² Jean-Luc Godard, Une femme est une femme, disque 33T 25cm (rareté, chef d'œuvre !)

lundi 27 juin 2016

The Hidden, film-culte méconnu


Comme je suis toujours à la recherche de films qui sortent de l'ordinaire, Jonathan Buchsbaum me suggère The Hidden (1987) en avançant que c'est drôle et qu'on peut le considérer comme "une sorte de" thriller... Le film de Jack Sholder avait reçu, entre autres, le Grand Prix du Festival international du film fantastique d'Avoriaz l'année suivante, mais j'imagine que la renommée de ce genre de film atteint essentiellement les amateurs de ces œuvres de niche. On notera la présence du jeune Kyle MacLachlan découvert dans les films de David Lynch, aussi froid que le sera plus tard l'agent spécial Dale Cooper dans la série Twin Peaks. Pourtant The Hidden rappelle plutôt de Videodrome ou The Naked Lunch de David Cronenberg.


La bande-annonce, comme ma chronique, ne doivent jamais déflorer le film. C'est pour moi toujours un problème de ne rien raconter tout en incitant mes lecteurs à regarder tel ou tel. La surprise doit rester intacte. De même j'évite de lire quoi que ce soit sur un film avant de le projeter. Alors comment se faire une idée et choisir ? Par une somme d'indices, de rapprochements, de termes somme toute assez flous, mais qui précisent la raison de mon enthousiasme. Lorsque l'on accorde sa confiance à un journaliste ou un ami dont les goûts sont proches des siens on arrive à avancer au milieu de la jungle des films anciens et récents à notre portée. Vous trouverez peut-être un peu difficilement ce petit bijou fantaisie, paru en DVD il y a une dizaine d'années, mais il nous a fait passer une bonne soirée.

vendredi 24 juin 2016

Houellebecq au Palais de Tokyo


L'imposante exposition Rester vivant conçue par Michel Houellebecq au Palais de Tokyo rend remarquablement sa perception acérée et cynique de la banalité. Au delà des photographies et des films qui y sont montrés la scénographie parfaitement adaptée à l'œuvre de l'écrivain tient lieu d'installation, immersion complète dans les images et les sons diffusés de pièce en pièce, gigantesque appartement labyrinthique où ses obsessions se renvoient les unes aux autres et s'imbriquent. J'ai évidemment un petit faible pour le fumoir où un juke-box poétique diffuse les poèmes que nous avons enregistrés ensemble, Le sens du combat édité par Radio France et surtout Établissement d'un ciel d'alternance que j'avais produit chez GRRR et que l'on retrouvera en vente à la librairie du musée.



Comme on peut y recracher sa fumée on imagine que très vite les visiteurs auront l'impression d'avoir la tête dans le cendrier. Politiquement incorrect, comme les chromos ringardes de bimbos probablement troussées par le photographe, mais aucune provocation puisque ses invectives lui furent chaque fois dictées par les questions imbéciles de quelques journalistes. Ainsi Houellebecq peut exposer son cœur de midinet que l'on retrouve dans ses paysages de nature ou la salle consacrée à Clément, son chien aujourd'hui disparu et qui partagea longtemps sa fausse solitude. Pour comprendre cet univers où nous errons comme si nous visitions un appartement meublé en vue de le louer, il faut se rappeler que Houellebecq est un écrivain comique, entendre que sa poésie kafkaïenne est avant tout emprunte d'humour.


Non, Michel t'es pas tout seul... L'accompagnent Raphaël Sohier, Renaud Marchand, Maurice Renoma, et Robert Combas à qui une grande salle est consacrée, tableaux mais aussi son espace de travail recréé où des musiciens en direct succèdent à l'immense discothèque du peintre... La beauté des choses préoccupent le poète comme la musique pop le fascine. Le son immersif ou in situ, très présent dans l'exposition, ouvre également une porte à ce médium très souvent absent des musées. Je ne peux que m'en réjouir, d'autant qu'à l'heure actuelle j'occupe pas mal le terrain : parcours musical de Carambolages au Grand Palais, environnement sonore des Monuments aux morts au Panthéon, design sonore des stations interactives de Darwin, l'original à la Cité des Sciences, et donc juke-box ici-même puisque Michel Houellebecq m'a demandé de découper une trentaine de poèmes enregistrés ensemble et qui figurent aux côtés de Jean-Louis Aubert et Iggy Pop.


L'évocation du tourisme de masse piétinée par la horde des visiteurs respire son humour camouflant soigneusement ses angoisses Dix-huit salles, dix-huit stations d'une passion qui reste la même depuis ses débuts. Non, tu n'as pas changé ! Mais la mort rôde pourtant en filigranes, tant il est besoin d'affirmer son existence. Aucun portrait de l'artiste certes, son œuvre affirmant la rémanence du corps tant qu'il est encore temps.


Parallèlement à Rester vivant, les autres jeunes artistes exposés m'apparaissent d'une vacuité déprimante, sauf le travail de Mika Rottenberg dont les installations où évoluent des personnages vivants prolongent ses films drôles et corrosifs. L'artiste argentine creuse le monde du travail et de l'aliénation en poussant sa logique dans une mise en scène qui ne pourra jamais être aussi cruelle que la réalité. À partir de situations dramatiques entrevues sur la planète, Rottenberg construit d'incroyables ateliers où l'exploitation de l'homme par l'homme et sa soumission aux machines frise l'absurde, celle d'un monde dont nous sommes les complices.

jeudi 23 juin 2016

Adam Curtis, documentariste à l'œuvre contre les idées reçues


Si vous n'avez jamais entendu parler du documentariste britannique Adam Curtis (plus fourni, mais en anglais dans le texte) cela n'a probablement rien de surprenant et il n'est pas trop tard pour rattraper le temps perdu à regarder des reportages plan-plan comme il y en a tant. Adam Curtis réalise des films presque exclusivement pour la BBC, or le monde du cinéma méprise royalement ce médium. De plus il est anglais et il est difficile de trouver ses films sous-titrés. Deux raisons pour passer à côté d'un incontournable pourfendeur de l'establishment dont les recherches formelles de ses derniers films sont à l'égal des sujets traités. On connaît la réputation des Britanniques en matière de documentaires et cette fois vous serez servi !


Contrairement à ses autres documentaires qui ont recueilli quantité de prix dont de nombreux BAFTA, It felt like a kiss (2009) n'est pas un film en soi puisqu'il fait partie d'un spectacle multimédia de la compagnie Punchdrunk avec la partition du musicien de Blur et Gorillaz, Damon Albarn, interprétée par le Kronos Quartet, mais c'est un des plus drôles, accessible même si l'on ne comprend pas bien la langue de Shakespeare ou de Lennon-McCartney. Dans ses films les plus récents Adam Curtis utilise des images d'archives qui ne semblent pas toujours en rapport avec son sujet, mais qui sous-tendent un discours intelligent et sensible touchant souvent à l'inconscient. La manipulation de l'opinion dans les pays démocratiques est justement le thème de The Century of the Self (2002) ou comment le neveu de Sigmund Freud inventa les relations publiques et la société de consommation en adaptant les théories de son oncle, suivi par Anna, la fille coincée du psychanalyste viennois.


Dans tous ses films, souvent assez longs et découpés en trois ou quatre parties d'une heure, on découvre des séquences incroyables d'images vues nulle part ailleurs. La fiction et le réel se mêlent souvent pour servir son propos. Le travail de montage et de sonorisation est remarquable. Dans ses films les plus récents les cartons rappellent explicitement les travaux de Jean-Luc Godard, mais ailleurs la voix de Curtis accompagne souvent ses montages insolents ; les images et les sons ne sont pas des redondances du commentaire, ils jouent de transversalités en s'inspirant de Brecht et Freud. Pandora's Box (1992) aborde les dangers de la rationalité technocratique et politicienne, The Living Dead (1995) les manipulations de l'Histoire nationale et de la mémoire individuelle, The Power of Nightmares (2004) le parallèle entre l'islamisme du monde arabe et le néo-conservatisme des États Unis avec leur intérêt mutuel de créer un ennemi pour attirer notre sympathie, The Trap - What Happened to our Dream of Freedom (2004) le concept simpliste de liberté sur des êtres devenus robotiques à force de bourrage de crâne, All Watched Over By Machines of Loving Grace (2007) la faillite des ordinateurs à nous rendre la vie meilleure, Bitter Lake (2015) l'alliance perverse de l'Arabie Saoudite avec les États Unis créant un monstre sous prétexte de lutter contre le Mal, etc.
J'ai découvert Adam Curtis par hasard en prenant It felt Like A Kiss pour un film de Bill Morrison dont j'ai acquis depuis le triple coffret Blu-Ray. Le style était très différent, mais l'un et l'autre se servent exclusivement d'images d'archives avec des partitions sonores savamment travaillées. Je pensais plutôt à une sorte d'actualisation du génial A Movie (1958) de Bruce Conner.


Il existe quantité de petits films et la plupart des longs de Curtis sur Vimeo ou YouTube, tous en anglais non sous-titrés, mais relativement compréhensibles selon vos connaissances en anglais. J'en ai reproduits deux ci-dessus, commencez par ceux-là, les plus anciens sont de facture plus classique, mais très au dessus de ce que l'on nous montre la plupart du temps.

mercredi 22 juin 2016

Trait d'union


Après le gag spamé d'hier je place une vraie photo de moi pour illustrer l'article du jour.
Y avais-je déjà pensé ou bien a-t-il fallu soixante ans pour que je comprenne mon trait d'union ?
Ma mère qui avait deux sœurs et une vingtaine de cousines était persuadée qu'elle accoucherait fatalement d'une fille. Elle avait donc choisi le prénom de Claire et aucun pour le petit garçon qui s'est présenté. Jacques leur paraissait acceptable, mais au dernier moment mes parents se sont souvenus qu'il y en avait déjà un en Lorraine du côté de mon père. Pris de court, ils ont accolé Jean, prénom de mon père, et le Jacques envisagé. Les prénoms composés ne sont plus à la mode, mais cela se faisait beaucoup dans les années 50. À douze ans, envoyé aux USA pour apprendre l'anglais, je découvre que pour les anglo-saxons Jack est le diminutif de John. Plutôt que devenir bègue ou schizophrène j'ai appris à danser d'un pied sur l'autre et mon trait d'union s'est transformé en articulation. N'ayant aucune culture religieuse, Sainte-Thèse et Anti-Thèse se sont incarnées dans une dialectique capable de produire un Discours de la Méthode qui me soit propre. Je le suis resté dans mes œuvres, même les plus hirsutes. De même ma quête fusionnelle ou mes aptitudes à partager avec d'autres le bonheur de faire marquent explicitement un trait d'union.
Quant à Gaston, mon second prénom que je dois à mon grand-père "mort pour la France" et que la douche à gaz m'empêcha de connaître, je le cachai soigneusement, car à l'époque il symbolisait les garçons de café. Aujourd'hui Jean-Jacques est d'un autre temps, anachronisme que j'assume de mieux en mieux avec l'âge, et Gaston serait du meilleur goût !

mardi 21 juin 2016

Je suis un homme charmant..


Bonjour,
Je me permets de te contacter parce que je pense que nous avons des points communs. Je suis un homme charmant avec un caractère entier cherchant à faire de nouvelles connaissances dans un premier temps, ensuite si affinités, on pourrait envisager une relation sérieuse. (Et oui, je suis l'homme d'une seule Femme !!!)
Je suis souriant, dynamique. J'aime les échanges enrichissants, je suis curieux du monde qui m'entoure. J'ai assez roulé ma bosse, je cherche à me poser pour entamer une vie à deux et j'aimerai y trouver de la complicité, du respect mutuel, de l'écoute, de la franchise et bien sur des projets communs... (oui, je suis peut-être un doux rêveur). Le bonheur c'est de savoir profiter simplement d'aujourd'hui, rêver un peu de demain et rire chaque jour.. En partageant c'est plus facile.. je crois.
Alors si tu penses que nous pouvons nous attendre, faisons connaissance!! Tu peux me retrouver facilement sur POF, mon pseudo est : Damien_36
A bientôt, j'espère,
Damien
Et oui, désolé Mesdames, ce n'est pas une proposition de ma part, mais celle d'un beau gars dans la trentaine qui m'envoie cela par mail en pensant que je suis une femme, le jj n'indiquant pas mon sexe. Jusqu'ici je ne recevais que des messages féminins, mais depuis quelques temps s'ouvre probablement un nouveau marché. Homme ou femme, l'arnaque doit être la même. En lisant sa déclaration, je note que son portrait est d'une banalité affligeante qui ne peut évidemment que leurrer les plus fragiles et les plus stupides. Je m'endors en lisant ces lignes. Rien ne dépasse. Rien qui puisse le repousser. Tout pour plaire. Cela commence par l'affirmation flatteuse de supposés points communs. Un F majuscule à Femme indique tout de même le macho, bien qu'il se présente comme un doux rêveur qui a roulé sa bosse, tout pour plaire, vous disais-je. Deux points à la ligne au lieu d'un ou trois, comme les points d'exclamation, pour suggérer qu'on serait deux. Un lapsus à la fin, "attendre" au lieu de "entendre" ! Quant aux liens que je n'ai pas reproduits, ils sont plus que suspects... Quelques jours plus tard, je reçois le même type de message à la noix ; le sexe du destinataire n'est cette fois pas précisé, mais la proposition de Thibaut06 est aussi fade et floue que Damien_36. J'aurais pu analyser le message d'une bimbo, j'en reçois évidemment quantité sur FaceBook sans parler de celles qui suivent mon fil sur Google. J'ignore si c'est de la prostitution déguisée, des fakes, des arnaques, mais tous ces machins encombrent considérablement la Toile.
Alors je me suis inscris dès le premier jour sur BlocTel pour ne plus recevoir de coups de fil de pub. Cela vient de s'ouvrir. Il faut compter un mois avant que cela soit efficace et cela ne filtre pas tout, mais c'est déjà ça... En attendant, je raccroche dès que je reconnais le son d'ambiance d'une centrale téléphonique. Si j'ai un doute le premier mot me confirme que c'est du démarchage. Clic !

lundi 20 juin 2016

Journal napolitain : 10/Les bonnes adresses de notre escapade


Je récapitule enfin les bonnes adresses de notre escapade napolitaine, amalfitaine et éolienne, en soulignant autant que possible les liens Internet de ces officines.


À Naples la meilleure surprise culinaire vient de la pizza frite de La Masardona où les amateurs font la queue après avoir donné leur nom, mais ce n'est hélas ouvert que le midi à part le samedi soir. Sinon dans le quartier antique A' Lucianella est une cuisine familiale sincère. Dans le quartier de la gare, les sfogliatelle chaudes de L'Antico Forno delle Sfogliatelle Calde de Fratelli Attanasio sont parfaites. J'ai trouvé des chemises à fleurs formidables à 25€ chez un vrai chemisier, Prestieri, via Toledo, et un costume bleu roi (pas d'affolement j'ai également pris un pantalon rouge révolution) avec une coupe italienne d'une rare élégance chez Emporio Uomo, via Casanova.


À Vico Equense l'Université de la Pizza, connue sous le nom de Gigino, la sert au mètre. C'est bon et un peu bizarre, car la salle ressemble à un immense réfectoire. Aussi avons-nous préféré le Terra Mia situé à côté de notre hôtel, l'Aequa. Ses risottos à l'encre de seiche ou aux agrumes et crevettes resteront inoubliables. Quant au glacier, la Cremeria Gabriele, il est absolument incontournable, un des meilleurs d'Italie et nous en avons testé quelques uns !


À Sorrento ne ratez pas le Musée de la Marqueterie, le lieu est aussi intéressant que ce qui y est présenté. Côté gastronomie, oubliez cette ville sinistrée par le tourisme.


À Ischia le seul restaurant qui nous a vraiment emballés est Un Attimo di Vino dont le patron sicilien, ancien chef étoilé qui a préféré la vie douce des îles, propose un menu à sa fantaisie, concocté avec amour. Sinon Françoise s'est fait faire de magnifiques sandales sur mesures par la cordonnière Mariarosaria Ferrara...


À Lipari nous nous sommes carrément abonnés au restaurant Kasbah Restaurant & Pizza à la cuisine inventive et succulente, voire moins cher que toutes les trattorias arnaque-touristes. Nous y sommes allés soir après soir. Quantité d'échoppes vendent des câpres (capressi e cucunci, selon la taille), trois pâtisseries proposent d'excellents canolis, des nacatulis aux amandes et des bouchées aux pistaches (les pistaches viennent toutes de Bronte en Sicile). Quant à notre excursion à Acquacalda, la trattoria Aurora ne sert que de la cuisine familiale et cela fait un bien fou. On leur a même acheté des petits gâteaux qui sont partis comme des petits pains à la première visite parisienne de nos amis.


À Vulcano ne vous contentez pas de grimper en haut du volcan, faites-en aussi le tour. Sinon les bains de boue sont une expérience intéressante. Pas forcément besoin de douche, si vous préférez vous rincer dans la mer.


À Stromboli le Villagio Stromboli possède une charmante plage sous ses fenêtres et nous nous endormons au son du flux et du reflux avant de gravir de nuit le volcan avec un des guides de Magmatrek.
N'ayant pu faire aucune comparaison je ne livre pas d'autre adresse d'hôtels, même si les nôtres étaient souvent très bien.


Pour la traversée en paquebot nous avions une cabine de 1ère classe avec douche, wc et hublot. Si vous avez les moyens ce n'est pas très cher et c'est tout de même plus confortable qu'autre chose. Et pour l'avion nous avons trouvé des billets très bon marché sur Air France sans les restrictions des low costs qui finissent par coûter cher en suppléments !

vendredi 17 juin 2016

Les quatre saisons de Marcel Hanoun


Re:Voir publie Les saisons de Marcel Hanoun en un coffret de 4 DVD. Cinéaste expérimental, contemporain de la Nouvelle Vague et méconnu du grand public, Hanoun tourne dans un no man's land entre Godard et Robbe-Grillet, Bresson et Straub. Avec les premiers il ne partage pourtant nulle perversité, mais des seconds il possède la rigueur. Même si la bande-son et quelques photos se réfèrent à l'actualité, la poésie de L'été (1968) est résolument mâle, avec à la clef nudité, gros plans ou gambadage de fille dans la campagne.


Pour L'hiver (1969) Michael Lonsdale joue le rôle du réalisateur, qu'il feigne de filmer de la peinture ou des personnages féminins dans Bruges désert. Hanoun met ici plus explicitement son discours de la méthode en abyme. S'appuyant sur la rupture entre l'image et le son, la voix off et la musique classique envahissent le hors-champ. Des coups de zoom insistent sur l'importance du montage. La couleur fait son apparition, s'intercalant avec le noir et blanc. Cette dualité est à l'image des rapports homme-femme de ce second volet, mais le mâle ne peut s'empêcher de donner des leçons. Les femmes sont laissées pour compte et fleurette, des comédiennes. Ce n'est pas pire que chez la plupart de ses congénères, mais ici, comme chez Godard, les cassures permettent de voir et d'entendre, chose devenue rare au cinéma. J'ignore qui a influencé l'autre, mais il y a trop de coïncidences. Les langues et les pistes se superposent. Les acteurs, ayant souvent la bouche fermée tandis qu'off ils sont bavards, nous obligent à nous identifier à leurs pensées plutôt qu'à leurs actes.


Chaque nouvelle saison complexifie le dispositif, précisant le style de Marcel Hanoun sans se soucier du genre. La fiction y pénètre avec Le printemps (1970). Lonsdale encore, rare comédien à oser l'impossible en marge de films plus commerciaux. La fuite remplace la promenade, scandée en panoramiques heurtés. Le documentaire fait une apparition saignante. Montage parallèle de scènes de passage. De rites ? Les voix s'effacent devant la nature. Les règles d'une petite fille marquent définitivement l'arrivée du printemps.


Face à la caméra de Hanoun, Lonsdale, toujours, regarde son film dont on entend que la musique de Mahler. Ainsi commence L'automne (1972) avant que l'image ne disparaisse pendant un coup de téléphone. Tamia joue le rôle de la chef monteuse. Elle tient tête au réalisateur comme à son amant. Les mœurs ont évolué depuis quatre ans. (Je note avec amusement que si Tamia chantera avec notre Drame Musical Instantané après avoir été du Unit de Michel Portal, Lonsdale créera plus tard notre spectacle Buzzati). Les deux personnages évoquant le film virtuel qu'ils montent incarnent en fait le discours de Hanoun. Le contrechamp invisible devient le moteur de l'action. Je note encore que Tamia a des accents de Brigitte Bardot comme certaines phrases off des acteurs sonnent étonnamment godardiennes. La sexualité et la politique sont mises sur le grill, comme l'action et la parole révèlent notre impuissance. Avec cette dernière saison, Hanoun est entré dans le réel, celui de la fiction assumée.



→ Marcel Hanoun, Les saisons, coffret Re:Voir 4 DVD et un livre de 100 pages avec articles signés par Jean-Louis Bory, Dominique Noguez, Emeric de Lastens, André Cornand & Abraham Segal, Paola Melis, 49,99€

jeudi 16 juin 2016

Delusion of the Fury, Harry Partch revu par Heiner Goebbels


Alors fan de Frank Zappa et Sun Ra, j'ai découvert Harry Partch en 1971 avec l'enregistrement de l'opéra Delusion of the Fury grâce à François qui tenait le magasin de disques Givaudan au coin du boulevard Saint-Germain et de la rue de Luynes. J'ai depuis acquis la majorité de sa discographie et les deux DVD passionnants qui lui sont consacrés. Je suis également Heiner Goebbels depuis le Festival de Victoriaville au Québec où nous jouions tous les deux en 1987. C'est un des rares compositeurs du label ECM avec Michael Mantler qui attire encore ma curiosité. C'est dire si je suis impatient de découvrir cette re-création rendue possible par la fabrication de copies des instruments originaux, dans une mise en scène différente de celle de Partch, sous la responsabilité du compositeur allemand.


L'œuvre présentée samedi soir en création française à la Grande Halle de La Villette par l'Ensemble Musikfabrik porte en sous-titre A Ritual Of Dream And Delusion. Toute la musique de Partch semble un rituel pour conjurer ses déceptions. Avec cette farce il fustige l'injustice et le rejet dont il fut victime une grande partie de sa vie tout en se moquant de la colère humaine. Après la dépression de 1929, il partit sur les routes pendant une dizaine d'années, ou plutôt sur les rails puisqu'il partagea la vie des hobos, SDF vagabondant de ville en ville en empruntant les trains de marchandises qui sillonnaient les États Unis. Clochard céleste sans lien direct avec Kerouac et la Beat Generation, il n'est pas sans rappeler Moondog, un autre minimaliste américain ayant influencé quantité de compositeurs répétitifs à sa suite.


Mais la musique de Harry Partch (1901-1974) est unique, d'abord parce qu'il travaille la micro-tonalité selon l'octave à 43 tons inégaux d'après les harmoniques naturelles, ensuite parce qu'il dut inventer des instruments qui permettent de la jouer. Ses chromélodéons, chambres de nuages, pertes de guerre, boos, Marimba Eroica, Marimba Mazda, Zymo-Xyl, gongs en cône, etc. me faisaient rêver. Plus tard j'eus la chance de jouer aussi sur une lutherie originale grâce aux instruments inventés par Bernard Vitet et Nicolas Bras, ou programmés par Antoine Schmitt et Frédéric Durieu. Partch note les intonations des voix du quotidien sur les portées comme le firent nombreux compositeurs avant lui et que Steve Reich reprendra avec succès. Influencé lui-même par le théâtre grec, l'Afrique et le Japon il compose des œuvres où les claviers de percussion et les cordes tiennent une place prépondérante. Delusion of the Fury est sorti la même année que l'opéra de Carla Bley, Escalator Over the Hill, mais ce dernier était cantonné au disque, tandis qu'il existait des images de celui de Partch. Les danses, le décor et la lumière participent ainsi au spectacle vertigineux du rituel païen.

→ Samedi 18 juin 2016 à 20h30 à la Grande Halle de La Villette

mercredi 15 juin 2016

Journal éolien : 9/Stromboli


Après une dernière journée à arpenter l'île de Lipari, particulièrement belle sur son flanc occidental, nous réembarquons pour une dernière escale avant le retour à Napoli, Stromboli dont le volcan occupe la quasi totalité de l'île, jusqu'à son sous-sol puisqu'il s'enfonce à 2000 mètres sous la surface.


Les rues de Stromboli sont si étroites que seules de minuscules voitures électriques ou des triporteurs peuvent les emprunter en rasant les murs de chaque côté. Pas question de laisser traîner une phalange à l'extérieur du véhicule ! De toute manière nous marchons, car l'île est toute petite, du moins en surface. Si les maisons de Lipari étaient de toutes les couleurs, un peu comme à Burrano près de Venise, celles d'ici sont toutes blanches. Partout les arrondis et arabesques rappellent l'influence maure.
Nous avons rendez-vous à 16h30 pour gravir le volcan et assister au spectacle nocturne de la lave en fusion. De temps en temps un toupet d'épaisse fumée noire semble s'échapper du sommet qui nous attend. Façon de parler car la bouche d'enfer crache son sang depuis des millénaires sans que les hommes n'y puissent rien.


Depuis la nuit du 31 décembre 2002 au 1er janvier 2003 où une éruption déclencha l'évacuation de l'île, la présence d'un guide est obligatoire. Avant, l'on pouvait monter comme on voulait, et même dormir là-haut. Des imprudents y laissèrent parfois la vie. J'ai vécu cette approche du danger sur l'Etna dans les années 60 et il faudrait que je retrouve les photos où nous sommes au bord du cratère tandis que des bombes incandescentes jaillissent derrière nous. Coïncidence troublante, la date de cette explosion correspond à la nuit électrique où Françoise et moi nous sommes mis ensemble, rencontre fabuleuse que j'ai plusieurs fois racontée, en particulier dans l'émission de France Culture, Sur les docks, consacrée à ma compagne cinéaste.


Notre équipement comprend des chaussures de marche, un T-shirt de rechange quand on sera arrivés en haut, un pull et un coupe-vent car il y fait frais, un foulard pour affronter la poussière, une lampe frontale pour redescendre, de quoi boire et manger. Magmatrek fournit casque et masque, et nous avons loué deux paires de bâtons qui soulagent les cuisses en montée et les genoux en descente. Nous voilà partis !


L'escalade se révèle ardue comme nous nous y attendions. La pente est très raide et le guide a de longues jambes. Je suis les pas de celle ou celui qui me précède sans beaucoup lever le nez ou regarder les maisons qui rapetissent à vue d'œil au bord de l'eau. Passé les hautes herbes que nous traversons comme une jungle, le paysage devient lunaire. Toutes les trente minutes les pauses en durent à peine cinq. Il faut éviter de faire glisser des pierres qui pourraient blesser d'autres grimpeurs en aval. Nous sommes une vingtaine à souffler à la queue-leu-leu.


918 mètres plus haut nous nous posons devant le soleil qui se couche tandis que nous tournons le dos à la pleine lune devenue rouge orangé. En dessous de nous, trois cratères crachent le feu. Spectacle époustouflant que je ne suis pas certain d'apprécier pleinement tant nous sommes à la fois crevés et émus. La fumée noire obscurcit le ciel étoilé tandis que des bombes rouge sang jaillissent des gigantesques bouches incendiaires. Mon sandwich prosciutto-mozzarella a du mal à passer tandis que je filme et photographie sans vraiment faire attention. Tous les randonneurs sont alignés sur l'arête du sommet l'œil rivé à l'objectif. Le trouble est évident. L'histoire et la géographie puisent leur source dans ce phénomène, mais la poésie et la métaphysique s'en mêlent.


Dans la nuit devenue noire nos lampes frontales éclairent nos chaussures s'enfonçant dans la cendre jusqu'aux chevilles comme si nous descendions debout un toboggan. Les trois quarts d'heure de cette dégringolade de poudreuse gris foncé sont hallucinants. Puis nous enfilons un masque pour nous protéger de la poussière que nous soulevons. Les randonneurs aguerris ne subissent évidemment pas notre douleur. Éreintés, nous regagnons l'hôtel où la douche est une bénédiction après le baptème du feu. Je fais mes exercices pour remettre mon dos d'aplomb, mais mon genou gauche exigera une petite remise en forme.


La renommée de l'île doit beaucoup au film de Roberto Rossellini, Stromboli terra di Dio, avec Ingrid Bergman. Nous nous embrassons devant la maison qui abrita leurs amours. Les pêcheurs ne massacrent plus les thons comme alors, d'autant qu'il n'y a plus de gros poissons. Thons et espadons ont beau être des spécialités du pays, il n'y a plus que des importations surgelées. Un grand bateau vient deux fois par semaine de Naples livrer l'eau inexistante sur l'île. Les épiciers en profitent pour tripler les prix par rapport à n'importe où ailleurs.


Rentrés à Paris, nous nous rendons compte que Vulcano, le film de Dieterle avec Anna Magnani réalisé en même temps que celui de Rosselini, est beaucoup plus intéressant. Rivalité des deux femmes, la délaissée qui avait apporté le scénario et remporté avec elle, la nouvelle délaissant Hollywood pour l'admiration puis l'amour pour le réalisateur italien, même scénario donc, même scènes, l'histoire des deux films est étonnante... Celui de Dieterle est moins mystique et plus proche des habitants de l'île...


Comme en Bretagne le temps change très vite. Pour notre escalade nous avons eu la chance de bénéficier d'un ciel d'azur avec peu de vent. La veille là-haut il faisait un froid de canard et le vent aurait décorné les bœufs si ces espèces étaient présentes sur l'île, mais nous n'avons vu que des oiseaux, des lézards, une couleuvre et quantité de chats et chiens alanguis. Les félins ont souvent une robe en écaille de tortue. Le lendemain matin nous nous baignons sur la petite plage de sable fin et noir qui brille au soleil, entourée de blocs de lave. J'ignore si ce sont des pierres ponces et de l'obsidienne, mais je ramasse trois petits cailloux qui y ressemblent. Le soir le ciel est devenu gris, il fait frais, nous faisons nos valises pour une dernière traversée jusqu'à Naples au bord de la Laurana.

mardi 14 juin 2016

Journal éolien : 8/Vulcano


La traversée de Lipari à Vulcano ne dure pas dix minutes. Il en faut beaucoup plus pour gravir la pente qui mène au grand cratère. Si nous savions ce que nous aurons à endurer au Stromboli, nous trouverions cette promenade a piece of cake. Mais le panorama vaut le jus qui s'est immiscé entre ma chemise et mon sac à dos.


La cime rafraîchit rapidement ma colonne vertébrale en séchant. De là-haut nous pouvons admirer les sept îles éoliennes, Lipari d'où nous sommes partis tôt ce matin et Salinas, Stromboli tout au fond à droite et Panarea, Filicudi et Alicudi, et même les côtes siciliennes qui se découpent en ombres chinoises dans le brouillard.


Continuant sur l'arête surplombant les pentes interne et externe du Vulcano nous en faisons le tour en grimpant toujours plus haut.


La redescente au milieu des fumeroles de soufre est impressionnante et fort odorante.


Françoise se brûle un orteil qui dépasse de sa sandale en courant sur la terre jaune citron. Petit a-parte, les citrons sont énormes, sans atteindre la taille des cédrats...


Paradoxalement il est recommandé de ne pas respirer les émanations gazeuses alors qu'en bas les bains de boue sont hautement conseillés si l'on souffre de problèmes respiratoires ! C'est aussi bon pour la peau, le dos, etc., pratiquement bon pour tout, sauf pour les yeux qu'il est absolument nécessaire de ne pas irriter en nous plongeant dans l'acquacalda, fangothérapie naturelle où les bulles éclatent à la surface du liquide beigeâtre dans lequel nous marinons avant d'aller nous rincer dans la mer. Je me brûle à mon tour la plante des pieds, car l'eau sort de certains trous immergés à 100°.


Entre la grimpette où les genêts embaument et la baignade aux odeurs d'œuf pourri nous passons une journée inoubliable que nous "immortalisons" en prenant quantité de photos tant le paysage est à couper le souffle. Il nous en reste heureusement, soit parce que nous avons appris à repirer avec notre kiné Mézières parisien, soit grâce aux bienfaits de la nature, qu'elle soit végétale ou minérale.

lundi 13 juin 2016

Journal éolien : 7/Lipari


Créateur de Voyages a encore bien fait les choses en choisissant comme chaque fois une chambre proche du centre et de l'arrivée, que ce soit en train ou en bateau. Nul besoin de prendre un taxi ou de traîner longtemps nos valises sur les chaussées caillouteuses. Le Bed & Breakfast nous a installés dans une chambre double spacieuse donnant sur un charmant patio où nous prenons nos petits-déjeuners sous un citronnier. C'est aussi là que je brouillonne ces lignes bien qu'il me semble en perdre l'habitude au fur et à mesure que nos vacances s'étirent.


Nous commençons par le surprenant Musée Archéologique situé dans l'ancienne citadelle espagnole. Des poteries, bijoux, ustensiles de cuisine, tombes de plusieurs millénaires avant J-C sont exposés, les couches du temps formant mille-feuilles et les fouilles reconstituées fictionnellement nous faisant remonter le temps sans que nous en ayons été avertis. C'est un des plus beaux musées de ce genre dans le monde. Je me laisse séduire alors que les vieilles pierres travaillées m'attirent en général moins que celles que je foule dans la nature.


Heureuse coïncidence, je suis en train de lire Sapiens, une brève histoire de l'humanité de Yuval Noah Harari que je dévore. Hélas seule la première moitié est passionante, replaçant l'espèce humaine dans son évolution animale et sociale et ses conséquences psychologiques, alors que la suite est d'un réactionnaire achevé. Dès qu'il aborde le phénomène politique, le professeur d'histoire israélien soutient qu'il n'y a plus de guerres par les temps qui courent, place Hitler et Staline sur le même pied, occulte évidemment les exactions de son pays, fait abstraction des centaines de millions d'affamés sur notre planète, vante les mérites de la pilule soporifique pour les pauvres plutôt que la révolte, etc. Lisez-le, mais arrêtez aussitôt que ses propos commencent à vous énerver. Tout le monde n'est pas Shlomo Sand !


Un bus nous conduira plus tard au bord de la plage d'Acquacalda où la cuisine domestique de l'Aurora nous reposera des attrape-touristes qui pullulent et que nous avons appris à éviter. À Lipari nous dînons d'ailleurs au Khasba, un restaurant transparent où les cuisines sont à vue et dont le menu est inventif et délicieux. Nous avons ainsi choisi d'en explorer toute la carte soir après soir tant il tranche avec le tout venant du trop attendu. Je saupoudre le blog de quelques bonnes adresses pour les lecteurs tentés par une villégiature sur les îles éoliennes, clou de notre voyage, mais j'en ferai en épilogue une petite liste.


Nous avons aussi retrouvé le soleil en nous rapprochant de la Sicile dont les sept îles font partie. Les pâtisseries, souvent aux amandes, y sont succulentes et nous rapportons capresi et cucunci, câpres petits et gros à utiliser de mille façons, de l'encre de seiche, du pesto de pistache et des petits gâteaux...
Mais le souvenir inoubliable de ces trois semaines sera certainement volcanique...

dimanche 12 juin 2016

Newsletter de juin (extrait)

samedi 11 juin 2016

Étienne Brunet raconte ses Nuits Debout


Étienne Brunet a plus d'une corde à son sax. Si les albums qu'il a enregistrés obéissent chacun à un concept stylistique différent, le compositeur est toujours resté fidèle à lui-même, cultivant un point de vue personnel là où d'autres ont confondu hommage et resucée. Il programme lui-même ses interactivités online, livre sa musique en accès libre sur son site et publie à compte d'auteur des petits recueils savoureux et sensibles avec une rigueur et une inventivité qui lui valent parfois d'être stupidement ignoré par ses congénères. Qu'importe, il avance debout et raconte à sa manière les 100 premières Nuit Debout de la Place de la République à Paris.
Sur 32 pages il se focalise sur les quatre concerts de Orchestre Debout qui firent le tour du net pour celles et ceux qui n'y étaient pas. Les autres se reconnaîtront, quelques milliers de spectateurs transportés par l'émotion ou les 300 musiciens professionnels et amateurs réunis pour jouer la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorjak, le chœur des esclaves de Nabucco, le Boléro de Ravel, Mai Paris Mai de Claude Nougaro, des extraits de symphonies de Beethoven et d'autres friandises comme de discrètes improvisations libres qui ne rameutèrent pas toujours celles et ceux qu'il espérait.
Suivant l'axe du sax, Étienne Brunet tend une oreille attentive et bienveillante à ce qui se joue Debout. Son passionnant témoignage déborde du mix cagien qu'engendrent l'orchestre symphonique, les participants aux débats, les charges et provocations de la police, les bruits de la rue. Sourd de l'autre oreille pour cause d'acouphènes, il n'entend pas tout ce qui se dit, rate Lordon ou d'autres musiciens passés à une autre heure que la sienne, mais c'est justement son point de vue unique qui fait le sel de son récit, aussi déterminant que les petits films YouTube dispersés sur le Net. Sa critique est saillante (effilée), son enthousiasme mesuré (comme une partition), sa liberté revendiquée (forcément limitée) et son témoignage incontournable.
Une petite musique debout, chronique des événement musicaux liés à Nuit Debout du début jusqu’au #100 mars 2016. Édition à compte d’auditeur. 2,50 euros, une brochure de 36 pages. Jusqu'à demain sur le stand 613 du Marché de la Poésie, mais également au Souffle Continu à Paris. Le texte est disponible en PDF en ligne gratuitement ou donné en version papier pour l’achat de Parigot (déjà chroniqué ici-même) sur son site.

vendredi 10 juin 2016

Tony Hymas joue Léo Ferré au piano


Je l'ai déjà dit, je ne suis pas fan du piano solo, qu'il soit classique ou jazz. Alors pour m'enchanter il faut une patte bien à soi, une émotion et un style qui transcendent le genre. Glenn Gould me donne ce plaisir quoi qu'il interprétait. Comme pour les Sonates et Interludes de Cage, Ève Risser ou Benoît Delbecq me renversent lorsqu'ils préparent leurs pianos, mais est-ce encore du piano ou une sorte de gamelan ? Tony Hymas a la simplicité d'un Satie. Sa sensibilité habille chaque note d'une couleur qui lui colle à la peau. Pour ces quinze chansons il nous fait partager cette incarnation, nous offrant de vivre la musique du bout de ses doigts, effleurant les touches avec le cœur.
Brassens, Brel et Ferré étaient trois anarchistes dont on a vanté les vers plus que la musique. Dommage qu'aucun des trois n'est fustigé la misogynie de l'époque, mais ils furent trois formidables pamphlétaires, se moquant allègrement des pratiques de leurs congénères. En orchestrant les chansons de Brassens, Jean-Claude Vannier a su montrer la subtilité et l'inventivité de ses harmonies que la guitare rendait discrètes. Cette fois Hymas souligne l'attrait des mélodies de Ferré. Qu'il soit l'auteur des textes ou inspiré par les poèmes d'Aragon, Léo Ferré savait les mettre en musique pour souligner ses joies et ses colères. En réduisant pour piano ses mémorables chansons, Tony Hymas fait délicatement et généreusement ressortir la tristesse du misanthrope et les blessures de l'âme plutôt que ses révoltes.

Tony Hymas joue Léo Ferré, CD produit artisanalement par Jean Rochard pour nato, dist. L'autre distribution, 15€ - extraits

jeudi 9 juin 2016

Birgé-Gorgé, showcase à 18h30 au Souffle Continu


En 1974 lorsque avec Francis Gorgé nous avons enregistré les pièces inédites d'AVANT TOUTE qui vient de sortir en vinyle sur le label du Souffle Continu je jouais du synthétiseur ARP 2600. Aujourd'hui 9 Juin à 18h30 nous nous retrouverons à nouveau en duo, chose extrêmement rare, pour un showcase où je jouerai du Tenori-on, du Kaossilator, de la Machine à rêves de Leonard de Vinci et de la trompette à anche, histoire de fêter la sortie du disque. Francis sera évidemment à la guitare.


Chaque exemplaire du vinyle est différent, giclée d'encre noire sur le blanc ou l'inverse si l'on écoute l'autre face. A l'intérieur Francis et moi racontons l'histoire de cet enregistrement avec des photos prises à l'époque par Thierry Dehesdin, un autre camarade du lycée Claude Bernard où nous nous sommes tous rencontrés en 1969.
De cette première équipée il reste aussi Michel Polizzi qui chaque dimanche réalise Le mélange sur Radio Libertaire et l'avocat Edgard Vincensini qui tenait la basse dans notre premier groupe, deux trajectoires relativement opposées même si on rigole tous à se remémorer nos débuts. Les autres ont hélas disparu, bien que nous ne sachions pas vraiment ce qui est advenu du graphiste Antoine Guerreiro.


D'autres amis nous rejoindront donc ce soir au Souffle Continu, magasin de disques génial situé en haut de la rue de la Roquette, 22 rue Gerbier 75011 (entrée libre), tenu par Bernard et Théo qui soufflent continuellement sur les braises des années 70.

Merci à Amandine Casadamont pour les photos de son exemplaire !

mercredi 8 juin 2016

Journal éolien : 6/La Laurana


Nous filons sur l'eau jusqu'à Naples pour embarquer pour les îles éoliennes. Dans le port immense, sur indications totalement erronées, nous errons à la recherche de l'agence où échanger notre voucher contre les billets. Heureusement le chauffeur du shuttle bus nous guide et une heure plus tard nous montons à bord de la Laurana. Notre cabine a un hublot, deux lits superposés et un cabinet de toilette avec douche. Cela me change des voyages en paquebot où je dormais sur le pont. Le départ est émouvant, voire étrange au milieu des gigantesques immeubles de croisière qui nous entourent. Des mouettes s'amusent le long des flancs du navire, luttant alternativement contre le vent et repartant à fendre l'air comme des flèches, dans un ballet aérien. Après avoir dépassé Capri nous nous enfonçons dans la nuit.


Françoise s'est entichée du mobilier et de la décoration du paquebot, très 60 malgré sa construction en 1992.


À l'aube le Stromboli a poussé comme un champignon sur l'horizon, mais son cratère est dans le brouillard. Nous l'ignorons encore, mais c'est la fumée qui émane du volcan. Des dauphins sautent comme des petits fous devant la proue. À Panarea, l'île des snobs où l'on ne va que pour se montrer, un énorme camion décharge une vingtaine de palettes de pelouse ! N'est-ce pas le comble de l'absurde pour ce village de cailloux ?

mardi 7 juin 2016

Journal napolitain : 5/Ischia


Une heure après avoir quitté le quai Beverello nous dévorons un plat de pâtes al dente sur le port d'Ischia. Nouvelle arnaque taxi pour rejoindre l'hôtel où nous héritons d'une chambre splendide, la large baie vitrée et l'immense terrasse offrant une vue imprenable, sauf en panoramique, sur le Golfe de Naples, le Vésuve, l'île de Procida, le Castello Aragonese et notre île verdoyante. Deux piscines thermales et un hammam finissent par nous achever, d'autant que nous sommes devenus accros à l'hydromassage !


A contrario l'éternel menu se répétant de restaurant en trattoria attrape-touristes commence à me sortir par les trous de nez. J'aime pourtant bien les pâtes, les fruits de mer et leurs fritures, le risotto, les salades fraîches et les pizzas, on en sort difficilement. J'espérais plus de fantaisie de la cuisine italienne, du moins ce que j'en connaissais des régions du nord. J'ai même levé le pied sur les gelati qui pour l'instant n'arrivent pas à la cheville de Berthillon. Cocorico ! Le restaurant sur pilotis Alberto au bout de la plage avait un peu relevé le niveau, mais L'Un Attimo di Vino tout au bout du quai marquera l'une des meilleures séquences gastronomiques de notre voyage. Son chef sicilien nous concocte un menu sublime, carpaccio de thon et de crevettes, pâtes au poisson et daurade royale en fine croûte de patate ! Nous décidons néanmoins de ne plus faire qu'un repas sur deux au restaurant, mais nous serons incapables de nous y tenir.


Sur l'île on n'entend parler qu'italien et... allemand. Presqu'aucun Français, encore moins d'autres nationalités. Tant et si bien que l'allemand est devenue la seconde langue des commerçants. Est-ce la raison pour laquelle il est impossible de se fier aux commentaires de TripAdvisor qui concernent la vue, mais tombent à côté de la cuisine ? Les conseils du Petit Futé que j'ai téléchargé avant le départ sont plus avisés, mais il vaut souvent mieux demander conseil aux autochtones comme à Mariarosaria Ferrara, la cordonnière chez qui Françoise s'est fait faire deux paires de sandales sur mesures. Sinon j'utilise l'application UdonPro qui me permet de regarder les cartes hors ligne en ayant même mémorisé les endroits qui m'intéressent.

lundi 6 juin 2016

Journal napolitain : 4/Sorrento


Pour sa faune, Sorrento est un mix entre Deauville et Montmartre. La ville proche de l'île de Capri est perchée en haut de falaises qui plongent dans la mer. Après la saucée de ce matin nous comprenons pourquoi la côte amalfitaine est si verte avec les agrumes constellant les jardins de points jaunes et oranges, les palmiers visant le ciel et le jasmin débordant jusqu'à l'écœurement. Nous descendons déjeuner à 33 mètres en contrebas par un ascenseur creusé dans la roche. Le restaurant, la plage et l'immense ponton sont déserts. D'une part nous mangeons plus tôt que les Italiens dont les commerces ouvrent après la sieste de 17h à 23h, d'autre part cette période de l'année est tranquille, les touristes étant majoritairement des retraités.
En marchant, en marchant toujours, plus loin, nous découvrons les escaliers qui ici et là traversent la roche volcanique jusqu'aux plages, toutes privées. Nous sommes censés embarquer vers le port demain.


Comme j'ai l'esprit de l'escalier j'en oublie d'évoquer notre visite au Musée de la Marqueterie, le MUTA, logé dans un palais du XVIIIe siècle dont les voûtes sont décorées de fresques et les plafonds de papier peint à la main. Il a été rénové avec le talent extraordinaire qu'ont les Italiens en matière de design. La quantité d'œuvres, meubles, tableaux, objets d'art où les essences de bois dessinent des scènes figuratives que je trouve souvent ringardes et des abstractions géométriques qui me séduisent autrement plus est inimaginable. Des vitrines de verre et métal brut servent d'écrins contrastant merveilleusement avec les marqueteries. Ce n'est pas un hasard si Alessandro Fiorentino est architecte.


L'organisation du palais est magnifique et astucieuse. Et quelle ne fut pas la surprise du conservateur de découvrir derrière un mur un escalier secret en hélice sur toute la hauteur de l'édifice, menant du toit au jardin arrière pour fuir en cas d'invasion turque ! La cascade de marches en pierre est d'une beauté renversante, le vertige du temps se confondant avec cet espace si haut et étroit. Nous pensons évidemment à ma tante, Arlette Martin, dont les abstractions boisées m'ont accompagné depuis toujours.
Nous avons eu du nez en décidant d'avancer le départ au matin de bonne heure. D'un côté le tourisme tous azimuts nous gave, les grands hôtels de la côte laissant la place aux boutiques et aux restaurants à l'arrière, de l'autre l'orage que j'ai enregistré cette nuit a accouché de hallebardes.


Le taxi nous arnaque, spécialité de la profession, mais nous prévient qu'aucun bateau ne quittera le port aujourd'hui et qu'il n'est d'autre solution que de repartir en train à Naples en espérant que de plus gros navires oseront traverser malgré la tempête. Les responsables de la compagnie Alilauro sont en dessous de tout, nous racontant des chars, refusant de rembourser les billets et suggérant de partir le lendemain sans aucune garantie. Les hydroglisseurs ne peuvent évidemment affronter de hautes vagues. Après la confirmation de notre agence de voyage (coucou Yann-Yvon !) nous prenons notre courage à deux mains, nos jambes à notre cou, et grâce à l'ascenseur creusé dans la roche nous filons à la gare au son des roulettes s'usant sur les pavés de lave. Plazza Garibaldi, ligne 1, descendre à Municipio, emprunter la passerelle qui bouge... Nous arrivons heureusement juste à l'instant où l'hydroglisseur de la compagnie Caremar quitte Naples pour Ischia !

vendredi 3 juin 2016

Musique un jour de pluie


Tandis que je tape ces mots à ma place de travail préférée, au bout de la table en verre de la salle à manger, avec vue sur le jardin si je lève le nez, je regarde la pluie tomber en écoutant mes "disques" les plus récents. Stromboli, c'est le nom (provisoire ?) de la petite chatte qui redonne vie à la maison, roupille en écoutant Feel It In Your Guts par Thurston Moore accompagnant un discours de Bernie Sanders. La musique peut parfois aider à faire passer le message auprès des distraits. À l'origine c'est un disque souple tiré à 1000 exemplaires, très vite épuisé, mais ça fait le buzz.
Fidelia, l'application qui me sert pour ce qui est dématérialisé, enchaîne avec Everything's Beautiful attribué à Miles Davis et Robert Glasper. Ce dernier a concocté un drôle de mélange, des masters et prises laissées de côté remixées avec une tripotée d'invités rendant hommage à Miles. Se suivent Bilal, Illa J, Erykah Badu, Phonte, Hiatus Kaiyote, Laura Mvula, KING, Georgia Ann Muldrow, Ledisi et John Scofield, Stevie Wonder, pour justifier l'influence du trompettiste et surtout du compositeur : en fin de cuisson une ratatouille noyée dans la soul. Dans le genre easy listening, je préfère nettement la pop de A Moon Shaped Pool, le nouveau Radiohead, excellente cuvée où les instruments acoustiques et le London Contemporary Orchestra prédominent. Rythmées et planantes, la variété des ambiances lui confère une petite touche cinématographique. Les premiers clips vont en ce sens : Burn The Witch est une animation de Chris Hopewell tandis que Paul Thomas Anderson a réalisé celui de Daydreaming avec Thom Yorke traversant espaces et saisons jusqu'à l'épuisement...
Je passe sur le Vulnicura Strings de Björk aussi catastrophique que l'original, pas faute de ma part d'avoir essayé une fois de plus, pour me laisser aller sur Bluefly, le nouveau Cyro Baptista paru chez Tzadik avec la forte présence de mon ami Vincent Segal au violoncelle. Quantité d'apparitions, mais le quartet formé avec le percussionniste Tim Keiper et le bassiste Ira Coleman tient son cap ; ça chante, ça danse, c'est léger et inventif, le Brésil comme on l'aime, libre et plein de fantaisie, à l'opposé du coup d'État institutionnel qui vient de replonger le pays vingt ans en arrière.


Sur la photo du jardin il n'y a pas que le charme, le bouleau et le palmier ruisselants, le pupitre vide et rouillé, et Stromboli qui fait semblant (que font d'autre les chats ?)... Dans le fond à droite on aperçoit la pile de matériel hi-fi qui me sert à diffuser ce qui déborde des étagères. Il est pratique d'enchaîner les albums virtuels sans bouger de mon fauteuil, mais je préfère toujours l'objet disque, fut-il aussi riquiqui qu'un CD. Ainsi, une fois de plus, Who's enjoying this Zoo ?, le nouveau projet du bassiste Frederick Galiay, cette fois associé au guitariste Gaël Cordaro, allie puissance et délicatesse. Le duo Mud produit une pop expérimentale où les chansons tiennent lieu de gros plans et les instrumentaux de plans d'ensemble. Des fenêtres du train qui nous emmène je crois reconnaître des paysages. Est-ce de les avoir traversés moi-même ou de m'y sentir invité ? Les sons électroniques et les ambiances réelles élargissent encore le cadre de ce disque intimiste. Cette musique de chambre à petit budget pour rêveur éveillé est étonnamment proche de la grosse machine somnambulique de Radiohead.


Retour au rythme avec Mots croisés / Crosswords de Qüntêt avec la slameuse Desdamona. Le trombone Jean-Louis Pommier (que nous avions judicieusement engagé sur le conseil de François Corneloup pour une musique de film avec Bernard Vitet il y a déjà neuf ans) s'est adjoint le saxophoniste Alban Darche, le sax-clarinette-flûtiste Rémy Sciuto, le trompettiste Alain Vankenhove, le tubiste François Thuillier et le batteur Christophe Lavergne pour composer de subtils arrangements sur lesquels il scande les textes qu'il a écrits avec la slameuse de Minneapolis. Le français est tout en retenue théâtrale quand l'Américaine fait rebondir les syllabes comme des ballons de basket. Les cuivres rattrapent les balles haut la main tandis que les voix égrainent les moments secrets de chacun.

→ Cyro Baptista, BlueFly, Tzadik, dist. Orkhêstra, 17,50€
→ Mud, Who's enjoying this Zoo ?, Inversus Doxa, 15€
→ Qüntêt feat. Desdamona, Mots croisés / Crosswords, Yolk, dist. L'autre distribution, 12€

jeudi 2 juin 2016

Journal napolitain : 3/Vico Equense


Vestige du passé, comme dans de nombreux pays les magasins qui vendent la même chose se retrouvent presque tous dans la même rue, les instruments de musique près du Conservatoire, les chapeaux près de la gare, les souvenirs via dei Tribunali, etc. Les quartiers sont pareillement tranchés, mais cette fois par classe sociale. L'opulence de Chiaia contraste avec la misère du Mercato, et que dire alors de la banlieue ? Peu de touristes dans le quartier espagnol, mais beaucoup se promènent le long de la via Partenope. Les Africains, probablement réfugiés en Italie depuis relativement récemment sont concentrés près de la gare, qu'ils aient pignon sur rue, montent et démontent leurs parasols, ou déplient leurs baluchons en surveillant les descentes de police, ils occupent les trottoirs qu'emprunte l'homo touristicus.


L'air du large nous fait du bien après avoir arpenté tant de parallèles et de perpendiculaires. Nous déjeunons en terrasse sur le Borgo Marinari, face au Castel dell'Ovo, avant d'aller déguster un énième café (ristretto), 90 centimes au comptoir, serré, fort et onctueux comme on n'en trouve jamais en France. Françoise rachète deux nouvelles cafetières chez un droguiste qui lui donne toutes les explications pour réussir un véritable café napolitain où le peu d'eau utilisée tombe goutte à goutte. Le soir je découvre les pâtes à la farine de flageolets A' Lucinella dont les moules à l'huile pimentée dites zuppe di cozze sont un régal. Nous n'avons encore visité aucun musée, préférant nous imprégner de la vie des rues, bousculés par les scooters et autres bolides, arrosés par les voix cassées des femmes qui hurlent pour se faire entendre, charmés par le mélange astucieux des genres et des époques.


Le lendemain nous reprenons le Circumvisiana pour Vico Equense où les vacances commencent vraiment, bain dans la grande piscine déserte de l'Aequa et une promenade en contrebas jusqu'au bord de la Méditerranée. La vue de la terrasse de notre chambre est incroyable, le Vésuve en face surplombant le Golfe, la montagne verte faisant dossier et les maisons rose orangé contrastant avec le bleu du ciel et la végétation. Il nous manque juste une heure ou deux entre chaque repas pour digérer les pizzas au mètre de Gigino et les fritures de mozarella ! Nous nous abonnons néanmoins au Terra Mia à l'exquis risotto, qu'il soit aux agrumes et crevettes ou à l'encre de seiche, aussi noir que l'ultra-noir honteusement breveté par Anish Kapoor.


Mais le pompon se décroche à la Cremeria Gabriele où les petits babas au rhum sont servis avec glace noisette et Chantilly, et où le Tartuffo est une variation où le chocolat noir et croquant enveloppe la crème glacée.

mercredi 1 juin 2016

AVANT TOUTE, retour vers le futur


En découvrant le pressage vinyle de notre "nouvel" album je retrouve une émotion sensorielle que j'avais perdue depuis l'avènement du CD, l'impression irréelle que nous sommes là en train de jouer, entendre la reproduction de l'instant, madeleine de Proust plein les oreilles (drôle d'image !), mais surtout circulant dans le corps comme un courant électrique qui flanque le frisson. Le plus important, c'est bien le free son, la liberté incroyable de l'époque, l'imagination au pouvoir loin de tout revival, même si le obi, la bande de papier gris foncé qui ceinture le disque, évoque la rencontre improbable des Silver Apples et Sonny Sharrock et que ses premiers auditeurs s'emballent en citant Can, Kraftwerk ou Sun Ra.

Avant toute est le début de notre histoire ou plutôt sa préhistoire. Enregistrés de décembre 1974 à mars 1975, les quatre morceaux choisis par Bernard et Théo du label Le Souffle Continu parmi une quantité incroyable d'improvisations sont à la base de mon engagement musical. C'est en les réécoutant à l'époque que j'ai pensé pouvoir rivaliser avec ce que j'entendais à la radio. Le formatage n'était pas encore de rigueur sur les ondes ! Et ce sont justement ces morceaux qui convainquirent Sébastien Bernard de produire la première mouture de Défense de, disque signé Birgé Gorgé Shiroc devenu culte par sa présence sur la Nurse with Wound List. Notre premier album voyant le jour, nous avons laissé dormir ces archives quarante ans au grenier jusqu'à ce que je décide de mettre en ligne sur drame.org les étonnants inédits produits par le label GRRR et toutes les nouveautés exclusivement numériques depuis 15 ans.


Si le obi suggère simplement qu'il s'agit d'un duo du guitariste virtuose Francis Gorgé et de ma pomme en tant qu'un des premiers Français à jouer du synthétiseur (ici l'ARP 2600) pour une musique pop improvisée unique en son genre, sur un feuillet glissé à l'intérieur de la pochette nous racontons tous les deux l'histoire de ces quatre pièces que l'on peut écouter gratuitement et intégralement sur SoundCloud à cette adresse !

Mais alors pourquoi acheter un vinyle ? D'abord, parce que la dynamique de l'enregistrement d'époque est à tomber par terre et que la version numérique n'est qu'une pâle reproduction de l'original, ensuite parce que l'objet est un des plus beaux que nous ayons imaginé, ici avec Le Souffle Continu et le graphiste Stéphane Thanneur (le disque vinyle lui-même est une giclée d'encre noir sur blanc / blanc sur noir), sans oublier un grand merci à Thierry Dehesdin pour les photos prises sur scène à La Gaîté Montparnasse et à l'ARC-Musée d'Art Moderne ainsi qu'à Gary May pour la traduction anglaise...

Le reste est entre les mains des chroniqueurs, à commencer par l'illustre Bradford Bailey !

BIRGÉ - GORGÉ, Avant Toute, Souffle Continu Records (FFL014), édition limitée à 700 exemplaires, vinyle noir et blanc (tous les exemplaires sont différents), 350 gr. Sleeve - Reverse Printing - Obi Strip - insert avec photos, sortie le 23 mai 2016, 18 €

Pour fêter cette sortie, Francis et moi jouerons exceptionnellement en duo le JEUDI 9 JUIN à 18h30 (nous jouons "légers" à partir de 19h) au Souffle Continu, 20-22, rue Gerbier à Paris